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 Traité relatif aux charmes[1], philtres, lacs, rets, machine

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Vic Taurugaux

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Date d'inscription : 27/03/2007

MessageSujet: Traité relatif aux charmes[1], philtres, lacs, rets, machine   Sam 28 Avr 2007 - 17:38

Traité relatif aux charmes[1], philtres, lacs, rets, machines et autres panneaux en usage dans les choses de l’Amour.
 
 
 
 
 
En ce printemps de grâce et d’espérance de l’an 1186, le fol mois de mai vit nicher quantités d’alouettes dont les amours aux bois méritent encore qu’à ce jour, un chapelain-troubadour vous enseigne la chanson de ce troublant miroir.
 
 
 
En ces temps révolus, nos épopées guerrières tissèrent belles légendes qui ornementent aujourd’hui mémoires et grimoires. Pareillement, nos beuveries paillardes boursouflent désormais, à l’envi, le boniment des jaseurs de balivernes. Or, durant toutes ces tueries, tous ces carnavals qui nous retournaient allègrement tripaille, et, malgré la providence de notre Sainte Mère l’Eglise qui veilla sur nos âmes, à nos corps défendant, nos cœurs furent à leur tour courtoisement épris.
 
Aussi, sur ce laborieux palimpseste où gisent comme feuilles mortes vains préceptes de l’amour, je couche ce soir en cet ultime roman une médecine édifiant votre Majesté et tout son royaume, sur les roueries et l’envoûtement dont je fus la proie. Piètre escrivain, mes doigts gourds ne peuvent former belles enluminures. Ma plume tremblante accroche moult aspérités, crachant inégalement son flux d’encre noire, alors que pour tout buvard, je ne dispose que d’un chiffon de soie. Dans la pénombre, une piteuse chandelle lorgne ma prunelle. J’ose pourtant entrevoir que cette écriture de griffon vous éclairera et permettra d’alléger le sort de tous ceux qui, comme moi un jour, s’enflammèrent pour leur mie.
 
En cet an de grâce et de vilenie, j’avais malencontreusement troqué mon fier destrier contre une de ces nouvelles machines qui, disait-on, vous donnaient plus de sûreté pour affermir votre lignage.
Cela se trouvait constitué d’un rameau de buis qui en assurait la poutre centrale. Des rainures y avaient été finement ciselées afin de dessiner l’exacte trajectoire des traits que l’on appelait alors communément «carreaux». A la différence de mon arc qui n’espérait que la puissance de mon bras, je bandais l’arbrier de cette «catapulte» au moyen d’un cric dont je tournais la roue et grâce également à un étrier dans lequel je passais le pied alors qu’un crochet situé à l’arrière de l’engin se prenait dans ma ceinture. La poulie et l’effort de ma cuisse tendaient ainsi la corde et tout ce mécanisme n’attendait plus qu’une légère pression de mon index sur la détente pour que ma flèche transperça la plus robuste des armures éloignée de plus de cent coudées. Celle-ci se trouvait pénétrée malgré ses modernes cubitières ainsi que les cottes de maille les plus resserrées. L’adversaire se trouvait pourfendu si bien que notre très Saint Père Innocent II s’en émut et en réserva l’unique usage pour contrecarrer les infidèles. En effet, de nombreux chrétiens s’entretuaient chaque jour, victimes de la perfidie de cette nouvelle arme. Dans son immense sagesse, un concile réuni à Latran, interdit à jamais nos joutes désormais trop dangereuses. Pour mieux nous détourner de ces combats fratricides, d’aucuns imaginèrent enrôler nombres de nos cavaliers pour une troisième croisade vers la Terre Sainte. Cette quête, disait-on, permettrait d’orienter dans une même direction, la bravoure de toutes nos lances vers la délivrance du Saint Sépulcre.
Ainsi détroussé de mon cheval par la fourberie de ce vil commerce, je ne savais comment reconquérir la fierté de mon rang car conséquemment j’y avais perdu mon nom: sans monture, je ne pouvais porter écu! Errer à pied par les chemins, lourdement lesté de cette «arbalète», instrument désormais obsolète, me fit ressembler au plus infâme des vilains. Aussi, ce soir-là, la vergogne, mais peut-être également la mélancolie qui suintait dans mes humeurs, dirigèrent-elles mes pas vers la sombre et antique forêt de Brocéliande. Espérais-je follement en ces lieux reculés, y redorer mon blason?
 
