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 Le dernier miroir

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Gérard FEYFANT

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Date d'inscription : 26/03/2007

MessageSujet: Le dernier miroir   Mer 28 Mar 2007 - 21:02

LE DERNIER MIROIR


Tu as tendu vers moi une main fébrile et tes doigts fins et fragiles ont effleuré mon visage et j’ai tendu la main pour caresser ton visage baigné de larmes mais tes larmes étaient lisses et froides. J’ai senti que je pleurais et tu m’as souri d’un sourire triste et résigné entre tes larmes. J’ai murmuré "Je t’aime, ne me quitte pas!" mais les mots sur tes lèvres sont restés muets. Jean s’est avancé vers toi, s’est approché sans bruit et, délicatement – si délicatement ! – il a posé ses mains sur tes épaules et j’ai sursauté lorsque des mains se sont posées sur mes épaules et je me suis retournée et Jean était là, tellement tendre, et il a murmuré dans mon cou "Pleure Odile, pleure, ne retiens pas tes larmes". J’ai dit "Ce n’est pas moi ! Regarde : Adèle pleure, c’est Adèle qu’il faut consoler" et j’ai vu Jean te serrer fort dans ses bras et c’était bon cette présence, cette chaleur, et Jean m’a entraînée hors de ma chambre avec cette même tendresse qu’il avait quand il passait sur tes épaules un châle pour que tu n’aies pas froid le soir au bord du bassin, et en me retournant je t’aie vue serrée contre Jean qui te soutenait et tu t'es retournée et tu m’as adressé un signe de la main et j’ai tendu vers toi mon bras et ma main et mes doigts fins et fragiles comme pour te retenir.
Te retenir !
Nous sommes passés devant ta chambre. La porte était entrouverte et les rideaux tirés. Dans la pénombre, j’ai entendu des murmures et j’ai dit "Il faudrait la laisser dormir". Et Jean a dit : "Allons boire quelque chose de chaud". En descendant les marches j’ai voulu t’apercevoir dans le miroir de l’escalier, mais un tissu le recouvrait. J’ai dit à Jean : « Pourquoi la cache-t-on ? » J’ai tiré sur le drap et tu m’es apparue et mes yeux se sont plongés dans tes yeux rougis de larmes et résignés. Alors j’ai su que tu ne me quitterais jamais. Dans le salon et dans le vestibule aussi les miroirs étaient tendus d’un drap blanc.
Plus tard dans la cuisine, quand la maison a commencé de se vider, Jean m’a demandé : "Veux-tu la voir une dernière fois ?" J’ai regardé ton visage que reflétait la vitre de la fenêtre, avec la nuit derrière qui voulait te prendre. "Une dernière fois ? Mon pauvre Jean, comment veux-tu que je la voie une dernière fois quand elle sera partout où je serai, toujours ?" Aux regards qui se sont tournés vers moi, des dernières pleureuses attardées, regards de reproches et de compassion mêlés, j’ai compris que j’avais crié. Jean s’est penché, m’a prise par la main et m’a dit : « S’il te plaît Odile, viens, tu as besoin de repos". J’ai voulu me révolter : "Non ! Je veux voir le coucher de soleil sur le lac. – Le soleil est couché, depuis longtemps déjà ! – Adèle aime tant les couchers de soleil sur le lac !" Mais je n’avais plus la moindre force à opposer à la douce fermeté de Jean et je me suis laissé conduire jusqu’à mon lit. Il a posé sur mon front un baiser léger avant de gagner sa chambre.
Mais pourrai-je jamais dormir lorsque fermer les yeux c’est te perdre de vue ?

Tard dans la nuit, Jean est venu me rejoindre au bord du bassin, où je tentais de t’apercevoir sous le rayon de lune, à travers les nénuphars. J’ai entendu ses pas sur le gravier. Il a posé avec tendresse un châle sur mes épaules : "Ce n’est pas raisonnable, les nuits sont fraîches encore". Il m’a aidée à me relever, j’étais assise sur la pierre froide pour être plus près de toi, et il m’a dit : "Rentrons, veux-tu ? – C’est le châle d’Adèle !" et Jean m’a répondu "Adèle n’a plus froid !"
Le reste de la nuit je suis restée debout devant la psyché et nous avons pleuré ensemble et nous sommes souri. « Tu n’as pas vu ce soir le coucher de soleil sur le lac. » Jean est revenu tard pour me dire : "Il faut dormir Odile, il faut te coucher maintenant, tu ne tiens plus debout". Je l’ai repoussé, debout près de la psyché et j’ai dit "Laisse-nous, cette nuit laisse-nous". Il a soupiré mais nous a laissées seules.
Au matin je suis repassée devant ta chambre à la porte entrouverte et j’ai entendu qu’on s’affairait autour de toi.
Malgré l’insistance de Jean, j’ai refusé de t’accompagner. Quand la maison s’est vidée, dehors il s’est mis à pleuvoir. Je me suis installée au piano et nos doigts ont couru sur les touches d’ivoire. De ta main gauche est née une plainte angoissée. Et soudain, il n’a plus existé que la musique et nous et les gouttes de pluie qui tombaient sur les tuiles de la véranda. J’ai pensé à François-René Duchable qui parfois passait au chalet nous embrasser « en coup de vent », entre deux concerts, en jurant que le prochain serait le dernier. C’est un soir comme celui-ci qu’il avait arrangé le prélude 6 pour que nous le jouions à quatre mains, un soir de cet été où il avait immergé son piano dans un lac d’altitude, pour signifier au monde qu’il mettait un terme à sa carrière d’interprète.
Pensa-t-il, alors que le piano s’abîmait dans les eaux froides, à cette confidence que fit George Sand en évoquant le prélude 6 :
« Tandis qu’il le composait, Chopin se voyait noyé dans le lac ; des gouttes d’eau pesantes et glacées lui tombaient en mesure sur la poitrine ».
La pluie tombe sur la véranda et les accords mélancoliques inondent mon cœur et mon cœur est pétrifié.


