Semaine du 29 mars 2009.
Autour de l'amitié.
Chronique de Gilles Archambault :
Il était plus que normal qu'un psychanalyste de la trempe de J.B. Pontalis s'intéressât à l'amitié. Il rappelle dans les premières pages de son dernier livre, "Le Songe de Monomotapa", que Freud y attacha une grande importance tout au long de sa vie.
Monomotapa, c'est le lieu où habitent les inséparables de la fable intitulée "Les Deux Amis". "L'un ne possédait rien qui n'appartînt à l'autre", écrit La Fontaine, qui en conclut qu'"un ami véritable est une douce chose".
En un peu plus de 20 courts chapitres, Pontalis fait alterner anecdotes imaginées ou vécues et considérations sur cet étrange sentiment qui nous porte à nous tourner, pour quelque temps du moins, vers l'un ou l'autre de nos semblables.
Il s'agit à n'en pas douter d'un petit livre charmant, naviguant à travers des lieux communs sans y succomber.
Il en va tout autrement pour "Le Pont, un effondrement" d'un jeune romancier italien, Vitaliano Trevisan. S'il y est également question d'amitié, c'est sur un tout autre ton. Le narrateur vit en exil en Allemagne depuis 10 ans. En consultant un journal de Vicence, sa ville natale, il apprend la mort de Pinocchio, son meilleur ami.
Pendant qu'il se prépare à retourner sur la scène de son enfance et des premières années de sa vie d'adulte, il revoit les événements qui ont précipité son départ et se remémore un passé qui lui fait horreur.
D'amitié, au fond, il n'est à peu près pas question dans ce livre réquisitoire. Sur un ton qui n'est pas sans rappeler celui de Thomas Bernhard, Vitaliano Trevisan se livre à une violente dénonciation de la vie bourgeoise et de l'Italie.
"Ce texte, écrit-il, n'est pas un roman. Et je n'ai pas l'intention de raconter une histoire : aujourd'hui le monde étouffe sous les histoires et les prétendus récits, tout n'est qu'histoire et récit, quel qu'en soit le contenu. Dans ce pays que je persiste à appeler le mien mais qui n'a jamais été le mine ... on ne fait que reconstituer et re-raconter... l'échec collectif d'une nation qui s'est effondrée sur elle-même et n'a pu ajouter que des ruines aux ruines."
Citant à l'occasion Passolini, Trevisan met en scène un écrivain accusé injustement d'aovir causé la mort du fils de son ami. Bien qu'exonéré par la justice, il n'en est pas moins soupçonné. Pendant les années de son séjour à Brême, vivant en solitaire, ne voyant qu'un voisin, il a tout loisir de se révolter contre le milieu natal. "Écrire un essai sur les mères, ai-je songé, mettre enfin noir sur blanc le problème tel qu'il se pose, dire les choses telles qu'elles sont et placer les mères du monte entier, au premier rang desquelles les mères italiennes, face à leurs responsabilités... celle de nous avoir mis au monde pour des raisons qui ne nous regardent absolument pas... quittes ensuite à nous rejeter ou au mieux à nous tolérer..., comme on supporte ce qu'on n'a pas voulu."
Pour le narrateur, donc l'auteur, la famille est le piège. "À chaque fois que je pense à une famille, je pense à un piège : un famille, un piège." La démonstration est convaincante. Volontiers itératif, martelant les accusations, carrément obsessif, le récit est d'une rare puissance.
Le désir d'amitié et de communion humaine dont il est question dans ce récit envoûtant n'a rien à voir avec le superficiel mondain. Les liens qui unissaient le personnage central et l'adolescent sont de ceux qui vous imprègnent à jamais. Loin de la vague camaraderie, cette amitié signifie tout. Cesse-t-elle, et pour des raisons qui ne sont pas évidentes, vous êtes en présence d'un effondrement, comme le rappelle le sous-titre du roman. En tous points, un roman remarquable.
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Mon livre : Le Qi de Temps