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 Nouvelle : Coriandre est un nom féminin.

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Vic Taurugaux

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MessageSujet: Nouvelle : Coriandre est un nom féminin.   Lun 10 Déc 2007 - 14:22

On dit la coriandre et non le coriandre. Mon correcteur me l'avait dit. Je ne l'ai pas écouté. Du coup, ce matin, j'ai reçu le courrier suivant:

Monsieur,
Nous tenons tout d'abord à vous remercier d'avoir participé au Prix de la Nouvelle gourmande et d'avoir ainsi témoigné d'un intérêt pour cette initiative de la ville de Périgueux.

La lecture de "Cave Canem" nous a séduit par ses qualités d'écriture et d'originalité. Malheureusement, les conditions restrictives inhérentes à tout concours, nous conduisent à vous informer que vous n'avez pas été retenu dans la toute dernière sélection.

Nous vous encourageons bla bla bla bla



Vous vous rendez compte, un prix doté de 3000 euros!

Tiens pour me venger, à Noël, je mettrai de la coriandre dans mon foie gras ! Et puis, j'irai faire l'aumône chez qui vous savez. Il doit bien lui rester quelque chose à boire. A l'époque, sur le même sujet, il avait écrit:
http://liensutiles.forumactif.com/gerard-feyfant-f113/le-coq-a-la-vanille-t11310.htm


Donc, rien que pour les Lus: ci-joint la preuve que leur jury s'est trompé.
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Vic Taurugaux

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MessageSujet: Re: Nouvelle : Coriandre est un nom féminin.   Lun 10 Déc 2007 - 14:24

Cave canem






Dis-moi ce que tu manges et je te dirai qui tu es ! Murmura le jeune esclave à sa future prise. Le poisson dédaigna un temps le fromage qu’un courant lactescent désagrégeait amoureusement tout autour de sa bouche. Quelques miettes du délicieux appât se dispersèrent sur les graves, parsemant comme autant d’étoiles la chevelure sirénienne des herbes aquatiques. Comète échappée de cette constellation, une fine et scintillante particule fila vers la surface. En un éclair, le gardon s’en saisit goulûment, refermant sa mâchoire acérée sur l’hameçon. Il alla ainsi rejoindre dans la panière d’osier le brochet, les brèmes, les deux truites et le saumon qui l’y avaient précédé. Satisfait, notre faune pêcheur ramassa encore quelques poignées du cresson qui signalait l’émergence d’une source de ce côté de la rivière et, n’y distingua pour une fois aucune écrevisse. Cet augure l’avisa que les dieux venaient de fermer leur marché. Il ne fallait pas insister. Seulement les remercier de leur clémence. Le soleil courtisait déjà le zénith et bien que cela fût formellement interdit, notre éphèbe escalada l’aqueduc de Japhet pour franchir le lit du cours d’eau et regagner ainsi Vésone* juste avant midi.
Sous la chaleur de l’astre divin, la cité gonflait telle une tourte dans ce méandre de l’Isle où, depuis plus d’un siècle, la Pax Romana l’avait amoureusement roulée. Les larges tuiles de ses toitures doraient sous la chaleur de ce début juillet comme autant d’amandes grillées. D’ailleurs, tout exhalait le chaud malgré l’ombre des treilles au-dessus des ruelles, car à l’intérieur des précieuses villas se concoctait déjà le grand repas de la soirée. La torpeur ambiante fut un moment brassée par un assourdissant vacarme. L’adolescent venait de bousculer par mégarde un troupeau d’oies outragées qui montaient paresseusement la garde à l’entrée du forum. Leurs criailleries cessèrent rapidement: il faisait déjà bien trop chaud pour tenir sur cette place publique un quelconque débat. Pour l’heure, la politique semblait être à la sieste. Le garçon hâta le pas en s’apercevant qu’il était en retard quand disparut l’ombre de la tour sur le péristyle nord. Le marbre de l’imposant monument brillait de son éclatante blancheur à la gloire de la déesse Vesunna si généreuse en eau pure pour tous les citoyens. Irrévérencieux, le retardataire coupa en courant à travers le temple de la divinité qui jouxtait la demeure du maître. Sans craindre un instant que son retard fut ainsi signalé, il sauta à cloche-pied le chien qui en défendait férocement l’entrée. Domestique de cette maison depuis sa naissance, il y avait fort longtemps que l’adolescent ne craignait plus ni les aboiements ni les crocs de ce molosse de mosaïque.
Grâce à la pénombre de l’atrium, l’archimagirus* ne le vit pas reprendre sa place dans l’effervescence qui avait gagné toute la cuisine. Constatant que le prandium** avait été servi en son absence, il collationna légèrement d’un bol de bouillie d’épeautre qu’il releva d’un filet d’huile d’olive parfumée à la coriandre. Tout autour de lui, la Villa des Bouquets était en pleine ébullition. En effet, ce soir-là, le maître de céans recevait pour un prestigieux banquet, un illustre gaulois qui habitait la contrée voisine. Car, oeuvrant pour la «civilisation », cet ambassadeur de Rome entendait ainsi guérir de leur vulgarité les Pétrocores*** grâce à l’art de préparer les plats.


