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 Roman : L'or des Tectosages

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MBS

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MessageSujet: Roman : L'or des Tectosages   Mer 28 Nov 2007 - 23:34

LIVRE I

L'or conquis

(Printemps 120 av.J.-C. -> Fin hiver 119 av.J.-C.)



Mémoires de Domitius Ahenobarbus




Ce matin, j'ai dévoilé à Poplius Rufus le contenu de sa mission. Il part sur l'heure vers la cité des Tolosates.
Une mission de confiance pour un homme envers qui je n’en ai aucune. Mais il est le seul parmi cette engeance maudite de marchands qui traînent autour de mes légions à pouvoir la mener à bien. J'espère simplement que cet incorrigible bonimenteur ne se laissera pas aller à promettre plus que je ne saurais tenir.

Je ne sais pas grand chose de ce peuple qu'il doit rencontrer en mon nom. Jusqu'ici, je ne connais de la Gaule que les profondeurs obscures des monts dans lesquels j'ai traqué les Arvernes.
Poplius Rufus m'a affirmé que tous les peuples de la Gaule ne se ressemblaient pas. Mais, quelles que soient leurs différences, ce sont tous des Barbares ! ... Et, lorsque je le déciderai, je les balaierai.

La situation de la région n'est pas claire. Je compte sur le rapport que m’en fera Poplius Rufus pour définir une stratégie.
A qui appartiennent ces territoires qu'il me faut contrôler pour la sécurité de nos nouvelles possessions d'Hispanie ? A des Volques, à coup sûr. Mais auxquels ?
On s'y perd dans cet enchevêtrement de tribus. Une année, les Tectosages exercent leur domination jusqu'à la mer. Une autre, ce sont les Arécomiques. Et puis, il y a ces Sordes, ces Nerocen qui semblent indépendants, mais ne le sont qu'à moitié... Je n'y comprends décidément rien...

Car, me voici, moi Cneius Domitius Ahenobarbus, proconsul de cet embryon de province. Ma première décision aura été d'envoyer à Rome ce rustre de Bituit qui s'imaginait pouvoir négocier la liberté des Arvernes. Le fou ! J'espère qu'on ne l'exécutera pas tout de suite afin qu'il paraisse pour mon triomphe, juché sur son char d’argent. Débarrassé de ce gêneur, je pourrai mieux me consacrer à ma tâche qui s'annonce immense.

Au milieu des rideaux de pluie, j'aperçois, par l'ouverture de ma tente, la tour que j'ai entrepris de faire élever pour célébrer notre victoire sur les Arvernes et les Allobroges. Je la veux haute et grande, visible de loin, pour mieux affirmer la présence nouvelle de Rome dans ces contrées barbares. Je la fais édifier à proximité d'une citadelle gauloise qui domine la source sacrée du dieu Nemausus. Elle sera superbe. Lorsque j'aurai étendu notre domination jusqu'aux rives de Garona, j'en ferai construire une semblable sur l'oppidum des Tolosates.
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MessageSujet: Re: Roman : L'or des Tectosages   Mer 28 Nov 2007 - 23:35

LA CITE



Le fleuve roulait des eaux tumultueuses, gonflées de neiges fondues et de pluies océaniques. Il dévalait comme un torrent de rocailles, fougueux et rapide, balayant les herbes timides inclinées sur son cours, charriant de grosses branches arrachées aux pentes des montagnes.
Déjà trois journées de pluie, de gouttes épaisses et sales, éclaboussant le sol, ruisselant en minuscules vaguelettes, courant grossir encore les remous bouillonnants de Garona !

Axia scruta le ciel. Il restait désespérément hostile, enfermant ses trésors de soleil dans le secret des nuages, inondant de vent les feuillages grisâtres. La jeune fille s’inquiétait ; le beau temps ne reviendrait pas le lendemain... ni peut-être jamais...
Tant que l'étranger serait sous leur toit ?
Peut-être devait-on y voir un signe ? !

Dès le début, l'homme lui avait déplu. Son visage boursouflé, grêlé de tâches violacées, couronné d'une chevelure rousse coupée très court. Sa petite taille - il était plus petit qu'elle qui n'avait que quinze ans ! - se mariait mal à sa corpulence plutôt forte. Mais, elle connaissait, parmi son peuple, des personnes au physique encore plus disgracieux que lui et aucun ne provoquait chez elle ce trouble sentiment de répulsion.
Ce qui lui déplaisait profondément chez ce personnage, c'était son comportement. Fier et arrogant, avançant comme en terrain conquis, il était de cette race d'hommes avides qui parcourent les chemins entre la mer et le grand océan.
Un marchand...
Homme de chair mais surtout de bronze. Celui des monnaies qui tintaient sous son vêtement faussement austère, celui des armes qui pendaient ostensiblement à la ceinture de sa garde rapprochée. Un homme qui, en dépit de sa taille, parlait haut... Le latin, le grec plus quelques dialectes de ce qu'il appelait avec un incommensurable mépris la Gaule.
Il était sûrement capable de toutes les audaces.

En pénétrant dans la hutte de son père, Axia éprouva immédiatement un sentiment de malaise.
A l'habitude, lorsque la pluie s'éternisait, quelques familiers se réunissaient chez Araxis. La cervoise aidant, on criait, on chantait et on riait fort. Parfois même, on en venait aux mains…
Mais, aujourd'hui, il n'y avait personne, et le silence qui régnait était plus glacial que la pluie.

Caliana et Rosteric, les deux esclaves, semblaient dormir. Il faudrait sûrement les réveiller à coups de pied pour qu'ils consentent à préparer le repas. Près du foyer, le chien Hector soupirait, immobile, s'appliquant à faire sécher ses poils trempés par d'incessantes courses dans les flaques profondes qui cernaient la hutte. Près de lui, prostré, le vieil Araxis regardait crépiter le feu.
Il était seul, seul comme il ne l'avait peut-être jamais été ; seul face à lui-même, seul face aux responsabilités qui, de tout temps, avaient été celles de sa famille.

Araxis avait vu s’écouler vingt printemps depuis qu'il était devenu le chef de la tribu des Tolosates et de la confédération des Volques Tectosages. Lorsque son père, Bourbax le roux, avait rejoint les grands guerriers de la famille, au milieu des ténèbres muettes, la fonction suprême ne lui avait guère paru contraignante. Diriger son peuple paraissait à ses yeux une chose naturelle et, sans état d'âme, il avait amené l'armée tectosage défaire les ennemis traditionnels qu'étaient les Arécomiques. Revenu victorieux, pourvu d'une nouvelle épouse, la propre sœur de son rival arécomique Ortevax, il avait pu, légitimement, se juger irrésistible.
Le poids des années avait ôté de ses épaules la fougue impétueuse du cavalier des temps passés ; il n'était plus aujourd’hui qu'un vieillard assis près d'un feu. Où étaient ces forces ? Dans quel gouffre insondable avaient donc disparu sa voix de tonnerre et son énergie de feu ? S’il avait gagné en sagesse, celle-ci, accumulée au contact des savants de son peuple, ne lui était pourtant d'aucun secours... Le fardeau du pouvoir était désormais trop lourd pour ce corps devenu si faible.

- Père, je suis là... Qu'as-tu ? ...
Araxis ne répondit pas. Il leva vers sa fille un regard lourd de fatigue et de honte.
- Où est l'étranger, reprit Axia ? Il n'est plus ici ?
- Non, ma fille, il est parti... mais je sais qu’il reviendra bientôt. Il a repris sa route pour visiter d'autres peuples, conclure de nouvelles affaires. Et sur son passage, cette fois, il sèmera le doute et l'inquiétude en même temps qu'il vendra son vin et ses esclaves.
- Pourquoi va-t-il apporter l'inquiétude à ces peuples, interrogea Axia ? ... Tu sembles toi-même bien morose...
- Il est trop tôt pour t'en dire plus.
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MessageSujet: Re: Roman : L'or des Tectosages   Mer 28 Nov 2007 - 23:37

La réponse d'Araxis s'était voulue cassante et définitive, mais, au milieu de la phrase, une fêlure sourde avait brisé net l'intonation de la voix. Un remous de souffrance était remonté dans le regard du vieil homme.

