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 Roman : Le vent des Lumières [EN COURS]

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Lilylalibelle

Lilylalibelle

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MessageSujet: Roman : Le vent des Lumières [EN COURS]   Roman : Le vent des Lumières [EN COURS] EmptyMar 27 Nov 2007 - 0:46

Un petit début de mon pavé historique... Juste pour que vous me donniez votre avis (j'en ai écris les bons 2/3 et j'ai peur que ça soit... trop long !)...


Première époque :
L'héritière des philosophes - 1777

1
Une rafale de vent s'engouffra dans les jupes de la jeune fille qui débouchait de la rue du Pré-Botté. Le pont, juste devant elle, encombré de chariots et de passants, enjambait la Vilaine vers le Parlement de Bretagne, dont la silhouette s'imposait sur un fond de ciel où le vent poussait dans le même sens une escadre de nuages lumineux. Deux heures de l'après-midi sonnaient au beffroi.
La jeune fille retint son chapeau d'une main pour le soustraire à l'emprise du vent. Elle marchait à petits pas pressés, en soulevant légèrement sa robe de sortie pour ne pas la souiller dans les flaques. Elle regardait fréquemment derrière elle d'un air inquiet, comme pour vérifier qu'on ne la suivait pas, puis elle disparut dans l’échoppe d'un libraire.
La boutique de M. Duclos regorgeait d'écrits de toutes sortes, y compris ceux que l'on se passait sous le manteau et que le libraire ne présentait qu'aux habitués. Les rayons fort garnis croulaient sous le poids des ouvrages, et certains, faute de place, restaient dans des caisses de bois. L'odeur de papier imprimé régnait dans ce petit temple dévolu au texte dont le propriétaire se faisait volontiers l'humble prêcheur.
M. Duclos l'accueillit comme on reçoit les clientes importantes, tout en se permettant de la gronder un peu.
« Vous avez encore échappé à la surveillance des nonnes, mademoiselle Eléonore, sermonna-t-il avec un bon sourire. J'espère que vous êtes prudente, je ne me pardonnerais pas qu'il vous arrive quelque chose…
- Ne vous inquiétez pas, monsieur Duclos, répondit la jeune fille gentiment. Je fais très attention… Chez les Chaulanges, on est audacieux mais pas téméraires. »
Sec et ridé, M. Duclos avait passé sa vie sur les escabeaux de son échoppe. Et à se jucher ainsi pour atteindre les rayons les plus hauts, il ne s'était pas voûté comme les hommes de son âge. Derrière ses bésicles, le vieil homme n'avait pas son pareil pour deviner les attentes de ses acheteurs. Il connaissait bien maintenant Eléonore et sa soif de savoir que les enseignements des religieuses des Grandes Ursulines ne satisfaisaient pas.
Eléonore, à la différence de sa sœur Sophie qui l'avait précédée au couvent, n'avait jamais réussi à s'habituer à la discipline de l'institution. Au fur et à mesure que le temps passait, Eléonore regrettait de plus en plus le château cossu de Port-Louis où elle était née. Elle y avait passé la plus grande partie de son enfance, sous la férule bienveillante du baron de Chaulanges, son père. Abonné à l'Encyclopédie de MM. Diderot et d'Alembert, il faisait partie de cette noblesse doucement anticonformiste qui changeait avec les "Lumières".
Très tôt, elle avait ainsi appris à monter à cheval et à manier les armes, suivant son père à la chasse et à la pêche. Cependant, sa mère avait un jour décidé qu'il était temps pour elle de suivre une éducation de jeune fille et l'avait envoyée chez les Grandes Ursulines de Rennes. Mais Eléonore avait trop goûté à la liberté, et en empruntant les livres de la bibliothèque de son père à l'insu de tous, elle s'était forgée cet esprit farouche et indépendant qui désespérait les nonnes depuis trois ans.
Elle ne faisait rien comme les autres jeunes filles : elle ne s'intéressait ni à la mode, ni à la danse et encore moins à la dévotion. De tous les enseignements que le couvent dispensait, elle ne montrait de l'intérêt que pour l'écriture, les mathématiques, la géographie et la théologie, rudiments intellectuels qu'un professeur du collège des garçons venait leur inculquer chaque matin. Elle maniait la rhétorique comme aucune autre, mais elle avait des parfois des réflexions étranges, à la limite du blasphème.
M. Duclos tendit à Eléonore un ouvrage imprimé sur un papier de belle qualité, d'un auteur anonyme, qui s'intitulait Lettres Persanes. Elle le feuilleta rapidement sous l'œil du libraire.
« Je vous le conseille, dit-il gravement. Je sais que vous n'êtes point de mœurs austères. »
Eléonore se mit à rire.
« Est-ce donc là un livre défendu? demanda-t-elle, déjà alléchée.
- Certes non. Mais ce livre est en fait de M. de Montesquieu. Il y a là-dedans une critique des mœurs assez piquante, et une histoire de sérail plutôt licencieuse... Cela dit, c'est un ouvrage de jeunesse peu subversif. Je vous montrerai plus tard d'autres œuvres plus monumentales de cet auteur. »
Il ajouta encore deux ouvrages de Bayle et de Fontenelle qu'Eléonore glissa dans son aumônière comme un vrai trésor. Son père disait souvent qu'il fallait savoir prendre des risques lorsqu'on le jugeait utile.
Au diable les interdictions des nonnes !
Une forme noire glissa dans le jardin et longea silencieusement l'enceinte du couvent. Une fois rentrée, Eléonore rejeta la capuche de sa longue cape et se dirigea vers le bâtiment principal.
Une agitation inhabituelle régnait dans les couloirs de l'institution. Eléonore se faufila dans la galerie qui menait à sa chambre et vit que sa porte était ouverte.
« Oh oh ! pensa-t-elle. Il semblerait que mon escapade ne soit pas passée inaperçue… »
D'un mouvement, elle se cacha dans un renfoncement de mur et sortit les livres de son aumônière pour les dissimuler comme d'habitude sous ses jupes. Puis elle se dirigea vers sa chambre en arborant un grand sourire candide, qui se figea à l'instant où Eléonore reconnut la Mère supérieure, postée devant sa table de travail.
« Mademoiselle de Chaulanges ! gronda la supérieure d'une voix doucereuse. Pouvez-vous m'expliquer d'où vous venez ?
- Je... Je déambulais dans le cloître, ma Mère, répondit Eléonore d'un air innocent.
- Ne me prenez pas pour une imbécile, mademoiselle ! gronda la nonne. Le cloître est pavé et vos souliers sont crottés, ainsi que le bas de votre robe… Vous étiez encore en ville, n'est-ce pas ? »
Eléonore soutint bravement le regard inquisiteur de la directrice et acquiesça lentement. Mère Sainte-Odile leva les yeux au ciel en passant sa main sur son front. Depuis qu'elle se trouvait au couvent, cette jeune fille n'avait cessé de lui donner du fil à retordre.
« Ce n'est pas la première fois que vous outrepassez délibérément les règles qui régissent cet établissement, ma fille, reprit la supérieure d'une voix ferme. Vous dépassez les bornes! Votre insolence et votre liberté d'esprit ont une influence désastreuse sur vos compagnes et la réputation de cette institution… Je ne peux pas tolérer plus longtemps une telle conduite, et je me vois par conséquent contrainte de vous renvoyer. Par égards pour votre rang et en souvenir de votre sœur qui était une pensionnaire exemplaire, j'épargnerai à votre famille la honte d'un renvoi public... En attendant votre départ, vous serez en pénitence dans votre chambre et vous n'en sortirez pas. Vous dînerez et souperez ici, une sœur accompagnera le moindre de vos mouvements hors de cette pièce. C'est compris ? »
Eléonore dut se faire violence pour ne pas remercier la supérieure. Elle n'avait retenu qu'une chose : elle allait quitter cette affreuse prison et rentrer chez elle! Une immense bouffée de joie gonfla sa poitrine et elle baissa la tête en signe de soumission, mais c'était pour mieux dissimuler son sourire.

Cloîtrée dans sa cellule monacale, à l'abri des regards inquisiteurs des sœurs, Eléonore découvrit, à la lecture des Lettres Persanes, que bien plus qu'une satire des mœurs, l'auteur se livrait à une critique habile du gouvernement en place, sous couvert d'être la réaction de surprise de deux étrangers en voyage. Milles usages qu'elle trouvait habituels lui parurent tout à coup ridicules et sans fondements. M. de Montesquieu ne respectait ni le roi ni le pape et entonnait un hymne à la raison humaine contre la théologie et la mystique.
Bousculée dans ses croyances, Eléonore ne pouvait cependant s'empêcher d'admettre la justesse des arguments avancés. Elle trouva dans l'histoire des Troglodytes, incluse dans les lettres, un enseignement politique qui l'intéressa au plus haut point. Plus loin, le philosophe faisait une distinction troublante entre monarchie et despotisme...
Histoire de sérail, les Lettres Persanes ? Ce n'était ni plus ni moins qu'une attaque hardie contre la monarchie. Mais ce qui intriguait le plus Eléonore était la critique de la théologie. Dans son sillage, elle lut les théories de Bayle et de M. de Fontenelle qui expliquaient la croyance au surnaturel par la simple ignorance : les premiers hommes, ne comprenant pas les phénomènes naturels, les avaient attribués à des divinités supérieures. Et à travers les mythes païens était visé le christianisme...
Fébrile, Eléonore reposa le livre et réfléchit. Pourquoi les nonnes leur enseignaient-elles tant de fausses vérités ? Pourquoi des croyances injustifiées gardaient-elles leur légitimité aux yeux de l'Église ? Face aux erreurs de la scolastique, au respect aveugle de la tradition et aux miracles, on opposait maintenant les conclusions de la science expérimentale. Si M. de Fontenelle prétendait dégager des superstitions la religion, n'était-ce pas mettre en doute tout le christianisme depuis la Sainte Bible ?
Avide de savoir, Eléonore étudia les écrits des philosophes. Elle voulait approfondir, en apprendre plus, se prit à penser liberté, politique, droit, des choses qu'il n'était pas sain de penser lorsque l'on était une jeune fille de bonne famille de seize ans.
Enfin, au début de 1778, lorsque Eléonore grimpa dans le carrosse qui devait la ramener chez elle, ce ne fut pas sans soulagement pour les nonnes. Mère Sainte-Odile regarda la voiture s'éloigner et songea qu'Eléonore ne se contenterait pas d'une vie perdue au fond de la Bretagne. Sa fermeté n'avait pas eu de prises sur elle et elle avait renoncé à mouler son caractère indépendant dans le carcan de l'institution. La mère supérieure soupira ; elle n'ignorait rien des lectures subversives de la jeune fille mais n'avait rien dit, car elle avait vite compris que son intelligence et sa force d'esprit la mèneraient très loin.


Dernière édition par Lilylalibelle le Sam 2 Jan 2010 - 18:34, édité 1 fois
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MessageSujet: Re: Roman : Le vent des Lumières [EN COURS]   Roman : Le vent des Lumières [EN COURS] EmptyMer 28 Nov 2007 - 0:26

Eléonore détaillait le paysage, reconnut bientôt le bocage particulier du pays. Malgré l'inconfort de la lourde berline de voyage secouée par les cahots de la route, la jeune fille était ivre de joie à l'idée de rentrer chez elle, d'une de ces joies simples, inexplicables, qui oppressent et mettent les larmes aux yeux. Elle passait la tête au travers de la fenêtre, les cheveux au vent, et savourait l'odeur des champs puis ce parfum légèrement iodé qui pressentait la mer. Elle avait hâte de revoir tous ceux qu'elle n'avait pas revus depuis quatre ans : ses parents, sa nourrice, sa sœur aînée Sophie et aussi Mathieu, son ami d'enfance.
Le cocher proposa à Eléonore de s'arrêter pour la nuit dans une auberge à l'approche d'Auray. Elle faillit lui demander de pousser dès maintenant jusqu'à Lorient, mais elle réalisa qu'elle avait très faim et que les chevaux avaient besoin de repos.
L'auberge, située dans une petite cour propre au bord de la route, était grande et de bel aspect, bordée par une écurie et des granges sous lesquelles dormaient des tas immenses de bottes de foin. Le cocher enjoignit Eléonore de rentrer au plus vite, car le froid tombait ; il s'occuperait des malles et des chevaux. Elle entra dans la grande salle en enlevant ses gants de peau et jeta un regard circulaire pour trouver une table libre. L'aubergiste, bedonnant mais l'air sympathique, impressionné par cette dame qui devait être riche et influente, se précipita vers elle en s'inclinant.
« Madame désire souper ? »
Eléonore, surprise par cette déférence à laquelle elle n'était pas habituée, n'en fit rien paraître.
« Oui. Pouvez-vous mettre une chambre à ma disposition?
- Bien sûr. Par ici, à cette table, madame sera très à l'aise...
- Très bien. Vous signifierez à mon cocher qu'il pourra me rejoindre pour se restaurer. »
L'aubergiste acquiesça et repartit vers les cuisines. Eléonore dénoua les lacets de son chapeau de paille incrusté de linon tendre. Elle portait une robe de même tissu, un peu défraîchie, mais c'était la seule qui assortissait un chapeau. Cherchant un endroit pour le poser, elle s'aperçut qu'à la table voisine de la sienne, un homme la regardait. La jeune fille baissa les yeux, un peu gênée ; elle n'était pas habituée à ces regards de mâles sur elle. Celui-ci était accompagné d'autres gentilshommes qui semblaient beaucoup aimer la boisson de l'aubergiste et faisaient du bruit en conséquence.
Eléonore, bientôt servie, fut rejointe par le cocher qui lui parla un peu du domaine de Port-Louis. Le baron possédait toujours son haras et élevait les plus beaux chevaux de la région. Sa sœur aînée Sophie s'était mariée avec un seigneur de Perros-Guirec et résidait là-bas depuis un an.
On entra dans Lorient à la fin de la matinée suivante. Eléonore reconnut avec plaisir le parc aux allées gravillonnées bordées de haies qui protégeaient les pelouses d'un vert flamboyant, parsemées de parterres de fleurs.
Sur le perron de pierre du château Renaissance, le baron et sa femme attendaient Eléonore qui descendit du carrosse pour aller se jeter dans les bras de ses parents.
« Eh bien, ma fille ! s'exclama le baron en riant. Est-ce donc ainsi que les nonnes vous ont appris à saluer ?
- Pardonnez-moi... Je suis si heureuse d'être de retour !
- Vous êtes magnifique ! apprécia la baronne, satisfaite.
- Merci, mère. Avez-vous fait prévenir Mathieu de mon retour ? »
Victoria de Chaulanges fronça les sourcils d’un air hautain et regarda son époux d’un air cassant.
« Il n’est nul besoin, lâcha-t-elle. Ce bon à rien est aux écuries... Votre père l’a pris comme palefrenier l’hiver dernier. J’espère que vous aurez la bonne idée de cesser d’entretenir des liens d’amitié avec un valet, dorénavant. »
Eléonore dévisagea sa mère, devinant, au ton, que la baronne n’avait pas cessé de mépriser le jeune homme.
La jeune fille retrouva Élodie, sa nourrice, promue femme de chambre particulière. Vive, franche, rousse comme un renard, elle demeurait au service des Chaulanges depuis son plus jeune âge et s'entendait à merveille avec Eléonore, malgré ses vingt ans de plus. La jeune fille poussa une exclamation de joie en entrant à la suite de la soubrette dans sa chambre, refaite à neuf pour recevoir une parfaite femme du monde. Eléonore toucha le bois précieux du secrétaire qui fermait à clé, la porcelaine fine de l'aiguière et se mira dans l'élégante psyché où elle pouvait se voir de la tête aux pieds. La jeune fille ouvrit une des grandes fenêtres qui donnait sur la cour, et poussa un soupir de soulagement en apprenant qu'il n'y aurait pas d'invités le soir.
« Madame préfère attendre demain, afin que mademoiselle ne soit pas trop fatiguée... Mademoiselle n'a pas tout vu ! »
La femme de chambre ouvrit la garde robe et Eléonore comprit que sa mère avait fait faire de nouvelles robes. Il y avait cinq toilettes neuves, dont une de réception, merveille de satin rose feu et rouge rebrodé sur le décolleté. Eléonore découvrit aussi un costume d'équitation vert mousse, presque noir, avec la longue jupe d'amazone et les bottines de cuir. La baronne avait ajouté plusieurs corsages et jupes assorties, du linge de nuit en batiste, des gants, foulards et de merveilleux petits chapeaux de toutes formes et couleurs.
Eléonore, après avoir essayé toutes les toilettes, pour que la couturière puisse les ajuster, s'accouda à la fenêtre en chantonnant. Elle entendit Elodie parler mais elle ne l'écoutait plus, intriguée par un cavalier qu'elle ne connaissait pas qui venait d'arriver en trombe dans un nuage de poussière sous ses fenêtres.
Du moins, elle croyait ne pas le connaître, car cette lueur malicieuse dans le regard avait pour elle un air de déjà vu. Grand, bâti comme un Hercule, il portait de vieux vêtements manifestement d'emprunt, trop petits pour lui. Le jeune cavalier, âgé d'une vingtaine d'années, descendit de cheval et leva de grands yeux noirs incandescents, avant d'ôter son chapeau crasseux dans un grand salut de cour ostensiblement pompeux. Le tout avec un grand sourire audacieux qui mit Eléonore sur la voie.
« Mathieu ! murmura-t-elle, la main sur la bouche. Il n'y a que lui pour faire le courtisan à ma fenêtre tout crotté de cette façon... »
Elle lui rendit son sourire, le cœur battant, cependant troublée par l'apparition de son ami. Le souvenir du grand parc de Port-Louis qu'ils avaient investi de leurs jeux ressurgit en elle et elle se rendit compte qu'il lui tardait de redécouvrir le vaste domaine. D'un bond, elle saisit son mantelet, et se dirigea vers l'écurie.
Lorsque Eléonore entra dans l'écurie, Mathieu avait disparu. Elle flatta l'encolure de la jument noire espagnole qu'elle avait coutume de prendre et se mit en quête d'une selle et d'une couverture.
“ Est-ce quelque chose comme ceci que vous cherchez ? ”
Eléonore se retourna et se trouva face à Mathieu qui portait la lourde selle de cuir brun en souriant ; il avait peine à la reconnaître, lui aussi. Elle le remercia d'une petite voix et lui demanda s'il voulait l'accompagner. Mathieu ne répondit pas, jeta la couverture et la selle sur le dos de la jument et attacha les sangles. Eléonore le regardait faire, silencieuse. Elle ne parvenait pas à retrouver son ami sous cette enveloppe de colosse.
Lorsque la jument fut harnachée, Mathieu regarda Eléonore et elle soutint bravement son regard. Les souvenirs passèrent entre eux, les promenades dans le grand parc, les plongeons dans l'eau froide de l'Atlantique et les gâteaux de la mère Rigourdin... Un même élan les jeta dans les bras l'un de l'autre.
“ Tu me manquais tant à Rennes, Mathieu!
- Toi aussi... Tout était vide ici, sans toi. ”
Mathieu harnacha un autre cheval et suivit Eléonore à travers la forêt, saluant au passage les paysans qui travaillaient. Elle chevauchait toujours avec aisance, nullement embarrassée par sa robe claire. Elle avait toujours eu des habitudes de garçon. Mathieu sourit pensivement ; elle n'avait pas changé.
Ils redécouvrirent chaque arbre, chaque grotte où ils avaient joué, chaque ruisseau où ils avaient pataugé. L'air sentait le bonheur et circulait à travers les grands arbres de la forêt prospère. Le soleil perçait à peine la voûte feuillue, mais l'on percevait sa chaleur mordante sur la peau, qui devenait gifle quand ils traversaient une clairière.
Bientôt, ils débouchèrent sur la plage festonnée de rochers. La mer ! Quatre ans qu'Eléonore se languissait de la mer. Neptune lançait toujours ses chevaux verts et bleus à la conquête du sable fin, et leur crinière blanche scintillait sous le soleil. Là-bas, vers Port-Louis, la cavalerie marine prenait d'assaut la forteresse rocheuse dans une gerbe d'écume. Les goélands et les mouettes, bizarrement posés à la surface de l'eau, montaient, descendaient, remontaient au rythme des vagues. A quelques milles de l'île de Groix, la mer semblait plus calme, rêveuse sous la caresse du soleil qui la parait amoureusement de joyaux sans prix. Dressée sur ses étriers, Eléonore respirait l'air iodé à pleins poumons, ce parfum inimitable d'embruns. Au galop, ils parcoururent la plage dans les vagues. Revivifiée par l'air pur, Eléonore avait l'impression de renaître. Comment avait-elle pu vivre aussi longtemps loin de l'Océan ?
La jeune fille s'arrêta auprès d'un rocher et descendit de cheval avec un soupir. Mathieu la regardait, fasciné. Non, décidément elle n'avait pas changé, toujours avide de grand air et de liberté, mais elle ne se doutait pas de son charme ni de sa beauté. La petite sauvageonne qui l'avait quitté quatre ans plus tôt s'était métamorphosée en jeune fille troublante. Elle s'assit sur le sable et se mit à rire.
"Arrête de me regarder comme ça ! s'exclama-t-elle en lui tendant la main. Ai-je donc changé à ce point ?"
Mathieu mit pied à terre, sans répondre tout de suite. Il resta un moment à la dévisager, debout devant elle, avant de finir par s'asseoir à ses côtés.
"Tu ne te rends pas compte, Eléonore, murmura-t-il enfin sans la regarder. Tu es devenue une vraie femme...
- Mais je suis toujours la même, protesta la jeune fille en posant sa main sur la sienne.
- Je n'en doute pas."
Ses yeux noirs brillaient d'une douceur tendre qu'elle ne lui connaissait pas. Comme si elle l'intimidait. Eléonore mesura alors ce que recouvrait sa condition de femme, objet de désir. Elle expérimentait pour la première fois ce pouvoir du sexe faible, sans parvenir à le maîtriser. Or, elle détestait tout particulièrement lorsque quelque chose lui échappait ainsi. Elle sentait aussi intimement que son amitié d'antan avec Mathieu n'aurait plus jamais la même résonance, non seulement à leurs yeux, mais aussi aux yeux des autres.
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MessageSujet: Re: Roman : Le vent des Lumières [EN COURS]   Roman : Le vent des Lumières [EN COURS] EmptyMer 28 Nov 2007 - 0:29

(deux morceaux pour le prix d'un ! c'est santa ! )

Au petit matin, une chaude fourrure contre sa joue réveilla Eléonore.
"Tiens, tu es toujours là, toi ? murmura la jeune fille en prodiguant quelques caresses à la petite chatte noire adoptée il y a longtemps, malgré les réticences de sa mère à cause de sa couleur funeste. Quel temps fait-il dehors ? Tu ne réponds pas ? Je vois, il faut que j'aille constater moi-même..."
Eléonore s'étira en se levant pour aller ouvrir elle-même sa fenêtre, retrouvant un geste d'autrefois. Elle ferma les yeux pour recueillir sur son visage la douceur du soleil matinal et huma l'air avec délices.
Ce matin-là, Mathieu salua Eléonore appuyée sur le chambranle de sa fenêtre, un sourire complice sur les lèvres. Le baron de Chaulanges, passionné par les pur-sangs arabes, possédait la plus belle écurie de la région et Mathieu se faisait un plaisir de lui prêter main forte. C'était d'ailleurs une des rares choses qu'il faisait sérieusement et pour laquelle il pouvait se lever très tôt. Élodie gratta à la porte, posa le plateau du déjeuner sur la table et poussa un petit cri.
“ Grands Dieux ! Ne restez pas à vous donner en spectacle à la fenêtre dans cette tenue ! ”
Eléonore s'aperçut alors qu'elle avait oublié d'enfiler sa robe de chambre par-dessus sa chemise.
“ Je n'ai pas l'habitude, dit-elle pour s'excuser en se mettant à rire, prise d’une gaieté folle. Au couvent, il n'y avait point d'hommes pour nous apprendre la pudeur... Et à vrai dire, j'ai agi machinalement...
- Oui, vous êtes dans la lune, comme autrefois, conclut la servante en éclatant de rire. Bon, cela dit, l'honneur est sauf, ce n'est que Mathieu..."
Eléonore rougit malgré elle et picora quelques mignardises sur le plateau du petit déjeuner pensivement.
"Je n'ai pas très faim... Est-ce toujours la vieille Florie qui opère aux fourneaux ? demanda la jeune fille.
- Oui. Madame lui a adjoint deux mitrons et une aide, Ermengarde. Elle remplacera Florie lorsqu'elle nous quittera. ”
Eléonore se servit une tasse de café, puis hésita sur le tabouret de sa coiffeuse ornée de dentelles, ne sachant comment se vêtir. A Rennes, la plupart du temps, il fallait mettre l'affreuse robe noire en coton qui constituait l'uniforme des pensionnaires. Elle se décida enfin pour la toilette de taffetas vert mousse qui mettait en valeur ses yeux et ses cheveux clairs et qui la protégerait des frimas d'un mois de février capricieux. Elle descendit dans la "toilette", petite pièce au nord emplie d'un unique et immense meuble en bois de rose où sa mère se faisait coiffer.
“ Bonjour, Eléonore. Cette robe vous va à merveille. Les autres sont-elles à votre goût ? J'ai signifié à la couturière de faire diligence pour qu'elles soient prêtes aujourd'hui.
- Elles sont superbes. Je vous remercie, mère.
- Il est normal que vous ayez désormais une garde-robe digne de votre rang... et de votre beauté. Suivez- moi sur la terrasse. ”
Bien que dépassant la quarantaine et mère de cinq enfants, Victoria de Chaulanges était une très belle femme, mince et blonde, au maintien altier et aux manières distinguées. Sa vertu et son esprit faisaient d'elle une des femmes les plus visitées de la ville.
Eléonore se demandait comment elle pouvait dire de sa fille qu'elle était belle. Elle n'avait de sa mère que sa grâce de reine ; la couleur de ses cheveux oscillait entre le blond et le roux mordoré, selon les saisons, et elle préférait les cacher en les relevant sur la nuque, elle n'avait pas son teint blanc de porcelaine et perdait des heures à se poudrer le nez et de plus, elle se désolait d'être si petite. Comment pouvait-on la trouver belle ?
La jeune fille conta son séjour à sa mère qui constata avec satisfaction qu'elle était devenue une parfaite jeune fille. Elle ne fit aucune allusion aux raisons de son retour prématuré au château et Eléonore soupçonna son père d'avoir maquillé la vérité en lui lisant la lettre de la Mère supérieure. Soumise dès son plus jeune âge aux principes rigides d'une famille pieuse et conservatrice, la baronne de Chaulanges ne comprenait ni ne partageait les lectures de son mari et son goût pour le progrès. Vincent avait renoncé depuis longtemps à initier son épouse aux idées nouvelles, se rabattant sur ses enfants, notamment Eléonore.
“ Nous avions beaucoup de choses à apprendre, mais je suis déçue… J'aurai aimé approfondir les sciences et apprendre les rouages de l'économie et du commerce. J'aurai pu ainsi faire construire des bateaux et m'en aller sur la mer...
- Faire du commerce ? Qu'est-ce donc que ces sornettes ? Vous avez l'esprit bien étrange, s'exclama Mme de Chaulanges. Dois-je vous rappeler que l'exercice du commerce est un acte de dérogeance qui vous priverait des privilèges qui vous sont dus ? ”
Eléonore sourit. Sa mère n'avait pas changé. Elle n'osait imaginer sa réaction si elle apprenait que sa fille lisait les ouvrages des philosophes. Déjà, on avait reproché à la reine Marie-Antoinette de trop s'occuper des relations entre l'Autriche et la Prusse, en oubliant que la souveraine réagissait simplement de façon patriotique. Une femme, faire de la politique ? Et on renvoyait poliment la reine porter son enfant dans ses appartements.
“ Il me serait agréable que vous commenciez à vous inquiéter de votre avenir, reprit la baronne. Je veux dire par là qu'il serait temps de songer à vous marier...
- Déjà ?! s'exclama la jeune fille qui commençait seulement à savourer sa liberté toute neuve. Mais pourquoi faire ?
- Voilà une question bien oiseuse. Une jeune fille de votre rang se marie. Vous êtes arrivée à l'âge où votre avenir se décide. Et je peux me flatter d'avoir une fille qui dispose de toutes les qualités requises pour faire une parfaite épouse.
- Mais je ne veux pas me marier ! protesta Eléonore.
- Allons, ne faites pas l'enfant, sermonna Mme de Chaulanges sévèrement. Pourquoi pensez-vous que l'on vous aie sortie du couvent ? ”
Eléonore ne répondit pas et resta bouche bée, stupéfaite.
“ Le vicomte Charles-François de Miremont vous a demandé en mariage, reprit la baronne plus doucement.
- Il ne me connaît pas ! Et je ne l'ai jamais vu !
- Votre père le connaît. Le vicomte a tout ce qu'une femme peut espérer : une bonne santé, une belle fortune et un titre... ”
Eléonore comprit que son avis importait peu, voire pas du tout. Elle bouda sa mère pour se réfugier dans un bosquet du parc. Ainsi, on avait décidé de tout son avenir sans rien lui demander?
“ Ah, mais ça ne se passera pas comme ça ! J'ai mon mot à dire, moi aussi ! ”
Le cheval blanc de Mathieu interrompit le cours de ses pensées en s'arrêtant devant elle.
“ Viens, j'ai quelque chose à te montrer... ”
Il lui tendit la main pour aider Eléonore à se hisser sur la selle dans son dos et mit son cheval au trot. Dans une minuscule clairière, il désigna une petite hutte en bois qui abritait un terrier.
“ C'est une renarde qui vient de mettre bas, expliqua-t-il.
- Oh ! Ils sont adorables... ”
Eléonore sauta vivement à terre avant qu'il n'ait pu réagir. Tout en attachant le cheval à une branche basse, Mathieu la regardait, attendri. Poser sa main sur sa nuque, l'embrasser là, dans l'herbe fraîche... Mais qu'est-ce qui lui prenait ? Depuis qu'il l'avait revue, le jeune homme n’arrêtait pas de penser à elle.
"Eléonore..."
Elle releva la tête brusquement, surprise par le ton inhabituel de sa voix. La gorge de Mathieu se sécha d'un seul coup. Il prit sa joue dans sa main, se pencha vers elle, le regard brillant, éperdu, et cueillit sa bouche au hasard.
Eléonore eut un mouvement de recul, de surprise plus que de refus, avant de s'abandonner dans les bras de Mathieu, des étoiles plein la tête.

Élodie trouva Eléonore dans un état semi rêveur vers les six heures. Elle devait monter afin de se parer pour la réception que le baron de Chaulanges donnait en l'honneur de sa fille. L'enthousiasme d'Eléonore s'atténua lorsqu'elle songea qu'elle y trouverait sûrement pléthore de jeunes hommes riches, bien titrés, et célibataires. Ennuyeux à souhait, comme le pensait les deux persans de M. de Montesquieu.
“ Élodie ! Serre mon corset un peu plus fort... ”
La soubrette défit les lacets et tira en bougonnant.
“ Mademoiselle va finir par étouffer dans ce carcan...
- Tu n'as qu'à envoyer au diable l'inventeur de cette machine de torture... Pour l'instant, j'ai envie de tourner la tête aux garçons ! ”
Élodie sourit de bon cœur, gagnée par la vivacité d'Eléonore. Lorsque la robe fut ajustée sur la jeune fille, le résultat était troublant : sa taille paraissait encore plus fine grâce à la jupe mauve qui s'évasait en plis souples à partir du corsage en pointe. Le décolleté plus qu'avantageux découvrait entièrement ses épaules et sa nuque juste soulignée par deux rangs de perles. Élodie releva les lourds cheveux d'or bruni en un sage chignon d'où s'échappait une boucle ondulée qui coulait le long du cou.
Eléonore se regarda dans la psyché et fit la moue. Non, ce n'était pas ce qu'elle espérait. Elle se remémora la silhouette aérienne de Joséphine de Fleurville, au couvent, belle dans la plus simple des toilettes. Mais décidément, Eléonore ne lui ressemblerait jamais. D'abord, il lui manquait au moins dix bons centimètres et puis elle avait l'air trop sage, même avec ce décolleté audacieux. Boudeuse, elle s'assit sur le divan, au moment où l'on frappait à la porte de l'antichambre. Élodie était partie.
“ Qui est-ce ?
- Robin des Bois ! répondit une voix. Ma Belle Marianne est-elle prête ?
- Tout de suite ! ”
Elle prit sa bourse de satin pervenche et ouvrit la porte. Mathieu resta saisi en la voyant.
“ Mon Dieu... Tu es magnifique ! ”
Le visage d'Eléonore s'orna d'un large sourire. Elle ne devait pas être si mal, finalement ! Joséphine de Fleurville n'avait qu'à bien se tenir !
L'apparition de la jeune fille souleva un murmure de louanges. On se pressait déjà autour d'elle pour faire sa connaissance, on l'invitait à danser, on lui fit toute sorte de compliments et elle les supportait tous, en mourant d'envie de les renvoyer.
Alors que l'on s'apprêtait à souper, Mme de Chaulanges la conduisit à l'autre bout de la salle , où se tenait son père qui devisait avec un homme assez grand, de dos.
“ Monsieur le vicomte ! appela la baronne. Permettez-moi de vous présenter ma fille Eléonore. Le vicomte Charles-François de Miremont... ”
Eléonore plongea docilement dans une révérence de cour, alors que le vicomte lui tendait la main pour la relever. La jeune fille redoutait de savoir à quoi il ressemblait.
“ Je suis charmé de faire votre connaissance, mademoiselle, dit-il d'une voix bien timbrée. Souffrirez-vous ma compagnie quelques instants ? ”
Eléonore releva la tête et découvrit un homme bien proportionné, plutôt bien fait, élégant et raffiné. Le charme indéniable qui s'émanait de lui venait des yeux gris expressifs. Elle esquissa un sourire et posa sa main sur le bras que le vicomte lui proposait. La baronne les regarda s'éloigner avec plein d'espoir.
Le vicomte entama une conversation courtoise avec Eléonore qui se rassurait peu à peu. Mais bientôt, elle ne l'écouta plus. Elle voulait danser et il l'ennuyait. Au premier prétexte, elle prit congé de Miremont afin de rejoindre Mathieu pour un quadrille.
“ Elle semble préférer la compagnie de Mathieu à celle du vicomte, glissa la baronne à son mari d'un air dépité.
- C'est normal, ils sont inséparables depuis leur enfance, répliqua Vincent de Chaulanges. Ne faudrait-il pas lui laisser un peu de temps ?
- Le vicomte de Miremont n'a pas le temps...
- Certes, mais Eléonore est encore jeune. Et vous n'arriverez pas à lui faire épouser un homme contre son gré. Elle est têtue.
- Oui, tout comme vous. ”
Vincent de Chaulanges sourit machinalement. Il était assez fier de ce qu'elle était devenue. Il avait constaté avec satisfaction qu'elle ne s'était pas transformée, comme beaucoup de jeunes filles, en une dinde sotte et bavarde. Elle parlait avec esprit, savait soutenir avec intelligence une conversation sérieuse et n'avait pas oublié l'essentiel des idées humanistes qu’il lui avait transmises. En vérité, il n'avait pas très envie de gâcher son Eléonore dans le domaine perdu de Miremont.
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MessageSujet: Re: Roman : Le vent des Lumières [EN COURS]   Roman : Le vent des Lumières [EN COURS] EmptyMer 5 Déc 2007 - 22:58

Bon ayé, j'ai récupéré la connexion lk
J'abreuve les assoifés de mots de la suite des aventures d'Eléonore...
Bonne lecture !!

