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 La Vérité à tout prix?

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meley

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MessageSujet: La Vérité à tout prix?   Lun 10 Déc 2007 - 18:45

Humain, Société, coup de gueule, coup de blues... Je savais pas trop où poster alors...

Certain le savent, je suis infirmière. Je suis donc en contact avec des personnes malades plus ou moins gravement. Pendant ma dernière nuit de travail, j'ai été ammené à m'occuper d'un monsieur, entré pour de violent maux de tête, chez qui a été diagnostiquer un cancer généralisé avec des métastases cerébrales.

Ce monsieur en question 50 ans, jeune marié, n'était pas au courant du diagnostique car sa femme a refusé que le médecin lui dise.

Je me suis donc retrouvé à m'occuper de ce monsieur, au courant de ce dont il souffrait, au courant de la grande difficulté que nous aurions à le soigner, et surtout au courant du parcours plus que douloureux qui l'attendais. J'ai donc passé la nuit à lui mentir, en lui disant que nous n'avions pas les résultats des examens, obligé de lui mentir en essayant de le rassurer, et tous ça en le regardant dans les yeux...

Si je vous explique tous ça c'est que je suis outré que l'on puisse caché la vérité sur l'état de santé de quelqu'un, car c'est "monnaie courante".

Et vous?
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antillaise

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MessageSujet: Re: La Vérité à tout prix?   Lun 10 Déc 2007 - 18:48

Difficile de répondre à pareille question... pfiouuuuuuuuuu parce qu'entre la théorie et la pratique, je ne saurai dire...

Anti
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filo

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MessageSujet: Re: La Vérité à tout prix?   Lun 10 Déc 2007 - 18:56

Je fais partie de ceux qui n'aiment pas qu'on leur mente, même "pour leur bien".
Car ce "pour leur bien" est très relatif. Je serais dans le cas de ce monsieur, j'en voudrais à ma femme de me cacher quelque chose que j'apprendrais de toutes façons tôt ou tard.
Le fait d'être le seul à ignorer une vérité qui nous concerne est finalement assez humiliant et décevant.

*"*"*"*"*"*"*"*"*"*"*"*"*
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MessageSujet: Re: La Vérité à tout prix?   Lun 10 Déc 2007 - 19:00

De façon générale, je déteste le mensonge et je détesterai encore plus qu'on me mente sur mon état de santé. Ca n'est que mon avis.

Le "malade" peut il toujours entendre la vérité.
Qui peut en décider ? son médecin ? son entourage ? Que voilà une question délicate.

Situation difficile pour toi aussi Meley, savoir et taire, mentir.
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Romane
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MessageSujet: Re: La Vérité à tout prix?   Lun 10 Déc 2007 - 19:01

Comme dit Anti, difficile de réponse. Autant de malades, autant de personnalités différentes, autant de familles différentes...

Personnellement, je demanderais la vérité crue, pour pouvoir passer par les différentes étapes de refus, de révolte, d'écoeurement, de dépression, de volonté de m'en sortir, d'espérance, de lucidité, de préparation à ma mort.

Je voudrais avoir cette vérité, car elle m'appartient. C'est moi. MOI. Ce serait sans doute ravageur, mais cela me permettrait d'exprimer "dans cet état" tout mon amour pour la vie et les êtres que j'aime. D'exprimer tout ce que j'aurais voulu faire et que je n'aurais pas le temps de faire. D'exprimer tout ce que je regrette, d'exprimer un point de vie, un point d'humain.

Avec force, violence et sans doute déraison, le tout dans une sagesse de l'extrême...

*"*"*"*"*"*"*"*"*"*"*"*"*
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Scapinocchio de la Mancha

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MessageSujet: Re: La Vérité à tout prix?   Lun 10 Déc 2007 - 20:03

Pour ma part, je trouve inadmissible l'attitude de cette épouse qui s'est arrogé le droit de tenir son mari dans l'ignorance de sa maladie et de sa gravité. Alors que c'est sa vie à lui et sa mort à lui. Je trouve inadmissible qu'un toubib ait collaboré à cette dissimulation scandaleuse. Je trouve ces attitudes d'autant plus inadmissibles qu'une infirmière (et l'on sait comme elles débordent d'altruisme, de dévouement, d'empathie) se voit ainsi contrainte - parce qu'elle n'a pas le droit de prendre d'initiatives, parce qu'elle exécute une prescription, parce qu'elle est aux ordres - de perpétuer le mensonge alors qu'elle n'approuve pas cette démarche. Elle culpabilise parce qu'elle se sent complice. Et elle en souffre.
L'épouse, le toubib sont des lâches : ils prennent une décision et ils la font appliquer par une tierce personne. Car au final, c'est l'infirmière qui s'y colle. C'est d'autant plus dégueulasse.