Axia n'aimait pas que son père fît mystère de ses problèmes. Ce n'était pas son habitude.
Troublée, elle éveilla sans ménagement Caliana, l'esclave cadurque, en lui bourrant les reins de quelques coups de galoches de bois.
- Debout, j'ai faim !
A pas lents, plus inquiète encore qu’au cours des jours précédents, elle se rapprocha de son père. Malgré la proximité et l'intensité du feu qui flambait sans faiblir, Araxis tremblait. Sa main nerveuse, posée sur l’accoudoir du fauteuil, était agitée continuellement de petits sursauts brusques.
Quel problème pouvait-il lui cacher?
Elle savait qu'il avait une entière confiance en elle. Depuis son veuvage, il avait refusé de se séparer de sa fille, puis de la marier. Il la voulait à ses côtés afin qu'elle l'aidât de ses conseils avisés. Pour ce père tant aimé, et si aimant, elle était tout à la fois, une fille, une confidente et une alliée.
Et là, soudain, il ne voulait rien lui dire.

Le bois crépitait. Les braises rougeoyantes, trajectoires de lumières brûlantes, claquaient, giclaient en sifflant et venaient mourir sur le sol humide de la hutte. Le vent, qui se renforçait, tordait les chaumes de la toiture, faisait vaciller par son souffle pluvieux les flammes fragiles du foyer.
Soudain, une rafale plus forte...
Le feu s'éteignit ; et la nuit vint.




Axia revenait d'une de ses courses folles dans les bois, éperdue de bonheur depuis le retour sur sa peau de la chaleur douce du soleil. Elle avait déposé, près d'une source où un amas de pierres plates formait un autel naturel, une offrande à Taranis pour le remercier d'avoir dégagé les champs et les forêts de l'emprise des brumes humides. Puis, elle s'était arrêtée chez des paysans où elle s'était fait servir une corne de lait de chèvre et un morceau de pain blanc. Tout le monde au sein de son peuple connaissait l’indépendance de la fille du chef Araxis. Elle pouvait disparaître plusieurs jours, surgir affamée et réclamer à manger, exiger un abri pour la nuit. Elle était libre et, parmi les femmes de son peuple, elle était la seule à pouvoir jouir de cette liberté.
Au retour, elle avait décidé de traverser le fleuve à la nage à une demi-lieue de la cité. C’était un de ses grands plaisirs. Fusionner avec les eaux du fleuve. Se laisser porter, dériver, comme abandonnée aux caprices du destin. Puis, affronter l’onde et le courant, imposer sa force et revenir à la rive au point préalablement choisi. Une lutte ancienne et fraternelle l’opposait à Garona. Un combat toujours victorieux pour elle.

Elle séchait encore ses longs cheveux blonds lorsqu'elle arriva devant la hutte paternelle.
Araxis l'attendait devant l'entrée, assis sur son fauteuil d'osier tressé. Depuis trois jours, ils n'avaient guère parlé du lourd problème qui semblait écraser la conscience du vieux chef. Le silence d’Araxis, au milieu des bruits et des rumeurs de la ville qui semblaient renaître, n’en était que plus angoissant.
De son côté, Axia se taisait aussi, n'osant pousser son père aux aveux. Elle ne pouvait risquer de lui déplaire par son insistance.
- Te voilà enfin ! Où avais-tu encore disparu ?
La voix d'Araxis, désormais fluette, ne parvenait plus à déchaîner les orages d'antan. Le reproche était doux, sans amertume. Juste une sorte de jeu entre eux.
- Il fait si beau, père...
- Tu as bien fait d'en profiter, concéda-t-il avec un sourire complice... Entre, ma fille, j'ai décidé que le moment était venu de te parler...
Araxis pénétra le premier dans la hutte, traînant le fauteuil d'osier sur lequel il reprit place. Il chassa Rosteric l'envoyant s'approvisionner en bois pour le foyer, éloigna Caliana d'un ton sec.
Axia, un peu nerveuse, attendit que son père ait fini de donner ses ordres aux deux esclaves.
L'air semblait plus lourd dans la hutte, même si le foyer paraissait endormi sous une épaisse nuée de cendres grisâtres. Les prétextes trouvés pour éloigner Rosteric et Caliana ne reposaient sur rien. On avait du bois plus que de nécessaire. Araxis tenait avant tout à préserver le secret de leur entretien.
- Il est temps que tu saches pourquoi la visite du marchand romain m'a laissé si préoccupé...
Axia, dédaignant le banc de bois posé contre le mur, s'assit sur le sol. Elle se trouvait aux pieds de son père et, d’un geste habituel, elle enserra entre ses bras les jambes desséchées du vieux chef.
- Je n'arrive pas à me forger un avis, à dessiner l'esquisse d'une décision. S'il s'agissait d'un des problèmes auxquels j'ai déjà dû faire face, j'aurais suffisamment d'expérience pour définir un plan d'action... Mais, là...
Araxis fit une pause, juste le temps de vider un gobelet de cervoise. Croyait-il trouver dans le liquide doré la solution à ses problèmes ?
- Alors, avant de m'en remettre à la décision de l'assemblée des guerriers, j'ai décidé de te parler et de te demander conseil...
- Je t'écoute... Cependant, si la question est si lourde, je crains de ne pouvoir t'apporter de réponse. Je ne suis pas un guerrier et je n'ai guère de sagesse...
- Je le sais. Tu es plus sauvage qu'une jument rebelle à la monte et plus obstinée qu'un mulet, mais de tous ceux qui vivent sur le territoire de notre tribu, tu es peut-être la plus savante. Si tu ne maîtrises pas l'immensité des secrets de la nature comme Boiorix, notre druide, tu connais le mystère des tablettes et des pierres qui parlent. Tu sais les rudiments de la langue des marchands.
- Ce savoir, je le détiens parce que tu m'as permis de le cultiver, parce que tu m'y as encouragée, et même au début contrainte. Il me distingue des autres femmes, des nobles guerriers, de notre peuple ; il ne me permet pas de comprendre le monde.
- Ma fille, ta science des langues est peut-être le plus précieux trésor que nous possédions pour notre avenir. Il est une arme plus sûre que le glaive le plus tranchant... Oui, il sera peut-être notre meilleur rempart...
- Père, il est temps d'en finir avec ces mystères. Caliana ou Rosteric peuvent revenir d'un moment à l'autre. La manière dont tu les as renvoyés a sans doute attisé leur curiosité...
Araxis baissa les yeux vers sa fille. Le visage lisse et attendri d’Axia était parcouru de petits signes nerveux.
Les mots jaillirent soudain, débordant d’un cœur étouffé par l’angoisse et l’incertitude.
- Ce marchand, Quintus Poplius Rufus, était un envoyé de Rome... Du Sénat et du peuple romain comme il répète sans cesse... Tout en conduisant son convoi d'amphores de vin jusqu'à l'océan, il a été chargé par le proconsul Domitius de nous proposer une alliance avec le peuple romain.
- Une nouvelle alliance ? ... Nous avons déjà cédé aux sollicitations des Arvernes, il y a plus d'un an, en acceptant de nous lier avec eux...
- C'est justement ce rapprochement avec les Arvernes qui nous cause ces nouvelles difficultés...
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MessageSujet: Re: Roman : L'or des Tectosages   Mer 28 Nov 2007 - 23:37

Araxis s'interrompit, détourna le regard. Tout en arrachant méticuleusement quelques poils gris qui saillaient autour de ses lèvres, geste familier mais aussi signe de nervosité, il essayait de saisir la chronologie des événements, de capter dans sa mémoire, devenue rebelle, l'enchaînement des faits.
Il avait volontairement tenu Axia, alors trop jeune, à l'écart de cette décision. Il lui fallait tout reprendre depuis le début.
- Il y a quelques années, Rome est intervenue pour aider la cité grecque de Massalia ; tu connais cette ville?
- Oui, j'en ai entendu parler... C'est un port sur un fleuve que les Romains appellent Rhodanus
- Peut-être... Sur ce point, je te fais confiance... L'armée romaine a alors battu le peuple rival des Grecs de Massalia, les Salyens. Inquiets de la puissance nouvelle que constituait Rome à leur porte, constatant que leurs adversaires éduens s'étaient, eux aussi, liés à Rome, les Arvernes ont essayé de regrouper des peuples contre les Romains. J'ai, au nom des Tolosates, accepté de me placer sous le commandement du chef arverne, Bituit... Ce n'était pas une contrainte bien lourde puisque nous étions libres d'agir comme nous le voulions, quand nous le voulions. Et, je m’étais bien juré que nous n’agirions pas... La suite, tu la connais; tu étais avec moi quand ce commerçant grec...
Araxis s'arrêta cherchant désespérément ce nom oublié, enfoui dans les méandres brumeux de sa mémoire défaillante.
- Pamphilos, intervint Axia...
- Oui, Pamphilos... La défaite de Bituit, sa tentative de médiation, sa prise par traîtrise... Aujourd'hui, Domitius, au nom du Sénat romain, nous propose l'alliance. Si nous refusons, Rome nous considérera comme toujours lié avec les Arvernes et nous attaquera.