******************
2

Sophie arriva avec son mari quelques semaines après le retour d'Eléonore à Port-Louis. Cette dernière fut surprise en revoyant sa sœur, de trois ans son aînée. Eléonore avait toujours jalousé et admiré en silence Sophie, alors qu'elle jouissait de privilèges dont Eléonore, trop petite, ne bénéficiait pas. Sophie pouvait ainsi porter des gants et des chapeaux, aller aux réceptions données par ses amies, alors que sa sœur, trop jeune, pouvait tout juste assister à celles de sa mère. De plus, Eléonore avait toujours trouvé Sophie plus jolie et plus élégante qu'elle.
Était-ce le mariage ou l'air de Perros-Guirrec ? Sophie, en tout cas, lui paraissait finalement très commune. En fait, elle n'était plus auréolée de la jalousie admirative qu'elle lui portait étant jeune, alors qu'elle devait susciter le même sentiment chez d'autres fillettes plus jeune qu'elles.
Le mari de Sophie l'intimidait par son imposante stature et sa voix de tonnerre. Sa sœur semblait s'ennuyer mortellement dans son château, et cela ne fit qu'aviver la rancœur d'Eléonore envers sa mère qui voulait absolument la marier.
Eléonore piqua des talons pour engager sa jument sur la grande allée du parc. Elle aperçut Sophie qui lisait seule sous un chêne et se dirigea vers elle pour la saluer.
“ Je vous cherchais, justement, ce matin, s'exclama cette dernière avec un beau sourire. Où étiez-vous donc?
- Je me promenais, répondit Eléonore en dénouant les rubans de son chapeau. Je suis allée voir comment était la mer...
- N'avez-vous pas peur d'aller si loin seule? s'inquiéta Sophie.
- Loin ? Enfin, Sophie, la mer est tout près ! s'exclama Eléonore en riant. Il n'y a aucun danger. Voulez-vous m'accompagner demain matin?
- Oh non, je n'y tiens pas... Vous savez que je n'aime pas monter à cheval... ”
Eléonore sourit devant la moue significative de sa sœur et ordonna à son cheval de poursuivre sa route d'un claquement de langue.
Dans la cour du haras, close par des barrières de bois brut, Vincent l'aida à mettre pied à terre. Il était vêtu très humblement de drap brun rebrodé qu'il portait sur une chemise de linon fin. Ses bottes crottées mais en cuir de Cordoue claquaient sur la terre battue de l'écurie. Vincent n'aimait pas s'embarrasser de falbalas lorsqu'il s'occupait de ses chevaux. A coté de lui, dans son ensemble de cheval vert mousse, pourtant simple, Eléonore semblait être une reine.
“ Alors, jusqu'où est allée ma belle amazone cette fois ? ”
Eléonore lui décrivit longuement son parcours en ôtant ses gants pour bouchonner son cheval, comme elle en avait l'habitude autrefois. Vincent l'écoutait avec attention et sourit lorsqu'elle lui raconta son entrevue avec Sophie.
“ N'y prenez garde, fit-il avec un air complice. Sophie est le portrait fidèle de sa mère. Je n'ai jamais réussi à la sortir de ses ouvrages et de ses lectures... Vous, vous me ressemblez et je préfère de loin votre caractère au sien...
- Ce n'est que le fruit de vos enseignements, observa Eléonore.
- Sans doute. Je craignais que votre séjour ne vous fasse oublier tout ce que je vous avais appris, comme l'espérait Victoria. Elle trouve votre tempérament quelque peu masculin... et de ce fait, inconvenant. Pour ma part, je trouve qu'au contraire, cela ajoute à votre charme. ”
Flattée, Eléonore sourit. Son propre père la trouvait donc charmante ?
“ Cependant... la lettre de la Mère supérieure m'a appris que vous n'aviez pas été très sage au couvent, gronda-t-il avec indulgence. Elle disait que vous n'en faisiez qu'à votre tête…
- Oh, j'ai fait en sorte de ne pas faillir à ma réputation ! rétorqua Eléonore avec malice. J'ai cru mourir d'ennui ! Je déteste qu'on me dise ce que je dois faire comme à une petite fille… Qu'a dit d'autre Mère Sainte-Odile ?
- Que vous étiez plus intelligente que la moyenne, que vous refusiez toute sorte de commandement et que vous détestiez tout ce que les autres jeunes filles adoraient... Mais rassurez-vous, je n'ai pas lu tout cela à votre mère. Elle en serait morte de honte ! ”
Il riait de bon coeur et Eléonore pouffa à son tour. La complicité qui régnait entre eux ne s'était pas éteinte.
“ Elle a également dit qu'elle plaignait l'homme qui serait votre époux, reprit Vincent, en remarquant qu'Eléonore se rembrunissait. Et je crois qu'elle a raison !
- Je ne suis point prête à m'enchaîner tout de suite, interrompit Eléonore avec verve. Je ne veux pas devenir comme Sophie... ”
Vincent parut surpris. Comment une femme pouvait-elle renoncer au mariage ? Comment comptait-elle vivre ?
“ Sans doute me marierai-je un jour, concéda la jeune fille. Mais pas maintenant. Je ne suis pas prête.
- Et que comptiez-vous donc faire, en attendant, ma farouche ? ”
Eléonore hésita avant de répondre. L'opinion de son père comptait beaucoup pour elle. Inflexible mais tolérant et compréhensif, Vincent, avare de ses compliments, ne s'exprimait jamais explicitement, même si Eléonore le devinait toujours.
“ Je voudrais voyager, dit-elle enfin en levant vers lui ses yeux clairs. J'aimerais m'embarquer sur un navire, aller aux Amériques...
- Eléonore, vous savez tout comme moi que c'est impossible. Abandonnez ces rêves pour ne point risquer d'avoir de cruelles désillusions.
- Rien n'est impossible ! répliqua la jeune fille. C'est vous-même qui me l'avez enseigné, le jour où vous m'avez appris à nager... J'avais peur, mais j'y suis parvenue, parce que je le voulais. Je ne veux pas m'emprisonner sous le joug d'un mari qui me dominera ! Je suis libre ! ”
Elle s'enfuit en laissant son père désemparé. C'était la première fois qu'il entendait une femme revendiquer sa liberté avec une telle violence. Généralement, la première chose qu'attendaient les jeunes filles en sortant du couvent, c'était le mariage. Pas Eléonore.
“ Peut-être faut-il mettre en cause la façon dont vous l'avez éduquée, suggéra le père Mancelune lorsque Vincent vint s'ouvrir de ce problème au bénédictin. Vous l'avez élevée comme un fils, en lui inculquant les valeurs essentielles du travail et de la vie.
- C'est vrai, admit Vincent, en buvant un peu de liqueur fabriquée par les moines. Eléonore était réceptive à mes principes et elle agissait comme un petit garçon. Je ne suis qu'un petit hobereau de province, je ne peux pas espérer vivre des pensions du roi. Comme beaucoup de mes pairs, je ne dois compter que sur des rentes foncières gérées avec parcimonie. Ainsi, je passe ma vie à rendre mon domaine plus rentable.
- Et je présume qu'Eléonore a bénéficié de l'éducation que vous destiniez à l'héritier mâle qui vous fait défaut ? dit le moine avec un bon sourire. Ce n'est pas la même chose d'éduquer une jeune fille...
- Certes... mais quand je vois ce qu'a fait Victoria de Sophie, j'étais malade qu'elle en fasse autant d'Eléonore. Elle me ressemble tellement !"
Vincent de Chaulanges but encore un peu de bénédictine. Lorsque ses problèmes devenaient trop pesants, il venait souvent se réfugier chez les moines. Leur liqueur lui réchauffait le cœur et l'esprit et il savait que Mancelune était une oreille attentive.
Dès l'arrivée du moine à Lorient, Vincent s'était pris d'amitié pour Mancelune, qui approchait ses soixante ans "grâce au verre de vin de messe que Dieu m'autorise chaque jour" disait-il en riant. Bon vivant, pieux mais proche du monde environnant, on aimait l'avoir comme confident, car il savait comprendre les hommes et leurs problèmes, qu'ils soient spirituels ou plus terrestres.
“ Elle a tellement assimilé vos enseignements qu'elle aspire à vivre par ses propres moyens, comme un homme le ferait, résuma le moine avec fatalisme. Seulement, elle est femme... Cependant, elle est née à la fin du règne du Bien-Aimé et nous vivons là une époque qui laisse les femmes conduire leur vie... Si vous voulez mon avis, Vincent, votre fille m'a l'air bien assez hardie pour se tailler une belle place au soleil et sans mari encore !
- Je veux bien vous croire, mon père, murmura Vincent. Mais Victoria ? Elle ne jure que par le mariage pour établir ses filles. Elle a déjà tout prévu pour unir Eléonore à vieux fou de Miremont... ”
Heureusement, les tractations relatives au mariage d'Eléonore prenaient plus de temps que prévu. Sophie était repartie avec son mari vers Perros-Guirrec et Eléonore passait le plus clair de son temps avec Mathieu, comme quand, enfants, ils écumaient ensemble la campagne. Encore que ses prévenances actuelles pouvaient passer pour une cour discrète tout à fait recevable.
Eléonore continuait à lire en prenant bien soin de cacher son livre lorsque son auteur ou son sujet risquaient de déplaire à sa mère. Le jeudi, elle ne manquait jamais le salon de Mme du Roure où elle rencontrait des écrivains et des poètes. On y promenait une conversation piquante de fauteuils en canapés, ou bien à l'extérieur, sur une terrasse, lorsque le temps le permettait. Eléonore, en général, se contentait d'écouter les échanges pour en apprécier les arguments, mais au début de l'été, Mme du Roure accueillit sa société par de bien tristes nouvelles : après Voltaire le 30 mai, c'était Jean-Jacques Rousseau qui venait de mourir. Eléonore ne connaissait pas encore bien les écrits du Genevois, mais elle avait beaucoup lu Voltaire et avait appris à apprécier sa pensée humaniste, ses contes philosophiques et ses théories déistes.
“ Vous me semblez bien songeuse aujourd'hui, mademoiselle de Chaulanges, remarqua gentiment Mme du Roure en prenant son menton entre ses doigts fins chargés de bagues. Est-ce donc sur la disparition de deux philosophes que vous vous affligez ? ”
Eléonore sourit suavement. Elle aimait bien Mme du Roure, cultivée et intelligente, bien qu'elle se montrât encore réticente face à certaines idées nouvelles.
“ Ne vous gâchez pas le teint à pleurer sur quelques vieux fous qui fantasment sur le monde pour en tirer gloire et profit...
- Oh, madame ! Vous ne pouvez pas dire cela ! répliqua Eléonore du tac au tac. Ce sont des gens de bien. Ils s'appliquent à l'étude des sciences et cherchent à connaître les effets en étudiant leurs causes et principes... Ce sont des sages qui mènent une vie tranquille et retirée.
- Je vous l'accorde, mais Voltaire était un incroyant...
- Non, il excluait seulement la métaphysique privilégiant Dieu et les idées usées au profit d'un rationalisme sceptique, rectifia Eléonore posément. D'ailleurs, beaucoup de philosophes croient en une divinité supérieure, sans qu'elle soit forcément Dieu, qui préside au destin de l'univers. Ce qu'ils réfutent, ce sont les simulacres d'hommages orchestrés par l’Eglise au profit de la seule classe religieuse....
- Je suis surprise de vous entendre dire cela, Eléonore, reprit une petite vicomtesse habituée du salon. Vous ne pouvez pourtant nier que les philosophes procèdent d'une pensée bourgeoise supplantant les conceptions de l'Église....
- Peu de philosophes sont plébéiens, répondit encore Eléonore. La plupart sont nobles, parlementaires ou religieux. Le but de leur combat n'est point de changer le monde, mais de donner plus de raison et plus de lumière. Le christianisme a des mythes teintés de superstition et la théologie ne fait que des vains débats sur des faits invérifiables... ”
Elle s'arrêta brusquement en se rendant compte que son éloquence pouvait lui jouer des tours, car Mme du Roure était très amie avec sa mère.
Evidemment, en moins de temps qu'il n'en faut pour le dire, Victoria de Chaulanges apprit que sa fille semblait bien au fait des théories des philosophes et entra dans une colère noire. Le baron eut beau lui expliquer que ces lectures n'avaient plus rien de subversif à son âge et surtout à cette époque, elle n'en démordit pas.
"Déjà qu'elle ne rêve que d'aller sur la mer faire du commerce, bougonnait la baronne, catastrophée, en faisant les cent pas devant son mari qui s'amusait presque de son inquiétude. Oh ! Cette fille ne nous amènera que des ennuis, je vous le prédis, mon ami... Je vous fiche mon billet qu'on la retrouvera un jour acoquinée dans une histoire d'agiotage..."
Vincent, cette fois, se fâcha.
“ Cela suffit, Victoria ! Vous allez trop loin ! J'admets que son caractère ne convienne pas à vos projets, mais n'oubliez jamais que c'est votre fille... et la mienne.
- Ah oui ! Ça, Eléonore est bien votre fille, parce qu'elle vous ressemble. Ma mère avait bien raison : vous resterez un paysan toute votre vie ! Vous ignorez quel destin nous pouvons donner dans le monde à nos filles...
- Certes, je suis un paysan, rugit Vincent, qui commençait à s'énerver. Et je ne vous permets pas de critiquer mes origines ! Je n'ai peut-être pas conscience des opportunités que nos filles pourraient avoir dans le monde, mais je sais qu'Eléonore n'est pas faite pour cette vie-là.
- Tout beau, mon ami, railla la baronne. Et quel genre de vie lui réservez-vous ? Elle n'a que seize ans et elle se farcit déjà la tête de beaux préceptes et de rêves américains ! Nous n'avons pas le droit de la laisser s'enfoncer dans l'erreur... Sans parler de ses relations avec Mathieu.
- Que me chantez-vous là ? s'exclama le baron en détachant ses mots. Quoi, ses relations avec Mathieu ? ”
Victoria se planta face à lui, le regard mauvais.
“ Faut-il que vous soyez à ce point embéguiné par vos enfants chéris pour ne pas voir l'évidence ? persifla-t-elle. Mathieu est amoureux de votre fille.
- C'est ridicule, maugréa Vincent. Ils ont été élevés comme frère et sœur…
- Tss… Parce que vous croyez que cela fait une différence ? Je savais bien que je n’aurais pas dû accepter d’élever ce petit bâtard aux côtés de mes enfants, lâcha la baronne sans regarder son mari. Ce bon à rien a une influence désastreuse sur Eléonore...
- Je vous interdis de traiter Mathieu de bâtard, madame ! tempêta Vincent, hors de lui. Vous ignorez tout de sa naissance, pauvre folle !
- J‘ignore tout, en effet, rétorqua Victoria de Chaulanges en le fusillant du regard. Mais je sais une chose, en revanche, mon ami : c’est que jamais je ne le considérerai comme un membre de ma famille, quoique vous en disiez et quoique vous fassiez. Je vous laisse le champ libre pour raisonner votre fille chérie et votre petit protégé. Mais soyons clair : ou elle se marie, ou elle sera chanoinesse. ”
Victoria de Chaulanges quitta le boudoir dans un bruissement de jupes qui exaspéra Vincent. Quelle pie ! Et elle osait lui rappeler impunément qu'elle était de meilleure naissance que lui. Il soupira cherchant déjà comment il parlerait à Eléonore. Il avait beau dire et beau faire, il ne pouvait nier que l'attitude de Mathieu à l'égard de sa fille devenait dangereuse. Elle avait raison, malgré tout : une Chaulanges ne pouvait se permettre une telle mésalliance.
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MessageSujet: Le Vent des Lumières (suite 2 et 3)   Roman : Le vent des Lumières [EN COURS] EmptyJeu 17 Jan 2008 - 0:58

Eh oui, tout arrive, voilà la suite du roman-fleuve...

“ Eléonore, je sais que vous pouvez être raisonnable et compréhensive, expliqua patiemment Vincent à Eléonore dans son boudoir. Le vicomte est un homme bon, affectueux... Votre mère tient à ce mariage et moi je ne doute pas que vous saurez en tirer parti aussi.
- Mais pourquoi précipiter à ce point les choses ? répliqua la jeune fille violemment. Miremont est-il donc si pressé de posséder sa pucelle ?
- Eléonore !
- Eh bien quoi ? Je vous choque, mon père ? N'est-ce pourtant pas ce que recherche ce vieux barbon ? Ou alors y a-t-il de sombres raisons matérielles derrière ce mariage ? persifla-t-elle, boudeuse.
- Eléonore, calmez-vous, reprit son père, troublé par la violence de sa révolte et déterminé à ne rien lui cacher. Il s'agit aussi de vous protéger. ”
Le mot étouffa la colère de la jeune fille. Elle resta debout, médusée, dévisageant son père sans comprendre.
“ Me protéger ? répéta-t-elle. Mais de qui ?
- De vous-même. Et de Mathieu.
- De Ma... Sainte-Anne bénie ! ”
Elle tomba à genoux en comprenant qu'elle ne s'était pas trompée, que les sentiments que son ami lui portait allaient bien au delà de leur complicité. Elle n'avait pas le choix : elle devait s'éloigner d'eux, de Mathieu, de son enfance.
“ Et si je refuse de me marier ?
- Dans ce cas, vous irez dans un chapitre comme chanoinesse...
- C'est bon, coupa Eléonore avec amertume. N'allez pas plus avant. C'est encore pire... ”
Vincent eut pitié d'elle et s'en voulut de devoir lui infliger cela. Eléonore soupira longuement et bruyamment pour signifier sa désapprobation puis releva son regard clair vers son père.
“ Très bien. J'épouserai Miremont. Maintenant, laissez-moi, s'il vous plait. ”
Vincent obéit. Il n'était pas plutôt sorti qu'Eléonore envoya rageusement un coussin sur la porte.
“ Ah non, non et non ! ça ne se passera pas comme ça !
- Tu as décidé de démolir le château ? ”
Elénore releva la tête et reconnut Mathieu qui venait d'entrer, évitant de justesse le coussin. Avisant ses yeux embués, l'hilarité du jeune homme vira à l'inquiétude.
“ Que se passe-t-il ?
- Je vais me marier.
- Quoi ?! ”
Mathieu bondit sur ses deux pieds, foudroyé.
“ Les fiançailles auront lieu dans deux semaines avec le vicomte de Miremont. Je n'ai pas eu le choix, Mathieu. ”
Le jeune homme s'effondra sur le premier fauteuil venu, incapable de prononcer la moindre parole.

Deux semaines plus tard, ce fut sans joie qu'Eléonore assista à la réception donnée en l'honneur de ses fiançailles. Seuls Mathieu et le baron de Chaulanges remarquèrent l'air absent de la jeune fille le soir de la fête. Très vite, après le souper, Eléonore quitta la salle pour gagner les balcons du château qui donnaient sur le parc. Mélancolique, elle essayait en vain de se faire une raison, se disant que cela devait bien arriver un jour. Mais le simple fait de s'imaginer mariée lui mettait les larmes aux yeux. Elle ne parviendrait jamais à diriger les domestiques, pourvoir aux besoins de chacun, veiller à tout... C'était trop difficile et surtout, cela ne l'intéressait pas. Vaincue, elle éclata en sanglots silencieux, sans se soucier des larmes qui tachaient la soie de sa robe.
“ Eléonore... ”
La jeune fille se retourna. Mathieu se tenait devant elle, un verre de vin à la main. Voyant ses larmes, il fronça les sourcils et s'approcha en titubant. Son haleine empestait l'alcool.
“ Tu pleures ? Mon poussin... Viens dans mes bras. ”
- Laisse-moi, Mathieu... Tu es ivre ! protesta-t-elle en le repoussant.
- Oui, je suis ivre, et alors, bordel de Dieu ! jura le jeune homme furieux. Me saouler, il ne me reste plus que ça ! Je me saoulerai tous les jours à la santé de cette ordure qui aura le privilège de poser ses mains sur toi !
- Mathieu, par pitié, tais-toi, supplia Eléonore en mesurant combien son père avait raison concernant le jeune homme. Les choses sont scellées, dorénavant. Nous n'y pouvons rien.
- On y peut toujours quelque chose, gronda Mathieu, terrible. On ne peut pas les laisser faire ça, Eléonore. ”
Eléonore soutint le regard vague de son ami, soudain traversée par une lueur d'espoir. “ On peut toujours faire quelque chose ”... mais quoi ? Eperdue, elle lui tendit sa bouche, sans réfléchir et se laissa aller dans ses bras de colosse. Peut-être une dernière fois... une dernière fois.
“ Oh ! Excusez-moi... ”
Eléonore et Mathieu se séparèrent brusquement en entendant une voix masculine. La jeune fille blanchit d'un seul coup en reconnaissant Miremont - évidemment.
“ Ce... ce n'est pas ce que vous croyez, monsieur le vicomte, balbutia-t-elle.
- C'est du joli ! s'exclama le fiancé avec hauteur en reculant du couple enlacé. Sachez, pour votre gouverne, que je n'épouse pas les mijaurées de votre espèce, mademoiselle ! Je crains trop d'héberger sous mon toit un rejeton qui ne soit pas de mon sang ! ”
En reculant, il s'était retrouvé dans la salle de réception, de sorte que personne n'avait manqué ses dernières paroles. Le vicomte sortit avec superbe, sans saluer personne, vexé, tandis que la foule scandalisée grondait de murmures. Le scandale était proche.
Victoria de Chaulanges leva les yeux au ciel.
“ Doux Jésus... Cette fille est donc ratée sur tous les points ! dit-elle entre ses dents. Jamais je n'ai subi une telle honte...
- Taisez-vous, Victoria, intima Vincent à voix basse. N'aggravez pas les choses. Renvoyez vos invités. La fête est finie. ”
Vincent se dirigea vers Eléonore et Mathieu sans accorder un seul regard aux autres, avec une dignité et un charisme qui fit taire les bavardages. Les deux jeunes gens le suivirent silencieusement, consternés, à peu près certains de recevoir le pire savon de toute leur existence.
Vincent les fit entrer dans un petit salon qu’il affectionnait, invita Mathieu et Eléonore à s'asseoir sur un fauteuil, tandis qu'il restait debout, superbe et solide, avec cet air redoutable qui impressionnait tellement. Même Mathieu avait l'air chétif à cet instant.
“ Bon, dit-il enfin après un long silence. Je crois que je vous dois des explications supplémentaires à tous les deux… Logiquement, personne ne devait jamais entendre ce que je vais vous apprendre, mais les circonstances m’obligent à rompre le secret. ”
Eléonore fronça légèrement les sourcils, intriguée par le ton inhabituel de son père.
“ Je sais quels sentiments vous avez l’un pour l’autre, reprit Vincent posément. Mathieu, je sais que vous ne vous êtes jamais officiellement déclaré, sachant pertinemment que la main d’Eléonore vous serait refusée…
- Je ne suis qu’un paysan, même si vous m’avez élevé comme un prince, confirma Mathieu d’un air presque penaud, vite dégrisé par les événements.
- Eléonore, je sais qu’en ce moment même, vous êtes en train de vous dire que vous feriez bien fi des conventions et que l’absence de naissance de Mathieu ne vous gêne pas le moins du monde, reprit Vincent en guettant les réactions de sa fille. Je me trompe ? ”
Eléonore soutint bravement son regard et se mit à sourire.
“ Vous me connaissez trop bien, père, répondit la jeune fille dans un soupir. Mais n’est-on pas dans un siècle où les idées les plus audacieuses ont fait avancer la société ?
- Je vous vois venir, petite rusée, coupa le baron paternellement. Seulement, les choses ne sont pas si simples. Il ne s'agit pas seulement d'une question de mésalliance. Mathieu n'est pas de si basse naissance que cela ; en réalité, mon sang coule dans ses veines. Eléonore, Mathieu est en fait votre frère - votre demi-frère, pour être exact. ”
Eléonore sursauta imperceptiblement, tandis qu'un silence quasi palpable tombait sur le salon. La jeune fille soutint le regard tranchant de son père, ce regard acéré qui faisait plier les plus hardis. Mille questions se pressaient dans sa tête et elle ne savait plus par où commencer.
A ses côtés, Mathieu, bouche bée, était incapable de réagir. Il y avait trop de choses à la fois : il retrouvait un père, presque un nom, et il perdait en même temps le droit d'aimer la personne qu'il chérissait le plus au monde, Eléonore. Et si elle était sa sœur...
“ A l'origine, personne ne devait apprendre la vérité, reprit Vincent au bout d'un long moment, comme s'il ressentait soudain le besoin de se justifier. Votre mère, Mathieu, l'exigeait ainsi : soit je vous élevais comme mon fils, soit elle vous abandonnait. Par égards pour Victoria, je n'ai pas accepté de vous reconnaître officiellement, mais j'ai pris en charge votre nourrice, votre éducation... bref tout ce qui vous concernait de près ou de loin. Vous ne deviez jamais apprendre la vérité, Mathieu. Croyez bien que je suis désolé que celle-ci vous arrive dans de telles circonstances...
- Que va-t-il se passer à présent ? demanda Eléonore posément. En ce qui me concerne, je suppose que Miremont va annuler le mariage... et finalement c'est tout aussi bien.
- Je vois que vous ne perdez pas le nord, interrompit Chaulanges avec un demi sourire.
- Ne croyez pas que cette nouvelle m'enchante plus que cela, père, répliqua la jeune fille. Miremont ne me fait pas peur. Mais que va-t-il arriver à Mathieu ?
- Je n'en sais rien, à vous avouer franchement, répondit Vincent en se grattant le menton. Il est trop tôt pour en parler. Regagnez vos appartements, ma fille, à présent. Mathieu, restez ici encore un instant. ”
Le ton n'admettait aucune objection. Eléonore fronça les sourcils mais quitta docilement le salon sans bruit. Mathieu la suivit du regard jusqu'à ce qu'elle ait disparu, avant de revenir à Vincent, méditatif, toujours debout devant son bureau. Le jeune homme avait du mal à aligner deux idées cohérentes. Il observait Vincent, presque admiratif, à la fois fier d'apprendre qu'il était son fils et terrorisé à l'idée de devoir quitter le domaine.
Car Mathieu, devenu bâtard pour de bon - et pas de n'importe qui, se doutait bien que sa présence allait devenir indésirable à Port-Louis.
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MessageSujet: Re: Roman : Le vent des Lumières [EN COURS]   Roman : Le vent des Lumières [EN COURS] EmptyJeu 17 Jan 2008 - 0:59

Mathieu se glissa dans le boudoir d'Eléonore et frappa discrètement à sa porte. Avisant ses traits tirés et ses yeux rougis, il en conclut qu'elle n'avait pas dormi de la nuit. Pris de pitié, il la prit dans ses bras avec tendresse et la serra contre lui.
“ Pardonne-moi, Eléonore. Je ne pensais pas toutes les horreurs que j'ai dites hier... J'aurai dû rester à ma place. Je suis vraiment désolé. ”
Eléonore le remercia et fut prête un instant à renoncer à tous les projets qu'elle avait échafaudés cette nuit-là. Mais la machine était en marche. C'était trop tard.
“ Mathieu, il faut que tu m'aides... Je veux partir. ”
Désarçonné, Mathieu s'assit sur un fauteuil et fronça les sourcils.
"Partir ? Eléonore, c'est moi qui doit partir..."
Eléonore sourit, se mordit la lèvre inférieure et prit la main de Mathieu en expliquant qu'elle allait se rendre à Paimbœuf afin de s'embarquer pour les Amériques.
“ T'embarquer ? Pour les Amériques ? répéta Mathieu, abasourdi. Tu oublies que nous venons d'entrer en guerre contre l'Angleterre aux côtés des américains ? Et puis, personne ne voudra d'une fille à son bord...
- Je ne peux pas rester ici, soupira la jeune fille. Mère me déteste à cause de la honte qu'elle a subi hier. D'autre part... je ne veux épouser personne pour l'instant et encore moins devenir chanoinesse... Je veux aller en Amérique, je veux apprendre encore... ”
Mathieu soupira en comprenant que rien ne la ferait changer d'avis. Elle était ainsi, téméraire et aventurière, toujours en quête de savoir et de nouveautés. Son projet un peu fou ne l'étonnait pas vraiment.
“ Alors ? demanda Eléonore. Tu m'aideras ?
- Oui, je t'aiderai. Et quand tu reviendras, je serai là. Ici ou ailleurs, peu importe.
- C'est que... je ne sais pas quand...
- Je t'attendrai. ”
Son abnégation forçait l'admiration d'Eléonore, et elle se mordit la lèvre en constatant qu'en vérité, elle n'était pas très sûre de vouloir revenir un jour…
Tout alla dès lors très vite. Dans le plus grand secret, ils préparèrent le départ d'Eléonore. Mathieu l'accompagnerait jusqu'à Paimbœuf et ne reviendrait qu'une fois Eléonore embarquée. Il lui donna des vêtements pour se déguiser en garçon. En bandant étroitement ses seins avec un large coupon de coton, l'illusion était plutôt réussie.
Ils entrèrent dans Paimbœuf après une journée de cheval, alors que le soir tombait sur l'avant-port de Nantes. Mathieu tenait à ce qu'ils réservent une chambre dans une auberge avant de partir en quête d'un navire. Il leur faudrait sûrement attendre un peu avant qu'Eléonore ne parte.
Pendant qu'elle signait le registre, le jeune homme l'observait. Personne n'avait découvert la supercherie. Eléonore jouait parfaitement son rôle, retrouvant les habitudes acquises sous l'égide de son père, tout en grossissant sa voix de contralto et ses gestes. Sa tournure de fille pouvait facilement passer pour être celle d'un adolescent attardé qui aurait oublié de grandir.
Ils partirent chacun de leur côté sur les quais du port de marchandises installé sur la rive droite de la Loire, à quelques milles de l'embouchure. Eléonore, pleine d'espoir, déchantait au fur et à mesure qu'elle descendait des navires avec une réponse négative. On la trouvait trop menue, ou plus souvent, on ne voulait pas embaucher un nouveau mousse alors que le capitaine avait du mal à payer les autres matelots. Pourtant, elle ne renonçait pas, poussée par l'envie d'aller sur la mer. Elle ne voulait pas abandonner si près du but. Si elle revenait à Port-Louis, elle aurait l'air ridicule et on l'enverrait sans tarder au châpitre. Si personne ne voulait d'elle ici, elle s'en irait tenter sa chance dans un autre port, plus au sud.
Eléonore, perdue dans ses pensées, s'aperçut soudain qu'elle se trouvait devant un des plus grands navires amarrés sur le quai. C'était de loin le plus beau qu'elle ait jamais vu et Dieu seul savait combien elle en avait admiré à Lorient toute petite ! Il battait pavillon français et devait être prêt à partir au vu de sa ligne de flottaison très basse - signe que les cales étaient pleines. Eléonore n'hésita qu'un court instant. Après tout, pourquoi ne pas tenter sa chance ?
Avec prudence, la jeune fille se glissa sur le pont du trois-mâts barque et se dirigea vers le roof arrière. Des gabiers grimpés dans les vergues du mât de misaine vérifiaient l'arrimage des voiles et des étais. En dessous d'elle, des matelots s'occupaient des pièces d'artillerie. A part ces bruits qui commençaient à redevenir familiers aux oreilles d'Eléonore, tout était calme sur le navire.
Elle frappa avant d'entrer dans ce qui devait être la cabine du capitaine et découvrit qu'il n'y avait personne. De dépit, elle fit une grimace et regarda autour d'elle, sans avoir le temps de détailler les meubles car une voix chaude l'interrompit.
“ J'ignorais que j'avais de la visite si tard... ”
Eléonore sursauta. Elle ne savait pas pourquoi elle s'imaginait tous les capitaines de bateaux - à fortiori marchands - étaient des bourgeois, à l'image de ceux qu'elle avait vu à Lorient. Or, l'homme qui se tenait devant elle infirmait ses préjugés.
Il devait avoir trente ans, tout au plus, bien proportionné mais grand. Habillé tout de noir soutaché d'argent avec élégance et finesse, il tenait à la main un petit bâton brun fumant qu'elle reconnut comme étant un cigare. L'exercice du grand commerce n'était pas un acte de dérogeance pour les nobles, mais elle ne comprenait pas ce que faisait ce grand seigneur, riche à n'en pas douter, sur ce bateau en partance.
Il la dévisageait lui aussi derrière le rideau de fumée et elle n'apercevait que ses yeux noirs qui brillaient d'un feu tenace. Elle ne pouvait s'empêcher d'avouer qu'elle se trouvait devant un homme extrêmement séduisant... mais désespérément silencieux.
“ Vous êtes le capitaine ? demanda Eléonore en essayant de ne pas faire trembler sa voix.
- Je suis le duc de Flogeac, propriétaire et armateur du Bordelais, dit-il enfin. Que voulez- vous? ”
La question était posée sans animosité, mais il semblait être pressé d'en finir.
“ Je voudrais m'embarquer, répondit Eléonore sans réfléchir.
- Voilà qui n'est guère surprenant, remarqua Flogeac avec un demi sourire. ”
La verve de ce jeune loup lui plaisait déjà.
“ Je viens de Lorient, reprit la jeune fille. Je faisais du cabotage. ”
Elle ne mentait presque pas, car si elle n'avait jamais navigué, elle en savait long sur ce point, pour avoir observé et discuté avec les marins dans son enfance.
“ Et pourquoi avoir quitté Lorient ? demanda le duc qui souriait de plus en plus franchement.
- Heu... J'ai envie d'aller plus au large, de voir comment ça se passe sur les gros bateaux...
- Nous allons en Amérique, reprit Flogeac après un silence. L'Atlantique n'est pas sûr en ce moment, du fait de la guerre contre les Anglais... ”
Eléonore ne retint qu'un mot : Amérique. Si seulement il pouvait la prendre à son bord !
“ Je n'ai pas peur, dit-elle avec aplomb. Je veux bien partir... surtout si c'est pour les Amériques ! ”
Flogeac s'assit dans le fauteuil et croisa ses pieds bottés de cuir sur le bord du bureau, tout en tirant une bouffée de son cigare en l'observant d'un œil désinvolte. Debout auprès de lui, Eléonore ne savait pas que penser. Elle espérait seulement qu'il l'engagerait.
“ Quel âge as-tu ? demanda le duc, la tutoyant soudain, sur un ton plus dur.
- Vingt ans. ”
Eléonore avait décidé d'ajouter une, non, deux, puis finalement trois années à son âge réel. Les mousses embarquaient pour la première fois vers douze ou treize ans, elle pouvait donc être considérée comme un marin relativement expérimenté.
“ Tu es bien fluet pour vingt ans ! Tu sais manier les armes ?
- Oui, épée et pistolet, et je me défends bien !
- Tu as de la famille, une femme, des enfants ?
- Non... Un père et une mère, comme tout le monde, mais c'est tout. ”
Flogeac se mit à rire. Ce garçon avait un sens de la répartie qui lui plaisait. Il l'observait avec acuité, dubitatif. Eléonore prit le parti de jouer le tout pour le tout.
“ Si vous voulez me prendre à l'essai, je suis d'accord... ”
Elle implorait Flogeac du regard. Il se leva lentement. Eléonore, remplie d'espoir et d'inquiétude mêlés, attendait.
“ Ce n'est pas dans mes habitudes, dit- il enfin. Je t'engage, mais soyons clairs : à la première faute, je te débarque, compris?
- Marché conclu.
- Très bien. Voici une avance sur ton salaire pour t'acheter ton paquetage, conclut le duc en lui tendant une bourse de cuir. Nous appareillons demain à l'aube. Sois à l'heure. ”
Eléonore hocha la tête positivement, incapable de prononcer une parole. Elle avait réussi. Elle allait s'embarquer sur ce magnifique navire et pour l'Amérique, en plus !
Elle n'était pas encore revenue de sa surprise lorsqu'elle annonça la nouvelle à Mathieu, attablé devant un verre de vin à l'auberge. Le visage du jeune homme se rembrunit. Il ne pensait pas qu'elle devrait partir si tôt. En vérité, il avait secrètement espéré que personne ne voudrait l'embarquer.
“ Merci de m'avoir aidée, murmura Eléonore avec un sourire affectueux. Je n'oublierai jamais ce que je te dois.
- Fais bien attention à toi, surtout. Je t'aime, Eléonore, ne les laisse pas te gâcher.
- Ne t'inquiète pas. Tout ira bien. ”
Mathieu aurait bien voulu la croire. Mais, malgré lui, il ne pouvait s'empêcher de craindre le pire.
"Allons nous coucher, dit encore Eléonore. Je dois partir au petit matin."
Mathieu la suivit, le coeur lourd. Dans la petite chambre de l'auberge qu'ils partageaient, il la regarda préparer ses affaires sans rien dire. Son regard était si pesant qu'Eléonore finit par venir s'asseoir auprès de lui.
"Ne sois pas triste, murmura-t-elle en entourant ses épaules de son bras. Tu resteras toujours dans mon coeur..."
Son visage était tout près du sien. Il n'avait qu'un geste à faire pour... Mathieu secoua la tête en fermant les yeux douloureusement. Il n'arrivait pas à se faire à l'idée qu'elle était sa soeur et qu'il ne pourrait jamais rien y avoir entre eux.
"Eléonore, mon Dieu, tu ne peux pas comprendre..."
Avec le sentiment d'une irrémédiable perte, il la prit dans ses bras et la serra contre lui, les larmes aux yeux.
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MessageSujet: Re: Roman : Le vent des Lumières [EN COURS]   Roman : Le vent des Lumières [EN COURS] EmptyJeu 17 Jan 2008 - 23:29

Noté pour le prénom (j'avais pas fait attention...)
Une scène mère-fille après la rupture, je n'y avais pas pensé... Mais pourquoi pas, oui... Sauf que, comme ça, je ne sais pas trop ce qu'elles se seraient racontés.

Bon alors... ze suite !


