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 Roman : Le plus beau violon du monde

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Gérard FEYFANT

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MessageSujet: Roman : Le plus beau violon du monde   Sam 7 Avr 2007 - 12:04

LE PLUS BEAU VIOLON DU MONDE



« … Éste es un lugar donde no se puede tocar el violin.
Aquí se rompen las cuerdas de todos
Los violines del mundo… »

León Felipe




Chapitre 1


Anna K. n’était pas d’un naturel méfiant. Elle ne souffrait pas de paranoïa.
Aussi lorsqu'un soir pluvieux elle entendit fourrager dans sa serrure, elle ne pensa pas à un improbable cambrioleur, mais à un voisin qui se trompait d’étage. Quand elle entendit la porte s’ouvrir, elle s’avança, intriguée plus qu’inquiète.
Un homme, vieux lui sembla-t-il – ce qui, sur l’échelle d’âges d’Anna K. le situait quelque part au-delà de la soixantaine – venait de refermer la porte et accrochait déjà son chapeau au perroquet de l’entrée. Puis son parapluie.
Elle s'adressa à lui d'une voix douce, comme maternelle.
« Puis-je vous demander ce que vous faîtes chez moi, monsieur ? »
L’homme, pivotant lentement dans sa direction, posa sur elle un regard éteint. Les poches sous ses yeux et des bajoues impressionnantes donnèrent à penser à Anna K. que le personnage avait beaucoup souffert. Ou que, de toute son existence, il n’avait jamais souri. Pourtant, nulle tristesse dans son regard. Mais un air fatigué. D’une lassitude extrême.
- J’habite ici, grommela le vieux monsieur comme une évidence. Et il enleva son pardessus défraîchi qu’il pendit à la patère sous son chapeau.
Anna K. se demanderait souvent, au cours des mois qui suivirent, pourquoi elle admit sans protester cette réponse incongrue et, plutôt que d’entrer dans une conversation qui lui sembla-t-il, aurait soulevé plus de problèmes qu’elle n’en aurait résolus, répondit le plus naturellement du monde :
- Moi aussi !
- Ah bon ! se contenta de répondre le vieux monsieur. Et il se dirigea d’un pas traînant vers la chambre à coucher.


Chapitre 2


Anna K. dormit cette nuit-là dans la chambre d’amis.

A son réveil, dans une obscurité totale, elle n’eut pas conscience de l’endroit où elle se trouvait. Son corps ankylosé ne lui fournissait aucun indice qui lui eût permis de se repérer dans l’espace.
Elle souriait, se souvint de s’être endormie en souriant et murmura :
« Mon dieu quel rêve étrange ! »
Elle se sentait reposée, étrangement sereine, ce qui ne lui était pas arrivé depuis fort longtemps.

Anna K. avait trente-cinq ans, elle était belle, célibataire et vivait confortablement dans cet appartement de la Ville Blanche où elle avait emménagé cinq ans auparavant, alors qu’elle était au faîte de la gloire. De sa terrasse, elle pouvait admirer les toits de tuiles de la Ville Rouge en contrebas, la ville touristique et commerçante, aux vieilles maisons chargées d'histoire, aux rues étroites grouillant jour et nuit d’une foule effervescente. La Ville Rouge où elle avait grandi. Au-delà, la Ville Verte étalait à l’infini ses prairies constellées de lacs et de bosquets, de stades, d'immeubles abritant les musées, les cinémas et les théâtres, une multitude de restaurants, bistrots et guinguettes, la bibliothèque nationale, les écoles. La Ville Grise où se concentraient les industries, bien au-delà de l’horizon, ne révélait à la vue d'Anna K. que quelques fumeroles couchées sur le ciel.
Si haut perchée, au bord de la falaise, il lui semblait toujours qu’elle dominait le monde et son enfance.

Son premier roman avait rencontré un véritable succès. Il avait fait d’elle, du jour au lendemain, un écrivain célèbre et célébré. Les critiques littéraires étaient unanimes : on tenait là une valeur sûre, «une nouvelle Marguerite Duras » (Le Figaro Madame), « une exception littéraire » (Lire). De salons du livre où elle faisait événement, en plateaux de télévisions qui se la disputaient, elle vivait sur un nuage et se laissait porter. Son physique de mannequin faisait régulièrement la une de revues qui n’avaient rien de culturel. On usait et on abusait de son image. Curieusement, elle si réservée, si solitaire, volontiers agoraphobe, ne souffrait pas de ces assauts, de ces agressions. Elle ne prenait pas ce tapage médiatique avec beaucoup de sérieux, mais se prêtait au jeu avec amusement.
Le public en redemandait. Elle répondit à son attente. Un second roman, écrit dans la hâte sur l’insistance de Guy V. son éditeur, ne déçut qu’elle.
« Comprenez bien une chose, ma chère Anna. Vous avez avec le lecteur un contrat moral. Il attend ce livre avec impatience, vous le lui devez. Nous n’avons pas le droit de le décevoir. Vos seuls nom et portrait sur la couverture et je vous garantis un succès qui dépassera, de loin, celui du « Boson de Higgs ». … Le succès est un édifice fragile. Lorsque votre notoriété sera bien assise, lorsque votre talent sera incontestable, et pas seulement incontesté comme aujourd’hui, alors vous pourrez vous permettre de ne livrer que le meilleur de vous-même, de vous autocensurer. … Pour l’heure, nous avons une échéance : la rentrée littéraire. Le Goncourt, cette année, c’est nous !
- Mais ce manuscrit est inconsistant ! Les personnages, les situations, tout cela est à la fois trop conventionnel et trop artificiel. On a trop dit, trop écrit que j'ai du talent. Or je ne me reconnais pas dans ce roman. Et si je ne m’y retrouve pas, le public ne m’y retrouvera pas non plus.
- Le talent, c’est le relevé des ventes que je vous ai transmis le mois dernier. Faîtes-moi confiance, ma chère Anna ! Vous avez fait un bon travail. Signez ce B.A.T. et vous ne le regretterez pas. »
Anna K. signa le "bon à tirer" et ne le regretta pas. Guy V. eut raison sur toute la ligne, sauf pour le Goncourt.
« Le jury lui, au moins, ne s’est pas laissé abuser. »
Son éditeur lui répondit d’un haussement d’épaules. Cette année-là, le second roman d’Anna K. dépassa le Goncourt au box-office.
"Le Boson de Higgs" fut porté à l’écran sous le titre "Modèle standard". Sabine Azéma y interpréta l’un de ses meilleurs rôles.
Un troisième roman suivit, qui reçut une véritable ovation. Anna K. l’avait produit sans passion, sans conviction. Après quoi elle n’avait plus d’obligation contractuelle à l’égard de Guy V.
C’est à cette époque qu’elle acheta son appartement, s’y cloîtra et commença à dépérir.