Axia se leva. Un fait la tourmentait, mais elle ne pouvait poser directement la question à son père. Pourquoi les Tolosates n'avaient-ils pas soutenu, comme ils s'y étaient engagés, les guerriers arvernes et allobroges ?
- Qu'est-ce que la domination romaine... pardon l'alliance, mais je suppose que cela veut dire la même chose... Qu'est-ce que cela changera pour nous ?
- Nous ne devrons pas aller contre les décisions du Sénat romain, ce qui signifie être des alliés fidèles, mais nous ne serons pas tenus de les soutenir militairement... Et un contingent de légionnaires s'installera dans notre cité...
- Des Romains ici ? En permanence ? ... Mais quelle peut en être l'utilité ?
Des nuages de larmes embrumèrent la vue d'Axia. Elle ne voulait pas partager sa terre. Elle imaginait déjà ces champs, ces forêts, ces paysages frôlés, touchés, souillés par la présence de soldats venus de la Cité aux sept collines. Les poings serrés, elle n'écoutait pas la réponse de son père. Une fracture profonde venait de s'ouvrir dans son cœur et dans sa vie. Une plaie qui grandirait au fur et à mesure de l’arrivée des légionnaires romains à Tolosa.
- Il y a quelques années, racontait Araxis, l'armée romaine a affronté les peuples ibères ; leur résistance se poursuit d'ailleurs. Mais la nouvelle province d'Hispanie, que Rome a créé sur la côte, n'est pas reliée par voie terrestre à la métropole. Entre les montagnes Pyrénè, comme les appelle Poplius Rufus, et la province de Gaule Cisalpine, il faut une voie, un passage pour que cette province d'Hispanie ait une utilité pour Rome. Si l'alliée massaliote ne pose pas de problème, il n'en est pas de même pour les peuples celtes qui bordent cette voie de passage...
- Mais, s'écria Axia, toujours révoltée, ce passage est au bord de la grande mer, celle que ces Romains vaniteux appelle "mare nostrum". Il n'est pas ici...
- Tu oublies qu'une partie de cette région dépend toujours de nous, même si j'ai consenti à en laisser le contrôle à Bellovax, chef des Nerocen... Et puis, les Arécomiques dominent, eux aussi, un vaste territoire au bord de cette mer. Souviens-toi toujours qu'ils sont nos plus féroces ennemis, mais aussi nos plus proches parents parmi les peuples de la "Gaule"...
- Que craignent donc les Romains ? Nous n’avons aucun intérêt à les affronter… Nous vivons tranquillement, jouissant des bienfaits que les dieux ont bien voulu nous accorder.
- Ma fille, tu es intelligente, mais je crains que ces problèmes ne dépassent les capacités de ton âge et de ton sexe...
- Réponds-moi. Si je dois vivre dans une ville romaine, je veux comprendre pourquoi. Et je veux aussi savoir pourquoi mon père, brave parmi les braves, devra se plier à leurs ordres.
- A Rome, on a été effrayé par l'alliance des Arvernes et des Allobroges. Depuis, on a peur qu'une nouvelle union de peuples rejette les légions hors de Gaule. Une entente entre tous les peuples volques représenterait un péril considérable car il ne serait plus possible pour Rome de maintenir son contrôle sur la province d'Hispanie. Il y a, dans cette surveillance, beaucoup d'intérêts économiques. Crois-tu que les Romains vont longtemps accepter que nous nous enrichissions à leurs dépens grâce au commerce de l'étain ou du vin ? ...

Araxis semblait fortifier sa décision au fil de ses explications. Toutes les autres issues se fermaient, toutes les données du problème s'emboîtaient pour former un faisceau inextricable d'arguments en faveur de l'accord avec Rome.
Axia, constatant ce penchant pour la résignation, posa la question qui lui brûlait les lèvres depuis l’aveu de son père et qu'elle avait plusieurs fois renoncé à soumettre :
- Est-il possible de leur résister?
- Malheureusement non !
Le vieux chef n'avait même pas pris le temps de la réflexion. Toutes les pistes qu'il avait explorées depuis le départ de Poplius Rufus, l'avait, là aussi, mené vers le même point.
- Les légions romaines ont résisté aux Ibères, laminé les Puniques, imposé leur force, leur puissance destructrice aux cités grecques. Que pouvons-nous ? Les Tectosages constituent une nation puissante, avec des guerriers valeureux. Elle sait tenir tête à ses voisins, les forcer au respect et à la déférence... Mais, contre Rome, nous ne sommes rien... Plus organisés, plus nombreux, mieux armés, ils nous vaincraient en une seule campagne... et sans avoir à employer toutes leurs forces.
- Aujourd'hui, peut-être, rétorqua Axia, enflammée par l'idée qui venait de lever dans son âme révoltée... Mais, demain ? ... Il faudra céder en apparence, courber le dos, apprendre à leur contact ce qui fait leur puissance et ce qui limite nos forces... Et, un jour, nous frapperons... Et ce jour-là, Rome saura... Oui, ils sauront que le peuple tectosage n'est pas un brin d'herbe avec lequel on joue pour l'abandonner ensuite au gré du vent...
- Ma fille, ton demain n’est pas le mien. Je ne puis décider de l’action de ceux qui me succéderont. S’ils usent de la ruse, comme tu donnes l’impression de les y encourager par avance, ils le feront en s’appuyant sur ma lâcheté... Et c’est là une attitude que je refuse et que je condamne.
- Père, admettez que j'ai raison. Rome n'est qu'une ville, certes opulente, plus forte et plus peuplée que la nôtre... mais, ce n'est qu'une ville. L'empire qu'elle se construit est fragile car l'armée romaine ne peut être partout. Lorsqu'on édifie une hutte trop haute, le toit finit toujours par s'effondrer. Si le courage aveugle ne peut rien, la ruse est encore le plus sûr moyen d'espérer triompher un jour. Il n’y a là nulle lâcheté. Attendons que Rome se heurte à des problèmes, et nous agirons...
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MessageSujet: Re: Roman : L'or des Tectosages   Mer 28 Nov 2007 - 23:38