 
Remontant le cours de l’Histoire pour caresser cette chimère, je pénétrai dans le Val sans Retour!
En cet an de grâce et de désespérance, sous les lourdes frondaisons, comme une brume persistante, flottaient moult sortilèges. Les chênes disputaient aux charmes, aux sapins, aux bouleaux et aux hêtres les mystères de cet obscur fief. Chaque arbre y étant indifféremment vassal ou suzerain dans cet entrelacs de branchages où pour déployer à l’occident l’étendard de leurs feuillages, se croisaient les ramures comme autant de lances au plus fort d’un tournoi. Le vent agitait toute ces armées statufiées dans leurs arborescences faisant ouïr longues plaintes et résonner le martèlement lugubre des branches qui s’entrechoquaient dans cet ultime combat. Tous les oriflammes claquaient sinistrement le coucher du soleil et le retour de la nuit. Au-dessus de ces ténèbres, hérauts de ce champ de bataille, de tardifs rossignols chantaient le cheminement de celui qui s’y était imprudemment aventuré. Tendant leurs crapuleux traquenards, les fougères lui masquèrent le sentier qui serpentait dans la pénombre du sous-bois. Des hululements entonnèrent les complies. Blottis sous les racines, épiaient les korrigans. De l’arrière des troncs, ricanaient les sorcières.
Puis, tout cela changea tout à coup d’apparence au détour d’une clairière quand la lune se leva. Géants monstrueux, tout un carnage de rochers alignés gisait là d’un profond sommeil, la mousse les ayant parés de la blancheur du linceul. Dans ce clair, déguerpit la belette, interrompant de sa fuite le vacarme terrifiant de la gent ailée.
 
 
Du silence de cette nuit, jaillit le murmure d’un ruisseau. Celui-ci indiqua le chemin à mon oreille. Remontant la berge, je parvins bientôt à la fontaine. Elle m’attendait. Je posais sur le sol humide, mon lourd fardeau dont la sangle m’avait douloureusement lacéré l’épaule, et je m’accroupis pour boire à la source. Sa fraîcheur m’abreuva le corps y guérissant instantanément ma brûlure. Epuisé, je m’endormis.
Sans doute, de puissants onguents se distillaient dans mes tissus, car mieux que d’apaiser mes muscles endoloris, l’eau baigna à présent mon esprit. Le cristal de son clapotis s’installa dans ma tête où, faisant taire les croassements des corneilles, m’y firent souvenance le galop de mon fier alezan, le cliquetis de ses fers dans la hardiesse de nos combats. D’abord, entrait en lices Geoffroy: le plus chevaleresque d’entre nous. Il était l’espoir d’asseoir définitivement tous nos fiefs: grâce à lui, nos divisions n’écartèleraient plus jamais nos baronnies. Et moi son aîné à l’arrière, j’avais pris pour coutume de toujours attendre la dernière joute, celle que nos écuyers dénommaient: la Lance des Dames. C’était là mon tournoi. J’y éperonnai vaillamment le ventre de ma meilleure monture, une haquenée capricieuse que j’étais seul à pouvoir dompter. Champion, je caracolai avec ma pique solidement serrée sous mon aisselle et enrubannée par la vertu d’une écharpe de soie car ma Dame de Champagne m’admirait, pétillante de pureté sous les bannières des échafauds. Son coup de foudre me désarçonna. Combien de temps restai-je ainsi en pâmoison sur l’herbe mouillée? Un souffle chaud sur mon visage me fit comprendre qu’elle était là. J’étais parvenu dans son domaine, et elle m’avait élu vassal de son rêve. La blancheur de sa robe éclairait la futaie. Je restai allongé, immobile, sous le miroitement de tant de fébrilité. Sans doute, elle aussi, était-elle blessée ? Comment comprendre autrement qu’elle s’approcha si près de moi, sinon que pour quémander secours?  Preux chevalier, je me jurai de la défendre. J’entrouvris délicatement la visière de mon heaume et j’aperçus distinctement la blessure à son flanc. Ses naseaux frémirent. Ce fut le seul mouvement de recul qu’esquissa la farouche licorne. J’imaginai rafraîchir la plaie de celle qui était venue à moi avec autant de confiance, en trempant dans la fontaine de jouvence, le foulard de soie. Un chasseur félon avait transpercé son côté comme le légionnaire romain avait ouvert de sa lance, le cœur de notre seigneur Jésus-Christ.
 C’était ma Dame Licorne. Elle était l’emblème de ma suzeraine et ornait le blason de notre valeureuse maison. On racontait aux veillées que pour la capturer, nos ancêtres avaient usé d’un stratagème. Plutôt que d’utiliser la dague ou la flèche, ils avaient conduit une jeune vierge à l’endroit où l’animal demeurait. Puis, ils laissèrent la jeune fille seule, assise sur un siège, au milieu des bois. Dès que la licorne la vit, elle vint s’endormir en son giron. C’est ainsi qu’on pût s’emparer d’elle et la ramener en notre château.
 