Il était midi dix, l’heure à laquelle elle se réveillait toujours. Mais alors que d’ordinaire elle s’effondrait, plutôt qu’elle ne s’endormait, aux aurores, veillant jusque tard dans la nuit devant son ordinateur, démontant puis recomposant sans conviction l'éternel premier chapitre d'un improbable nouveau roman – « Je ne vaux plus rien ! Mon inspiration est tarie. Mon talent n'aura été que feu de paille » – elle fut surprise de constater que, pour la première fois depuis des mois, elle s’était couchée la veille sur le coup des neuf heures, s’était endormie en quelques minutes, n'avait pas souffert d'insomnie, avait dormi d'une traite. N'avait fait aucun cauchemar. Seulement ce rêve étrange d'un vieux monsieur qui s'était introduit chez elle et, sans qu’elle s’en étonnât ou s’y opposât, s’était dirigé vers sa chambre à coucher après lui avoir dit le plus naturellement du monde :
« J’habite ici ! »
Elle s'accorda un quart d'heure de flânerie, à tenter d'en comprendre le sens caché. Elle ne fit aucun lien, mais ses pensées allèrent à son grand-père qui jadis la prenait par la main – cette pauvre main étrangement difforme mais rassurante – et l'entraînait dans la Ville Verte, au zoo ou flâner dans les nombreux parcs aux pièces d'eau impressionnantes, où se produisaient les saltimbanques. Pour elle, tous les vieillards qu’elle croisait dans la rue affichaient cette même démarche et ce même regard fatigués, usés, qui les lui rendaient sympathiques et attendrissants et lui rappelaient immanquablement son grand-père.
Elle avait cinq ans et pensait alors qu’il en avait deux ou trois cents. Qu'il serait toujours à ses côtés et qu'ils marcheraient toute leur vie ainsi, main dans la main.

Un groupe de rappeurs aidait en musique les agents de voirie à rassembler les feuilles mortes sous les platanes. Adolescents et adultes maniaient les balais dans une joyeuse danse frénétique, au milieu des applaudissements et des éclats de rire des passants dont quelques-uns prenaient part à la chorégraphie.
« Quel métier feras-tu plus tard ?
- C’est quoi toi ton métier Pyrrhus ?
- Pas Pyrrhus, Papy russe !
- Si Pyrrhus, mon Pyrrhus à moi !
- Alors ce métier ?
- Toi d’abord !
- J’étais premier violon au Philharmonique de Vienne !
- Je sais !
- Alors pourquoi tu me demandes ?
- J’aime bien quand tu dis philharmonique. J’aime bien aussi le mot Stradivarius. Pourquoi tu joues plus ? Le violon est toujours dans son étui.
- Je joue toujours, mais dans ma tête. Mes doigts se sont noués, ils ne peuvent plus ni tenir l’archet ni courir assez vite et avec suffisamment de précision sur les cordes. Il se toucha le front : C’est là que vit ma musique.
- Je t’entends jouer des fois dans ta tête !
- Voyez-vous ça !
- Non entendez-vous ça !
- Alors ce métier ?
- Elle est où Mamie russe ?
- Elle a fini de vivre, il y a bien longtemps !
- Et toi tu finiras de vivre ?
- Alors ce métier ?
- Mamie russe elle faisait quoi quand elle n’avait pas fini de vivre ?
- Elle écrivait.
- Je sais, tu m’as fait voir ses livres à la maison. Son nom est écrit avec des lettres que je n’ai pas apprises, enfin certaines, d’autres si, mais à l’envers.
- C’est l’alphabet cyrillique. Elle écrivait en russe !
- Moi aussi je serai écrivainte ! Mais en russe, je crois qu’il ne faut pas compter sur la maîtresse pour m’apprendre. Je serai écrivainte en français.
- On ne dit pas écrivainte, mais écrivain.
- Va pour écrivain ! On se mange une glace ?
- Va pour une glace !
- Et on va aux éléphants ?
- On va aux éléphants !
- Tu as les cacahuètes ?
- J’ai ! Qu’est-ce que tu écriras ?
- Les histoires que j’entends dans ma tête ! Tu en poses, des questions ! »

"Pyrrhus, mon beau, mon gentil Papy russe au doux accent slave, tu me manques tant !"

Anna K. entreprit ensuite, dans un délectable ralenti, de dégourdir son corps ankylosé. Elle aimait ce moment où elle en reprenait possession après avoir réveillé son cerveau. Doigts et orteils d’abord. D’imperceptibles mouvements qui déclenchaient une fourmilière de picotements douloureux et sensuels. Elle sentit le courant vital irriguer bientôt mains et pieds, remonter dans ses bras et ses jambes, puis envahir ses reins, son ventre en une douce et tiède jouissance, sa poitrine enfin, qu’elle banda voluptueusement en une profonde et délicieuse respiration. « Je suis en vie ! Je suis femme ! » Elle pensa qu’elle avait besoin d’un homme, fit le compte, à haute voix, de sa dernière période d’abstinence : « Un mois, un mois et demi ? Qui était-ce donc ? Ah oui, le bel hidalgo du cinéma ! Mon dieu ! deux mois, deux mois et une semaine ! Anne ma sœur Anne, à ce rythme tu vas recouvrer ta virginité ! »
Elle éclata de rire et résolut de se rendre au café du Jardin des Plantes. Elle appréciait toujours son ambiance printanière, même au cœur de l’automne. Les hommes y étaient beaux et entreprenants.
Anna K. se leva, se dirigea vers sa chambre à coucher. Comme elle entrouvrait la porte après avoir frappé discrètement, elle se moqua d'elle-même :
« Ma pauvre fille, que tu es sotte ! Qui crois-tu surprendre ? »
Le lit était couvert, comme d'habitude. Aucun désordre même imperceptible ne révélait la moindre visite nocturne. Elle referma la porte, presque déçue. Son regard s'arrêta sur le portemanteau de l'entrée.
Elle sut alors qu'elle n'avait pas rêvé : à une patère pendait un parapluie noir.