La psyché a disparu. Je me suis précipitée dans l’escalier. Le miroir ne s’y trouve plus. J’ai couru de chambre en chambre et dans la salle de bains et au salon. Jean a fait disparaître tous les miroirs de la maison. J’ai fait irruption dans son atelier et j’ai crié : "Tu n’as pas le droit, Jean tu n’as pas le droit de me l’enlever !
Jean s’est tourné vers moi, s’est approché de moi, a posé doucement une main sur ma joue :
"Odile ! Adèle est morte maintenant, il est temps que tu réalises qu’elle ne sera plus là, jamais ! Il faut cesser de la rechercher, elle ne reviendra plus."
J’ai repoussé avec rage cette main sur ma joue :
"Tu mens ! Je sais que tu mens ! Adèle est là quelque part dans cette maison ! Tu n’as pas le droit de me la cacher ! Tu n’as pas le droit de m’interdire de voir son visage !
- Odile, s’il te plaît, Adèle est morte ! Il faut vivre sans elle !
- Tu mens ! Tu es un monstre ! Tu n’as pas le droit, pas le droit de me voler son image ! Tu n’as pas le droit, Jean, pas le droit !"
J’ai fondu en larmes et mes poings ont frappé sa poitrine et Jean m’a prise dans ses bras, m’a entourée de ses bras vigoureux et ma tête s’est posée sur sa poitrine et j’ai pleuré très fort, et je n’en pouvais plus et Jean m’a consolée, m’a appelée sa petite chérie, sa pauvre chérie et j’ai pleuré encore et j’ai martelé faiblement sa poitrine d’un poing qui n’en pouvait plus de faiblesse et de désespoir. Et Jean a pris mon menton entre son pouce et son index et m’a dit de sa voix qu’il sait faire grave et douce : "Adèle est morte maintenant, m’entends-tu elle est morte. Nous n’y pouvons rien changer et tu dois l’admettre. Il ne sert à rien de le nier, il ne sert à rien de la chercher, il faut vivre sans elle. Ce sera plus dur pour toi que pour quiconque mais tu dois y parvenir, tu dois l’admettre. Elle n’est plus là !
Alors qu’il me reconduisait, j’ai posé mon regard sur le chevalet. Et j’ai su que Jean me mentait.

Bien plus tard, quand toute la maison a semblé respirer de son profond sommeil, je me suis rendue, à pas feutrés, dans l’atelier de Jean. La pleine lune par la fenêtre inondait la pièce d’une lumière terne. J’ai soulevé le drap qui protégeait la toile sur le chevalet. Et je t’ai découverte. J’ai su que c’était toi à cette petite cicatrice sur la lèvre.
Nous pêchions au bord du lac, depuis notre rocher. Les parents terminaient le pique-nique, nous surveillant d’un œil distrait. J’ai tiré fort sur la canne à pêche qui avait accroché une herbe ; l’hameçon s’est libéré d’un coup sec et s’est planté dans ta lèvre. Papa a eu toutes les peines du monde à l’extraire. Tu as gardé cette petite cicatrice qui seule nous différenciait.
Je me suis saisie d’un pinceau fin et j’ai redessiné ta bouche, pour que Jean ne te garde pas pour lui seul.
Il ne me restait plus alors qu’à te rejoindre.
Et sous la lune, et dans la nuit, je suis montée au lac.
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Farouche

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MessageSujet: Re: Le dernier miroir   Lun 8 Sep 2008 - 15:29

"Le dernier miroir"

La gémellité fait couler bien de l'encre. La tienne a coulé en remontant le courant, tandis que la mienne le descendait ("des haies aux feuilles rouges")

J'aime ton interprétation et la référence à Chopin.
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Romane
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MessageSujet: Re: Le dernier miroir   Sam 8 Nov 2008 - 4:09

Profitant de ce réaménagement, j'ai relu quelques unes de tes nouvelles. Le recul n'y change rien ; quelle écriture ! chinois

*"*"*"*"*"*"*"*"*"*"*"*"*
"Bonjour, je suis Romane, alors je m'appelle Romane, c'est pour ça que mon pseudo c'est Romane."
http://romane.blog4ever.com/blog/index-86614.html
http://lessouffleursdereve.jimdo.com/
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