*"*"*"*"*"*"*"*"*"*"*"*"*
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almalo

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MessageSujet: Re: La Vérité à tout prix?   Lun 10 Déc 2007 - 20:09

Lorsque Maxime est entré en réa, on nous a dit que ce n'était que pour 48h.
Puis les jours ont passé, il avait besoin de plus en plus d'oxygène, mais lorsque j'appelais la réa ou lorsqu'on allait voir notre fils, on nous disait "il va bien". Le mot bien était bien sûr à relativiser. Bien voulait dire "pas mieux ni pire".
Lorsqu'il s'est avéré que le cas était grave, on nous l'a dit. Mais jamais de diagnostic.
Parce qu'ils ne savaient pas eux-mêmes. On a prononcé le mot "mucoviscidose", sous une forme inconnue, rare et de toute façon incurable.
Mais jusque là, les jours passaient à l'hôpital sans que personne ne vienne me dire, et ce dès le premier jour : "votre fils ne va pas bien du tout".
Ou plutôt on me l'a dit plusieurs fois mais je n'ai jamais voulu l'entendre. J'aurais bien aimé qu'un médecin me regarde droit dans les yeux en me disant "on fait tout pour lui mais votre fils peut mourir".
je leur en ai voulu longtemps après la mort de mon fils.
j'en ai voulu longtemps à mon mari de ne pas m'avoir dit tout de suite que pour lui, dès mon entrée à l'hôpital avec notre enfant, il était sûr de l'issue.
Aujourd'hui je comprends pourquoi ils l'ont fait, et je comprends tout ce que je n'ai pas voulu entendre.
je suis en colère, et en même temps je sais qu'on ne peut pas tout dire comme ça, d'emblée, parce que "docteur vous pouvez tout me dire".
Lorsque, le premier soir de mon hospitalisation avec Maxime, l'interne est venue me parler de tuberculose ou de mucoviscidose parce que la radio des poumons n'étais pas bonne, ma soeur a hurlé qu'elle n'aurait pas dû me dire ça. Moi je ne lui en voulais pas du tout, elle faisait son boulot, et ça n'avait pas dû être simple pour elle de venir me demander ça.
Mais effectivement, elle aurait peut-être dû attendre le lendemain, parce que moi j'ai pas dormi de la nuit, sans savoir si les tests qu'on allait faire seraient positifs ou négatifs.

Alors comment dire la vérité ?
J'ai entendu un reportage un jour parlant des tests de dépistage chez les nouveaux-nés, qui concernent déjà la mucoviscidose. Le médecin disait qu'il était inutile d'en rajouter d'autres, surtout pour des maladies incurables, car comment annoncer à des parents, dès la naissance de leur enfant, qu'il ne vivra pas longtemps ou qu'il peut très bien vivre quelques années, voire plus, mais qu'il n'y a pas de traitement ?
Je ne sais pas comment j'aurais réagi si l'ont m'avait annoncé que le test était positif.
je ne sais pas comment font ces médecins qui doivent aller annoncer à quelqu'un qu'il y a un gros problème. Ils ont un courage et une force exemplaire et ne seront jamais assez estimés ni rémunérés à la hauteur de leur boulot.

Inversement, il y a tous ces internes, ces aides-soignants, qui se prennent pour des dieux et vous balancent des choses à la figure qui devraient rester pour les médecins qui maîtrisent leur sujet.

Alors la vérité à tout prix...Non.
Pas avant un certain temps, pas n'importe comment, pas avec n'importe quels mots.
Les médecins qui avaient ce monsieur en charge réfléchissaient sans doute sur le moyen de lui annoncer la nouvelle.
On ne peut pas annoncer une telle nouvelle.

je ne sais pas si je suis claire.
Le problème en question est si complexe à gérer, pour tout le monde.


Dernière édition par le Lun 10 Déc 2007 - 20:15, édité 1 fois
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almalo

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MessageSujet: Re: La Vérité à tout prix?   Lun 10 Déc 2007 - 20:11

Scapin a écrit:

L'épouse, le toubib sont des lâches : ils prennent une décision et ils la font appliquer par une tierce personne. Car au final, c'est l'infirmière qui s'y colle. C'est d'autant plus dégueulasse.