Elle s’avança jusqu’à la baie vitrée du salon. Le soleil était déjà haut dans un ciel de traîne dont les derniers nuages fuyaient vers l'est. Il ne pleuvrait pas aujourd'hui.

Anna K. regarda encore le parapluie, puis à nouveau les toits rouges de la Ville Rouge, le front contre la vitre. Le décor grandiose dans lequel son regard se perdait et la fraîcheur de la vitre l’incitaient à la rêverie.
« Alors il reviendra, dit-elle dans un murmure. »
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Gérard FEYFANT

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MessageSujet: Re: Roman : Le plus beau violon du monde   Sam 7 Avr 2007 - 12:07

Chapitre 3


Après une douche brûlante, un thé et quelques biscottes, elle enfila survêtement chaussures de jogging et sortit. Un sac à son dos contenait quelques vêtements de rechange et quelques accessoires de toilette.

Des chemins en lacets et une batterie d’ascenseurs reliaient la Ville Blanche à la Ville Rouge. Mais Anna K. préférait emprunter l’escalier monumental de pierre blanche taillé dans la falaise, qui descendait en cinq volées d’une centaine de marches chacune du Sacré Cœur à la Fontaine des Pèlerins. Elle se délectait ainsi progressivement du paysage qui montait vers elle au rythme de ses pas, de marche en marche, jusqu’à l’engloutir. A chaque palier elle s’accoudait au garde-fou et respirait sa ville avec délices, se laissait pénétrer par les odeurs et la rumeur des rues qui s’amplifiaient dans un irrésistible crescendo. Et par ses souvenirs d’enfant.

Elle s’immergea dans la Ville Rouge rue Montesquieu. Bien que ce ne fût pas, de loin, la plus fréquentée ni la plus bruyante, la foule et le bruit lui donnèrent le vertige. Bruits de voix, de timbres de vélos, cris des marchands alpaguant le chaland, chanteurs de rues. Elle n’était pas sortie de son appartement depuis plus de… justement, depuis le bel hidalgo ; n’avait vu personne, sinon le jeune François qui lui montait ses repas et quelques commissions qu’elle lui confiait, chaque jour vers dix-huit heures.

Elle s’engagea dans la rue Voltaire, salua le buste du vieil espiègle d’un clin d’œil aguicheur, entra au Bistrot des Arts, s’accouda au comptoir et commanda un thé. Le vieil Ulysse l’aperçut depuis sa cuisine. Il accourut si vite qu’il en perdit sa toque.
« Mille dieux il va neiger ou pire encore la falaise va s’effondrer ! Et moi qui suis aux premières loges pour qu’elle me dégringole sur la caboche ! C’est-t’y pas notre Anna que voilà ?
- J’attendis de vous mon ami paroles plus galantes, par exemple que vint d’entrer dans votre taverne rayon de soleil printanier en plein automne.
- Arrête tes circonvolutions littéraires et viens m’embrasser ma fille !
- Un jour je rédigerai un dictionnaire de tes jolis mots, vieil Ulysse ! »


Chapitre 4


Elle prit le tramway pour traverser la Ville Rouge et rejoindre le zoo, départ de son circuit habituel de course à pied. Elle posa son sac sur un banc et partit d’un trot léger entrecoupé de marche, afin de réhabituer son cœur à l’effort physique. Décida de ne courir que trois quarts d’heure. Revint à son banc, admira quelques instants les jeunes de toutes les couleurs qui réalisaient des figures improbables sur la piste à rolleurs. Alla se doucher et se changer. Puis s’installa au café du Jardin des Plantes. Le premier homme qui l’aborda lui demanda s’ils ne s’étaient pas déjà vus quelque part. Il devait faire erreur, elle ne s’y rendait jamais. Le second, qu’elle avait dévisagé avec insistance lorsqu’il avait frôlé sa table, s’inquiéta de savoir si elle avait toujours eu d’aussi beaux yeux. Elle sourit à ce compliment d’une charmante banalité, lui répondit aimablement que c’était fonction de la lune et qu’il tombait le bon jour. Il lui proposa un verre qu’elle accepta « Avec envie, chez vous ou à l’hôtel ». Il proposa l’hôtel. Elle le suivit.

Il ne fut pas très bon amant. Mais il convint à Anna K.

Elle revint au bar-restaurant devant le zoo, le ventre en paix, l’estomac dans les talons. Commanda des spaghettis à la bolognaise qu’elle enfourna gloutonnement. Elle dégustait un thé à la menthe lorsqu’elle se statufia, tasse à hauteur de ses lèvres entrouvertes. Elle venait d’apercevoir dans l’allée, sous les platanes, le vieux monsieur de la veille. Il tenait par la main une petite fille de cinq ou six ans. Elle se leva d’un bond en renversant sa boisson sans y prendre garde et s’élança vers eux. Arrivée à leur hauteur, elle se figea, décontenancée, se demandant un instant si elle ne faisait pas erreur. Mais c’était bien ce même pardessus défraîchi, ce même chapeau. Surtout ces bajoues impressionnantes et ces immenses poches sous les yeux. Soudain émue et gênée, elle ne sut que demander :
« Excusez-moi, monsieur, n’auriez-vous pas oublié votre parapluie ?
Il dirigea vers elle un regard aimable – il sembla même à Anna K. qu’il esquissait un léger sourire – et lui répondit :
- Oh ! vous savez, un jour comme aujourd’hui, je n’en aurait certainement pas besoin.
Désarçonnée par cette réponse qui ne l’éclairait en rien, se sentant un tantinet ridicule – « il doit me prendre pour une originale » – elle bredouilla quelques excuses. La petite fille lui adressait un sourire éclatant.
- C’est ton papy ?
- Oui, c’est mon Papyrus.
Anna K. resta un instant médusée. Elle parvint à répéter :
- Tu veux dire ton papy - russe ?
- Non Papyrus, comme en Egypte ! On va donner des cacahuètes aux gros éléphants !
Le trouble d’Anna K. s’amplifia. Incapable de le dissimuler, elle balbutia une "bonne journée" et s’éloigna.