* Vésone ou Vesunna : est le « premier Périgueux » édifiée, il y a de cela plus de 2000 ans.
* archimagirus : Chef-cuisinier
** prandium : petit déjeuner

*** Pétrocore : Barbare indigène.


Dernière édition par le Lun 10 Déc 2007 - 14:41, édité 1 fois
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Vic Taurugaux

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MessageSujet: Re: Nouvelle : Coriandre est un nom féminin.   Lun 10 Déc 2007 - 14:27

A cette époque, la cité était encore très proche des frontières de l’empire. Cela faisait peu de temps que l’oppidum de la Curade avait été déserté et l’on ne guerroyait plus guère avec ces irascibles et soi-disant irréductibles autochtones autrement qu’avec des sesterces sonnantes et trébuchantes. Mais, ancienne ville de garnison, Vésone devait encore supporter la rusticité de ses vieux légionnaires. Ces vétérans dilapidaient le reliquat de leurs soldes et leurs restes de combativité aux arènes en ripaillant face au spectacle des cruelles joutes de gladiateurs et en s’esclaffant devant l’atrocité des repas servis aux fauves. Dans les tribunes, cet épouvantable public se sustentait de féculents frits au saindoux tout en ingurgitant plus que de raison un breuvage de céréales macérées dans de l’eau. Puis, tout cela se répandait dans la ville, y braillant fort tard un bas latin qui heurtait l’oreille, aussi fallait-il beaucoup de confiance dans les dieux pour espérer voir une telle déchéance disparaître rapidement. Mais, si Rome ne se faisait pas en un jour, on pouvait néanmoins se féliciter des progrès de la modernité. En effet, face à cette turpitude, un petit groupe de citoyens cultivés avaient su apporter à la ville le goût de la beauté, de la peinture, de la sculpture, des belles lettres, de la poésie, en un mot : du raffinement. Hïatus, un jeune et brillant percepteur, en était leur chef de file. C’est pour cela qu’aujourd’hui, toute sa maisonnée s’affairait à la préparation d’un repas où beaucoup de chanceux seraient conviés afin d’approcher ce qui était de la dernière mode: L’Art Culinaire. Et pour créer l’événement, et, à nouveau démontrer la supériorité de César, avait été invité pour la cène ce gigantesque individu gaulois qui représentait pour ces provinciaux éclairés le summum de la barbarie.

Sa collation terminée, le jeune esclave put enfin s’occuper de sa pêche. Une fois les chairs rosées méticuleusement écaillées, les arêtes une à une extraites savamment et différemment selon les espèces, notre jeune ami broya l’ensemble de ses poissons dans un mortier, mélangeant en une mystérieuse alchimie leurs odoriférantes textures les unes aux autres. Le cresson acidula ce pot-pourri des saveurs de la rivière, puis, recouvert d’une couche de gros sel, ce « melting-pot » fut placé sur le toit pour se corrompre au soleil. Il faut savoir que cette maison utilisait alors plus de garum* que de cameline pour relever les subtils fumets des viandes et le jeune pêcheur craignait toujours les jurons épicés des vieux cuisiniers si, par malheur, on vint à en manquer. Heureusement, cet après-midi-là, nul n’eut à souffrir de l’aigreur de leur latin de cuisine: tous les talents se trouvant réquisitionnés pour décliner les nuances du flamant qui devaient suggérer « le concept du Phœnix » servant de thème au banquet. Il s’agissait ni plus ni moins d’interpréter une version vésunéenne de la savante recette d’Apicius** dont les nouveaux écrits gourmands acheminés spécialement de Rome trônaient dans la bibliothèque à la vue de tous les convives… sachant lire.

