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 En partance

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zoé sporadic
Jasmine calamardesque
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MessageSujet: En partance   Mar 29 Mai 2007 - 14:31

Passés les derniers faubourgs, la rame hoqueta sur l’aiguillage. A son bar, verres, canettes et tartines en un joyeux sursaut s’allèrent rencontrer. Les voyageurs, jusque là absorbés par leurs consommations, échangèrent qui un regard, qui un mot d’excuse, chacun rapatriant son bien. Elle nota tout de même au passage qu’il y avait matière à confusion, le choix du menu étant à l’identique. Sans doute ne fallait-il voir là qu’un trait de génération.
La nuit d’hiver, depuis longtemps tombée, et la vitesse de croisière qui aveuglaient les fenêtres secrétaient en ce lieu, pourtant bien impersonnel, une espèce d’athmosphère de cocon. Il en suintait une sensation délicieuse et paradoxale d’urgence et de sécurité tout à la fois. Irrésistiblement, les noms d’Omsk, Krasnoyarsk et Irkoutsk l’obsédaient telle une vieille litanie liée au bercement de la voiture.
Déjà elle allait replonger dans les réminiscences de son séjour, trop brusquement interrompu à son goût en raison des impératifs liés aux horaires de retour. Tout près d’elle la voix, à l’harmonie moelleuse et grave, s’enhardit sur une banalité de circonstance : - Vous rentrez sur Paris, ou bien habitez-vous X… ? – Ni l’un, ni l’autre, j’étais en week-end de formation… - De quelle région êtes-vous ? – Oh ! Difficile à dire, je n’ai pas vraiment de racines…
Bien sûr elle le sait, elle s’engage toujours trop vite dans des considérations personnelles. Vite, elle replonge le nez dans son verre. C’est que le regard est trop profond, trop attentif à son goût. Mais l’autre là ne semble pas découragé, bien au contraire, son siège a pivoté d’un quart de tour, il s’installe, va t-elle faire face ou éluder ? Un bavard ou un dragueur impénitent. Et puis quoi, que risque t-elle dans ce train ? Si le beau parleur l’assomme, elle pourra toujours se replier vers le compartiment ! Allons, ma fille, sois un peu moins sauvage pour une fois. Imperceptiblement, le tabouret l’entraîne, elle lui fait presque face maintenant. D’instinct sa main pioche une cigarette, sans même s’en excuser. Telle la seiche qui jette son encre, elle déploie son voile dérisoire, aucun des deux n’est dupe.
Mais tous les prétextes sont bons pour échapper à ces yeux là qui l’observent avec trop d’indulgence. L’épaule ronde est fort attirante, le nez parfait en ses proportions et son teint évoque la fraîcheur. Les cheveux ? Le poil est trop long pour les affaires… D’ailleurs maintenant il parle de musique, en professionnel, passe à d’autres rubriques avec la même aisance. En homme de l’art, il veille à maintenir un semblant de dialogue. Tend sa carte, dont elle se garde bien de lire l’intitulé, la fourrant dans sa poche. Pour plus tard. Quand sera calmée cette panique intérieure qui déjà l’avertit. Leurs yeux anticipent, ils sont déjà de connivence. – Vous reprendrez bien une bière ? – Non, merci, pour moi c’est suffisant.
Elle sent bien, dans son dos, l’évaluation réflexe tandis qu’il attend sa commande : les hauts tabourets de bar ne trompent pas. Sûr que ce numéro là n’en veut pas d’abord à sa tête ! – J’ai une chambre à Paris… Ben, voyons ! – Et moi une correspondance à prendre, et l’on m’attendra au terminus… Elle n’en jurerait pas, mais dans ses yeux il lui semble avoir vu se refléter l’ombre fugace d’un regret agacé. Soit il est bon public, soit il fait l’âne, en tous cas il est beau joueur. Il renoue imperturbable le fil interrompu et se remet à tisser pour elle la plus fine batiste qu’on lui ait jamais offerte. N’y manque ni la confiance dont témoignent certaines confidences, en anglais le mot n’est-il pas le même ? Ni une saine curiosité mâtinée de ce beau sourire taquin .
Hélas, cela ne pouvait durer éternellement. Déjà la correspondance se profilait. On se promit de se téléphoner. Vite il fallut retrouver chacun son bagage un moment oublié. Lorsqu’elle mit le pied sur le quai, il avait disparu, comme évaporé. Le trajet avait été bien court, avait-elle ou non rêvé ? A cette heure très avancée un sale petit vent glacial soufflait sur les quais qui irritait les oreilles, en hâte elle gagna la gare suivante…
Là, elle s’emmitoufla, serra bien haut sur ses joues le col de son manteau. A perte de vue s’étiraient devant le boggie les traces sombres laissées par un traîneau qui la précédait sur la steppe blanche de sa peur.
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Romane
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MessageSujet: Re: En partance   Mar 29 Mai 2007 - 15:07

J'ai tout avalé, là, comme ça, comme si j'y étais. Et j'ai adoré !!
Les intentions, le rythme, le propos, tout !
Et la chute !

