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Un hiver à Bastogne

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Pascal9




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Localisation : Flandre

MessageSujet: Un hiver à Bastogne   Ven 14 Sep 2007 - 15:42

Un hiver à Bastogne...


C'était une de ces soirées où le ramassage des blessés en maraude vous conduit, par delà les champs enneigés au sud de Bastogne, au plus hideux des combats qui s'amplifiaient en mugissements entrecoupés de silences indécents. Les carrefours étaient déserts, sanglants, en attente... C'était une de ces soirée destinée à de singulières retrouvailles sur des chemins défoncés d'ornières béantes par des escadrilles spectrales.
Des portes claquaient sur les brèches des façades au long de terribles ruelles, en des villages où des cadavres ricanants pourrissaient sous les blafardes lueurs de réverbères tordus.
C'était, comme nous disions naguère, une soirée faite pour les calamités.
Je le ressentais, je le humais alors que l'ambulance Dodge WC 54 traversait en cahotant la plaine fumante q ui menait à la ligne de front, m'emmenant bien loin de St-Vith, si loin de ma maison de Key West que, si cette vieille Dodgie avait explosée au cours du transport, nulle âme ne s'en serait souciée...
Après avoir rassuré tant bien que mal mon chauffeur, je regardais la lune s'estomper voilant les reliefs démoniaques de notre univers, me laissant désemparé avec les trois compagnons du dernier convoi de la tournée et, geignant dans la caisse arrière, l'officier de liaison qui était un ancien condisciple.
Je demeurais un moment silencieux dans l'accalmie brutale, respirant l'air glacé de l'Est et oubliant pour un instant l'odeur de linges humides et souillés qui emplissait l'atmosphère.
Parvenue aux faubourgs, enfin, ce qu'il en subsistait, l'ambulance fit une embardée et stoppa devant l'église transformée en hôpital de campagne.
Sautant de l'habitacle, je me dirigeai vers le portail, celui-ci s'ouvrit en grinçant interminablement et je pénétrai à l'intérieur.
Zacharie Bucharach était dans la sacristie envahie de blessés. D'autorité, il me plaça un quart de café tiède dans la main et me poussa dans l'alcôve qui lui servait de dispensaire.
«Arrive ici, camarade, et pose ton casque. Donne-moi ta feuille de route. Et bien: Nous y sommes, tu as terminé, pas vrai? Bref, c'est ce que tu prétends. Je suis très sceptique sur la sincérité d'une telle nouvelle... Tu as bien fait de demander ton affectation dans ce patelin. Le pays est enchanteur. Tanguy Pickett est à Paris avec les permissionnaires. On va vider ton bahut, nettoyer les dégâts, réfléchir à l'utilité de toute cette boucherie, se taper une vieille bouteille de Fine Champagne, une fois blindés à mort on pourra peut-être parvenir à dormir un couple d'heures... Mais, que se passe-t-il là-bas?»
La fenêtre à croisillons était éclairée. Zacharie s'approcha, le front soucieux, les yeux aux aguets, en éveil...
Dans la nuit, les lueurs lointaines tremblotaient. Les venelles obscures accroissaient les affres terribles d'un gigantesque cauchemar dont on sonderait les abîmes.
Je scrutai également les ombres de la nuit.
En un point situé au bout de la place anéantie, je crus apercevoir le plus éthéré des falots ou des signaux.
Le visage toujours anxieux. Zach souffla :
«Tu sais ce que c'est? Bon... Cela n'a pas grande importance, nous avons encore à faire...»
Une fois la fenêtre close, il me précéda, et, en modeste gardien de cet enfer miniature, me conduisit de son allure sautillante, avec sa blouse tachée, son battle-dress en loques et ses brodequins fatigués, la barbe hirsute, comme dessiné par un caricaturiste dément ou par les griffes de démons effroyables dans un sabbat échevelé. Se posant sur l'unique prie-Dieu encore debout, il m'asséna un de ces regards usés qui faisaient pâlir ses yeux comme la neige sale du dehors, puis remplaça mon café par une rasade d'un tord-boyau infâme qualifié pompeusement de fine.
Sa main tremblait imperceptiblement.
«Voyons un peu ce qu'a inventé l'état-major, l'exécuteur des hautes oeuvres, le peseur patenté de notre destin. Repose-toi. Rince-toi la dalle. Tente de survivre encore quelques heures..»
Il s'appuya contre la muraille, se tenant la tête, et se mit à parcourir mon
rapport, sans oublier de m'encourager à me servir à boire, je grimaçai à chaque gorgée et luttai pour ne pas fermer les yeux. Oublier pour un instant l'endroit où j'étais... Quand il eût terminé sa lecture, il chiffonna le document et l'envoya rouler à l'autre bout de la pièce, enfin rallumant la bouffarde noirâtre qui traînait sur le lit de camp, il fuma en silence considérant le vide devant lui. Je n'osai ouvrir la bouche respectant son mutisme.
«Patton est un dément...» Déclara-t-il enfin en soufflant un nuage bleu.
«C'est inepte... Bande d'assassins! Mais la planète entière est devenue aliénée...»
Les pensées chaotiques de mon cerveau meurtri se rassemblèrent... Je
craignais qu'on ne l'entende… En ces périodes d'offensives et de contre-offensives de tels propos pourraient lui valoir de sérieux ennuis.
«Il y aura encore des convives chez Satan, bien entendu...» Ajouta-t-il.
Mon esprit se réveilla tout à fait. - «N'exagérez pas!» Osais-je lui répliquer.
Il se releva en gémissant comme un spectre pénitent pour arpenter l'étroit espace entre les murailles. J'eus l'impression pénible qu'il était ivre ou drogué. Il me considéra les poings serrés.
«Il faudra bien que cela cesse un jour!» Souffla-t-il tristement.
Il perdait de son agressivité maintenant, supportant l'inévitable, plein
d'une résignation sans bornes...