Dresser le flamant ne fut donc pas une mince affaire. Cela mobilisa tout le monde, tout l’après-midi. Selon les préceptes de l’auteur, l’oiseau devait apparaître sur la table dans « l’éclat dont l’avait paré la nature ». Outre la cuisson à point de sa viande dorée au clibanus*** il fallut donc reconstituer l’apparence exacte du volatile en repiquant une à une les plumes sur la peau, éclairer son regard terni par la chaleur avec un zeste de citron, assurer la fermeté de son port sur son unique jambe si l’on désirait le montrer dans toute sa majesté. Malgré la cinglante férule de l’archimagirus, cela demanda une éternité. Pourtant chacun s’empressa, qui d’ébouriffer le duvet du jabot, qui d’en retrouver le rosé égyptien dont la magnificence laisserait bouche bée les nombreux convives.

Lesquels se pressaient déjà sous le portique. Heureusement, le Gaulois se fit attendre. Personne ne se l’avoua, mais cette outrecuidance masqua à propos le retard des cuisines. Fort civilement, les invités patientèrent en déambulant sous le péristyle. La villa du percepteur était l’exacte réplique de ce qui se bâtissait de mieux sur les collines de Rome. Tout en respirant les appétissantes odeurs qui s’échappaient déjà des cuisines, on s’extasia sur les nouvelles fresques de Hïatus. Des cornes d’abondance déversaient sur tous les murs des trésors de fruits somptueux, de fleurs appétissantes, de vignes enivrantes. Toutes ces peintures évoquaient l’opulence de la Nature et les largesses des Dieux. On se poussait du coude : il faisait bon être gallo-romains. Les artistes avaient si bien travaillé que chacun discerna dans les ombres d’une treille, le visage espiègle d’un faune. Là, plus près de vous, à l’intérieur de cette récolte d’olives répandue sur une étoffe blanche, vous découvriez stupéfait le sourire d’une déesse. En arrière-plan, d’autres divinités mêlant la blondeur de leurs chevelures aux sillons que le vent formait dans un champ de blé vous trompaient l’œil en vous laissant entrevoir comme cheminement à votre Destin, les voies romaines de la Félicité. Sans être né patricien, mais simplement en ayant franchi ce soir-là le seuil de Hïatus, vous entriez de plain-pied dans l’aristocratie. Une aristocratie de province, certes mais, les fragrances capiteuses des pains qu’on sortait fort à-propos du grand four, insistaient auprès des narines encore hésitantes sur l’intérêt d’une si noble citoyenneté. Votre culture vous pénétrait l’âme désormais par tous les sens. Là, sur le mur nord du patio, s’était échappée de la palette du peintre toute une faune marine : des poissons rutilants grouillaient comme pêchés le matin même dans la Mare Nostrum et des amoncellements d’huîtres étincelantes de fraîcheur rappelaient à tous la proximité de l’océan depuis l’ouverture récente du dernier tronçon de la Via Burdigala. Ce dernier grand chantier, permettant enfin de rejoindre rapidement ce petit emporium* situé sur l’autre rive du fleuve Garonna, faisait espérer à ses habitants que leur village encore très gaulois pouvait un jour égaler la grandeur de Vésone !

Le garum, ou liquamen (qui veut dire « jus » ou « sauce » en latin) était une sauce, le principal condiment utilisé à Rome dès la période étrusque et en Grèce antique. Il s'agissait de poisson ayant fermenté longtemps dans une forte quantité de sel, afin d'éviter tout pourrissement. Il entrait dans la composition de nombreux plats, notamment à cause de son fort goût salé. Sa saveur serait à rapprocher de celle du nuoc-mâm vietnamien.
**Marcus Gavius Apicius : (né en –25 av. J.C.) Auteur du premier livre gourmand : De Re Coquinaria
***Clibanus : sorte de cloche mobile en terre cuite où l’on plaçait des braises au dessus et en dessous des aliments qui y mijotaient.