*"*"*"*"*"*"*"*"*"*"*"*"*
"Bonjour, je suis Romane, alors je m'appelle Romane, c'est pour ça que mon pseudo c'est Romane."
http://romane.blog4ever.com/blog/index-86614.html
http://lessouffleursdereve.jimdo.com/
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Jeevusk
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MessageSujet: Re: En partance   Lun 11 Juin 2007 - 20:42

Décidément, j'aime bien le style de Zoé, élégant et sautillant du coq à l'ane. Un coq ou un ane dans une scène de drague, normal. Et la distance timide et maladroite de la dame, normale aussi. On s'y croirait...
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le Veilleur

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MessageSujet: Re: En partance   Mar 12 Juin 2007 - 19:13

Il me semble que Zoé pourrait aller plus loin que ces petits textes. Je la sens apte à développer un sujet et à approfondir la psychologie de ses personnages.
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zoé sporadic
Jasmine calamardesque
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MessageSujet: Re: En partance   Mar 12 Juin 2007 - 20:51

chinois:chinois chinois
Voui, faudrait, lorsque la zoé cessera d'être sporadique...
Mais merci à vous, ça motive, à défaut d'étirer ce fichu temps dont la réalité dément les sentiments d'élasticité... en ce moment, il se contracte inexorablement !
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Alf
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MessageSujet: Re: En partance   Ven 19 Oct 2007 - 9:54

C’était donc « LÀ » !

3028… Une nacellogare comme une autre… Lundredi… .Quelque part, ailleurs... 48ème soleil du mois… Couloir 1. Celui du nord. Juimai
Virgilelle attendait.

« L’amour est passé près de vous…
Un soir, dans la rue, n’importe où
Mais vous n’avez pas su le voir en chemin,
L’amour est un, Dieu si malin… »


Toujours cette antienne des temps anciens, inlassablement, martelait ses rêves…
Ô combien de sabliers, combien !...

« Choisissez votre nacelle pour la destination de vos rêves » lui rappelait l’affiche qu’elle connaissait bien.
Elle n’en était pas à son premier voyage, Virgilelle !
Elle avait déjà emprunté toutes les nacelles. Elle en avait passé des sabliers et des sabliers dans ces couloirs et ce hall d’attente.
Attente de quoi ?
Nulle part, jamais, ne serait-ce qu’un moment, elle n’avait trouvé l’amour…

Aujourd’hui, Lundredi 48 juimai de l’an 3028 elle allait tenter le tout pour le tout. Dernier voyage, dernière chance. Pour NULEPAR.
« Ce sera ma dernière destination. »
C’était d’ailleurs la seule qui restait à atteindre. Ses dernières vacances de professeur de géographie moderne.
Virgilelle attendait en feuilletant machinalement, pour la énième fois, le dépliant déplié sur les girons de son jean, un de ces vieux pantalons revenu à la mode de ce siècle.
AYEUR, JAMÉ, TOUGEOUR, UNMOMAN, TOUZAZIMUT, elle avait tout vu, tout parcouru, tout connu … » Tout, enfin, presque… »


« … Prenez bien garde une autre fois :
Ne soyez pas si maladroit
Sachez le comprendre et le garder toujours,
Si vous voyez passer l’amour… »


Virgilui attendait.

Couloir 10. Celui du sud … Et cette chanson, qui hantait ses sens !
Ô, il ne savait pas, le dénommé Brassens, ce vieux poète des siècles d’antan, bien avant l’avant, combien de sabliers ! Combien…
Il avait le choix, Virgilui. Il pouvait rêver tous azimuts. Trouver l’amour qu’il attendait … Peut-être, enfin… Qui sait ? C’est toujours ce qu’il se disait.

« Un nouvel AYEUR vous attend ».

