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 Roman : Le tourment du monde.

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Vic Taurugaux

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MessageSujet: Roman : Le tourment du monde.   Mer 4 Avr 2007 - 18:14

Prologue


L’océan s’était dit volontiers Atlantique même si, parfois, grisé par un trop-plein d’exotisme, il se qualifiait d’Indien. Puis circulant alentour des pôles, indécis donc plus froid, il se surnomma Arctique ou Antarctique, c’est selon. Mais, qu’il se prétende aujourd’hui Pacifique, alors plus personne ne le croit. Cependant, il n’y a rien à redire : ce sont là tous ses patronymes. Les mers, elles, à leur guise se veulent d’Iroise, Rouge, Blanche, Noire, des Sargasses, d’Egée, de Marmara ou de Chine. Rien n’est trop beau pour endiguer leurs flots de coquetterie. Elles sont du Nord ou du Sud, Baltique ou voisine de la terre Adélie. Au milieu de toutes ces pédantes, existe également Mademoiselle qui exige que l’on parle d’elle en la désignant par son petit nom : Méditerranée ! Rien que cela ! Mé-di-ter-ra-née, il s’agit de le savoir bien écrire à défaut de le savoir chanter.

Fausse ingénue, cette dernière joue la starlette de Cannes à Sète où ses chantres supplient afin de se faire enterrer sous sa plage. C’est là où nous conduit tous la Nationale de même nom. Or, cigale, qu’elle danse dans les golfes clairs : l’océan s’en fout. Il n’y a pas que le bonheur dans la vie. Lui de toute éternité, déchiquète ses embruns dans les cailloux de Penmarch. A chacun son métier. Qu’elle danse ! Il a suffisamment à faire avec tout ce ballet de tankers dans le rail d’Ouessant. Et puis, il n’y a pas que les humains. Il s’occupe d’autre chose. Alors, esseulée mais courageuse, elle continue sa petite comédie de Gibraltar au Liban. Chypre, l’île d’Ios, les Sanguinaires : depuis longtemps ce décor n’est plus ici que sombre écueil. Seul le pampre et l’olivier profitent encore du soleil tandis que tout brûle : et les terres et les sangs.

Les oiseaux : de ceux-là aussi, il me faut vous parler. Ce sont les fils du vent. Cormorans, sternes ou goélands. Ils se moquent de nous. Leurs sarcasmes virevoltent dans l’air à la moindre risée. Vos souliers sont pleins de sable qu’eux déjà surfent à la crête des vagues, filent au large, disparaissent et reviennent à vos pieds.
-Les îles du Paradis, quelle direction ?
Statues piteusement échouées sur la plage océane, vous ne pouvez que quémander. Aussi, fichés dans l’estran comme simples bois morts, n’obtiendrez-vous d’eux pour tout renseignement que leurs fientes à défaut de liberté. Alors, nu-pieds et dubitatifs, vous longerez l’infranchissable frontière d’écume. Celle-ci déferlera comme pour mieux vous impressionner. Le ressac vomissant inlassablement tous ces rêves d’ailleurs que vous fourbissiez, tristes morceaux d’esquifs jonchant le sable, emberlificotés à présent dans des haillons de chalut. Dans le goémon qui marque la limite des laisses, vous découvrirez entre deux goudrons séchés une boule de plume éviscérée. Par un crabe, sans doute. C’est là leur cimetière : par pudeur, jamais l’albatros ne vous avouera qu’il est simple mortel comme vous.

Car ici, la mort tout comme l’horizon n’est qu’une vue de l’esprit. En effet, l’océan possède pour seule et unique occupation que de confondre son immensité avec celle de la voûte céleste. Pour préparer des arcs-en-ciel, ces deux-là échangent leurs couleurs. Aussi pris par cette ivresse, qu’un des deux soit gris, l’autre le sera. Si le soleil revient, il brille tout aussi bien à la surface des deux et si des nuages se forment alors, les vagues aussi. Mais toujours, ils troquent leurs bleus ultra-marins. Par temps de brume, ils s’éclipsent dans un même mouvement et plus rien n’existe passé la barre. Ne s’entend plus que le bruit étouffé de la vague et la corne lugubre hululant aux bateaux-fantômes. Mais, c’est encore l’orage qui dénie le mieux l’horizon. Ses grains le voilent comme des rideaux de théâtre et alors tout n’est qu’illusions. On ne sait plus si l’eau monte ou descend et les éclairs zébrant la nuit surgissent également des entrailles des deux. Poséidon, plagiant Zeus, jouera toute la nuit le deus ex machina. Puis, soudain tout cela se calme et c’est l’obscurité. Au petit matin, vous découvrez que les quelques étoiles détachées du firmament ont, à l’insu des mouettes, traversé la barrière des éléments et qu’elles gisent désormais par le fond au milieu des anémones.

Face à cette désolation dans la carte du ciel, fiers capitaines, vous n’avez qu’une solution : tenir votre cap. Et si votre moussaillon doit aider à la cambuse, alors, prenez un ris pour mieux filer à nouveau bâbord amure. Les caps : ça se tient ou ça se double. Eux non plus, n’ont que faire de l’horizon.
Du temps d’où je vous parle, le vent se disait de noroît. Depuis trois jours, il soufflait sans discontinuer sur l’Iroise. Passé les brisants de Sein, la houle déferlait. Tout cela nous venait du large et n’annonçait rien de beau. Les oiseaux courroucés rentraient, rasant l’écume. S’entrechoquaient les lames dans le chaos des courants. C’est ainsi que je sentis venir ma dépression. Tout cela s’était décentré des Açores, aussi n’y avait-il plus rien à comprendre. J’ai du vous parler des mouettes, mais tout aussi bien s’agissait-il de cormorans. Leur débâcle faisait peine à voir. Nous étions alors harnachés comme chevaux sur le pont arrière de l’Abeille Flandre. Notre étrave labourant l’écume. A la passerelle, notre commandant allant tout droit. Dans ces moments-là, le mieux est de ne pas regarder son sillage. Les regrets vous lesteraient par l’arrière. Ce serait là un trop lourd chalut. Vous votre métier, c’est la remorque. Vous devez avancer alors qu’elle dort là, lovée entre vos jambes comme un serpent de mer traîtreusement endormi. Seul, le roulis lui donnant un semblant de vie.
Le tanker avait cassé sa machinerie en contournant la Jument. Alors, sans plus attendre le flot l’avait pris. Et, au mépris du règlement, tout ce chargement dérivait sur les cailloux bien avant que la préfecture de Brest ait enfin compris ce qui arrivait. A 6 Beaufort dans les rafales, il ne nous restait plus guère de temps. Heureusement pour nous, la pleine lune était de la manœuvre. Quand nous arrivâmes sur les lieux, le paquebot ayant déjà perdu la moitié de ses containers gîtait lamentablement sur tribord. De Landivisiau, la Royale nous dépêchait un pilote au bout de l’élingue de son hélicoptère. Le temps que celui-ci parlemente avec toute la timonerie asiatique que logeait l’immense passerelle, il ne nous restait tout au plus une demi-heure. Après, ce serait trop tard. Tout cela partirait par le fond, il nous faudrait au dernier moment se défaire de la remorque si nous ne voulions pas nous non plus être engloutis. Les fortunes de mer sont les fortunes de mer. Jamais, elles ne préviennent et celle-ci nous avait surpris à trois heures du matin en plein sommeil. L’avantage des embruns est qu’ils réveillent hardiment le plus somnolent des équipages. Yannick avait eu tôt fait de faire passer par-dessus bord tous ces litres d’alcool ingérés rue de Siam. Nous étions à pied d’œuvre. Le vent sifflait couvrant le crachat des haut-parleurs. A la proue, les puissants projecteurs illuminaient toute cette eau qui ne désirait qu’une chose : nous séparer de notre objectif. La déflagration du canon fît comprendre à la tempête qu’elle n’était pas la seule. Notre harpon se ficha dans leur bastingage et notre puissant remorqueur comme la plus modeste des baleinières laissa filer l’écoute. Chacun espéra. Le premier coup avait-il été le bon? Le monstre ne réagissait pas. Le courant nous entraîna sur l’arrière du tanker. Alors, chacun devina le sourire du commandant. Yannick déclencha le compresseur. Tout vibra. La remorque plongea dans les abysses. Il fallut encore attendre. Puis, on devina dans l’obscurité qu’elle se hissait le long de leur coque qu’elle pénétra dès la première écoutille. Les haut-parleurs crachèrent des ordres inutiles, chacun étant agrippé au métal qui grelottait dans les doigts. La secousse fut rude, preuve que l’on venait là d’accrocher. Alors tous les chevaux de notre machinerie se mirent en branle. La tempête peina à disperser toute cette fumée âcre que nos diesels expectoraient. Face au courant, nous remontâmes à la proue. Le vent avait à nouveau fraîchi et les lames déferlaient à présent sur le pont malgré la hauteur du pavois. Mais ce qui nous préoccupait le plus nous autres matelots de pont était la tension du câble. En effet dans ces moments-là, notre filin d’acier devient un être vivant. C’est à nous d’entendre sa plainte, ses gémissements, ses soubresauts pendant que la timonerie évalue la situation.

Car, si l’océan regorge de sirènes, il nous appartient à nous autres humains de décrypter au mieux leurs chants. Notre remorque n’espérait de notre part qu’un défaut d’attention pour nous entraîner par le fond. Menaçante, elle gesticulait à présent sur la plage arrière. Le pilote argumentait sans doute ferme pour convaincre le commandant asiatique qui ne connaissant rien de notre mer, avait beaucoup de mal à comprendre que pour l’instant, il fallait continuer à dériver sur les Pierres Vertes. Il était six heures du matin et la marée ne s’était pas encore inversée. L’aurore blanchissait sur l’est laissant entrevoir la terrifiante proximité de Molène. Cependant, il fallait laisser faire le jusant sous peine d’être aspiré dans le passage de Fromveur. Les rafales agissaient sur nous comme sur une ancre flottante et après une éternité nous nous retrouvâmes enfin vent debout exactement dans l’axe du feu de la pointe Saint-Mathieu. Nos quatre moteurs rugirent dans la soute et la remorque émergea de toute la longueur qui nous séparait de notre proie enfin domptée. Yannick modula la secousse dans le câble en jouant un instant avec le treuil quant enfin la passerelle nous permit de rentrer au sec : notre pêche était terminée. Il n’y avait plus qu’à freiner la dérive de l’imposant mastodonte à travers le goulet pour rentrer sagement dans la rade. Mais, pour nous autres matelots de pont, le service s’en trouvait terminé sans qu’aucune Mary Morgan n’ait pu, encore pour cette fois, définitivement nous rapter.







Eloïse aussi dérivait mais c’était pour d’autres raisons. Le résultat s’en trouvait le même. Passé la pointe, sur tribord nous doublions Camaret. Il était sept heures du matin et la tempête nous berçait dans nos bannettes.

On avait choisi pour elle cette cure de balnéothérapie dans cet institut à la pointe de la presqu’île de Crozon. Elle s’y était retrouvée mélangée aux épouses de tous ces officiers de marine. Le médecin avait prescrit une quinzaine de séances en piscine. Plus des bains d’algues. Pour soigner ses angoisses ! Moi, rien qu’à voir leurs longues chevelures ondoyées dans les cailloux, elles me faisaient peur. Je crachais dessus du haut du bastingage. Mais, allez comprendre les docteurs ! Faut soigner le mal par le mal, paraît-il !
Depuis que l’on avait perdu Loïc, et cela faisait déjà plus de trois ans, elle aussi avait sombré, sinon le corps du moins l’âme. Au Guilvinec, tout le monde la voyait errer dans les ruelles, insensible au vent qui se moquait bien de sa peine. Mais d’avoir perdu son mari, ne suffisait pas. Face à son désarroi qui la laissait des journées entières à regarder la mer depuis la digue, les assistantes sociales avaient trouvé également malin de lui retirer ses deux bambins.
-Pour vous reposer le temps nécessaire ! Lui avait susurré l’inspecteur de la DASS avec de faux trémolos plein la voix.

De repos, elle en avait plus que son lot maintenant que notre deuxième matelot était définitivement parti. Alors, pour sa carrière de veuve, ces bonnes dames de l’Amirauté l’accueillaient en leur compagnie dans cette grande verrière qui cherchait désespérément à prouver aux citadins hypocondriaques « les vertus thérapeutiques » de notre Océan. Loin de nous l’idée d’en vouloir à ses charlatans. Depuis qu’on avait désarmé la pêche locale, il fallait vivre de quelque chose. Alors, la ville avait investi dans ce drôle de chalut qui à défaut de poissons nous permettait de prendre dans nos filets les touristes gogos. C’était une idée de l’Europe : avait dit Monsieur le maire. Ces technocrates avaient sûrement raison. L’iode était maintenant directement remboursé par la Sécurité Sociale, et de l’inhaler durant de luxueuses cures valaient sans doute mieux que de se nourrir de notre marée. Mais, vous comprendrez que pour nous qui avions l’habitude de côtoyer la mer en se méfiant quotidiennement de sa traîtrise, ça nous faisait tout drôle de penser qu’elle aurait pu un jour nous soigner.
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Vic Taurugaux

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MessageSujet: Chapitre 1   Mer 4 Avr 2007 - 18:22

Plus loin…


...subsistent les déserts. Eux ne parlent plus. Ce sont des étendues muettes où ne s’époumone que le vent, où craque la roche sous l’alternance des pires températures et où, comme dans d’immenses sabliers, s’égrène le temps.
Le Sahara qui est si grand que son nom est compris dans son nom : (Al-Saharra en arabe signifie le « désert du Sahara.»), l’Atacama si aride qu’il n’est plus que du sel, le Taklamakan si mouvant que vous ne pouvez en sortir, le Kyzyl Kum si rouge que son sable retient les trésors de la Terre et surtout le cœur d’Eloïse désespérément vide pour avoir trop saigner.

Plus loin, subsistaient des souvenirs de méharées, là-bas, sur l’autre versant des dunes. Des réminiscences du brûlant soleil pourtant bien moins torride que le sourire de Loïc. Autrefois, ailleurs, éblouie, elle l’avait suivi. De l’autre côté du monde dans leurs aventures de routards. Jusqu’enfin ce Finistère où avait fini et la terre et leur amour, à jamais englouti. Depuis, elle aussi flottait entre deux eaux dans la grande piscine aux carrelages d’un blanc immaculé. Elle nageait dans ce liquide artificiellement trop chaud, et s’évaporaient de ce bassin rectangulairement clos toute cette mémoire qui embuait encore sa conscience. Ophélie des spas et autres saunas, elle stagnait désormais des heures dans ces moiteurs absurdes, corps inutile car définitivement arraché à celui de son amant. Sans émotion, elle regardait la sueur perler sur le satin de sa peau, rouler le long de ses magnifiques jambes jusqu’à l’arrière de son talon et disparaître dans la bonde qui brillait sous son pied. Ainsi de minuscules gouttelettes d’elle-même fuyaient clandestinement rejoindre par le dédale des canalisations de vidange qui se jetait dans la mer, son bourlingueur d’amant, voyageur éternel des courants sous-marins.