*
La veille de l'offensive Zach Bucharach s'éveilla en sueur peu de temps après la demie de trois heures, après avoir somnolé d'un mauvais sommeil peuplé de cauchemars. Une impression étrange et irrépressible l'obligeait à se lever, à aller ouvrir le portail de l'église malgré le gel qui rôdait à l'extérieur, puis à se rendre en lisière du bois pour s'y cacher et attendre.
Prendre racine pour qui? Nul être humain n'aurait pu répondre à cette interrogation? C'était assez déconcertant comme attitude. Mais le besoin qui l'habitait était d'une puissance si impérative qu'il n'imagina pas d'autres solutions.
«Que m'arrive-t-il? Balbutia-t-il tout en tapant du pied. Je délire... Oui, c'est
cela, je délire... Au beau milieu de la nuit, aucun homme sensé ne pourrait avoir l'idée de venir se poster ici, mais reste-t-il des hommes sensés?
Il persista pourtant dans son attente, puis se rendit jusqu'à la longue clairière
qui bordait les restes du cimetière ravagé par les bombardements, contemplant les monuments éventrés, les croix renversées et les innombrables Christs de pierre en miettes. La neige drapait le noir de la terre de lambeaux de coton sales et rosâtres comme de vieux pansements séchés... Parfaitement écœurant... Une carte de Noël peinte par un dément au plus profond de ses divagations... Le froid lui brûla les yeux et le perfora comme une lame. Il demeura un instant oppressé devant cette désolation absolue, avant de faire demi-tour pour regagner la sacristie où devait l'attendre la cohorte des damnés et des moribonds.
«Espèce de dingue, se dit-il. Tu es resté trop longtemps au milieu de cette horreur. Fiche le camp! Tire-toi le plus loin possible de ce bourbier!»
Ce fut à cet instant qu'il aperçut l'aura bleuâtre au milieu de la route, puis
entendit les halètements rauques résonnant sur les murs déchiquetés du presbytère, et enfin les battements assourdis et atroces causés par un cœur gigantesque, mais malade...
«Tu es venu Zach... Tu es venu... Chuchota une voix d'enfant, il y a si longtemps...»
Déconcerté par le caractère grotesque de la rencontre, le major Bucharach
ne put que répondre :
«Francis, comment peux-tu être là? Francis, tu ne peux pas être ici, tu es mort à l'hôpital de Détroit il y a plus de douze ans, bien avant cette guerre... Trop de mauvais alcool... C'est cela, beaucoup trop de nuits sans sommeil et d'alcool... Inévitable.... Inévitable...»
Dans le halo mouvant, on pouvait distinguer la silhouette d'un gamin maigre en chemise hospitalière, le teint blafard... Il semblait s'estomper par moment comme un film usé... une image tressautante... L'enfant moribond faisait bientôt place à un soldat vêtu d'un uniforme crasseux et en lambeaux...
«Major... Un coup de gnole ne serait pas de refus, on gèle au petit poste...»
Zach reconnaissait maintenant un Poilu de l'autre guerre quémandant une cigarette, un peu de chaleur... Malgré le froid, la sueur ruisselait de son front...
Déjà... Le halo faiblissait, tremblait... Une femme, la robe déchirée et en sang lui tendait les mains.
«Grâce, Messire, je ne suis point sorcière...»
Puis ce fut un grenadier du Premier Empire, le bras déchiqueté... Une petite fille hurlante... Son chef de section tombé à Avranches il y avait quelques mois...
Toutes ces ombres souffrantes, houleuses, en attente... Défilaient sans jamais s'arrêter, Zach en oubliait le froid, la peur, il ne comprenait pas ou ne voulait pas comprendre...