Ces allégories ruisselèrent leurs charmes tout au long de la nuit comme les nombreux filets d’eau qui ensorcelaient mon sommeil. Dame Nature veilla ainsi sur moi, me berçant sous le couvert de la ramée.
 
 
Au matin, la magie s’étant dissipée, seule perla sur ma chemise, une goutte de rosée. Je m’éveillai. Les bouvreuils signalèrent à l’orient ma présence, et la forêt tout entière m’imita.
Mon cœur et mon corps se trouvaient parfaitement reposés. Un moulinet du bras m’enseigna la disparition de ma douleur à l’épaule. La brise se leva. Je chantonnai. La forêt fit de même. Une symphonie de chants d’oiseaux qui, chacun à sa façon, voulut donner l’aubade. Buissonnière, la mésange zinzinula le pinson qui déjà taquinait les piafs à l’insu des étourneaux. Un pic-vert ajouta son tambour. Ennuyeux et ridicule, le coucou cherchait à répliquer. Une risée coula cette mélodie dans les feuilles. S’échappèrent des taillis comme des répons, des gazouillis étranges qui bien que venant de l’au-delà, ne provoquaient nullement l’effroi m’ayant traîtreusement saisi à la faveur du crépuscule. Le bruit de l’eau, à moins que ce ne fussent les chuchotis de la fée Viviane, m’en avaient complètement lavé. A nouveau, je me sentis le cœur vaillant. J’attrapai lestement mon arme, décidé à repartir en sifflotant. Celle-ci chanta. Tout du moins, sa corde que je ne me souvenais pas avoir laissé tendue, sonna d’une musique inouïe. Je m’assis et curieux de cette alchimie, la pinçai plus fortement. Celle-ci vibra entre mes doigts émettant une nouvelle tonalité qui résonna à mon tympan. Il ne semblait pourtant n’y avoir là aucune sorcellerie. Le son se dénouait du lacet dans lequel il semblait pris, ricochait sur le manche de bois et comme une onde se déploie à la surface d’un lac, se propageait dans les alentours. J’essayai à nouveau, et chaque fois, l’évènement se reproduisit. Mieux, si à l’instant où vibrait le lien, j’y appuyais l’autre main plus ou moins fortement, alors l’harmonie s’en trouvait modulée. Ainsi, mon arme qui ne devait plus lancer de traits sous peine d’hérésie, projetait à présent comme de multiples dards sonores et je ne comprenais pas d’où provenait cet enchantement. Malgré cela, je décidai d’informer la cour de ma stupéfiante trouvaille.
 
            Au sortir de la forêt, la machine sonnait toujours, preuve qu’il n’y avait là aucun maléfice. Je grattai la corde de plus belle, lançant devant moi la ritournelle de ces nouvelles « flèches ». Des frères lais[2] qui défrichaient là les prometteuses terres de Fontevraud se retournaient sur mon passage, impressionnés par la noblesse que je venais de recouvrer grâce à la métamorphose de mon instrument. L’un d’eux, me confia son herminette et je sculptais le buis de l’appareil de telle sorte qu’une fois habilement creusé, le bois offrit une caisse de résonance. Maintenant, le son sortait clair et pur, son intensité variant en fonction de la pression de mon index et également, je vous en dois l’aveu aujourd’hui, de mon seul désir.
 
            J’allai par les villages distribuant ma nouvelle science à ceux qui ne connaissaient alors comme seules étoiles que le carillon de leur clocher. Ces sonnailles égrenaient les rythmes de nos campagnes, la monotonie des angélus asservissant les ouailles au tempo sacré des prières. Or pour nouveau chapelet, dorénavant je disposais sous le firmament de joyeux arpèges.
 