De l’eau, les indiens atacamas n’en avaient pas autant. Ces ethnies disparues qu’ils avaient étudiés tout deux lors de leur dernier périple en Amérique du Sud étaient passé maîtres pour récupérer la rosée dans les contrées les plus arides de la planète. Par de savants systèmes de captage et d’irrigations, ils avaient su, siècles après siècles, développer une agriculture capable de les nourrir là où il ne pleut pour ainsi dire jamais. Loïc et Eloïse étaient chercheurs en anthropologie. Plus précisément, ils étudiaient ensemble la façon dont les peuples et civilisations s’adaptaient aux particularités géographiques de leurs territoires. Ainsi, leur « laboratoire » était constitué des lieux les plus hostiles,(à nos yeux d’occidentaux), pour l’espèce humaine. Routards scientifiques ils avaient arpentés différentes parties du globe pour mieux connaître les humains avant que de revenir s’installer définitivement dans leur pays natal réputé pour sa haute pluviométrie. Le crachin breton les avait si bien « humidifié » que leur étaient nés deux charmants bambins. Ceux-ci obligèrent leurs deux globe-trotters de parents à ranger définitivement leurs sacs à dos. Eloïse troqua le sien pour une poche kangourou qui berça successivement leurs deux petits garçons mais Loïc, ne pouvant vraiment pas mettre tout à fait sac à terre s’embarquait régulièrement sur l’Abeille Flandre pour partager et étudier notre drôle de race qui ne sortait en mer que lors des pires tempêtes. C’est ainsi qu’on l’avait connu. Pas fier du tout le bonhomme malgré toute sa science. On aurait dit qu’il nous admirait. Or, qu’y a-t-il a admiré en nous, pauvres fous capables d’aller perdre notre existence pour hâler des bateaux que l’on ne connaît ni d’Eve ni d’Adam. Lui au moins, la sienne avait elle eu du sens : il avait fait des études, réfléchit aux choses et puis surtout il avait une femme et des gosses. Nous, nous n’étions même pas des marins. Au plus loin, on descendait dans le sud d’Hoëdic où, pour aider nos collègues de Cherbourg, on montait parfois veiller au large d’Etretat. Mais aucun de nous autres n’avait vraiment voyager. Ni étudier. Nous avions pris l’emploi de nos pères et nous savions seulement que nous finirions comme eux, roulés dans la baie des Trépassés. Vraiment, pour nous, il n’y avait là rien de réfléchi. Quand, à la suite du drame, les journalistes sont venus nous interroger, l’un d’eux nous a demandé pourquoi nous avions choisi ce métier. Choisi ! On s’est tous regardé dans le blanc des yeux comme des harengs pour savoir que lui répondre mais il en a été quitte pour son article ! Est-ce que les poissons savent pourquoi ils nagent ?
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Vic Taurugaux

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MessageSujet: Chapitre 2   Mer 4 Avr 2007 - 18:32

Le destin…


…ressemble au chemin d’un cargo. Il se dessine soit malgré, soit à la faveur, soit encore, (dans les meilleurs moments), grâce aux éléments. Une fois le navire armé puis chargée la marchandise, une fois le balluchon de l’équipage rangé sous les bannettes, son capitaine doit encore choisir le meilleur cap à tenir afin que chacun s'invente que tout cela arrivera à destination. Or, de là où je me situe désormais, il me faut bien vous faire l’aveu que le destin ne se révèle pas comme on trace sa route sur la carte avec son compas… aussi perfectionné fut-il. Le destin s’inscrit dans la tourmente. Alors maintenant que le temps a passé, maintenant que toute cette fichue histoire n’aura finalement que l’importance que vous voudrez bien lui accorder (si vous daignez la lire), je me dis en moi-même que de noircir encore ce carnet de bord de tous ces évènements, pour sûr, doit faire partie de ma mission. Ne serait-ce que pour vous enseigner, pauvres terriens, que le destin ne s’écrit pas comme un livre!

Ce matin, j’ai annoté sur le registre la force du vent. Déjà, j’ai du vous parler du vent. La nuit durant, vous l’entendez siffler dans votre mâture. A savoir quelle diablerie il vous aura laisser pour votre réveil ! Mais non ! Aujourd’hui, il se promène de suroît avec un petit 2 Beaufort. Pour un mois de janvier, cela ne ressemble pas à grand chose. Mais à relire l’historique des relevés, j’ai pensé que, vu de ce phare, il n’y avait décidément plus rien à comprendre. D’ailleurs, depuis que la préfecture m’avait assigné à reprendre la surveillance de ce feu, j’étais arrivé dans la conclusion qu’il n’y avait rien à tirer de l’analyse du passé.
La houle remontait en croisant sur mes cailloux et il fallait bien penser que les ingénieurs de l’Amirauté avaient eu finalement bon nez de remplacer toute cette machinerie de télécommunications et autre « GPS » par un humain tel que moi, seul assez fou pour encore veiller à l’optique. En 1990, la mode avait été à l’automatisation. C’était moderne, paraît-il ! Plus un seul gars dans les sémaphores ! Les anciens avaient haussé les épaules et craché dans le vent et leur silence avait pris plus de valeur que toute prophétie. Alors, quand on est venu me chercher pour reprendre ce service, d’Audierne à Camaret et dans tous les ports, personne n’a rien dit. Il fallait bien en trouver un pour retourner sur Ar Men ! Et bien ! Au point où en étaient les choses : ce fut moi !


N’allez surtout pas raconter que je l’ai fait à mon corps défendant. Ca s’était présenté à l’époque comme une fichue retraite ! Je n’avais plus rien à faire avec l’équipage ! Avec le reste du monde non plus, d’ailleurs. Alors, s’il fallait retrouver un gardien capable de grimper dans cette tour de malheur afin d’y astiquer toute la verroterie…
Tout c’était décidé ensemble, un soir, avec le capitaine devant le comptoir de la mère Pleugadic, et puis voilà tout ! Dire que dans ce bistrot (qui était alors notre seul bureau nous permettant de poser un papier sur une table), on avait peut-être un peu trop bu avant que de signer ce foutu contrat, c’est fort possible. Mais de cela, je ne m’en rappelle plus. Pour recruter leur monde, ils devaient avoir des consignes et s’ils m’ont choisi, c’est qu’ils avaient leurs raisons. Tout de même, on ne confie pas la côte à n’importe qui !
Il me faut vous rappeler pour votre mémoire que le dernier des enfers1 n’avait été automatisé que depuis 2004. En plein dans mon nord ! Pour marquer ce satané passage de Fromveur, ils avaient jusqu’alors du garder des hommes sur Kéréon, alors que ceux de la Jument avaient été atterris un an après que mes prédécesseurs avaient été généreusement débarqués d’Ar Men. C’est que ces foutus pétroliers avaient bien du mal à aller virer dans le rail et que plus d’un de ces inconscients s’engouffrait encore entre Molène et Ouessant. Aussi, pour éviter le pire, en haut lieu, s’étaient-ils sentis obligés de repeupler tous ces endroits damnés. Je crois bien que c’est l’Amirauté qui a forcé les Phares et balises à revenir chercher des vieux comme nous. De ceux qui finalement préfèrent la solitude au tourment du monde. La solitude quand on a plus droit comme compagnie que soi-même. Faut croire que de nos jours, les jeunes ne peuvent la supporter bien longtemps cette compagnie, eux qui passent tout leur temps à se téléphoner ou à « communiquer » comme ils disent avec leur sacré Internet. Faut toujours qu’ils trouvent quelqu’un à qui causer. Je ne leur jette pas la pierre : ils ont été élevés comme ça.

Alors, voyez comme je me suis bien surpris quand je me vis entreprendre la rédaction de ce manuscrit afin de vous conter ce qui s’était réellement passé. Pour sûr, j’avais du suffisamment ressassé tout cela à l’intérieur de moi-même car maintenant tout cela fuyait de mon stylo sur ce fichu cahier d’écolier. De là à aller croire que le tourment du monde s’était mis dans mon corps…

« L’enfer, c’est les autres ! » Aurait proclamé, je ne sais quel savant. Sauf son respect, j’imagine qu’il n’avait jamais gardé de feu en mer. Ar Men avait été dénommé par les anciens, « l’enfer des enfers »… Ce fut là mon affectation, là d’où je vous écris désormais, là où chacun aurait imaginé ne plus jamais enfermé personne.
Pour mieux encore définir la chose à ceux qui soucieux de ma perdition se sentiraient une âme de géographe, je préciserais que mon gisement actuel se positionne dans les quarante huit degrés trois nord et jusqu’à quatre degrés cinquante neuf, soixante dix huit en plein dans l’Ouest ! Voyez ma latitude ! « Qui voit Sein, voit sa fin » est-il écrit sur les cartes postales entassées sur le tourniquet de chez la mère Pleugadig. Et bien, mes pauvres amis, apprenez que plus loin que Sein, il y a encore sa chaussée et au bout de la chaussée, c’est désormais chez moi. Trois ans de solitude à remâcher tout cela. Ca devrait vous faire réfléchir le bonhomme. Qu’il sorte de là avec des idées claires ! C’est sans doute cette pensée qui m’a poussé à venir me cacher de tous sous le goémon comme une bernique collée sur son rocher. C’est sur que dans ma carapace de granit, défendue et par la houle et par les brisants, je n’ai guère vu de monde approcher alentour pour me faire la conversation. Or, voyez tout de même comme nous sommes de drôles d’animaux : C’est moi, à présent qui m’en viens vous quémander à vous autres que je ne connais même pas, un quelconque jugement sur ce qu’il advint dans l’espoir de mon dernier.


Car, toujours la question me revient : allez donc savoir ce qui m’avait pris ce jour-là à vouloir également sauver cette dérive? Arrivé sur son travers, j’en avais été dans l’instant ébloui, et encore aujourd’hui, je dois bien vous avouer que ma chaloupe n’en a point retrouvé son cap !


Dans la communauté des gardiens de phare, les phares de haute mer étaient appelés "Enfers", les phares installés sur une île, des "Purgatoires" et les "Paradis" désignaient les phares établis sur le continent.
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Vic Taurugaux

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MessageSujet: Chapitre 3   Mer 4 Avr 2007 - 18:34

Appontage


Ce Loïc qui s’était intéressé à nous, avait du m’intriguer. Il avait une curiosité que je ne connaissais pas. Des journalistes, à bord, nous en avions déjà embarqués notre soûl. Nous comprenions leur intérêt à faire des reportages : raconter des histoires sur nous pour vendre leurs journaux et leur télévision. Je me rappelle même que Yannick s’en amusait. Il leur faisait le m’as-tu-vu. Eux cherchaient du sensationnel et lui jouait à leur en fournir. Oh ! Rien de malhonnête, il leur racontait seulement ce qui lui passait par la tête pour qu’ensuite ceux-ci y brodent leurs histoires de « naufrages ». Il ne suffit pas que d’avoir un métier pénible pour tenir un bateau à flots, encore faut-il exhiber son infortune devant ces messieurs qui, eux-mêmes, par souci de nous ressembler, se déguisent tout comme nous autres, mais en ayant bien soin de revêtir ce qu’ils trouvent de plus cher à la Coopérative Maritime.
-Ils paient le fuel ! Nous expliquait le commandant les fois où nous avions nos pudeurs. Alors, faire les artistes devant leurs caméras et leurs beaux vêtements ! Cependant, malgré les pitreries du petit, je sentais bien que nous les décevions. Ils nous auraient voulus plus « exotiques ».
-Quelle procédure appliquez-vous quand un homme tombe à la mer ? M’avait demandé un jour, un de ceux-ci, sans se douter un instant que son pied posé au milieu d’une boucle du filin gênait à la manœuvre. Sûrement, il ne le voyait même pas son pied et peut-être que « psychologiquement », c’est mieux ainsi. Il rêvait ma vie plutôt que d’imaginer sa jambe au mieux sectionnée à défaut d’être lui-même arraché tout entier du pont et d’en disparaître comme un fantôme. Sa « procédure », vous pensez bien que personne ne la connaissait. Nous autres, matelots de pont, avions suffisamment de mal à survivre dans l’instant pour encore aller parler le latin.
-Pour la philosophie, lui avais-je crié dans le vent, allez plutôt discuter au chaud avec la passerelle.
Ces journalistes, ce qui les intéressent, ce ne sont que leurs images. Alors de les vexer ? Du moment que vous leur sauver la peau !



Le Loïc n’était pas de cette engeance. Tous ont senti, dès son premier embarquement, qu’il avait aussi peur que nous. Durant les premières sorties, nous ne le voyions guère sur le pont. Sans doute était-il à fond de cale en train de vomir tout ce qui lui restait dans le corps de sa vie de terrien. Je le suppose car pendant la manœuvre, nous n’avons nullement le loisir de nous occuper d’autre chose. Il avait voulu partager notre vie, il était à bord et sa présence avait pour seul avantage de ne pas nous obliger à des risques supplémentaires. On le retrouvait dans notre carré, pâle comme la mort à l’heure du casse-croûte. Alors, dans ces moments de repos, mais qui sont aussi des moments de doutes, il se mêlait à notre conversation. Il nous racontait leurs anciennes péripéties. On aurait dit que nos inquiétudes étaient ses inquiétudes, notre tourment son tourment comme les eaux se mêlent et tourbillonnent quand la marée s’inverse. Notre désarroi actuel de sauveteurs dans la tourmente remontait vers lui comme le flot cherche à s’engouffrer dans l’embouchure d’un ria. Inversement, lui nous parlait avec nostalgie de ses indiens ou des ses touaregs qu’ils avaient du abandonner à leur triste sort et dans tout son discours, elle était là. Leur complainte descendait à notre rencontre comme s’écoule l’aber Ildut à la faveur du jusant. Ils déploraient le manque de culture des ONG. Critiquaient tous ces forages au Mali qui asséchaient les nappes souterraines ou ces usines de déssalement si gourmandes d’énergie et vendues sans aucun contrôle aux petits états de Micronésie. En voulaient à l’UNESCO qui ne faisait, disaient-ils, pas son travail. Tous ses tracas, venus d’ailleurs finissaient par équilibrer le marnage dans notre carré qui ressentait un court instant l’attrait des oasis ou d’un mouillage océanien. Mais, bien évidemment, tout cela ne durait pas. La corne nous rappelait bien vite sur le pont à nos devoirs océaniques. Or, le commandant qui veille à tous les grains, avait compris le bienfait de cet « étranger » sur son équipage et c’est comme cela qu’il l’avait nommé « deuxième matelot ».

Il ne serait pas honnête à présent de prétendre que cette promotion a favorisé son appontage. Il était persévérant et de toute façon, un jour où l’autre, il serait venu nous rejoindre. Alors, qui peut choisir la date ? La nuit où il s’est enfin décidé à monter sur notre plage arrière, je m’en souviens très bien. C’était pour un chimiquier battant pavillon malaisien. Les pires ! Sans doute, notre ethnologue ne le savait-il pas ? Comme seule information, il devait disposer des sensations de son corps qui avait enfin fini par s’habituer aux mouvements qu’endurait le bateau. Pourtant ce soir-là, il s’agissait d’affronter de sérieux creux. Mais, qui sait ? De l’orgueil, d’aucuns diront du courage, avait fait que cette nuit-là précisément, il s’était rapproché de nous.

Après, il s’est dit : si la timonerie l’avait su… Mais dans ces moments-là, personne ne peut reprocher à ceux d’en haut d’avoir la tête à autre chose. Quant à nous autres, à surveiller notre filin…. C’est uniquement par réflexes que l’on se joue des lames. Ca ne se réfléchit pas.

Ce serait trop tard.

On est né comme ça.



C’était un terrien : il a disparu. Et puis voilà tout. Les goélands ne sont pas que des oiseaux de malheur. Seulement, à notre différence, ceux-ci ont l’œil à tout. Et de s’être ainsi regroupés dans notre sillage, tout le monde a tout de suite compris. Comme d’habitude, nous avions ramené le chimiquier dans la rade. C’était là notre contrat. Puis, les Affaires Maritimes ont mené l’enquête comme il se devait. Ce sont eux qui ont prévenu la veuve. Tout s’est passé dans le règlement !

Je vous ai déjà dit de ne pas regarder dans votre arrière. Les remords, c’est pire que les goélands. Votre cale sèche à vous, c’est la mère Pleugadic ! Tout ces touristes qui y passent ! Leurs K-ways, leurs rêves de festou-noz, leurs appareils photos, une bière que l’on partage ensemble et les jambes de leurs grandes filles qui ne se promènent qu’en short. Oui ! C’est cela qui devrait être votre existence.

Alors, autant que je vous le dise tout de suite et qu’on en finisse: Trois ans jour pour jour après le malheur, j’ai enfilé mon plus beau pull et j’ai mis le cap sur Camaret pour aller remorquer l’Eloïse.
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Vic Taurugaux

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MessageSujet: Chapitre 4   Mer 4 Avr 2007 - 18:35

Les femmes…

…sont un autre horizon. Dire que j’en avais déjà beaucoup vu serait vous mentir. Chacun sait bien qu’elles n’ont rien à attendre de nous, sinon que de pleurer nos dépouilles en bout de digue. Nous autres, possédons une autre vie. Sans amarres puisque la mer nous commande. Parfois pour se dégourdir, l’été au port, on va bien avec quelques touristes en mal d’« authenticité ». Elles ont de longues jambes et ne sont point farouches, ces dévergondées. Mais les filles d’ici, jamais nous ne leur montrons un quelconque sentiment. Ce serait les entraîner par derrière nous dans notre malheur.