***********


3

Les amarres du Bordelais furent ramenées sur le pont par le dernier matelot monté à bord. Le sifflet du maître d'équipage creva le silence, précédant la voix forte du quartier-maître qui dirigeait la manœuvre de départ.
“ Tout le monde au guindeau ! ”
Quarante pieds nus passèrent en trombe devant Eléonore, nichée derrière un tas de cordages, pour aller à l'avant du bateau.
“ Paré à virer ! cria un matelot quand ils furent tous en place.
- Vire ! ” répondit en écho la voix du quartier-maître.
Le cabestan, lentement, enroula la chaîne d'ancre au rythme de la chanson de l'Irlandais qui donnait du cœur à l'ouvrage. Muette, Eléonore enregistrait mentalement chaque mouvement des marins pour les appliquer à son tour au prochain port.
“ A hisser les volants ! ”
L'ordre du quartier-maître provoqua une nouvelle galopade de pieds nus sur le pont. En un instant, les filets se remplirent d'écureuils agiles qui montaient rapidement jusqu'aux vergues. En bas, les autres avaient empoigné les lourdes cordes. Les huniers montèrent, puis le foc majestueux, se déployant comme un bel oiseau blanc qui présente ses ailes au vent. Lentement, le trois-mâts barque du duc de Flogeac quitta alors les quais de Paimbœuf pour s'engager dans le chenal de l'estuaire de la Loire. Le mois de septembre 1779 venait de commencer.
Sur le pont, Eléonore regardait l'avant-port s'éloigner avec un pincement au cœur. Seul, Mathieu lui faisait signe de la main. Elle lui répondit en lui demandant intérieurement pardon, puis observa le bateau avec avidité, ne voulant rien perdre de son voyage.
Sur la dunette arrière, le duc de Flogeac observait la manœuvre, mains derrière le dos, auprès de M. Millerand, le second lieutenant qui donnait les ordres. Un peu après le lever du soleil, ils quittèrent la Loire pour s'élancer vers l'Atlantique. Eléonore exultait : la grande aventure commençait !
Elle se révéla, au fil des jours, être excellent marin, apprenant volontiers ce qu'elle ne savait pas, y compris les chansons paillardes et les jurons. Le règlement les interdisait et punissait le contrevenant par des coups de cordes, mais on passait outre, sinon l'équipage aurait eu le dos en sang en permanence. Les marins adoptèrent rapidement le nouveau matelot. Eléonore, en elle-même, se félicitait d'avoir choisi de s'embarquer. Quelle vie passionnante en comparaison de celle que lui promettait, à terre, sa condition de femme !
Les journées et les nuits s'étiraient au rythme des quarts de service, pendant lesquels se relayaient les deux bordées d'équipage. Eléonore faisait partie du tribordais - l'équipe qui occupait le tribord pour dormir. Elle se levait au petit matin, vers six heures, pour laver le pont du navire avec sa bordée, ce qui permettait en même temps à l'équipage de se laver les pieds, tous allant nu-pieds été comme hiver. Parfois, on poussait la toilette matinale plus loin et certains se rasaient même avec le couteau bien aiguisé qu'ils portaient à la ceinture. Les joues imberbes d'Eléonore intriguaient d'ailleurs plus d'un matelot et ce fut le sujet de conversation qui prima aux poulaines, lieux d'aisance - et donc de causette. Eléonore fut malgré tout bien intégrée au reste des matelots qui la surnommaient affectueusement "le Petiot".
Après la toilette, la cloche sonnait pour la prière. Eléonore s'étonna de la piété de l'équipage qui écoutait, sans un bruit, l'aumônier du bord perché sur le gaillard d'avant. Le dimanche, l'équipage avait même le droit au sermon. Le dernier "amen" prononcé, on criait "vive le roi", hommage rendu avec d'autant plus d'amour qu'il annonçait aussi le déjeuner. Chaque matelot recevait des biscuits et du cidre tiède ; Eléonore avait appris à en apprécier la saveur âcre et piquante mais redonnait souvent ses pintes aux mousses, en échange de quelques larcins de cuisine. Elle aurait donné cher pour avoir une tasse de ce café que les officiers devaient s'offrir !
Vers dix heures, ils dînaient, pour souper vers quatre, d'une soupe assez épaisse baptisée "mortier" et dont la composition alliait semoule, seigle, riz, haricots et huile d'olive. Parfois, le coq** la remplaçait par une soupe au lard, du bœuf salé, ou de la morue assaisonnée. Le dimanche, ils avaient droit aux bas morceaux du veau ou du mouton tués pour la table du capitaine.
Les matelots amélioraient souvent leur ordinaire en pêchant - clandestinement, bien entendu : personne ne les obligeaient à crier sur les toits le produit de la pêche et les bonites et autres dorades finissaient dans l'assiette des marins sans que l'écrivain* du bord n'en vît la couleur.
Le matelot qu'Eléonore préférait était Petit-Pierre. Il appartenait à la classe très prisée des gabiers, ceux qui manœuvraient les voiles. Le souci majeur d'un capitaine étant de disposer du plus grand nombre possible de "vrais marins", les gabiers représentaient une sorte d'aristocratie parmi les gens de mer, car de leur habileté dépendait la capacité du bateau à manœuvrer selon les ordres.
Petit-Pierre, bien qu'accusant cinquante-quatre ans, possédait une force extraordinaire et une agilité d'écureuil. Ses yeux gris perçaient le brouillard le plus dense et il commandait son groupe de gabiers avec une fermeté sèche et sans bavures. Il semblait indéracinable, tant il était concentré sur tout ce qu'il faisait et pourtant, la soif d'apprendre et la vivacité d'Eléonore le firent s'ouvrir. Elle suivait le marin comme son ombre, apprenant à monter en quelques secondes en haut des mâts pour carguer les voiles ou bien abattre la voilure pour faire prendre le vent. Petit-Pierre, qui était aussi instruit, lui dispensa son savoir avec générosité. Eléonore s'était vite remémoré le nom des étais et des voiles et se plaisait à dire qu'elle avait un sixième sens pour sentir les grains et les coups de vent.
Le duc de Flogeac pouvait être fier de sa nouvelle recrue, qui promettait de devenir un excellent marin. L'armateur le suivait parfois des yeux, étonné de le voir partout à la fois. Il connaissait tout le monde sur le bateau, y compris les officiers de maistrance et jusqu'au second qu'il assaillait de questions sur la navigation et la façon dont il déterminait sa route. Cette curiosité sans limites amusait Flogeac au plus haut point et il riait, voyant Millerand s'empêtrer dans des explications opaques qui ne devaient pas du tout satisfaire "le Petiot".
“ Ce garçon est foncièrement étonnant, déclara-t-il à son lieutenant lorsque ce dernier réussit enfin à se débarrasser d'Eléonore. Il veut tout apprendre.
- Il est étonnant, mais il est surtout fatiguant ! répondit Millerand en s'épongeant le front. Heureusement qu'ils ne sont pas tous comme lui !
- Oui, d'ailleurs cela me chiffonne, admit Flogeac en frottant son menton. Il m'a l'air bien cultivé pour un matelot. Ce n'est pas courant...
- Peut-être, mais au moins il est efficace. ”
La nuit tomba sur le grand bateau, après le souper, donnant le signe du changement de quart. La bordée remplacée descendit au tintement de la cloche. En attendant le sommeil, les marins chantaient et discutaient au son d'un fifre et d'un pipeau. Dans un coin, trois gabiers jouaient aux dés.
“ Ils jouent leur ration de cidre de demain matin, confia Petit-Pierre auprès d'elle. Parfois, ils jouent des pois, mais jamais d'argent.
- Pourquoi ? demanda Eléonore.
- Le capitaine l'interdit. Il dit que ça évite d'avoir des histoires... ”
Chaque marin se préparait à aller dormir, pendant que ceux qui étaient de quart s'installaient à leur poste. A cause de la guerre, on ne laissait que quelques fanaux allumés. Le bateau s'enveloppait alors dans la nuit.
Eléonore se réfugia sur le beaupré en rêvant aux vallons bretons ou en imaginant ce que pouvait être l'Amérique. Après le couvre-feu, on n'entendait plus les marins, mais les bruits du bateau prenaient alors possession du silence. La lune s'était levée ce soir-là, auréolée d'un halo blanc, mais point d'étoiles. Les nuages bruns qui tapissaient le ciel ne présageaient rien de bon pour les jours à venir. Eléonore frissonna et ramena sa couverture sur elle.
Elle rattacha les manches de sa chemise sur ses poignets et pensa à Mathieu, se demandant ce qu'il était devenu. Comment avait réagi Vincent en découvrant sa fuite ? Le Bordelais avait déjà parcouru près de la moitié de la distance qui le séparait de New York. A ses moments perdus, Eléonore restait sur la dunette arrière, ou bien sur le beaupré, où la puanteur était moins sensible. L'odeur des fermes des alentours de Lorient lui paraissait finalement plus supportable, depuis le départ, que celle dégagée par la centaine d'hommes d'équipage peu ou jamais lavés, ajoutée à celle des bêtes à poils et à plumes embarquées. Près du cabestan, le nez en l'air, elle regardait le vent gonfler les voiles du grand bateau et prenait un peu d'air pur.
Le Bordelais avait prit la route du nord et il faisait de plus en plus froid. Le soir, les matelots se réchauffaient en faisant de joyeuses veillées dans l'entrepont. Eléonore participait sans rechigner à leurs libations, remerciant à chaque fois mentalement son père qui l'avait élevée au cidre, comme tout paysan breton qui se respecte, mais qui lui avait appris aussi à boire. Elle s'arrangeait ainsi pour toujours être celui qui remplit le verre des autres, ce qui lui permettait "d'oublier" volontairement le sien... et de le faire durer plus longtemps. Même avec son teint de fille et sa silhouette menue, "le Petiot" avait ainsi acquis une réputation de bon camarade, tenait bien la chopine, tout en ayant un courage d'homme, une sagesse de vieil homme et la tête bien remplie.
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MessageSujet: Re: Roman : Le vent des Lumières [EN COURS]   Roman : Le vent des Lumières [EN COURS] EmptyJeu 17 Jan 2008 - 23:33

On arrivait en Amérique.
Les soirées, depuis quelques jours, tournaient autour du même sujet : les femmes - et surtout les hôtesses du bordel du port où aucun marin ne manquerait pas de faire un arrêt. Souvent, les escales en retenaient plus d'un à terre, dans la paillasse crasseuse d'une fille de joie.
Pour tous, le moment de mettre pied à terre était aussi une sorte d'examen de passage pour les nouveaux. Eléonore n'y échappa pas, mais remplit parfaitement son contrat en prenant garde de ne pas trébucher. Après ces longues semaines passées sur le bateau, la terre ferme semblait instable et l'on vacillait malgré soi.
Aussitôt sur le quai, qui ressemblait d'ailleurs plus à une cale, Eléonore mit ses cinq sens en éveil pour ne rien manquer de l'Amérique. En fait, New York, avec ses trente mille habitants, n'avait rien d'une ville. Excepté les quartiers entourant le port et l'île de Manhattan, le paysage était plutôt campagnard, mêlant les belles demeures et les magasins regorgeant de marchandises dans les rues sans pavés ni trottoirs. Le centre nerveux, Wall Street et Broad Street, était même d'une saleté moyen-âgeuse, qui n'empêchait nullement de beaux équipages et des couples élégants de se croiser avec des mines réjouies. Eléonore s'en retourna vers le navire pour aider aux premières réparations.
Le port regorgeait de navires et l'activité de New York se concentrait sur le port et les voies fluviales qui y aboutissaient, parmi lesquelles le fleuve Hudson, dont on apercevait les magnifiques rives au loin. De l'autre côté de l'East River, un quartier résidentiel s'étalait sur les collines de Brooklyn.
Stupéfaite, Eléonore mesura combien son imagination débordante l'avait induite en erreur. Elle s'attendait à trouver un pays en liesse, fêtant continuellement sa liberté proclamée. En fait, les gens n'étaient préoccupés que par la guerre contre l'Angleterre et New York n'était encore qu'une partie de l'île de Manhattan, traversée par une ancienne voie indienne que l'on appelait Broad Way.
Le soir venu, les matelots se retrouvaient comme il se doit à l'auberge pour fêter le retour au port. Au milieu des pintes de vin, des filles de joie et des chansons au goût douteux, Eléonore se sentait mal à l'aise. Elle ripailla avec ses confrères pour marquer le coup, puis sentant l'ennui la gagner, prétexta la fatigue et resta dans un coin.
Soudain, elle entendit distinctement son nom surgir dans la conversation qui se tenait non loin d'elle.
“ M'est avis à moi, qu'le Petiot l'est pas né d'la dernière pluie, disait un des marins en roulant des yeux. Y paraît qu'il a des livres... T'as d'jà vu un marin qui lit, toi ?
- Non. Moi, j'sais même pas lire ! répondit l'autre en partant d'un rire gras. Tu sais, ça m'étonne qu'un peu, ton histoire... L'Petiot l'est bien vu par le capitaine... Moi, j'me dis qu'c'est louche, et que j'serai toi, Grulain, j'lui chercherais pas des noises, au P'tiot...
- T'as raison, Jean-Jean, dit le premier après avoir bu une lampée de vin. S' tu veux mon avis, l'est rendu à lire des livres, parce qu'au lit, y doit... ”
Le reste se perdit dans les ricanements et Eléonore ne comprit pas ce qu'elle était censée faire au lit. Fâchée, elle se leva brusquement et quitta la taverne enfumée pour se réfugier sur le rivage. La lune était pleine et on y voyait comme en plein jour, mais la nuit restait agréable bien qu'on fût en octobre. Elle s'assit sur un rocher, contempla la mer quelques instants et prit un de ses livres dans son baluchon.
Tout à coup, Flogeac fut devant elle, surgi de nulle part. Il souriait et ses yeux brillaient. Eléonore pensa qu'il devait avoir un peu bu lui aussi pour fêter leur arrivée à bon port.
“ Les libations de l'équipage ne vous enchantent guère, moussaillon ? demanda-t-il sans cesser de sourire. C'est la première fois que je vois un marin préférer un livre à une putain !
- Décidément, vous aussi ! grommela Eléonore qui commençait à en avoir assez qu'on lui reproche de savoir lire. C'est interdit ? ”
Flogeac éclata d'un grand rire qui désarçonna la jeune fille. Le duc s'assit auprès d'elle et la dévisagea attentivement, avec une acuité qui lui fit monter le rouge aux joues si bien qu'elle baissa les yeux.
“ C'est bien ce que je pensais, murmura Flogeac au bout d'un instant et Eléonore releva la tête, surprise par la douceur et la certitude du ton.
- Que pensiez- vous donc ?
- Un homme ne rougit pas quand un autre homme le dévisage, dit-il seulement. Bas les masques, jeune fille... Je crois que vous me devez des explications. ”
Ce ton paternel termina d'agacer Eléonore, mais elle obéit, partagée entre la stupéfaction et l'appréhension, en esquissant une grimace.
“ Maintenant que vous avez découvert le subterfuge, je suppose que vous allez me renvoyer, fit- elle, boudeuse.
- Je vous rappelle que l'Amérique est en guerre et que l'Atlantique est son champ de bataille, mademoiselle, répliqua le duc. De plus, mettons tout de suite les choses au point : j'avais stipulé que je vous débarquerai à la première faute. Or, je ne conçois point qu'être une femme en soit une. Vous avez d'ailleurs amplement prouvé vos qualités en tant que marin... ”
Le sourire revint sur les lèvres d'Eléonore.
“ Alors vous me gardez ?
- A moins que vous ne préfériez poursuivre le voyage dans des conditions plus confortables, reprit Flogeac en devinant sa réponse.
- Oh non ! répliqua vivement Eléonore. C'est beaucoup plus palpitant de naviguer en garçon ! ”
Flogeac se mit à rire une nouvelle fois, amusé par sa réaction en l'observant avec curiosité. Il lui reconnaissait déjà des qualités exceptionnelles lorsqu'il la considérait comme un garçon mais venant d'une femme, cela relevait de l'exploit.
“ Pourquoi vous êtes-vous embarquée ? Vous n'êtes ni pauvre, ni repris de justice, ni janséniste...
- Ma mère voulait me marier et moi je voulais être libre... Je suis partie.
- Tout simplement, apprécia Flogeac avec une pointe d'ironie. Et pourquoi sur la mer ?
- Je suis bretonne, monsieur, répondit Eléonore en se redressant, comme si cela expliquait tout. Chez nous, en Bretagne, on naît avec de l'eau de mer autour du cœur.
- La formule est jolie... Seulement, vous admettrez qu'il est assez rare de trouver une femme qui renonce ainsi à sa condition, à sa place dans la société, pour une autre pour le moins incertaine, remarqua Flogeac.
- Peut- être, soupira Eléonore. Aussi rare, en tout cas, que de voir un riche duc armateur commander son propre navire...
- Touché ! s'exclama Flogeac en riant. Vous avez gagné, je cesse les questions. ”
Il la toisait ouvertement et elle se sentit de nouveau rougir sous son regard impérieux.
“ Mademoiselle, lorsque vous êtes dans des vêtements plus conformes à votre sexe, vous devez être... très séduisante. ”
Eléonore haussa les épaules.
“ Bah ! Pour un homme qui désire une femme, celle-ci est toujours séduisante, rétorqua la jeune fille avec aplomb. Ne vous leurrez pas, je ne tomberai point dans votre escarcelle... Je ne suis pas prête à renoncer à ma liberté. J'aimerais rester celui que vous engageâtes au début de ce mois, pour vous et pour tout l'équipage.
- Tout beau... Ne montez pas ainsi sur vos grands chevaux, railla le duc en riant. Moi aussi, je préfère que vous restiez garçon. Une femme au milieu d'un troupeau de matelots à peine dégrossis n'a pas sa place. Je vous demande seulement d'être prudente... et de ne pas hésiter à vous réfugier sur le roof en cas de besoin. Je mettrais tout de même M. Millerand au fait pour plus de sûreté. ”
Docile, Eléonore hocha la tête. Après tout, peut-être était-ce mieux pour elle qu'il soit au courant. Flogeac prit une petite boite d'argent dans laquelle il choisit un cigare qu'il tourna longuement entre ses doigts avant de l'allumer. Plongé dans ses pensées, il ne disait plus rien, exhalant des volutes de fumée avec un plaisir non dissimulé. Eléonore supportait mieux maintenant l'odeur du tabac, et même, elle commençait à aimer son parfum caramélisé. Elle aimait aussi la nonchalance et la volupté qui entouraient le geste, comme un rituel. Elle comprenait mieux pourquoi les cargaisons de tabac étaient si prisées des armateurs européens.
"Le Petiot" n'eut guère le temps de découvrir réellement l'Amérique. Ses investigations se limitèrent au port car le bateau fut délesté de ses marchandises et rechargé aussitôt de tabac, de coton et d'indigo. Cette fois, Eléonore prit part activement à la manœuvre de départ, montant aux mâts avec ses compagnons pour larguer les voiles. Flogeac la suivait des yeux du haut de la dunette et la voyait faire la course dans les vergues, pieds nus et hilare, avec les autres gabiers. Il ne parvenait pas à se faire à l'idée que c'était une femme.
D'un seul coup, il eut peur. Eléonore se balançait sur la vergue du mât pour accrocher le Grand Volant, aidée par quatre autres matelots. En bas, le reste hissait la voile. Un seul faux mouvement, et elle pouvait tomber sur le pont. Il l'imagina, disloquée, au pied du mât, et secoua la tête nerveusement.
Il ne voulait pas perdre de marins, mais pourquoi s'inquiétait- il soudain des risques qu'elle encourrait ? Parce que c'était une femme ?
“ Non, non. Ne nous laissons pas prendre au piège des sentiments. ”
Mais son regard revenait sans cesse à la silhouette juchée sur le hauban du grand mât. Il fallait avouer qu'elle se débrouillait plutôt bien pour une fille.
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MessageSujet: Re: Roman : Le vent des Lumières [EN COURS]   Roman : Le vent des Lumières [EN COURS] EmptyJeu 17 Jan 2008 - 23:35

Conformément à ce qui avait été décidé, Eléonore avait reprit sa place au sein de l'équipage, mais avait été promue au poste de gabier. Petit-Pierre était officiellement chargé de compléter son apprentissage et, malgré la lourdeur des voiles et la hauteur impressionnante des mâts, elle s'en sortait relativement bien. Le soir, lorsque le soleil se couchait, Eléonore observait la mer scintillante, résistant à l'envie d'y faire un plongeon. Lorsque sa bordée était de quart, elle parvenait à veiller en se plongeant dans un livre, l'oreille attentive aux bruits du bateau et de la mer.
Fréquemment, elle apercevait le duc de Flogeac sur la dunette qui fumait un cigare, nonchalamment appuyé à la lisse, avant d'aller dormir une ou deux heures. Il ressortait sur le pont pour profiter du silence de la nuit, faisait relever les quarts, scrutait le ciel à la recherche d'indices sur le temps du lendemain. Il trouva un soir Eléonore endormie contre un tas de cordages et esquissa un sourire. Il détaillait les traits fins de son visage, songea soudain qu'elle n'avait certainement pas vingt ans, comme elle le lui avait dit. Il secoua la tête, stupéfait par tant de détermination chez une femme. Flogeac sentit qu'il commençait à avoir le regard d'un homme et non plus celui d'un capitaine et il tourna les talons. Il tenait à respecter son choix.
C'était simple lorsqu'il était loin d'elle. Mais dès que leurs yeux se croisaient un peu trop longtemps, il se souvenait de sa condition première et tout déraillait. Il trouvait alors un prétexte quelconque pour s'éloigner, penser à autre chose, le temps de reprendre ses esprits.
Comme elle était curieuse de nature, elle se postait souvent sur la dunette, près du timonier de quart, pour observer la façon dont il gouvernait. Les plus expérimentés sentaient le navire s'éloigner de son cap bien avant que le compas n'enregistrât le changement et corrigeaient d'un léger mouvement de barre. Il suffisait d'observer comment le vent remplissait les voiles, en regardant la direction relative de la houle. Par temps maniable, souvent, les timoniers laissaient des "bleus" tenir la barre pour apprendre le métier. Eléonore se prêta au jeu et, sous l'œil amusé de Flogeac non loin de là, gouvernait le bateau, le regard rivé sur le compas, en donnant de grands coups de barre à gauche, puis à droite, pour corriger le cap, comme tous les débutants.
Cependant, contrairement aux autres, elle ne se contentait pas de manier la barre, elle voulait aussi savoir comment le capitaine déterminait la position du navire ou bien le réglage adéquat de la voilure.
“ Cela dépend de l'allure du bateau, c'est-à-dire l'angle formé entre le cap du bateau et la direction du vent, expliquait Flogeac, bon prince. C'est important de bien régler la voilure, sinon le timonier doit continuellement manier la barre pour maintenir le cap. ”
Eléonore l'écoutait, attentive, voulant tout savoir sur le fonctionnement du compas, l'utilisation d'un sextant ou d'un chronomètre de marine. Ils passaient ainsi de longues heures pendant lesquelles le capitaine se faisait volontiers professeur et restaient souvent accoudés à la lisse de la dunette arrière, les nuits où Eléonore n'était pas de quart, pour discuter à bâtons rompus.
“ La mer est une chose étrange, lui confia-t-il un soir. Elle peut être calme et se mettre en tempête sans aucune raison apparente... C'est comme une femme.
- Ou comme un homme.”
Eléonore éclata de rire joyeusement, amusée par la double comparaison qu'ils venaient de faire. Flogeac secoua la tête, désarçonné par ce comportement si naturel qu'il ne pensait pas possible chez une femme.
“ Vous pensez encore à la mer ? demanda Eléonore au bout d'un moment.
- Non... Pardonnez-moi, mais je pensais à vous. Je songeais que vous aviez du cran d'avoir tout quitté ainsi pour mener une vie de marin sur un navire de commerce... Ce n'est pas le destin le plus glorieux pour un matelot.
- Certes, mais je ne pense pas que j'aurai pu tromper de la même façon les officiers du Roi en cherchant à m'enrôler dans la marine de guerre, répliqua Eléonore en souriant. Peut-être qu'un jour, pourquoi pas...
- Vous comptez donc rester garçon le restant de votre vie ? demanda encore Flogeac avec une pointe de surprise dans la voix.
- Du moins pour l'instant, répondit la jeune fille. Je pensais continuer à naviguer sur le Bordelais...
- C'est votre droit, reprit-il. Encore qu'en toute objectivité, je doute que vous soyez assez résistante pour mener d'autres campagnes telles que celle-ci...
- Je me suis bien défendue, jusqu'à présent, objecta-t-elle avec hauteur.
- Certes, mais les conditions étaient bonnes. Et c'était votre premier voyage. Vous sentez-vous capable de le refaire trois ou quatre fois par an, dans le brouillard, dans une tempête, une nuit sans lune où le froid mord la peau ?
- En tout cas, j'essaierai ! ”
Flogeac se mit à rire avec indulgence. Avec tant de détermination, n'avait-elle pas autre chose à faire que le matelot sur un trois-mâts ? Elle avait manifestement assez de caractère pour se tailler une place dans la société sans se déguiser en garçon et même sans se marier. Dubitative, Eléonore engrangea la réflexion en plissant les yeux.
“ Que pourrais-je faire une fois à terre ? Je ne peux pas retourner chez moi, mes parents doivent m'avoir reniée à tout jamais...
- Mon palais bordelais est assez grand pour vous recevoir, glissa Flogeac. En tout bien tout honneur, bien entendu. Vous y serez mon invitée...
- Vous ne repartez point en mer ? demanda Eléonore.
- Pas tout de suite. D'une part, je ne suis que le propriétaire du bateau, même si je m'amuse à faire le capitaine de temps en temps. D'autre part, Bordeaux me manque. J'aspire à plus de tranquillité... ”
Eléonore se mit à rire, croyant qu'il la mettait à l'épreuve.
“ Vous plaisantez ?
- Je suis très sérieux, dit le duc gravement. Je suis propriétaire de plusieurs navires qui commercent avec l'Orient et les Antilles. Je suis venu en Amérique pour trouver d'éventuels nouveaux partenaires, c'est tout. J'aime la mer, j'aime les navires et diriger leurs manœuvres et je le fais de temps en temps. Mais ma fortune repose sur la gestion de mes navires et de leurs cargaisons et je dois retourner à Bordeaux pour m'en occuper. Et m'occuper aussi de la Guyenne où je possède plusieurs domaines... ”
Eléonore tentait d'imaginer ce qu'elle pourrait faire une fois de retour en France. Elle n'y avait pas du tout pensé, toute à sa joie de partir en mer. Or, Flogeac lui offrait un moyen de trouver sa voie...
“ Je ne vous force pas, dit encore le duc. Vous êtes libre... et vous avez encore le temps du voyage de retour pour prendre votre décision. Mais pensez- y... ”
Eléonore hocha la tête et se dirigea vers l'entrepont pour dormir. Malgré elle, les paroles de Flogeac trottaient encore dans sa tête lorsqu'elle arriva à sa cabane, l'endroit où elle dormait dans l'entrepont. Elle étouffa un cri de surprise en découvrant un matelot en train de fouiller dans son bagage et mettre la maigre bourse contenant ses économies dans sa chemise. Le sang d'Eléonore ne fit qu'un tour et elle sauta sans réfléchir sur le dos du marin.
“ Voleur ! Rends-moi mon argent ! ”
Pris par surprise et déséquilibré, le matelot s'écroula lourdement sur le plancher du pont en braillant. Stupéfaite, Eléonore reconnut Grulain, fort en gueule et bâti comme un docker. En comparant rapidement sa carrure à la sienne, Eléonore comprit qu'elle ne faisait pas le poids et chercha des yeux un objet susceptible de l'aider.
“ Un coutelas comme celui-ci te serait bien utile, pas vrai ? railla Grulain qui s'était relevé d'un coup de rein en sortant un couteau sculpté.
- De quel droit voles-tu mes affaires ? explosa Eléonore, toutes griffes dehors.
- En vertu du droit du plus fort ! répondit Grulain en la retenant d'une main massive. Et n't'avises pas de m'en empêcher si tu ne veux pas tâter de ma lame !"
Il la maintint en respect encore quelques minutes avec le couteau dressé devant lui, pendant lesquelles il se servit généreusement dans le bagage d'Eléonore.
“ Attention, Petiot, dit- il en la relâchant. Je sais que tu fricotes avec le capitaine. Un mot de ça dans ses oreilles et tes tripes sécheront au soleil dans l'heure qui suivra ! ”
Eléonore eut un frisson d'horreur qui sembla plaire à Grulain. Il s'éclipsa sans un mot de plus et la jeune fille tomba à terre, lessivée.
“ Sainte-Anne bénie ! murmura-t-elle. Je l'ai échappé belle... Si je n'arrive pas à me défendre contre la cupidité des marins, ça sera moins facile que je ne le pensais... ”
Ah... Si elle avait été un homme avec vingt livres de muscles, elle aurait pu lui faire comprendre qui elle était, à ce Grulain, tout imposant qu'il était...
“ Non, non... Ca ne se passera pas comme ça ! s'exclama Eléonore en se reprenant. Je ne vais pas me laisser faire par un marin de bas étage... ”
Elle rassembla rapidement le reste de ses affaires éparpillées par Grulain, tout en réfléchissant à sa riposte, se releva et se heurta à une montagne.
Le duc de Flogeac avait déjà reconnu Eléonore.
“ Que s'est- il passé ? demanda-t-il abruptement. Vous vous êtes battue ? ”
Eléonore allait répondre que non, mais s'avisa que sa chemise était déchirée et qu'elle aurait beau jeu d'essayer de mentir. Elle haussa les épaules, rétive à l'idée de dénoncer son agresseur.
“ Qui était-ce ? reprit Flogeac sévèrement.
- Bah ! Quelle importance ? répliqua Eléonore. Cela ne me rendra pas mes livres et l'argent qu'il m'a volé... ”
Stupéfait qu'elle ose le contredire, Flogeac ne réagit pas tout de suite. Puis tout ce qu'il y avait de dominateur en lui monta comme la moutarde monte au nez et il saisit son bras dans une poigne impérieuse.
“ Je ne vous demande pas votre avis, rugit-il, terrible. Je veux un nom ! ”
Eléonore se débattit vigoureusement et réussit à se dégager sans douceur.
“ Vous n'avez pas le droit ! glapit-elle, furieuse, en frottant son bras endolori.
- Grave erreur, moussaillon, rétorqua le duc, qui retrouvait son calme aussi vite qu'il l'avait perdu. J'ai tous les droits : je suis le capitaine. Et seul maître à bord. ”
Elle ne répondit pas, flattée qu'il l'ait appelée "moussaillon". Elle venait de comprendre qu'il n'avait pas réagi en homme, mais en capitaine à qui elle devait le respect.
“ Ecoutez-moi, tête de mule, je me fiche pas mal de ce qui peut vous arriver et de ce que vous pouvez penser, reprit Flogeac en plantant son regard franc et direct dans le sien. Mais si je ne suis pas ferme et sévère avec mon équipage, je ne pourrais jamais rien en faire. Si vous voulez être un bon matelot, il faut obéir...
- Je n'ai pas le droit de réfléchir ? demanda Eléonore avec une naïveté qui arracha un sourire au duc.
- Non. Pour réfléchir, il vous faudra devenir officier ! répondit-il, jovial. Alors, ce nom ?
- C'était Grulain, avoua Eléonore, de guerre lasse. Mais il a promis que mes tripes sécheraient au soleil si je le dénonçais... ”
Flogeac la dévisagea intensément, un demi sourire au coin des lèvres.
“ Vous avez peur ? ”
Eléonore fit la moue et haussa les épaules de nouveau.
“ Pas vraiment. C'est un bon matelot, il est fort, mais il est stupide... ”
Flogeac éclata de rire. Il avait tort de s'inquiéter d'elle. Comme ce n'était pas la première fois que ledit Grulain semait la terreur parmi les marins, il décida de passer aux représailles. Eléonore ouvrit la bouche, mais le duc la devança.
“ Et ne protestez pas, sinon vous lui tiendrez compagnie à fond de cale ! ”
Eléonore se tint coite et hocha la tête docilement, mais dès que Flogeac eut tourné les talons, elle marmonna entre ses dents qu'elle n'approuvait pas du tout sa façon de faire.
“ Attention, moussaillon ! fit la voix rieuse du duc. Je vous entends !... ”
Eléonore fit une superbe grimace, lâcha un juron et s'accroupit contre le bastingage en croisant ses bras sur sa poitrine pour bouder. Flogeac s'éloignait en riant silencieusement.
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MessageSujet: Re: Roman : Le vent des Lumières [EN COURS]   Roman : Le vent des Lumières [EN COURS] EmptyJeu 17 Jan 2008 - 23:36

Quelques jours plus tard, à la faveur de la nuit, le duc rendit à Eléonore les livres ainsi que l'argent qu'il avaient retrouvés dans la cabane de Grulain.
Il profitait toujours de la nuit pour l'approcher, pour que leurs relations quelque peu atypiques n'éveillent pas les soupçons et trouvait souvent la jeune fille sur la dunette, sous le bôme de brigantine.
“ Vous êtes un des rares marins qui s'aventure ici, lui fit remarquer Flogeac. Les autres considèrent que c'est le territoire du capitaine.
- Je n'ai pas peur, répondit-elle en comptant ses livres. Vous ne l'avez pas expressément interdit :c'est donc qu'on a le droit d'y être... Ce livre-là n'est pas à moi. ”
Elle lui tendait un petit volume relié de cuir rouge, mais Flogeac ne le prit pas.
“ C'est un cadeau, dit-il. J'ai vu que vous aviez un Voltaire, je n'ai pas résisté à l'envie de vous en faire découvrir un autre... C'est un grand malheur d'avoir perdu un philosophe aussi clairvoyant.
- Oui, moi aussi j'appréciais ses points de vues, ajouta la jeune fille. Il ne croyait ni à la bonté de l'homme, ni à sa condamnation originelle. Nous sommes seulement à l'échelle du monde que nous habitons et il faut organiser le bonheur terrestre avec les moyens disponibles... Il pensait aussi que la justice et la liberté représentaient le trésor fondamental de l'homme et qu'il devait réclamer l'abolition de l'esclavage et du servage, des lettres de cachet, la libre disposition des biens et du travail, la liberté d'écrire, de parler, de s'exprimer... ”
Ainsi, le duc et le matelot passaient de longues heures, la nuit, sur la dunette. Ils parlaient de philosophie, de politique et même de la guerre. Flogeac évoquait aussi ses nombreux voyages à travers le monde, les personnes qu'il rencontrait à Bordeaux. La jeune fille restait suspendue à ses paroles ; le duc avait un don de conteur, dans le langage distingué des salons. C'était un amoureux de la nature, et sous son enveloppe d'aventurier, il cachait une âme passionnée de grand seigneur. Il se mit à parler de Bordeaux, lui confia qu'il aurait aimé faire revivre son palais là-bas, où il donnait jadis des fêtes dignes de celles de Versailles...
“ C'est une ville importante, disait-il. Son poids et son influence équilibrent ceux de Paris auprès du centre et du sud. C'est une autre capitale, une porte sur la mer et le négoce... C'est aussi un pays parlementaire, à l'instar de la Bretagne qui a nourri l'esprit de résistance contre la royauté. Bordeaux a besoin de liberté pour vivre de son commerce ; c'est une ville coloniale, la grande échelle du Nouveau Monde en France... C'est en cela que j'ai rompu la tradition familiale, puisque je me suis tourné vers les Amériques, et plus spécialement les Isles. Savez- vous que le commerce avec les Antilles rapporte à Bordeaux plus de trente-quatre millions de livres par an ? ”
Flogeac éclata de rire en voyant la tête d'Eléonore. Ses parents n'avaient jamais du posséder une telle fortune !
“ Et vous qui lisez les philosophes, reprit le duc, Bordeaux est aussi leur berceau. M. Montaigne a sondé les dogmes de la religion, M. de Montesquieu les institutions politiques... La ville de Bordeaux n'a d'égale en Europe, que ce soit pour son commerce, la fertilité de ses collines couvertes de vignobles, ou le soleil quasi-idyllique qui la fortifie et la rend telle qu'un Eden tout doré... C'est tout cela, Bordeaux. J'y suis né, j'y mourrai...
- Êtes-vous donc si vieux ? demanda Eléonore en souriant.
- Je suis très vieux ! s'exclama-t-il sur le même ton. J'ai cent ans ! ”
Eléonore éclata de rire spontanément ; Flogeac la regardait et soupira.
“ Si je vous redemandais maintenant de m'accompagner à Bordeaux, que décideriez-vous? ”
Prise au dépourvu, Eléonore ne répondit pas tout de suite. Elle leva les yeux vers lui, sourit, un peu embarrassée.
“ Vous tenez donc tant à ce que j'abandonne la navigation ?
- Point du tout. Mais vous valez mieux que la vie anodine d'un matelot, expliqua le duc. Vous êtes trop intelligente et fine pour vous contenter d'obéir... Tout en vous m'étonne, m'éblouit, me surprend. Je voudrais pouvoir vous suivre dans votre cheminement, peut-être vous aider. J'ai en moi la tradition hospitalière des gens du Sud. Ne voyez pas une avance quelconque dans cette invite. Je sens votre esprit proche du mien... Je crois que j'aimerai beaucoup votre compagnie... ”
Il ne se doutait pas qu'Eléonore, en elle-même, avait déjà abdiqué. Elle le suivrait à Bordeaux. La curiosité de connaître cette ville qu'il aimait tant, de mieux le connaître la poussait en avant. Avide de découvertes, il lui fallait déjà changer de monde. Et elle devait s'avouer que Flogeac avait vu juste en pensant qu'elle pouvait rêver mieux qu'une existence de matelot.
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MessageSujet: Le Vent des Lumières - Chapitre 4   Roman : Le vent des Lumières [EN COURS] EmptyMar 22 Jan 2008 - 0:26

