MBS

Age : 44 Inscrit le : 30 Oct 2007 Messages : 625 Localisation : Toulouse
| Sujet: L'Histoire et ses mythes Ven 2 Nov - 23:31 | |
| Le Masque de fer, Jeanne d’Arc, Louis XVII, Rodolphe et sa maîtresse à Mayerling, Sissi… La liste pourrait encore être longue de ces héros, de ces personnages devenus des mythes historiques. Or le mythe a ceci de particulier qu’il est tout sauf une vérité. Ainsi, à partir du moment où Jeanne d’Arc a dépassé la simple Histoire pour accéder au mythe elle ne s’appartient plus. Elle appartient à ceux qui l’utiliseront, à ceux qui lui donneront un sens. Voilà pourquoi ces personnages, ces événements sont porteurs de tous les fantasmes, de toutes les reconstructions. Voilà pourquoi ces personnages, ces événements sont vendeurs.
C’est là toute la différence entre l’Histoire (la vraie) et celle qu’on raconte, qu’on se raconte, qu’on lit avec délectation parce que certains savent lui donner des attraits provocateurs et excitants. Jeanne d’Arc est ainsi l’objet depuis quelques semaines d’un nouveau retour au premier plan des vitrines des librairies grâce ou à cause (à vous de choisir) d’un ouvrage qui entend rendre à l’Histoire la véritable Jeanne. Elle n’était pas ce qu’on a dit, elle n’est pas morte à Rouen etc… Soyons clair ! C’est du n’importe quoi et feue Régine Pernoud a dû se retourner dans sa tombe. Elle qui a passé sa vie à étudier Jeanne d’Arc, archive après archive, témoignage après témoignage, pièce après pièce, elle qui était LA spécialiste de Jeanne n’aurait pas compris qu’on puisse donner le label « ouvrage historique » à une pseudo-étude qui ne se fonde que sur du vent, qui affirmant « il n’y a rien qui prouve que » déduit obligatoirement le contraire. Un historien, quand il n’a pas d’information, dit qu’il ne sait pas, formule éventuellement des suppositions mais en aucun cas ne tire de certitudes.
Le problème n’est pas dans le fait que l’ouvrage existe mais plutôt dans le fait qu’on le présente comme scientifique, qu’il voisine sur les tables avec des manuels universitaires, des dictionnaires érudits, des biographies documentées. Le problème n’est pas dans le fait qu’on viole l’Histoire (après tout, ce cher Alexandre l’a fait magnifiquement mais en écrivant des livres estampillés clairement comme des romans) mais dans la transmission de ces élucubrations comme paroles d’évangile (publicités radio, présence dans des émissions de télé et de radio… Comme si les élucubrations de l’auteur qui avait affirmé qu’aucun avion ne s’était écrasé sur le Pentagone le 11 septembre 2001 n’avait rien appris à ces responsables médiatiques). Il n’y a pas de Vérité (avec un V majuscule) dans une science humaine comme l’Histoire… en revanche il y a ces fausses vérités qu’on colporte, qui sédimentent et forment l’esprit public. Cette chère Jeanne n’est devenue une héroïne que parce que Charles VII, à un moment donné, a eu besoin de montrer que Dieu était de son côté ; cela se situe des années après la mort de Jeanne d’Arc (ce qui explique pourquoi aucun effort n’a été fait pour la libérer… Au moment de sa capture, elle n’avait aucun intérêt pour le pouvoir royal… et même, au contraire, elle était plutôt un obstacle à un rapprochement avec les Bourguignons). Cette chère Jeanne est ensuite en grande partie tombée dans l’oubli, elle n’est revenue au premier plan qu’avec la IIIè République qui, à travers elle, pouvait célébrer la nation, l’investissement de tous pour sa défense [et plus elle était lorraine] ; c’était alors une héroïne de gauche, une femme du peuple (et on y allait molo sur « ses voix » quand on parlait d’elle à l’école)… Mais lorsque l’Eglise l’a canonisée, dans le contexte de l’après-première guerre mondiale et d’un nationalisme exacerbé, Jeanne est devenue une icône de droite (et aujourd’hui surtout de l’extrême-droite). Le mythe s’est construit à travers ces différents moments, superposant autant de strates au portrait.
C’est là la différence entre l’Histoire et l’histoire. Une est basée sur l’analyse sérieuse, méthodique des documents (mais orientée par un questionnement qui peut ne pas être débarrassée des convictions du chercheur), l’autre se fonde sur la recherche d’un spectaculaire, du complot, de la vérité qu’on cache (« eh oui, on vous ment, braves gens ! ») en s’appuyant sur les réflexes quasi-pavloviens des masses. Voilà pourquoi beaucoup croient dur comme fer que Jeanne d’Arc n’est pas morte sur le bûcher, que le Masque de Fer était le jumeau de Louis XIV (ou Fouquet), que c’est François-Joseph qui a fait tuer son fils Rodolphe, que le monde a été partagé à Yalta… Voilà pourquoi aussi on est passé dans nos classes de « 1515 ? Marignan ! » à un travail de réflexion et d’analyse documentaire… Mais ceci est une autre… histoire. |
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Vic Taurugaux

Inscrit le : 27 Mar 2007 Messages : 2161 Localisation : 20°16'31.10"S-57°22'5.53"E
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Tryskel

Age : 60 Inscrit le : 25 Sep 2007 Messages : 174 Localisation : Avallon
| Sujet: Re: L'Histoire et ses mythes Jeu 15 Nov - 20:08 | |
| Excellente analyse MSB. Perso les mythes me passionnent, mais je ne les confond pas avec l'Histoire. et ça me révolte de voir qu'en effet on enscence des bouquins qui n'ont rien de "scientifique" même si l'Histoire est une science humaine avec tout ce que ça suppose. Le succés du Da Vinci Code est du a un habile mélange entre faits historiques, mythes et délires sur les templiers et la Corporation des Sages de Sion qui n'a jamais existée. Il faut des "saints", ça fait bien, Philippe le bel a fait canoniser son grand Père Louis IX, les rois anglais avaient un saint, les français devaient avoir le leur. Ce qui me met en colère c'est que les gens sont prêts à gober toutes ces conneries, mais n'écoutent pas quand on tente de remettre les pendules historiques à l'heure. Alexandre faisait des romans et ne prétendait nullement à une quelconque vérité. il a dit "On m'accuse d'avoir violé l'Histoire, qu'importe si c'était pour lui faire de beaux enfants". Mais les braves gens préférent les romans... |
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