Pareillement, quand les Morganes emportent l’un des nôtres, leurs charmes restent à bord quoique l’on fasse. Personne n’ose en parler. Chacun sachant pertinemment que de les évoquer les rendraient d’autant plus maléfiques. Alors tous, on se tait et elles font leur travail. Insidieusement.

Le Loïc, lui, nous parlait sans cesse de sa femme durant nos pires moments. Cette fée issue d’un autre monde qu’il nous décrivait si courageuse et si fragile au plus profond des déserts, compagne tellement indispensable qu’elle nous faisait rêver jusque dans la manœuvre, nous avions cru qu’elle avait disparu de notre existence en même temps que son conteur. Or, son souvenir était resté profondément marqué au-dedans de nous. De cela non plus, nous ne nous en parlions pas. Le vacarme du vent donne bien des excuses. Au plus chaud de notre machinerie, quand toute notre carcasse d’acier vibrait, nous n’osions même pas nous avouer le réconfort éprouvé à son évocation. Car, puisque son chantre n’était plus, comme toutes nos autres muses, elle avait à sortir de notre conscience.

Les Morganes : voilà bien notre tourment. Vous pouvez fermer toutes vos écoutilles. Elles reviennent vous hanter la nuit. Vous susurrez dans votre couchage que vous pourriez, elles également les sauver. Elles vous le supplient. Elles ont besoin de vous autres, les vivants. De votre chaleur. De votre force. De votre virilité. Elles gémissent juste là, en dessous de votre quille. Ce qu’elles réclament est si peu. De l’humanité. Une once de pitié. Parfois, durant votre quart, (preuve que vous êtes bien éveillé) et quand il y a suffisamment de lune, vous en apercevez subrepticement une, posée sur un brisant, peignant tristement sa longue chevelure. Et qui vous regarde.

Si complaisamment.

Je sais maintenant que c’est pour leur échapper que j’ai frappé à sa porte.

Elle m’a ouvert. Je la vis pour la première fois. Ses grands yeux bleus ne furent pas étonnés de ma présence.

-Entrez !

Elle me précéda dans la grande cuisine qui servait aussi de salle commune à cette petite maison. Il y faisait sombre. Machinalement elle tira le banc comme pour m’inviter à m’asseoir, emplit deux bols d’un café qui attendait dans la cafetière électrique. La lumière du micro-ondes éclaira un instant son visage. Elle plaça ce breuvage chaud sur un plateau, porta l’ensemble devant moi et s’assit de l’autre côté de la table. La fumée qui s’échappait des bols était la seule chose qui nous séparait. Sur la table, il y avait une peluche d’enfant. Elle but par petites lapées, comme font les chats. La peluche aussi ressemblait à un chat. Elle était attentionnée à boire sans se brûler. Délicatement. La température du liquide limitant cette activité. Elle y était entièrement absorbée. Au bout d’un long moment, elle reposa le bol. C’était fini. Elle fixa à nouveau le fond de mes yeux. Je la regardais qui ne me voyait pas et je pensais qu’il fallait dire quelque chose.

Mais, je fis comme elle, et moi aussi, je bus le café. Maintenant, je me dis que cela aurait pu faire un début de conversation. Lui dire qu’il était bon. Que c’était chaud. Mais, c’était trop vrai. On ne parle jamais des évidences. Mon silence obligea mes yeux à fuir son regard éperdu et ils s’accrochèrent au jouet comme à une bouée. L’animal était tout dégingandé comme un corps-mort délaissé sur la grève. Au bout d’un instant, elle suivit le trajet de ma pensée, ramassa tendrement ce semblant de chat qu’elle porta dans un coffre près d’un petit lit défait. Il devait contenir bien d’autres amusements car elle resta un moment à les ranger. Puis, elle retendit les draps du petit lit. En ajusta la couverture. Quand elle en revint et comme j’avais terminé moi aussi mon café, elle desservit nos deux récipients de grès qui se trouvaient maintenant aussi vides que nos existences. Elle les passa sous l’eau froide du robinet et les disposa à l’envers sur la pierre de l’évier. Ils y sècheraient cote à cote comme des galets. Elle faisait tout cela lentement, sans émotions, avec ses gestes à elle car sans doute elle avait désormais la prescience de ce que serait notre fatalité. C’était la première fois que je voyais des gestes de femme. Et cela aussi, je le regardais.

Puis, là encore, je me suis dit que c’était à moi de parler.

Elle ne m’en tint pas rigueur. Elle voyait bien que j’étais dans mon incapacité. Elle vint essuyer la table. Elle reposa l’éponge dans l’évier. S’essuya les mains. Elle prit le manuscrit qui était posé sur le secrétaire près l’ordinateur. Elle déposa devant moi le classeur marqué « Connaissance du Monde » qui contenait tous les feuillets déjà dactylographiés. Ils étaient annotés d’une myriade de minuscules post-it. Puis, elle m’ouvrit le cahier à la page où il avait cessé d’écrire et me porta son crayon de bois, son taille-crayon et sa gomme.

J’y enregistrai la date et l’heure de ma relève.

Elle regagna le coin cuisine pour préparer le dîner. Je feuilletai les derniers chapitres du classeur. Il y était question de leur ultime voyage « militant » et de leur douloureuse décision de mettre un terme à leurs engagements humanitaires. Suivaient des réflexions sur l’éducation à donner aux enfants qui disparaissaient sous un nombre important de papillons jaunes. J’y remarquai la différence d’écriture de celle contenue dans le cahier. Elle y avait noté rageusement : « Non ! Non ! Cent fois non ! Là, pas d’accord ! ». Et le manuscrit en suivant, s’en trouvait rempli de « paragraphes à refaire » où, dans cette houle, on voyait qu’il peinait à accorder la différence de leurs points de vue.

Considérant que j’avais suffisamment lu, elle disposa la table. Installa la chaise haute en bout, près de sa place, et fixa un rehausseur sur le banc à mon tribord.

J’annotai rapidement :
-Temps permettant. Mère belle. Visibilité faible.
Car je me devais de refermer le registre et de ranger le tout sur le secrétaire.

A la fin du repas, elle a pris mon bagage que j’avais posé près de la porte d’entrée et rangea mes effets dans l’unique armoire de l’unique chambre. Par la porte, j’entrevis le lit défait. Il y avait aussi posée sur l’un des oreillers, une peluche informe, plus grande que celle que j’avais découvert sur la table. Peut-être un éléphant. Elle changea les draps et refit entièrement le lit. Puis, elle revint dans la grande salle et tira de sous le canapé une couchette d’appoint sur lequel elle disposa amoureusement une couette bleue. Ensuite, elle disparut de ma vue pour un long moment dans la salle de bain. J’entendais le bruit de l’eau dans les tuyaux. On était sur les coups de dix heures. J’allai donc éteindre la lumière de la cuisine et fermai la porte de l’entrée à clé. Je vis par la fenêtre que le vent qui avait soufflé en bourrasques depuis le début de la semaine était enfin tombé.

Il n’y aurait pas d’alerte.

Alors, je pensai que je pouvais me coucher. J’étais à son bord. Pour l’instant, elle courrait sur son erre, mais rien ne m’autorisait à diriger une quelconque manœuvre. Moi, je ne connais que les passes difficiles, la traîtrise des courants et l’emplacement des brisants. Cela ne suffit pas pour tracer une route.


Elle resta un long temps à border ses enfants imaginaires. Je percevais son chuchotis enseigner leurs oreilles attentives. Cela semblait compliqué. Elle leur expliquait le point. Pas encore le changement de cap. Ils devraient attendre. Mais, comme le plus grand insistait pourtant pour garder sa lampe allumée, je l’entendis distinctement lui dire :

-Cette nuit, tu n’en auras pas besoin. Ton père est rentré.

Elle portait un grand tee-shirt blanc qui laissait transparaître la beauté de son corps. Elle se coucha tout contre moi dans notre lit. Se coula entre mes bras. Nous étions alors bord à bord. Elle plongea son regard dans le fond de mes yeux. Y baigna encore un long moment.

Quand elle en émergea, elle me vit et constata que j’étais également sur zone. Nous étions tous deux dans la même détresse. Alors, émit-elle, en guise de Mayday :
-Monsieur, vous croyez que ce sera possible ?

La lampe de chevet était un modèle réduit du phare de la pointe Saint Matthieu. Comme ceux qui se vendent aux touristes dans les boutiques du port. Eh, oui ! Je sais ! Aujourd’hui, cela prête à sourire !

J’ai donc éteint notre fanal pour profiter de notre obscurité. J’ai senti que nos corps se réchauffaient côte à côte.

Alors m’est venue ma première parole :
-Demain, nous entreprendrons les formalités pour les enfants !





Cela faisait bien longtemps que nous n’avions pas dormi.
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Vic Taurugaux

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MessageSujet: Chapitre 4   Mer 4 Avr 2007 - 18:42

Les phares-étoiles.


Pour vous enseigner parfaitement la chose, je me dois encore de vous rappeler que nous ne parlons pas comme les Anglais.

Ces derniers possèdent un trop grand littoral, pour pouvoir articuler convenablement leurs messages. D’en parler, j’y englobe non seulement toutes leurs îles britanniques aux contours si découpés mais aussi leur immense Commonwealth, et les terres que nous avons du leur céder aux Amériques. Cela leur donne une quantité phénoménale de côtes, multipliant pour les marins les risques d’échouage malheureux.
Mathématiquement, les fortunes de mer arrivent plus nombreuses que chez nous. Aussi, pour tout vous dire, devant l’immensité de leur façade maritime, parent-ils, depuis bien longtemps, au plus pressé.
A chaque lieu de naufrage, ils plantent consciencieusement un feu afin de le prémunir d’un prochain malheur. Je ne dis pas que leurs rochers sont plus sombres que nos récifs. A chacun son lot de drames. Non, de plus, tout cela est maintenant grandement illuminé. Mais cette guirlande de sémaphores n’a pas plus de logique que la liste noire des écueils endeuillant leur histoire. De ces tristes événements, ils sont comme nous. Ils n’ont guère plus de discours. Ce qui fait que dans le charabia de leurs balises, géographiquement, le navigateur ne peut s’y retrouver.

En effet, deux facteurs prédisposent un navire à aller se fracasser à la côte. Premièrement, le simple manque de visibilité qui fait qu’il s’en approche trop, et que sa proue accroche un caillou. Deuxièmement, que le capitaine se soit trompé de route, donc de côte, en un mot, qu’il se soit égaré. Or, à la différence des phares anglais qui n’indiquent que le danger imminent comme de vulgaires bornes, les feux français fonctionnent en réseaux pour produire une cartographie de notre littoral lisible dans la nuit ou dans la brume afin que celui qui trace en conscience son chemin sur la mer bénéficie là d’une aide précieuse à sa navigation.

En 1825, la commission des phares qui siège au Trocadéro à Paris se décrète, selon le centralisme de l’époque, légitime pour fonder un « système », au nom de la « science » et de l’Etat apte à dessiner nos frontières maritimes. Ainsi, le pourtour de la Nation est-il pensé de façon égale à la manière du compas qui valide l’équidistance entre le point central et tous ceux composant la périphérie d’un cercle. Des Sanguinaires au Conquet, elle retraduit dans un même langage toutes les routes maritimes déjà crées ou à venir.

Le rapport1 dit :
« Les vaisseaux qui suivent la côte, en se tenant à une distance suffisante pour les mettre à l'abri de tout danger, reconnaissent, au moyen des phares, à tous les instants de la nuit, le lieu où ils sont et la route qu'ils ont à suivre pour éviter les écueils situés au large. Ces phares doivent être placés sur les caps les plus saillants et les pointes les plus avancées ; ils doivent aussi être les uns par rapport aux autres, à des distances telles que, lorsque, dans les temps ordinaires, on commence à perdre de vue le phare dont on s'éloigne, il soit possible de voir celui dont on se rapproche ».
Ainsi, en s’appuyant sur deux feux dont il connaît les caractères, le navire, se fiant également à son estime, connaît sa situation exacte.

En ce qui me concerne, d’Ar Men, de tous temps, j’émets le signal suivant :
Trois éclats blancs groupés toutes les vingt secondes sur une portée de vingt trois milles nautiques alors que ma corne de brume profère trois sons toutes les soixante secondes.

En rien, vous ne pourriez me confondre avec la Vieille toute proche qui vous signale la présence du cap au moyen de son feu fixe occulté blanc rouge vert toutes les quinze secondes et dont le lugubre de sa corne se rappelle à vous dans la brume avec deux plus un coup toutes les soixante secondes.
Ces amers vous indiquent votre situation. N’allez pas me dire après cela, que vous n’avez pu remarquer le danger de notre chaussée. Virez-la en laissant l’île loin dans votre ouest. Devant vous, Tevennec vous enseigne la passe dans le raz si vous ne craignez son courant. Pas besoin de GPS. Tout est indiqué comme dans un livre. Délaissez les Trépassés dans votre tribord, doublez les filles de Camaret. Vous ne pouvez pas vous perdre. Brest est devant.

Ainsi, ce système ingénieux permettant de déchiffrer son cheminement en mer est celui des phares-étoiles. Inspiré de la voûte céleste qui a toujours guidé les hommes et dont les constellations affichent aussi clairement votre horoscope au firmament que l’almanach des postes le calendrier des marées, il accompagne à la surface des abysses le mortel qui s’y aventure. Fort judicieusement, notre mer est revêtue de ce manteau de balises qui scintillent dans la nuit. Elles veillent sur vous aussi bien que la voie lactée. Et si vous savez combiner entre elles ses lumières, alors elle vous indique comme un texte la marche à suivre.

Et dans notre courte vie, savoir où l’on va est là tout notre contentement.



Par contre! quand un homme tombe à la mer…

Non ! Il n’existe pas de procédure.

Le bateau ne put se remettre de cette perte qui nous avait lourdement lestés, nous l’équipe de pont. Depuis son départ, nous ne naviguions qu’à l’aveugle. Plus personne n’avait le goût de descendre dans le carré. Le désespoir nous cantonnait là-haut sous les paquets de mer qui nous servaient désormais d’abris. Je me sentais complètement éteint, seule la manœuvre m’animant le temps nécessaire au travail.

Dans ce noir absolu, comment se repérer ?

Dieu m’est témoin aujourd’hui que pour trouver son salut, mon âme a perçu une lueur car, des profondeurs de son agonie, elle a su se frayer un chemin jusqu’à elle. Du moins, j’imagine que c’est cette dernière partie de mon être qui confia ainsi ma destinée à l’unique astre qui éclairait encore ma pénombre.




C’est bien dans ce tourment qu’Eloïse devint ma bonne étoile.

1Rapport contenant l'exposition du système adopté par la Commission des phares pour éclairer les côtes de France, Paris, Imprimerie royale, 1825.
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Vic Taurugaux

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MessageSujet: Chapitre 5   Mer 4 Avr 2007 - 18:46

De la mouscaille.


Une vague se distingue à son écume dès que la mer se forme. Elle se différencie du troupeau de ses sœurs grâce à ce panache. A leur suite, elle avance langoureusement avec la mystérieuse lenteur de celle qui va son chemin et qui sait que rien, absolument rien ne l’en détournera. Mais, que passe un vent obligeant, tout se défrise et voilà que celui-ci ne la reconnaît maintenant que de sa façon particulière de creuser le rein. Emoustillé, le galant souffle et décoiffe sa belle. La crête blanchit du plaisir de cette rencontre en un mélange et d’air et d’eau : on dit alors que la mer moutonne et chacune de ces « brebis » cherche à paraître autre que sa voisine. Toutes se singularisent. Les couleurs changent. S’irisent. Sous la risée, elles pouffent et se plissent en étoffes chamarrées. Ainsi convoitée au milieu de toute cette houle, chacune presse le pas vers un important rendez-vous. N’ayez crainte, elles y arriveront tour à tour. Voici enfin la nôtre. Vous la reconnaissez? Elle joue la précieuse. Elle ralentit son allure, fait des mines, enfle, roule, se hisse majestueusement sur la pointe de ses pieds pour porter aux nues ses surfers et déferle tout à coup en un tonitruant et mousseux baiser à cette lèvre de terre qu’est la grève. Les galets crissent de plaisir. Ils brillent de tous leurs éclats. Elle ondule ses algues, les ébouriffe, puis les peigne. Enfin, heureuse, elle tutoie le pied de quelque baigneur. Celui-ci sautille: Eh Oui! Elle est encore fraîche pour ce début de saison ! Mais, maternelle, elle l’habitue peu à peu à sa température et celui-ci cesse aussitôt sa danse. Elle ne le noie pas. Elle lui tend une flaque pour qu’il y barbotte. Caresse nonchalamment un rocher. Puis, satisfaite, se retire.