Non.
Non non non non non.
Ce ne sont pas des lâches, juste des êtres humains.
Qui devront accompagner cet homme, leur mari, leur patient, jusqu'à la fin de sa vie.
Qui savent que cette fin est programmée.
Non, ce ne sont pas des lâches.
Bien sûr, le travail de l'infirmière dans ce cas est opressant, frustrant, émouvant. Mais le personnel médical doit garder un certain recul, et le choix de la femme de ce monsieur est le sien, si difficile soit-il à prendre et à supporter.
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Scapinocchio de la Mancha

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MessageSujet: Re: La Vérité à tout prix?   Lun 10 Déc 2007 - 20:17

Tu as peut-être raison. Ce n'est probablement pas aussi simple que ça.
Je relève toutefois que ce monsieur est en phase terminale d'un cancer et que l'épouse a interdit de l'informer.

*"*"*"*"*"*"*"*"*"*"*"*"*
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antillaise

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MessageSujet: Re: La Vérité à tout prix?   Lun 10 Déc 2007 - 20:17

Scapin a écrit:
tenir son mari dans l'ignorance de sa maladie et de sa gravité.

Hors sujet, ça me rappelle Love Story. Quel beau film...

Anti
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Vic Taurugaux

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MessageSujet: Re: La Vérité à tout prix?   Lun 10 Déc 2007 - 20:37

Une des dernières fois que j'ai été voir mon père en soins palliatifs après qu'il est fait toutes les chimios et rayons possibles pendant plus de deux ans, il m'a dit un secret à l'oreille:
Tu vois, mon voisin de chambre!
-Oui!
-Et bien le pauvre, je crois qu'il a le cancer!

Malgré toutes ses souffrances que la morphine avait du mal à masquer, je crois qu'il est mort en paix. Non pas, grâce aux médecins qui n'ont rien pu pour lui, mais plutôt grace au dévouement de l'équipe soignante qui ne prenait pas l'habitude de voir partir ainsi tous leurs patients.

Quant à la vérité, que mon père m'est menti sur son état, ou s'est menti à lui-même ce n'est pas important. Ce qui nous aurait interessé, c'est qu'on lui trouve une maladie qu'on sache guérir. Là, le médecin aurait pu nous expliquer diagnostic, traitements et pronostic et nous aurions été toute ouïe.
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Romane
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MessageSujet: Re: La Vérité à tout prix?   Lun 10 Déc 2007 - 20:38

Scapin a écrit:
Ce n'est probablement pas aussi simple que ça.

Je crois même que c'est sacrément compliqué. On rentre dans la psychologie des gens, de manière foudroyante car la nouvelle tombe comme un couperet.
Je me demande s'il ne s'agit pas tout simplement de ce manque de latitude, pour comprendre s'il faut ou pas, au cas par cas.

*"*"*"*"*"*"*"*"*"*"*"*"*
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Slayeras

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MessageSujet: Re: La Vérité à tout prix?   Lun 10 Déc 2007 - 20:47

Citation :
Si je vous explique tous ça c'est que je suis outré que l'on puisse caché la vérité sur l'état de santé de quelqu'un, car c'est "monnaie courante".
Et vous?

Si j'étais concernée, je n'aimerais pas qu'on me mente. Les gens qui me connaissent le savent.
Je n'aime pas le mensonge. Cet homme est très malade, il devrait le savoir.
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alejandro
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MessageSujet: Re: La Vérité à tout prix?   Mar 11 Déc 2007 - 4:22

Peut-être que cette dame en particulier avait une raison particulière de mentir à ce monsieur en particulier, à ce sujet en particulier.
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sampang

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MessageSujet: Re: La Vérité à tout prix?   Mar 11 Déc 2007 - 5:52