L’affiche l’intriguait encore, même quelques semaines après le vendrimanche où il avait enfin décidé de partir à l’aventure. C’était une fin de semaine de nouveau retraité de l’enseignement de l’Histoire moderne, que Virgilui avait « tuée » à voyager en rêve, en regardant décoller les nacelles. Il s’était décidé pour Ayeur. Il aimait la nouveauté. Et peut-être que…


« Les passagers sont priés de se présenter au compostage dans quatre sabliers trois-quarts ».

Le haut-parleur résonna comme le coup de semonce d’une grande bouche ouverte. C’était celle du long couloir menant au grand hall d’embarquement. Virgilelle, prise tout à coup de fébrilité, tâta ses poches une à une. La dernière fut la bonne : celle que l’on dit « revolver », c’est ce qu’elle avait récemment appris dans un livre d’Histoire ancienne.
Elle avait bien cru avoir perdu ce sacré billet et ne pouvoir entreprendre son dernier voyage. Ouf, il était là, soigneusement plié, sur sa fesse droite. Elle le déplia une dernière fois, pour vérifier :

ALLER SIMPLE. Destination : NULEPAR
Départ : Lundredi 48 juimai 3028
834ème sablier précis. Nacelle 74
Compostage : File 113


Elle connaissait bien les embarquements immédiats, mais le long couloir menant à l’immense hall l’angoissait toujours au moment du départ.
Tous les guichets étaient maintenant fermés. Le sablier de la vente des billets était dépassé. Plus de retour en arrière possible. Tous les voyageurs devaient se retrouver dans le hall.
Le couloir était vide, ce qui augmentait le léger malaise de Virgilelle. Et s’ils étaient déjà en partance ?... Elle allait presser le pas comme à l’accoutumée. Une petite musique avertissait les voyageurs à l’écoulement de chaque sablier. Il restait à Virgilelle, en fait, largement le temps d’arriver jusqu’au hall, de contempler, comme elle aimait le faire, les voyageurs dans leur file pour nacelle. Mais elle avait, comme chaque fois, le même pincement au cœur au moment de partir.


Virgilui sursauta.

D’où venait donc cette voix, pas très amène, il faut le dire ?
Il saisit son billet dans une main après qu’il eut vérifié les renseignements. C’est qu’il ne voulait pas se perdre, là-bas, dans le grand hall duquel il n’était jamais parti !... Et si des fois ?...

ALLER ET RETOUR. Destination : AYEUR
Départ : Lundredi 48 juimai 3028
834ème sablier précis. Nacelle 73
Compostage : File 114


Il s’engouffra sans hésiter, mais avec une petite appréhension néanmoins, dans la bouche sud du long couloir.

« C’est quoi cette musique ? se demanda-t-il. « Ah, oui, j’oubliais, le sablier ! Purée, les grains coulent vite !»

Virgilui pressa le pas, ne sachant plus très bien combien de grains justement il lui restait avant le fameux embarquement.


Le tintamarre des files ajouta encore au plaisir impatient de Virgilelle.

Musique.

Elle regarda son sablioscope : « J’ai le temps de flâner un peu, se dit-elle... bon, voyons... file 114... là bas ! »
Elle se parlait comme s’il s’agissait de son premier voyage. Des portillons étaient fermés par leur barrières rayées rouge et banc. Seules possédaient leur cube allumé, les destinations de ce 48 juimai de 3028.

File 28 : TOUZAZIMUT (Dernier voyage historico-collectif de juimai)

On y embarquait pour la mer, la montagne ou la campagne. Il y avait même un itinéraire spécial et une charter-nacelle pour les tours du monde. Virgilelle se souvint de la montagne de fer au cœur des ruines de Lutécéparis, vestige d’une ancienne tour, paraît-il, qui se serait écroulée lors du cataclysme de 2314, de celle de Pisa-bella, dont on ne voyait plus que le sommet et où étaient organisés toutes les quatre révolutions de Platurne, le championnat interplanétaire de plongeon et celle que l’on appelle encore de Londres. Virgilelle en garde le souvenir présent et amusé : un gros cadran avec des sortes de balanciers, planté là, dans le sable de la dune. Les livres d’Histoire ancienne que l’on distribue dans la nacelle, disent que les gens qui y vivaient s’en servaient pour mesurer le temps.
Il n’y avait qu’un seul passager. Il portait une boite de bois sous le bras droite, un pinceau et une palette dans la main gauche.

File 99 : JAMÉ.