Récupérer les moussaillons ne fut pas une mince affaire. L’administration ayant jugé de leur cas. Dans leur logique, il n’était point question pour eux de les réembarquer sur un quelconque radeau de survie. A ce compte-là, préféraient-ils les garder au port. On nous le fit savoir. Aussi, des tampons, des enquêtes sociales et toutes sortes de formalités, pensez bien qu’il nous en a fallu avant que d’appareiller avec un si jeune équipage! Pour les sortir du radoub où ils se trouvaient cantonnés, il nous fallut être aux normes.

Ces gens voulaient savoir où nous irions, il nous fallait leur présenter une feuille de route ! Par principe de précaution, le bonheur ne s’improvise plus. De vouloir être heureux n’est plus suffisant. Il faut désormais prouver que votre existence vogue vers des horizons radieux. Pour affirmer notre bonne foi, nous fîmes l’acquisition d’un téléviseur arguant que les enfants aimeraient certainement les dessins animés. Cet investissement eut l’heur de plaire.

C’est ainsi Erwan et Gwénaël, sept et quatre ans rejoignirent notre bord. Bien sûr, pour leur mère, ils n’avaient pas changé malgré les deux longues années qui les avaient séparés. Elle les regardait. Ils la regardaient. L’assistante sociale les regardait se regarder. Alors, j’allumai la télévision comme on allume un feu. Ca tombait bien, c’était l’heure de regarder Tom et Jerry. Grâce à cet intermède, l’assistante sociale a pu se rassurer en nous affirmant que : « Désormais tout irait bien ! » Et elle est enfin partie.

Ma présence ne gênait pas les enfants. D’emblée, j’étais comme un morceau d’Eloïse. Quelque chose sans doute d’utile, dont ils ne comprenaient pas bien le sens comme parfois les mamans ont besoin pour parfaire leur toilette de porter un accessoire. A leurs yeux, je n‘étais donc pas plus extravagant qu’une futilité désirée par leur mère. L’assistante sociale avait dit :
- Monsieur A’ch sera comme un père pour vous ! Il vous faudra l’écouter !
Pour lui faire plaisir, le grand avait acquiescé. Et après un court instant, le petit avait imité le mouvement de tête de son aîné. Ils étaient habitués à ce que les nombreux adultes qui s’occupaient de leurs cas se trompent et cette dame ne pouvait sans doute s’imaginer qu’ils avaient déjà un papa. Comme je ne leur disais rien, le fait qu’ils doivent m’écouter ne leur fut pas d’un trop grand embarras. Mon rôle consistait à tenir le carnet de bord. Comme on annote les mouvements de bateaux sur le large, j’inscrivais scrupuleusement les faits et gestes de cette petite famille sur laquelle je veillais. De temps à autre, Eloïse venait compulser mes notes comme on lorgne sur l’horizon afin de retrouver un quelconque amer. Elle déchiffrait mes mots. Puis souriait. J’étais content.

Nos mousses ressemblaient à leur père et quand il leur arrivait de vouloir lui parler, leur mère répondait invariablement :
-Quand il rentrera.

Le temps n’a que peu d’importance pour les enfants. Qu’ils aient été privés de celle qui leur était tout pendant deux ans, leur permettait de pouvoir attendre leur père bien plus longtemps. L’éternité est une notion d’adultes. Car, pour tout vous dire, à bien les regarder, ils ne l’attendaient pas. La réponse de leur mère leur suffisait, leur père étant contenu dans cette réponse. Parfois, le petit montait sur mes genoux durant mon écriture et calculait patiemment la fin d’un paragraphe. Alors, il me dictait : « Papa veut que Erwan donne la télécommande à Gwénaël ! » Je couchais consciencieusement l’ordre sur le papier. Le bambin redescendait de ma dunette et chipait l’objet convoité des mains de son concurrent. Celui-ci, d’abord courroucé, voulait réagir, (il l’aurait bien étranglé !) mais sentant ma présence, tournait un regard implorant vers moi. Malheureusement, je ne pouvais lui être d’une grande aide et soucieux de mon rôle, je baissais silencieusement les yeux vers l’arrêt paternel pour lui faire comprendre que ce qui était écrit, était écrit. « Dura lex, sed lex ! », aurait pu penser l’enfant s’il eût pensé latin. Il préférait questionner sa mère.
-C’est chacun son tour, mon lapin! : répondait-elle d’un sourire compatissant. Comme il était entré dans l’âge de raison et qu’il souhaitait s’y maintenir, il s’efforçait de percevoir l’esprit de la loi. C’était difficile. Il maugréait un temps. Puis cédait à son second le privilège de commander aux dessins animés. Le calme revenait pour un temps dans la maison. Seuls, à l’intérieur du téléviseur, Tom et Jerry poursuivaient leur perpétuelle chamaillerie. Je notais la bonne volonté de l’aîné et la douceur du climat.


Un registre de bord est un registre de bord. Il comptabilise les dates. Celles-ci s’inscrivent en gras sur la gauche. En dessous, se signale la météo. Puis, les événements du jour. R.A.S. restant la formule que chacun attend, car tout le monde redoute la fortune 1. Ensuite, au moyen de la règle, se trace comme un crépuscule la limite du jour.

Avec les marées d’équinoxe était réapparu le gros temps. Il fallait ressortir. Comme je m’en doutais, cela devint plus difficile. Je n’étais plus seul à mon bord. Pour prêter la main aux Anglais, une manœuvre difficile nous envoya doubler les Iles Scilly ponctuant leurs Cornouailles. Mais, même si loin, je ne pouvais plus m’abstraire de ceux qui désormais me rattachaient à mon port. Etrangement, la mer d’Irlande me devenait semblable à la nôtre: par un curieux sortilège, mes yeux s’embuant de doux souvenirs. Pourtant, d’aller se perdre sous le Fastnet qui éclaire une eau profonde depuis 51°23.′3″ dans le nord, et 9°36.′1″ dans l’ouest, demande à ce que soient hissées toutes les amarres. Cette campagne, aux confins de notre mer Celtique, et qui nous éloignait de notre côte pendant un long moment, éprouva le cœur du navire. Or, depuis le drame, notre carré était loin d’être revenu à flots. Yannick buvait beaucoup et plus d’une fois, en plein remorquage, je dus le sauver in extrémis des lacets du filin. A croire que les paquets de mer qui déferlaient sur notre plage arrière n’avaient plus aucune incidences bénéfiques sur lui.

Quant à moi, dans ces contrées lointaines, j’étais pris par un de mal de mer jusqu’alors inconnu: la nostalgie.

Fortune. Dans notre langage, le mot fortune désigne un événement fortuit. Donc indésirable. A ne pas confondre avec l’emploi qu’en font les terriens et qui eux l’espèrent.
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Vic Taurugaux

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MessageSujet: Re: Roman : Le tourment du monde.   Dim 6 Jan 2008 - 15:49

L’astrolabe.



Prendre position sur une étoile nécessite la conjonction de trois données: la longitude à partir de laquelle vous effectuez votre calcul, l’étoile sur laquelle vous misez et, le plus important, votre horizon.
Pour parfaitement le connaître, trouvez tout d’abord la verticale, en tenant votre instrument par son amarre. Au bout de ce fil, pend votre astrolabe, petite galette lourde dont vous savez désormais que le trait central séparant les hémisphères supérieure et inférieure figure perpendiculairement votre ligne de flottaison. Votre rond, ce plateau de cuivre, de bronze, ou mieux de laiton, les latins le dénommaient mater, la mère, c’est à dire la surface de la terre. Bien que, pour celui qui fait son point depuis le pont son bateau, il figurerait plutôt la surface de la mer. Le fait que cet instrument pendouille au bout de son fil est la condition sine qua non de votre calcul. A la mer, les choses étant différentes que sur le plancher des vaches. Car, filant droit devant, serrant pour cela de près d’aimables alizés, vous ne portez plus importance à votre gîte .

Prendre appui sur ce trait délimite votre ciel de votre destinée. Pivotez ensuite l’aiguille, (l’alidade) fixée sur votre outil afin de tracer votre ligne de foi en direction de l’astre choisi. Ainsi, vous « prenez » ou lisez la position de votre étoile sur le cadran. (Astro labe: en latin : prendre l’étoile). Vous apprenez ainsi, par la mesure de cet angle, la hauteur à laquelle votre astre luit.
La confrontation de cette distance avec la « rete » qui matérialise sur l’instrument votre zodiaque vous permettra à coup sûr d’estimer votre temps. Mais, ce que je vous dis là, cent cinquante ans avant Jésus Christ, Hipparque l’avait déjà inventé.

Bien sûr tout cela ne sera précis pour vous qu’en fonction de l’époque à laquelle vous effectuez votre mesure. Pour parfaire votre rigueur, il vous faut encore tenir compte de la précession des équinoxes : l’axe de rotation de notre planète ayant une fâcheuse tendance à varier sous l’effet conjugué de l’attirance du soleil et de l’inertie propre aux marées océaniques séduites la lune. Le changement d’axe terrestre modifie significativement votre carte du ciel. Il y a comme du roulis. Ainsi, si aujourd’hui l’étoile polaire est Polaris, qui nous indique actuellement le Nord à un degré près, il y a trois mille ans avant notre ère, c’était sur Thuban qui fallait se fixer, alors que dans douze mille ans, il vous faudra plutôt vous appuyer sur Vega. Passé cette éternité, le capricorne en deviendra capricieux, mais, je constate à votre prunelle que tout cela oscille à vous déplacer ainsi de plusieurs millénaires…


Voyez plutôt votre oreille interne. Où plutôt, sentez-la. Elle vous apporte des informations contraires à votre optique. Du coup, votre horizon vacille. Et ce faisant, votre cœur aussi. Votre bateau est bien peu de choses à la faveur de tous ces éléments. Pour reprendre le flux de notre histoire, après avoir cédé un peu de mou dans votre cordage, je vous rappelle que nous étions donc arrivés sur zone alors qu’un de ces monstrueux pétroliers nous dérivait en plein sur Saint-Yves. Notre vénérable missionnaire ne pouvant plus grand chose face à ce démon. Saint Yves, (la ville) étant la porte de toutes ces terres de Cornouailles que le Prince de Galles souhaitent désormais « biologiques » . Malheureusement pour lui, la « Navy » était en panne de remorqueurs. Il existe alors des règlements européens qui, pour nous autres, pauvres hères, nous échappent. Quoiqu’il en soit, c’est sur nous que revenait la mission de capturer ce « cachalot » afin d’éviter une marée noire susceptible d’entacher une fois de plus les « horizons diplomatiques ».

Ce navire donc, avait cru profitable d’alimenter Cardiff en pétrole en plein équinoxe! Son armateur, qui, bien que né sous d’autres latitudes n’avait décidément pas froid aux yeux, remontant sa cargaison via le canal de Suez, et content d’avoir passé Gibraltar, s’était acoquiné avec quelque courtier gallois pour, doublant notre rail, filer plein Nord et se jeter ainsi gaiement en pleine tourmente. Je suppose que les compagnies d’assurances de Londres n’ont pas mis longtemps pour trouver notre adresse dans l’annuaire. Nous étions donc armés pour cette manœuvre, quoique l’on se demande parfois quelle lubie aveugle ainsi les gens de mer !

Nous avons fait notre travail. Les éléments contre nous. Le vent avait fraîchi de la sorte que nous étions sur une échelle de dix à onze. C’est vous dire l’état de la mer. La houle était cassante et avait pris le pétrolier par le travers. Cela faisait plus trente heures qu’il ne pouvait plus se gouverner. Le temps de lui passer la touline, on avait dérivé de quinze milles sur leur Land’s end alors qu’il nous fallait tenir coûte que coûte le large. La tempête a duré cinq jours. Et cinq nuits avant que ces maudits anglais viennent enfin récupérer leur bateau. Le miracle a voulu que nous n’ayons point connu d’avaries. C’est grâce à tout ce brassage que le cerveau de Yannick fut enfin lavé.

Mais, pour le moins, douze jours de mer fatigue un équipage. Nous sommes rentrés en profitant de la vive-eau, heureux comme des gosses de retrouver dans notre nuit les éclats de Créac’h. Viré Ouessant, nous étions à nouveau dans nos cailloux, c’est à dire de retour à la maison. Molène et ses nombreux îlots découvrant sous la lune, l’idée d’une cité d’Ys à jamais engloutie. Puis la pointe Saint-Matthieu brilla faiblement sur notre devant comme une étoile qu’on aurait cru éteinte. Nous remontâmes le courant. La chaussée des Pierres Noires nous accueillait comme des feux ténébreux de Champs-Élysées inversés. Ces ombres virent défiler encore pour cette fois, son escadron de soldats inconnus. Nous, notre champ de bataille était la houle. Nous le laissions sans remords dans notre arrière, conscients qu’aucun observateur ne pourrait rendre compte un jour de nos épopées.

La gloire est chose éphémère et ne sert jamais d’excuses. J’ai attendu l’aurore chez la mère Pleugadig. Quand la boutique du port a ouvert, j’étais le premier à y faire mes emplettes.

Je suis rentré chez nous avec pour tout sésame, l’ « Astrolabe » sous le bras. Ce vaisseau spatial interstellaire muni de toutes ses figurines en tenue de cosmonautes m’a ouvert les portes de ma future. A l’intérieur de notre gîte, grâce à mon instrument, on me fit la fête malgré mon retard. Eloïse, d’un sourire éclatant, commenta :
-Vous nous avez manqué, Abel !

Je n’avais jamais rêvé plus délicieux mouillage !
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Vic Taurugaux

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MessageSujet: Re: Roman : Le tourment du monde.   Mer 23 Jan 2008 - 20:03

Le spectre…


…Les livres s’écrivent avec le temps. De retour à la maison, mon carnet de bord avait pris d’autant plus de retard que les enfants, qui entretenant désormais avec moi certaines familiarités, goûtaient à ce que nous jouions à la science-fiction. Le jouet précédemment offert ouvrant leur imagination sur les galaxies. Déjà, s’en quitter nullement leur enfance, s’imaginaient-ils aux confins de l’univers.
Mais, me direz-vous, les enfants sont peu de choses. De par mes distractions, ils en oubliaient rapidement de réviser leurs devoirs, obligeant en cela leur mère à élever la voix. Sa colère, bien que justifiée, nous effrayait sur l’instant. Il ne s’agissait pourtant que de nous rappeler notre quotidien. Or, se faisant, à la longue, nous nous apercevions qu’elle revivait.

Sous le soleil de leurs rires et les risées de leurs chahuts, sa brume se dissipait peu à peu. Pas complètement. Suffisamment pourtant, pour permettre qu’émergent les conflits sous-jacents. Elle en disait quelques mots, parfois dans notre maigre conversation : la différence de points de vue entre les deux parents, de leurs désirs contradictoires envers leurs propres enfants. Le livre, dans ses premiers chapitres en portait toujours les séquelles. Lui, aurait voulu au plutôt leur faire visiter le monde et reprendre avec eux le voyage. Au contraire, elle avait jugé une halte nécessaire pour les élever et les asseoir dans la vie. Il peinait à y consentir. Dans le balancement de notre carré, nous avions bien senti qu’il rêvait de notre métier de l’au-delà tout en nous parlant d’elle. Cette perpétuelle oscillation était là son mystère. Dans le classeur qui renfermait désormais la mémoire de cette lutte obscure, brillaient pour toujours les post-it d’Eloïse qui n’avaient pu l’orienter vers sa vérité de mère. Elle se reprochait son ambivalence. De ne pas avoir été suffisamment claire pour le retenir. Lui resterait en héritage dans le bleu de ces yeux cette part d’ombre: elle ne saurait jamais vraiment pourquoi il était définitivement parti.