ça me renverse ! j en ai la chair de poule...
un médecin se doit de dire à son patient de quoi il souffre...
Comment en est on arrivé à ce que ce soit la famille qui juge du fait de devoir, pouvoir le lui dire...? c est une tâche que l on donne bien cruellement à la famille. Cette famille qui croit connaitre comment l autre va réagir... Mais qui sait comment, soit ou l autre, on peut réagir dans une telle situation ?
Dans un de ses livres Elisabeth Kübler-Ross l explique sagement : un malade non seulement à le droit de savoir ce qu il a et combien de temps il lui reste à vivre mais il se doit de voir qu autour de lui, chacun a admis cet état ( non pas dans le sens de l accepter mais de le savoir et d en prendre acte ) et va l aider à partir sereinement...
On voudrait l infantiliser... on voudrait lui faire croire... Parfois on se dit que par Amour pour lui, il aime tellement la Vie, il avait tant de projets, on ne peut pas et peut être que par Amour pour vous, il fera semblant de méconnaître son état puisqu il sent bien que ça vous rend plus heureux...
Mais dans n importe quel cas de figure il le sent...
Avant une grave intervention, j ai dit en regardant et en pensée à mon enfant tout petit " si tu ne revenais pas de cette salle d opérations, sache que ces deux ans avec toi on été un bonheur intense, quelque chose de magique et que quoi qu il arrive tu restes au creux de moi". Je sais qu il a compris parce qu il etait sous sédatif... il m a sourit...
Ce patient n attend pas quand ça va mal et qu on le lui cache, d entendre dire " t inquiète pas, ça va aller" alors même qu il n attend qu une seule chose : " on est là, jusqu au bout d avec toi, on est là !"
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BloodyMary
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MessageSujet: Re: La Vérité à tout prix?   Mar 11 Déc 2007 - 9:42

Premier post sur lequel je me penche après avoir dormi 3heures mais... Depuis combien de temps la femme sait pour son mari mel' ? Peut-être, si c'est encore frais comme nouvelle pour elle, qu'elle a besoin d'encaisser le coup avant de lui en parler ? Tout simplement.

Bien sûr que tout le monde préfèrerait la vérité, encore faut-il être capable de l'assumer. Et, croyez-le ou non, on est pas des super héros.
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Vic Taurugaux

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MessageSujet: Re: La Vérité à tout prix?   Mar 11 Déc 2007 - 10:15

Aux condamnés à mort, on leur dit qu'on viendra les chercher à l'aube. On leur fait grâce de la date.
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meley

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MessageSujet: Re: La Vérité à tout prix?   Mar 11 Déc 2007 - 12:59

Citation :
Peut-être que cette dame en particulier avait une raison particulière de mentir à ce monsieur en particulier, à ce sujet en particulier.

Citation :
Depuis combien de temps la femme sait pour son mari mel' ? Peut-être, si c'est encore frais comme nouvelle pour elle, qu'elle a besoin d'encaisser le coup avant de lui en parler ?

Moi il y a quelque chose que je ne comprends pas c'est pourquoi le medecin c'est adréssé à Madmae surtout!!! Ce n'est pas a elle de décidé mais bien au médecin et à la personne concérnée... !
Je ne pense pas que dans cette situation -cet homme va mourir! il a pas la varicelle!!!! - l'entourage doit être prévenu en premier. Surtout que c'est un homme jeune (50 ans) on ne parle pas de la fin de vie de quelqu'un de très agé, qu'on laisse s'éteindre... Il a le droit de savoir pour pouvoir gérer son temps, leur temps.

Citation :
Aux condamnés à mort, on leur dit qu'on viendra les chercher à l'aube. On leur fait grâce de la date.

Oui mais surtout on les préviens de la condamnation.
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Romane
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MessageSujet: Re: La Vérité à tout prix?   Mar 11 Déc 2007 - 15:08

Si on part d'après la logique des médecins qui ne savent pas s'ils doivent ou non dire la vérité, on peut comprendre pourquoi ils ne s'adressent pas directement au malade. Le problème est là, je pense ?

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Romane
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MessageSujet: la vérité à tout prix   Mar 24 Jan 2012 - 20:11

Vic Taurugaux a écrit:
Aux condamnés à mort, on leur dit qu'on viendra les chercher à l'aube. On leur fait grâce de la date.

Ils savent qu'ils sont condamnés à mort, un jugement a été rendu.


Je rebondis sur ce fil, plutôt sur le titre de ce fil : La vérité à tout prix ? Parce que le sujet est loin d'avoir été débattu en plusieurs directions.

Ah, la belle affaire, la vérité ! La dit-on ou la tait-on pour son propre confort ou pour celui de l'autre, ou pour se dire qu'on n'a rien à se reprocher parce qu'on l'a dite ou tue ? La dit-on ou la garde-t-on pour soi par souci de "moi" ou par souci de "toi" ? Est-ce qu'elle allège la cruauté ? si oui, laquelle ? Chez qui : moi ou toi ? Quelles sont les conséquences d'une vérité dite et d'une vérité tue ? Et si la vérité de "moi" n'est pas la même que la vérité de "toi", comment accepter celle de "toi" et quel sera son impact ? Existe-t-il deux vérités semblables, et donc durables, fiables, dans la collectivité ?