            J’allai par les pâtures et les bergères charmantes filant leurs quenouilles me regardaient passer. Je transportais toujours mon lourd fardeau sur mon épaule au moyen duquel j’épouvantai le babillage de ces jeunes arondes. L’une d’elle prit pitié de moi. Elle s’inquiéta de mes haillons et tout en me contraignant à me baigner dans son lavoir, me tricota un nouveau costume. Délivré de mon odeur et me sentant plus léger, pour la remercier, je lui fis entendre la nouveauté de mes sonorités. Fredonnant alors une pastourelle, elle me demanda, charmeuse et ingénue, pourquoi je ne possédais qu’une seule corde à mon arc.
            Grâce à sa lucidité, j’apportai de nouvelles modifications à mon appareil. Tout d’abord, je supprimai ma croix en pivotant la branche de l’arbrier sur celle de l’arbre central si bien que tout se retrouva sur un même axe. Je remplaçai l’étrier par un pied car je n’avais maintenant pour seul besoin que de poser mon instrument au sol, pour mieux pouvoir en jouer. Puis, par un savant stratagème, je réussis à tendre de façon parallèle, une seconde cordelette! Tout cela frottait maintenant sur la roue du cric et il suffisait que j’en tourne délicatement la manivelle pour provoquer une mélodie bien plus chantée et même contre-chantée par la puissance de ce deuxième ajout.. Enfin, pour apporter de la gaieté, je confectionnai un archet dont les crins pouvaient courir à loisir et bien lestement sur les deux cordes, transformant ainsi en un instant, au moyen de cette ficelle, ma vielle en viole.
             J’accordai ainsi de nombreuses fiançailles par le truchement de cette musique à danser et que je venais d’inventer. En cet an de grâce et de manigance, il était encore difficile de croiser les destinées des filles et des garçons autrement que par le détestable commerce des dots et des affaires de familles. Mon nouvel emploi de baladin consista à initier de savants pas de danse variant selon la mélopée de mes ballades afin de mieux tourner les cervelles. A mon bal, gentils damoiseaux apprirent à se conduire comme les tourtereaux dans la charmille: piétinements et pépiements servant dorénavant d’appeaux pour dénicher la gente dame oiselle.
 
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Vic Taurugaux

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MessageSujet: Re: Traité relatif aux charmes[1], philtres, lacs, rets, machine   Sam 28 Avr 2007 - 17:39

Toute cette industrie ne devait me détourner de mon chemin vers ma mie. Lassé de conter fleurette, je délaissai le guilledou aux ménestrels. Les paysages déroulaient sous mes pas l’échiquier de nos terres cultivées, de nos bosquets, de nos garennes et de nos landes. Le monastère et ses règles veillaient scrupuleusement à l’agencement discipliné de ces «cases» repoussant toujours plus loin, les confins de la forêt qui m’avait vu renaître. Echevelé, le joli mois de mai bouclait ses chèvrefeuilles. Le temps des cerises transmutait les chuintements des chouanneries de chats-huants en une cacophonie cocardière de merles moqueurs et les blés noirs déjà en herbe promettaient une floraison bien plus enrichissante que l’or des genêts. Or, comme une sombre volée de guilleris, de nouvelles frayeurs obscurcirent à nouveau mon ciel: notre belle seigneurie d’Anjou resterait-elle toujours inviolable? Les trésors de sa tradition ne risquaient-ils pas de se voir dispersés par les Sarrasins? Le spectre d’une prétendue félonie et le souvenir des viles famines ne reviendraient-ils pas nous hanter? Comme pour dissiper le maléfice de ces nuages, tel l’épervier, notre tour pointa sur l’horizon. Son donjon crénelé brandissant fièrement au ciel notre bannière me rassura, moi dont l’absence aurait pu flétrir sa défense. De joie, j’en retrouvai mon nom. Mon honneur me commandait de revenir faire la cour selon mon serment de féauté. Posant genou en terre, à mon suzerain je fis le récit de ma quête. Je lui enseignai combien, au plus profond de ma tourmente, notre Dame Licorne avait veillé sur moi. Je lui expliquai ma nouvelle machine:
-Sire, ce piège est comme ceux que l’on tend pour capturer les oiseaux. Il bascule habilement en pâmoison toute la gente féminine par le sortilège des sons étranges qu’il émet. Ainsi par la subtilité de ce subterfuge, votre Seigneurie pourra aisément conquérir toutes les dames. Cet instrument je le nomme trébuchet.
 