Un cadran solaire fonctionne à l’inverse de l’astrolabe. Vous n’en trouvez pas sur les bateaux. Cet appareil a besoin d’un horizon stable. C’est un instrument de terrien. Il ne bouge pas: il réside. Lui aussi dit l’heure. L’heure solaire. Et à celui qui ne se déplace pas, il enseigne de surcroît que le temps fuit.
Son utilisateur n’adopte pas la même optique que le marin qui cherchant uniquement, en se basant sur les lumières nocturnes, à connaître l’heure, s’inquiète d’une position dans son aventureux périple. Le terrien ne veille que le jour. La nuit, il dort. Et rêve. Puisqu’il ne voyage pas. Mais, l’aube venant, il ne peut pourtant affronter cet astre trop brûlant. Alors, à ses pieds il scrute son ombre. Celle-ci déambule sur le cadran immobile de sa terre. Autour de lui, mais également après lui. Elle est dans son sillage. Elle l’arpente. Elle le poursuit le jour durant. Et s’il remplace son existence par une simple aiguille fichée dans le sol, quelque chose comme un clocher d’église, il peut, ma foi, c’est vrai, lire l’heure enfin artificiellement stoppée. Son heure. Il y tient. Celle de sa paroisse. Selon son fuseau horaire. Mais, que sonnent les douze coups de minuit, alors, il s’aperçoit dans son tourment qu’il n’est plus qu’une simple aiguille fichée pour un temps, en son pays.
Les disparus en mer emportent leur ombre avec eux. Il n’existe aucune croix fichée sur leur tombe. Celle de Loïc demeura ainsi dans la prunelle de sa veuve. Nous nous en étions habitués, les enfants et moi. Malgré son infinie tristesse, nous admirions d’elle chaque jour une nouvelle lumière. D’ailleurs, elle pouvait rire de leurs rires. Chahuter de leurs chahuts. C’était des moments de bonheur que je transcrivais sur le registre.
Ce livre de bord était mon instrument. Un matériel de vigie. A la fois, je perpétuais l’activité de Loïc tout en la reprenant à ma façon. A la fois, ce temps passé à l’écriture me permettait de ne pas prendre sa place entre eux. Comme le gardien de phare navigue avec le bateau qu’il suit sur l’horizon tout en restant fermement accroché à son rocher. Il ne commande nullement la route du navire, il l’éclaire et la supervise. Le capitaine reste seul maître à bord. Le capitaine…

…Ou à défaut…

…Son esprit.

Restaient les cauchemars. Ou plutôt, les hallucinations. Je me souviens le premier soir où elle avait crié depuis la cuisine. Un cri de terreur. Je me précipitai mais son regard se perdit dans mes yeux. Elle y appréhendait « quelque chose, là-bas ! » comme à travers les vitres. Je lui parlai pour l’assurer de ma présence. Les deux garçons vinrent me rejoindre soucieux d’attirer également sur eux son attention. Elle se coucha sans manger. Elle ne trouva pas le sommeil. A mon tour, je dus raconter des histoires aux enfants. Les rassurer sur le fait que les fantômes, ça n’existe pas. Du moins, c’est ce que je leur affirmais. Et je pensai ma parole suffisante car les jours suivants plus personne ne reparla de l’incident. Eloïse argua de sa fatigue. Les enfants se remirent à jouer. Les choses ne demandèrent qu’à reprendre leur cours. Le beau temps revint. De l’extérieur, un arc-en-ciel espiègle déroula le spectre de ces couleurs aux carreaux de la fenêtre. Le nuage était passé. Il faut se dire qu’il y a une logique à tout.



Les livres s’écrivent en dehors du temps. Et pour parler des choses, ils s’extraient des choses. Sous leurs couvertures, ils n’en deviennent que la représentation.

Gerbert avait repris son écriture. C’était pour l’heure son apostolat. Mais, il faisait tellement froid dans le grand scriptorium qu’il avait perdu sa matinée à remonter du bois pour alimenter l’énorme cheminée. Puis, en chargeant les lourds rondins sur les deux puissants chenets décorés par des têtes de diable, il avait encore du prendre bien soin de ne pas renverser la collection d’encriers qui brillaient de mille feux face à l’âtre et dont chacun craignait que leur précieux contenu ne gèle. Les frères copistes sourirent en entendant le joyeux crépitement. Une gerbe d’étincelles s’élança dans la cheminée et tout à coup le brasier, momentanément endormi, s’incendia.

Or, ce temps perdu au bien-être corporel, il faudrait bien le récupérer sans trop pour cela se hâter au risque de déformer une lettre, ou pire, faire une tache qui marquerait à jamais l’envie d’en finir au plus vite scellant ainsi son péché. Le jeune novice se signa donc afin que sa plume bénéficie de l’indulgence divine. Il s’appliqua à respecter la règle. Voilà déjà plus d’une année qu’il avait été charitablement accueilli par le saint père abbé Géraud dans la vénérable abbaye d’Aurillac et où, lui avait-on promis, il allait très bientôt être instruit de toutes les disciplines du Trivium, puis du Quadrivium. C’est à dire recevoir dès cet an de grâce numéroté neuf cent cinquante cinq après la naissance de notre seigneur Jésus-Christ, toutes les matières de l’enseignement scolastique: non seulement la grammaire, la rhétorique et la dialectique mais aussi l’arithmétique, la géométrie, la musique et enfin et surtout sa passion : l’astronomie. Enfin, peut-être plus tard, pourquoi ne lui serait-il pas accessibles les disciplines secrètes : la médecine et son pendant: l’alchimie. Mais, il n’est pas bon de trop rêver quand on est encore un adolescent. L’envie est un péché capital. Léviathan, le monstrueux serpent de mer, son démon.

Gerbert préférait remercier la bonté du Tout-Puissant en s’appliquant sur son palimpseste. Sa plume traça les lettres composant un texte qu’il ne comprenait encore, les subtilités du latin lui rendant bien hermétiques les portes du Savoir. Dieu, dans sa grande Miséricorde l’avait secouru alors qu’il n’était qu’un simple berger. Sur les plateaux d’Aurillac, il veillait sur les moutons. Ceux-ci paissaient une herbe rare qui s’était acclimatée, on ne sait comment, à ce sol trop calcaire. La nuit, le jeune pâtre observait les étoiles. Il avait confectionné une « lunette » au moyen d’une baguette de sureau évidée et se plaisait à distinguer les différents troupeaux d’astres, ignorant encore le mot constellation. Or, c’est pour cela que les moines sont venus demander l’enfant à ses parents.

D’ailleurs, le démon n’eut pas le loisir de souffler plus avant sur la braise de ses désirs. L’abbé dans sa très grande sagesse remarqua vite les qualités exceptionnelles de l’élève et l’envoya faire ses universités en Espagne. A l’époque, les bibliothèques publiques du Khalifat recelaient plus de six cent mille volumes. C’est là qu’il étudia son Quadrivium. A Cordoue, à l’endroit précis où la culture arabe était à son apogée.
A trente et un ans, et l’on était déjà en l’an de grâce neuf cent quatre vingt dix neuf, il devient Sylvestre II, le pape de l’an Mil. Il tenta de sauver l’Occident des ténèbres dans lequel celui-ci plongeait. De l’Orient, il apporta à l’Europe, l’astrolabe, les sphères de bois décrivant les systèmes planétaires. Bien entendu, il fallut attendre encore Copernic, Galilée, leurs condamnations pour hérésies puis encore, en mil sept cent quarante sept ce décret de la Congrégation de l’Index permettant de sortir du Catalogue, les ouvrages interdits. Désormais la seule bible ne serait plus l’Almageste: Le Livre. L’unique référence qui maintint si longtemps la thèse du géocentrisme. Ainsi, ne nous est-il plus alors défendu de penser en notre Occident, l’idée qui ferait que nous tournerions, nous aussi, autour de notre étoile. Et non l’inverse. Enfin, le siècle des Lumières. De ces attractions nouvelles que connaissaient déjà et les Arabes et les Chinois, il nous faudra sans doute encore un grand temps pour en lever le voile.
Sylvestre II souhaita encore entre choses introduire le zéro dans les mathématiques bien que cela s’averrait, vu l’époque, politiquement très compliqué…



Mais de me plonger ainsi en votre compagnie dans leur passionnante bibliothèque, j’en oubliai mon rôle de vigie. Et ce furent les cris épouvantés d’Eloïse qui m’enseignèrent la disparition des enfants.
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Slayeras

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MessageSujet: Re: Roman : Le tourment du monde.   Mer 23 Jan 2008 - 20:25

[UP] juste pour faire remonter ton fil en page d'accueil. J'ai posté en même temps que toi, mais ce n'était pas un texte. Wink

Je te lirai quand j'aurai le temps mon beau Vic à l'oeil de blood. Wink
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reGinelle

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MessageSujet: Re: Roman : Le tourment du monde.   Mer 23 Jan 2008 - 20:34

et ne le rate pas Slay... ça vaut vraiment de s'installer... ici, comme ça...
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Vic Taurugaux

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MessageSujet: Re: Roman : Le tourment du monde.   Lun 4 Fév 2008 - 10:41

Le trou noir.

Si les trous noirs possèdent leurs propres horizons, il convient de ne point s’y aventurer.

Eloïse était arrivée en retard à l’école pour l’heure des mamans. Quoique vexée intérieurement d’une telle insouciance, elle s’était dirigée directement vers la garderie. L’auxiliaire, qui connaissait parfaitement Erwan et Gwenaël, ne les y avait pas vus. Pour la simple et bonne raison que personne ne les y avait inscrits pour la soirée. Comme le stipulait pourtant le règlement voté par le conseil des parents ! Eloïse la remercia pour son sérieux et se pressa vers la classe. Mais, à dix sept heures trente, l’institutrice était déjà partie. Pour se rassurer, elle pensa que l’école n’était pas très éloignée de la maison. Gwenaël qui était grand maintenant aurait pris l’initiative de rentrer directement en prenant soin de tenir son petit frère par la main. Elle les trouverait attablés devant le goûter. Ces deux p’tits bouts ne se gênant plus pour se servir à leur guise dans le frigo. Leur sans gêne la fit sourire bien que son pas s’accéléra. C’est vrai qu’ils avaient grandi. Quand on est mère, on a beaucoup de mal à se figurer cela. On les voit toujours bébés. On leur refuse leur autonomie. Toutes ces inquiétudes ne témoignaient au plus que de sa stupidité. Ils allaient bien. Ils étaient rentrés sans elle, voilà tout ! Faire cinq mètres dans le village, à leur âge ! Elle devrait bien finir par s’en convaincre. Aussi se jura-t-elle que la première chose à faire en rentrant serait de féliciter son grand. Et puis, Erwan aussi d’ailleurs! De la confiance qu’il mettait également dans son aîné. Eux, c’est sûr, de la voir de retour, lui feraient la fête. Elle leur chaufferait un chocolat. Elle ne s’excuserait que dans un deuxième temps pour son retard. Ou plutôt, Non! Elle ne s’excuserait pas. Après tout, ce n’était que sa propre culpabilité. Elle n’allait pas en charger les garçons. Il fallait toujours qu’elle voie tout en noir. Comme si, elle n’avait pas suffisamment souffert. Comme si, ils n’avaient pas suffisamment souffert. Bien sûr que c’était de la culpabilité et d’ailleurs elle allait arrêter de cogiter comme une folle puisqu’elle était arrivée.
Elle poussa la porte. Elle vit Abel plongé dans son livre. La table impeccablement cirée. La porte du frigo curieusement close. Face à tout ce calme, elle se précipita dans la chambre comme dernier espoir pour y étouffer ses cris.

Non! Il ne fallait pas prévenir la gendarmerie ! Il ne fallait pas que la DASS apprenne son manque de vigilance! C’est pour cela qu’on les lui avait déjà retirés! Parce qu’elle ne pensait qu’à Loïc! Toujours Loïc ! Qui n’était plus là ! Et, maintenant qu’elle avait tout pour être heureuse, oui ! Parfaitement ! Heureuse ! Elle les oubliait! Peut-on raisonnablement confier de jeunes enfants à une telle mère ?

Abel était dégringolé à la cale en courant. Il allait les retrouver jouant sur les pontons. Admirant les bateaux des plaisanciers. Peut-être avec des copains. Nous étions dans un petit village, pas dans une grande ville. Tout le monde connaissait les enfants…Il faisait encore jour…Ils allaient revenir, eux….

Eux, ne se seraient pas noyés!

Bien que nous nous soyons fortement avancés dans la saison, le soleil avait fini par basculer au-delà de l’océan. Percevant la tournure que prenaient les événements, il nous éclaira pourtant plus que de coutume d’un rouge lugubre comme s’il avait voulu retenir le plus longtemps possible ce rideau de nuit qui se refermait à présent sur notre drame. Battant en retraite face à la pénombre, je suis remonté. La porte était restée ouverte. J’ai franchi le seuil sans la refermer derrière moi. J’ai allumé dans la cuisine, éclairant ainsi la portion de rue qui leur servait d’anneaux. Le rectangle de lumière se refléta bêtement sur le mur du voisin dans l’espoir que les ombres de nos deux petits y amarrent au plutôt leurs chinoiseries. Eloïse était assise à la table. Elle avait repris son regard d’autrefois. Me contant de manière atone ce que j’ai annoté dans le paragraphe précédent. J’ai redit que cela n’engagerait à rien de téléphoner aux gendarmes. Elle dut m’entendre car elle fit non de la tête et sans plus me regarder, partit s’allonger sur notre lit. A nouveau, elle sombrait dans la fatalité.
Elle ne m’écoutait plus mais je lui ai promis que j’allais revenir. J’ai refermé la porte de la chambre sur elle pour qu’elle ne prenne pas froid. Dans la ruelle, mon ombre me précéda un temps en décroissant avant que de disparaître. Elle aussi. Or, il me fallait du renfort. Chez la mère Pleugadig, sous les néons, il y avait toujours les mêmes poivrots. Beaucoup d’anciens qui n’avaient pas résisté au temps. Ils jouaient aux cartes. J’ai posé mille questions afin de débuter mon enquête. Il suffit parfois d’un indice. Ils me regardaient me démener avec la compassion de ceux qui assistent à une noyade. Les plus téméraires voulurent me remonter le moral en m’offrant à boire. Il me faudrait être philosophe. Comme eux ! Et puis, la fille n’était pas d’ici. Je pourrais facilement m’en défaire. Ca fait chaud au cœur la solidarité des compatriotes! C’est dans les cafés que se mesure la profondeur de nos solitudes. Ici, tout le monde me connaissait. Je n’aurais pas de soucis à me faire. Chacun colporterait à sa façon mon nouveau malheur. Pour sûr! Sans l’ébruiter. Il ne faut pas trop parler de ce genre de choses: les disparitions. Ici, il n’y en avait eu que trop. Chacun ayant déjà perdu quelqu’un en mer. A croire que c’est contagieux. Alors, chaque famille a appris à gérer son deuil silencieusement. Par respect du voisin. Seul, le recteur souhaiterait pour la Toussaint que…Mais, à ce vieux grigou, il y a bien longtemps que ses messes ne font plus recettes. Seule demeure la mère Pleugadig, son éternelle concurrente, qui n’hésite pas pour toute communion à remplir nos ballons à ras bord. Plus d’un préfère ce calice. Yannick, l’orphelin du dernier patron pêcheur, mon camarade d’infortune, le seul sur qui je pus compter, n’était même pas là! Lui qui avait grandi dans ce bar, l’avait à son tour déserté. Je me sentis tout à coup aussi vieux qu’eux, privé ainsi de la jeunesse de mon co-équipier. Sur le bateau, notre écart d’âge faisait notre force. J’avais l’expérience et lui, la part d’insouciance nécessaire à notre mission. Ensemble, comme nous le faisions à la mer, nous aurions louvoyé. Dans tout le pays. La nuit durant…

…Jusqu’à les repêcher.