Axia n'admettrait jamais qu'il s'opposât fermement à cette idée. Aussi, Araxis ne dit rien.
Aussi proches qu'ils fussent, le temps avait dressé un mur entre leurs espoirs et leurs volontés.
- Père, acceptez cette alliance, aussi humiliante qu'elle puisse paraître. Le sang versé aujourd'hui serait vain... Notre peuple ne peut avoir d'autre attitude sans se condamner à une destruction certaine.
Axia tremblait. Elle était jeune, impulsive, sauvage. Elle imaginait déjà, avec impatience et fougue, le jour de la vengeance. Elle en savourait par avance les détails, en dessinait les contours dans son esprit. Elle oubliait la réalité du présent pour se projeter dans le futur, dans le trouble vertige de l'hypothétique.
- Quel chef superbe, songeait Araxis !
Oui, quel chef superbe elle aurait pu être... Intelligente et connaissant suffisamment bien la vie du monde romain, elle était la seule capable de comprendre l'immensité des enjeux. Elle seule pouvait maîtriser les données d'un futur qui allait balayer les acquis, les habitudes d'une civilisation désormais condamnée au passé. Elle préfigurait ce que serait l'avenir des Tectosages au sein du monde romain, mais, absorbée par ses rêves de vengeance, elle ne pouvait s'en rendre compte. Elle était fièvre et glace, douceur et fureur, sagesse et impétuosité.
Mais il lui manquait l'expérience de la vie et la science du combat. La première entravait ses raisonnements car elle ne voyait dans chaque être qu'un seul côté, le bon ou le mauvais. La seconde l'écartait, en tant que femme, des responsabilités qu'elle aurait pu se voir confier lorsqu'il aurait rejoint Bourbax le Roux par la magie de la fumée qui s'élèverait de son bûcher crématoire. Même s'il n'y avait plus de roi chez les Tolosates, la coutume voulait que les guerriers, réunis en assemblée, choisissent toujours un descendant de Bourbax l'Ancien comme chef de la tribu. Mais personne, et lui comme les autres, ne pourrait jamais admettre d'obéir à une femme, fut-elle fille de chef.
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MessageSujet: Re: Roman : L'or des Tectosages   Mer 28 Nov 2007 - 23:44

Avant que Poplius Rufus ne reprenne, à la tête de son convoi, le chemin de l'océan, Araxis avait rappelé à l'émissaire de Domitius qu'il faudrait du temps pour arrêter une décision. Réunir les plus nobles des guerriers de la tribu tolosate n'était pas chose aisée. Il y avait des lieues et des lieues à parcourir pour parvenir dans toutes les vallées, dans tous les villages.
Quelques heures après avoir écouté Axia rêver du moyen de chasser de Tolosa des Romains qui n'y étaient pas encore installés, Araxis avait réuni une dizaine de solides guerriers pour leur confier la mission de prévenir les puissants de la tribu de l'imminence d'une réunion.



Au jour désigné, une centaine d'hommes s'étaient présentés aux entrées de la cité. Certains venaient du pied des monts Pyrénè ; d'autres avaient quitté les hauts plateaux des monts Cemènes. Une telle réunion n'était guère exceptionnelle; il s'en tenait une toutes les deux ou trois lunes. Pourtant, on discutait beaucoup de la promptitude avec laquelle tout s'était décidé. On avait eu grand peine à rassembler une escorte de fidèles avant de se mettre en route.

La grande réunion se tint à l'ombre d'un bosquet de grands arbres près du fleuve. La fièvre d'un soleil dardant ses rayons d'albâtre avait fait fuir les guerriers auprès des chênes encore maculés de la boue déposée par la dernière crue de Garona.
Pour mieux marquer le caractère solennel et particulier de cette rencontre, on avait traversé le fleuve pour s'établir sur l'autre rive.
Tous les hommes valeureux, les plus nobles des Tolosates, étaient présents. Les jeunes semblaient fougueux et impatients. Les plus âgés, déjà cassés par les batailles furieuses dans lesquelles Araxis les avait entraînés, paraissaient plus sages et attentifs. Au milieu de ces combattants, silencieux, drapé dans une longue robe blanche, le druide Boiorix, grave et énigmatique.
Ils s'étaient assis dans l'herbe, formant cercle autour d'un foyer imaginaire, comme pour prendre ensemble un repas. La cervoise coulait déjà des tonneaux et certains riaient plus que de nécessaire. Les armes luisaient sous le soleil, scintillaient d'éclats meurtriers, éclaboussaient les yeux de lumières rutilantes.
Une armée déjà toute prête à se jeter au combat.

Araxis prit la parole, bien décidé à s'imposer au tumulte des cris et des ricanements. Convaincre cette assemblée ne serait guère facile. Il ne pouvait compter avec certitude que sur les hommes qui appartenaient directement à sa clientèle, ses propres ambacts, soit une dizaine de guerriers. Les autres ambacts, accompagnaient tel ou tel petit chef local, soumis en théorie au pouvoir d'Araxis, mais volontiers remuants et toujours plus enclin à rechercher leur profit propre au détriment de l'intérêt de son peuple.
Araxis força sa voix pour couvrir le tumulte. L’effort était pour lui immense.
- Braves parmi les braves, cette réunion exceptionnelle de notre Sénat - il avait choisi volontairement ce mot romain - nous demandera beaucoup de sagesse, d'intelligence et de patience. Que les dieux nous aident !
Un signe de tête à l’intention d’un officiant revêtu d'une robe blanche suffit à déclencher le sacrifice. Une lame de couteau scintilla. Un bêlement furieux déchira le silence des feuillages. Le calme revint aussi brusquement qu'il avait été rompu.
Quelques instants plus tard, l'officiant s'approchait du noble cénacle et remettait à Boiorix le cœur sanguinolent de l'agneau sacrifié.
Le druide l'observa attentivement, lécha ses doigts couverts de sang en prenant garde de ne pas souiller sa robe vierge de toute impureté.
- Les dieux ont choisi de veiller sur cette réunion, déclara-t-il finalement sans perdre son expression grave. Ils inspireront à ses participants les décisions les plus bénéfiques pour le salut de notre peuple.
Araxis attendit que Boiorix ait rincé ses mains dans un bol de céramique grise pour exposer les motifs de la réunion.
Afin de convaincre le plus grand nombre, il avait préparé une péroraison inspirée, un piège verbal dont les guerriers ne pourraient s'extirper. Le secret qu'il avait porté en lui durant dix journées de fièvre et dix nuits d'insomnie ne pouvait être présenté sous l'apparence d'une défaite. Il fallait que cela sonnât comme une victoire, comme une reconnaissance de la valeur, de la puissance de la tribu des Tolosates, et de tous les Tectosages.
- Puisque les dieux ont étendu leur protection sur cette réunion, rien ne peut plus nous inquiéter.
Araxis se mordit violemment les lèvres. Il avait oublié les mots, les phrases, l'organisation de cette subtile déclamation qui devait endormir la vigilance des contradicteurs qui ne manqueraient certainement pas.
- Je viens vous soumettre la proposition de nouer une alliance avec Rome...
Les visages des participants s'affaissèrent. Les rires s'étouffèrent.
Jamais, on n'avait entendu proposition plus absurde et dangereuse dans une telle réunion. Araxis avait-il oublié que quelques lunes auparavant, on avait décidé de s'allier aux Arvernes de Bituit contre ces mêmes Romains.
Araxis, profitant de la surprise, enchaîna :
- Tous les marchands qui passent par notre cité nous confient qu'ils sont de plus en plus angoissés par les menaces des peuples qui courent le long de Garona. Il y aurait des Cadurques, des Ausques, des Bituriges massés près du fleuve, prêt à déferler sur notre cité et ses richesses.
- Nous sommes assez forts pour les repousser, objecta une voix anonyme. Il n'y a nul besoin de Rome et de Romains pour cela.
- Et du côté de la mer, savez-vous ce qui se passe chez les Nerocen, chez les Arécomiques ?
Araxis avait retrouvé les grandes lignes de son plan. Il y avait peu de chances que ces nobles tolosates, isolés sur leurs terres, soient informés de tous les événements qui se déroulaient à des lieues de chez eux. Il devait les convaincre que, sans Rome, ils seraient contraints de renoncer à leur puissance, aux richesses apportées par le commerce. Personne ne répondant à sa question, il reprit :
- Des soldats romains se sont installés dans ces régions. Toutes ces tribus volques vivent aujourd'hui en paix, entre elles, et s'enrichissent encore plus qu'avant. Elles fournissent aux légionnaires tout ce dont ils ont besoin... De la cervoise à boire, des armes, des vêtements...
Quel mensonge ! Il en eut honte.
Les légionnaires romains ne devaient avoir aucun besoin d'armes ou de vêtements, fournis par les bons soins de l'intendance de la légion. Quant à la boisson, il savait pertinemment que les Romains ne supportaient pas la bière d'orge des Celtes à laquelle ils préféraient l’horrible vin de Campanie. La seule chose que les Arécomiques pouvaient fournir, et sûrement pas de bon gré, c'était leurs femmes...
- Songez ce qu'il adviendra de nous si les Arécomiques persuadent les Romains que nous aussi, comme les Ausques, comme les Bituriges, nous voulons ravager la vallée, piller les convois des voyageurs et des marchands... Nous devons nous allier avec eux, et, à leurs côtés, nettoyer la région de ces pillards qui seront bientôt à nos portes...
- Araxis, Rome est une bien gaillarde cité. Il est préférable de combattre à ses côtés plutôt que de subir les assauts de ses légions... Souviens-toi, ton père, pourtant si brave, tremblait au seul énoncé de ce nom...
- Je ne l'ai pas oublié, vieux compagnon...
Galatos abondait dans son sens ; il n'en attendait pas moins de lui...
Ah, Galatos! Toujours le premier à partir au combat et le dernier à en revenir. Galatos que tant de fois on avait cru mort et qui toujours était revenu, couvert de sang ou maculé de boue, puant la sueur et la mort, mais bien vivant. Ce guerrier indomptable avait trouvé dans le temps son véritable maître. La sagesse qu'Araxis avait pu acquérir ne s'était même pas glissée dans l'esprit épuisé de son compagnon ; la peur retenait désormais le bras vengeur de Galatos, lui soufflait de refuser le combat, lui qui, auparavant, aimait tant le provoquer. Bien que retiré dans une propriété à une dizaine de lieues de Tolosa, du côté du soleil couchant, Galatos, le pourfendeur d'Arécomiques, gardait tout son crédit parmi les jeunes guerriers qui respectaient sa chevelure précocement blanchie et sa science du combat. Il arrivait souvent qu'on vînt l'interroger dans sa hutte ; alors, il racontait ses luttes les plus intenses, multipliant le nombre des adversaires, exagérant les coups donnés, oubliant ou dramatisant ceux reçus, provoquant toujours les mêmes murmures admirateurs et laudateurs dans son auditoire.
Cet homme-là appelait à l'alliance ! Connaissant son influence, Araxis crut avoir triomphé.
Mais, l’incendie qui avait dévoré Galatos et lui-même au temps de leur jeunesse, brûlait dans les entrailles des plus jeunes. Folie et courage mêlés, besoin de s'affirmer, nécessité vitale de triompher de toutes les adversités.
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MessageSujet: Re: Roman : L'or des Tectosages   Mer 28 Nov 2007 - 23:45