4
Le trois-mâts barque du duc de Flogeag jeta l'ancre au milieu de la Garonne dans le port de Bordeaux. Au-delà des quais, les beaux quartiers donnaient à la ville son aspect monumental, avec ses entrées fermées par de simples grilles et ses remparts féodaux agrémentés de larges allées rectilignes plantées d'ormeaux et de tilleuls.
Plus loin, le Jardin Royal reliait au reste de la ville le quartier des Chartrons, qui abritait les colons hollandais et allemands. Plus loin, l'îlot de la place Royale était prolongé sur plus d'une lieue et demie par une façade uniforme qui allait rester une des gloires de la ville. A chaque coin de rue, Tourny, intendant jusqu'en 1757, avait ainsi laissé son empreinte et son talent d'urbaniste avait redonné à Bordeaux un visage digne de son histoire.
Capitale de l'Aquitaine jusqu'en 867, époque à laquelle se constitua la maison des comtes de Toulouse, transformant l'Aquitaine en duché de Guyenne, Bordeaux avait attendu encore 1453 avant d'être rattachée à la couronne française.
“ Aliénor d'Aquitaine la donna en dot à Louis VII en 1137, racontait Flogeac alors qu'ils débarquaient en empruntant le canot du bord. Mais le duché devint possession du roi d'Angleterre en 1154...
- Par quel mystère ? s'enquit Eléonore.
- Celui du remariage, moussaillon, répondit le duc. Après son divorce d'avec le roi, Aliénor se consola avec le duc d'Anjou, Henri Plantagenêt, héritier du trône d'Angleterre. Mais cet intermède ne fut point inutile. Bordeaux a toujours joui de privilèges, notamment grâce à l'octroi d'une charte de commerce. En ce moment, nous sommes en période de grande prospérité. Regardez, on aperçoit là-bas le Château-Trompette. ”
Apercevoir était peu dire : le château médiéval, autour duquel on avait aménagé des promenades, dominait massivement l'arrière-plan du paysage. Le quai courait en arc de cercle, bordé d'immeubles de quatre étages ; juste devant le château, des murailles abritant des canons entouraient des jardins ombragés de grands pins parasols. Tout le long s'amarraient d'innombrables barques, tandis que les bateaux s'éparpillaient dans la rade ; c'était la première fois qu'Eléonore voyait autant de navires rassemblés au même endroit. Ils continuèrent à pied pour dépasser la Place Royale et arriver cours de Verdun, où se trouvait l'hôtel particulier des Flogeac.
Le duc avait confié le déchargement du navire à M. Millerand, avant de rentrer chez lui. Un domestique en livrée sortit instantanément du château pour les accueillir.
“ Voici Constant, mon premier maître d'hôtel, dit le duc chaleureusement en désignant le vieil homme à Eléonore.
- Bienvenue chez vous, monsieur le duc, dit Constant en s'inclinant.
- Je vous confie mon invité, Constant... Veillez à ce que tout soit fait selon ses désirs. ”
Eléonore sourit suavement au maître d'hôtel qui hocha la tête avec une déférence sincère et décida qu'elle l'aimait bien. A peine furent-ils entrés qu'une nuée de serviteurs et soubrettes les entoura. Eléonore découvrait avec émerveillement ce palais que le soleil rendait lumineux. Elle suivit Constant en observant, bouche bée, les lustres de cristal, les boiseries dorées, les meubles précieux. Au centre du palais se trouvait une immense salle de réception parquetée d'acajou, tandis que les ailes contenaient les appartements du duc. Tout l'étage du corps central se constituait de petites suites pour les invités, car le duc de Flogeac recevait beaucoup et longtemps. Le tout formait un ensemble parfait, luxueux et très confortable.
Restée seule, Eléonore défit ses cheveux nattés en parcourant les trois pièces de son appartement. Somptueuses, décorées avec goût et élégance, chaque pièce drainait une harmonie de bleu reposante. Un grand lit à baldaquin supportait une lourde soie brochée bleu tendre, de la même couleur que les courtines de velours, retenues aux montants ouvragés par des cordelettes dorées. Une petite commode en bois d'acajou portait un broc d'eau et un bassin de faïence fine et côtoyait une "toilette" agrémentée de dentelles et de taffetas bleus et blancs. Dans la pièce attenante se trouvait une table recouverte d'une nappe de batiste bleu ciel, des liseuses, des fauteuils, une petite bibliothèque. Sur le sol, de coûteux tapis orientaux, et aux fenêtres, des voilages fins et des rideaux de velours bleu roi.
Émerveillée par tant de magnificence, que le salon de réception de sa mère égalait à peine, Eléonore songea soudain que tous les appartements d'invités devaient avoir le même cachet et que cela avait du coûter une fortune. Elle n'osait imaginer le luxe des appartements du duc lui-même...
De retour dans la chambre à coucher, Eléonore ouvrit la fenêtre et découvrit le parc, qui, mis à part les dimensions, n'était pas sans lui rappeler celui de Port-Louis. Vers l'ouest s'étirait le mince fil d'argent de la Garonne.
Une femme de chambre gratta à la porte et entra, les bras chargés d'une toilette de velours incarnat qu'elle déposa sur un fauteuil. Eléonore revint dans la pièce, tandis que la femme de chambre, qui déclara s'appeler Marie, faisait une révérence. En voyant la robe, Eléonore comprit qu'il était peut-être temps qu'elle réintègre son enveloppe de femme. Avec un soupir, elle demanda à Marie de lui faire préparer un bain, bien qu'elle ne se décidât pas à quitter son costume masculin.
Dans la troisième pièce de son appartement, pavée de faïence bleutée, des servantes remplissaient d'eau chaude un bassin d'émail. Eléonore se dévêtit, se lava à grande eau, retrouvant avec bonheur le plaisir de se sentir propre. Marie l'enveloppa dans un drap après avoir oint tout son corps d'huile de jasmin. Comment le duc avait-il deviné son parfum ? Ce détail la troublait encore lorsque Marie lui passa la chemise de soie fine puis le corset qu'elle laça dans le dos avec dextérité. Eléonore se laissait habiller rêveusement, l'esprit ailleurs. Elle avait oublié jusqu'au plaisir de se sentir femme dans une robe...
“ Sainte-Anne bénie, pensa-t-elle avec effroi. Étais-je donc en train de me transformer réellement en garçon ? ”
Elle releva ses cheveux devant la glace de la toilette, trouva qu'ils étaient encore plus affreux qu'avant, à cause du sel, du vent et du soleil. Puis elle hésita devant la ribambelle de pots de fards divers qu'elle avait devant elle. Cela faisait si longtemps qu'elle ne s'était pas parée ! Maintenant, elle réalisait que tout cela, ce sentiment de se faire belle et d'être admirée, lui avait manqué durant le voyage aux Amériques.
Maquillée, coiffée, Eléonore passa le reste de la robe qui devait valoir une fortune à elle seule. Elle s'extasiait devant la finesse des broderies, la délicatesse arachnéenne des dentelles et la douceur du tissu. Pour terminer, Marie ouvrit un écrin qui contenait une parure de grenats assortis à la couleur de sa robe. Eléonore, pas encore revenue de sa surprise, restait muette en pensant que ce damné Flogeac devait être réellement très riche. La jeune fille n'osait pas se regarder dans la psyché, mais sous les demandes incessantes de Marie, elle y consentit. Elle ne se reconnut pas ; son regard croisa dans le miroir les yeux bleus de la soubrette postée derrière elle qui l'observait avec admiration.
“ Qu'en penses- tu ? demanda-t-elle en souriant.
- Madame est magnifique ! ”
Eléonore sourit encore plus franchement et congédia Marie. Elle chercha un livre dans la bibliothèque, s'étendit sur une liseuse et parcourut quelques pages. Très vite, elle posa le livre sur ses genoux, ferma les yeux et le temps s'abolit.
La porte s'ouvrit soudain sur Constant qui resta un instant interdit en constatant que le gabier ramené par Flogeac s'était transformé en jeune fille. Et quelle jeune fille !
“ Heu... Pardonnez cette intrusion, balbutia-t-il avec une tête plutôt comique. Monsieur le duc m'a chargé de vous inviter à dîner à sa table... ”
Eléonore sourit et traversa un nombre impressionnant de salles, salons, boudoirs derrière le maître d'hôtel avant d'arriver devant une porte de bois richement sculptée. Constant frappa et fit entrer la jeune fille. A l'entrée d'Eléonore, le duc de Flogeac, accoudé à la cheminée, s'était retourné.
Ils se trouvaient dans un grand salon carrelé de marbre. Une table était dressée non loin de la cheminée où dansaient de grandes flammes rouges. Outre ce mobilier, il y avait quelques guéridons portant des vases de fleurs, des bergères de velours et une belle ottomane recouverte de satin broché.
Le duc de Flogeac resta saisi à l'apparition d'Eléonore, même s'il s'attendait à une transformation radicale du gabier Chaulan. Il s'émanait d'elle un charme indéfinissable, cette fraîcheur naturelle et spontanée qui manquait tant aux courtisanes. Fasciné, il notait néanmoins qu'elle avait toujours le même regard assuré, la même force dans la démarche et le maintien, la même détermination. Il comprit qu'elle ne forçait pas sa nature dans son costume masculin, mais qu'elle restait la même, qu'elle soit habillée en garçon ou en femme.
Il resta longtemps à la regarder, sans rien dire, puis désigna un fauteuil ; dès qu'il fut près d'elle, il prit sa main, y posa les lèvres.
“ Avant toute chose, moussaillon, divulguez-moi votre véritable identité, dit-il en souriant. J'aimerais beaucoup savoir comment je dois vous appeler...
- Je m'appelle Eléonore de Chaulanges de Port-Louis, répondit la jeune fille, amusée et intimidée aussi par le ton bas et secret du duc.
- Permettez-moi de vous dire, demoiselle, que je vous préfère femme... et que vous êtes ravissante. ”
Il l'invita à s'asseoir et le sommelier servit aussitôt du vin. Flogeac voulait déjà organiser une réception pour fêter son retour et à laquelle seraient conviées les personnes influentes des environs, afin que la jeune fille puisse faire leur connaissance. En fait, Eléonore s'aperçut qu'en temps normal, le palais de Flogeac était l'endroit le plus couru de Bordeaux.
“ Les gens aiment cet endroit et y reviennent avec plaisir, expliqua-t-il en levant son verre. Je bois à votre beauté.
- Et moi à votre retour. ”


Dernière édition par Lilylalibelle le Dim 9 Mar 2008 - 2:18, édité 1 fois
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MessageSujet: Re: Roman : Le vent des Lumières [EN COURS]   Roman : Le vent des Lumières [EN COURS] EmptyMar 22 Jan 2008 - 0:27

Les semaines qui suivirent furent un enchantement permanent pour Eléonore. Le grand bal donné en l'honneur du retour de Flogeac à Bordeaux célébra la beauté de la jeune fille et le début de son règne dans la capitale de Guyenne. Elle y fit la connaissance de toutes les personnalités importantes de Bordeaux, à commencer par son gouverneur militaire, le maréchal de Richelieu qui, malgré ses quatre vingt-trois ans, reluqua la jeune fille avec avidité.
“ Méfiez- vous, ma mie, souffla Flogeac à son oreille, Richelieu est le plus fieffé libertin que je connaisse... C'est un gouverneur hors pair, qui n'a pas sa pareille pour faire prévaloir le principe de l'autorité royale, mais il est malheureusement dépourvu de tout sens moral. Il a installé au palais du gouvernement sa maîtresse toulousaine, Mme Capon, qui préside à ses côtés des soupers uniquement composés de femmes représentant toutes les variétés du demi-monde bordelais. Vous comprendrez vite que c'est assez mal vu à Bordeaux qui est régie par la gravité parlementaire. On lui reproche ses excès, son humeur tracassière et despotique, son indiscrétion parfois poussée jusqu'à l'inquisition... et sa passion effrénée pour l'agiotage.
- Et, outre cela, quel est donc son rôle ? demanda Eléonore, partagée entre l'amusement et la réprobation.
- Effacé, répondit Flogeac. Il a déplu aux intendants, il est en conflit chronique avec le Parlement et il maltraite le maire. De toutes manières, ma chère, aujourd'hui, un gouverneur militaire n'est plus vraiment le poste clé dans les villes de province. C'est l'intendant qui domine tout. ”
Nicolas Dupré de Saint-Maur était en effet le maître effectif de la Généralité de Guyenne, refoulant dans l'ombre le gouvernement militaire, la Jurade* et le Parlement. Relevant du Conseil du Roi, il exerçait son autorité sur un vaste territoire qu'il quadrillait grâce à ses bureaux et à ses subdélégués et sa généralité était considérée comme une des grandes intendances du royaume de France.
Grand administrateur, à l'image de ses prédécesseurs, Boucher, Tourny et Boutin, Dupré de Saint-Maur était cependant le plus averti, le plus ouvert et le plus libéral des intendants de Guyenne. Intelligent, très cultivé, puisant ses théories dans le programme physiocrate et convaincu du pouvoir de l'opinion éclairée, il tenait à l'honneur de recevoir dans ses salons l'aristocratie de la province, ouvrant largement son hôtel au public éclairé sensible aux Lumières.
Eléonore s'entendit tout de suite avec lui ; soucieux du bien public, il essayait de concilier les intérêts de l'agriculture et le régime fiscal, mais il se heurtait constamment à l'hostilité latente du Parlement et de la Jurade. Eléonore se rendit par la suite avec Flogeac à l'hôtel de l'intendant, ainsi qu'à l'académie de Bordeaux où il faisait de fréquentes communications.
Eléonore occupa les premières semaines à courir Bordeaux, montée sur Hermès, un pur sang arabe que lui avait donné le duc. La ville témoignait d'une intense activité qui trahissait sa prospérité. Certaines rues étaient boueuses et tortueuses, mais de nombreux quartiers étaient neufs, des maisons fraîchement construites, avec des balcons. Avant le souper, Eléonore admirait de sa fenêtre le port de Bordeaux où, pour un sou, des élégantes pouvaient s'asseoir pour regarder les navires arriver. Il n'était pas rare qu'il y eut six cent bateaux dans le port, rangés sur quatre files. Sébastien de Flogeac disait que la ville gagnait des millions de livres par an, grâce au commerce avec l'ennemi juré de la France, l'Angleterre, mais aussi avec les Isles d'Amérique, dont il acheminait les produits en Europe. Bordeaux était doté d'une flotte de longs courriers de capacité croissante, mais lents et lourds, principalement utilisés pour le commerce colonial et qui transportaient des cargaisons de grand prix.
Le port drainait un nombre considérable d'artisans liés à la construction navale et au monde du négoce, mais il y avait en fait deux Bordeaux: celui-ci, atlantique, ouvert sur l'extérieur et dont le capitalisme commercial contrariait l'autre Bordeaux, le corporatiste des artisans repliés sur eux-mêmes. D'ailleurs, la Jurade perdait graduellement de son influence face à la liberté d'entreprendre et d'agir, encouragée par l'essor économique et intellectuel qui ébranlait le colbertisme. Le libéralisme avait rapidement été adopté par la chambre de Commerce et l'intendance, un peu grâce au duc de Flogeac qui avait réussi à faire comprendre aux banquiers, aux négociants et aux marchands les avantages de la liberté économique.
“ Comment en êtes-vous arrivé à vous faire marchand ? demanda-t-elle un jour au duc. Votre situation n'est pas courante.
- Plus qu'on ne le croit, répondit Flogeac. Et avant toute chose, je suis négociant, pas marchand. Les négociants sont ceux qui font du grand commerce ; ils sont en fait peu nombreux, mais leurs profits importants.
- C'est l'aristocratie du commerce, en quelque sorte, résuma Eléonore.
- Si vous voulez, approuva Flogeac avec une lueur d'amusement dans le regard. La classe des négociants est opulente, mais sa réputation n'est pas à toute épreuve ; on lui reproche ses mœurs dissolues, encouragées par le maréchal de Richelieu. Mais la plupart sont sérieux et vertueux, à l'image du tiers de protestants qui négocient à Bordeaux. On les décrie, mais la solidarité de l'aristocratie traditionnelle joue à plein : la noblesse riche noue des relations d'affaires avec les négociants et leur prestige social est de plus en plus grand. On ne compte plus les liaisons et même les mariages, qui sont l'occasion de contrats énormes. Voyez-vous, un négociant se forme à force de voyages et de travail, mais il dirige ses affaires depuis un comptoir où il a sa caisse, ses livres de comptes et ses lettres. Maintenant, j'achète, je vends ou j'assure des frets et, de temps en temps, je participe à des armements. C'est un labeur incessant, mais il me permet d'assurer un train de vie appréciable... et que je ne dois qu'à moi. Je ne suis pas le seul dans cette situation ; vous seriez étonnée du nombre d'affaires familiales de ce genre à Bordeaux. Beaucoup de propriétaires étaient comme moi lorsque je me suis lancé dans les affaires. Seulement, je suis le seul à m'y être investi personnellement. Ma famille s'est taillée une immense fortune avec les vignes situées dans les Graves de Bordeaux. Tous les grands vins appartiennent à des aristocrates, dont les meilleurs sont la propriété du Président du mortier de Bordeaux Secur, qui possède les Châteaux Lafite et Latour. Quant aux Châteaux Margaux et Haut-Brion, ils sont au marquis d'Aulède. Tout ce vignoble est aux mains de la noblesse parlementaire et est soutenu par un négoce entreprenant. Cependant, lorsque j'ai pris en main les domaines, la Guyenne était en pleine crise de surproduction, faisant baisser les prix du vin. Pour sortir de ce marasme, je me suis fait armateur, comme beaucoup d'autres propriétaires, pour trouver de nouveaux débouchés autres que l'exportation en Europe. Mon régisseur, qui est contact avec les négociants du quai des Chartrons, m'a fait adapter mes vins au goût d'une clientèle essentiellement anglaise, mais cela ne suffisait plus pour écouler la production...
- Soit. Et où emportez-vous vos vins, alors ?
- Aux Isles d'Amérique, répondit Flogeac. C'est là que je devins négociant. Le commerce colonial est le moteur de l'économie bordelaise, qui entraîne les trafics traditionnels, fournis par le cabotage et l'exportation des vins. Les Isles n'ont plus un pouce de terre pour les cultures vivrières ; les colons sont obligé d'importer leurs vivres et leurs articles manufacturés de France, ce que je fais. Ensuite, je recharge mes navires de produits exotiques dont l'Europe est friande et que je réexporte dans multiples pays, grâce au système de l'Exclusif qui régit les échanges de nos colonies.
- En quoi cela consiste-t-il ? demanda encore Eléonore, passionnée.
- Cela vous intéresse donc à ce point, mes histoires de commerce ? fit le duc, étonné.
- Oui... pourquoi ?
- Pour rien, rétorqua Flogeac avec un sourire. L'Exclusif, chère amie, interdit à nos colonies d'Amérique de vendre leurs marchandises à un autre pays qu'à la France. Ce qui nous permet de transporter et de vendre en Europe essentiellement du sucre, du café et de l'indigo. Bien sûr, la contrebande contrecarre de plus en plus ces beaux principes, mais la théorie est telle... Bref, nous bénéficions d'une conjoncture très favorable depuis la guerre de Sept Ans, qui a permis à notre port bordelais d'être le premier port colonial français, devant Nantes et La Rochelle.
- Je me demande bien comment ! objecta Eléonore. Sa position géographique n'est pas meilleure que celle de Nantes ou La Rochelle et elle le défavorise même quant au commerce avec l'Europe du Nord, sans compter les difficultés de navigation de la Gironde. Et je ne vous parle même pas de l'archaïsme du port : il n'existe aucune installation portuaire digne de ce nom. Les quais ne sont que des appontements et les cales plus que modestes. Les navires de haut bord sont obligés de mouiller en rivière et de décharger leur cargaison en utilisant des allègues... ”
Flogeac la regardait en souriant, de plus en plus étonné. Où avait- elle été cherché tout cela ? Son analyse édifiante ne comportait aucune erreur.
“ Votre sens de l'observation me stupéfie, madame, dit-il sans aucune ironie. Vous avez raison sur toute la ligne. En fait, Bordeaux n'est pas le port le plus moderne, mais il bénéficie d'un arrière-pays agricole suffisamment riche pour nourrir tout le petit monde des Isles. Au lieu de ne remplir mes navires que de vins, je charge aussi des farines de Moyenne Garonne et des salaisons apportées d'Irlande par les caboteurs, des fromages de Hollande, des poissons salés et des conserves alimentaires venues du Périgord, que je débarque à Saint-Domingue. Vous comprenez pourquoi je suis un homme très occupé... ”
Eléonore acquiesça et un long silence passa, pendant lequel elle évoquait vaguement sur la terrasse de son appartement les immensités liquides de l'Atlantique. Flogeac la regardait, charmé plus qu'il n'aurait voulu l'admettre. En admettant que ce fut son objectif, il n’aurait jamais pensé à utiliser le commerce pour séduire une femme.
“ Pourquoi me regardez-vous donc ainsi ? demanda-t-elle au bout d'un moment. Votre moussaillon n'a point changé en quittant sa défroque...
- Non, vous n'avez pas changé, admit le duc doucement. Plus j'apprends à vous connaître, plus vous me semblez pleine de surprises. Mais surtout, surtout... ne changez pas. ”
Eléonore tourna la tête vivement vers lui et reçut l'éclat de ses yeux doux sur son visage. Le duc s'était rapproché d'elle, imperceptiblement. Ses lèvres prirent les siennes, doucement, et sa langue impérieuse envahit sa bouche. Comme étourdie, Eléonore se laissait faire. Flogeac s'en voulait, mais ses mains se faisaient plus audacieuses, ses baisers plus pressants. Tout à coup, la jeune fille se rebella et s'échappa de ses bras d'un mouvement.
Flogeac, une grimace contrite sur le visage, l'interrogeait du regard intensément et Eléonore se mordit la lèvre.
“ Je suis désolée, balbutia-t-elle, éperdue.
- Ne le soyez pas, répondit le duc dignement. C'est moi au contraire qui vous doit des excuses... Il n'est pas dans mes habitudes de forcer une femme qui me dise non. ”
Eléonore eut un beau sourire qui fit chavirer toute la détermination du duc et elle fit un pas vers lui. Tout à coup, elle désirait balayer tout malentendu, être franche et honnête envers le duc... et envers elle-même.
“ Je ne vous ai pas dit non, murmura-t-elle suavement. Comment pourrais-je vous repousser ? Vous m'avez acceptée telle que je suis, quelque soit le costume que j'endosse... alors que jusqu'à présent, tout ceux qui prétendaient m'aimer ne voulaient que me façonner à l'image qu'ils avaient de moi. Ma mère voulait que je sois une femme belle mais insignifiante, mon père aurait préféré que je naisse garçon, et mon ami... mon frère...
- Je vous aime en gabier autant que je vous aime en Eléonore, déclara Flogeac avec tendresse en lui tendant la main. Je serais le plus heureux des hommes si vous acceptiez de me sacrifier un peu de votre liberté. ”
Eléonore le dévisagea sans vouloir comprendre et le duc eut son sourire habituel en posant ses lèvres sur sa main.
“ Epousez-moi, Eléonore, s’il vous plait. ”
La jeune fille joignit ses mains sur sa bouche pour étouffer son cri et les larmes embuèrent ses yeux. Tout à coup, elle était persuadée qu'elle avait mis trop de temps pour comprendre que Flogeac était le seul qui pouvait l'épouser sans la contraindre ni la dominer.
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MessageSujet: Le Vent des lumières - Chapitre 5   Roman : Le vent des Lumières [EN COURS] EmptyVen 22 Fév 2008 - 19:41

Le mariage fut célébré quinze jours plus tard dans une débauche de fleurs et de luxe. Le repas fut pantagruélique, le bal grandiose, à l'échelle de la fortune et du nom de Sébastien de Flogeac. La robe d'Eléonore était un chef d'œuvre d'élégance et de finesse en soie. Le décolleté en forme de cœur était garni de trois rangs de perles, le corset aux courtes basques ainsi que les manches de dentelles perlées lançaient des éclairs de lumière. Sa coiffe de mariée supportait plusieurs bouquets de fleurs en diamants et émeraudes. L'union fut bénie par l'archevêque de Bordeaux, tandis qu'à Versailles on célébrait la naissance de Madame Royale, le premier enfant de Louis XVI et de Marie-Antoinette.
Si le duc de Flogeac ne mettait pas souvent les pieds à la cour, il n'en était pas moins connu des plus grands et les plus illustres noms de Versailles et de Paris désertèrent la capitale et les festivités entourant la naissance de la première fille du roi pour assister aux noces du duc de Guyenne. Les amis des Américains n'étaient pas les moins représentés, puisque Eléonore fut présentée au duc de Lauzun, à Pierre-Augustin de Beaumarchais qui œuvrait officieusement jusqu'à l'entrée en guerre de la France et même au marquis de La Fayette, arrivé le 20 février en France pour réclamer au roi l'envahissement pur et simple de l'Angleterre.
“ Ma foi, mon ami, vous êtes un filou ! tempêta La Fayette en faisant de grands gestes. Nous étions tous persuadés que vous sonneriez le glas de la branche aînée des Flogeac à être toujours parti sur la mer comme vous le faîtes... Où avez- vous donc déniché cette perle rare ?
- Sur mon bateau, justement, répondit le duc en regardant sa femme avec un sourire. Cette jeune personne s'était déguisée en garçon pour aller en Amérique...
- Hum... Une aventurière, apprécia Lauzun avec une moue amusée. Voilà qui ne m'étonne pas de vous ! ”
Toute l'assemblée éclata de rire, pendant qu'Eléonore menaçait son mari des pires sévices s'il continuait à étaler cette partie de sa vie aux gens.
“ Pour qui va-t-on me prendre ? dit elle à voix basse, pour se justifier.
- Pour ce que vous êtes, ma chérie, comme l'a dit Lauzun : une adorable aventurière ! ”
Ce fut avec un soupir de soulagement qu'Eléonore suivit son mari vers ses nouveaux appartements, alors que le bal battait son plein. Ils s'étaient enfuis en catimini, avec la complicité de Constant qui avait fait diversion. Bien qu'exténuée, Eléonore parcourut avec avidité ses douze pièces au second étage, richement meublées, avec des tentures rebrodées d'or, des tissus précieux, des boiseries dorées. Elle découvrit une bibliothèque et s'installa sur une ottomane, un livre à la main.
Lorsque Sébastien de Flogeac la trouva plongée dans la lecture de Montesquieu, il ne put réprimer un sourire. Quel étrange petit lutin !
“ Sacrifierez-vous votre nuit de noces à un autre que votre époux, toute belle ? dit-il doucement en s'approchant de l'ottomane.
- Je n'ai lu de M. de Montesquieu que les Lettres Persanes, expliqua-t-elle en souriant. Je n'avais pas encore eu l'occasion de lire d'autres de ses ouvrages.
- Pourtant, il y en a beaucoup d'autres. Mon père connaissait bien M. de Montesquieu ; ils étaient très liés, car ils étaient tous deux originaires de Bordeaux. Je vous montrerai le château de la Brède où il est né. C'était un homme complet, équilibré, lucide et méthodique. Grand travailleur mais épicurien spontané, comme je le suis... à la seule différence qu'il redoutait les passions. Son esprit était supérieur à son cœur. Son unique amour fut celui de la raison et de la vérité. Le mien... c'est vous. ”
Ils étaient arrivés dans la chambre à coucher, et Sébastien de Flogeac posa le chandelier sur une table. Il dévisageait la jeune femme avec un regard plein de tendresse qui la toucha.
“ Parlez- moi encore !
- Plus tard... C'est avec moi que vous vous êtes mariée ce matin, non avec M. de Montesquieu... ”
Il souffla les bougies et la prit dans ses bras pour l'embrasser. Dès lors, Eléonore ne s'appartint plus. Défaillante sous les caresses de son mari, elle se laissa porter au sommet des voluptés, puis reprit doucement ses esprits, accrochée à lui. A la lueur de la lune, penché sur elle, il dégagea son front, plongea avec délices dans ses yeux.
“ Je t'aime, Eléonore.
- Moi aussi. Je ne m'imaginais pas mon mariage de cette façon, à Port- Louis... Je ne pensais pas que ce serait si merveilleux. ”
La jeune femme soupira, emplie d'une profonde quiétude et sombra dans le sommeil sous l'œil attendri de son mari.

A la lumière du jour qui tentait de se frayer un chemin à travers les voilages, Eléonore trouvait sa chambre à coucher encore plus luxueuse, tendue de tissus verts aux nuances douces. Ca et là, dans les mêmes tons, des ottomanes, des tables, des bibelots sur les meubles, et des moelleux tapis perses rapportés par Sébastien de Flogeac de ses périples en mer. Juste auprès de sa chambre, la toilette trônait, au nord pour qu'aucun reflet ne puisse gêner le difficile instant du maquillage, somptueuse elle aussi, déjà garnie de fards, de pots, de crèmes. De l'autre côté, dans une salle dallée de marbre, elle pourrait prendre ses bains dans un bassin d'émail ouvragé. Et pour rejoindre la salle de réception, on devait traverser quantité de boudoirs, salons, cabinets en tout genre et de toutes teintes, la bibliothèque, un salon de lecture...
Durant des semaines, Eléonore n'eut de cesse de profiter de son nouveau statut de duchesse de Flogeac. La vie bordelaise mêlait le luxe et l'immoralité, dépassait Paris par son opulence, son dédain de l'argent et sa grande légèreté de mœurs. Cependant, cette atmosphère dissolue n'avait pas de prise sur Eléonore. Admirée, saluée, la jeune femme eut pu se croire reine, d'autant plus que Sébastien de Flogeac régnait littéralement sur Bordeaux.
Bientôt, à son lever, vers onze heures du matin, il y eut quotidiennement un petit comité varié de courtisans venus assister à sa toilette pour y faire leur cour. Encore dans son manteau de lit, assise dans le fauteuil de sa coiffeuse, Eléonore, friande et charmante dans le désordre de son déshabillé, était le centre d'un cercle de courtisans. Assaillie de compliments, elle répondait, souriait, remuait tout le temps. Et le coiffeur attendait vainement que cette tête de girouette se fixe le temps de faire une boucle. Le médecin venait ensuite la complimenter sur son teint, sa mine "superbe", puis on contait l'anecdote du jour. La toilette terminée, Eléonore partait en promenade à cheval, parfois accompagnée par quelques amis. Après le dîner en compagnie de Sébastien de Flogeac, elle sortait, allait rendre visite à ses connaissances, fréquentait les salons ou se rendait au jardin des plantes. Enfin, vers dix heures du soir, elle recevait avec son mari une dizaine de convives pour le souper. Parfois, le duc lui réservait une après-midi, un souper en tête-à-tête.
Nicolas Dupré de Saint-Maur se présenta quelques semaines après le mariage pour présenter ses hommages à la nouvelle épousée. Eléonore le reçut avec joie car elle voulait l'entretenir depuis longtemps de son action en Guyenne. On pouvait sans mentir qualifier la politique de l'intendant de "sociale" : soucieux du Bien public, il tentait de mettre plus d'équité dans la répartition de l'impôt et d'alléger le fardeau de la taille personnelle en divisant les contribuables en quatre catégories.
“ Je multiplie mes efforts pour améliorer la productivité de l'agriculture et de l'élevage, expliquait Dupré de Saint-Maur. J'ai un ami curé qui a fait pousser des pommes de terre avec succès, et je l'ai encouragé car je crois que ce légume, qui nous vient d'Outre-Atlantique, est appelé à rendre de grands services... J'espère avoir plus de succès qu'avec la culture du tabac. Je me suis heurté aux droits des fermiers généraux qui détenaient le monopole.
- Quoique l'on fasse, il y a toujours une catégorie de gens qui s'estime lésée, résuma Eléonore. Donc, vous favorisez l'agriculture...
- Pas exclusivement, détrompez-vous, madame, renchérit l'intendant avec un sourire. J'encourage aussi l'industrie. Je suis un partisan de Gournay, qui pense qu'un des moyens d'accroître les transactions est d'accroître l'état des routes et des voies fluviales. C'est en matière d'impôts que j'ai le plus de problèmes... Je voudrais réformer les corvées, mais le gouvernement ne m'accorde guère de soutien. Pourtant, l'édit de janvier 1776 m'autorise à remplacer les corvées par un supplément à la taille. La répartition s'effectuait en prenant comme assiette la taille dans les pays de taille personnelle et la capitation dans les élections de Condom et d'Agen.
- Et j'imagine que vous vous êtes heurté à l'opposition des plus taxés, les bourgeois, les fermiers et les grands propriétaires, fit Eléonore.
- Vous avez vu juste, répondit l'intendant avec une sorte de lassitude. Quand je vois cet ordre nouveau qui se construit en Amérique, je crois pourtant à l'évolution de notre société... ”
Eléonore eut un sourire et appela la servante pour qu'elle serve le thé. La guerre contre les Anglais s'était momentanément déplacée sur mer, autour des Antilles, les "Isles sous le Vent". Grâce aux nombreux armateurs, financiers de l'ex-Compagnie des Indes et autres officiers de marine en relâche à Bordeaux qui fréquentaient son salon, Eléonore avait une assez bonne connaissance du déroulement des opérations de l'autre côté de l'Atlantique. Elle y rencontrait aussi des philosophes, des écrivains, des savants et des parlementaires.
Charles Du Paty, avec son air tout rond et plein de malice, en était un des membres les plus assidus. Esprit éclairé - et même anti-conformiste avéré - il se disait si persécuté par les magistrats que Voltaire l'avait surnommé "le Socrate de Bordeaux".
“ C'est exact, admit le parlementaire sans fausse modestie. Mais, ma foi, je ne sais point si leur persécution procède plus de mes convictions que de l'esprit de classe : je vous concède que je ne suis que le fils d'un marchand...
- Ce n'est point un mal, répliqua Eléonore. Je n'ai jamais crû que l'intelligence fusse l'apanage de la noblesse. ”
Du Paty eut un large sourire. Il connaissait toute l'œuvre de son grand maître d'équité, Montesquieu et il trouva en Eléonore une oreille aussi attentive que celle de sa nièce, Sophie de Grouchy, qui se trouvait au châpitre de Neuville, près de Macon, pour y être reçue chanoinesse.
“ Je crois que vous entendriez bien avec elle, résuma Du Paty, un brin lyrique. Elle partage cet amour de la justice et cette passion de l'égalité qui vous anime, madame. ”
Elle croisa également de nouveau Beaumarchais, qui avait assisté à son mariage mais avec qui elle n'avait pas pu s'entretenir aussi longtemps qu'elle l'aurait souhaité. Emotif et nerveux, robuste et actif, Pierre-Augustin de Beaumarchais était considéré par les armateurs français comme un de leurs plus zélés défenseurs auprès des ministres. Il séjournait à Bordeaux pour tenter de faire entrer les négociants protestants dans le comité de la marine marchande.
“ Il ne faut écarter aucune des forces vives du commerce des institutions nationales, expliquait posément Beaumarchais. Vous n'ignorez pas que je défends farouchement les libertés du négoce car c'est pour moi la forme supérieure de l'activité nationale... Le négociant, seul, met à contribution les quatre parties du monde pour en augmenter les richesses et les jouissances ; en vous débarrassant utilement d'un superflu inutile, il va l'échanger au loin et vous enrichit en retour des dépouilles de l'univers entier. Lui seul est le lien qui rapproche et réunit les peuples que la différence des mœurs, des cultes et des gouvernements tend à isoler ou à mettre en guerre... ”
Eléonore sourit. Beaumarchais lui inspirait confiance. Elle aimait son visage ouvert, spirituel, un peu hardi. Cet homme possédait un esprit prodigieux, un courage ferme et une volonté inébranlable. Fils d'horloger, horloger du roi, son esprit, déjà, lui avait valu la faveur des filles de Louis XV. Condamné comme faussaire par l’héritier du financier Pâris-Duverney, il avait été condamné en 1773. Après deux ans dans l'ombre, il avait donné le “ Barbier de Séville ” et avait été réhabilité après révision du jugement.
Beaumarchais voulait imposer l'image d'un homme sensible, d'un citoyen utile, d'une tête carrée, adoptant les idées économiques de la Richesse des Nations d'Adrian Smith, contre les théories physiocratiques de Quesnay, provoquant par là même de vifs débats avec Dupré de Saint-Maur dans le salon de Mme de Flogeac. Apôtre de la bourgeoisie négociante et du haut commerce d'import-export, si étroitement liée à la banque, il trouvait son bonheur dans l'entourage du duc, mais à son grand regret, il ne fit que quelques apparitions au château des Flogeac, de nouveau appelé à Paris par les multiples affaires, judiciaires, financières et littéraires avec lesquelles il meublait sa trépidante vie.