Les vieux pensaient à autres choses. Je vous l’ai déjà dit, ici on ne regarde pas dans son sillage. Deux petits enfants disparus : un non-événement. Ils n’étaient pas les premiers. Ils ne seraient pas les derniers non plus. Ils allumèrent le juke-box. Je devinais leurs échanges gouailleurs dissimulés derrière l’hypocrisie de toutes leurs belotes. Ils parlaient d’Héloïse. A voix basse. Que j’étais un sacré malin ! Me servir comme cela sur le malheur des autres. Cette jeunesse contre mon vieux cuir leur apportait comme du baume au cœur. Personne n’aurait osé. A part un gars valeureux comme moi. Abel, il ne perd pas le nord ! Finalement, il n’y a pas de mal à se servir. Ils possédaient encore dans leur tréfonds, l’âme de naufrageurs léguée par leurs aïeux. Celle-ci ne demandait qu’à ressusciter ondoyée à présent par le vin de cette messe servie quotidiennement par la Mère Pleugadig. Tout ce que l’océan rejette sur notre côte appartient au premier qui le trouve: les palourdes, les araignées de mer, les filets que l’on peut reprendre, les bois flottants et autres merveilles tombées d’un navire et que le courant ramène à la grève. Et quand par temps de disette, les anciens se désespéraient de la divine providence, cela devenait assez simple, somme toute, de déplacer pour une nuit, un feu. La fortune de mer aussi, sourit aux audacieux. Ce que c’est qu’un naufrage ? Des gens que l’on ne connaît même pas ! Finalement, sans ses gosses, elle serait tout à moi.
Je suis remonté. Je connaissais trop bien leurs pensées. Je ne leur en voulais pas. Si j’étais resté comme eux, j’aurais pu les partager. Je leur avais signalé que les petits avaient filé et bientôt, à part les gendarmes, chaque maison le saurait. L’ampoule de la cuisine leur indiquerait le cheminement pour rentrer de nuit à bon port. Il n’y avait pas de brume. Pas de vent. Flottait dans ma tête une sensation d’irréel. J’étais comme encalminé. Les nuages cachaient nos étoiles. Je savais que les deux petits bouts étaient des élingues la haubanant à la vie. Ma lâcheté ne me permit pas de frapper à sa porte. Il me fallait désormais attendre. Veiller. Ne m’abandonner ni au rêve ni à la fatalité. Aussi, pour clore ce chapitre, j’ai tiré mon trait sur le bas de ma feuille.
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Et puis, j’ai fait comme vous autres pour éclairer ma solitude : j’ai repris le fil de ma lecture.
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Vic Taurugaux

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MessageSujet: Re: Roman : Le tourment du monde.   Mar 12 Fév 2008 - 10:30

Des ténèbres, une lueur a surgi.



En ce temps-là, le démon s’était faufilé dans le monastère de Saint Gildas de Rhuys. Dans ce pays barbare que constituait la profonde Bretagne, le saint évangélisateur n’avait pu mener bien loin sa mission. Saint Goustan, le dernier père abbé s’étant retiré dans la belle ville d’Auray. En cet an de disgrâce mil cent vingt cinq, les cénobites du lieu étaient livrés là à leurs envies. Tout n’y était que luxure, fornications, vols, razzias dans la presqu’île, viols et sacrilèges.

Il fallait rétablir la règle. Ce fut là mon purgatoire.

J’avais péché.

-« Là, sur le rivage de l’océan aux voix effrayantes, la terre manquant à ma fuite, je répétais souvent dans mes prières : Des extrémités de la terre j’ai crié vers vous, Seigneur, tandis que mon cœur était dans l’angoisse ! »

Or, ces pauvres créatures ne se soumettaient pas à la règle qu’ils avaient pourtant fait vœu de respecter. Il m’injuriait. Moi et ma discipline. Le jeûne provoquait leur courroux. Pourtant leur perversité ne pouvait me détourner aucunement de ma persévérance. De l’autre côté de la mer était mon étoile, au Paraclet. Je songeais à elle au milieu de mon tourment. Mes ouailles cherchèrent à se défaire de moi. Ils complotèrent. Voulurent m’empoisonner et me menacèrent du poignard.

J’ai fui.

Et puis j’ai écrit ce livre : « l’Historia Calamitatum Mearum».

J’y ai confessé mon amour. Tout mon amour. Le tourment que mon âme avait enduré à sa vue. Pour que tout cela vous serve d’exemple !

Elle habitait sur l’autre rive. Au-delà de cette frontière qui également serpente mais qui se la Loire. Elle était jeune. Mon élève. J’enseignais alors la théologie depuis la montagne Sainte Geneviève sur Paris et sur tout le royaume. De toutes parts, on accourait pour écouter ma parole et mes idées brillaient comme un soleil. J’ai été capté par sa luminescence, sa beauté et son intelligence. Nous nous aimions. Pourquoi l’amour courtois dessert-il ainsi le service de Dieu ?

Ils m’ont jugé. Ils m’ont castré. Ils m’ont banni.

Pour faire taire les rumeurs, j’ai voulu l’épouser. Pour sauver notre amour, elle s’y est refusée.
Mon étoile attend désormais un fils au milieu de cette tourmente.
Saura-t-il demain trouver sa voie dans cet univers si ténébreux ?

Sa mère lui donna pour nom : Astrolabe…


Le livre avait glissé de mes mains. Elle dormait près de moi. Derrière cette porte infranchissable. Si proche et si lointaine à la fois. Et nous attendions les enfants. Deux papillons de nuit s’introduirent dans la cuisine. Je perçus vaguement le cliquetis de leur chahut sous le verre de la lampe. Ils restaient capturés dans son orbite. La nuit entrait à grands flots par la porte largement ouverte sur tout ce vide. Le ressac brassait régulièrement les cailloux de la grève. Cela aussi, je le percevais. Au loin. Cette respiration ample. L’océan s’était assoupi.

L’ancre fracassa la surface du lagon. S’ensuivit le cliquetis de sa chaîne. Le métal fouilla le sol sablonneux. A la recherche d’une prise. Il accrocha le corail. Trop fier, le voilier dériva encore un instant, puis s’appuyant sur cette nouvelle contrainte, chercha à se coucher dans le lit du vent. Gwénael affala le génois. Comme « l’Astrolabe » était gréé en goélette, Erwan s’affaira à l’artimon. Malgré le vent chaud, le navire avait cessé sa course. Sur l’horizon, les Alizés peignaient des cocotiers. Et, malgré tous les efforts du soleil au zénith, la mer y mélangeait sa palette entièrement verte. Tout cela était dû au sable. A tout ce sable. Ce liseré si jaune sous un ciel si bleu. Ainsi bariolé, l’océan était déguisé en Indien.

Il vous faut imaginer les musculatures ambrées des deux jeunes hommes. La virginité des voiles est petite chose entre leurs biceps. Tout à l’heure leur étrave a fendu les lèvres océaniennes. Il existe un doux plaisir pour le canal Mozambique d’être ainsi exploré. Aux Iles Eparses, les bancs sablonneux émergent plus ou moins selon la marée. Pour le navigateur ingénu, cela ne représente pourtant qu’un faible danger. Au pire, sa proue se fichera dans un sable si fluide que cet abordage restera inaperçu pour le commun des mortels. D’ailleurs ici, il n’y a rien de commun. Encore moins de sémaphores. Au-dessus de vos nuits, seulement la Croix du Sud. On navigue à l’estime. Tout au Nord sont les Glorieuses : onze degrés trente dans le Midi et quarante sept vingt vers l’Orient. Plus bas : Juan de Nova, dix sept degrés trois et quarante deux quarante cinq dans l’Est. Tromelin sous le vent de Madagascar mais aussi Bassas de India et, tout en bas Europa. Dans tout ce paradis, existent-ils seulement des mortels ?


C’est là que le service a affecté les deux frères. C’est là qu’ils devront établir leur vigie. Tenir leur carnet de bord. Surveiller l’Océan. Car, ne vous y trompez pas : nous sommes dans la région des ouragans. Pourtant, ce littoral n’a rien à craindre. Mais l’institut météorologique est friand de données. Il insiste. Alors, ici aussi, des humains doivent s’intéresser à l’état du ciel. Mais que le tsunami gronde, sa colère se brisera sur le récif de corail. Et si son courroux submerge cette première barrière, alors toute son eau salée ira se perdre dans l’entrelacs gigantesque des racines tissées dans la mangrove par de trop précautionneux palétuviers.

Prudents, jamais ces arbres n’abandonneraient au sol leurs graines. Quel sol ? Confier ses enfants à la terre, ici personne n’y songerait. La nature n’a plus de patrie. Non, les palétuviers préfèrent garder en leurs branchages leurs germes qui naîtront bien au-dessus du niveau changeant de la mer. En grandissant, cette descendance pourra plonger à son tour de la mâture ses propres racines vers les fonds versatiles de la lagune. Mais surtout pour ne point s’y ancrer. Car, tout ce fond reste instable. L’île se veut mouvante et, quand le sol se dérobe, alors les palétuviers se déplacent, arbres nomades, prenant ainsi leurs racines à leur cou.
Le roc non plus n’est pas chose immuable. Voyez ces pierres vertes disséminées sur la plage. Si ce n’était tout ce soleil et tout ce sable, on se croirait sous la Jument. Mais que revienne le flot, elles disparaissent en un jour à la faveur du jusant. Ici, le minéral est animal. De s’être si durablement enfouies dans le sol, c‘était histoire de jouer aux dolmens. Mais, les tortues marines ne pondent que tous les trois ou six ans : aussi cela peut-il bien leur prendre plus d’un mois! Il faut tenir le compte précis de toutes ces éclosions. Ne pas oublier de recharger les batteries de l’ordinateur au panneau solaire. Dénombrer encore les fous à pieds rouges qui nichent dans les forêts d’euphorbes. Enfin tirer son trait proprement au bas du fichier Excel quand le soleil fourbu s’abîme à l’arrière de l’horizon.
Ici, Les nuits appartiennent aux Vahinées. Erwan plonge sous l’œil éberlués des mérous. Il harponne sur le sable une raie de juste proportion. La lune lui sourit quand il réapparaît au tribord de la pirogue. Les deux frères pagaient. Leur sillage se constatent aux myriades de poissons volants qui s’y effraient. La raie, c’est le cadeau qu’on offre aux filles dont les ombres dansent autour du feu allumé sur la plage. Ce poisson grillé se déguste accompagné de pulpe de coco.

Le paradis n’était plus un rêve. L’odeur du café me l’apprit. Egalement le rire d’Héloïse se moquant de ma mine chiffonnée émergeant péniblement de mon carnet de bord: oreiller de fortune.
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filo

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MessageSujet: Re: Roman : Le tourment du monde.   Mar 26 Fév 2008 - 3:56

J'ai tout lu, et je suis sous le charme de cette histoire étrange et des procédés de narration habiles qui se succèdent pour l'échafauder.
Je suis d'ailleurs très très impressionné par ta connaissance du milieu marin ; à tel point que si j'osais, je te demanderais quelle est ta part de vécu à ce propos ?
Quelques éléments me restent flous sur le fond, notamment cette impression d'irrémédiable quant à la rencontre du narrateur et de la veuve, comme s'ils se connaissaient déjà, comme s'il allait de soi qu'ils se mettent ensemble...
Et le mystère de la double disparition à la fin, suivi de ce saut dans le temps.
Ces éléments inexpliqués, à la limite du surréalisme ou de l'onirique, me déstabilisent et m'accrochent à la fois.
Compliments, Vic.

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Vic Taurugaux

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MessageSujet: Re: Roman : Le tourment du monde.   Mar 26 Fév 2008 - 10:26

Merci beaucoup Filo!
Du coup aujourd'hui, de nouveaux épisodes pour le prix d'un!
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Vic Taurugaux

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MessageSujet: Re: Roman : Le tourment du monde.   Mar 26 Fév 2008 - 10:28

Le règlement.

Cinglant par l’ouest, les gouttes de pluie frappaient désespérément aux carreaux de la fenêtre. Le grain, chercha une issue. S’appuyant sur le vent, il fit encore le tour de la bâtisse. Mais, leurs frappes ne pouvaient guère franchir le seuil protégé par une pergola sur laquelle elles tambourinaient en vain. D’ailleurs, pour parer cette mitraille, Eloïse avait construit une digue sur le carrelage de l’entrée par un amoncellement de serpillières. Elle leur octroyait ainsi une petite flaque à l’intérieur de sa maison pour répandre leurs bombes de tristesse. Une petite anse où il leur était permis de pleuvoir. Car, à ma grande surprise, c’était bien la météo la plus amère ce matin-là.

Paradoxalement, les yeux de ma protégée affichaient le beau fixe, leur bleu ayant retrouvé ses éclats. Il était déjà neuf heures à mon baromètre et elle avait profité de ma dérive pour s’occuper de notre intérieur. J’étais confus d’avoir déserter mon poste en fuyant ainsi dans le sommeil mais elle me rassura :
-Tu as bien fait de dormir, nous allons avoir une dure journée devant nous pour préparer le retour des enfants.
Elle parlait alors avec une voix très calme, comme quelqu’un qui a acquis la certitude de ce qu’il avance et qui cherche à apaiser toute inquiétude chez son interlocuteur. Du coup, c’était moi qui me sentais pris dans la remorque.

Attendre, c’est bien là le lot des femmes. Leurs hommes partis en mer et dont elles prient à chaque instant le retour. Leurs enfants qu’elles mettront au monde malgré son cruel tourment. Elles présagent que celui-ci n’a rien d’un nid douillet. Elles restent persuadées que leur descendance l’adoucira. Cette conviction les rend mères, les fécondent à mesure que leur ventre s’arrondit. Si bien que leurs amants n’ont que peu de pouvoir face à leurs intuitions. Comme les vagues ou les chiens, ils leur lèchent les pieds. Eloïse avait compris durant toute cette nuit que ces garçons reviendraient dans la journée. Toute rationalisation de ma part tentant de relativiser un si vain espoir serait accueilli avec un même sourire compatissant : il existe une science dont les hommes sont définitivement exclus.

Eux, ne voient de la marée que ses effets. Ils ignorent son énergie. Or, sous l’écume, la lame est nue. Elle suit son chemin avec toute son énergie. Elle va. Rien qu’avec son énergie. Bien sûr, il lui arrive qu’elle déferle. Lui, s’en trouve ravi. Il patauge. Fait son surf. Se croit libre. Et si de sa planche, son pied se dérobe, jamais il ne perdra les eaux. Les eaux : c’est elle. Et les larmes : aussi.

Je ne pourrais vous dire encore si à ce moment j’avais éteint mon feu, ou si, le crachin me l’avait pris. Je bus mon café. Il était brûlant. Tout cela submergea mon intérieur. Je ne disais rien. Comme à mon habitude. Il me fallait encore attendre. Mais nous étions deux.
La table était mise. Quatre couverts. Elle nettoya mon bureau comme on refait son lit. Rangea le recueil portant sur Abélard et Héloïse qui gisait à même le sol pour le replacer amoureusement sur son étagère entre Jules Vernes et Arthur Rimbaud. Vers onze heures cinquante, le bleu de leurs gyrophares a illuminé la ruelle. Sa couleur blafarde clignota sur le réfrigérateur. J’ai cru à une ambulance.

Pour les corps.

C’était les gendarmes.

L’adjudant était sec heureusement épaulé par son second. Celui-ci était un neveu de la mère Pleugadig. Je veux dire ici : un bon gars. Qui parlait comme nous autres. Une sorte d’interprète, en somme. Pour les mobiliser, il avait fallu une plainte. Un peu comme pour nous, une alerte. Ils l’avaient reçue à neuf heures cinquante cinq. Au quart, ils étaient déjà sur zone. L’institutrice leur a fait son rapport. Le cahier des absences. La réputation des parents. Attention! A ce qu’on en dit… Il ne faut pas se laisser prendre à des conclusions hâtives même si tout le monde est au courant. Chacun a le droit de faire sa vie avec qui il l’entend. Mais, vous savez, le bourg n’est bien grand pour les ragots qu’on y colporte. Pas bien étendu non plus pour débuter une enquête. Le tribunal d’instance de Quimper pourrait bien atteindre. Quoiqu’on en dise, dans ce genre d’affaires, il y a des échelons. Pour le moment, pour sauver son effectif, la gendarmerie arguait de sa compétence. On ne saisit pas ainsi la justice pour un oui ou pour un non. Les enfants ne seraient rendus à leur mère seulement qu’après l’avis des spécialistes. Les docteurs de l’hôpital affirmant déjà qu’ils n’avaient subi aucune violence. Restaient les psychologues. Ils étaient en route depuis Brest. Ce serait l’affaire d’une après-midi. Tout au plus. Après les gosses rentreraient. Eloïse resservit du café. Le second sortit son calepin. Simples formalités de bienséance. Au cas ou.