Burebista était de ceux-là. Grand et solide, parlant toujours haut et fort, le visage mangé par une moustache fière et lourdement graissée de suif animal, il se dressa face à Araxis. Son impétuosité, proche de la déraison, n'avait pas de limites. Querelleur, belliqueux, il ne pourrait jamais accepter de céder à une quelconque menace sans combattre.
Burebista était descendu de l'oppidum tout proche qui dominait la vallée de Garona au sud de Tolosa. Il n'y avait que quelques lieues entre "ceux du fleuve" et "ceux de la colline" et, si les contacts étaient fréquents, les relations entre les guerriers étaient plus souvent agressives qu'amicales. Axia, elle-même, méprisait ces guerriers qui avaient choisi de s'établir loin du gué, les traitant de couards et de lâches. Son jeune âge lui faisait oublier que c’est d‘abord sur ces hauteurs qu’était d’abord née la ville.

Le guerrier s'était réjoui pour de multiples raisons de la réunion des très nobles guerriers de la tribu. Burebista entendait faire entendre sa voix, montrer sa puissance grandissante ; il avait amené avec lui huit ambacts, dont son fidèle compagnon et complice Dumnorix, pour manifester l'importance de la clientèle qui était la sienne.
Mais surtout, il allait pouvoir revoir Axia.
Elle était son avenir ; les divinités célestes le lui avaient annoncé avec une telle clarté qu'il ne pouvait en douter. Quelques éclairs dans la lourde torpeur d'une nuit d'été, des étoiles qui clignotent et dessinent dans les pourpres de l'aurore un visage, celui d'Axia... Quelques jours seulement après la mort de son épouse.
Axia et la promesse d'avoir pour femme une des plus belles filles de tout le peuple volque.
Axia ou la certitude de détenir l'argument décisif pour succéder à cette vieille ganache d'Araxis.
Axia qui se détournait de lui, mais qui finirait bien par lui obéir.

- Faut-il donc reconnaître à la face de tous que nous ne sommes que des couards ? Crois-tu que je sois naïf ? Il n'y a pas de danger du côté des Ausques. Il n'y a aucun risque de révolte des Bituriges. Les Cadurques se tiennent tranquilles. Quant aux nouvelles que tu donnes des Arécomiques, je doute fort de leur véracité...
- Qui te permet de douter de mes propos? ...
- Moi aussi, Araxis, je suis un guerrier très noble. Moi aussi, je reçois sous ma hutte des marchands. Et, il y a quelques jours, j'ai donné asile à un voyageur romain... Il ne m'a rien dit de tout cela... Il m'a simplement annoncé que Rome désirait installer dans ta cité, dans notre cité, une troupe de légionnaires. Il m'a parlé d'une alliance avec Rome, mais ce n'est ni contre les peuples de l'Aquitania, ni pour se protéger des Arécomiques. Cette alliance doit nous livrer, pieds et poings liés, à la volonté romaine... Dois-je te préciser le nom de ce marchand ?
- Non, je le connais, Burebista... et j'aurai dû me méfier davantage de lui...
Burebista détourna son regard du visage effondré d'Araxis et harangua les guerriers, les observant tour à tour. Galatos, combattant gâteux et blanchi, et son fils Galatos le jeune, ardent coureur de tuniques. Dumnorix, trop sage pour être violent, trop ardent au combat pour demeurer sage. Farix, protégé d’Araxis, et sa figure de traître en puissance... Et tous les autres qui espéraient un vrai chef pour les mener au combat.
- Nous sommes des combattants de valeur et, de la mer au Grand Océan, il n'est pas un peuple qui ne nous craigne. Notre force, notre courage, nous devons les montrer pour rester fiers et pouvoir transmettre à nos enfants ces vertus que nos parents nous ont enseignées. Rome tremblera devant notre oppidum. Face à nous, ils ne pourront rien...
- Tu ne sais pas ce que tu dis. Il suffit, Burebista !
A son tour, Araxis s'était dressé.
Il fallait réagir. Le jeune guerrier mobilisait toutes les attentions et, sous lui, le vieil homme sentait que le sol tremblait déjà de fureurs guerrières prêtes à s’exprimer. Une vague de transpiration déferlait sur son front.
Réagir, mais comment ? Ce n'était pas en présentant les dangers que représentait Rome qu'il parviendrait à ramener le calme chez les combattants. Au contraire... Mais, comme il ne pouvait raisonnablement faire de Rome une puissance mineure, il s'engagea dans une voie médiane.
- Burebista, nous connaissons ta valeur. Il n'y a pas ici un seul noble qui puisse ni la contester, ni l'égaler; mais, sais-tu bien ce qu'est une légion romaine ? Sais-tu bien quelle est sa puissance ? Connais-tu les nombreux faits d'armes que celles-ci ont réalisés ? En Hellade, à Carthage et en cent autres lieux, elles se sont couvertes de gloire. Elles ont triomphé de murailles bien plus imposantes que celles dont vous pouvez disposer sur votre colline...
- Mensonge, rugit Burebista... Tu nous as déjà menti tout à l'heure... Je ne te crois pas. Je ne te crois plus... Et eux, pas davantage ! ...
- Allons, c'est ton chagrin qui t'aveugle. Sans femme, sans enfant, tu n'as rien à perdre. Nous, nous avons des familles. Nos enfants ne doivent pas être les innocentes victimes d'atrocités commises pour une vaine révolte.
- Ils ne doivent pas non plus être les victimes de ton incapacité à les défendre... Plutôt mourir que céder sans combattre ! ...
Une clameur formidable accompagna le défi lancé par Burebista au chef des Tolosates.
L'air était lourd. Des nuages hostiles avaient caché le soleil ; des ombres étranges et grises se dessinaient sur le sol. L'orage approchait. Et, au milieu des bourdonnements entêtants des insectes, la rumeur montait. Des discussions, des palabres, des gestes nerveux, des cercles rapides effectués par les glaives dans l'air soudain presque palpable.
- Il n'y aura pas de lutte. Je ne veux pas de résistance. Je ne veux pas de sang...
- Mais qui t'écoute encore, vieil incapable, rétorqua Burebista... Tu devras bien accepter d'en passer par nos convictions. Regarde ces guerriers, ils sont prêts à me suivre. Je ne les ai pas trahis, moi. Je leur montre le chemin de l'honneur. Dès maintenant, nous sommes en guerre contre toutes les légions de Rome. Et, ce combat, nous le gagnerons. Avec nos défenses de fer et de feu. Avec l'appui de nos dieux. Car, voici nos terres... Et elles le resteront.
Un à un, les guerriers se redressaient. Sans un regard pour Araxis, ils se regroupaient autour du plus vénérable de leur groupe, hurlaient comme des loups affamés.
Se battre enfin !
Vite !
Déployer sa vaillance, marquer le temps et les souvenirs de la tribu par un exploit mémorable ! Tel était désormais leur but.
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MessageSujet: Re: Roman : L'or des Tectosages   Mer 28 Nov 2007 - 23:46