Alors qu’elle se dirigeait vers un trottoir roulant, elle fut rattrapée par un rolleur qui lui ramenait le sac à dos qu’elle avait oublié sur sa chaise. Il avait une jolie peau noire et un sourire de poupon. Elle lui fit une grosse bise et l’adolescent repartit comme une fusée en faisant des arabesques avec ses jambes à roulettes et en criant à ses copains : « ouah ! la zeubi qu’è ma fait la meuf ! Elle est bonne elle est bonne ! » Anna K. éclata de rire et lui lança : « Viens en chercher une autre pour tes copains », mais il n’entendit pas il était déjà loin.

Elle n’était pas pressée, pourquoi l’eût-elle été, et se laissa porter par le trottoir roulant de second niveau, neuf, dix kilomètres heure, jusqu’aux portes de la Ville Rouge. Elle était d’excellente humeur. En chemin, pour passer le temps, elle glissa sa carte de revenus dans une borne du trésor public et se fendit de cent mondios au profit de l’Ecole de rue. Elle commençait à revenir du trouble causé par cette rencontre fortuite. « Après tout, tous les vieux messieurs se ressemblent et aiment à se consacrer à leurs petits-enfants. Tous les enfants vont au zoo voir les éléphants et affublent leurs papys de surnoms charmants. Rien d’original, encore moins de fantastique dans cette rencontre ! Ne cherche pas le mystère où il n’est pas, ma fille !»

Elle se sentait bien. A dix-sept heures, elle s’installa devant son ordinateur et ne s’en détacha que quatre heures plus tard lorsque François entra avec les provisions du jour. Elle n’avait pas vu le temps passer.
« Tu viens bien tard aujourd’hui mon François !
- Ulysse m’a donné ces huîtres pour vous, il m’a dit que vous aviez besoin d’iode. Je les ai ouvertes. Ah ! il y avait ce bouquet devant la porte.
Il tendit à Anna K. un bouquet de roses bleues en boutons.
- Quel est la signification des fleurs bleues, François ?
- Fleurs bleues : amour, fidélité, pureté de sentiments, élévation d’âme, piété ! Rose en bouton signifie je vous aime.
- Comment tu sais tout cela François ?
- L’année dernière, à l’école des vacances, j’avais choisi horticulture.
- Et cette année ?
- Astronomie, mais l’année prochaine, après ma maîtrise, je préparerai l’école hôtelière. Ulysse se fait vieux. Il reste pour me former.
- Il y a une carte avec les fleurs ?
- Pas de carte ! Je m’occupe du vase, ne bougez pas, vous avez l’air occupé.
- Merci François ! Cuisine, placard du haut à droite, vase en cristal. Ne viens pas demain j’ai du travail, quand je travaille je mange à peine.
- Il faut manger les huîtres Mam’selle Anna. Ulysse a dit que vous avez besoin d’iode.
- Je vais manger les huîtres. Tu remercieras Ulysse !
- Et je vais lui dire que vous vous êtes remise à écrire. Il va offrir la tournée générale !


Chapitre 5


Anna K. avait retrouvé quelque dynamisme et du goût au travail. Elle se convainquit très vite que le roman qu’elle avait entrepris était une erreur.
Elle sortait beaucoup, soit en solitaire dans la Ville Verte, soit retrouvait des amis dans la Ville Rouge. Visita des musées, alla souvent au cinéma, fréquenta la bibliothèque, les restaurants.
Elle aimait à flâner du côté du Jardin des Plantes. Les patineurs étaient devenus une bande d’amis qui l’accueillait toujours avec enthousiasme. Ils l’initièrent aux patins en ligne. Elle ne s’en sortait pas très bien, ils la trouvèrent douée. Surtout, ils la trouvaient fabuleuse de beauté et de vie. Ils la baptisèrent Princesse Anna.

Anna K. espérait toujours revoir la petite fille et son grand-père Papyrus au surnom si troublant, décidée à lui poser des questions plus précises, persuadée à présent qu’il s’agissait bien du même individu qui s’était introduit dans sa vie un soir pluvieux. Elle espéra en vain. Elle pensait sans cesse à son Pyrrhus à elle.
« Non pas Pyrrhus ! Papy russe !
- Si Pyrrhus, mon Pyrrhus à moi ! »
Rien n’y avait fait. Il était devenu Pyrrhus. Pour tout le monde et pour toujours.

Souvent, Anna K. passait voir le vieil Ulysse et des heures ils parlaient. De tout et de rien, toujours avec passion. Ulysse était un géant broussailleux et débonnaire. Sous sa chevelure et sa barbe frisées poivre et sel hirsutes, brillaient en permanence des yeux pétillants dont irradiait une jovialité inébranlable. Il prétendait être né sur les flancs du Vésuve mais pouvait, selon ses interlocuteurs ou selon ses voyages, se baptiser Grec ou Arménien, Libanais, Kurde ou Tsigane. Et sans doute il était tous ceux-là à la fois. Il avait ce don inné de vous faire sourire, de vous faire oublier votre morosité, de vous faire toucher du bout du cœur la beauté de l’âme humaine. Il possédait cet optimiste inaltérable qui fait la force des gens du Sud qui ont du soleil dans le sang. Anna K. essaya bien d’orienter la conversation sur Pyrrhus, elle en éprouvait un besoin indicible, mais le vieil Ulysse, d’une pirouette, toujours envolait son propos vers des ciels bleus sans nuages. Plus qu’un conteur fabuleux, c’était un prestidigitateur de sentiments.