Avant d’opter pour Nulepar, Virgilelle avait hésité. Elle aurait bien revu Jamé, malgré son prix un peu trop élevé pour sa bourse d’enseignante en géographie moderne. Finalement, la raison l’avait emporté, pour une fois. Et puis elle s’était dit que sa nacelle en traverserait une bonne partie ? Ce sera toujours ça de Jamais...
Une dame élégante y attendait. Un homme aussi élégant qu’elle, vint la rejoindre devant le portillon. Il portait un chapeau bizarre, du genre des couvre-chefs à la mode au XXVIIIème siècle. Personne n’y faisait attention. La dame essayait de calmer son compagnon de route, une petite créature verte, charmante de minois, et dont ce qui ressemblait à une ancienne laisse, qui avait dû lui coûter une fortune, pendait jusqu’aux souliers en peau de jupitérien de son mari « oui, c’est sans doute son mari », pensa-t-elle »
Le monsieur au chapeau 28ème caressa le museau verdâtre et sourit à la dame. Il se regardaient amoureusement. Virgilelle pensa derechef…

File 110 : TOUGEOUR.

« Toujours le même engouement, se dit Virgilelle, en souriant. Tougeour avait toujours eu beaucoup de succès. C’était le traditionnel voyage de noces. Aujourd’hui aussi des couples attendaient de pouvoir pénétrer dans le couloir aux murs tout blancs. Certaines épousées avaient gardé leurs tenues toujours dentelées et blanches. Deux amoureux s’y embrassaient goulûment sans faire attention aux autres. Virgilelle pensa…

File 112 : UNMOMAN.

C’était le trajet le plus court. « Combien de fois m’y suis-je promenée, se rememora-t-elle, dommage que là-bas les habitants soient toujours pressés et que les sabliers y sont réglés à moitié-temps. Jamais un grain à perdre ! »
Le seul passager au départ regardait sans arrêt son sablioscope. Virgilelle, en pensant, lui promettait un bref mais beau voyage... Et peut-être, qui sait, un moment…

Suivaient les files pour les planètes. Elle les avait toutes visitées. Le voyage ne durait que quelques sabliers et le prix était abordable. Seules les files pour Mernus et pour la Lune étaient éclairées.
Un vieux monsieur et sa compagne, apparemment plus jeune que lui, « beaucoup plus jeune que lui », balançant amoureusement leur main dans leur main, se chuchotaient leurs mots à l’oreille en souriant. « Étaient-ils déjà au bout de leur voyage ? » Virgilelle pensa…
« La lune, songea-t-elle, il y a encore des passagers que la lune intéresse ! J’y suis allée quatre-vingt mille fois, j’y ai tout vu : la Tranquillité, la Sérénité, les Crises, les Pluies...Ça en fait des lunes ! Il n’y a plus que les rêveurs qui font le voyage et pourtant, je n’y ai jamais trouvé mon Pierrot ! ».
Les cinq partants devaient être des habitués, car ils avaient leur provision de stylos et de parchemins... Il faut bien que rêve se passe !... C’est bien ce qu’elle fit, Virgilelle, rêver…

Dans la file pour Mernus, une troupe de joyeux drilles attendait bruyamment que le portillon s’ouvrît. Des filles en jean, comme elle, mais avec quelques trous, des garçons aux tee-shirts bariolés. Les uns s’enlaçaient, les autres s’embrassaient, d’autres se regardaient dans les yeux. Virgilelle pensa…
Le haut-parleur annonça leur départ et ils disparurent en chœur, dans le couloir aux murs rosâtres, en se frottant les mains et les cœurs, visiblement fébriles de partir,.
Virgilelle sourit… et repensa…

File 113 : NULEPAR

Virgilelle fut surprise par l’agitation qui régnait devant le couloir aux murs noirs. Il n’y avait pas trop de monde, contrairement à ce qu’elle craignait, mais les voyageurs gesticulaient. Il ne restait plus que quelques sabliers pour le départ. Combien, elle ne savait pas au juste. Mais elle était là ! C’était le principal en somme. Elle tâta sa poche revolver. Il était aussi là, le fameux dernier billet !

- C’est bien ma veine, lui dit Paul un des voyageurs, d’une certain âge et qui avait rebroussé chemin, Nulepar ne part pas. Il faut attendre l’autre marsadi ou vendrimanche. Ça dépend du numéro du billet. Mais rien n’est moins sûr. Sait-on jamais. Il paraît que là-bas, poursuivit l’homme d’un ton mi-coléreux mi-narquois, les aiguilleuses, piquées au vif, manifestent vivement et tous azimuts ! »…

Virgilelle glissa la main droite sur sa fesse gauche et montra son billet à son interlocuteur.