Les guerriers qui accompagnaient Araxis étaient mal à l'aise. Ils devaient tout au vieux chef. En toutes circonstances, ils avaient pu, eux ou leurs pères, compter sur son appui. Les liens de fidélité, noués depuis plusieurs générations, se détendaient progressivement chaque fois qu'un guerrier rejoignait Burebista qui s'était éloigné vers le fleuve. Tout le passé d’un peuple semblait devoir s’effondrer soudain. Une main invisible arrachait les guerriers, les uns après les autres, à la fidélité jadis promise au chef respecté.
Goudorvix se leva, imité par son frère.
- Araxis, nous ne pouvons plus longtemps demeurer à tes côtés... Tu as été bon pour notre famille... Mais, aujourd'hui, c'est auprès de Burebista que nous devons aller. C'est lui qui nous permettra de rester dignes de nos pères. Nous nous battrons à ces côtés. Contre toi, s'il le faut ! ...
- Eh bien, allez ! ... Faites ce que votre coeur exprime...
Cet encouragement donna à quatre autres guerriers le courage dont ils paraissaient manquer. Ils abandonnèrent Araxis pour rallier les troupes déjà conséquentes de Burebista. Puis, Farix, qui jusque là triturait nerveusement un brin d’herbe, se leva à son tour, fit quelques pas en direction de la rivière avant de revenir s'asseoir près d'Araxis.
- Je ne peux pas, souffla-t-il, le cœur plein d'une rage froide... Je ne peux pas vous abandonner tous les deux...
- Je te comprends, répondit Araxis en posant sa main sur l'épaule du jeune guerrier... Et je les comprends tous... Trente ans plus tôt, j'aurai été le premier à m'insurger... Mais, aujourd'hui, j'ai le devoir de veiller sur un peuple, sur des femmes et des enfants... Leur victoire est impossible, je le sais... et Burebista, quoi qu’il en dise, le sait aussi... Poplius Rufus a été très clair sur la détermination romaine. Comment pourrions-nous croire à une seule chance de victoire ? Dans le désastre qui s’annonce, il faudra bien que quelqu'un évite que notre peuple disparaisse complètement lorsque ces malheureux auront été vaincus. Tu devras être celui-là, Farix...
Araxis fit le compte de ceux qui étaient restés près de lui. Une dizaine de puissants... ce qui représentait environ une centaine de guerriers. De son côté, dans son entreprise insensée, Burebista pourrait compter sur un millier de combattants nobles, des plus riches aux plus humbles. S'ajouteraient sûrement à ces cavaliers autant de fantassins.
- Par ta lâcheté, tu as offensé les dieux...
Araxis releva la tête. La voix sourde de Boiorix, assis en face de lui, dominait le tumulte des guerriers se retirant.
- Tu trahis notre peuple et tu trahis ses dieux au profit de toutes ces divinités romaines qui ne sont que des statues et n'ont aucune âme. Burebista mérite, lui, leur protection. Il mérite que je lui apporte la science druidique, les connaissances que nous nous transmettons depuis des générations. Toi, tu n'as plus qu'un seul droit aujourd'hui. Crever comme l’animal impur que tu es devenu... Regarde l'étendue de ton incurie. Tu as voulu nous tromper et tu te retrouves seul... Tu n'es plus notre chef... Araxis, tu n'es plus rien...
Boiorix s'éloigna à son tour. Sa longue robe blanche, striée par endroits du sang sacrificiel, était la voile qui allait propulser le navire ivre de vengeance des Tolosates. Pourquoi fallait-il que le chemin de l'honneur fut aussi celui de la mort ?
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MessageSujet: Re: Roman : L'or des Tectosages   Jeu 29 Nov 2007 - 22:13

La colonne scintillait sous le soleil éclatant de la fin du printemps. Fière et majestueuse, elle martelait en cadence le chemin, soulevant à son passage des nuées de poussières âcres.
Depuis cinq jours qu’elle avançait ainsi, la chaleur avait étouffé l'enthousiasme des premiers instants, lorsque la troupe avait débarqué sur la côte. Il fallait supporter, en restant fermes et stoïques, un vent fou soufflant en rafales fantasques, accepter de mijoter dans la touffeur des collines, pour présenter aux Celtes le spectacle de la Grandeur de Rome.
Depuis le sommet d'une de ces collines, premières éminences des Monts Pyrénés, un guetteur gaulois, jamais le même, les surveillait. Parfois deux... Jamais les auxilarii n'avaient pu les débusquer ; ils disparaissaient brusquement à l'approche des cavaliers italiens de l'armée romaine pour réapparaître un peu plus loin, toujours hors de portée.
Les soldats ne savaient trop que penser de cette perpétuelle surveillance exercée de jour comme de nuit : crainte ou menace, espoir de paix ou risque de bataille ?
- S'ils devaient nous attaquer, ils l'auraient déjà fait, murmura Sabinus à son voisin nerveux. Regarde, cette portion de chemin se prête bien à une embuscade... Et rien ne se passe...
- Silence dans les rangs !
La fatigue avait buriné les visages déjà hâlés par le souffle brûlant du soleil. Plus de 30 milles par jour depuis le départ ! Soit le tribun Publius Fonteius Lupus était un tortionnaire, soit les consignes qui lui avaient été données - et dont ils ne savaient rien - l'incitaient à se rendre au plus vite jusqu'à ce gué du fleuve Garona qu'il fallait tenir et fortifier.
Chef mystérieux en vérité que ce Publius Fonteius, exigeant et strict quant à la discipline, maniaque du moindre détail à l'entraînement. Et muet, lorsque le soir venu, en attendant la soupe, on évoque les souvenirs. Certains disaient qu'il avait été présent au sac de Carthage; d'autres estimaient qu'il était, à la même époque, de ceux qui détruisaient Corinthe. On le disait aussi issu d'une famille illustre qu'il aurait quitté pour vivre comme un loup - c’était son cognomen -, solitaire parmi ses hommes, la vie du soldat.