Dernière édition par Lilylalibelle le Dim 9 Mar 2008 - 2:19, édité 1 fois
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MessageSujet: Re: Roman : Le vent des Lumières [EN COURS]   Roman : Le vent des Lumières [EN COURS] EmptyVen 22 Fév 2008 - 19:43

Eléonore entreprit enfin d'écrire à Port-Louis pour informer ses parents de ce qu'elle était devenue. Sa mère ne lui tiendrait sûrement pas rigueur puisque sa fille se retrouvait duchesse de Flogeac, de Guyenne et autres lieux. En scellant le cachet de cire, Eléonore se rendit compte du chemin parcouru depuis son retour du couvent. Elle qui avait refusé les normes imposées par la société se retrouvait maintenant intégrée à elle. Et, plus étrange, elle ne le regrettait pas.
“ J'ai mûri. ”
En vérité, elle considérait toutes les petites tracasseries dues à son statut de femme mariée à un notable comme une rançon de son savoir : elle pouvait lire les livres qui lui plaisaient, rencontrer des philosophes, des peintres, des écrivains, sans que personne ne soit là pour lui dicter sa conduite. Quelques fois, seulement, Flogeac lui avait conseillé d'éviter tel ou tel personnage, ou au contraire d'intensifier les liens avec un autre. Le salon de la duchesse de Flogeac était le plus couru de Bordeaux et des environs et passait pour être le plus en avance des salons de provinces. Non, rien que pour cela, Eléonore ne regrettait pas d'avoir abandonné ses principes premiers.
La jeune femme passait des heures entières penchées sur des livres, dans un salon qu'elle avait réaménagé en cabinet de travail. Elle était avide de connaissances et comblait les lacunes de son instruction au couvent. Après le dîner, elle ne sacrifiait pourtant pas sa promenade à cheval, en compagnie parfois du duc de Flogeac. Le soir, elle soupait dehors, ou bien recevait avec son mari. La nuit était réservée à l'Opéra, au théâtre, puis aux bals masqués ou aux jeux. Sébastien de Flogeac assistait souvent à ses salons, où elle recevait ses amis, mais aussi des connaissances du duc : financiers, armateurs, capitaines au long cours. Devant l'intérêt qu'elle manifestait pour les activités de son mari, Sébastien de Flogeac associa peu à peu sa jeune femme à ses affaires commerçantes et passa de longues heures avec elle pour l'initier aux mécanismes et aux ficelles du métier.
“ Bordeaux est favorisée pour être une ville commerciale, disait-il. Sa position exceptionnelle la prédisposait au commerce. Elle fut construite autour de la vaste couronne en forme de croissant de lune sur la rive droite de la Garonne, entre les coteaux de Lormont et de Floirac, à la croisée des grandes routes naturelles et historiques de la France et de l'Europe occidentale. La ville s'appuie surtout sur une zone nourricière étendue grâce aux conditions climatiques et géologiques, un arrière pays riche en ressources naturelles... Bordeaux exerce une incontestable domination sur la Guyenne, économique, mais aussi culturelle, religieuse, administrative et politique. Tous les atouts sont de notre côté. ”
Eléonore vouait un réel intérêt au commerce, consciente que c'était d'une bonne gestion que venait sa fortune. Elle avait "oublié" qu'il n'était pas seyant pour un noble de s'abaisser à négocier, comme des bourgeois. Mais elle avait compris que le duc de Flogeac, fidèle à ses principes, répugnait à vivre des bontés d'un roi ; il préférait assurer sa propre subsistance et ne dépendre que de lui- même. De toutes manières, il ne dérogeait pas car le grand commerce maritime pouvait être pratiqué par un noble sans lui faire perdre ses privilèges. Le peuple et la haute bourgeoisie appréciaient Flogeac pour son indépendance à l'égard du roi et de la noblesse en général. Les autres aristocrates de la région, après avoir dénigré cet homme extravagant, s'y étaient habitués. Il était aussi respecté par les petits hobereaux de Guyenne, puisque nombres de leurs denrées prenaient place sur les navires du duc.
“ Notre principal commerce porte sur les Isles d'Amérique, expliquait Sébastien de Flogeac à Eléonore. Depuis le début, je me suis porté vers Saint-Domingue d'où je rapporte de l'indigo, du café et du sucre que je revends ensuite à Bordeaux aux négociants étrangers des Chartrons...
- Ce qui explique la relative méfiance que vous inspirez à Mgr de Rohan puisque la majorité de ces marchands sont protestants, ajouta Eléonore, provoquant une réaction de surprise de son mari.
- Vous avez raison, mais comment savez-vous cela ?
- Mme de Flogeac m'a demandé quelques renseignements, intervint le baron de Ponsonnet. J'ai crû bon de les lui fournir pour améliorer sa compréhension du climat commercial de notre ville...
- Vous avez bien fait, monsieur. ”
Sébastien avait introduit sa femme dans le cercle restreint de ses conseillers, dont le plus fidèle était François de Ponsonnet. Âgé d'une quarantaine d'années, le baron avait assuré l'intérim avec brio pendant le voyage de Flogeac qui lui donnait toute sa confiance. La seule erreur du baron avait été de se marier avec une femme stupide et dépensière qui vivait maintenant à la cour.
“ Une chose cependant reste encore obscure à mes yeux, reprit la jeune femme posément. Pourquoi ce voyage en Amérique l'an passé ?
- C'est très simple. Jusqu'à ce que la France entre dans le conflit qui oppose l'Angleterre aux Américains, le Roi ne pouvait pas aider ouvertement les Insurgents et il a chargé M. de Beaumarchais d'armer une flotte pour les approvisionner en armes et en munitions. Depuis 1777, des navires américains arrivaient à Bordeaux, je voulais savoir s'il était possible d'envoyer mes bateaux commercer avec la Virginie et Boston par exemple.
- Je vois, résuma Eléonore. Vous comptiez profiter des bonnes dispositions des Américains envers votre ami Beaumarchais pour vous poser en remplaçant potentiel de l'Angleterre qui leur a coupé les vivres... Mais pourquoi ne pas pousser votre logique jusqu'au bout et organiser des relations aussi entre Saint-Domingue et l'Amérique ? Cela fait gagner le profit de deux cargaisons.
- C'est une idée intelligente, admit Flogeac, inspiré. Qu'en pensez-vous, Ponsonnet ?
- C'est peut-être une voie à explorer, dit le baron. Il existe des armateurs qui déchargent d'abord leur cargaison aux Isles, puis se rendent dans les ports américains charger du tabac et des farines, puis reviennent compléter leur chargement par des denrées coloniales. ”
Sébastien enveloppa sa femme dans un regard admiratif qui la remplit de fierté.
“ Nous étudierons cette possibilité, dit enfin le duc en revenant à la réalité. Voyons si nous pouvons éventuellement charger un de nos navires pour tenter une expérience de ce type... ”
La tête de Constant, le premier maître d'hôtel du duc de Flogeac, apparut derrière la porte entrouverte du boudoir.
“ Je m'excuse de déranger Madame, dit-il avec son sourire habituel. Mais j'ai là une jeune personne qui désire entrer au service de Madame comme femme de chambre… Si Madame veut bien la recevoir quelques instants…
- Bien sûr, Constant, répondit Eléonore. J'arrive… ”
Elle se rendit dans l'antichambre en lissant les plis de sa robe de soie verte. La porte s'ouvrit et avant que Constant n'ait eu le temps d'annoncer la demoiselle, Eléonore poussa un cri.
“ Élodie ! ”
D'un même élan, la nourrice et la duchesse se jetèrent dans les bras l'une de l'autre, sous les yeux médusés du maître d'hôtel qui n'y comprenait plus rien. Avec Eléonore, il n'était guère surpris, d'ailleurs, il commençait à s'habituer à son caractère spontané et mystérieux.
“ C'est ma nourrice, Élodie Duval, expliqua enfin la jeune femme, radieuse.
- Madame veut-elle que je lui serve le thé ? demanda Constant avec bienveillance. L'entretien avec la postulante sera plus agréable...
- Oui, c'est cela, approuva la duchesse avec entrain. Posez votre baluchon et oublions un instant que vous étiez ma nourrice. Faites servir le thé dans le salon bleu, Constant...
- Bien madame. ”
Malicieux Constant ! Il avait tout de suite compris en quelle amitié sa maîtresse tenait la femme qui était arrivée. C'était toute son enfance qui ressurgissait... Lui-même se sentait très proche de la duchesse, à la fois mûre et fantasque. Plus d'une fois il l'avait sauvée de la catastrophe diplomatique en lui rappelant à l'oreille le nom d'un courtisan qu'il ne fallait pas blesser, ou une règle d'étiquette qu'elle omettait de suivre ! Constant eut un sourire indulgent, alors qu'une cuisinière lui remettait le plateau avec le thé. Il se sentait un peu comme son protecteur, son second père. Après tout, elle le lui rendait bien.
“ Restez avec nous, Constant, dit Eléonore lorsqu'il entra dans le petit salon bleu. Je veux que vous fassiez connaissance avec Élodie. Vous êtes les deux êtres que j'aime le plus dans ce château... après le duc, bien entendu ! ”
Elle était gaie, tout à coup rajeunie, débordante de vie. Élodie apportait avec elle une lettre du baron de Chaulanges et de sa femme, dans laquelle ils la félicitaient pour son mariage, et en lui souhaitant tout le bonheur possible. Nulle allusion à sa fuite n'était faite, et elle en conclut qu'ils ne lui en voulaient pas. Sous la plume nerveuse de Vincent - car c'est lui qui avait écrit la lettre - Eléonore sentait qu'il était fier qu'elle ait pu s'accomplir tout en restant elle-même... et en se trouvant une place dans la société. Tout allait bien à Port-Louis, semblait-il.
La seule fausse note venait de Mathieu.
Le jeune homme avait eu une réaction violente lorsqu'il avait appris le mariage d'Eléonore. Le baron disait que Mathieu avait disparu pendant quelques jours et qu'on s'était beaucoup inquiété de lui. Au bout de plusieurs mois sans nouvelles, il avait enfin fait savoir qu'il s'était engagé dans l'armée, chose plutôt surprenante pour un garçon qui n’avait jamais su se plier aux règles du collège.
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MessageSujet: Re: Roman : Le vent des Lumières [EN COURS]   Roman : Le vent des Lumières [EN COURS] EmptyVen 22 Fév 2008 - 19:44

Eléonore installa le jour même Élodie dans une chambre près de la sienne et la nomma première femme de chambre. Elle avait cru que ses relations amicales avec sa suivante étaient contraires à l'usage, mais au détour des conversations, elle s'aperçut que, dans beaucoup de maisonnées, la première femme de chambre jouait aussi le rôle de dame de compagnie et de confidente. C'était une attribution tout à fait différente qui aurait échu à Élodie dans une maison bourgeoise.
“ Je porterai un juste de molleton rayé, une jupe de calamande, un bonnet rond sur des cheveux non poudrés et une croix d'or au bout d'une ganse noire, décrivait la suivante en préparant sa maîtresse pour la réception du soir. Sans oublier un immense tablier de toile à carreaux rouges. Tandis qu'ici... ”
Elle désignait le délicat fichu des Indes qui couvrait ses épaules, sa jupe falbalassée, son tablier de linge à bavette. Chez un bourgeois, une femme de chambre sait à peine lire et écrire, faire une soupe, un lit, accommoder et blanchir le menu linge. Dans les maisons titrées, elle devenait coiffeuse, habilleuse, couturière... et portait en elle le goût du monde, sans perdre ce dévouement légendaire qui lui faisait gagner la confiance de sa maîtresse, au point que celle-ci ne pouvait plus se séparer d'elle.
Deux heures plus tard, Eléonore parut dans la salle de réception du palais bordelais. Un murmure parcourut la foule, et Sébastien de Flogeac lui même ne put retenir un juron admiratif. Eléonore portait une toilette de satin blanc nacré, qui révélait, quand elle bougeait, des reflets roses ou bleus, semblables à ceux du ciel à l'aurore. Le tissu constellé de diamants attirait les lumières des bougies et lançait des éclairs. La jeune femme sourit à son mari, lui tendit la main, qu'il baisa avec tendresse. Contrairement à l'usage, elle ne portait pas perruque, mais ses cheveux poudrés étaient relevés sur sa tête en un échafaudage compliqué serti d'aigrettes de diamants.
Sébastien et Eléonore présidèrent le repas assis face à face. Les regards qu'ils échangeaient, lourds de sous-entendus, trahissaient le désir qu'ils avaient l'un de l'autre. La chaleur accablante accentuait encore cette atmosphère chargée de voluptés noyées dans les parfums des femmes, dans les sourire et les regards des hommes. La fête fut grandiose, comme à son habitude, on dansa, on but jusqu'à satiété. Rien ne vint enfreindre la réputation d'hospitalité du duc de Flogeac. Celui-ci ne rejoignit pas sa femme tant qu'il subsista un invité dans la salle de réception. L'amour qu'il lui portait n'étonnait personne, non plus que cela fut réciproque. La personnalité déjà si étrange de cet aristocrate puissant qui n'avait pas besoin du roi et qui faisait du commerce suffisait à expliquer cette attitude peu protocolaire envers l'amour et le mariage.
Les réceptions terminées, les deux époux passaient allègrement du faste et des réjouissances aux dispositions matérielles de leur commerce. La guerre d'Amérique qui s'intensifiait n'était pas sans compliquer le commerce entre Bordeaux et les Isles. Les corsaires anglais capturaient tout navire français et confisquait les marchandises. Pour contrecarrer cette guerre de course, le ministre de la Marine, Sartine, autorisa l'emploi des navires neutres, bien que ce système fut contraire à l'Exclusif.
“ Admettre des navires étrangers aux Isles risque de créer de fâcheuses habitudes chez les colons, d'autant que les navires étrangers, du fait d'un fret et d'une assurance moins élevés, sont moins chers que les nôtres, expliqua Flogeac. A Bordeaux, peu d'armateurs ont recours aux neutres, car ils craignent de paralyser le commerce colonial en favorisant les négociants étrangers...
- Il y a une autre solution, proposa Eléonore doucement. Beaucoup de navires de commerce sont maintenant escortés par des vaisseaux de ligne. Les armateurs organisent des convois de plusieurs navires qui sont protégés par une escorte. Les Anglais n'osent plus vraiment les attaquer.
- Et qui fournit l'escorte ?
- Le roi, répondit Ponsonnet. Comme la Marine Royale n'a pas réussi à assurer la meilleure protection qui soit, c'est-à-dire la maîtrise des mers, elle se charge de protéger les convois marchands.
- Il n'en est pas question, trancha Flogeac, catégorique. Nous ne dépendrons pas de l'aide du roi ! ”
Eléonore et Ponsonnet se regardèrent avec fatalisme. Ils se doutaient que le duc refuserait une escorte de la Marine Royale.
“ D'autant qu'il y a aussi des inconvénients, reprit Flogeac, soucieux de se justifier. Les convois sont toujours trop peu nombreux, en retard, irréguliers... Et puis les officiers n'y comprennent rien au commerce.
- Croyez-vous que l'emploi de navires neutres soit plus efficace ? répliqua Eléonore, déterminée. Outre les inconvénients dus à l'Exclusif, je ne suis pas sûre que les Anglais s'arrêteront à la couleur du pavillon si le navire transporte des marchandises françaises... Quel autre choix avons-nous ? Armer notre propre escorte ? ”
Sébastien de Flogeac regardait sa femme intensément. Encore une fois, il admirait son bon sens et sa sagesse en matière de commerce. Jamais il n'avait vu d'armateur peser si justement le pour et le contre d'une expédition, sauf peut-être les protestants.
“ Sébastien, ne serait- il pas temps de ravaler votre orgueil ? proposa Eléonore doucement. Nous pourrions aller à Paris...
- En quoi cela nous serait-il utile ? demanda Flogeac, pas encore convaincu. Je n'ai pas envie d'aller faire des courbettes devant Louis...
- Il ne s'agit pas de faire le courtisan, répliqua Eléonore. Simplement, vous êtes armateur et je sais que certains navires marchands sont armés pour le compte du roi. Ils transportent des armes et des vivres aux garnisons et aux Américains... Depuis que nous sommes officiellement en guerre, les munitionnaires des Insurgents sont très actifs.
- Mme de Flogeac a raison, intervint Ponsonnet. Ce sont des opérations avantageuses : les frets sont élevés et acquis dès l'embarquement.
- Je vais y réfléchir, fit le duc. Pour le moment, envoyons nos navires avec l'escorte royale. Après tout, mieux vaut se soumettre au roi que perdre ses cargaisons inutilement... ”
Eléonore eut un sourire triomphant. Elle avait presque gagné. Ponsonnet s'éclipsa pour aller exécuter les ordres du duc. Eléonore se pencha vers on mari et l'embrassa avec tendresse.
“ Si c'est une ruse pour me faire changer d'avis, c'est raté ! murmura-t-il en souriant. Vous voulez vraiment aller à Versailles ?
- Je ne veux pas vous forcer, mais je pense que ce serait une bonne chose. ”
Elle se lança dans une longue explication visant à lui faire comprendre qu'ils pouvaient mettre le roi de leur côté, qu'il pouvait être un allié. Sébastien l'écoutait attentivement.
“ Nous pourrions peut-être même obtenir son aide pour faire de Bordeaux la passerelle des Amériques en France, expliquait-elle, s'étonnant elle-même de sa rapidité de synthèse. Le rôle joué en faveur des Insurgents par les Antilles n'est pas négligeable, car les Isles servent de base arrière et accueillent les corsaires vendant leurs prises dans une semi-clandestinité. Or, nous réalisons la plus grande partie des échanges entre la France et les Antilles... D'autre part, la France a signé un traité d'alliance avec les Etats-Unis après la victoire de Saragota... Quand un pays parle d'alliance, ne sous-entend-il pas relations commerciales ? Sébastien, je ne vous parle pas seulement en femme qui rêve de fastes... que n'ai-je de luxe ici ? Je vous parle aussi en tant que conseiller, que négociant en commerce maritime. Rencontrer le roi, ce peut être une formidable opportunité pour obtenir ce que nous voulons ! ”
Le duc l'observait avec amusement. Elle possédait une force de persuasion inouïe et son raisonnement était loin d'être sot.
Quelques jours plus tard, il décida qu'ils partiraient pour Paris la première semaine de juillet, pour s'installer dans l'hôtel qu'il possédait dans le quartier du Marais.
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MessageSujet: Le Vent des Lumières - Chapitre 6   Roman : Le vent des Lumières [EN COURS] EmptyDim 9 Mar 2008 - 1:21

6

Eléonore, fébrile, guidait les soubrettes dans un joyeux désordre pour leur indiquer quelles toilettes elle souhaitait emporter. Le jour du départ, elle s'effraya du nombre de personnes qui se déplaçaient en même temps qu'eux. Pratiquement tout le palais émigrait vers Paris, depuis le premier valet de chambre jusqu'au dernier mitron. Dans un carrosse, Eléonore et Sébastien de Flogeac voyageaient avec Constant et Élodie.
Paris. Depuis le matin, Eléonore guettait les premières maisons de la capitale, pressentie dans la soirée grâce à des signes qui ne trompaient pas : les routes plus fréquentées par des équipages plus luxueux, des villages plus nombreux, plus denses. Ils entrèrent à l'approche de cinq heures dans Paris par le faubourg Saint-Denis. Les exhalaisons infectes des ruisseaux d'eaux usées, de gadoues et des ordures furent les premières impressions qu'Eléonore eut de la capitale. Les rues grouillaient de loqueteux errant entre les maisons trop hautes confinant l'air et la lumière. Eléonore était déçue. Le quartier du Châtelet ne l'enchanta guère plus, labyrinthe de ruelles médiévales dans lesquelles le carrosse menaçait de verser lorsqu'il en croisait un autre.
Le décor changea soudain et s'ouvrit sur les belles rues pavées du centre et la place Louis XV sur la rive gauche de la Seine, en face du Cours-la-Reine et du palais Bourbon. Quelques minutes plus tard, le carrosse entra dans le quartier du Marais et bifurqua dans la cour d'un hôtel aux grandes fenêtres, sobre et raffiné.
Dès le lendemain de son arrivée, la couturière parisienne la plus demandée, Melle Bertin, fut convoquée à l'hôtel des Flogeac pour confectionner une robe pour la présentation de la duchesse de Flogeac au roi.
Bien qu'encore très jeune, Rose Bertin, ambitieuse et acharnée, imposait sa loi à toutes les femmes riches et titrées. Tel un tyran règne sur un pays, Melle Bertin régnait sur les chiffons et les dentelles et on disait que Marie-Antoinette n'achetait pas une aune de tissu sans son avis.
La Bertin su tout de suite ce qu'il fallait à Eléonore ; Dieu seul savait combien de robes de présentation elle avait confectionné, toutes identiques, ce costume étant très réglementé. Lorsque Eléonore émit le désir de porter du vert profond, la “ ministre des modes ” la regarda d'un air épouvanté.
“ Du vert ? Pour être présentée au roi ? s'exclama la grosse dame d'un air qui n'admettait pas de répliques. Pour ce moment primordial dans la vie d'une femme, le costume de rigueur est une robe noire de trois aunes de tour, sur des paniers et avec une queue très longue. Quel tissu aimeriez-vous ? En cette saison, il faut préférer la soie ou les doupions... ”
Eléonore, vexée, haussa les épaules avec indifférence. Elle n'avait aucune envie de porter du noir. Elle allait être présentée au roi, elle ne se rendait pas à un enterrement !
Pendant toute la confection de la robe, elle refusa de jeter le moindre coup d'œil sur la toilette, se jurant de ne plus jamais commander de robe à la Bertin. Cependant, le 15 août au matin, lorsque Eléonore revêtit la robe sous l'œil averti de la couturière, elle daigna se regarder dans le miroir. Alors, la jeune duchesse laissa échapper un cri d'admiration. Comme elle était belle ! Cette fois, la réalité dépassait tous ses rêves de petite fille, y compris le souvenir des superbes toilettes de Joséphine de Fleurville, au couvent.
La robe dite “ de présentation ”, certes noire mais agrémentée de dentelle à réseau, était magnifique et sa composition suivait des règles très précises d'étiquette. Deux manchettes blanches superposées recouvraient tout l'avant-bras jusqu'au coude. Sur le poignet, la couturière fixa un bracelet noir formé de pompons. Tout le haut du corps de la robe se bordait d'un tour de dentelle blanche ornée de galantine noire étroite, avec des pompons qui descendaient du col en accompagnant le devant du corps jusqu'à la ceinture. Lorsque Sébastien de Flogeac la vit, il complimenta aussitôt Rose Bertin pour son excellent travail, puis s'inclina devant la duchesse.
“ Vous êtes... royale. Et permettez-moi de vous dire que le noir met en valeur votre teint ! ”
Dès que le duc et la duchesse de Flogeac arrivèrent à Versailles, on les conduisit dans le salon de l'Oeil-de-Boeuf, où tous ceux qui avaient les “ entrées ” attendaient le lever du roi. Le duc de Coigny, que Flogeac connaissait de longue date, les salua.
“ Ma foi, le roi commençait à prendre ombrage de votre négligence...
- Remerciez la duchesse, rétorqua Flogeac avec superbe. Sans son intervention, je serais toujours à Bordeaux ! ”
Le duc de Coigny se tourna vers Eléonore et lui baisa la main, visiblement ébloui.
“ On m'avait certes dit que vous étiez très belle, mais les mots ont cette fois été bien pauvres. ”
Flattée, Eléonore lui dédia un joli sourire. Déjà, on venait vers eux et le duc de Coigny se faisait un plaisir de les présenter. Eléonore, prise dans le tourbillon de la Cour, saluait, souriait, accueillait les compliments, répondait aux questions. Toute la fine fleur de la noblesse était là.
Le 15 août, Versailles célébrait la grande fête religieuse de l'Assomption, le renouvellement du vœu de Louis XIII vouant la France à la Vierge Marie et la fête patronale de la reine. Les Grands Appartements et la Galerie des Glaces étaient envahis depuis l'aube par une foule brillante car, ce jour-là, les portes de Versailles étaient ouvertes à tous ceux qui voulaient voir le cortège de la famille royale aller vers la chapelle pour y entendre la messe célébrée par le grand aumônier de France. Elle serait suivie de fêtes dans les jardins, puis d'un bal.
D'habitude, on procédait aux présentations après Vêpres, le dimanche, mais Coigny demanda au chambellan si l'on pouvait faire une exception “ pour un gentilhomme que le roi aura plaisir à voir ”. Le chambellan acquiesça, fit une révérence devant Louis XVI qui sortait de la chambre de parade et lui murmura quelques mots à l'oreille. Le visage du roi, d'abord impassible, s'anima.
Par pure curiosité, pensa Eléonore, Louis accepta la présentation. Le chambellan fit signe au duc de Flogeac qu'il allait être présenté au roi. Le cœur d'Eléonore se mit à battre plus vite. Le grand moment était venu, le grand moment de sa consécration sociale. Étonnée par la société qui les regardait, Eléonore avança d'un pas hésitant aux côtés de son époux, se rendant compte qu'ils étaient devenus en l'espace d'un instant le point de mire de toute la cour. Le chambellan s'inclina une nouvelle fois devant le souverain, et sa voix forte domina le ronronnement des conversations.
“ Sire, le duc Henri Sébastien Claude de Flogeac de Guyenne de Graves... ”
Flogeac plongea dans sa révérence de cour, puis Mme de Coigny prit la main d'Eléonore, restée en retrait, et la nomma au roi. Répétant bien sa leçon, administrée par la Bertin, Eléonore fit le geste de vouloir baiser la main du roi, mais celui-ci, conformément à l'étiquette, la releva et la baisa sur la joue.
Chacun attendait la réaction du roi ; on savait que le duc dédaignait la cour depuis son avènement.
“ M. de Flogeac, fit le roi. Vous avez enfin déserté vos provinces du sud pour venir nous rencontrer ? ”
La Cour se délecta de la remarque acerbe. Comme si leur vie en dépendait, ils attendaient maintenant la réponse du duc. Un lent sourire étira les lèvres de Flogeac, qui décida de jouer le jeu.
“ Sire, ma famille subvient depuis longtemps à ses propres besoins grâce au commerce, ce qui est ma modeste contribution à la richesse du royaume. Mais je serai heureux de faire part à Sa Majesté de mes ambitions en ce qui concerne Bordeaux... ”
Le roi observait Flogeac avec acuité, comme s'il essayait d'en percer le mystère. Contre toute attente, le roi sourit.
“ C'est bien, reprit-il de son air affable qui lui était coutumier. Soyez les bienvenus. Profitez de Versailles. Nous parlerons affaires plus tard... ”
C'était fini. Le roi s'éloigna de son pas lent et la masse compacte des courtisans le suivit. Le duc de Coigny qui était resté près d'eux entraîna Sébastien de Flogeac et sa femme à une place d'où ils ne pourraient rien manquer du cortège royal. Le palais ressemblait à une volière, avec le bruit des éventails et le ronron des conversations ; tous ces oiseaux paradaient, richement vêtus de soies, d'or, de tissus précieux et de bijoux. Chacun guettait l'apparition de la reine, le roi le premier, qui patientait en discutant avec son cousin, Philippe d'Orléans.
Enfin, la reine entra. Elle portait une belle robe lilas en crêpe de Chine, avec une parure de diamants qui avait du coûter fort cher. Elle souriait, saluait ses connaissances d'un signe gracieux de la tête et parut s'attarder un instant sur Eléonore de Flogeac. Qui était donc cette femme, de haute société, assurément, à en voir la richesse de sa toilette ? Et l'homme, à côté d'elle, qui semblait si amoureux ? Ce devait être son amant... Elle fit une belle révérence devant le roi, puis lui demanda à l'oreille s'il connaissait ces deux personnages. Louis XVI répondit sur le même ton, et on lut sur le visage de la souveraine une expression de surprise. Cependant le cortège qui avançait vers la chapelle força Marie-Antoinette à s'attacher à son rôle de reine.
Précédés du premier gentilhomme de la chambre et de plusieurs officiers des gardes, le roi et sa femme marchaient lentement, en faisant des signes de la tête, adressant la parole de- ci delà aux courtisans. Les dames les suivaient en rangs pressés. C'était une chose périlleuse que de traverser la galerie : il fallait glisser sur le parquet ciré en prenant garde de ne pas accrocher la queue de la robe de la dame qui marchait devant.
Dans la chapelle, c'était à qui se placerait le plus près de la tribune de Louis, Marie-Antoinette et Mme Elisabeth. A l'issue de la cérémonie, la reine fit de nouveau une révérence au roi et, suivie de son escorte empanachée, retourna dans ses appartements pour attendre l'heure du dîner qui serait servi dans l'antichambre.
Eléonore, impressionnée par le charme gracieux et indéniable de Marie-Antoinette, souffla à son mari.
“ Comment la trouvez-vous?
- Hum... Très jolie ! répondit Sébastien. Et vous, que pensez-vous du roi?
- Il semble bon et juste... Il ne vous tient pas rigueur parce que vous avez attendu pour venir à la Cour, remarqua-t-elle. Il faut rester dans ses bonnes œuvres...
- Vous ne perdez jamais de vue vos objectifs, glissa Sébastien d'une voix caressante. Décidément, vous êtes un allié de choix, moussaillon. ”
Elle sourit benoîtement, flattée par le compliment, comme à chaque fois qu'il la traitait comme un homme. Ils assistèrent au dîner des souverains ; à dix pieds de la table du roi et de la reine, derrière les princesses, duchesses, et autres titulaires de grandes charges assises sur des tabourets. Vers la fin de la journée, Eléonore avait été présentée à une bonne centaine de courtisans dont les noms et les visages dansaient devant ses yeux.
“ Ma chère, je connais des femmes influentes qui déchirent leur mouchoir de rage devant la beauté de votre toilette, lui souffla Coigny au détour d'une conversation. Prenez garde, Flogeac, dans quelques semaines, votre femme ne vous appartiendra plus ! Le roi lui- même...
- Taisez- vous, espèce de libertin, fit Eléonore en riant. Douteriez-vous de ma fidélité ?
- Pas moi, mon cœur, assura Sébastien. Mais il faut avouer que Louis est tout de même bel homme, malgré son embonpoint.
- C’est qu’il compense son obésité par des exercices physiques intenses, comme la chasse, intervint encore Coigny, intarissable. Il est plus raisonnable que son frère, le comte de Provence. Monsieur est un oisif né. Cette femme, à côté de lui est Madame. On dit qu'elle a de la barbe jusque sur la poitrine...
- Oh ! s'exclama Eléonore en pouffant de rire.
- Et la maîtresse de Monsieur est Anne de Balbi, ajouta Coigny.
- Cette jeune femme qui semble si charmante ? fit Eléonore, étonnée. Que lui trouve-t-elle donc ?
- Il est riche ! ”
Monsieur, frère du roi et comte de Provence, possédait aussi les duchés d'Anjou, d'Alençon, de Vendôme, de Brunoy, les comtés du Maine, du Perche et de Senonches. Riche à millions, il n'attendait qu'un chose : succéder à son frère sur le trône de France. A l'annonce de la grossesse de la reine, il avait été sans doute le seul Français à ne pas se réjouir de la future naissance : ses espoirs de succession s'envolaient. Mais le sort avait joué en sa faveur, puisque c'était une fille qui était née, “ un ventre à marier à quelque monarque d'Europe ”.
Il s'était consolé de n'avoir pas été admis au Conseil d'En-Haut en s'installant au Palais du Luxembourg, le plus beau de Paris, où il avait créé sa propre cour, dont il usait pour surpasser celle de la maison d'Orléans.
La capitale avait en fait un bien étrange visage en ce début d'année 1779. Parallèlement à la Cour royale de Versailles et les quatre mille personnes de la maison civile du roi s'était donc imposée à Paris la maison du comte de Provence, c'est-à-dire pas moins de neuf cent soixante titulaires d'offices, depuis le premier maître d'hôtel jusqu'au dernier valet. De l'autre côté de la Seine, au Palais-Royal, se réunissait la cour du duc d'Orléans, mourrant, et de son fils Philippe de Chartres, lieutenant général aux armées. Si l'hostilité entre Louis XVI et son frère se justifiait, celle envers les Orléans ne s'expliquait pas. Bizarrement, depuis un siècle et demi, la monarchie française s'était fait une tradition de diminuer les Orléans, sans doute parce que la popularité d'un prince de la branche cadette nuisait au roi.
Pour ne rien arranger, Philippe de Chartres, à trente-trois ans, qui deviendrait duc d'Orléans à la mort de son père, se trouverait alors aussi riche que son royal cousin. Pourtant, d'apparence agréable, Philippe plaisait aux femmes et aurait aimé avoir plus de responsabilités. Seulement, "on" lui avait saboté son prestige devant Ouessant en 1778. Quittant la marine, il avait rejoint l'armée et retrouvé sa maîtresse, Aglaé d'Hunolstein, jolie petite femme vive aux boucles blondes. Eléonore la trouva tout de suite très sympathique lorsqu'on la lui présenta. Elle avait détesté le gros Provence et ses manigances, mais aimait bien Philippe de Chartres, aux idées plus libérales, avec qui elle avait pu échanger quelques propos grâce à Aglaé d'Hunolstein. Le futur duc d'Orléans l'invita à venir au Palais- Royal dès qu'elle le voudrait.
“ Philippe aime être entouré de jolies femmes et nul doute qu'il vous ait trouvé à son goût, lui confia Mme d'Hunolstein, lucide. Vous savez, je vais très peu à Versailles, je crois que la reine ne m'aime pas tellement. Elle préfère les hommes... On lui prête tant d'amants ! Au moment de sa grossesse, le bruit courut que l'enfant était de Coigny. Maintenant, la reine n'a d'yeux que pour Axel de Fersen, le comte qui suit le roi de Suède comme son ombre... ”


Dernière édition par Lilylalibelle le Dim 9 Mar 2008 - 2:20, édité 2 fois
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MessageSujet: Re: Roman : Le vent des Lumières [EN COURS]   Roman : Le vent des Lumières [EN COURS] EmptyDim 9 Mar 2008 - 1:26

Le duc de Flogeac se présenta dès le lendemain devant le Roi, dans le cabinet du Conseil, à la demande de Louis XVI. Il fit entrer devant lui Eléonore, vêtue très simplement et sans apparat, qui fit une courte révérence. Louis XVI leva un sourcil étonné et regarda Flogeac, interrogatif.
“ Monsieur, nous pensions vous rencontrer pour parler de vos affaires de fret et de commerce, commença le Roi gentiment. Nous doutons que ces sujets intéressent Mme de Flogeac…
- Que le Roi me pardonne de le contredire, répliqua le duc avec un demi sourire. Il se trouve que Mme de Flogeac est mon plus fidèle allié et mon conseiller le plus avisé. C'est donc à ce titre que je demande à Votre Majesté de l'accepter à mes côtés. ”
Le roi marqua un temps d'arrêt, pas tout à fait convaincu qu'une femme ait réellement sa place dans le cabinet du Conseil, mais il changea d'avis au bout d'une heure d'entretien devant la sagesse et la clairvoyance des jugements qu'elle portait sur tout.
A la demande du roi, Sébastien décida de demeurer à Paris quelques temps et il paru avec sa femme à la Cour et aux jeux de la reine, trois fois par semaine dans le salon de la Paix, communiquant avec la Galerie des Glaces. Bientôt, grâce à son charme et sa beauté, Eléonore devint l'une des femmes les plus visitées de la capitale. Son mari, s'il inquiétait par son mystère, n'en était pas moins apprécié de tous. Paris tomba sous le charme aquitain de cet homme qui avait osé dédaigner le roi et qui avait pourtant réussi à gagner sa confiance. Le duc et la duchesse de Flogeac figuraient maintenant sur la liste d'intimes que le roi aimait réunir autour de lui. Il appréciait l'audace de Sébastien et la façon dont sa femme le tempérait, avec sagesse et réalisme. Eléonore avait conquit le roi et tous ses conseillers, y compris Vergennes, grâce à sa droiture, son sens profond des affaires, son honnêteté, toutes ces qualités masculines qui ne l'empêchaient pas d'être délicieusement femme, séduisante comme une courtisane et vertueuse comme une vieille duègne, car on ne lui connaissait point d'amant.
Ils avaient ainsi leurs entrées dans tous les salons à la mode et aussi à la Cour. Eléonore y retournait parfois seule pour y souper les jours d'opéra. Les Petits Jours, il n'y avait qu'une vingtaine de personnes promenant leur conversation de salon en salon.
Pas un soir ne se passait sans qu'elle ne sorte. Pourtant, les dames les plus âgées disaient que le goût des réceptions s'éteignait peu à peu, que les grandes maisons autrefois si hospitalières se fermaient les unes après les autres. Une maison toutefois sauvait l'honneur, celle de Mme de Montesson. Les ordonnateurs de ses fêtes, Dauberval et Carmonteille, savaient mener une réception pleine de magnificence, mais sans orgueil ni faste écrasant, où le luxe était tempéré par la simplicité de l'élégance et du bon goût.
Parfois, Eléonore accompagnait Sébastien dans les salons des grands financiers, où se retrouvait le tout-Paris, depuis Mme de Montbazon au prince de Rohan. La jeune femme regrettait de ne pas être venue à Paris plus vite. Quelle vie trépidante elle menait ! Une chose nuisait à son complet bonheur : elle n'avait pas ses entrées chez la reine. Elle lui avait été présentée au salon des Nobles, mais elle ne pouvait accéder aux cabinets en dehors des audiences.
Elle ne s'en étonnait guère, car on reprochait beaucoup à la reine de ne favoriser que ceux de sa coterie ; à cause d'elle, et parce qu'elle avait bousculé les règles de l'étiquette, la vieille noblesse avait déserté Versailles pour les hôtels parisiens. Eléonore avait entendu dire que le prince de Montbarey, au début du règne, avait fait remarquer que “ Sa Majesté ne fit pas ou ne voulut pas entendre la très utile réflexion que les apparences, à la Cour, font plus d'effets que les réalités ”. La duchesse de Flogeac, elle, en fit son adage le temps de son séjour dans la capitale.
De décembre à Pâques, cependant, les spectacles de Paris allaient à Versailles faire le service de la Cour. Les représentations avaient lieu dans la salle de spectacle du château, dans l'aile droite de la cour royale. Cette salle contenait peu de monde, mais le théâtre était vaste et se prêtait bien à la présentation d'opéras, car il avait beaucoup de machines et d'acteurs. Le roi fixait l'heure du spectacle, d'après la durée prévue, car il allait, dans tous les cas, souper chez Madame à neuf heures précises.