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Vic Taurugaux

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MessageSujet: Re: Nouvelle : Coriandre est un nom féminin.   Lun 10 Déc 2007 - 14:30

A l’entrée du jardin qui, descendant en pente douce vers la rivière, ouvrait une vue panoramique sur une magnifique plantation de lauriers, trônait, déconcertante, une curieuse sculpture qui fut beaucoup commentée. Sa masse sombre inquiétait dans le soleil couchant. On eût dit une colonne, mais de forme bizarre, au sommet pointu et dont les quatre faces aplaties se trouvaient gravées d’étranges dessins disposés en longues bandes.

- Je l’ai rapportée d’un voyage à Phocea… Expliqua le maître de maison. Un marchand grec me l’a vendue comme provenant d’une civilisation ancienne mais dont il avait oublié le nom. D’après la légende, ces dessins gravés s’articulent entre eux pour former une écriture sacrée qui, si nous pouvions la déchiffrer, nous dévoilerait dès à présent le déclin, la chute de notre glorieuse Histoire.

L’assemblée des convives poussa un cri d’effroi.
- Voyez ici, cette étrange tête de chien, à moins que ce ne soit celle d’un chacal, à la fois si expressive et tellement énigmatique ! Personnellement, elle me fait un peu peur !

Chacun se pressa et se pencha sur le signe pour mieux murmurer ensuite sa consternation à l’oreille de son voisin. Que comprendre des cultures disparues ? Comment traduire leurs langues mortes, leurs textes énigmatiques où les recettes de leurs vies ne nous apparaissent plus que sous forme de rébus ? Ce symbole, comment le relier à tel autre, exprime-t-il une idée ou représente-t-il seulement la représentation d’un son ? Peut-être un patronyme, une signature à moins qu’il ne s’agisse là que d’une ponctuation ? Certains, prétentieux bien qu’analphabètes, se vantèrent de reconnaître ici ou là une lettre épouvantable, de l’avoir même quelque part déjà lue ! D’airs zoomorphiques, les dessins ressemblaient parfois à des gribouillis d’enfants. Tout cela était-il sérieux ? Les légions avaient repoussés bien loin Vandales, Vénètes et autres Wisigoths. Si ni ces peuples arriérés, ni le courroux des dieux n’étaient plus à craindre, pourquoi ces fariboles d’un autre âge inquiéteraient-elles ? Personne ne s’empressa donc de résoudre cette devinette qui contenait pourtant les deux indices augurant leur prochain trépas. Le frisson provoqué par tant de mystère fut prodigieusement délicieux. Quel metteur en scène, ce Hïatus pour jouer aussi habilement avec les émotions ! Comme autre mise en bouche, son épouse distribua alors de charmants amuse-gueule, servant à chacun un vers du grand Virgile.

La nuit tombait quand enfin fut annoncée l’arrivée du « sauvage ». Sous la lueur mouvante des lampes, son entrée fut une réussite : il avait eu l’extrême mauvais goût de venir avec un chien ! Et il clamait mordicus à qui voulait l’entendre :
-J’ai faim ! J’ai faim !

Quel lourdaud ! Le scandale en fut proprement charmant.