- Vous c’est pair. Donc c’est pour le marsadi.

Trois mots majuscules, qu’elle n’avait pas remarqués dans sa précipitation, griffonnés à la hâte, barraient le panneau d’entrée du couloir 113 : « DÉPART NULEPAR ANNULÉ ».
Virgilelle, dépitée, rempocha son billet. Elle irait à la tour de contrôle pour l’enregistrer au marsadi…
Sa dernière chance était encore une fois passée… Elle pensa…

"Choisissez votre nacelle pour la destination de vos rêves… Tu parles", murmura-t-elle.

« …L’amour est un, Dieu si malin… »… Avait-elle envie de pleurer ?...

Machinalement elle tourna son regard embué vers la dernière file du jour, celle des voyageurs en partance pour AYEUR.

À la dernière place de la file, un homme venait d’arriver presque en courant, vu sa respiration en saccades.
Tempes grises, sportivement vêtu, mais « bien mis tout de même », comme on disait autrefois. Virgilelle ne porta pas d’emblée une attention particulière à ce voyageur du dernier sablier, qui hésita un instant sous le 114ème cube au néon phosphorescent.
Il déchiffonna son billet pour vérifier encore une fois. « Un voyageur pour Ayeur comme un autre, en quelque sorte, peut-être un prof de Géo de l’U.A.M. qui sait ? »
Virgilelle connaissait bien Ayeur pour y être allé faire plusieurs stages, justement lorsqu’elle était étudiante en géographie à l’U.A.M., l’Université des Autres Mondes. On y enseigne encore aujourd’hui, en 3028, l’ailleurs et comment se sont formées les planètes que les nacelles en partance visitent. Ce souvenir apaisa quelque peu sa déception.

L’homme aperçut Virgilelle. Il esquissa un sourire timide. Il semblait hésiter en regardant les sabliers du gousset de son gilet à franges.
Virgilelle jeta instinctivement un coup d’œil sur son sablio. Il restait encore quelques grains à couler avant le non départ vers Nulepar. Elle avait donc tout le temps…
Elle osa faire un pas vers la file 114.
L’homme la regardait maintenant, comme étonné. « Est-ce mon nouveau jean ? » pensa-t-elle, en tâtant sa poche revolver, et la boule de billet devenu inutile.

Virgilui ne quittait pas les yeux bruns de Virgilelle de la profondeur insondable de son regard, brun également. Il sentait monter en lui, en un seul moment, un émoi jamais ressenti, une incompressible attirance née d’ailleurs, un élan venu de nulle part… Pourra-t-il parler, avec ce nœud dans la gorge, cette suave douleur dans la poitrine ?

Du tréfonds de Virgilelle apparut comme un soleil levant de juimai, vivifiant, doux, irrésistiblement chaud. Son ventre se rétractait, son cou se gonflait, ses cuisses étaient parcourues d’un frémissement surprenant, sa respiration suivait les battements des cils de cet homme, là, figé sous le cube de néon et qui faisait plus que la regarder, bien plus, qui lui donnait son âme…
Elle ne pensa plus, elle était comme ailleurs au bord d’une planète inconnue. Pourra-t-elle parler dans cet état incroyablement sensuel ?

Virgilelle et Virgilui sans un mot, les yeux dans les yeux, s’avancèrent l’un vers l’autre…
Le billet pour Ayeur tomba. La main qui le tenait effleura celle de Virgilelle. « Contact céleste et planétaire », pensèrent-ils en chœur et en silence.
Leurs doigts muets s’emmêlèrent…

Ainsi commença le premier départ pour lui vers le véritable ailleurs et le dernier voyage pour elle, vers le réel nulle part.

Coup favorable du sort de Mernus.
Coup de foudre de Jupicure.
Un regard.
Il ne suffisait que d’un regard…

Au bord de nulle part, ils ont trouvé leur LÀ ! À l’unisson, ils ont pris, Virgilui et Virgilelle, la nacelle d’ici, celle qui ne s’en va pas.

L’amour est éternel dit-on, de sabliers en sabliers, de juimais en juimais, de lundredis en lundredis depuis des siècles…

« Sachez le comprendre et le garder toujours
Si vous voyez passer l’amour »…



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