Ces gars-là sont des fonctionnaires. Tout comme nous, ils obéissent à la préfecture. Le reste du temps, ils attendent. Ils sont de veille. Je l’avais connu tout petit quand il jouait dans le bar de sa tante. Il allait à l’école des bonnes sœurs. Ce n’était pas de trop pour redresser tout ce qu’il entendait dans l’estaminet. Comme il n’avait pas le pied marin, son père ne savait qu’en faire. C’est ainsi qu’il a échoué à la gendarmerie, ce grand bâtiment en pierre de taille, (du granit rose, faut pas croire) et qui surveille désormais l’unique rond-point du patelin. Durant l’été, ils font la saison. Comme tout un chacun. Il a suivi une formation une année durant pour être affecté au radar mobile. C’est sa promotion. Depuis que nos jeunes ne peuvent plus pêcher, chacun se débrouille…

Il n’a pas de femme non plus. Pourtant chacun le marierait avec la Jeannine qui tient la caisse du Superspar. C’est une jolie fille malgré ses trente cinq ans. Y’a qu’a. On est là pour discuter. Il sourit. Depuis le temps que chacun se fout de sa gueule. Enfin, son adjudant attend. Qu’il lui dise la chose! La chose qui lesterait son village. C’est là une simple procédure. Les journalistes ne sont pas encore au courant. Ce n’est que le début de sa garde à vue. Il suffirait que je les suive là-bas. Pour un simple témoignage. Rien ne m’y oblige.
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MessageSujet: Re: Roman : Le tourment du monde.   Mar 26 Fév 2008 - 10:30

Le naufragé

C’est piteux un homme, les menottes aux poignets. Quand je suis rentré dans le hall, Yannick garda le nez baissé dans le banc qui était son échouage. Ce qu’il y a de pire dans tous ces cimetières de bateaux qui se morfondent dans nos rias, ce sont leurs étraves profondément engluées dans notre vase. La proue d’un navire étant aussi sa fierté. D’aucuns y figurent des sirènes, des marsouins, des Poséidon. Enfin, tout ce qui concourt à fendre les flots.

L’adjudant se défendit du mot derrière le clavier de son ordinateur. Il ne s’agissait pour l’instant que d’une enquête de personnalité. J’étais libre de répondre à ses quelques questions puisque j’avais la réputation de connaître le ravisseur. Il y avait déjà pourtant quelques « circonstances aggravantes » qui pesaient sur son dossier et qu’il convenait d’éclaircir. Les cassettes pornographiques retrouvées au domicile de l’individu, son alcoolisme notoire, (le laboratoire vérifiant pour l’instant que le cendrier prélevé chez le suspect ne recelait pas des traces de « produits illicites »), ses promenades (décrites par plusieurs personnes de bonne foi : des mères de famille) autour des écoles lui confectionnaient pourtant la panoplie parfaite du pédophile.

-Pour l’instant, personne n’a porté plainte ! Me rassura-t-il.
Remarquez l’imagination d’un flic. Il réfléchit à l’envers de vous. Là où vous souhaiteriez sauver un ami, il se servira de votre bouée pour le couler. Telle était ma position face à cette manœuvre.

Quand Yannick entra, nos yeux se croisèrent un très bref instant. Son regard me signala sa honte. Cela ne dura qu’une seconde car aussitôt, il détourna la tête. Mais, il était trop tard, ce sentiment était passé sur mon bord et nous fuîmes tous les deux obnubilés par l’éclat froid du métal qui brillait à ses poignets. Le neveu de la mère Pleugadig entra à son tour et se posta contre la porte, dans notre dos. Ainsi, lui aussi, pouvait nous cacher ses yeux. Tout le monde était là. Seul, satisfait de sa mise en scène, l’adjudant nous observait. Ce fut donc moi qui débuta l’interrogatoire.
-Alors l’ombre qui rôdait autour de la maison d’Eloïse c’était toi ?
Il bredouilla une réponse hachée si violemment par des sanglots de colère que cela la rendit inaudible. L’adjudant lui ordonna de se répéter.
-J’ai dit que c’était moins grave que de la pénétrer ?
-Qu’est-ce que vous voulez dire ?
L’encouragea le militaire d’un ton plus coulant.

Il ne put répondre car sa colère l’étouffait. Je remontai dangereusement son bord, à sa rescousse.
-Tu aurais pu rentrer, nous aurions été ra…
-C’est interdit, tu sais bien que c’est interdit ! C’est toi le criminel, le voleur ! Tu es un salaud ! Voilà ce que tu es ! Un vrai salaud ! C’est lui qu’il faut arrêter Monsieur le gendarme !

Et il éclata en sanglots!

Le tourment du monde n’effraie pas les gendarmes. Le chaos des cœurs emplit leurs permanences. Yannick pouvait pleurer toutes les larmes de son corps, l’adjudant n’attendait qu’une phrase pour y harponner son enquête. Pour l’heure, il tournait sur zone, y examinant la situation.

Pour se sortir de ce maelström, il me fallait pourtant parler. Emettre. Ce n’était point là mon fort. J’ai lancé une seconde touline :
-Toi aussi, tu pensais à elle ? Il fallait la secourir…
-Et les enfants ? Tu y as songé aux enfants ?


Je crois me rappeler de vous avoir prémuni de votre sillage. Mon Yannick s’y était entièrement plongé. Lui, l’orphelin, avait vu réapparaître dans le sort des deux garçons le naufrage de son enfance. Il devait les récupérer. Coûte que coûte. Alors, quand il les avait enfin croisés aux parages de l’école, seuls, abandonnés de tous, il avait souhaité les raccompagner. Former une escorte jusqu’à leur mère. Mais, sur le chemin de retour, tout son appareil avait était pris dans le courant de sa propre nostalgie. Ils avaient dérivé vers l’appartement qu’il louait au-dessus de l’épicerie car lui aussi se sentait capable de leur offrir un chocolat chaud. Il existe tant de misères à réconforter.

-Et après ? Avait relancé l’adjudant.

C’était à cause de cet astrolabe. Les enfants lui en avaient parlé. De ce vaisseau capable de s’extraire des étoiles pour naviguer infiniment vers des horizons galactiques. Mon Yannick n’avait pas la télévision. Son seul horizon était l’Abeilles Flandres et le bistoquet de sa tante. Il ignorait bien des choses et les deux petits brûlaient de les lui enseigner. Des adultes qui écoutent les enfants, ça ne court pas les rues ! Alors, la conversation avait duré. Les mystères du monde ne s’élucident pas aussi facilement que cela. Puis la discussion avait dérivé sur leurs pères à chacun disparu en mer. Enfin, la nuit les avait pris. La mort n’étant qu’un champ de bataille dont les rêves n’éclairent faiblement que les tristes échos. Parfois, l’horizon s’y embrase et vous ne pouvez distinguer si c’est de la victoire, de l’orage ou de l’artillerie dont il s’agit. Vous cherchez une lueur. Votre esprit s’égare et s’en reconstitue. Le sommeil avait disséminé pêle-mêle leurs trois corps dans le fatras des play-mobiles qui figuraient sur le linoléum les schémas de leurs destinées. Tout cela vogua la nuit durant aux confins des mondes habités, car l’imagination des pauvres est sans limites. Penauds, ils s’étaient réveillés sous l’œil compatissant de l’étoile du berger. Chacun pensa au matin. Au cours réel des choses. A neuf heures les deux garçons enfilèrent leurs cartables, Loïc les routa sur le chemin de leur école. Il était plus que temps de tout effacer. Ils étaient déjà en retard.

Tout cela corroborait les déclarations des médecins. On attendit dans le hall le reste de l’après-midi que soit faxé le rapport des experts-psychologues pour signer. Quand nous sommes sortis, la lune était pleine. Les nuages fuyaient devant elle. Ils rentraient sur Brest, frileux d’une prochaine tempête. Au loin, le bruit sourd de l’océan malaxant nos rochers. Le perron de la gendarmerie nous offrit un point de vue sur notre village. Sur ces ardoises. Il ne s’y passait rien. Il ne s’y était rien passé. Que le règlement !

Le haut de notre ruelle était éclairé par la lumière de la cuisine qui dessinait le rectangle de notre seuil. Il n’y avait plus à frapper. Juste à s’asseoir côte à côte sur le banc. Eloïse ayant disposé sur la table nos cinq couverts.
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MessageSujet: Le voyage   Dim 9 Mar 2008 - 17:17

Le voyage

Le chaos du Connemara est célèbre pour ses roches orangées. Là encore, l’océan n’est pas loin. Le vaisseau avançait silencieusement vers cette région encore inconnue. Seul, le ronronnement des ventilateurs rappelait le murmure lointain de la houle bretonne. Une brise légère rafraîchissait la passerelle. Dans la pénombre, des essaims de diodes clignotaient. Sans doute, chacune d’entre elles émettait un signal incompréhensible pour un profane mais qui se rapportait certainement aux entrailles du puissant navire. Par les hublots, se devinaient maintenant au dehors les dessins semi-circulaires d’étranges cromlechs. Comme un entrelacs noir fixé sur ce sol oranger telles que s’illustraient depuis toujours les bannières irlandaises. D’ailleurs, pour le vieux capitaine qui maintenait la barre, tout cela faisait remonter en sa mémoire des ambiances gaéliques. Des chevaux qui trottaient dans sa tête. Des macareux nichant dans les falaises. Des échauffourées dans des pubs trop « virils ». Toute une nostalgie formée à l’approche de ce monde nouveau et qui ne demandait plus qu’à exister. Plus terre à terre devant cet impressionnant spectacle, le jeune second reprit ses calculs de navigation sur le clavier de son ordinateur.
-On est arrivé, Maman ? : S’inquiéta Erwan qui ne manqua rien de la scène.
-Pas encore, mon chéri ! Mais tu vois, on se rapproche !
Eloïse retourna au coin-cuisine préparer le dîner. Puis, elle mit la table. Les deux enfants auraient aimé l’aider mais ils ne pouvaient plus décrocher leurs regards de l’écran. Erwan dit encore à son frère comme pour se rassurer sur la destination :
-Quand je serais grand, moi aussi je serais européen! On sera européens tous les deux et…
-Chut ! : Lui intima son aîné qui voulait comprendre la suite de la manœuvre, le commandant va parler dans le micro !
-Pour quoi faire ? : Chuchota le petit à l’oreille de son frère, enfin conscient de vivre là un moment historique.
-T’es vraiment bête ! Tu ne comprends rien ! C’est pour donner les dernières consignes à l’équipage ! : S’emporta Gwenaël exaspéré par son bavardage incessant.
-Ne parle pas comme ça à ton petit frère ! : le reprit calmement Eloïse qui les observait. Il a besoin de comprendre lui aussi où nous allons !

Les haut-parleurs diffusèrent les dernières instructions jusque dans les coursives les plus reculées de l’Astrolabe. La navigation n’était pas simple dans cette zone. Désormais, il s’agissait de ne plus se faire aspirer par l’énorme attraction de Jupiter. Les ordinateurs de bord déclenchèrent le puissant réacteur tribord et le vaisseau infléchit imperceptiblement sa course. Dans le ciel étoilé, on aperçut, étonnement proche, un clair de Callisto, le quatrième satellite jupitérien. Il traversa lentement l’alignement des nombreux hublots de la timonerie à la faveur de ce virement de bord. Cela faisait maintenant plus de deux ans que l’astronef avait quitté la mer de la Tranquillité, base d’envol lunaire de toute expédition intersidérale. En s’appuyant sur les différentes orbites planétaires du système solaire, il avait acquis suffisamment de vitesse pour que ce long voyage ne dure une éternité. Aujourd’hui, il était très près de son but. Il faudrait encore calculer la poussée adéquate des rétrofusées. Dans la soirée, on pourrait sûrement expédier les sondes d’approche…
-Il faut se méfier ! : Commenta scientifiquement Gwenaël.
-Quoi ? Des extraterrestres ?: Hurla le petit frère tout excité d’une telle rencontre.
-Maman ! Dis-lui de se taire, il ne raconte que des bêtises !
-Qui sait ?: Répliqua Eloïse qui ne voulait vexer aucun de ses deux enfants. Ton frère a peut-être raison. Tu sais bien qu’il faut se méfier des étrangers. Sinon, tu as vu ce qui arrive ! Elle était contente de trouver là le nouvel exemple servant à son énième leçon.
-Mais Maman, je te l’ai déjà expliqué : c’est rigoureusement impossible. Ces choses là sont prouvées depuis la sonde Galileo3 envoyée en 2024. Il n’y a pas la moindre trace de vie sur Europe. Il faudra la développer nous-même. Il rageait intérieurement contre cette mère qui n’écoutait vraiment pas toutes les choses essentielles transmises chaque soir au moment du coucher. Ainsi, s’opposant sciemment à son rêve, retardait-elle le compte à rebours qu’il égrenait pourtant dans sa tête espérant follement que s’accélère ainsi la venue de ce jour où il se séparerait d’elle de plusieurs années-lumière. Elle savait sa pensée. Il voulut encore lui redire les choses entrevues lors d’épisodes précédents. Elle le fit taire d’un froncement de sourcils. Notre entrée dissipa la tendre bruine occultant la différence de leurs horizons.
-Eteignez le lecteur, vous verrez la suite plus tard ! Commanda-t-elle aux deux garçons. Mais, ceux-ci s’étaient déjà précipités au cou de Yannick. Le dessin animé continua de dérouler ses images pour lui seul. A l’instant, il s’agissait ni plus ni moins que de s’arrimer à Europe. Ils s’en doutaient tous trois. Pourtant, ils l’ignorèrent.
A croire que pour eux, c’était là un jeu d’enfant.

On soupa. Ce fut la fête. Yannick riait. Eloïse était charmée par son rire. Il n’avait plus peur de ses propres sentiments. Je pris pourtant garde de ne pas lui resservir à boire trop souvent. Cette table était comme un radeau de sauvetage sur lequel on aurait hissé une voile. Elle voguait à présent embarquant ses passagers sur des eaux qu’ils ne connaissaient pas. Chacun se risquait dans la manœuvre. Les enfants d’abord qui, maintenant le cap, initiaient notre route vers le bonheur. Yannick qui s’appuyait sur eux pour être certain de se faire accepter en racontant des histoires de chez la mère Pleugadig. Eloïse, qui se prêtait fort gentiment à son jeu maladroit. Et moi-même, leur vieille vigie qui se surprit le premier en entonnant au moment du dessert des vieux chants marins.

Et, si la pluie se mit alors à frapper aux volets avec insistance, implorant de se joindre à notre si chaleureux fest-noz, n’allez pas croire dans toutes ces sornettes qu’ici on vous racontera ! C’était uniquement du au fait que nous nous trouvions toujours en Bretagne.
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MessageSujet: La migration...   Dim 9 Mar 2008 - 17:20

La migration...