Eléonore avait pris goût à la vie trépidante d'une femme du monde ; à partir du dîner, elle ne s'appartenait plus. Elle se rendait avec Mme du Boufflern au Palais-Royal choisir quelque frou-frou, une dentelle ou un ruban, ou au “ Petit Dunkerque ”, que l'on appelait familièrement “ le Petit ”, le joaillier à la mode. Elle battait la ville, courait les curiosités du jour, sur les boulevards, le jeudi de préférence. Dans un charmant chassé-croisé, les hommes et les femmes se lorgnaient sans vergogne d'un carrosse à l'autre. Les chevaux allaient au pas pour permettre aux promeneurs de venir présenter leurs hommages, puis tout à coup, Eléonore faisait arrêter la voiture et descendait pour aller prendre une glace devant le café Gaussin ou le Grand Alexandre, tantôt avec Mme de la Popelinière, tantôt avec Mme de Chaulnes, une grande dame que l'on ne voyait jamais chez elle, mais que l'on trouvait partout où était le grand monde. La duchesse était tout esprit, osait tout avec une insolence d'aristocrate, mais avait le mot fin aussi bien que vif.
Alors que le carrosse aux houssines azur et or allait s'arrêter sur les pavés de la grande cour d'honneur de Versailles, l'attention d'Eléonore fut attiré par le regard insistant d'un jeune officier des Dragons du roi qui tenait la garde. Les yeux lançaient des éclairs qui glacèrent le dos de le jeune femme.
“ Que se passe-t-il, ma mie ? demanda la voix inquiète du duc. Vous êtes toute pâle… ”
Eléonore ferma les yeux. Etait-ce bien Mathieu qu'elle avait vu sous cet uniforme, ou bien avait-elle rêvé ? Elle rouvrit les yeux, voulut sourire pour rassurer son mari, mais un insidieux vertige la fit s'écrouler, inconsciente, dans les bras du duc.
Au dehors, on admirait en chuchotant le bel équipage qui venait d'arriver.
“ C'est celui du duc de Flogeac, vous savez, celui qui... On dit que sa femme est très belle... ”
Eléonore revenait à elle et ouvrit vaguement les yeux.
“ Vous sentez-vous mieux ? demanda Flogeac en l'embrassant sur le front. Préférez-vous rentrer ?
- Non... Ne fâchons pas le roi, je crois que je tiendrais le coup... ”
Sébastien de Flogeac sourit, l'embrassa et descendit en tendant la main à sa femme qui avait retrouvé ses esprits et sa grâce de reine. Elle portait une robe magnifique, un peu audacieuse, puisqu'elle était aux couleurs azur et or des Flogeac, toute en soie fluide. Discrètes, mais visibles, les armoiries étaient brodées sur les manches du corselet aux courtes basques dont le décolleté était souligné par une dentelle en point de Venise.
“ Ne pensez-vous pas que cette robe équivaut quasiment à un défi ? fit Eléonore avec inquiétude.
- N'ayez crainte, mon cœur, assura Flogeac. Je sais ce que je fais...
- Vous jouez avec le feu, Sébastien, gronda Eléonore.
- En ce cas, vous êtes la plus adorable torche du monde ! ”
Elle se mit à rire, tandis qu'ils pénétraient dans le salon de la Paix. Eléonore ne se lassait pas de voir les riches parures des dames, les somptueux habits des messieurs, les lustres de cristal qui croulaient sous le poids des bougies allumées, les dorures et les boiseries. Elle admirait tout cela avec des yeux d'enfant émerveillée. Ils s'approchèrent de la table du roi, assis auprès de la reine Marie-Antoinette qui, visiblement, s'ennuyait ferme. Personne n'ignorait que la reine préférait le pharaon au loto et que, malgré l'interdiction de son époux, elle y jouait jusqu'à des heures avancées de la nuit avec ses proches. Le roi, ami des mœurs et de la régularité, ne jouait qu'au loto et ne misait d'ailleurs pas plus de deux louis par soirée. Marie-Antoinette, dont le regard errait dans la salle pour tromper son ennui, fut la première à voir le couple.
“ M. et Mme de Flogeac ! Quel plaisir de vous trouver parmi nous ! ”
Le duc s’inclina avec déférence devant les souverains, tandis qu'Eléonore plongeait dans sa révérence de cour. Louis XVI reconnut presque aussitôt les armoiries brodées sur la robe de la jeune femme. Son regard croisa celui du duc de Flogeac et il y eut une espèce de flottement qui dura quelques secondes, puis le roi sourit.
“ Voulez-vous vous joindre à nous ? demanda-t-il avec bonhomie. Mon frère n'a pas voulu jouer ce soir et nous manquons de joueurs…
- Avec plaisir, répondit Eléonore. Votre Majesté est trop... ”
La fin de sa phrase ne fut qu'un souffle. Comme à leur arrivée, elle s'effondra sur les précieux tapis du salon, soulevant un murmure de surprise parmi les invités. Aussitôt, le duc de Flogeac la prit dans ses bras pour la transporter sur un divan et lui fit respirer des sels.
“ Écartez-vous ! Il lui faut de l'air ! ”
Personne ne se formalisa de ce ton, pas même le roi, troublé par le beau visage de la duchesse, à mi-chemin entre la lucidité et l'inconscience.
“ Il faut un médecin ! s'exclama soudain le duc
- Allons, M. de Flogeac, fit la reine avec un rire léger. Il est fréquent que des dames s'évanouissent sous la chaleur des bougies...
- J'en conviens, majesté, répliqua Flogeac. Mais c'est la seconde fois ce soir et tout à l'heure, il n'y avait point de bougies...
- Le duc a raison, ma chère, intervint Louis XVI. Ce n'est pas normal. Qu'on fasse venir M. de Lassone ! ”
L'assemblée fut de nouveau parcourue par un murmure. Le premier médecin du roi pour la duchesse de Flogeac ! La duchesse fut transportée dans un salon attenant, et fut examinée rapidement par M. de Lassone, qui réapparut quelques instants plus tard, la jeune femme à ses côtés, un grand sourire aux lèvres.
“ Ce n'est pas grave ?
- Oh non, bien au contraire ! répondit le médecin gaiement. Je gage que dans sept ou huit mois, madame la duchesse ira même beaucoup mieux. ”
Flogeac ne comprit pas tout de suite.
“ Pourquoi si longtemps pour... Bon sang ! Voulez- vous dire...
- Exactement. Votre femme attend un enfant, tout simplement. ”
La déclaration du médecin détendit l'atmosphère et le visage du roi s'éclaira. Le duc de Flogeac, le premier moment de surprise passé, prit la main de sa femme dans la sienne et la baisa avec tendresse. Eléonore le regardait avec des yeux brillants.
“ Mais... ils s'aiment vraiment ! ”
Cet échange de regards n'avait pas échappé à l'œil observateur du roi. Cela lui paraissait incongru, car il pensait, comme beaucoup d'autres, que l'amour conjugal n'existait pas. Il en avait fait lui-même l'amère expérience ; Marie-Antoinette l'admirait profondément, tout au plus. A bien y réfléchir, que ces deux êtres s'aimât d'amour ne l'étonnait point : ils étaient si différents des autres.
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MessageSujet: Re: Roman : Le vent des Lumières [EN COURS]   Roman : Le vent des Lumières [EN COURS] EmptyDim 9 Mar 2008 - 1:27

Eléonore ne se remettait pas de sa surprise. Un enfant ! C'était bien la dernière chose à laquelle elle s'attendait. Mais ça n'était pas pour lui déplaire, au contraire.
Sa maternité prochaine n'avait cependant pas freiné l'hyperactivité de la jeune femme et elle endossait souvent des culottes d’homme pour croiser le fer avec son maître d'armes. Quelquefois, Flogeac les observait, mais la plupart du temps il échangeait quelques passes avec son épouse.
“ Vous n'êtes point rouillée, dîtes- moi ! lança-t-il au bout de quelques minutes. Votre défense est nerveuse et précise… Point de jour dans votre jeu !
- Le votre est trop académique, Sébastien ! répliquait-elle en se fendant vivement. Vos feintes en sont presque prévisibles ! ”
En effet, Flogeac se battait avec beaucoup de technique et de méthode, alors qu'Eléonore y mettait une ardeur et une agilité incroyables. Elle voltigeait littéralement autour de son adversaire. Sa façon de manier l'épée le stupéfiait par sa précision. Soudain, elle trouva l'ouverture, se fendit en avant, et toucha le duc à l'épaule.
“ Gagné ! ”
Eléonore abaissa son épée, à peine essoufflée, et sourit à son mari qui secoua la tête et réengagea le fer.
“ Ne croyez pas si bien vous en sortir, madame ! répliqua le duc. J'ai droit à ma revanche ! ”
Ils reprirent l'exercice, échangèrent quelques passes rapides et silencieuses. Eléonore parait énergiquement toutes les attaques de Flogeac qui, de son côté, faiblissait.
Soudain, la voix de Constant couvrit le cliquetis des armes.
“ Monsieur ? J'ai là M. de Beaumarchais qui vient rendre ses hommages… Dois-je le faire patienter ?
- Certes non, répondit Flogeac sans cesser le combat. Un ami ne m'en voudra point de le recevoir dans ma salle d'armes ! Faîtes-le entrer. ”
Constant s'exécuta. Beaumarchais s'appuya au mur pour profiter du spectacle.
“ Le temps de finir cette jeune personne et je suis à vous, monsieur de Beaumarchais !
- Ne criez pas victoire trop vite, Flogeac ! fit l'écrivain en admirant le jeu serré d'Eléonore. Votre adversaire me semble redoutable !
- Je ne vous le fais pas dire ! répliqua Flogeac en parant in extremis une botte. Et vous n'êtes pas au bout de votre surprise ! ”
Eléonore sourit, mais réengagea le fer aussitôt. Elle attaqua, infatigable et fit reculer Flogeac. Soudain, son épée s'enroula autour de celle du duc et elle le désarma en un tour de main.
“ Ha ! Vous avez perdu ! s'exclama Eléonore en riant.
- Soit ! Je me rends ! avoua le duc en s'inclinant. Je n'ai plus l'endurance d'autrefois… ”
Eléonore baissa son arme et salua son mari avec un beau sourire. Ils se dirigèrent tous deux vers Beaumarchais, qui mit quelques instants à réagir.
“ Madame de Flogeac, vous ne cesserez jamais de m'étonner ! dit-il en s'inclinant devant elle. J'y réfléchirais à deux fois, désormais, avant de me fâcher avec vous…
- Oh ! monsieur de Beaumarchais, vous m'avez reconnue ! s'exclama Eléonore en riant. Vous êtes une des rares personnes à m'avoir identifiée dans mes vêtements de garçon…
- J'ai une très bonne mémoire des visages, madame, dit Beaumarchais en lui rendant son sourire. Et le vôtre fait partie de ceux que l'on n'oublie pas… Alors, comment trouvez-vous Paris ?
- Merveilleux ! ”
Sébastien de Flogeac eut une moue. Il savait que sa jeune femme se plaisait énormément dans la capitale. Pourtant, il estimait qu'ils devaient maintenant rentrer à Bordeaux. Cela faisait plus de six mois qu'ils se trouvaient à Paris et, de plus, il aurait préféré que son enfant naisse dans la même demeure que lui.
“ Alors, cher ami, reprit Flogeac en prenant l'écrivain par l'épaule. Comment vont vos affaires ?
- Très bien… C'est d'ailleurs ce qui m'amène vers vous aujourd'hui, répondit Beaumarchais. Le roi m'a chargé de vous informer que vos navires pourront faire partie du prochain convoi escorté par l'escadre de monsieur de La Motte-Picquet. Six vaisseaux de ligne accompagneront une soixantaine de transports qui partiront de la Martinique. ”
Eléonore eut un sourire, mais Flogeac fit de nouveau la moue. Les navires du Roi seraient-ils aussi rapide que l'espèce d'armada envoyée sous les ordres de D'Orvilliers dans la Manche début juin ? Une fois débarqués sur l'île de Wight, au sud de l'Angleterre, en face de Portsmouth, français et espagnols devaient effectuer des raids ponctuels sur la côte méridionale anglaise pour détruire les arsenaux et les chantiers navals. Il n'était pas question d'envahir la totalité de l'Angleterre, mais seulement de porter un coup au crédit britannique en entamant ses forces vives et son moral.
“ Bah...Vergennes ne veut pas marcher sans l'Espagne, expliqua Beaumarchais. Et l'Espagne ne veut marcher que sur Londres… Le Roi n'avait d'autre choix que de temporiser.
- Il n'empêche que la campagne devait débuter le 1er mai et que finalement D'Orvilliers n'a mit à la voile que le 3 juin… pour aller chercher à domicile la flotte espagnole près de La Corogne, commenta Flogeac, narquois.
- Le vaisseau amiral, le Ville-de-Paris, n'était pas prêt, ainsi que d'autres navires… Une flotte de combat ne se prépare pas comme un peloton de hussards part au galop sur un claquement de doigts ! Ce sont les Espagnols qui retardent tout… et non nos officiers de Marine, conclut Beaumarchais avec un sourire entendu. Si cela peut vous rassurer, j'aurai dans le même convoi sept vaisseaux de commerce et M. de La Motte-Picquet a incorporé à son escadre mon Fier Roderigue, qui est enfin armé en guerre.
- C'est parfait, interrompit Eléonore, enthousiaste. Bientôt, nous pourrons même devenir munitionnaires pour les Insurgents, n'est-ce pas ? ”
Sébastien de Flogeac regarda sa femme, surpris, puis Beaumarchais, hilare.
“ Eléonore est insupportable quand il s'agit des Américains, expliqua le duc avec un sourire entendu. Et je ne pense pas que vous allez freiner son admiration sans bornes...
- Ce serait anachronique, mon cher Flogeac, confirma Beaumarchais. Vous savez que le roi vient de donner son accord à La Fayette pour envoyer un corps expéditionnaire en Amérique.
- Oui et M. de La Fayette rêve qu'il en sera le général en chef, compléta Eléonore.
- Ce cher Gilbert oublie seulement qu'il est encore trop vert pour obtenir un commandement, répliqua l'écrivain.
- Quel âge a-t-il donc ?
- Vingt-deux ans ! Le roi et Vergennes lui préfèreront sans doute un officier plus vieux, plus austère... et plus sage. La Fayette est patriote mais un peu feu follet.
- Passons au salon, nous y prendrons une tasse de café, proposa Flogeac en redonnant les épées au maître d'armes. Nous rejoindrez-vous, Madame ?
- Évidemment ! s'exclama Eléonore. Le temps de redevenir femme et je suis à vous !
- Madame de Flogeac, je me demande à l'instant si vous n'avez point manqué votre vocation, intervint Beaumarchais, de plus en plus charmé par la vivacité de la jeune femme. Vous auriez fait une excellente comédienne… et croyez que cela n'est pas une insulte dans ma bouche !
- Je le sais bien, assura Eléonore avec un beau sourire. Revêtir plusieurs défroques peut parfois même changer le cours d'une vie ! ”
Elle ponctua ces mots énigmatiques pour Beaumarchais d'un clin d'œil complice à son mari puis elle s'éclipsa, laissant les deux hommes gagner le salon où Flogeac avait l'habitude de recevoir ses invités.
Eléonore découvrait en Beaumarchais un homme sensible et cultivé, mais aussi une tête carrée redoutable en affaires. Il affectait de ne se consacrer à la littérature que comme passe-temps, car l'homme de lettres était toujours moins considéré que l'homme d'affaires et il n'attirait que la condescendance méprisante des riches et des puissants.
“ C'est aussi une garantie de mon sérieux, expliqua-t-il. Comment pourrais-je être crédible dans mes affaires, si je passe pour un homme de lettres ?
- C'est indéniable, fit la duchesse. Mais pourtant, vous attachez une grande importance à la littérature… Il suffit de voir la qualité de votre écriture, les réflexions nombreuses et profondes sur les lois de l'art dramatique… On ne peut faire cela qu'en y consacrant du temps. ”
Le regard bleu se posa sur le visage d'Eléonore, amusé et surpris, comme tous les hommes qui comprenaient que la duchesse de Flogeac n'était pas une sotte frivole et charmante, mais une femme d'affaires, intelligente et cultivée, dont l'esprit fin et subtil étonnait et effrayait à la fois.
Pierre-Augustin de Beaumarchais se surprit à aimer venir s'entretenir avec la jeune femme, qui l'appréciait également en retour. Elle aimait ses idées libérales, son souci de l'égalité, sa gentillesse naturelle et sa façon de s'engager pleinement au secours de causes, grandes ou petites. Imprégné de Voltaire, Rousseau, Diderot, Montesquieu sans les avoir lus, il était l'homme de son temps, ni plus ni moins, profitant sans scrupules de toutes les facilités données par l'état politique et social de son pays à un roturier intelligent et doué pour la finance.
“ Je vis en arc-en-ciel en ce moment, dit Beaumarchais à Eléonore en la raccompagnant. L'amour en bleu, les lettres en rose... et les affaires en rouge. Le Congrès de Philadelphie refuse de reconnaître mes créances. En fait d'immense fortune, je suis au bord du gouffre. Je viens aussi de fonder la société des Auteurs et j'édite un Voltaire complet en soixante-douze volumes... Mais nous en parlerons sans doute ce soir : je reçois une petite assemble d'esprits éclairés et amis des philosophes. Vous pourriez vous joindre à nous…
- Ce sera avec plaisir, répondit Eléonore après avoir interrogé son mari du regard.
- Magnifique ! s'exclama l'écrivain en joignant ses mains. Mme de Villers meurt d'envie de vous connaître depuis si longtemps ! ”
Marie-Thérèse de Willermaulaz, que Beaumarchais avait rebaptisé Thérèse de Villers parce que cela sonnait plus chic, partageait la vie de Pierre-Augustin depuis de longues années déjà. Grâce à elle, l'hôtel des ambassadeurs de Hollande, rue Vieille-du-Temple, où il avait installé ses bureaux de Rodrigue Hortalez et Cie, était devenu un nid confortable où l'écrivain aimait se retrouver. Il l'appelait tendrement sa "ménagère", car Thérèse, maîtresse de maison remarquable, ennemie du désordre, de la saleté et de l'inconfort, ne laissait rien au hasard. Elle élevait l'art de vivre à hauteur d'une institution et s'occupait elle-même de son intérieur, de leur fille de cinq ans, Eugénie, et surtout de la cuisine.
“ Pour déguster un de ses petits plats, je me damnerai ! ”
La gourmandise de l'écrivain n'était plus un secret pour personne.
“ Pierre- Augustin ! gronda gentiment Thérèse, toujours enjouée et chaleureuse. Ne blasphémez pas !
- Ce n'est rien, assura Sébastien de Flogeac en souriant. Il a raison, vous cuisinez divinement… Que serions-nous sans les femmes ?
- Peu de choses, assurément ! reprit l'écrivain. Elles semblent n'avoir été destinées qu'à répandre des fleurs sur notre vie, en nous donnant sans cesse la douce leçon de ce courage d'instinct, de cette philosophie pratique ; formées par la nature moins fortes que nous, les hommes, vous avez une patience, une douceur, une sérénité dans les maux qui m'a toujours fait rougir de honte, moi, créature indocile et irascible. Moins occupées à se plaindre qu'à nous plaire, on les voit oublier leurs souffrances pour ne songer qu'à nos plaisirs... Et je ne sais point si notre estime et notre amour les dédommagent équitablement de tous leurs sacrifices. J'aime les femmes… Eh ! Pourquoi rougirais- je de les aimer ? Je les aimais jadis pour moi, pour leur délicieux commerce ; je les aime aujourd'hui pour elles, par une juste reconnaissance. Des hommes affreux ont bien troublé ma vie ! Quelques bons cœurs de femmes en ont fait les délices… Et je serai ingrat à ce sexe aimé qui rendit ma jeunesse si heureuse ! Elles sont hélas si maltraitées, par les lois et par les hommes ! J'ai une fille qui m'est chère ; mais puissé-je mourir à l'instant si elle ne doit pas être heureuse ! Oui, je sens que j'étoufferais l'homme qui la rendra infortunée ! ”
Eléonore sourit à son tour. Pierre-Augustin adorait sa fille par-dessus tout. Elle pensa soudain que Sébastien lui aussi serait bientôt père et son visage s'épanouit à ce souvenir… Le duc de Flogeac, comme s'il avait lu dans ses pensées, ajouta qu'il lui tardait de connaître le bonheur de la paternité.
“ Je m'en voudrais, continua le duc sans regarder sa femme, que mon enfant ne voit pas le jour à Bordeaux, dans la demeure où moi-même, mon père et mon grand-père avant moi avons poussé notre premier cri…
- Est-ce une prière que vous me formulez, Sébastien ? murmura Eléonore d'un ton secret.
- Je sais que vous aimez la vie parisienne, ma mie, reprit Flogeac en prenant sa main. Je désire plus que tout votre bonheur… Mais vous me rendriez très heureux si nous retournions à Bordeaux avant votre terme… ”
D'un geste doux mais impérieux, il porta la main de sa femme à ses lèvres. À l'autre bout de la table, à travers la chaleur des bougies, Beaumarchais les observait, un sourire dans les yeux.
La société réunie par l'écrivain pour le souper était animée par discours brouillon d'un vieillard très bavard, démonstratif, mais qui manquait manifestement de tact et de délicatesse. Il suffisait de voir la façon dont il était habillé pour comprendre que cet homme n'avait aucun goût. Eléonore, maintenant habituée à la finesse du duc de Flogeac, ne pouvait s'empêcher de sourire en écoutant cet être expansif qui suffoquait dès qu'il s'emportait outre mesure. Il livrait ses idées sur tout dans un joyeux désordre sans même attendre de réponse, comme s'il parlait uniquement pour le plaisir de discourir. Malgré son grand âge, il clamait une sensibilité à fleur de peau dans un siècle où la froideur des rationalistes l'avait désespéré : ainsi parlait Denis Diderot, le philosophe qui avait pratiquement mené à bien l'insensé projet de l'Encyclopédie avec son compère d'Alembert.
Sébastien de Flogeac, dans le carrosse qui les ramenait chez eux, observait la mine décontenancée de son épouse. Eléonore n'arrivait pas à croire que cet homme matérialiste, parfois cru et grossier, pouvait être Diderot.
“ En fait, en y réfléchissant, je crois que sa personnalité se reflète dans son œuvre : c'est une forêt vierge. Mais maintenant que je connais M. Diderot, j'aimerai beaucoup approfondir ses théories sur…
- Halte-là, moussaillon ! coupa Flogeac. Je vous rappelle que vous devez donner naissance à notre enfant dans quelques mois et que nous devons repartir à Bordeaux… Ce n'est plus une demande que je fais à ma femme, c'est un ordre, matelot ! ”
Eléonore sourit et baissa la tête en signe de soumission, mais Flogeac ne fut pas dupe. Il prit son menton entre ses doigts et lui releva la tête.
“ Non, ce n'est pas vrai, ma chérie, je ne vous ordonne rien, reprit-il doucement d'un ton secret. Je t'aime têtue et indisciplinée… Ne laisse jamais quiconque te donner des ordres… ”
Elle se blottit contre lui et reçut son baiser attentionné. Il la garda ainsi serrée contre lui quelques minutes, savourant son odeur et sa chaleur comme un trésor précieux.
“ Ne vous inquiétez pas, murmura-t-elle avec un sourire câlin. Nous retournons à Bordeaux comme prévu... ”
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MessageSujet: Re: Roman : Le vent des Lumières [EN COURS]   Roman : Le vent des Lumières [EN COURS] EmptyDim 9 Mar 2008 - 1:28

Le lendemain, après dîner, Flogeac partit pour Versailles afin d'avertir le roi de leur départ, tandis qu' Eléonore rêvait sur le balcon en admirant Paris.
Elle se retourna brusquement, se sentant observée, et retint un cri en reconnaissant Mathieu qui se tenait devant elle. Désarçonnée, elle balbutia quelques mots, mais il la prit dans ses bras, ferma sa bouche d'un baiser. Elle le repoussa presque aussitôt et Mathieu eut un soupir amer.
“ Tu l'aimes donc vraiment ! lâcha- t- il. Tu m'as bien joué ! Tes maudits philosophes t'ont perdue, Eléonore... Tu n'aurais pas du partir. Je t'ai attendue, si longtemps... Pour rien ! Je t'ai crue prisonnière, torturée par les Anglais, morte, mais, Bon Dieu, pas mariée !... Tu ne voulais pas te marier... Pourquoi m'as tu trahi ? ”
Sa colère augmentait au fur et à mesure qu'il parlait. Effrayée par la violence de ses paroles, Eléonore tenta d'être conciliante.
“ Mathieu, je ne t'ai pas trahi, murmura-t-elle. Tu oublies que...
- Je sais, nous sommes du même sang ! répliqua le jeune homme avec superbe. A quoi bon, d'ailleurs : je ne porte même pas le nom de mon père et pourtant il m'empêche de t'aimer... J'aurais préféré rester un sale orphelin toute ma vie !
- Cela n'aurait rien changé, Mathieu, en ce qui me concerne, reprit Eléonore en baissant les yeux, consciente qu'elle allait le blesser. Je suis désolée de te dire cela mais... de toutes façons, je ne t'aurais pas épousé. ”
Mathieu la regardait, les yeux brillants. Il tomba à genoux devant elle, mais elle évitait son regard éperdu.
“ Eléonore, mon Dieu, c'est pire que tout, ce que tu me dis là...
- Tu aurais préféré que je mente ? rétorqua la jeune femme vivement. Rien n'est possible entre nous, Mathieu, en dehors d'une très grande amitié, cette complicité qui nous a toujours liés, même quand nous ignorions tout de nos liens fraternels, pourquoi ne veux-tu pas t'en satisfaire ?
- Tu l'aimes donc plus que moi ? demanda le jeune homme d'une voix désespérée sans lui répondre.
- Je l'aime, Mathieu, c'est tout ce qui compte à mes yeux, répondit Eléonore en prenant ses mains dans les siennes pour le relever. Je l'aime et je vais lui donner un enfant... ”
Ils s'affrontaient du regard. Soudain, la voix du duc de Flogeac s'éleva derrière Eléonore.
“ Qui que vous soyez, monsieur, veuillez laisser ma femme en paix, déclara-t-il calmement. Le cas contraire, je me verrai contraint de vous y obliger par la force... ”
Il mit la main sur le pommeau de son épée et Eléonore se retourna vivement.
“ Je ne partirai pas sans Eléonore, marmonna Mathieu, impressionné par le duc.
- Elle vous a elle- même dit qu'elle ne voulait point vous accompagner, remarqua Flogeac sans animosité.
- Vous n'aviez pas le droit ! s'emporta soudain Mathieu dans un élan de colère. Elle était à moi ! De quel droit me l'avez vous prise ?... Ah ça, monsieur le duc, si vous l'aimez vraiment, il faudra la mériter... ”
Mathieu avait dégainé son épée et se mettait en garde. Eléonore, terrifiée à l’idée qu’ils puissent se battre, se planta devant le jeune homme.
“ Mathieu, je t'en prie, laisse-moi, balbutia la jeune femme épuisée par la tension nerveuse. Si tu m'aimes, mais si tu ne peux point respecter les choix que j'ai fait, va-t-en. ”
Il abaissa sur elle un regard plein de haine.
“ Tant pis, dit-il froidement. Tu ne seras pas heureuse sans moi... Nous nous rejoindrons dans la mort. ”
Rendue muette par la surprise, elle vit Mathieu dégainer son pistolet et le pointer sur elle. Avant qu'elle n'ait pu faire un geste, le coup partit brusquement, crevant le silence, mais Flogeac s'était interposé entre eux.
Touché en pleine poitrine, le duc s'écroula sans un mot sur les tapis précieux de la chambre. Eléonore poussa un cri de terreur et se précipita près de lui. Sébastien ouvrit des yeux déjà vitreux, voulut dire quelque chose, mais aucun son ne sortit de sa bouche. Sur ses lèvres, elle lut “ je t'aime ”. Aveuglée par les larmes, elle jeta un cri déchirant en direction de Mathieu, atterré.
“ Il va mourir ! Tu es content ? Il va mourir à cause du sale égoïste que tu es. Sors d'ici !
- Eléonore...
- Sors d'ici ! cria-t-elle, à bout de nerfs. Il est trop tard pour te repentir. Va-t-en ! Va-t-en et ne reviens plus jamais ! Je te maudis ! ”

Elle pleurait. Depuis le départ de Mathieu en catimini, sa colère retombée, elle n'avait cessé de pleurer.
Elle se disait que ce n'était pas possible et pourtant, elle savait qu'elle ne reverrait plus Sébastien. Elle ne pourrait plus le serrer contre elle, ni embrasser sa bouche tendre et ironique, ni revoir ses yeux qui étaient des mots d'amour à eux seuls. Sébastien de Flogeac. Le seul, l'unique homme qu'elle eut aimé. Flogeac le capitaine de bateau. Flogeac le philosophe qui lui expliquait Montesquieu et Voltaire. Flogeac le rebelle qui refusait d'aller à Versailles. Elle les avait tous aimés. Flogeac un jour, Flogeac toujours. Sébastien de Flogeac était mort.
Avec une ivresse amère, elle revivait leur histoire et chaque scène lui arrachait des larmes. Le vent qui soufflait faisait craquer le plancher et elle sursautait. C'était lui !... Il allait revenir. La mort ne pouvait pas avoir raison de cet être admirable qu'était Sébastien de Flogeac, duc de Guyenne et autres lieux.
Elle mit quelques jours pour sortir de la torpeur dans laquelle elle se complaisait. Eléonore décida de quitter Paris ainsi qu'ils l'avaient décidé et écrivit au roi pour l'informer qu'elle se retirait à Bordeaux pour y porter le deuil et mettre au monde son enfant.
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MessageSujet: Le vent des Lumières - Chapitres 7 et 8   Roman : Le vent des Lumières [EN COURS] EmptyDim 9 Mar 2008 - 12:33

J'ai écouté ma Rominette, j'ai coupé les chats-pîtres en 2... Donc c'est plus court. Mais pour ne pas vous laisser sur votre faim, j'en mets plusieurs d'affilée...

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Deuxième époque :
Et le peuple s’en fut à la Bastille - 1781

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Une fière amazone vêtue de noir traversa la cour du château bordelais qui dominait la ville et s'arrêta devant les écuries avant de mettre pied à terre. Un palefrenier se précipita vers la duchesse de Flogeac pour prendre en charge la jument, tandis qu'Elodie accourait, jetant un châle sur les épaules de sa maîtresse.
“ Le docteur a déjà demandé à madame de ne plus monter à cheval, gronda la servante en entraînant Eléonore à l'intérieur. Ce n'est pas prudent...
- Je sais, Elodie, répondit la jeune femme en soupirant. Je te promets de laisser Hermès à l'écurie jusqu'à mes relevailles. Voilà, es-tu contente ? ”
Elodie grommela quelque chose, fâchée de passer pour une duègne rabat-joie. Son air vexé fit éclater de rire Eléonore tandis qu'elle pénétrait dans le petit salon bleu qu'elle affectionnait.
Cela faisait maintenant plus de quatre mois qu'elle avait quitté Paris. L'absence de Sébastien de Flogeac se faisait moins douloureuse, ou peut-être finissait-elle par s'y habituer. Pour exorciser sa peine, elle s'efforçait de ne penser qu'au dernier des Flogeac qui naîtrait bientôt ; car elle s'était mis en tête qu'elle portait un garçon.
Le maître d'hôtel s'inclina devant elle après avoir gratté à la porte.
“ Monsieur de Ponsonnet vient d'arriver, madame.
- Faites-le entrer et servez-nous du café.
- Bien madame. ”
Après la mort du duc de Flogeac, le baron de Ponsonnet avait proposé de s'occuper des affaires du duc et Eléonore avait accepté. Elle connaissait son sérieux et son honnêteté et lui accordait toute sa confiance. Mais Ponsonnet, pour efficace qu'il fut, manquait singulièrement d'audace et se contentait de gérer les affaires courantes. Prudent par nature et méfiant par expérience, il ne recherchait pas de nouveaux frets et se bornait à acheminer les marchandises de l'arrière-pays vers les Isles, comme autrefois.
Ponsonnet entra en même temps qu'Elodie, chargée d'un plateau.
“ J'ai mis du thé pour madame, dit-elle rudement en insistant sur le mot “ thé ” et en posant d'autorité la théière sous le nez de la duchesse.
- Je sais, dans mon état, il faut éviter le café, termina Eléonore en riant. Tu radotes, Elodie. Laisse-nous. ”
La servante sortit en ronchonnant tandis qu'Eléonore servait le baron.
“ Vous me semblez bien agité, remarqua-t-elle.
- On le serait à moins, répliqua Ponsonnet. Le roi vient de contraindre Necker à démissionner. ”
Eléonore suspendit son geste et dévisagea le baron.
“ Alors, ça y est !
- Cela ne semble pas vous étonner, remarqua Ponsonnet, surpris.
- Je m’y attendais, admit Eléonore. Necker a soulevé un trop gros lièvre en publiant son Compte-rendu au Roi...
- Il voulait bien faire, reprit le baron. Il ne souhaitait que rendre public l’état des finances du royaume, c’était courageux de sa part...
- Oui, mais dangereux, la preuve ! En dévoilant les finances publiques, Necker a surtout révélé le coût exorbitant du train de vie fastueux de la Cour ! Alors que ce n’était pas le moment... ”
Louis XVI n’avait compris que trop tard que le “ conte bleu ”, comme on appelait le petit fascicule à couverture bleue dont on avait vendu trente milles copies en quinze jours, s’était retourné contre lui. Par un excès d’orgueil, Necker avait présenté sa démission au roi, persuadé qu’elle serait refusée.
“ Sauf que Louis XVI, poussé par Vergennes et Maurepas, l’a acceptée, conclut Ponsonnet. C’est vraisemblablement Monsieur Joly de Fleury qui prendra la suite...
- Oui, je vois, marmonna Eléonore, pensive. Un docile qui saura se faire plus discret... ”
Ponsonnet acquiesça. Il lui présenta les livres de comptes, les prochains frets, les lettres, la liste des navires qu'il fallait mettre au radoub. Eléonore visa le tout avec attention, tout en se disant que si le baron s'acquittait de sa tâche avec rigueur et méthode, il manquait totalement d'envergure.
La jeune femme prenait conscience qu'elle devrait peut-être mettre son grain de sel pour ne pas perdre l'Amérique. La jeune nation, privée de ses échanges habituels, commençait enfin à rechercher de nouveaux débouchés.
Surtout, Eléonore se rendait compte qu'elle aimait cela, négocier, traiter des affaires, s'occuper de ses navires. Comme elle était à Bordeaux et malgré sa grossesse, elle passait souvent sur le port et rencontrait ses amis négociants, quai des Chartrons, ou bien aux chantiers navals où l'on radoubait ses bateaux. Pourtant, malgré son habileté, elle voyait bien qu'on regardait d'un œil circonspect cette femme qui jouait à l'armateur, qu'elle n'avait aucun poids malgré le nom qu'elle portait, malgré le soutien du roi. Elle avait beau régner sur la flotte de Flogeac, elle n'était qu'une femme.
“ Et enceinte, par dessus le marché ! ”
Cependant, elle n'avait pas peur. Elle savait qu'elle devait le faire. Pour Sébastien, pour son enfant. Un peu pour elle, aussi.


Gabriel Alexandre de Flogeac, duc de Guyenne et autres lieux, naquit le 14 juillet 1781, dans la nuit bordelaise. En raison du deuil qui frappait sa mère, le baptême du petit garçon et les relevailles d'Eléonore furent célébrées dans l'intimité.
Dès la naissance, Eléonore avait décidé d'allaiter son enfant, s'affranchissant, comme beaucoup de ses contemporaines, de l'usage qui voulait que les femmes du monde ne nourrissaient pas leurs bébés. Mais désormais, la mère voulait voir son petit grandir sous ses yeux, l'éduquer comme elle l'entendait.
Eléonore vivait dans une sorte de halo depuis la naissance. La douleur de la mort de Flogeac s'effaçait ou plutôt se diluait dans le bonheur de s'occuper de ce petit être qui venait de lui. Elle se complaisait ainsi dans une sérénité tranquille, coupée de tout, dans laquelle les nouvelles de Paris l'atteignaient avec plusieurs jours de décalage. Il lui semblait vivre en ermite et cette solitude ne lui pesait pas, comme si elle avait eu besoin de rompre toute amarre avec sa vie antérieure, sa vie avec Sébastien de Flogac. Elle recevait peu, sauf les visites de condoléances qui se raréfiaient, et se contentait de répondre vaguement aux lettres que ses connaissances parisiennes lui expédiaient. Plusieurs mois passèrent ainsi, sans que le temps parût prendre prise sur la jeune femme. En vérité, elle s'enfonçait dans une torpeur dans laquelle elle s'étiolait.
“ M. de Beaumarchais ? répéta Eléonore à Constant en écarquillant les yeux. Vous êtes bien sûr que c'est lui ?
- Aussi sûr que je vous vois, madame, confirma le maître d'hôtel.
- Appellez Mathilde afin qu'elle s'occupe d'Alexandre et faites-le entrer. ”
Comme le voulait l'usage, les familiers appelaient les garçons par leur deuxième prénom. La gouvernante antillaise qui s'occupait du bébé entra tandis que Constant s'effaçait pour laisser entrer Pierre-Augustin de Beaumarchais.
Eléonore, heureuse et bouleversée, sentit ses yeux s'embuer en repensant aux soirées paisibles qu'elle avait passées avec son mari dans la maison de Beaumarchais. L'écrivain avait été si proche d'elle lorsqu'elle était à Paris avec Flogeac ! Elle se sentit défaillir et il n'eut d'autre alternative que de cueillir la jeune femme pour l'asseoir sur une bergère. Il lui tendit un mouchoir bordé de dentelle et s'assit en face d'elle sans la quitter des yeux. Eléonore tamponna ses paupières, attendait visiblement qu'il dise quelque chose.
“ Cela fait six mois que je guette votre hôtel, rue Saint-Antoine, ma chère, dit-il enfin avec un clin d'œil malicieux. Et je ne vous vois toujours pas. Combien de temps comptez-vous rester en exil ?
- En exil... Vous exagérez, Augustin, comme toujours! plaida Eléonore en se mettant à rire, amusée par sa façon de présenter les choses.
- Hum... A peine ! Paris se languit de vous... Versailles aussi. Le roi encore plus... et je ne parle même pas de moi ! ”
La jeune femme se rembrunit. Elle savait bien que quelqu'un viendrait la chercher un jour.
“ Je suis encore en deuil, fit-elle remarquer.
- Oui-da. Vous savez que l'usage vous autorise à paraître à la Cour au bout de six mois ? Eléonore, ne faites pas la sotte, gronda Beaumarchais, plus grave. Vous ne comptez pas vous enterrer dans votre province pour le restant de vos jours ?
- Pourquoi pas ?
- Parce que les choses se décident à Paris, sacrebleu ! Ne me faites pas le coup de la veuve éplorée, ma mie, je sais de quoi je parle : j'ai été veuf deux fois. On n'en meurt pas et même, on en revient... J'ai parlé au roi, reprit l'écrivain plus sérieusement. Il est très intéressé par votre projet de relations commerciales avec les Etats américains. ”
Eléonore leva un sourcil et Beaumarchais sut qu'il avait à moitié gagné. Si le roi se montrait intéressé, cela changeait tout. Ce pouvait être l'occasion ou jamais.
Elle savait bien que Beaumarchais avait raison : elle ne pouvait pas rester à Bordeaux si elle voulait poursuivre l'oeuvre entreprise par le duc de Flogeac et faire de sa ville la tête de pont des Amériques sur l'Europe.
“ Alors ? fit l'écrivain en se levant promptement. Quand partons- nous ? ”
Eléonore revint sur terre et dévisagea son ami, surprise. Il ne plaisantait même pas.
“ Il me faut un peu de temps pour préparer mes malles et...
- A votre aise ! Je ne suis pas pressé ! J'ai quelques marchands à voir aux Chartrons. Je dois seulement être à Paris avant la mi-novembre pour lire ma pièce devant le comte du Nord...
-Votre pièce ? répéta Eléonore. Voulez-vous parler du Mariage de Figaro ?
- Celle-là même, ma chère ! confirma l’écrivain en se pavanant. Le texte vient d’être reçu à la Comédie Française et a été présenté au roi.
- Et qu’a dit le roi ?
- Hum... “ C’est détestable ! Cela ne sera jamais joué ! ” rapporta Beaumarchais d’une voix caverneuse raillant Louis XVI. Autant nous nous entendons bien lorsqu’il s’agit de diplomatie, autant nos goûts artistiques diffèrent... Bien ou mal lue ou méchamment commentée, on trouve ma pièce détestable sans que je sache par où je pèche, parce qu’on n’exprime rien selon l’usage. Alors je me mets à l’inquisition, obligé de deviner mes crimes et me jugeant tacitement proscrit. Mais cette proscription de la Cour n’a fait qu’attiser la curiosité de la ville... et me voila condamné à des lectures sans nombre. ”
Le ton s’était fait plus léger et Eléonore devina que Beaumarchais se délectait de faire ce pied de nez au roi.
“ Et vous devez donc faire une lecture devant... qui donc avez-vous dit ?
- Paul Petrovitch, alias comte du Nord, qui n’est autre que l’héritier du trône de Russie en voyage officieux. Il parait que l’impératrice Catherine réclame mon Figaro pour le jouer à Saint-Petersbourg !
- Et pourquoi ne le faîtes-vous pas ? ”
Beaumarchais se figea, darda son regard bleu dans le sien, superbe.
“ Je veux ma première à Paris, dit-il, grandiloquent. La Folle Journée sera jouée à la Comédie-Française ou ne sera pas. C’est tout ! ”
Il était terriblement déterminé. Eléonore admirait cette force qui lui faisait braver les obstacles les plus insurmontables sans peur. Beaumarchais ne se doutait pas que c’était là le début d’un long combat contre le roi, les censeurs et les robins.
“ Bon, vous m’avez convaincue, dit-elle avec la même malice que la sienne. Je ne peux résister à la curiosité d’entendre le texte de cette pièce au moins une fois dans ma vie...
- Vous reviendriez à Paris uniquement pour mon Figaro ? dit-il avec son air courtisan le plus éhonté. J’espérais au moins que ce fusse pour moi...
- N’y comptez pas trop, badina-t-elle en lui tournant le dos vivement. Vous êtes déjà mon ami le plus cher, ne vous plaignez pas ! ”
Beaumarchais ne répondit pas, satisfait de la voir retrouver son mordant et sa coquetterie. Elle n’était pas faite pour s’enfermer dans sa province. Elle était faite pour Paris, pour Versailles, pour l’Amérique. Plus il la regardait, plus il s’étonnait de la voir si apaisée ; elle avait mûri, embelli aussi. Sa maternité lui avait réussi.
“ Ma foi, madame ! s'écria-t-il soudain. Vous ne m'avez toujours point présenté l'héritier des Flogeac !
- Mais c'est vrai ! Je suis confuse… Venez ! ”
D'un mouvement, elle fut debout, entraîna Pierre-Augustin par la main vers la nursery, où Alexandre dormait du sommeil du juste. Elle se pencha sur le petit berceau avec un orgueil maternel, puis regarda Beaumarchais.
“ Il ressemble à son père, dit-il doucement. Il vit toujours à travers ce petit homme… Vous ne l'avez pas complètement perdu... Je vous revois au souper ? ”
Il ne lui laissa pas le temps de répondre, fit une pirouette, s'inclina à la manière des comédiens et disparut en lui envoyant un baiser sur la main, la laissant médusée au milieu de son salon bleu. Le charme de Beaumarchais avait encore fait son œuvre et l'avait encore amenée bien au delà de ce qu'elle comptait faire.
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MessageSujet: Re: Roman : Le vent des Lumières [EN COURS]   Roman : Le vent des Lumières [EN COURS] EmptyDim 9 Mar 2008 - 12:39