En débarquant pour renforcer les légions du proconsul Cneius Domitius Ahenobarbus, encore auréolé de ses succès de l'année précédente, Fonteius s'était vu assigner avec sa cohorte, le secteur de Tolosa. Il avait protesté : son métier était la guerre, non la surveillance d'un peuple qui s'était rendu avec une troublante facilité.
- Je suis un soldat, pas un berger, s'était-il écrié devant Domitius !
Les deux hommes avaient sensiblement le même âge et se connaissaient. Ils s'étaient croisés maintes fois au cours de leurs carrières, mais sans jamais avoir vraiment l'occasion d'approfondir l'impression qu'ils avaient l'un de l'autre. Ils n'étaient ni des amis, ni des ennemis.
S'il n'avait été aussi en colère, Fonteius se serait encore amusé de constater que, malgré son cognomen illustre, Domitius Ahenobarbus ne portait pas de barbe rousse... et à vrai dire, pas de barbe du tout ! Dans le déchaînement de son honneur bafoué, il remontait en lui des relents de jalousie : il aurait, lui aussi, fait un proconsul très acceptable...
- Tu obéiras, Publius Fonteius, sinon tu retourneras à Rome... Et je pense que cette perspective ne peut t'enchanter ; il y a là-bas trop de gens qui t'attendent...
Un silence.
Juste un silence.
Mais si lourd, si profond qu'il sembla durer une éternité. Une déferlante de souvenirs amers venant éclabousser la plage du temps présent.
- Il en sera fait ainsi que je l'ordonne... Mon plan est tracé avec précision... Et tu en en un élément capital... Assieds-toi et garde ta colère pour tes hommes, Fonteius, je vais t'expliquer...
La stratégie mise en place par le proconsul était d’une grande simplicité : il gardait avec lui le gros des troupes qui, après avoir triomphé l'année précédente des Arvernes et des Allobroges, avaient passé l'hiver sur les bords du fleuve Rhodanus puis occupé la capitale des Arécomiques. Il se préparait à conduire ses légionnaires vers le sud pour soumettre les quelques peuples qui vivaient entre la rivière Atax et la frontière de la province d'Hispanie.
De son côté, la cohorte de Fonteius, forte de 360 hommes, renforcée de deux unités de cavalerie, irait vers l'ouest, tenir le gué de Garona, surveiller les Tectosages, servir de base avancée pour la conquête de la région des Monts Pyrénés et des terres aquitaines.
- Plus tôt tu seras installé chez ces Tolosates, plus vite, je pourrai reprendre mon avancée. Je n'ai pas envie de voir déboucher sur mes arrières les guerriers de ce chef gaulois pendant que j'en finirais avec les peuples côtiers... Je n'oublie pas que tous sont théoriquement soumis aux Tectosages.
Ils restèrent encore un long moment à définir l'attitude que devaient observer les légionnaires à l'égard des populations indigènes. La mission dévolue à Publius Fonteius avait, enfin, un sens à ses yeux.
Et, à marches forcées, évitant les territoires non soumis par Domitius et les villages trop importants, il entraîna ses hommes sur le chemin de Tolosa.
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MessageSujet: Re: Roman : L'or des Tectosages   Jeu 29 Nov 2007 - 22:13

Le soir venu, la cohorte confiée à Publius Fonteius avait dressé le camp auprès d'une rivière asséchée. Bien que la nuit fût douce et que rien, hormis la présence constante de l'observateur gaulois, ne menaçât les hommes, le tribun avait imposé une défense rigoureuse du campement.
Cela faisait partie des règles premières de l'armée romaine en campagne, et Fonteius n'entendait pas, en dépit de sa volonté d’une avancée très rapide vers Tolosa, déroger à la prudence la plus élémentaire. Malgré leurs membres douloureux, leurs pieds gonflés, écorchés par le cuir des sandales, les légionnaires avaient élevé une courte enceinte, creusé un fossé sommaire, dressé les tentes. Et, lorsque retentirent les buccins annonçant la soupe, un camp romain avait poussé au milieu d'un désert de rocailles sauvages.
Le soleil jetait sur la plaine sèche ses derniers feux, rosissait l'horizon de vapeurs chatoyantes lorsqu'un cavalier surgit à l'ouest. Un des cavaliers auxiliaires, affectés à la protection de l'infanterie romaine et aux missions de reconnaissance, rentrait de mission.
Depuis quelques dizaines d'années, les chefs des armées de Rome avaient constaté la médiocre efficacité de leur cavalerie et, progressivement, avaient fait confiance à des troupes auxiliaires d'origine étrangère. Deux corps de cavaliers, italiens et gaulois, accompagnaient ainsi Fonteius dans sa marche vers la cité des Tolosates.
- Enfin, te voici, Séquane, tu as vraiment traîné en route... Alors quelles nouvelles, interrogea le tribun sans lever la tête de la soupe de céréales qu'il trempait de vin de Campanie ?
- De bonnes nouvelles, tribun... Les Gaulois sont calmes. Ils ne semblent pas nourrir d'intentions belliqueuses. Leurs guetteurs ont dû les renseigner sur l'importance de la force qui marche sur eux...
- Dis-moi, Séquane, auprès de quelle cohorte servais-tu jusqu'ici ?
- J'étais détaché auprès de la 8ème cohorte... Sous Flavius Balbus...
- Et, depuis combien de temps sers-tu aux côtés de Rome?
- J'étais déjà aux côtés des troupes qui débarquèrent à Massalia pour châtier les Salyens.
- Bien. Et combien de missions de reconnaissance de ce type as-tu mené ?
- Je ne les ai pas comptées, tribun... Disons, une cinquantaine... Mais, je ne comprends pas...
- Tu ne comprends pas, rugit Fonteius... Tu ne comprends pas... Ce Flavius Balbus est un imbécile s'il ne t'a jamais botté les fesses comme j'ai bien envie de le faire... Te rends-tu compte du temps que je viens de perdre en t'envoyant effectuer cette mission ? ! Les Gaulois semblent calmes; ils ne semblent pas nourrir d'intentions belliqueuses... ils ont dû... Je ne te demande pas des impressions ; je veux des faits précis. Combien d'hommes ? de femmes ? d'enfants ? Quelles défenses ? Comment est le chemin devant nous jusqu'à Tolosa ? Voilà ce que je veux savoir !
Fonteius reprit son souffle, but d'un trait un godet de vin qui contribua à l’échauffer davantage et poursuivit :
- Quant à l'attitude des Gaulois, point n'est besoin de toi pour la connaître. Ils sont braves et téméraires. S'ils ne veulent pas de nous, ils nous repousseront de toutes leurs forces. Et pour cela, ils n'ont pas besoin de se préparer durant des jours et des jours... En un instant, les hommes, les femmes, et même les enfants s'armeront et se tourneront contre nous. Ou bien alors, ils se retrancheront prêts à soutenir le siège jusqu'à la mort... A propos ont-ils déjà rentré leurs récoltes ? Ont-ils fait des provisions ? ...
Ebranlé par l'orage qui s'était abattu sur lui, Cortax releva la tête et articula péniblement :
- Je ne sais pas, tribun...
- Comment, tu ne sais pas, hurla Fonteius dont la colère montait à nouveau ! Mais alors, qu'as-tu observé ?
- J'ai trouvé une petite hauteur qui domine un peu la ville. Je m'y suis installé une bonne partie de l'après-midi pour mieux surveiller les mouvements dans la cité. Sincèrement, je crois... Enfin, je veux dire que je suis certain qu'ils ne pensent vraiment pas à résister. Les récoltes sont encore sur pied. La palissade qui ceinture la cité n'a rien d'un obstacle insurmontable. Elle n'a pas été renforcée.
- Es-tu entré dans l'enceinte de la cité ?
- Non... Je l'ai contournée par l'extérieur avant de repartir.
Fonteius se gratta la tête et Cortax remarqua qu'avant d'accomplir ce geste, pourtant banal, il s'était essuyé les mains sur un morceau de tissu blanc. Le tribun était sans nul doute issu des milieux les plus raffinés de Rome.
- Ce n'est décidément pas une situation ordinaire qu'il me faut affronter... Des défenses si faibles... Aucune mesure de précaution... Y a-t-il des hommes au moins dans cette ville ?
- Oui, et ils vaquaient à leurs occupations... Mais, il y avait, me semble-t-il, plus de femmes que d'hommes...
- Je crains quelque traîtrise. Cette passivité est-elle réelle ou n'est-ce qu'une apparence ? ... Poplius Rufus m'a dit qu'il y avait à une courte distance de cette Tolosa une autre ville perchée, une sorte de place-forte. L'as-tu vue ?
- Je n'ai rien vu de cela. Il y a quelques hauteurs vers le sud que j'ai longées au retour, mais aucune ne portait de murailles ou des signes d'une défense quelconque.
- Il fallait aller plus au sud encore, en suivant le fleuve... L'oppidum n'est qu'à quelques milles...
- Mon cheval était fourbu et je craignais de...
- Alors, prends une autre de tes bourriques, et va voir de plus près ce qui se passe au sud de la cité. Débusque-moi cette place-forte. Je veux savoir de quoi il retourne. Imagine que ma cohorte arrive demain soir dans une cité désertée, avec une cité fortifiée au-dessus de sa tête, qu'il faudrait prendre au risque de pertes importantes. Sois là, demain, au lever du jour... Je ne partirai pas tant que je n'aurai pas ton rapport. Allez va!
Fonteius se versa une nouvelle rasade de vin, congédia d'un geste l'auxiliaire et replongea dans ses doutes. Devait-il espérer une résistance des Tolosates pour imposer la puissance militaire de Rome ? ... Mais, ce serait au prix de pertes importantes car les Gaulois savaient se battre et seraient supérieurs en nombre... Ou fallait-il espérer que les assurances données par leur chef seraient tenues : pas de résistance, pas de combats et une installation en douceur.
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MessageSujet: Re: Roman : L'or des Tectosages   Jeu 29 Nov 2007 - 22:14