Mes chevaux m’attendaient à l’écurie. J’y flattai vigoureusement la croupe de ma fidèle jument et le tressaillement de ses naseaux témoigna de son plaisir à me savoir de retour. Mon écuyer initiait à peine l’harnachement quand tout à coup, en plein jour, la magie eut à nouveau raison de moi. Une force étrange m’attirait vers le haut de la tour. Je me défis de l’armure dont on venait de me recouvrir et mes pas se dirigèrent vers le donjon, aspirés sous le charme et la réminiscence de la mélodie. Mes jambes gravissaient les marches du monumental colimaçon qui menait à sa chambre. Je tournai sur moi-même dans la folie de toutes ses voltes. Le son cristallin de la source, le vent dans les futaies, le bruissement du feuillage, les trilles du rossignol, les bruits sourds des lances qui s’entrechoquent, la sérénade des grenouilles, les conciliabules des vieilles chouettes noctambules et les roucoulades osées des ramiers aux tourterelles dévalaient sur moi dans ce conduit de pierre où ce torrent chantait comme dans l’oreille d’une fée. J’avais fui l’Armorique mais la polyphonie de sa forêt m’ensorcelait à nouveau et me commandait de monter.
Sa porte était ouverte, et toutes ses suivantes étaient là. Sur le sol du donjon, des nuages de laine songeaient à leur prochain tissage. Toute cette matière de Bretagne moutonnait là-haut comme mémoire nébuleuse dans l’attente d’être cardée. De jeunes damoiselles aux chevelures couleur fleur-de-genêt, peignaient, teintaient et filaient quantités de fuseaux par l’artifice de leurs rouets. Leurs aînées aux prétentieuses coiffes, entrelaçaient toutes les nuances de ces coloris en une savante trame. S’enchevêtrait alors polychromie dans le chatoiement d’une tapisserie d’où me souriait, sévère, l’effigie de Dame Licorne. Face à la luxuriance de ce miroir, siégeait Marie de France. A ma vue, elle complexifia le sortilège en laissant choir au sol, un carreau de soie. Je me précipitai pour le ramasser et quand je fus à ses genoux, ma Reine bien-aimée se leva :
-Chevalier André, nous vous avons attendu!
 Ce trait me transperça le cœur. Une larme de mon sang perla la blancheur immaculée de ce mouchoir et que j’avais gardé à la main. Trébuchant aux oubliettes, oncques ne revis son regard: elle le détourna à jamais de ma personne. Onguent charitable distillant douce nostalgie, ses doigts caressèrent pour son prisonnier, la reprise de son lai[3] sur les cordes de sa harpe.
 
 Sous l’ardent soleil de cet été 1186 de grâce et d’ordalie, aux arènes de Paris, lors de la Lance des Dames et pour reconquérir les yeux de la belle Constance de Bretagne, trépassa notre valeureux Geoffroy Plantagenêt dans la fleur de ses 28 ans.
 
Cette cruelle symphonie pleure toujours sa triste mélancolie en cet hiver de l’an de grâce 2006 où pour en rompre à jamais le charme, je referme maintenant mon manuscrit. Tarissant l’amertume de mes remords, la pie-grièche m’y aura entièrement picoré la prunelle. Aujourd’hui que sonne enfin mon glas, elle porte à votre Majesté cette geste définitivement couchée! La fidèle dépouille de Votre chapelain trouvera l’éternel repos dans les plis de ce linceul de soie. Ephémère vassal, j’aimai  notre origine. Dieu fasse que Votre cœur de Lion chérisse à jamais cette Licorne ! Ainsi, cette romance à l’encre de noix enseignera-t-elle la prudence à Votre neveu Gautier si désireux de perpétrer son lignage dans les règles de la courtoisie mais ignare sans doute que, depuis ces époques révolues, une effroyable diablerie consiste toujours en ce que les Dames savent, mieux que nous, traiter de l’Amour.
  Explicit liber a sapientissimo Andrea regis Francie capellano compositus ad precum instantiam Gualterii nomine regis memorati nepotis.  
 
                                                          
  Deo gratias"[4]


[1] Charme: Contrairement au buis, arbre au bois tendre et feuilles persistantes vivant plus de 600 ans, le charme à bois dur et feuilles caduques, renouvelle sa parure à chaque printemps. Porte-plumes, depuis toujours, les oiseaux se veulent les chantres de cet éternel retour.
[2] Lai: Contrairement au chapelain qui est un clerc, un savant, un lettré,  le frère lai ou convers est un illettré, un ignorant, il ne comprend pas le « mystère de la forêt », il ne peut le déchiffrer.
[3] Lai: Il faut croire Marie de France quand elle déclare que ses lais sont une mise en forme de contes oraux, diffusés par les harpeurs bretons, qui sont peut-être armoricains, ce que tendent à prouver des noms comme Yonnec, Guildeluec, ou Laostic (rossignol), que la poétesse  a transcrits en respectant la tradition qui lui était parvenue.
                J-Ch. Payen, Littérature française, le Moyen Age.
 
[4] "Ici se termine le livre composé par le très sage André, chapelain du roi de France, pour répondre aux prières instantes de Gautier, illustre neveu de ce même roi."
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