«Toutes ces agonies qui n'en finissent jamais,, qui s'attardent, la torture qui s'éternise...»
La lumière bleue et glacée atteignait maintenant son paroxysme. Dans un dernier sursaut, elle s'amplifia dans la campagne ardennaise... Zacharie considérait maintenant la minuscule apparence au centre du halo, une femme asiatique tenant un bébé dans les bras. Elle était couverte de plaies suppurantes, comme d'infernales brûlures sur tout le corps, elle le considéra longtemps et, levant le bras vers l'horizon elle dit simplement : «Hiroko MIZOGUCHI je suis... Hiroko MIZOGUCHI... Bientôt, très bientôt...»
Sans bruits, sans heurts, le halo cessa comme il était apparu, laissant le major
désemparé au milieu de la route...
*
Il chargea le Mauser modèle 1898 sans un bruit, habitué à travailler seul.
L'aube arrivait lentement baignant les environs d'une clarté laiteuse... L'américain ne souffrirait pas, Willy était un bon soldat, il ne salopait jamais le travail... Il essuya soigneusement la lunette de visée. Un seul coup et ce serait terminé sans que le G.I ne bronche d'un pas... Combien? Willy ne savait plus... Il n'était pas comme les autres snipers de sa compagnie, il ne tenait pas de statistiques...
Il y eut un claquement sec dans l'air translucide du matin naissant, comme une toile que l'on déchire...
*
l'ambulance Dodge WC 54 mutilée cahotait sur la ligne de front d'où la boue giclait en cascades noirâtres, mettant un temps infini à traverser les ruines et à contourner les carcasses d'engins brûlés. Très loin, dans une maison de Floride, une femme m'attendait, bulle de silence et de douceur incrustée dans ma mémoire meurtrie... Allongé à l'arrière, le major Zacharie Bucharach était délivré de toutes ses interrogations et de ses doutes, inexplicablement, un sourire désabusé semblait flotter sur ses lèvres comme la moue boudeuse d'un petit enfant devenu très vieux... Traversant la vie en une nuit...
C'était une de ces soirées où le ramassage des âmes perdues vous conduit, par delà les champs endeuillés au sud de Bastogne, au plus hideux des destins qui s'étiolent en lambeaux emmêlés d'images déjà estompées. Les carrefours étaient effacés, inutiles, en deuil... C'était une de ces soirées destinées à de curieux rendez-vous sur des chemins encombrés de troupes harassées par des marches sans fin.
C'était, comme nous disions naguère, une soirée faite pour les retrouvailles.
C'est là... En descendant le vallon, que j'aperçus le halo bleu sur l'horizon ...
Je sus très rapidement que j'allais revoir Zacharie Bucharach et que la maison de Key West allait devoir attendre... Attendre...
_________________
La Patrie n’est qu’un campement dans le désert.
Kyab-Yingpa, Tibet 17ème siècle

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Romane
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MessageSujet: Re: Un hiver à Bastogne   Ven 14 Sep 2007 - 15:52

Toujours cette foison d'images, d'émotions, de douceur et de violence mêlées. Toujours le même plaisir que celui de te lire. chinois
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"Bonjour je suis Romane alors je m'appelle Romane, c'est pour ça que mon pseudo c'est Romane." (Romane)http://romane.blog4ever.com/blog/index-86614.html
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