La nuit était claire. Le ciel piqueté d'étoiles, sans nuages, s'étendait à perte de vue au- dessus du cavalier, semblant auréoler sa course vers l'inconnu. Après avoir partagé le repas de ses camarades auxiliaires, Cortax avait choisi une nouvelle monture, l'avait enfourchée et avait piqué vers l'ouest. Les repères qu'il s'était donnés lors de sa première mission défilaient, un à un, dans la pénombre.
Il avait d'abord maudit l'exigence démesurée dont faisait preuve le tribun Fonteius. Après une après-midi passée sur sa monture à surveiller les mouvements dans la cité des Tectosages, il aspirait, et légitimement selon lui, au repos. La soupe, quelques gobelets de ce vin romain qui lui avait fait oublier le goût de la cervoise, puis le confort rudimentaire de sa couverture de laine pour effacer la nuit.
Rien de tout cela ne l'attendait. Il repartait pour Tolosa, seulement lesté de quelques bouchées de pain.
La fraîcheur nocturne calma ses rancœurs. Fonteius avait une bonne raison pour lui confier cette mission de rachat : il était le seul à connaître la route, les obstacles et les dangers.

Après trois heures de course, au milieu des bois et des champs, les premières lumières de la ville se mirent à danser dans la nuit. Le Séquane ralentit l'allure, mit son cheval au pas, hésitant sur la direction à prendre. Fonteius avait dit d'aller vers le sud, d’inspecter les défenses de cette place-forte qui l'inquiétait visiblement plus que les agissements des habitants de la cité du fleuve... mais il lui avait reproché de ne pas être entré dans la ville. Alors, par bravade plus que par courage, il dirigea sa monture vers les lueurs livides des brasiers déclinants de Tolosa.
Les murs de Tolosa n'avaient rien d'inquiétants. Même si la cohorte de Fonteius n'avait traîné avec elle aucun engin de siège, comme ces grosses balistes qu'il avait vues accompagnant les légions de Domitius, il n'était guère difficile d'en triompher. L'enceinte de bois ceinturait la cité au sud, à l'est et au nord. A l'ouest, par contre, la ville s'appuyait simplement au fleuve qu'elle dominait par un talus assez raide. Mais Garona, en cette saison, ne constituait guère un obstacle. Il l'avait traversée dans l'après-midi sans que son cheval ait eu de l'eau au-dessus des jarrets.
La cité des Tectosages était ouverte. Rien ne semblait menacer Rome aux limites de sa nouvelle province.

On entrait dans Tolosa par de grandes et lourdes portes de bois. En s'approchant, il avait un temps espéré qu'elles auraient été fermées pour la nuit.
Vain espoir.
Cortax le Séquane put donc pénétrer dans la cité sans difficulté et sans provoquer d'autre réaction que les regards surpris de deux guetteurs ensommeillés.
Plus il avançait et plus il voyait surgir de l'ombre des silhouettes de huttes fragiles, campées sur une terre desséchée. Les maisons étaient en partie alignées, formes rectangulaires fantomatiques émergeant des vapeurs sombres de la nuit. Elles paraissaient bien frêles avec leurs murs d’argile séchée ; et les clayonnages de bois qui s'entrecroisaient au milieu de parois sans fenêtres, ne garantissaient pas toujours la résistance aux intempéries les plus violentes. Rien à voir, songea le cavalier, avec les hautes et fières demeures de Rome. Ici point de pierres blanches, de splendeurs arrogantes ! De la terre, de la paille, des tessons d'amphores entassés, du bois. Fallait-il donc que Rome rêvât de domination universelle pour s'abaisser à conquérir un peuple si misérable !
Cortax cheminait lentement. D'une imposante demeure, sur sa droite, filtrait de la lumière. Ici, malgré l'heure tardive, on ne dormait pas encore... Lui-même était encore bien loin d'en avoir terminé avec sa mission.
Les portes du nord, moins fortes que celles qu'il avait empruntées au sud, étaient fermées pour la nuit. Pour quitter la cité, il dut rebrousser chemin, repasser devant les sentinelles, intriguées mais nullement décidées à donner l'alerte.

Arrivé près du fleuve, Cortax laissa son cheval reprendre des forces, se désaltérer dans quelques flaques oubliées par le fleuve hors de son lit printanier. Garona avait invité la lune à se mirer dans le miroir de ses flots ; le spectacle de la ville endormie prenait une dimension étrange dans ce paysage de clarté pâle.

Au sud ! Quelque part, au sud, se trouvait l'oppidum.
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MessageSujet: Re: Roman : L'or des Tectosages   Jeu 29 Nov 2007 - 22:15

Le long du fleuve, sur une berge de plus en plus étroite, alternaient des petits bois touffus et des clairières intimes. Quelques grosses barques, tirées sur la rive en attendant le retour du jour, dessinaient des ombres fantasmagoriques de monstres marins, pansus et ventrus. Des cris d'animaux nocturnes, stridents ou lugubres, tombaient des arbres.
Les nuits bruyantes de Rome lui parurent soudain plus barbares que cette nuit gauloise, douce et paisible.
Il avançait sur un sentier de plus en plus étroit, et, sur sa gauche, se dressait un remblais dont la pente se perdait dans la nuit. L'accès vers le sommet semblait trop difficile pour un cavalier. Cortax abandonna sa monture et commença à escalader, s'accrochant aux arbres tordus et difformes semés au hasard d'une terre rebelle.
Lorsqu'il parvint au sommet, émergeant de la forêt, sur un plateau ouvert aux quatre vents, il dut convenir de l'inutilité de son effort. Pas de fortification ou de muraille en ce lieu. Juste un point de vue grandiose sur la vallée et la cité.
Comme tout était simple et évident vu d'ici. La ville était venue naître à l'endroit précis où le fleuve incurvait sa course. La nature avait guidé les hommes. En comparaison, Rome, étendue de part et d'autre du Tibre, au milieu de zones marécageuses, évoquait la complexité. La simplicité du paysage qui se déployait sous ses yeux ramenait dans son esprit depuis longtemps romanisé, des chants, des odeurs, une langue qu'il avait crus oubliés.
Il irait donc plus au sud encore... Affronter une fois de plus les ombres étranges plantées par la nuit... Chercher, dans le silence fragile que déchirait parfois un cri d'oiseau nocturne, l'information qui calmerait les angoisses du tribun... ou les augmenterait. Dans l'intérêt des légionnaires, il espérait que les nouvelles qu'il rapporterait seraient rassurantes... Fonteius était capable de devenir encore plus exigeant envers ses hommes.

Un cri rauque, sauvage vrilla les tympans de Cortax alors qu'il redescendait vers le fleuve. Presque en même temps, il ressentit une douleur fulgurante lui lacérer le côté, incendier sa tête, brûler ses yeux...
Il n'eut pas le temps de hurler...
Son corps sans vie s'effondra dans le sous-bois. Près de lui, un colosse roux essuyait son glaive court sur quelques touffes d'herbe rare. Pour Burebista, la guerre contre les Romains venait de commencer.
Et de la meilleure des manières.

à suivre
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