Penser que les idées échappent à leurs auteurs permet de filer la métaphore faisant des objets de la pensée, des animaux. En ce qui concerne ces derniers, il est vrai comme nous le rappelle Farouche, que le défi actuel est plus d’apprivoiser virus et bactéries que de dompter des tigres ou des lions.
La profusion de ces « petites bêtes microscopiques » et donc invisibles et suspectes au commun des mortels, n’attire souvent notre attention que par ce que nos docteurs nous renseignent sur les causes et évolutions de nos maladies. On pourrait alors se demander si les idées n’agissent pas de même, c'est-à-dire de façons souterraines, inconscientes et demanderaient parfois la circonspection des spécialistes plutôt que l’insouciance des apprentis-sorciers, surtout dans les cas de réels problèmes. La rumeur (faites d’idées labiles et incertaines imprudemment proférées) prendrait ainsi l’aspect de virus toujours aptes à muter pour mieux tromper des humains déboussolés. La grippe au nom savant d’influenza (l’influence) se masquerait ainsi tour à tour derrière des animaux aussi inoffensifs que les oiseaux ou encore aussi proches que nos aimables cochons. Pour éradiquer ce fléau « probable », les laboratoires fourniraient leurs habituels vaccins quand les médias diffuseraient les mises en garde et autres conseils d’hygiène prônés par l’OMS.
Mais, les fantasmes étant les fantasmes (qui par définition échappent à toute rationalité) ont fait apparaître au milieu de ces conseils et au cœur de l’été, un bruit sur internet faisant état de « grippe-parties » Cette information, déclarée fausse au bout de quelques semaines, ce n’était qu’un canular) parlait de groupes d’étudiants se réunissant pour se refiler volontairement la maladie avec cette idée folle d’ainsi se fabriquer des anticorps avant que le gros de l’épidémie n’arrive. Bien sûr, ce raisonnement n’avait rien de scientifique et les statisticiens durent démontrer qu’il y a bien plus de probabilités de tomber réellement malade en jouant avec le feu plutôt qu’en s’en prémunissant même de façon imparfaite.
C’est que l’hygiène, qui demeure pourtant la meilleure arme contre des fléaux comme la tuberculose, la peste, le choléra, les MST, etc. devient un luxe dont se passeraient volontiers des occidentaux paresseux en mal de sensations fortes. Sans doute, dans les esprits « avancés » de ces francs-tireurs, les conseils médicaux sont des idées ringardes parce que trop évidentes. Face à la maladie, à la mort, leur pensée toute-puissante méprise des préceptes simples et applicables par chacun ayant suffisamment fait leurs preuves par le passé. Mais, à la faveur du catastrophisme ambiant qui fait que désormais nous sommes tous les jours à l’aube d’une crise effroyable, le bon sens serait devenu obsolète.
C’est que, comme pour la plupart des animaux qui ne répondent qu’à des besoins immédiats, la pensée humaine est volontiers paresseuse et que l’hygiène, le ménage quotidien demeure une corvée.
Mais, je provoquerais ici sans doute le courroux des amis des animaux, si j’omettais de vous parler du « fabuleux courage » des manchots empereurs ; si, je ne vantais l’abnégation des mâles qui, frigorifiés et affamés sur la banquise, couvent coûte que coûte sur leur pattes le précieux œuf garant de la survie de l’espèce ; si je n’avais aucun mot d’admiration pour les femelles, mères dévouées et épouses parfaites, présentes dès l’éclosion de leur cher bambin pour leur régurgiter après deux mois d’un éprouvant voyage, un poisson pré-digéré.
En d’autres termes, si, j’accusais les manchots d’être des fainéants !
Face à une Nature hostile, la pensée humaine peut faire, comme nos amis de la banquise, preuve autant de courage que de génie et ce, malgré des moments d’égarements, des guerres, des génocides, bref de tout ce qui a pu ou pourra concourir à l’extinction de notre espèce.
L'optimisme nous ensiegne que l’intelligence demeure à ce jour notre meilleure compétence adaptative et le zoo de nos idées qui abrite pourtant bien des loufoqueries, en demeure la meilleure illustration. Car les idées, comme tout ce qui vit, répugnent à mourir. Les humains aussi, dont la plus grande angoisse est, qu’en mourant, ils cessent à tout jamais de penser et de rejoindre ainsi le néant.
Mais, c’est un plaisir de savoir, (d’aucuns diront une consolation), que la plupart du temps les idées survivent à leurs auteurs. Je ne parle pas seulement des personnages célèbres qui laissent à la postérité une « œuvre ». Je parle aussi et surtout à tous ces morts anonymes qui lèguent après un court passage sur terre un souvenir attendri à leurs congénères survivants.
Chez l’humain, l’idée comme la tristesse subsiste un temps après la mort de l’individu quand, chez l’animal, dans la Nature, seul l’instinct persiste.
Est-ce alors que l’idéosphère serait l’autre nom de la Culture ?
Cette Culture qui, en la jardinant fait vivre la Terre, à l’image des bactéries ?
*"*"*"*"*"*"*"*"*"*"*"*"*
L'aurore s'allume,
L'ombre épaisse fuit;
Le rêve et la brume
Vont où va la nuit.