On passa à table. Le plat eut le succès attendu : les yeux s’écarquillaient devant la merveille. Les nuances chatoyantes du flamant flattèrent aussi bien les pupilles que les mille parfums de cette viande ensorcelleraient les papilles. Il fumait, cuit à point et l’on entendait craqueler et frémir cette viande chaude et tendre sous la plume. C’était comme une vie palpitante, un désir de chair. Le vieux cuisinier, dosant habilement les ingrédients, avait très certainement respecté à la virgule près le texte du grand Apicius. Ce livre : De Re Coquinaria, quel trésor ! Chacun en louait l’auteur. Or, ce soir-là, le vieil archimagirus avait tenu à ce que son jeune apprenti porte lui-même en salle, l’oiseau qui suscitait désormais tant de convoitise. Lui, resta tapi dans les coulisses de ses cuisines, leurs fourneaux désormais éteints les ayant replongées dans l’obscurité la plus complète. Il réordonna amoureusement sur les étagères quelques ustensiles mal disposés, réajusta le bouchon d’une amphore. Sous les lumières du patio, son œuvre éphémère était maintenant le chef-d’œuvre de son maître. Grâce à elle et pour le temps d’un repas, lui et ses convives allaient se convaincre que Rome ne disparaîtrait jamais. Que désormais se disant romains, ils se savaient immortels. La candeur des roses composant le plumage hypnotisait tous ces naïfs. Pour eux, cet oiseau issu des confins de l’Empire ne pouvait être qu’un messager d’Apollon.

-Vulnerant omnes, ultima necat ! Soupira ce vieil aveugle en sortant rechercher le pot de garum oublié par son trop jeune successeur sur les tuiles encore chaudes de l’arrière-cour, et que l’appétit de la nuit et de ses chats aurait inévitablement englouti.

* Emporium : Comptoir de commerce.
* Velum : ancêtre de notre parasol, ce tissu était tendu au-dessus du patio.
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Vic Taurugaux

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MessageSujet: Re: Nouvelle : Coriandre est un nom féminin.   Lun 10 Déc 2007 - 14:51

A l’intérieur de la villa, face au silence admiratif des convives, tel Ovide, le percepteur déclama :

Humez, chers amis, ce fier oiseau,
Qui tel le Phœnix renaît des fourneaux.
Sous son aile sommeillent des saveurs insoupçonnées,
Muses, elles vous élèveront à l’Art du Manger.
Goûtez à la magnificence du tableau,
Dont ma table a fait de vous ce soir ses héros.
Où, tel l’aigle romain sucrant tout vos biens
Vous nourrit de sa gloire en vous faisant citoyens.



Tous applaudirent à la pompeuse poésie. Face à ce festin propre à embaumer l’âme autant qu’à purger les esprits, seul, hermétique à tant de beautés, le chef gaulois restait prisonnier de sa panse. Pour tout commentaire, ses entrailles signifièrent par quelques borborygmes leur besoin tyrannique d’être rassasiées :
-J’ai faim ! J’ai faim !

Personne ne souhaita comprendre son patois éructant d’abominables barbarismes. On l’oublia donc. Précieux, le cérémonial du repas se poursuivit par un ballet de jeunes esclaves africaines déversant dans de vastes cratères, un fond de vin paillé provenant des flancs du Vésuve. Que l’on coupa généreusement d’eau. Chaque convive put alors tremper sa langue dans de minuscules coupes en verre finement ciselé. On goûta à ce mirage venu de la lointaine et fabuleuse Pompéi. Les quelques gouttes du nectar ainsi puisées animaient d’une myriade d’étincelles ce joyau incandescent enfin porté aux lèvres. Et dire que certains sots de Burdigala songeaient à copier ce divin breuvage ! Jamais leurs vins n’atteindraient cette chaleur particulière oeuvrant, souterraine, sous des arômes très légèrement soufrés comme s’il fallait y deviner un présage de Vulcain. Ceux qui ne disposaient pas de lit de table s’allongèrent à même la pelouse du patio.
On en replia le velum. La fraîcheur de la nuit fut un nouveau cadeau. La voûte céleste brillait de mille feux. Là-haut, débordant l’encadrement du péristyle, les constellations évoquaient la géographie ordonnancée du panthéon romain. L’assemblée tout entière réunie sous les étoiles communiait voluptueusement avec l’Art. Castor et Pollux, Andromède, Pégase, mais aussi le navire Argo, le Verseau, les Poissons : tout désormais devenait lisible à ces citoyens cultivés ! Rome infinie, telle le sein intarissable de sa mythique louve nourrissait leurs yeux avides de sa Voie Lactée. Alors d’un geste de génie dont seuls les Héros se montrent capables, Hïatus commanda à son jeune esclave qu’il jetât le flamant au chien du barbare ! Quel geste ! Quel talent ! Mais, le lourdaud, plutôt que d’applaudir à l’unisson de l’assemblée, s’étrangla derechef devant la performance artistique :
- J’ai faim ! J’ai faim !