Anna K. commençait à avoir une idée précise de ce qui germait en elle. Après plusieurs semaines de recherches, elle se sentit prête et décidée.
Lorsque, ce soir-là, elle descendit l’escalier monumental de pierre blanche taillé dans la falaise à l’heure où des milliards d’étoiles s’allumaient dans la Ville Rouge, elle sut qu’elle s’élevait à la rencontre de Pyrrhus.
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Gérard FEYFANT

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MessageSujet: Re: Roman : Le plus beau violon du monde   Sam 7 Avr 2007 - 12:08

Chapitre 6


« Dis-moi vieil Ulysse, j’ai fais récemment des recherches sur la carrière de Pyrrhus. Ses concerts m’ont fait voyager de Moscou à Vienne, de Prague à Varsovie, de Paris à Berlin. Mais chose étrange, il ne s’est jamais produit après guerre. Nulle part. A partir de 1945, son nom n’apparaît plus dans la liste des sociétaires du Philharmonique de Vienne, ni d’aucun autre orchestre au monde. Je sais qu’ils ont été arrêtés, Mamie russe et lui à Vienne en 1943 ou 1944, qu’ils ont été déportés, qu’elle est morte en déportation et qu’il a survécu. Il n’avait pas plus de quarante ans au moment de la capitulation allemande. Une longue carrière l’attendait, il a vécu si longtemps !
- Tu te souviens de ces mains, de son arthrose !
- Ce n’est pas cela Ulysse. L’arthrose ne s’installe pas à trente-neuf ans, même chez un homme qui a tant souffert.
- Que veux-tu savoir ?
- Je veux savoir l’histoire de Pyrrhus. Je ne saurai plus rien écrire, jamais, tant que je ne connaîtrai pas son histoire, qui est aussi la mienne !
Ulysse la contempla longuement, gravement, d’un regard qu’elle sentit la sonder au fond de l’âme, comme s’il évaluait sa force et sa détermination. Puis un sourire éclaira son visage. Il éleva ses mains ouvertes, coudes pliés, en une pieuse attitude :
- Cette nuit est un grand jour. Sans doute es-tu prête pour entendre l’Histoire de Pyrrhus.
- J’en ai besoin !
- Alors suis-moi ma fille, le vieil Ulysse t’emmène Place de la Madeleine !
- Maison Kaspia ?
- Maison Kaspia ! Je téléphone à Stelio, qu’il nous réserve un salon.
En cinq minutes, Ulysse prit ses dispositions auprès de François pour qu’il dirigeât le service du soir sans lui.
Dans le hall d’entrée du 17 place de la Madeleine, Stelio vint serrer dans ses bras son vieil ami Ulysse et gratifia Anna K. d’un baisemain dans toutes les règles de l’art.
« Sors-nous une petite-eau de ton congélateur, mets-en une seconde en réserve et prépare ton meilleur caviar Beluga Royal Iran, mon fils, nous avons ce soir un long voyage à faire, cette enfant et moi !
- Orchestre ?
- Plus tard mon fils, plus tard ! En arrivant au port !
Ils s’installèrent dans le petit salon tout de rouge et or. Seule touche bleue, d’une sagesse discrète dans ce décor chaleureux, la nappe céruléenne où étaient disposés couverts de nacre, présentoirs d’argent et verres de cristal.
- Assois-toi ma fille ! Et goûte-moi ce breuvage des dieux.
- Raconte-moi !
- Bois d’abord ! Et mange !
Après quelques verres et quelques toasts savourés dans un silence feutré, Anna K. se sentit prête à affronter l’histoire de sa vie.
- Parle-moi de Pyrrhus, maintenant !
Sur un geste de la main, Ulysse congédia les serveurs. Il s’accorda deux autres vodkas, remplit le verre d’Anna K.
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Gérard FEYFANT

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MessageSujet: Re: Roman : Le plus beau violon du monde   Sam 7 Avr 2007 - 12:09

Chapitre 7
L’histoire de Pyrrhus



« Pyrrhus n’est pas arrivé à Buchenwald en 1944, comme ta grand-mère, mais le 15 novembre 1938. Il y a passé sept années de sa vie ! Il avait été arrêté à Berlin pendant la Kristallnacht.
- La Kristallnacht ?
- Dans la nuit du 9 au 10 novembre 1938, le ministre allemand de la propagande Joseph Goebbels, à la demande de Hitler, ordonne et organise un vaste pogrom dans tout le Reich. Les sections d’assaut nazies, les SS et les Jeunesses hitlériennes s’en prennent aux synagogues, aux locaux des organisations israélites, ainsi qu’aux magasins et aux biens des Juifs. Les agresseurs sont pour la plupart en civil pour laisser croire à un mouvement populaire spontané. Le prétexte invoqué est l’assassinat à Paris d’un conseiller à l’ambassade d’Allemagne par un jeune Juif dont les parents ont été persécutés en Allemagne. Avec un certain cynisme, les nazis donneront à ces premières violences antisémites planifiées, en référence aux vitrines de magasins et aux vitraux des synagogues brisés cette nuit-là, le nom si poétique de " Nuit de Cristal".
Cette nuit-là, Pyrrhus se trouvait à Berlin. Sur l’insistance du chef d’orchestre Wilhelm Furtwängler, le Philharmonique de Vienne l’avait détaché auprès du Berliner Philharmoniker pour remplacer le premier violon, gravement malade. Refusant de se laisser imposer un musicien sur de seuls critères raciaux ou politiques, Furtwängler avait obtenu de choisir lui-même son violon solo. Il n’avait pas hésité une seconde et avait exigé la présence du meilleur. Le soir du 9 novembre 1938, tandis que sous la coupole du Schauspielhaus s’envolaient les accords exaltés des violons de Schéhérazade, Berlin et tout le Reich s’abîmaient dans l’enfer de la Nuit de Cristal. Pyrrhus fut molesté et arrêté alors qu’il regagnait son hôtel au sortir du concert. Son Stradivarius fut piétiné, mis en miettes par de jeunes hitlériens.
Son épouse, enceinte de ta mère, était restée à Vienne où ils résidaient à l’époque.
C’était alors un magnifique bonhomme d’une force herculéenne. Jusqu’en mai 1940, il fut affecté à la construction de la voie ferrée et de la route reliant Buchenwald à Weimar, « la rue du sang », au cours de laquelle dix mille prisonniers périrent, mille au kilomètre. Il fut un de ces « chevaux chantants » que les SS enchaînaient à de lourds chariots à quatre roues chargés d’énormes blocs de pierre. Ceux qui ne chantaient pas dans cet effort surhumain rythmé à coups de schlagues étaient abattus sur place. A partir du printemps de l’année 1941, lorsque le commandant de Buchenwald, l’officier SS Koch et sa femme Ilse furent transférés à Majdanek, laissant derrière eux une redoutable réputation de tortionnaires et d’assassins, Pyrrhus devint porteur de cadavres.
Le successeur de Koch, le colonel SS Pister était un mélomane. Sa femme passait pour une très grande virtuose. Dans une colonne de prisonniers, elle reconnut un jour ton grand-père, malgré ses loques et sa maigreur cadavérique. Elle avait assisté au concert du Berliner Philharmoniker du 9 novembre 1938 et n’avait eu d’yeux et d’oreilles que pour le premier violon. Elle décida son mari à l’engager pour lui servir de professeur. Lorsque Pyrrhus vit l’instrument sur le bureau de Pister, il tomba à genoux et fondit en larmes. Sans le toucher, au premier regard, il avait reconnu l’ultime chef-d’œuvre du Maître de Crémone. Probablement le plus abouti, le plus parfait des onze cents violons nés du génie d’Antonio Stradivari.