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La duchesse de Flogeac s'installa à l'hôtel des Flogeac, faubourg Saint-Antoine, le premier jour de l'hiver. Alexandre fut installé au second étage avec sa "maison", tandis que sa mère occuperait le premier. Comme elle ne pouvait pas encore paraître en public, sauf à la Cour et à l'Allée des Veuves, elle demeurait chez elle la plupart du temps et continuait à profiter d'Alexandre. C'était un petit garçon calme, très éveillé, curieux, avec le regard noble et impérieux des Flogeac et le caractère bien trempé des Chaulanges.
Eléonore appréciait cette quiétude qui ne tranchait pas trop avec l'ambiance de sa retraite bordelaise. Elle gardait un œil sur ses navires, donnait quelques directives à Ponsonnet qui, de Bordeaux, gérait la flotte et préparait un nouveau convoi munitionnaire avec Beaumarchais. Comme lui, elle avait commencé à armer une flotte de commerce qui serait protégée par un vaisseau de ligne commandé par un officier du Roi. Mais, à la différence de l'auteur dramatique, elle avait choisi de faire construire une frégate de soixante-quatorze canons au lieu d'un lourd trois-ponts de cent-seize canons et elle voulait soumettre son projet à Louis XVI avant de le mettre à exécution.
De la fenêtre délicatement ouvragée, elle voyait le quartier du Marais et ses riches hôtels particuliers s'étaler sous ses yeux. Les rues pavées, larges et propres, contrastaient avec celles des quartiers plus pauvres où l'on trouvait à peine son air. Les voitures se croisaient, évitaient de temps à autre un marchand d'oublies, des servantes revenant des Halles. Eléonore laissa échapper un soupir puis sourit avant de prendre sa mante. Un messager lui avait transmis la veille une invitation du roi à venir lui présenter son projet après le lever.
On entrait chez le roi par un superbe escalier de marbre après avoir traversé la salle des gardes, une antichambre, le salon de l'Oeil-de-Bœuf et la chambre de parade. Louis XVI travaillait dans une série de petits cabinets où il gardait des meubles rares, mais il passait également beaucoup de temps dans sa bibliothèque particulière où il avait installé un bureau dans l'embrasure d'une fenêtre. C'est là qu'il reçut Eléonore, accompagnée de Beaumarchais.
“ Je suis content que vous ayez répondu à ma demande, madame, murmura le roi en levant les yeux de la carte qu'il étudiait à leur arrivée. Je n'ai pas eu l'occasion de le faire de vive voix, aussi je vous prie d'accepter mes plus sincères condoléances, madame de Flogeac. ”
Eléonore esquissa une brève révérence, touchée par l'attention.
“ Votre Majesté m'honore de sa compassion. ”
Louis sourit et roula soigneusement la carte avant de la remettre à sa place. Puis il alla se poster derrière sa table de travail, les mains nouées dans son dos.
“ M. de Beaumarchais m'a laissé entendre que vous êtes en train d'armer une flotte de commerce pour les Amériques.
- C'est exact, sire, répondit Eléonore en tournant légèrement la tête vers son ami. Je voudrais installer des relations commerciales entre la France et l'Amérique. L'Angleterre va sans doute couper les vivres aux Etats-Unis dès que la guerre sera finie. Je pense que la France pourrait remplacer la patrie nourricière pour tous les produits de première nécessité... Leur fournir des armes, par le biais des convois munitionnaires, n'est qu'un moyen d'occuper la place, d'installer des habitudes.
- Et pourquoi pensez-vous que cela fonctionnerait ? demanda le roi.
- Nous avons déjà d'excellentes relations avec les jeunes Etats via les Antilles où nous avons des comptoirs. Les bâtiments déchargent d'abord leur cargaison aux Isles, puis ils se rendent dans les ports américains pour charger du tabac et des farines et reviennent compléter leur cargaison de produits coloniaux.
- Mais où est le problème ? demanda encore le roi en se frottant le menton. Avec ce système, vous faîtes d'une pierre deux coups.
- Certes, mais dans ce schéma, les Américains sont vendeurs mais pas acheteurs, intervint Beaumarchais. La France achète des marchandises américaines mais les Américains ne nous achètent rien, hormis les armes, de la morue et de la mélasse.
- Tout ce que nous embarquons à Bordeaux est destiné aux Isles, ajouta Eléonore. C'est pourquoi des liaisons directes seraient plus rentables pour nous...
- Je vois, fit le roi en ayant l'air de réfléchir. Avez-vous un vaisseau de ligne pour escorter vos navires de commerce ?
- Je suis en train de faire construire une frégate de soixante-quatorze canons, répondit Eléonore.
- Une frégate ? répéta le roi. Tiens donc... ”
Eléonore se leva et sortit un plan de ses dossiers qu'elle déroula sur la table de travail de Louis XVI.
“ Parfaitement, une frégate, dit-elle. Elles sont plus rapides que les vaisseaux de ligne, elles tiennent mieux la mer et elles sont très maniables. Ce qu'elles perdent en batterie, elles le compensent en vivacité. A Lorient où je suis née, du temps de la Compagnie des Indes, on construisait des navires marchands capables d'armement en guerre. Ils conciliaient les impératifs du long voyage océanique à ceux de l'artillerie.
- Voulez-vous dire que vous comptez embarquer la marchandise sur ces frégates ? demanda le roi, stupéfait.
- Je n'ai jamais réellement cru à l'efficacité des convois pour créer des échanges de façon pérenne entre deux nations aussi actives que la France et les Etats-Unis, répondit encore Eléonore en regardant Louis XVI droit dans les yeux. Comme Sa Majesté le remarque ici, j'ai fait déplacer les deux dernières batteries pour loger plus de fret dans l'entrepont... ”
Le roi observait Eléonore avec une lueur d'amusement mêlée d'admiration. Impassible, passionnée, elle décrivait sa frégate avec des termes techniques d'une précision et d'une exactitude remarquables.
“ Madame, je constate que vous savez toujours de quoi vous parlez ! s'exclama le monarque à la fin de l'exposé de la jeune femme. Si vous le permettez, j'aimerais beaucoup que vous présentiez ce plan à M. de Castries qui cherche à harmoniser les bateaux de notre marine de guerre... Vous ferez un rapport au bout de quelques mois pour nous faire part de vos observations quant au comportement de vos frégates et concernant l'installation des échanges avec les Américains. En échange de cela, si vous en êtes d’accord, je vais faire mettre à votre disposition des officiers de la Marine royale pour votre équipage. Votre époux m'avait recommandé le comte de La Ferrière, je pense qu'il ne verra pas d'inconvénient à poursuivre...
- Votre Majesté est très généreuse, balbutia Eléonore en s'inclinant légèrement. Cependant, je pensais que la Marine de France avait besoin de tous ses officiers pour lutter contre l'Angleterre... ”
Louis XVI se frappa le front de la paume de la main.
“ C'est vrai, suis-je sot ! J'oubliais que toute la fine fleur de mon armée est partie en Amérique...
- Que Votre Majesté se rassure, reprit Eléonore en riant. Mes navires ne sont pas encore construits... et il faut encore que je trouve du fret...
- Certes, admit Louis XVI, un peu mécontent d'avoir eu l'air d'oublier que des soldats se battaient en son nom à l'autre bout du monde. Vous semblez douter de trouver suffisamment de cargaisons pour vendre aux Américains...
- C'est que la chose est plus difficile depuis la mort de mon mari, avoua Eléonore après un instant de silence où elle se demandait si elle devait soumettre ce problème au roi.
- Pourquoi donc ? ”
La duchesse planta son regard clair dans celui du roi avec un sourire suave.
“ Parce que je suis une femme, sire... ”
Coi, Louis XVI dévisagea son interlocutrice quelques secondes sans comprendre. Effectivement, elle était femme, mais il avait écouté ses arguments et ses réponses comme s'il avait eu devant lui n'importe quel armateur de sexe masculin. Eléonore de Flogeac possédait un tel charisme et une habileté oratoire qu'on en venait à oublier qu'elle était une femme.
“ Le roi a eu la bonté de me recevoir et de m'accorder sa confiance, dit-elle. Mais il n'en est pas de même pour tout le monde...
- Dois-je comprendre que vous gérez vous-même vos navires, madame ?
- Comme Sa Majesté a pu le remarquer, Mme de Flogeac connaît très bien son sujet, intervint Beaumarchais. Ma foi, je dois avouer qu'elle me vaut bien comme homme d'affaires... ”
Cette fois, Louis XVI se tourna vers l'écrivain et se mit à rire franchement.
“ A ce point ? Madame, mes félicitations : d'ordinaire, M. de Beaumarchais déteste tout ce qui ne vient pas de lui... ”
Beaumarchais, bon prince, s'inclina devant le roi sans relever la boutade, tandis qu'Eléonore se redressait sur son fauteuil, de plus en plus embarrassée d'aborder les choses si directement.
“ Sire, si Votre Majesté trouve inconvenant que...
- Que nenni ! objecta le roi en levant la main. Je suis surpris, seulement surpris. Je n'ai pas dit que je désapprouvais... N'avez vous pas d'homme de confiance qui ferait ça en votre nom ?
- C'est que... Sire, je ne souhaite pas me désengager de la gestion de mes bateaux, s'emballa Eléonore. C'est le passé de mon nom, l'avenir de mon fils... et c'est avant tout mon présent. ”
Le roi observait la jeune femme, son regard passionné qui l'implorait du regard. Il semblait plongé dans de profondes réflexions, la main sur le menton.
“ Je comprends bien votre souci, mais je crains de ne pouvoir vraiment vous aider... Si vous comptiez sur le roi pour vous transformer en homme, vous surestimez mon pouvoir, madame ! termina Louis XVI avec un rire bonhomme qui le rendait très humain. Je puis tout au plus appuyer vos entreprises de ma recommandation... ”
Un bref rire complice avait détendu l'atmosphère, mais la perplexité avait repris sa place, jusqu’à ce que Beaumarchais sorte de ses réflexions.
“ Si Votre Majesté me le permet, il me semble que le roi se sous-estime au contraire, dit-il avec une moue. Avec un peu de travail, nous pourrions peut-être faire ce miracle... ”
Il jaugeait Eléonore du regard, en homme de théâtre qui a l'habitude des costumes et la jeune femme comprit tout de suite ce qu'il avait derrière la tête.
“ Vous voulez me travestir, Augustin ? s'exclama-t-elle, enchantée par la perspective de réintégrer ses culottes. Vous m'avez dit un jour que je ferai une excellente comédienne !
- Certes, mais il ne s'agit pas de comédie, gronda l'écrivain en ayant l'air de se fâcher de la voir prendre la chose avec tant de frivolité. Vous costumer ne suffira pas pour tromper le monde... Il faudra également modifier votre aspect intérieur.
- Oui, convint le roi en observant le manège de l'auteur qui décrivait maintenant des cercles autour de la jeune femme. C'est une entreprise risquée et la vie d'un homme est bien différente de celle d'une femme...
- Je sais tout cela, Sire, répliqua Eléonore avec un petit rire. Votre Majesté serait étonnée de ce que je sais faire débarrassée de mes jupons ! Et si je puis me permettre de divulguer un secret qui n'appartenait qu'à M. de Flogeac et à moi-même, je fus il y a encore peu le plus acceptable des gabiers à bord du Bordelais, trois-mâts barque sous les ordres du duc lui-même... ”
Elle savoura son effet sur les deux hommes avec une jubilation évidente. Visiblement, ils avaient peine à croire ce qu'elle leur racontait.
“ Gabier, vraiment ? dit enfin Louis XVI. Voulez-vous parler de ces matelots qui montent dans la voilure lors des manœuvres ? ”
Elle acquiesça et le roi secoua la tête, abasourdi.
“ Alors, M. de Beaumarchais, pensez-vous pouvoir transformer cette jeune personne en gentilhomme ? Nous pourrions supposer qu'il s'agirait de... son frère ?
- Oui, c'est possible, fit l'écrivain sans quitter Eléonore des yeux. Du reste, l’homme de cour d’aujourd’hui est aussi fardé que sa femme... Leur parenté expliquerait la ressemblance que les plus observateurs ne manqueront pas de relever... Moi même, n'ai-je pas créé un homme d'affaires fantôme en la personne de Rodrigue Hortalez pour les besoins de mon négoce d'armes ? Je n'ai que très rarement emprunté son apparence. Mais le jeu n'est pas sans risques... D'autres y ont joué et demeurent à présent captif de leur double. ”
Un voile passa sur les yeux du roi, qui se fermèrent à demi, l'espace d'une seconde.
“ Vous pensez au chevalier d'Eon, monsieur ? intervint le roi, subitement soucieux. Son cas m'a aussi traversé l'esprit. ”
Quelques années auparavant, le chevalier, alors au service secret du roi, avait intrigué contre le roi d'Angleterre dans les atours féminins dont il s'affublait souvent. Mais la chose avait mal tourné, d'Eon s'étant fait prendre à son propre piège et Vergennes, préférant sacrifier un agent, avait demandé à Louis XVI d'enjoindre le chevalier de ne plus jamais quitter ses jupes.
“ Je ne l'ai pas fait de gaieté de cœur, plaida Louis XVI, comme pour s'excuser. Ce d'Eon n'en faisait qu'à sa tête, il était indiscipliné, impulsif, batailleur...
- Il ne peut que s'en prendre à lui-même, c'est lui qui a inventé ce personnage de Lia de Beaumont pour jouer les agents secrets, résuma Beaumarchais, fataliste. Il en soufre comme un damné mais il a donné sa parole au roi... et finira donc ses jours en femme. Cela dit, Eléonore, vous comprenez que je ne voudrais pas que vous soyez "embastillée" de la même façon... ”
La jeune femme ne répondit pas tout de suite, silencieuse, en baissant la tête vers ses mains croisées sur la soie de sa robe pour mieux réfléchir. Certes, l'idée de risquer de rester un homme toute sa vie ne l'enchantait pas outre mesure, même si, la première fois, elle avait pu mesurer combien la vie d'un homme convenait à son tempérament hyperactif. Elle fit une moue, se mordit la lèvre et releva soudain les yeux vers le roi.
“ Non, ma décision est prise : je cours le risque, si risque il y a, dit-elle d'une voix claire. J'ai sans doute gros à jouer, mais j'ai gros à perdre si ma flotte périclite... Et puis je sais que le roi veillera sur moi.
- Vous êtes audacieuse, madame... ou téméraire, glissa Louis XVI. Je souhaite que votre choix ne se retournera pas contre vous. Beaumarchais, le roi vous fait confiance. Je ne vous demande qu'une faveur : ne transformez pas la duchesse en barbier sévillan... ”
L'écrivain leva un sourcil surpris, mais le roi riait, content de son bon mot.
“ Bien entendu, une fois que vous aurez trouvé le personnage, je me ferai une joie d'officialiser une quelconque mission à mon service pour que vos bateaux, madame, trouvent facilement des cargaisons.
- Votre Majesté me comble d'attentions, murmura Eléonore en esquissant une révérence.
- Ne sous-entendez pas que le roi agit à l'aveuglette, répondit Louis XVI. Nous vous protégeons car nous pensons que nous y avons quelque intérêt...Vous demanderez à votre ami Beaumarchais comment les intérêts particuliers servent parfois ceux de la France, et vice versa. Allez, maintenant. Je suppose que votre génie a besoin de calme pour s'exercer, monsieur de Beaumarchais. ”
Eléonore sourit et prit le bras que l'écrivain lui tendait, non sans avoir salué le roi. Quand ils furent sortis, Louis XVI resta un instant le regard sur la porte richement travaillée, pensif.
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MessageSujet: Le Vent des Lumières - Chapitres 9 et 10   Roman : Le vent des Lumières [EN COURS] EmptyDim 9 Mar 2008 - 12:48

On aborde ma partie préférée du roman, celle où je me suis éclatée (notamment avec Beaumarchais) tong

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9
Pendant quelques jours, un curieux manège occupa l'hôtel des Ambassadeurs de Hollande, rue Vieille-du-Temple, bureaux de Rodrigue Hortalez et Cie. On y voyait entrer et sortir Augustin de Beaumarchais, comme au temps des premiers frets, les bras chargés, pressé, avec l'air affolé de quelqu'un qui n'a pas le temps.
Plus haut, dans les appartements de l'écrivain, une jeune femme brune se transformait peu à peu. Bientôt, Eléonore admira dans le miroir son double et mit quelques temps à se reconnaître. Ses cheveux mordorés, raccourcis de quelques centimètres, disparaissaient sous une perruque poudrée que surmontait un élégant tricorne. Son teint encore blanchi par du maquillage, les yeux noircis de khôl et les sourcils épaissis changeaient radicalement l’expression du visage en la rendant austère. Sanglée dans un justaucorps de Cour soutaché d'argent, Eléonore portait fièrement l'épée avec une raideur arrogante de gentilhomme. Satisfait, Beaumarchais tournait autour d'elle, en rectifiant un pli, une position. Il jubilait.
“ Magnifique ! s'exclama- t- il. Vous faites un parfait homme de Cour...
- Ce n'est guère plus difficile que de carguer les voiles, rétorqua Eléonore en riant. Ce sera sans doute plus reposant, aussi... ”
Beaumarchais s'arrêta en la regardant droit dans les yeux.
“ Votre timbre de voix est trop doux, ma chère, dit-il sévèrement. Ne me faites pas croire que vous causiez ainsi sans l'entrepont avec vos camarades gabiers... J'ai du mal à admettre que tout l'équipage se soit fait leurrer... Pas un, vraiment, n'a eu de soupçon ?
- J'étais un matelot plus vrai que nature, assura Eléonore en retrouvant sa voix de garçon. Vous auriez dû voir ça... J'étais toujours la première en haut du mât de misaine...
- Oui... Je crois que j'aurais aimé voir ça, murmura Beaumarchais rêveusement. Bon. Vous avez un visage, il vous faut un nom.
- Le roi n'a-t-il pas suggéré de me faire passer pour mon frère ? proposa la jeune femme en ayant une pensée furtive vers Mathieu. Que diriez-vous de... Alain de Chaulanges ? ”
Beaumarchais fit la moue, hocha la tête. Trois jours plus tard, le baron de Chaulanges était reçu par Louis XVI à Versailles pour entrer au nombre des munitionnaires des Insurgents. La duchesse de Flogeac, sa sœur en deuil, avait officiellement confié à son frère l'affrètement de ses divers navires. Beaumarchais avait introduit le baron auprès des armateurs et financiers ; son sens des affaires, sa diplomatie et sa fermeté firent le reste.
Très vite, Eléonore mesura combien le fait d'être un homme changeait tout. Les discussions se déroulaient sur un pied d'égalité et elle n'avait plus besoin de garantir ses frets. Elle n'était ni plus persuasive, ni plus habile, ni plus négociante. Elle était simplement habillée en homme et elle n'avait rien d’autre à prouver.
Le grand lever du roi avait toujours lieu à onze heures trente. Depuis le début de la matinée, une foule de courtisans piétinait dans le salon de l'Oeil-de-Bœuf. En fait, le roi était debout depuis le petit matin, jouissant d'un peu de solitude et paraissait à l'heure du Grand Lever dans la chambre d'apparat en habit du matin. De l'Oeil-de-Boeuf, on entrait directement dans la chambre de parade, ancienne chambre de Louis XIV, vaste pièce formant le milieu du château et le fond de la petite cour que dominait un large balcon. Au-dessus du lit se trouvait un memento mori, indiquant trois heures de l'après- midi, heure de la mort de Louis XV. Le lit était placé derrière une balustrade dorée et portait de lourdes tentures de brocart d'or et de pourpre. Deux grandes cheminées embellissaient cette pièce, avec quantité de dorures et de lustres en porcelaine.
Eléonore, costumée en baron de Chaulanges, salua Mme du Boufflern, en soie lilas, et Mme de Montesson, accompagnée du comte de Provence. Anne de Balbi, non loin de là, conversait avec Montmorency-Laval, une des âmes damnées de Monsieur. Un garçon de la chambre cria : “ La garde-robe, messieurs ! ”, provoquant l'entrée des princes du sang, suivis des grands officiers de la couronne et des seigneurs bénéficiant des grandes entrées, dont faisait partie le baron depuis peu. Louis XVI lui-même avait eu cette idée pour tester le nouveau personnage d'Eléonore sous des centaines d'yeux parmi les plus avides de Versailles. La porte se referma et la toilette du roi commença. Chaussé, en chemise, le roi reçut la première entrée, les médecins et chirurgiens, précédant la porte-chaise d'affaires. Louis XVI revêtit un habit de drap uni, puis la porte s'entrouvrit sur la Chambre.
Une fois le long défilé des officiers de la Chambre, pages, écuyers, aumôniers, courtisans admis, la toilette se termina et l'on ouvrit la porte à deux battants pour permettre au reste du monde de contempler le roi en prière. Le roi prit son chapeau de la main du premier gentilhomme de service, écouta les présentations et pénétra dans le cabinet du Conseil avec tous ceux qui avaient les entrées de la chambre.
Eléonore ne se dispensait presque jamais d'assister aux Conseils, soucieuse d'être au courant de la vie politique du pays. Elle y présentait ses projets, demandait des conseils, des avis. Le roi, surtout, aimait s’entretenir avec elle de commerce, mais aussi de politique, de diplomatie et d’économie. Eléonore découvrit sous le masque royal un homme d’une grande justesse et loyal avec autrui. Il aurait voulu apporter le bonheur à son peuple mais, trop influençable, il se laissait mener par son entourage et manquait d’énergie pour imposer ce qu’il souhaitait réellement. Roi vertueux, père de ses sujets, soucieux de leur bonheur, Louis XVI avait une vive conscience de sa mission mais sa volonté défaillait par manque de confiance en lui.
Lorsqu’elle n’était pas chez le roi, Eléonore – ou plutôt le baron - fréquentait assidûment les salons courus par les financiers et les armateurs, se rendait à Nantes et à Bordeaux pour surveiller ses affrètements et réintégrait ses jupes dès qu'elle rentrait chez elle. Le tout-Paris entendit parler du mystérieux baron qu'on ne voyait jamais en dehors de ses attributions d'armateur et cette vie retirée, presque monacale, à l'écart de la vie mondaine intriguait toute la fine fleur de la société versaillaise. Lorsqu'on se présentait à l'hôtel de Flogeac où logeait le baron, on n'y trouvait que sa sœur, toujours en deuil, qui ne recevait donc point et s'amusait à répandre la rumeur selon laquelle son frère ne jurait que par les affaires et prisait peu les mondanités. En fait, dès qu'elle en avait terminé avec ses navires, Eléonore redevenait la duchesse de Flogeac, mais elle n'arrêtait pas de travailler. Elle passait de longues heures sur ses livres de comptes, sa correspondance commerciale et ses lettres de change. Pierre-Augustin de Beaumarchais lui apportait son aide bienveillante, toujours attentive.
Le 21 octobre, Louis Joseph Xavier François, dauphin de France, vit le jour à Versailles. Enfin, la reine avait donné au royaume l’héritier tant attendu ! Durant deux jours, on dansa en place de Grêve, on distribua des victuailles et du vin à chaque carrefour. Dans les églises se succédaient les Te Deum et comme les gens de la rue aimaient les fêtes, la liesse fut générale. Les différents corps de métier défilèrent à Versailles pour rendre leurs hommages à la jeune accouchée.
Depuis la naissance, le roi était d'une humeur excellente qui n'étonnait personne et il présidait les conseils avec un allant qui faisait plaisir à voir. Il aimait toujours lire les rapports et les annoter. Le baron de Chaulanges entretenait souvent le roi de ses remarques à propos de l'Amérique et dans l'antichambre du pouvoir, Eléonore savait souvent bien avant les autres ce qui se passait de l'autre côté de l'Atlantique.
Elle fut ainsi l'une des premières personnes à savoir qu'une campagne victorieuse en Amérique avait fait capituler les Anglais devant Yorktown, le 19 octobre, au terme d'une bataille navale épique. Dans les salons, on ne parla bientôt plus que de ça et lorsque les héros de la victoire rentrèrent en France, ils furent accueillis à bras ouverts pour raconter leurs exploits. On saluait le courage des capitaines de vaisseau, l'habilité du contre-amiral et l'audace du comte de Grasse, commandant en chef des forces françaises.
“ Notre stratégie était de participer aux affrontements de l’intérieur mais d’obtenir la décision sur mer par une opération combinée franco-américaine... Les Anglais devaient contenir Washington sur l’Hudson en maintenant un rideau devant New-York pendant qu’ils portaient le gros de leurs troupes en Caroline du Nord où les loyalistes étaient nombreux, expliquait l’amiral de Grasse pour la énième fois.
- Les tentatives vaines sur New-York et Savannah ne vous avaient donc pas découragées ? demanda Eléonore.
- La plus grosse difficulté était la concentration navale, car il fallait en même temps protéger les Antilles, répondit l’amiral. Bref, la chance reposait sur les vents et sur les hommes... Je me présentai dans la baie de l’Hudson devant Yorktown où s’était retranché Cornwallis, pour y attendre la flotte de l’amiral Barras qui devait descendre du Saint-Laurent.
- Je croyais que Washington souhaitait une opération sur New-York...
- Oui, mais Rochambeau l’en a dissuadé... En voyant de nombreuses voiles à l’horizon, nous avons pensé que c’était Barras. En réalité, c’était les Anglais : Drake, suivi de Graves et d’Hook ! Dans l’instant, à marée montante, nous sommes sortis, Bougainville en premier sur l’Auguste ..."
L’amiral s’arrêta pour boire une gorgée de son verre et pour se donner le plaisir de laisser planer le suspense.
“ Graves, impressionné sans doute, vira de bord vent arrière, reprit M. de Grasse sans prévenir. A deux heures, tout la flotte évoluait en mer libre et j’ordonnai le branle-bas de combat. Nous alignions vingt vaisseaux et sept frégates, avec trois cent canons de plus que les Anglais. Mais ils avaient pour eux la direction des vents et étaient plus rapides grâce au doublage en cuivre de leurs bateaux. Malgré cela, Graves commanda de passer à l’attaque et le tonnerre se déchaîna pendant deux heures. Nous nous observâmes ensuite pendant cinq jours, puis Graves gagna finalement New-York pour prélever six mille hommes dans l’intention de revenir débloquer Cornwallis. C’est alors que la flotte de Barras arriva enfin avec les renforts et trente-six navires de ligne. Après une âpre bataille sur terre, Cornwallis se rendit et le 19 octobre, Yorktown capitula. ”
Au terme de son récit, Eléonore se dirigea vers l’amiral pour le féliciter comme il se devait du succès de cette opération.
“ Mon mérite est cependant bien petit et en revient tout autant aux officiers qui sont sous mes ordres, répétait l'amiral avec modestie. C'est aussi grâce à des armateurs comme vous, monsieur le baron, que nous avons pu vaincre. ”
Le baron de Chaulanges leva un sourcil interrogateur.
“ Si vous n'aviez pas mis à disposition des vaisseaux pour transporter des armes et suppléer la Marine royale, nous n'aurions peut-être pas gagné cette fois-ci.
- C'était la moindre des choses, assura Eléonore. Nous autres négociants avons grand besoin d'une Amérique indépendante pour asseoir nos échanges...
- Je voulais aussi vous féliciter pour votre frégate l'Aquitaine, renchérit de Grasse en reprenant du champagne. C'est un navire très manœuvrant...
- Je suis fort aise de vous entendre dire du bien de mon bateau, répondit Eléonore en souriant. En vérité, mes calculs me l'avaient déjà fait pressentir mais je ne l'avais jamais testé... Je dois faire un compte-rendu au roi et à l'ingénieur des bâtiments royaux sur son comportement, mais en vérité, je n'ai pas encore eu l'occasion d'en parler avec son capitaine !
- La Ferrière ? Il ne tarit pas d'éloges sur ce navire ! rétorqua l'amiral. Tenez, il vous en dira lui-même des nouvelles, le voici là-bas ! ”
Il leva la main et fit un signe vers un jeune officier qui s'approcha aussitôt.
“ Mon cher comte, permettez-moi de vous présenter le baron de Chaulanges, déclara De Grasse en posant sa main sur l'épaule du jeune homme. Le baron souhaiterait avoir votre avis sur le comportement de l'Aquitaine. ”
L'œil bleu de La Ferrière s'alluma en dévisageant Eléonore.
“ Monsieur, je n'avais pas encore eu l'honneur de vous féliciter pour ce bateau. J'ai aimé l'Aquitaine dès la première brise, c'est une frégate docile, vive, élancée... Je suis le plus heureux des capitaines de la Marine Royale ! ”
Le plaisir évident qui transperçait dans la voix de l'officier interpella Eléonore. Lorsque le roi lui avait proposé le comte de La Ferrière pour commander la frégate, elle s'en était remise à son jugement. Mais elle devinait maintenant qu'Olivier de La Ferrière appartenait à cette nouvelle génération de capitaines instruits et cultivés, qui ne tiraient pas seulement leur savoir d'une longue expérience mais aussi de la théorie et des sciences. Sous le visage sévère de l'officier, Eléonore sentait sans peine le marin et l'aventurier que La Ferrière devait être. Ses traits d'une très grande régularité et le regard bleu acier, presque gris, dénonçaient le caractère entier et volontaire du jeune homme. Il y avait quelque chose de sauvage dans sa démarche, comme si tout son corps se rebellait à chaque instant contre la raideur militaire et cet imperceptible balancement du pas véhiculait tout l'océan dans le sillage de l'officier.
Eléonore bénit le costume d'homme qui lui permettait de toiser ainsi ouvertement son interlocuteur, ce qui aurait été des plus indécents pour une dame.
La Ferrière n'était guère plus discret, enchanté de faire plus ample connaissance avec l’armateur pour lequel le roi lui avait ordonné de travailler et qui lui avait fourni un si bon bateau. L'officier glissa son bras autour des épaules du baron et l'invita à souper dans un de ces “ restaurants ” qui commençaient à faire fureur dans la capitale.
Le repas leur permit de se rendre compte qu'ils étaient tous deux sur la même longueur d'onde, au service du roi et plus généralement du royaume. Mais Olivier de La Ferrière aimait par dessus tout la mer, les voyages et les bateaux. Son esprit d'aventurier prenait le pas sur l'officier et Eléonore apprit bientôt tous les détails de la victoire de Yorktown. Les batailles navales au large de l'Amérique, des Indes ou d'Afrique n'eurent plus de secrets pour elle. Le souper fut copieusement arrosé et Eléonore remercia intérieurement plusieurs fois son père et ses quelques mois de ripailles dans l'entrepont du Bordelais qui lui permirent de rester vigilante malgré les libations. Lorsqu'ils se séparèrent, le comte de La Ferrière et le baron de Chaulanges étaient devenus les meilleurs amis du monde.
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MessageSujet: Re: Roman : Le vent des Lumières [EN COURS]   Roman : Le vent des Lumières [EN COURS] EmptyDim 9 Mar 2008 - 12:51