…Est une métamorphose. D’abord, on ne se doute rien. Un vol sur l’horizon. Puis, peu à peu, tous ces oiseaux se rassemblent au plus près de notre terre. Nos falaises piaillent sous cette nouvelle fièvre. Notre vieux granit si rugueux se sent littéralement pousser des ailes comme si nos îles antiques pouvaient encore être en partance. Enivré, chaque rocher hisse le grand cacatois. La blancheur des plumages occulte nos embruns. Toutes les anfractuosités de notre roche se parent de duvets comme la goélette déploie l’ensemble de sa voilure. Dans l’inhospitalité de tout notre minéral, chacun construit un nid. On devine que c’est pour la vie. Les petits nous deviennent attendrissants : on aimerait… Or, un beau jour le vent décide et c’est l’envol. Les fous de Bassan quittent les premiers nos Sept-Îles dès le début octobre pour le golfe de Gascogne. Leurs propres enfants guidés par d’anciennes nostalgies ne reviendront désormais nidifier dans ce même archipel, sur ce même îlot que passés nos hivers. Les puffins abandonnent leurs profonds terriers pour l’Amérique du sud. Les macareux regagnent leur villégiature chez leurs cousins hispaniques quelque part alentour des îles Canaries. Les sternes, elles-mêmes s’exilent pour le golfe de Guinée voire pour un gigantesque safari entre le Ghana et l’Afrique du sud. Même le goéland argenté… Nos rochers demeurent seuls et personne ne se trompe dans ce projet de vacance où pourtant leur voyage se fera sans la moindre aide à la navigation. C’est que depuis tout petit, chacun de nos oiseaux porte en lui-même son propre astrolabe. Celui-ci reste inconnu aux humains. Des savants cherchent encore ce mystérieux organe qui leur permet de s’orienter désormais grâce au soleil où aux champs magnétiques… dit-on. Or, nul ne sait pour l’instant comment nos oiseaux migrateurs nous quittent et s’en vont de par le monde sans jamais se tromper.

Passé sept sur l’échelle de Beaufort, l’alouette maîtrise difficilement le vol stationnaire. Elle se devait pourtant de demeurer parfaitement à la verticale de mon nouveau point. Pour ma part, il n’y avait plus à balancer. Le capitaine avait eu bien de la peine à m’expliquer que notre bateau ne serait pas désarmé.
-Tu comprends, Abel ! A notre âge, nous n’avons plus la puissance ! Nos douze mille huit cent chevaux ne nous permettent de tracter que cent soixante tonnes. Aujourd’hui, c’est largement insuffisant. J’ai bien remarqué le travail que cela vous donnait sur le pont arrière... Et aussi votre baisse de moral depuis que nous avons perdu l’ethnologue…
Il avait marqué un silence comme pour me laisser le temps d’exprimer quelque chose. Il voulait partager avec moi la responsabilité de cette perte. Comme pour m’en décharger ! C’était lui le seul et vrai responsable du navire. Tout cela, il voulait me le faire passer en me regardant dans les yeux. Mais, nos regards se sont détournés sur la mère Pleugadic occupée à essuyer toutes ces chopines qui gouttaient à même le bar. Ensuite, elle rangerait tout ce matériel sur les étagères de verre pour adroitement masquer au grand miroir, le désespoir de tous ses habitués.

-Ils ont armé un autre navire tu sais ! Plus puissant, pour les nouveaux super tankers qu’ils construisent maintenant : L’Abeille Bourbon ! Il va nous remplacer. Ils m’ont demandé de descendre l’Abeille Flandre à Toulon. Là-bas, il y a aussi des fortunes, à ce qu’ils disent. Mais la mer est moins grosse. Cela nous conviendrait mieux désormais, paraît-il. Je peux choisir l’équipage que je souhaite pour aller sur leur Méditerranée. J’ai laissé entrevoir que leur Bourbon, malgré ses chevaux supplémentaires ne leur serviraient pas de grand chose dans nos cailloux sans une véritable vigie. A la préfecture, les « Balises » m’ont donné raison. J’ai pensé que depuis Ar Men, tu pourrais les aider dans la manœuvre…

La mère Pleugadig était revenu m’en servir un dernier. Docilement, comme un condamné, j’avais cherché à y éclaircir ma voix. Ils avaient encore attendu tous les deux que je parle. Devant mon silence, le capitaine avait trinqué mon verre comme pour me pousser amicalement à enfin mettre sac à terre. J’avais alors attendu que ma ligne de flottaison se stabilise dans le ballon avant que de signer son papier.


A l’époque des anciens, la relève s’effectuait quand le temps le permettait avec le cartahu : un filin tendu entre le mât du bateau des Phares et Balises (qui cherchait coûte que coûte à se tenir éloigné de la roche) et le treuil fixé au bas du phare. D’abord, on hissait le gardien « montant » qui à califourchon sur un ballon remontait ainsi du navire vers « l’enfer » . Ce n’est que lorsque cette manœuvre réussissait, que le gardien « descendant » pouvait faire passer son balluchon puis son existence par le chemin inverse. Les fois où la houle n’était pas trop formée, ça passait. Sinon, il fallait se contenter de faire monter un sac de vivres. Pour les bonshommes, c’était trop risqué. Le bateau reviendrait.
Maintenant que l’on m’hélitreuillait sur Ar Men, j’étais aussi maladroit qu’un albatros au bout de mon élingue. Rien ne me garantissait mon atterrissage et parfois je me demande encore s’il ne leur fut pas plus simple de me jeter directement à l’eau comme ils font avec leurs fusiliers-marins. Du haut de cette balançoire, vous distinguez vraiment l’écume. Au cours de la descente, le bruit sourd des vagues prend le pas sur celui du rotor. D’être transformé pour un temps en oiseau de mer vous fait réfléchir. Vous percevez la profondeur des choses autrement que lorsque vous vous situez au niveau de l’eau. Enfin, votre pied ou votre main accroche le métal du garde-fou et aussitôt, de là-haut, le militaire vous lâche un maximum de mou sur les épaules afin d’éviter qu’une saute de vent ne nous entraîne tous à la mer. Il faut très vite décrocher votre mousqueton de l’élingue qui remonte illico dans la carlingue de l’appareil. Le pilote craignant qu’elle n’accroche la tour, alors que vous, bien vite au contraire vous refermer votre mousqueton sur la ligne de vie qui vous attache désormais à votre bâtiment. Reviennent très vite par le même chemin votre balluchon et l’énorme cantine renfermant vos victuailles. Aussitôt vous en libérez l’alouette. Elle aspire son câble, tout en inclinant ses pales dans le vent qui l’arrache d’un coup vers sa base de Lanvéoc Poulmic. Vous la confondez rapidement avec une mouette qui remonterait sur Ouessant. La pluie vous oblige à vous terrer dans votre nid de granit. La cantine est lourde quand il faut la hisser en haut des marches glissantes jusqu’à la cuisine. C’est à cela que vous remarquez que vous êtes définitivement seul.
Grâce aux enfants, bien vite Yannick avait pris la place auprès d’Eloïse. Bien plus tard, j’écrirai ma retraite sur le livre. Elle riait de leurs jeux, de leur nouvelle insouciance. Lui avait su garder, tout comme les jeunes garçons, la capacité de rêver le monde. Quand le bateau est descendu sur Toulon, ils ont naturellement tous les quatre migré vers cette nouvelle destination. La Méditerranée vaut bien l’Atlantique pour peu qu’on soit jeune et gai.
J’imaginai leur vie en glissant comme marque-page leur carte postale dans le manuscrit. On y découvrait la rade varoise et une croix au stylo bic sur Saint Mandrier m’indiquait leur nouveau gisement. Au verso, Gwenaël m’y racontait d’une écriture tremblante son premier cours de plongée. Erwan avait dessiné des « dorades du flot bleu, des poissons d’or, des poissons chantant comme des cigales ». Là-bas, m’expliqua-t-on encore le noroît s’appelait le mistral et l’on pensait bien à moi. J’allumai la gazinière sous la casserole de pommes de terre avant que de monter à la lampe. Le soleil sombrait, déversant sur l’océan une marée rouge sang qui polluait déjà mes brisants. Un pétrolier remonta innocemment toute l’amertume de ce crépuscule qui incendia un temps l’horizon. La pénombre me montait de l’arrière mais je n’avais plus peur de mon sillage. Dans l’obscurité de mon firmament, en plein sud est, la nouvelle constellation d’Eloïse brillait à présent. Je vérifiai le mécanisme avant de mettre ma miroiterie en marche. Un goéland aveuglé était venu mourir contre le carreau la nuit passée. Je lançai sa dépouille à la mer. Dans mon est, la pointe Saint Mathieu balaya de son pinceau vert une portion d’Iroise. Cette couleur m’indiquait que l’Europe, elle aussi, larguait ses amarres. Elle ne nécessiterait plus ma remorque. Seuls quelques signaux de temps à autre pour sa navigation. Je n’étais qu’une vigie comme une autre désormais placée sur son étrave : pour prendre ma nouvelle mission, j’enclenchai le levier du disjoncteur. Il était vingt et une heures trente quatre. Vrai, j’avais trop pleuré. Mon feu lutta contre un dernier éclat solaire. Les fanaux rouges et verts d’un chimiquier redescendaient eux aussi dans le sud. Puis ce fut la nuit. La lune atroce prit la relève. Il n’y aurait pas brume. Mon signal optique suffirait. Je n’avais plus à guetter. A la fin du dîner, j’annotai encore la force du vent qui n’avait pas faibli sur ce carnet de bord. J’y tirai mon trait avant de rejoindre ma bannette.
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MessageSujet: Epilogue.   Dim 9 Mar 2008 - 17:22

Epilogue.



Le café-presse-épicerie-tabac de la mère Pleugadic est semblable à tous les autres bars. On y refait le monde. Ne serait-ce que pour avoir de la compagnie. Pour celui qui aime lire, il y a le Ouest-France. Son édition locale. Les avis d’obsèques. L’état civil et les faits divers. C’est un peu le carnet de bord du village. Du moins, pour ceux qui y restent. Deux jeunes tabassent un flipper dans un vacarme assourdissant. Pour se faire plus discrets, ils ont mis le reste de leur fortune dans le juke-box. Sur le formica des tables, il y a aussi des mouches. Certains disent qu’elles s’ennuient. Elles ne connaissent pas la mer. Seulement les miasmes du poisson et la pourriture du goémon. Leurs seuls sémaphores sont les néons qui grésillent au plafond. D’ailleurs, vu des tabourets, celui-ci déjà tangue aux habitués du bar. C’est bien là toute leur timonerie. Depuis tôt ce matin, ils voguent sur les élections. Présidentielles. C’est vous dire. C’est un cap, faut pas croire.

Quand on pousse la porte, son mouvement secoue un grelot. En breton, ça veut dire Kenavo. On vous regarde rentrer en guise de salut. Les conversations se reforment. Vous ressentez des apartés comme ce courant d’air qui vient de l’arrière-cuisine. C’est que vous êtes une gloire locale. Le gars d’Ar Men. La mère Pleugadic vous regarde de ses yeux bleus. Elle a toujours le même tablier au-dessus de sa blouse. Si elle marche en chaussons à votre rencontre, c’est à cause de ses hanches. Comme toute vieille bretonne, elle a la démarche chaloupée par cette maladie congénitale. Elle dépose une chopine et une assiette sur la table à côté du pain que je viens d’acheter à la boulangerie. Elle attend un temps, debout derrière sa soupière, des fois que j’aurai quelque chose à dire. Elle sait tout de moi. Elle m’a vu naître. Elle me regarde quand même. On ne sait jamais. Ce que c’est que l’espoir !

Un commerce contre un mari : c’est pourtant équitable. Bien sûr, celui-ci lui aurait fait, ne serait-ce qu’un seul enfant, avant que la lame ne le prenne ! C’est toujours le même problème quand vous pêchez dans le raz de Sein. Ca fait tellement envie quand, sur la criée de Douarnenez, on vous raconte que c’est là que se remplissent le mieux les chaluts. Quand on est patron-pêcheur, on n’a pas peur de la mer. On en oublie facilement le Léviathan.

-J’ai fini mon livre !
-Ah ! Toi aussi !


Elle passe son torchon pour effacer le rond de vin qui est resté sur la table lorsque j’ai levé mon verre. Je sais désormais que j’en ai trop dit. Elle ne va pas s’asseoir. Elle va rester plantée debout devant moi. Pour comprendre. Pour que je lui dise sans doute encore une fois de plus, qu’il ne reviendra plus. Je la scrute dans le bleu de ses yeux. Ils sont toujours aussi profonds malgré les années. Elle les détourne vers le tourniquet des cartes postales. C’est là toute sa géographie. Entre les quelques photos de phares, de roches, le portrait en A4 d’une famille de macareux, il subsiste, éparpillés sur ce présentoir trois ou quatre invendus d’ « ArMen » le livre de Jean-Pierre Abraham. Lui aussi, y avait passé du temps en enfer à noircir des registres. Lui aussi venait épisodiquement lui rendre visite quand elle était encore jeune veuve, sous prétexte de s’en jeter un dernier. Mais les hommes sont bien trop romantiques. Ils ne regardent que la mer. L’ondulation de ses vagues. Le ressac dans la chevelure des algues et la profondeur infinie de son bleu …

-Je t’en prendrai quelques exemplaires ! : dit-elle en pointant du menton les supports vides, comme elle commande par habitude son poisson aux quelques bateaux qui rentrent encore. -Je n’ai toujours pas demandé ce qu’il me faut pour la saison.

Son mensonge me fait plaisir. Je lui souris. Elle me verse deux bonnes louchées de soupe pour m’exprimer pareillement son contentement et retourne s’occuper de tout son monde en faisant glisser ses chaussons sur le carrelage. La vieillesse ne lui a pas dérobé sa beauté. Elle ressert les tournées en prenant bien garde de ne pas interrompre les conversations. Le plus terrible pour elle demeure son silence. Un grain s’acharne sur la vitrine pour nous rappeler sa tristesse. Les mouches se sont réfugiées sur mon pain comme ces troupeaux de mouettes qui percevant la chute de pression plus rapidement que l’aiguille du baromètre s’agglutinent à mon rocher profitant de l’abri précaire du phare. La buée sur l’intérieur de la vitre s’étend sur mon cerveau car la chaleur du lieu favorise ma somnolence.

Toujours en bas sur la plage, les rouleaux brassent pour nous leurs litanies de requiem dans la baie des Trépassés. Je ne les écoute plus. Je ne supplie rien. Je rêve du mois d’août, où le soleil se targue d’être pour tous à son zénith. Je ne crains plus ses brûlures. Je repose sous la grève en un délicieux tombeau. Elles se sont dévêtues et ont tendu pour moi leurs draps de bain. Elles s’y couchent et me lisent. Je les dépayse le temps de leurs vacances et un noroît consciencieux me tourne les pages en les faisant frissonner. Quelques grains de sable masquent mes coquilles. Leurs esprits se concentrent sur mes mots à mesure que je découvre à mon tour leurs charmantes anatomies. Elles ont des côtes bien délicates et s’offrent tout entières aux caresses du soleil et du vent. Leur peau si tendre est encore blanche à l’entour de leurs îles qu’elles exposent nues et que je n’ose toucher, moi si familier pourtant des îlots de Sein. Leurs bassins sont des golfes aussi mystérieux que celui de la Gascogne quand gonfle soudain l’anticyclone des Açores, aussi majestueux que celui du Lion quand rugit la Tramontane. D’un geste délectable, elles titillent une mèche de leurs longs cheveux. Doux abris, leurs aisselles s’entrouvrent en petites anses où un sable fin chassé des dunes de leurs épaules redépose le brillant de son fard. Elles se veulent ambrées. C’est là leur mode, une couleur chaude malgré la froidure de l’océan. Pendant que sur l’estran, dans le goémon des laisses, leurs enfants construisent des parapets d’Europe comme s’édifient les châteaux d’Espagne, elles se prélassent faussement studieuses sur mes lignes, ingénues plutôt soucieuses de leur prochain caprice. A l’arrière de ma plage, près de la guinguette, un vent espiègle remorque encore la mélodie d’un chantre moqueur qui, pour la seule beauté de ses pieds, sema également des fleurs dans de macabres trous de nez. Mais de la camarde, désormais elles s’en fichent. Elles se connaissent d’autres flirts. A la faveur d’une fin de paragraphe, on jette et on oublie mes élucubrations d’outre-tombe dans les sacs de plage aussi facilement que l’on se défait d’un amant. Nos mouettes outrées regardent rire leurs yeux noirs, infinis firmaments. Elles courent sur nos rochers à la recherche d’un ballon. Depuis l’éternité de mon paradis, je les contemple, dévorées par l’envie, se jeter tout à coup dans le flot. Ces naïades en ressortiront à leur guise. Elles sont la vie. Elles possèdent de longues jambes pour tout astrolabe…

… Ces dévergondées.





FIN
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