Chaque jour, Pyrrhus était conduit chez le colonel et donnait son cours à Frau Pister, puis jouait pour sa fille, une gamine de cinq ans souffrant d’une maladie incurable – on dirait aujourd’hui une myopathie probablement – qui la contraignait à rester prostrée dans un fauteuil. C’était une enfant anémiée, triste, résignée. La musique de Pyrrhus la métamorphosa. Elle se mit à sourire et parfois même à rire aux éclats. Pyrrhus bénéficia d’un régime de faveur. Il arriva même qu’il fût invité à manger chez le colonel.
L’après-midi du 13 mars 1944, alors qu’il s’apprêtait à jouer pour Fräulein Pister devant le colonel et son épouse, il vit par la fenêtre qui donnait sur l’entrée du camp, sous la devise en fer forgé "Jedem das seine" "A chacun son dû", arriver un nouveau convoi de déportés. Il suspendit son geste, pétrifié d’horreur. Au milieu de cette horde de morts-vivants, il venait de reconnaître une femme. La sienne ! Sarah, ta Mamie russe ! Elle tenait par la main un enfant de cinq ans. Le choc fut terrible. Un double choc ! Celui provoqué par l’arrestation de sa femme et son arrivée en enfer, et le choc de voir, dans ces circonstances atroces, son fils pour la première fois. C’est en tout cas ce qu’il s’imagina. Mais ce jeune garçon, il ne l’apprit que des années plus tard, n’était pas le sien. Pyrrhus ne sut qu’en 1948 qu’il était le père d’une adorable brunette qui deviendrait ta mère. Je te le jure, elle était aussi belle que toi !
De lourdes larmes gonflèrent les yeux d’Anna K. Elle posa sa main sur la main d’Ulysse et serra très fort.
- S’il te plaît Ulysse, ne me parle pas d’elle, je pleure à chaque fois ! Qui était cet enfant ?
- Ce jeune garçon avait perdu ses parents pendant le voyage, étouffés dans le wagon à bestiaux qui les emportait à la mort. Sans qu’il sût jamais pourquoi il l’avait choisie elle parmi des centaines d’autres, il s’était accroché à cette femme comme à une bouée. Ta grand-mère avait pris ce pauvre gosse sous son aile, sans doute pour combler quelque peu l’absence de sa fille qu’elle avait cachée dans un bahut lorsque les SS étaient venus les arrêter. Ce gamin, c’était moi.

Anna K. ne retint plus ses larmes.
- Mon dieu ! Toi, Ulysse, mon vieil Ulysse ! Mais j’ai toujours cru…
- Quoi donc ?
- Je ne sais pas, au juste ! Que Pyrrhus t’avait recueilli plus tard. Il me disait toujours « il est comme mon fils » mais je n’avais jamais imaginé que votre rencontre remontait si loin ! Que toi aussi tu avais vécu cet enfer !
- Lorsque le camp fut libéré, il se mit à ma recherche. Il me retrouva au bout de quelques jours, errant seul au milieu des immondices et des cadavres. Les enfants étaient très rares à Buchenwald, n’étant d’aucune utilité dans ce camp de concentration spécialisé dans la destruction par le travail. La plupart n’y arrivaient pas vivants ou étaient exterminés dès leur arrivée. Les Américains étaient sur le point de me prendre en charge. Il s’est approché et a dit « c’est mon fils ». Ce jour-là je le suis devenu. Il ne m’a plus quitté, toute sa longue vie.
Anna K. essayait à grand peine de refouler ses larmes.
- Grand-mère a su que son mari était là dans le camp, si près d’elle ?
- Alors que le colonel impatient ordonnait à Pyrrhus figé d’épouvante de jouer, ton grand-père posa le Stradivarius et croisa les bras pour un suicidaire coup de bluff :
«Je ne jouerai désormais pour votre fille que tant que je saurai que cette femme et cet enfant, là, dehors, restent vivants et seront bien traités. »
La folle témérité de ton grand-père plut au colonel Pister. Il releva le défi. Nous eûmes, ta grand-mère et moi, régulièrement double ration et chaque jour, les SS nous conduisaient sous le célèbre "Chêne de Goethe". Cet arbre, qui d’ailleurs était un hêtre, était planté sur l’Ettersberg. Le poète aimait travailler et rêver à son ombre. C’est à cet emplacement que, le 5 mai 1937, le général SS Eicke décida d’implanter le futur camp de Buchenwald qui s’appela tout d’abord camp de concentration d’Ettersberg. Cet arbre existe encore aujourd’hui. Il n’est plus qu’un moignon squelettique et dérisoire qui adresse au ciel toute la souffrance dont il fut le témoin. Dans un millier d’années, il n’aura pas fini de s’en libérer ! Il était visible de la fenêtre et chaque jour, Pyrrhus pouvait vérifier que nous étions bien vivants. Ta grand-mère, ni moi avant la libération du camp, ne sûmes jamais pourquoi, jour après jour, des gardes nous conduisaient à cet emplacement où nous restions des heures immobiles, sans rien faire, mais en vie.
Le 24 août 1944…
- Excuse-moi ! Tu m’as confié il y a quelques minutes que Pyrrhus n’a appris l’existence de sa fille qu’en 1948 ! Trois ans après la fin de la guerre. Comment est-ce possible ? Quel drame est venu s’ajouter à toutes ces horreurs ?
Les yeux d’Ulysse se mouillèrent et un tremblement apparut dans sa voix.
- Dans ce wagon blindé qui nous emportait, je le sentais confusément, d’un enfer à un autre pire encore, j’ai vu mourir mes parents étouffés tels que des bêtes par des bêtes aussi misérables que nous. Je n’ai dû la vie qu’à ma petite taille : bien que piétiné, j’ai pu ramper vers un espace un peu moins suffocant. J’étais le seul enfant dans ce convoi. Dans la confusion de l’embarquement, mon père était parvenu à me cacher sous son manteau pour que nous ne soyions pas séparés. A l’arrivée au camp, j’ai tendu la main vers une femme qui l’a prise dans la sienne : la main de Sarah, qui ne me lâcha plus pendant plus de cinq mois. La seconde main qui me secourut, une éternité plus tard, fut celle de Pyrrhus déclarant à un officier américain être mon père. Comprends-moi Anna, ma fille, je n’ai pas pu…
- Tu n’as pas pu avouer à Pyrrhus que tu n’étais pas son fils !
- J’avais six ans ! J’étais seul au monde ! Il m’apparut si doux et me serra si fort ! C’était si bon cette tendresse, cet amour d’un père ! J’avais six ans, Anna !
Le triste sourire de compréhension émue d’Anna K. encouragea le vieil Ulysse à poursuivre.
- Nous avons erré de longs mois, d’un camp de réfugiés à l’autre. Pyrrhus, en meilleure santé que la plupart des rescapés, consacra tout son temps et toute son énergie à aider ses frères. Je ne sais pas dans combien de villes et villages nous avons séjourné, mais il n’a rejoint Vienne qu’en 1948. Sa maison avait été incendiée. Nous nous sommes installés dans quelque chambre d’hôtel. Il partait des journées entières, me laissant seul. Un soir, il revint avec une petite fille de mon âge. Il posa une main sur ma joue et me dit tendrement : « Je te présente ta sœur Sarah ! Deux enfants, c’est deux fois du bonheur ! »
- Pardonne-moi, vieil Ulysse, de t’avoir interrompu. Sans doute ne tenais-tu pas à me faire cette confidence.
- Elle me fait un bien immense !