Sourd à toute pensée stoïcienne, il ne pouvait un instant se déprendre de la bassesse de son appétit. Sa chair le commandait quand il s’agissait d’élever son esprit ! Puissant et magnanime tel César, Hïatus ignora les quelques pouces baissés. Pour médecine d’une telle âme, des comédiens furent sollicités. Ils lui déclamèrent Avianus, évoquèrent l’antique Esope, son agneau, son loup. Mais, le Pétrocore ne comprenait visiblement rien. Aussi l’effet comique n’en fut-il que plus réussi. Alors, dans une minutieuse chorégraphie, le ballet des esclaves nubiennes servit à chacun un microscopique ramequin de langues de flamants confites dans le miel et le thym. Suggérer plutôt qu’imposer, voilà qu’elle était la nouvelle politique de la Pax Romana ! Hïatus contempla autour de lui la justesse de cette idée civilisatrice : tous se rendaient à sa philosophie. On présenta tard dans la nuit, l’homéopathie de talons de chameaux, de langues de rossignols ou, selon les humeurs des tables, des évocations musicales de langues de paons, l’exotique utopisme de tétines de truie farcies aux oursins, de savantes compositions de cervelles de faisans, et ultime nutriment pour chaque invité, un dé de laitance de murène …Chacun se rassasia de ce sirop de soupçons de fricots. D’aucuns se soignèrent de ce tetrapharmacum. Beaucoup se persuadèrent de la grandeur et de la générosité phénoménale de l’Empire. Tous s’instruisirent de cette confiture faisant ressortir fort pédagogiquement les vertus incommensurables de la civilisation face à la monstruosité de la barbarie.

- Mens sana in corpore sano ! Venait de proclamer Juvénal devant le Sénat. Aussi, se croyant -malgré quelques petits désagréments gastriques- enfin sains d’esprits, tous ces contribuables gallo-romains si proprement roulés dans la farine comme menu fretin voulurent encore descendre au jardin afin de s’endormir sous leurs lauriers.

Tous ? Non ! A l’exception de ce gros barbare décidément hermétique à toute cette poésie. Il prétendit que son repas n’était pas servi ! Qu’au dessert, par on ne sait quel miracle, généreux pour toute l’assemblée, il distribuerait alors des pains. Il ne remarqua même pas que son fidèle chien avait rogné le flamant jusqu’à l’os. Ainsi plus rien ne subsistait de la substantifique moelle. En un instant, la quintessence de l’icône si patiemment et artistiquement composée avait été gloutonnement, sauvagement ingurgitée. Uniques vestiges de cette magnifique soirée, quelques flocons de duvet jonchaient çà et là les tapis. Quelle décadence ! Le jeune esclave voulut sauver du désastre une dernière plume. Les crocs du roquet se refermèrent sur sa main.

- Il est comme moi, il a encore faim ! beugla le Gaulois en riant.
- Mais, par tous les dieux qui peuplent le firmament, arrêtons de jouer avec les mots ! Que désires-tu de plus ? Le supplia, excédé le romain.
- Par Toutatis ! J’ai faim ! Comme entrée, je mangerais bien un sanglier !



Homino homini lupus! Aurait, paraît-il, conclu leur grand Plaute à l’issue d’une telle histoire ! Mais, de cela il n’existe plus aucune trace. Plus personne pour l’écrire. Je taquine toujours le goujon sur l’emplacement de l’aqueduc de Japhet aujourd’hui remplacé par une passerelle. C’est plus pratique pour aller aux écrevisses. Aujourd’hui, les dieux me seront-ils aussi cléments ? Comment décrypterai-je mon destin quand, pour toute lecture, je ne feuillette que des bandes dessinées ? Alors, allez savoir pourquoi, en ce jour de concours de pêche, moi, le cancre périgourdin, véritable descendant de ce savoureux Pétrocore, en voyant ainsi plonger mon bouchon et filer ma dernière ligne, je prends bien garde à ne pas en oublier notre chère idée fixe.
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