10

Onze heures trente venaient de sonner lorsque Beaumarchais se présenta à l'hôtel particulier du faubourg Saint-Antoine pour demander à être reçu par la duchesse de Flogeac. Constant, le maître d'hôtel, se racla la gorge en regardant l'écrivain et hésita avant d'avouer qu'Eléonore n'était toujours pas levée et que, de plus, elle était rentrée fort tard dans la nuit... royalement ivre.
Augustin leva un sourcil surpris en dévisageant Constant. Eléonore, ivre ?
“ Eh bien, c'est-à-dire que... Il ne s'agit pas précisément de Madame, mais plutôt de Monsieur le baron, rectifia le maître d'hôtel avec un sourire.
- Ah... tout s'explique ! fit Beaumarchais en partant d'un grand rire. Bien ! Puisque c'est M. de Chaulanges qui s'est couché hier soir, c'est M. de Chaulanges que je vais réveiller ce matin... Pouvez-vous faire préparer du café ? Nous en aurons besoin... et aussi un habit de Cour pour le baron. Nous avons à faire avant le dîner. ”
Constant acquiesça et fit entrer l'écrivain dans les appartements du baron. Pour éviter de mettre tous ses domestiques dans la confidence, Eléonore avait poussé la comédie jusqu'à faire aménager quelques pièces de l'hôtel pour accueillir son pseudo frère.
La jeune femme n'avait même pas pris la peine d'ôter ses bottes et dormait à poings fermés, jetée en travers du lit. Beaumarchais eut un sourire indulgent. Il aurait bien aimé voir cela, Eléonore tellement ivre que… Il espérait en même temps qu'elle s'était montrée prudente.
Il tira vigoureusement les rideaux et la lumière du jour prit possession de la chambre, en même temps que la chaleur du soleil, car Beaumarchais décida aussi d'ouvrir tout grand les fenêtres.
Eléonore cligna des yeux, protesta vaguement, mais sans parvenir à émerger de son sommeil. Beaumarchais sourit encore plus franchement et secoua doucement l'épaule de la jeune femme.
“ Allons ! Un peu de nerfs ! Je sais que la nuit a du être courte, mais il faut vous lever ! ”
N'obtenant qu'un murmure étouffé, l'écrivain décida d'employer les grands moyens et alla chercher le broc d'eau posé sur la table de toilette, derrière un paravent chinois. Il hésita une seconde, puis plongea sa main dans l'eau pour asperger copieusement la dormeuse.
Aussitôt, Eléonore fut sur pieds, hébétée, mais surtout furieuse. Sa fureur redoubla lorsqu'elle reconnut Beaumarchais. Son sourire malicieux acheva de la mettre hors d'elle.
“ Vous êtes tombé sur la tête ? C'est une façon de réveiller les gens ? !… Et d'abord, qu'est-ce que vous faites là ?
- Tout doux, tout doux ! s'exclama Beaumarchais en riant de plus belle. Réveillez-vous d'abord, nous causerons après… ”
Eléonore se calma un peu, se dirigea vers la table de toilette en passant sa main sur sa tête, où elle trouva sa perruque poudrée d'homme. Elle prit enfin conscience de l'endroit où elle se trouvait et qu'elle n'avait pas quitté son costume de baron de la nuit. Elle secoua la tête comme pour se remettre les idées en place, se débarrassa de sa perruque avant de plonger ses mains dans la cuvette pleine d'eau.
Beaumarchais ne manquait pas un de ses gestes, pas une de ses expressions. Elle s'inonda le visage, à deux reprises, pas à la manière des femmes qui s'aspergeaient la figure avec trois gouttes, mais comme il le faisait lui-même les lendemains difficiles, c'est-à-dire franchement et à grandes brassées, en renversant des mares d'eau à côté de la cuvette de faïence.
Il secoua la tête, effaré de voir avec quel naturel elle jouait son rôle d'homme, alors qu'elle devait avoir une sacrée gueule de bois - ça se voyait à sa tête. Elle se coulait dans la personnalité de son soi-disant frère comme dans une seconde peau.
“ Pourquoi me dévisagez-vous de cette façon ? grogna la voix d'Eléonore de dessous la serviette de coton avec laquelle elle s'essuyait le visage. Il ne vous est jamais arrivé, à vous, de boire un coup pour fêter un événement ?
- Je ne vous ferai pas l'affront d'affirmer le contraire, admit l'écrivain. C'est votre façon d'être homme que j'admire… Vous n'êtes pas obligée de jouer la comédie devant moi, Eléonore… ”
La jeune femme se détendit et consentit enfin à sourire.
“ Je ne joue pas la comédie. Enfin, pas autant que vous le pensez. Je me laisse aller… Mon père m'a toujours dit que je me comportais comme un garçon, quand j'étais petite. Mon séjour chez les marins n'a fait qu'encourager ma nature déjà fort peu encline aux manières civilisées… Je suis un vrai garçon manqué !
- Dans cinq minutes, vous allez me prouver qu'en réalité vous êtes un homme, et que vous trompez votre monde depuis le début ! ”
Eléonore, cette fois, se mit à rire. Au même instant, Constant entra, un plateau dans les mains, chargés de victuailles et d'un pot de café fumant.
“ L'habit de M. le baron est prêt, dit le maître d'hôtel à Eléonore qui massait ses tempes douloureuses, sentant poindre la migraine.
- Un habit ? répéta Eléonore. Mais pourquoi ? Nous partons donc ?
- Oui, répondit l'écrivain. Mais buvez d’abord votre café et profitez-en pour vous remettre les idées en place. ”
Eléonore haussa les épaules, renonçant à comprendre, et, sans prendre la peine de s'asseoir, avala coup sur coup deux tasses de café brûlant.
Beaumarchais s'assit dans un des deux fauteuils brochés pour attendre que la jeune femme termine sa troisième tasse de café, qu'elle dégustait plus lentement, assise cette fois, les pieds sur la table, ses longues jambes toujours gainées dans ses bottes de cuir, comme un vrai flibustier.
“ Alors ? Où allons-nous ? ”
Beaumarchais émergea de sa contemplation et la regarda se lever d'un bond pour s'étirer consciencieusement.
“ D'abord, je serai curieux de savoir avec qui vous avez si joyeusement arrosé votre soirée, fit l'écrivain, qui n'en revenait toujours pas.
- Vous ne me croirez jamais si je vous le dit ! répondit Eléonore d'un air de conspiratrice.
- Tiens donc ? Voyons voir cela...
- Avec le comte de La Ferrière !
- Avec... ”
Cette fois, ce fut Eléonore qui éclata de rire en voyant la tête de Beaumarchais. Elle lui aurait dit qu'elle avait passé la soirée dans le lit du roi qu'il aurait été moins surpris. L'écrivain secoua la tête, tandis que la jeune femme ôtait sa veste et commençait à dénouer sa cravate.
“ Vous n'y allez pas de main morte, ma foi ! Et il ne s'est rendu compte de rien ? demanda-t-il.
- Pas l'ombre d'un soupçon, répondit Eléonore en déboutonnant son gilet. En fait, pour tout vous avouer, La Ferrière était ivre mort bien avant que je commence à ne plus avoir les idées claires...
- Bon sang, Eléonore, êtes-vous en train de me soutenir que vous avez saoulé ce pauvre comte ? Vous n'allez pas me faire croire que vous tenez mieux l'alcool qu'un homme ? ”
Eléonore se coula sous le nez de Beaumarchais et planta son regard malicieux dans le sien.
“ Vous pariez ? ”
Il soutint son regard un instant, constatant qu'elle ne plaisantait pas, mais ne dit rien.
“ Il ne suffit pas de boire pour saouler ses camarades, reprit-elle en s'éloignant de lui. Je ne suis pas une ivrogne, mais je sais tenir la chopine !... Chez nous, en Bretagne, les enfants sont élevés au cidre. Et puis vous oubliez que je fus marin, moi aussi !
- Je nage en plein rêve ! soupira Beaumarchais avec un fatalisme amusé en se levant de son fauteuil. Dîtes-moi, comptez-vous vous déshabiller entièrement devant moi, ou bien dois-je sortir ? ”
Eléonore s'arrêta net, le regarda, surprise. Effectivement, elle s'apprêtait à ôter sa chemise sans se soucier le moins du monde de la présence de l'écrivain.
“ Je vous rappelle quand même qu'il y a une femme, là-dessous, murmura Beaumarchais très bas, presque pour lui-même. Ne me tentez pas trop... ”
Le visage de l'écrivain était tout près du sien et il plongea dans son regard avec une douceur qui lui était inhabituelle. Une seconde, une seconde seulement, Eléonore crut qu'il allait l'embrasser. Mais il tressaillit et lui tourna le dos brusquement. Le charme était rompu. Eléonore fronça les sourcils et disparut derrière le paravent chinois.
Constant entra, apportant l'habit propre et Beaumarchais en profita pour se rasseoir dans son fauteuil. Amateur de femmes, il aurait pu profiter de la situation pour ajouter Eléonore au nombre impressionnant de ses maîtresses. Mais, curieusement, il n'en avait pas envie. Il ignorait ce qui l'avait retenu. Etait-son côté masculin, trop imprévisible ? Ou bien peut- être qu'elle était trop droite, trop loyale et qu'il n'avait pas envie de la pousser dans ses retranchements. Il sentait surtout qu'il ne pouvait pas, qu'il ne voulait pas la traiter comme n'importe quelle femme. Elle était Eléonore de Flogeac et elle était très différente des autres. Beaumarchais ferma les yeux, soupira et se rassit sur le fauteuil, envahi soudain d'une lassitude désagréable.
“ Augustin ! appela la voix d'Eléonore près de lui. Vous ne m'avez pas répondu. Où allons-nous ?
- Moi ? Nulle part, répondit Beaumarchais en passant sa main sur son front comme pour émerger d'un mauvais rêve. Mais vous, vous allez chez le roi.
- Le roi ? répéta la jeune femme. Pourquoi irai-je voir le roi?
- Parce qu'il vous a demandé, pardi ! Ne faites pas la sotte ! Pendant que vous étiez en train de festoyer hier soir, le vieux Maurepas a rendu l'âme, expliqua Beaumarchais en redevenant sérieux. Ce n'est pas le moment de laisser tomber Louis XVI... ”
Eléonore ouvrit la bouche et la referma sans rien dire. Ainsi, Maurepas était mort ! Il avait fait longtemps profiter le roi de ses lumières et de sa profonde connaissance de l'administration. Mais c'était un homme d'autrefois qui confondait tradition et stagnation. Il n'avait pas su retenir Turgot ou Necker et avait habitué Louis XVI a lâcher la bride à ses ministres. Or des personnages de cette envergure avaient besoin d'être modérés et encadrés.
La mort de Maurepas relança les ambitions pour remplacer le “ presque premier ministre ”. La Cour s'attendait à voir un ministre se détacher du lot, même si la France n'aimait pas trop les bras droits de roi. La Reine pensa à Choiseul, Necker pensa à lui-même, Brienne fut pressenti... mais finalement personne ne prit la place du vieux ministre. Ce fut à peine si l'on sentit une prépondérance de fait s'installer, exercée par Vergennes et Castries, davantage à cause de leur fonction qu'à leur volonté réelle de déborder de leur portefeuille respectif.
Le roi travaillait plus mais continuait de chasser pour s'aérer l'esprit. Il gouvernait simplement, seul, par choix sans doute, mais aussi parce qu'il était incapable de choisir quelqu'un.
En décembre 1781, on prépara de grandes festivités pour célébrer à la fois les relevailles de Marie-Antoinette et la victoire de Yorktown. Louis XVI voulait assurer la plus grande sécurité à la fête et monopolisa les Gardes Françaises, les chevaliers du guet, les vingt-cinq corps de gardes, les pompes publiques, les bateliers et les nageurs de la rive. Entre le 21 et le 23 janvier 1782, ce fut la liesse générale. Les petites gens exultaient, les ducs furent invités de la même façon que le reste de la haute noblesse. Certains refusèrent ce traitement, vexés, mais le baron de Chaulanges et le comte de La Ferrière profitèrent du spectacle de Marie-Antoinette agenouillée à même la dalle de Notre-Dame pour y réciter ses prières de relevailles.
Le roi, flanqué de son capitaine des gardes, de ses deux frères et de ses écuyers donna un immense festin en compagnie de soixante-seize dames. Trois cent valets en habit écarlate rehaussé de brandebourgs dorés soignaient tout ce petit monde. Un feu d'artifice tiré du temple de l'Hymen, orné de dauphins, clôtura le souper. Le lendemain, plus de treize mille invités se pressèrent au bal de l'Hôtel de ville. La reine dansa jusqu'à deux heures, mais la foule ne se dispersa que vers sept heures du matin.
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MessageSujet: Le Vent des Lumières - Chapitre 11 et 12   Roman : Le vent des Lumières [EN COURS] EmptyDim 9 Mar 2008 - 20:02

11
Quelques jours plus tard, La Ferrière s'en allait de nouveau sur la mer accompagner l'amiral de Grasse, enjoint par le marquis de Castries à poursuivre la campagne dans la lignée de la reddition de Yorktown.
“ De Grasse est rongé par les rhumatismes et a demandé au ministre de la Marine d'abandonner le commandement général de l'escadre, mais il est reparti et les débuts sont prometteurs, commenta Eléonore à Beaumarchais tandis qu'elle rédigeait une lettre pour son commissionnaire à New York.
- L'amiral a beau avoir une santé délabrée, il n'en reste pas moins maître dans l'art de protéger nos gigantesques convois...
- Oui ! soupira Eléonore en levant les yeux vers la fenêtre, rêveuse. Nous en sommes si dépendants que je me demande où est réellement l'enjeu pour le royaume de France : protéger son commerce ou bien aider la démocratie américaine ?
- Hum ! Deviendriez-vous un tantinet cynique sans vos fanfreluches de duchesse, monsieur le baron, railla Beaumarchais en exhalant la fumée de son cigare, les jambes croisées sur la table où Eléonore travaillait.
- Non, je suis énervée, répliqua la jeune femme en posant son menton sur ses mains. Il faudrait que nous commercions directement avec les Etats-Unis, cela fait des années que j'en parle au roi, mais nous en sommes toujours au même point. Tous mes bateaux vont aux Isles et les marchandises se vendent bien grâce à l'Exclusif. Je ne peux pas amputer cette flotte-là pour envoyer des navires en Amérique... Affréter d'autres bateaux coûte cher !
- Oui : les prix des mises, les avances aux équipages, la valeur de la cargaison, les armes, les frais d'assurance, d'escale, de désarmement en fin de voyage, sans parler des frais de radoub et de calfat pour les réparations... Vous ne m'apprenez rien, Eléonore ! Le temps de roulement entre investissement et profit est relativement long. Et il l'est d'autant plus avec les Américains ! ”
Eléonore secoua la tête et reposa sa plume.
“ Ce n'est pas qu'une question de moyens, Augustin. C'est aussi une question de manière. Il faudrait changer notre façon d'appréhender le commerce avec les Américains. Pour l'instant, nous nous calquons sur le commerce colonial, qui n'est pas du tout adapté.
- Et que proposez-vous d'autre ?
- De procéder comme les Anglais. Les planteurs anglais utilisent les services d'un facteur dans un port anglais qui, sur commission, leur expédie des marchandises qu'ils commandent. Ils leur envoient en consignation les produits de leur plantation. Le négociant fait des avances aux planteurs et ainsi, s'endette. Il est alors obligé de continuer à utiliser les services de son créancier... C'est très simple. Je veux juste adapter ce système. ”
Cette fois, Beaumarchais resta sans voix. Depuis qu'il côtoyait le monde des armateurs et des négociants, jamais il n'avait vu quelqu'un avoir cette clairvoyance. Fine, machiavélique même, Eléonore défiait les marchands les plus imaginatifs avec un esprit piquant et une intelligence diplomate. En quelques mois, elle avait appris ce que lui avait mis plusieurs années à acquérir auprès de son protecteur, Pâris-Duverney, mais il fallait dire que le duc de Flogeac lui avait beaucoup transmis aussi. Elle bénéficiait également de l'appui quasi inconditionnel du roi et elle passait beaucoup de temps à Versailles où elle faisait partie de ces privilégiés officieusement élevés au rang des conseillers et dont le nombre se rétrécissait depuis la mort de Maurepas.
Cette faveur éclatante attisait la convoitise et le baron de Chaulanges croulait sous les invitations intéressées des courtisans en mal de reconnaissance. Eléonore avait beau sélectionner, elle endossait régulièrement son habit de Cour pour sortir aux jeux, au théâtre, à l'Opéra, partout où il était de bon ton de se montrer.
La jeune femme commençait cependant à ressentir les effets négatifs de son double masculin : d'abord, elle dormait moins, plus mal, et se réveillait même parfois avec une gueule de bois qui eut fait rougir Beaumarchais lui-même. Le jour, ses multiples activités de négoce et d'armement l'envoyaient souvent à Bordeaux ou à Nantes et même lorsqu'elle restait à Paris, elle profitait de bien peu de répit.
“ Ce qui m'inquiète le plus, c'est que la période de deuil se termine bientôt, avoua la jeune femme en revenant à Beaumarchais. La duchesse de Flogeac va devoir à nouveau recevoir et être reçue... Que vais-je faire du baron ?
- Vous n'avez qu'à le renvoyer à Bordeaux ! suggéra l'écrivain en haussant les épaules. Ce n'est qu'un homme de paille, ne l'oubliez pas... N’en devenez pas prisonnière... ou pire, dépendante... ”
Eléonore minauda, fit la moue et se leva pour ouvrir l'une des hautes fenêtres du bureau qui donnaient sur la rue. La pièce était encombrée de traités de commerce, de liasses de correspondance et papiers divers qu'Eléonore rangeait pourtant consciencieusement chaque jour. Elle passait de longues heures dans ce bureau mais elle aimait s'y trouver. Beaumarchais la rejoignait souvent pour y discuter à bâtons rompus ; en général il s'enfonçait dans un fauteuil et fumait un ou deux cigares en faisant mine de lire un rapport puis il se mettait à parler de sujets divers en fonction des événements ou de son humeur.
Il se régalait de la voir si femme dans ce bureau d'homme, car elle reprenait ses robes dès qu'elle rentrait chez elle, et ne se lassait pas d'admirer son double jeu. En vérité, elle restait elle-même, quelque soit le costume qu'elle portât et il était bien content, et même fier, d'être l'un des seuls à le savoir. Il se leva à son tour et la rejoignit près de la fenêtre.
“ Je crois que je commence à vous connaître assez pour deviner que vous n'avez pas trop envie de remiser votre défroque de garçon, murmura-t-il en lui relevant le menton du bout du doigt. Pourtant, je vous assure que même vos toilettes de veuve son terriblement plus seyantes que le costume de Cour ! ”
Eléonore sursauta plus que nécessaire lorsque la main de Beaumarchais glissa sur sa joue, gagnant sa nuque et elle s'échappa si précipitamment qu'il se reprocha son geste.
“ Sacrebleu, Eléonore, on dirait que pas un homme ne vous a touchée depuis au moins un siècle ! balbutia l'écrivain, désarçonné par cet air vulnérable auquel il n'était pas habitué.
- Seulement un peu plus d'un an, rectifia la jeune femme en baissant les yeux. La duchesse de Flogeac ne porte malheureusement pas le deuil uniquement pour faire de la place à son frère... ”
Bouche bée, Beaumarchais ne répondit pas, trop bouleversé par sa peine, soudain si visible. Elle était si parfaite, si comédienne qu'il en était presque venu à oublier qu'elle avait souffert et que, manifestement, elle souffrait encore. Il en était encore à se maudire de son manque de tact lorsque Constant annonça que le comte de La Ferrière demandait à voir le baron de Chaulanges. Eléonore jeta un regard vers son ami qui haussa les épaules en signe d'impuissance.
“ Difficile de vous transformer en baron en cinq minutes, remarqua-t-il enfin. Voyez-vous toute la prouesse des comédiens qui assument deux rôles dans la même pièce ?
- Ce n'est pas le moment de plaisanter, Augustin ! sermonna Eléonore avec un soupçon d'agacement. Me voilà dans le cas de figure typique que je redoutais tout à l'heure... ”
Elle fit un signe au maître d'hôtel qui laissa entrer le jeune comte. Voyant Beaumarchais, que d'évidence il ne connaissait pas, La Ferrière salua d'un mouvement de tête, puis son regard balaya le boudoir à la recherche du baron.
“ M. de Chaulanges est malheureusement absent aujourd'hui, expliqua Eléonore avec un beau sourire. C'est pourquoi je vous reçois à sa place... Nous n'avons pas été présentés : je suis sa sœur, la duchesse de Flogeac. ”
Le regard d'Olivier de La Ferrière engloba Eléonore et la jeune femme tressaillit en voyant l’expression du jeune marin. Elle prenait conscience que, pour la première fois, elle se trouvait face à lui dans des atours féminins.
La gorge du jeune homme se sécha d'un seul coup et il aurait pu rester là en admiration si Eléonore n'avait repris rapidement ses esprits. Elle lui présenta sa main, mais, contre toute attente, Olivier de La Ferrière s'inclina plus que nécessaire avant d'effleurer ses doigts du bout des lèvres. Surprise, la jeune femme releva doucement le comte et son sourire s'élargit.
“ Je suis enchanté de faire votre connaissance, madame, murmura-t-il d'une voix rauque qu'Eléonore ne lui connaissait pas et qui trahissait son émotion. Enchanté et en même temps fâché de ne pas vous avoir été présenté avant...
- Je reçois peu, expliqua Eléonore en retirant sa main de celles du jeune homme. Je porte encore le deuil de mon mari, le duc de Flogeac. ”
La Ferrière fronça les sourcils, comme s'il ne comprenait pas. A l'autre bout du salon, Beaumarchais observait les deux jeunes gens, amusé et attendri en même temps. La Ferrière semblait sous le charme. Il se demandait quelle serait sa réaction s'il découvrait maintenant que la duchesse de Flogeac et le baron de Chaulanges ne formaient qu'une seule et même personne...
“ Je ne veux point troubler votre retraite, madame, disait La Ferrière en faisant le geste de se retirer. Je venais voir le baron, mais je ne voudrais pas vous importuner...
- Vous ne m'importunez nullement, monsieur ! protesta la jeune femme en le retenant. Je m'apprêtais à prendre une tasse de café en compagnie de M. de Beaumarchais, ajouta-t-elle en désignant Augustin qui fit un petit signe de tête. Voulez-vous joindre à nous ? ”
La Ferrière eut un léger sursaut en entendant le nom de Beaumarchais et se raidit. Les deux hommes ne disaient mot, s'observant simplement, Augustin avec un brin de curiosité mêlé d'amusement, Olivier avec une franche hostilité. Eléonore poussa un léger soupir, et le jeune comte la regarda.
“ Je vous remercie pour votre invitation, madame, mais je me refuse à converser avec un saltimbanque qui vilipende ainsi les gens de cour.
- Détrompez-vous, monsieur, répliqua Beaumarchais avec diplomatie. Je respecte beaucoup les membres de la noblesse et il est juste, au contraire, que l'avantage de la naissance soit le moins contesté de tous, parce que si dans une monarchie on retranchait les rangs intermédiaires entre le peuple et le roi, il y aurait trop loin du monarque au sujet. Le maintien d'une échelle graduée, du laboureur au potentat, est le plus ferme appui de la constitution monarchique. Je n'attaque point l'homme de cour, mais le courtisan...
- Tiens donc, fit La Ferrière, narquois. Et où placez-vous donc la différence ?
- Je vais vous l'expliquer, reprit Beaumarchais, sans s'énerver. L'homme de cour vit avec la noblesse et l'éclat que son rang lui impose, il aime le bien par goût, sans intérêt. Loin de jamais nuire à personne, il se fait estimer de ses maîtres, aimer de ses égaux, et respecter des autres. C'est moins l'énoncé d'un état que le résumé d'un caractère adroit, liant, mais réservé. Ce n'est pas comme le courtisan et son maintien équivoque, haut et bas à la fois, rampant avec orgueil, ayant toutes les précautions sans en justifier une, faisant un métier lucratif de ce qui ne devrait qu'honorer, vendant ses maîtresses à son maître, lui faisant payer ses plaisirs, etc, etc, et quatre pages d'etc... C'est le distique de Figaro: recevoir, prendre et demander, voilà le secret en trois mots...
- C'est ridicule, jeta Olivier de La Ferrière avec mépris. Vous n'expliquez rien, pas plus que vous ne convainquez... Votre talent d'orateur est aussi maigre que celui d'écrivain... ”
Beaumarchais, cinglé par la soudaineté de l'insulte, se leva, blême.
“ Que voulez-vous insinuer, monsieur ?
- Rien que la stricte vérité, répliqua La Ferrière, très calme en apparence, mais en vérité il fulminait. Il ne suffit pas, pour devenir gentilhomme, d'accrocher une particule à un nom !
- Assez, monsieur ! s'emporta Augustin. Je ne me laisserai pas insulter plus longtemps par un aristocrate emplumé de votre espèce ! Pensez-vous que votre jardin puisse nous recevoir, madame, le temps que je corrige ce blanc-bec ?
- Maintenant ? plaida la jeune femme en les regardant, aussi déterminés l'un que l'autre. Sans témoins, presque clandestinement ?
- Je vous fais confiance pour juger de la régularité du combat et me passerai donc de témoin, répliqua Beaumarchais avec superbe. A moins que la chose ne vous convienne pas, monsieur ?
- Je ne doute pas une seconde de la loyauté de Mme de Flogeac ! répondit La Ferrière, encore plus blessé d'avoir pu laisser penser le contraire. Je suis votre homme, monsieur !"
Il était inutile de songer à leur faire changer d'avis. De guerre lasse, Eléonore accepta. Le petit jardin était calme et désert, mais elle avait le cœur serré par une étrange peur. Elle connaissait maintenant assez La Ferrière pour savoir que c'était un homme en qui le feu bouillonnait sous la glace.
Le jeune comte chargea comme un fou dès que Beaumarchais engagea le fer. Plus jeune et plus fougueux, il était aussi plus rapide qu’Augustin qui montrait ses limites dès que La Ferrière s'emballait. Mais le jeune comte était trop nerveux. Il se détendit soudain, revint, se fendit encore et la lame de son adversaire entailla sa poitrine. Le jeune homme accusa le coup, mais se remit en garde.
“ Nous avions convenu que le duel s'arrêterait au premier sang, protesta Beaumarchais, qui ne tenait pas non plus à ce que ce duel dégénère.
- Seriez-vous couard, monsieur le comédien ?"
Fusillé, Beaumarchais réengagea le fer, avant qu'Eléonore n'ait pu faire un geste. Ces deux nigauds n'allaient pas se tuer pour cette incartade ridicule ? Aux bout de quelques minutes, Olivier toucha son adversaire au bras droit. Cette fois, la jeune femme s'interposa entre les deux lames.
“ Assez joué, maintenant, fit-elle d'un ton qui n'admettait aucune discussion. Vous avez prouvé que vous étiez aussi puérils l'un que l'autre... ”
Ils eurent un pâle sourire et baissèrent leurs armes. Elle avait raison: ils n'avaient fait que se rendre ridicules. Eléonore appela son premier valet de chambre qui pansa d'abord Beaumarchais, dont la blessure était plus superficielle. La jeune femme le raccompagna jusqu'à sa voiture pendant que le Noir s'occupait d'Olivier.
“ Je suis désolé, fit l'écrivain en baisant la main de la duchesse. Je n'aurai pas du m'emporter... Si l'on ne m'avait pas retenu, je crois que j'aurai tué ce jeune loup...
- Vous êtes fou, voilà tout, gronda Eléonore en souriant. Aussi fous l'un que l'autre… ”
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MessageSujet: Re: Roman : Le vent des Lumières [EN COURS]   Roman : Le vent des Lumières [EN COURS] EmptyDim 9 Mar 2008 - 20:08

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La jeune femme revint, pensive, vers l'antichambre où le Noir finissait de soigner le comte de La Ferrière. Il suffirait de quelques jours pour qu'il n'y paraisse plus. Assis dans un fauteuil, le jeune homme regardait au plafond.
“ J'espère que cela vous aura servi de leçon, sermonna Eléonore en ramenant son châle sur ses épaules. Se battre pour de telles vétilles est complètement stupide...
- Vétille ! s'emballa La Ferrière. Mais ce...
- Ne recommencez pas, de grâce ! L'affaire est close : le duel s'est parfaitement déroulé et vous êtes quittes. N'en parlons plus.
- Une chose encore, reprit le jeune comte en posant sa main sur son bras. Je voulais vous féliciter pour la direction du combat... J'ai été surpris que Beaumarchais vous en charge, mais à présent je le comprends...
- Vous seriez surpris de ce que je sais faire une épée à la main, mon ami... ”
Il la regarda, intensément et Eléonore se rendit compte qu'elle avait trop parlé. Ils se dévisagèrent un instant, et Olivier fronça les sourcils en scrutant son regard profond. Elle ressemblait tellement à son frère ! Cette pensée parut le ramener à la réalité et il se redressa brusquement.
“ Madame, je ne vais pas abuser de votre gentillesse plus longtemps, dit-il en reculant vers la porte. J'étais venu saluer votre frère le baron et lui apprendre que la flotte de l'amiral de Grasse a été défaite aux Saintes.
- Vraiment ? s'exclama Eléonore. Voilà qui ne va pas aider M. de Vergennes dans ses pourparlers de paix...
- Certes, répondit La Ferrière, soudain plus sombre. Vous pourrez lui dire que les cent cinquante transports que nous devions convoyer vers Saint-Domingue sont bien arrivés malgré cela.
- Y a-t-il eu beaucoup de pertes ? ”
Olivier de La Ferrière ne répondit pas tout de suite et se mordit la lèvre comme si une douleur l'assaillait. Eléonore fronça les sourcils tandis qu'il s'effondrait sur la méridienne, la tête entre les mains en gémissant.
“ Ce fut une vraie boucherie, avoua-t-il enfin au bout d'un long moment. Je me suis porté avec deux autres unités au secours du vaisseau-amiral, le Ville-de-Paris, qui s'était laissé encerclé par les Anglais. Ah, ils en ont usé de la caronade ! Le Ville-de-Paris a été foudroyé, le gréement arraché, les haubans détruits. La mâture a tenu, on ne sait pas comment... La coque faisait eau de toutes parts, le pont était jonché de cadavres et les boulets entraient par les sabords, enflammant les barils. Au bout d'un moment, tout a explosé... A six heures trente du soir, le Ville-de-Paris, ou plutôt ce qu'il en restait, fut contraint d'amener ses couleurs par un capitaine de vaisseau nommé William Manne, frère cadet de Cornwallis...
- Le vaincu de Yorktown ! ”
Olivier de La Ferrière releva la tête légèrement ; Eléonore s'était assise près de lui et son regard attentif apaisa sa colère.
“ Oui, le vaincu de Yorktown, répéta-t-il. Belle revanche, n'est-ce pas ? Un carnage. Et pour quel résultat ? ”
Eléonore posa sa main sur celle du comte et eut un sourire réconfortant.
“ Je suis certaine que ce sacrifice ne sera pas inutile... ”
Pourtant, elle n'était pas convaincue elle-même que cette bataille eut servi à grand chose. L'opinion accueillit cependant sans scandale la défaite des Saintes. Le roi passa sur la perte des navires mais s'attendrit sur le sacrifice des mille marins morts et des sept mille blessés qui avaient combattu en son nom. Le marquis de Castries ne perdit pas de temps pour mettre en chantier douze nouvelles unités. Les frères du roi offrirent un quatre-vingt canons, et Eléonore - ou plutôt Chaulanges - se mit en campagne auprès des négociants de Bordeaux, Lyon et Marseille pour réunir les fonds nécessaires pour construire un trois-ponts de cent dix canons comparable au Ville-de-Paris. L'Hôtel de ville de la capitale et la province de Bourgogne se joignirent à l'opération. Lorsque le baron remit au roi le produit de sa collecte, Louis XVI en fut tout ému.
“ Monsieur, vos efforts pour servir la France nous remplissent de gratitude.
- Sire, c'est là ma modeste contribution à la paix, répondit Chaulanges en s'inclinant. Je pense qu'en ces temps troubles, le royaume a besoin que toutes les forces se rassemblent pour gagner la liberté et défendre son honneur. Je crois à la l'indépendance de l'Amérique et en la grandeur de la France. Le roi a bien voulu mettre à ma disposition des officiers de la Marine royale lorsque j'en ai éprouvé le besoin. Aujourd'hui, c'est la Marine qui a besoin de bateaux. Aussi, je demande à Votre Majesté d'accepter également dans sa flotte ma dernière frégate, l'Aquitaine. ”
Cette fois, Louis XVI resta sans voix mais un éclair embué dans le regard souverain trahissait son émotion face à cette offre généreuse et pleine d'humilité. L'œil du roi croisa celui d'Eléonore et il se souvint que sous le costume empesé du baron, il y avait une femme et que cette femme venait de donner à la France une belle leçon de courage et de loyauté.
“ Monsieur, le roi accepte avec joie votre offre et vous en remercie.
- Puis- je me permettre une question à Votre Majesté?
- Faites...
- Il me semble que la paix soit acquise, cependant j'ai l'impression que toutes les parties en présence laissent traîner les choses. Comptons-nous en tirer quelque avantage ? ”
Louis XVI se mit à rire devant la perspicacité de la question et au même instant, Vergennes fit son entrée dans le cabinet du roi, comme il le faisait souvent, sans se faire annoncer et à toute heure du jour. Sa fonction auprès du roi permettait ces intrusions mais Vergennes avait la délicatesse de ne pas en profiter pour s'instituer premier ministre, même si, depuis la mort du vieux Maurepas, il était devenu l'appui le plus sûr de Louis XVI.
Le roi aimait bien ce bourguignon de bientôt soixante-cinq ans qui n'avait jamais réussi à faire le courtisan. Excellent diplomate, discret mais efficace, il éprouvait à chaque instant le besoin impérieux de servir son pays.
“ Ah ! Vergennes, vous tombez bien ! s'exclama le roi en se tournant vers le ministre. M. de Chaulanges remarquait à l'instant que nous traînions à signer le traité de paix avec l'Angleterre...
- Traîner n'est pas exactement le mot qui convient, rectifia le vieil homme mais d'une belle stature en dardant son regard direct dans celui d'Eléonore. En réalité, je spécule sur un pourrissement de la guerre pour en tirer un droit de pêche à Terre-Neuve, des terres américaines et des îles anglaises. Quant aux Anglais, depuis la défaite des Saintes, ma foi, je pense qu'ils comptent encore sur un retournement de la situation en leur faveur...
- Il n'y a que les Américains qui souhaitent en finir. Ils nous on envoyé deux autres ambassadeurs dont nous ne savons que faire... ”

Beaumarchais referma le petit volume relié de rubans roses intitulé Opuscule comique qui renfermait en fait les dialogues de son Mariage de Figaro, ou plutôt la Folle Journée – la pièce n’avait pas d’autre nom pour l’auteur – et savoura la mine réjouie de son auditoire, au premier rang duquel Paul Petrovitch, héritier du trône de Russie, en voyage non-officiel en France depuis quelques mois.
Le comte du Nord se leva et vint féliciter l’écrivain et lorsque les dames lui demandèrent de résumer son texte afin de disposer d’un guide pour la conversation, Beaumarchais prit son ton de bonimenteur.
“ Ma pièce possède la plus badine des intrigues : un grand seigneur espagnol, amoureux d'une jeune fille qu'il veut séduire, et les efforts que cette fiancée, celui qu'elle doit épouser et la femme du seigneur réunissent pour faire échouer dans son dessein un maître absolu que son rang, sa fortune et sa prodigalité rendent tout puissant pour l'accomplir : voilà tout, rien de plus. La pièce est sous vos yeux. ”
Eléonore retint un rire à grand peine. Présenté sous cet angle, le Mariage de Figaro n'avait rien de bien subversif.
"Je ne comprends pas ce qui a pu déplaire à votre roi pour qu'il interdise la représentation publique, marmonna le comte du Nord en réfléchissant. Je vais demander instamment qu’on la joue en public. ”
Beaumarchais acquiesça docilement. Lui savait très bien pourquoi Louis XVI avait posé son veto sur la pièce. Ce n'était ni le droit de cuissage du comte sur sa suivante ou les émois de Suzanne autour d'un page de quatorze ans à demi nu, non. Le roi n'avait retenu que le monologue de Figaro, la tirade sur les prisons d'Etat, la critique de l'aristocratie et des privilèges.
Il avait déjà laissé passé le Barbier de Séville, mais cette fois, il ne laisserait pas jouer ce texte qui balayait si proprement l'ordre social. “ Il faudrait détruire la Bastille pour que la représentation de cette pièce ne fût pas une inconséquence dangereuse ; cet homme déjoue tout ce qu’il faut respecter dans un gouvernement ” : voilà ce qu’en avait dit le roi, lorsque Mme Campan avait lu le texte devant lui et la reine.
Beaumarchais prit cependant le prince russe au mot et transmit la demande au lieutenant de police Lenoir en se plaignant d’être victime d’une persécution personnelle. Quatre jours plus tard, l’Opuscule comique était lu chez la maréchale de Richelieu, puis chez la duchesse de Villeroy, la princesse de Lamballe... Toute cette noblesse s’amusait beaucoup et finissait par répéter les mots de Figaro : “ Il n’y a que de les petits esprits pour craindre les petits écrits. ”

De courtois applaudissements conclurent le discours du secrétaire général de l'Académie des Sciences et la salle s'ébroua un peu. Nicolas de Condorcet salua l'assemblée et quitta le pupitre.
“ Qu'en avez- vous pensé ? glissa Beaumarchais en se penchant vers Eléonore.
- Il est manifestement dénué du moindre talent d'orateur, répondit la jeune femme en cachant son rire derrière sa main. Mais c'est assez plaisant de voir un homme imperméable à toute innovation politique se piquer de recevoir un héritier du trône de Russie connu pour sa libéralité...
- C'est cet optimisme viscéral que j'aime chez Nicolas de Condorcet, confia Beaumarchais en observant son ami. Il aime être en avance sur son temps et incarner le changement... Savez- vous qu'il a voulu démissionner à la chute de Turgot pour ne pas tomber sous la coupe de Necker, sa bête noire ? Il est resté parce que le roi lui a assuré qu'il ne dépendrait pas du Genevois... et pourtant, il est inspecteur des Monnaies ! Venez, je vais vous présenter. ”
Eléonore ramassa son chapeau et son épée et suivit Beaumarchais. Elle n’avait pas encore quitté le deuil mais s’octroyait quelques sorties sous le costume du baron lorsque sa claustration volontaire devenait trop pesante. En réalité, Eléonore n’avait guère perdu le rythme étourdissant de la vie parisienne. Seules les mondanités purement féminines lui manquaient, mais l’usage lui permettrait de quitter définitivement ses habits de deuil en octobre, soit dix-huit mois après la mort du duc.
Eléonore sympathisa tout de suite avec Nicolas de Condorcet. Malgré son air un peu perdu, sa perruque de travers et son habit mal brossé, sa personnalité solitaire attendrissait la jeune femme. A bientôt quarante ans, il n'était toujours pas marié parce qu'il avait consacré sa vie à la science et au savoir.
Contre toute attente, l'intérêt du comte du Nord pour Figaro avait relancé l'auteur dans sa bataille pour la Comédie-Française. Fort du soutien de leurs Altesses, Beaumarchais avait demandé une deuxième censure, qui fut menée un mois plus tard par l’académicien Suard et qui fut une nouvelle fois défavorable.
“ Il ne fait pas bon pour la liberté d’expression en ce moment, raillait Beaumarchais. Même Genève est accusée de sédition... ”
La jeune république de Genève, tombée dans l'anarchie, venait en effet d’être envahie par la France pour “ rendre la tranquillité ”. Le roi pensait que “ l'humanisme et la saine politique exigeaient que Genève cessât d'être une école de sédition dont les dogmes destructeurs infecteraient bientôt tout ce qui entoure cette ville, y compris pour les Français des provinces méridionales qui s'y transporteraient et y fixeraient leurs familles. ”
Le 23 juin, Genève fut encerclée, sans qu'on donnât l'assaut, pour que mûrissent désenchantement, querelles internes, angoisses. Début juillet, les troupes françaises, sardes et bernoises firent leur entrée dans la ville tambours battants et drapeaux déployés. La rébellion de Genève était presque passée inaperçue. Seuls certains informés virent dans cette sédition manquée le premier grain de la tempête.
Beaumarchais s’était juré de faire jouer son Figaro, trop vexé de ces affronts et occupa son été à coaliser ses amis en sa faveur, au premier rang desquels la duchesse de Flogeac, mais aussi le duc de Fronsac, le comte de Vaudreuil et la duchesse de Polignac, nouvelle gouvernante des Enfants de France depuis que la faillite des Rohan-Guemenée avait été rendue publique par le Journal de Paris.
C'était d'ailleurs l'événement dont on faisait des gorges chaudes. Le prince de Rohan-Gueménée s'en était remis au Trésor Royal qui avait habilité des magistrats liquidateurs de biens pour dédommager les trois mille créanciers. Le montant total des dettes s'élevait de seize à vingt millions de livres. Du moins, pour l'instant, car en 1792, on apprendrait que la vraie somme se montait en fait à plus de trente- trois millions.
Les Rohan appartenaient à cette noblesse immémoriale dont on ne comptait plus les quartiers, à la hauteur des Bourbons, ainsi que le suggérait leur devise: "Roi ne puis, duc ne daigne, Rohan suis". Issus des souverains de Bretagne de Rennes, les Rohan s'étaient ramifiés en plusieurs branches. Le couple de Rohan-Guemenée occupait le devant de la scène depuis dix ans. La princesse fascinait Marie-Antoinette parce qu'elle la divertissait avec son aplomb, son rire et ses histoires salées et fut ainsi nommée "gouvernante des enfants de France" bien avant leur naissance. Mais le prince avait trébuché dans le tapis de sa fortune et devait aujourd'hui de l'argent à tout le monde, des plus gros banquiers aux simples valets et portiers qui n'avaient pas reçu leurs gages. Louis XVI fit emprisonner le notaire et l'intendant du prince, lequel fut prié de se retirer dans ses terres de Navarre, tandis que sa femme "démissionna" contre une pension rondelette pour rejoindre son père en Bretagne, car le couple vivait séparé depuis de longues années. Le roi puisa dans le Trésor, le cardinal de Rohan dans l'évêché de Strasbourg et l'oncle de Soubise dans ses caisses pour rembourser le plus gros de la dette et étouffer quelque peu l'affaire. Mais la disgrâce était trop visible.
Lorsqu'il se fut agi de remplacer la princesse au poste de gouvernante, le roi pensa à sa tante Adélaïde, la vertueuse Adélaïde, capable d'enseigner à ses enfants la religion avant tout. Mais Marie-Antoinette ne voulait pas de cette vieille prêcheuse qui avait quarante ans de retard. Comment pourrait-elle éduquer les enfants de France alors que leur cousin, Louis-Philippe d'Orléans, prenait déjà de l'avance sur son siècle sous la férule de Mme de Genlis ? La reine avait dit non et avait proposé au roi Mme de Polignac, pour qui elle avait une grande tendresse. Celle-ci imposa en même temps comme dame du palais sa belle-sœur Louise de Polastron, future maîtresse du comte d'Artois. Bref, en 1782, le clan Polignac prenait tranquillement la place du clan Rohan, dont le prestige s'écroulerait définitivement avec l'affaire du Collier trois ans plus tard.
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