De longues minutes suivirent, d’un silence paisible, où le dialogue ne fut plus que dans la communion des regards. Le caviar gris acier fondait sous les palais, la Kaspia blanche coulait en un feu délicieux.
Mais le voyage n’était pas achevé. Ulysse reprit la barre.
- Le 24 août 1944 donc, un premier bombardement de la RAF causa, outre de lourds dégâts dans des usines alentour et dans le camp lui-même, la mort de la femme et de la fille du Colonel Pister.
Le 25, Pyrrhus fut conduit comme chaque jour dans l’appartement des Pister très endommagé par le raid aérien. Il constata que sa femme était bien sous l’arbre de Goethe, mais seule. J’avais profité de la désorganisation provoquée par l’attaque anglaise pour disparaître. Les communistes allemands m’ont planqué dans un trou creusé sous le plancher d’un baraquement jusqu’à la libération du camp, le 11 avril 1945.
Pyrrhus s’inquiéta auprès de Pister :
« Où est l’enfant ?
Pour toute réponse, il ne reçut qu’un violent coup de cravache au visage et Pister désigna le Stradivarius :
- Sais-tu, chien de juif, ce que tu as devant les yeux ?
- Le plus beau violon du monde !
- Pas seulement ! Tu as devant les yeux l’âme de ma femme et le soleil de ma fille. L’une et l’autre ne réjouiront plus mon cœur. Je lève donc ma promesse. Regarde !
Il tendit sa cravache vers la fenêtre aux vitres éclatées.
Pyrrhus tourna son regard vers l’arbre de Goethe, au moment précis où son épouse tombait sous une rafale de pistolet-mitrailleur.
- Lorsque les Américains ou les Russes auront remporté cette guerre et t’auront libéré, tu pourras dire au monde que les cordes de tous les violons du monde se sont brisées à Buchenwald.»

Avant qu’Anna K. ne s’effondrât Ulysse s’était précipité pour la saisir dans ses bras et la serrer très fort. Il lui tendit un verre de vodka qu’elle avala cul sec.
- Pleure ma fille, pleure toutes les larmes de ton cœur !
Il se servit un verre, le but d’un trait et d’un grand geste théâtral le projeta au sol où il vola en milliers d’étoiles.
- Et maintenant, on va danser, j’appelle l’orchestre !
Il frappa dans ses mains.
- Non Ulysse, pas maintenant ! Dis-moi encore ! Qu’est devenu le Stradivarius de Pyrrhus ?
- Le sien, je te l’ai dit. Il a été détruit par une bande de nazillons fanatisés et hystériques pendant la Nuit de Cristal.
- L’autre, le dernier du grand Stradivari, le plus beau violon du monde ! C’est celui que je voyais chez Pyrrhus ?
- Non, celui que tu as connu a été offert à ton grand-père par Yehudi Menuhin. Le Maître, de dix ans son cadet, avait été un temps l’élève de Pyrrhus. Ils se sont retrouvés à l’occasion d’un des nombreux concerts qu’a donnés Yehudi Menuhin pour les détenus libérés. Menuhin a appris l’histoire de Pyrrhus, mais pas par Pyrrhus lui-même, qui ne s’est jamais confié qu’à moi. C’est moi qui lui ai raconté Buchenwald, Sarah, l’arbre de Goethe, le Stradivarius. Menuhin possédait deux violons du Maître de Crémone. Il en a offert un à ton grand-père pour l’inciter à rejouer un jour. En vain ! Tu as raison, l’arthrose est venue bien, bien plus tard ! Mais elle était déjà installée dans son cœur. Dansons, veux-tu ?
- Qu’est devenu le dernier violon de Pyrrhus, celui que j’ai connu ?
- Ce que ce monde est en train de devenir est un miracle, après les siècles que nous avons traversés, chacun plus barbare que le précédent. Mais vois-tu, le miracle le plus extraordinaire, n’est pas à mes yeux qu’on soit parvenu à se passer de l’automobile, qu’on ait appris à vivre en paix, qu’on ait créé le plein emploi, que les jeunes soient heureux de vivre parce qu’ils se sentent utiles et aimés, que les vieillards partent le cœur serein parce qu’ils ont transmis leur savoir et leur sagesse et leur mémoire. Le véritable miracle, la véritable révolution, c’est qu’on ait supprimé la valeur des objets d’art. Qu’on ait compris que la richesse n’est pas dans la possession d’un chef-d’œuvre, mais dans son usage et dans son partage. Le violon de ton grand-père vit quelque part dans cette ville. Je flâne souvent, le soir, dans la rue du Sans-Souci, je m’assois en terrasse d’un bistrot et je passe une partie de la nuit à écouter son timbre de cristal.
- Et le violon de Buchenwald ?
- On ne sait pas ! J’espère qu’il vit, quelque part, dans ce monde où la folie des hommes ne brise plus les cordes des violons.
- Fais-moi danser, mon vieil Ulysse ! »

Ils burent et dansèrent, dansèrent et burent encore, pleurant toute la nuit toutes les larmes de leurs corps dans les sanglots des violons.
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Gérard FEYFANT

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MessageSujet: Re: Roman : Le plus beau violon du monde   Sam 7 Avr 2007 - 12:10

Chapitre 8


Anna K. se remit à écrire, frénétiquement. L’histoire de Pyrrhus. Elle s’enferma trois mois durant, travaillant de toutes ses tripes vingt heures par jour. Elle n’entendait ni ne voyait François qui lui rendait visite chaque jour. Lorsqu’elle avait faim, si peu, si rarement, elle trouvait toujours au chaud quelque plat cuisiné qu’il lui avait apporté. Régulièrement aussi, dans son vase de cristal, un bouquet de roses bleues en boutons.

Au cours de ses recherches documentaires, une découverte la troubla. Les dernières paroles que Pister adressa à Pyrrhus s’inspiraient d’un poème que León Felipe, le poète espagnol n’écrivit que plusieurs années plus tard à tous les Juifs du monde, ses amis, ses frères.

C’est un endroit où on ne peut pas jouer du violon.
C’est un lieu où se brisent les cordes de tous
Les violons du monde.

Enigme ou coïncidence ? Ou les paroles du poète ne sont-elles qu’une musique qui naît sans cesse dans l’espace et le temps, et voyage à travers les hommes ?

Le jour où Anna K. considéra que son œuvre était achevée, à la seconde précise où l’imprimante restitua la dernière ligne de la dernière page, on sonna. Elle alla ouvrir.

La petite fille du Jardin des plantes se tenait dans l’embrasure de la porte. Anna K. s’effaça pour la laisser entrer.
« Comment sais-tu… ?
- C’est Papyrus qui m’envoie. Il a oublié son parapluie.
- … ?
Muette de stupéfaction, Anna K. décrocha machinalement le parapluie du perroquet et le tendit à l’enfant.
- Entre donc un instant. Parle-moi !
- Je ne peux pas m’attarder. Je dois rejoindre Papyrus. Il est de plus en plus vieux.
- Dis-moi au moins ton nom !
- Sarah !
Anna K. voulut la retenir, que continue l’histoire qu’elle devinait inachevée, soulever le dernier voile. Elle ne sut quoi lui dire, lui demanda simplement :
- Dis-moi Sarah, que voudras-tu faire plus tard ?
- Je serai écrivain.
- Et qu’écriras-tu ?
- Les histoires qui sont dans ta tête.
- Tu veux dire dans la tienne !
- Je dois m’en aller à présent.
La petite fille s’apprêtait à partir quand elle se retourna.
- Papyrus m’a chargé d’un message pour toi. Il m’a dit de te dire… Elle regarda Anna K. droit dans les yeux. Son regard était bleu et limpide comme le cristal. Elle s’appliqua du haut de ses cinq ans à prononcer le message de son grand-père :

« Le plus beau violon du monde, il est vivant ! »
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Jeevusk
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MessageSujet: Re: Roman : Le plus beau violon du monde   Sam 7 Avr 2007 - 14:12

Si les éditeurs avaient du talent (je parle des vrais, pas des rigolos qui aiment leur métier), on pourrait trouver les livres de Gérard au supermarché entre ceux Michael Crichton et de Stephen King. Heureusement (ben oui, Gérard, imagine un peu les impôts que tu paierais!), il faut faire partie d'un cercle d'affranchis, notamment de la Secte à Romane, pour pouvoir les lire. C'est vachement valorisant pour nous, lecteurs. Merci Gérard. Merci, Romane...
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Gérard FEYFANT

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MessageSujet: Re: Roman : Le plus beau violon du monde   Sam 7 Avr 2007 - 15:55

Jeevusk a écrit:
Si les éditeurs avaient du talent (je parle des vrais, pas des rigolos qui aiment leur métier), on pourrait trouver les livres de Gérard au supermarché entre ceux Michael Crichton et de Stephen King. Heureusement (ben oui, Gérard, imagine un peu les impôts que tu paierais!), il faut faire partie d'un cercle d'affranchis, notamment de la Secte à Romane, pour pouvoir les lire. C'est vachement valorisant pour nous, lecteurs. Merci Gérard. Merci, Romane...


Merci vach'ment !

Si tu connais un éditeur de talent, dis lui que je veux bien payer plus d'impôts !
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Romane
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MessageSujet: Re: Roman : Le plus beau violon du monde   Dim 8 Avr 2007 - 1:40

Je ne sais pas quoi dire, Gé, sinon que le plus beau violon du monde est dans ta tête...

Je me demande...
je voudrais savoir comment et pouquoi ?

*"*"*"*"*"*"*"*"*"*"*"*"*
"Bonjour, je suis Romane, alors je m'appelle Romane, c'est pour ça que mon pseudo c'est Romane."
http://romane.blog4ever.com/blog/index-86614.html
http://lessouffleursdereve.jimdo.com/
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lison

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MessageSujet: Re: Roman : Le plus beau violon du monde   Dim 8 Avr 2007 - 3:39

Tout simplement merci Gérard ! À quand ton livre ?
J'attends patiemment ce jour...
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sampang

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MessageSujet: Re: Roman : Le plus beau violon du monde   Sam 15 Déc 2007 - 2:40

merci, merci beaucoup !!!
chinois
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MessageSujet: Re: Roman : Le plus beau violon du monde   

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Roman : Le plus beau violon du monde
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