Moi, je crois que l'être est décidément bien fragile. Qu'il se confronte à ses propres limites, et que celles-ci peuvent forcer les limites des autres, les entraînant dans des directions qu'ils n'ont peut-être pas choisies et qui peuvent les mettre rudement mal.

Peut-être que la vérité est multiple, qu'elle prend appui sur la conviction de l'individu et seulement lui, et qu'elle n'a aucun caractère universel.

Peut-être que la vérité, c'est comme le cholestérol, il y a la bonne et la mauvaise, celle qui construit et celle qui détruit, celle qui ouvre et celle qui ferme.

Khalil Gibran dit qu'il n'y a pas UNE vérité, mais DES vérités.

S'exprimer au nom d'une vérité qu'on porte en soi, se confronter à la vérité des autres qui ne sont pas la sienne, engendre peut-être la difficulté de s'exprimer, ou plutôt pour être plus juste dans ce que je veux dire ici : engendre peut-être l'impossibilité de se comprendre et de se rejoindre.

Ou alors, il y a des gens plus simples, vous savez, comme ces gens de la terre qui fonctionnent avec leur tête comme la terre le leur a appris : dans une certaine forme de sagesse, qui finalement peut-être (toujours peut-être, comment être sûr) ont acquis la notion des noces entre la fragilité et la préciosité de l'être, quel qu'il soit. Eux aussi ont leur vérité.

Existe-t-il la notion de bénéfique, dans le fait de dire ou pas la vérité. Pour qui ? "moi", "toi", "tous" ?

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MessageSujet: Re: La Vérité à tout prix?   Mar 24 Jan 2012 - 22:37

Je ne sais vraiment pas... je me pose plus de questions que ce que je pourrais apporter de réponses.
Même si les avis font la majorité dans les commentaires pour "j'aimerais savoir" ou "je veux qu'on me le dise"... je me pose vraiment la question si tout le monde veut vraiment savoir ce qu'il en advient de sa vie ou de sa mort, d'eux-mêmes ou de leurs proches.

Voulons-nous vraiment tous savoir sur "notre avenir ou pas ? Quelles en sont les conséquences, les influences ? Voulons-nous savoir si nous allons mourir demain ... dans deux jours ou dans un an ? De quoi et comment ? A qui souhaiterions-nous vraiment le dire ? Comment le vivre vraiment ?

Beaucoup ne répondraient pas la même chose selon les cas, la situation, la personnalité, le cadre familial ou pas .

Ce qui m'interpelle, c'est le rapport entre le médecin et le patient. Normalement, le patient devrait être le premier informé (selon moi) et c'est lui qui décide de divulguer ou pas telle ou telle chose de sa santé. D'être informé de son état, de l'évolution à prévoir, des mesures à prendre ou non... et si le patient n'est pas à même de recevoir ces informations pour X et X raisons essentielles d'en informer le membre le plus proche.

Dans l'éventualité des possibles précautions prises (évoquées ici) par le médecin ou le personnel (que je peux entendre et imaginer), le patient ou l'entourage proche devraient participer à cette démarche s'ils la souhaitent vraiment. En somme, j'imagine qu'il serait plus facile pour le médecin (déjà) d'annoncer ce qu'il y a à annoncer si les vraies questions sont posées clairement... et qu'encore... faut-il qu'au travers de son ressenti le médecin puisse être convaincu que cela ne renvoie pas tout ce petit monde face à d'autres problèmes. Notre rapport avec la vie et la mort n'est pas le même, nous ne gérons pas tous ce genre de nouvelles de la même façon non plus... . scratch scratch scratch
Si l'on n'ose pas vraiment poser des questions qu'on refoule comment accepter ou dans quelle condition sommes-nous prêts à recevoir "la vérité" ?.

J'ai entendu parler des amies de cas où le médecin avait fait cette démarche... il avait annoncé un délai approximatif à quelques mois à peine... plus d'un an après, tout allait, pas en pire en tout cas... et ça a été la colère générale de tous contre le médecin... et la situation inverse aussi ! scratch scratch ça se complique !

J'ai appris par un coup de fil que mon grand-père que je n'avais pas revu depuis... pffff... avait été hospitalisé du jour au lendemain. On m'a expliqué que si je voulais le revoir c'était le moment... et peut-être le dernier car il avait un cancer de la vessie qui était passé en cancer généralisé.

Cette mort annoncée a été un choc. Le contexte particulier... il y a des situations où chacun a ce besoin de laisser passer des silences sous les ponts pour se retrouver... et platch ! Vous comprenez surtout que vous n'aurez plus le temps de rien. C'est la gifle ... c'est la vie... on le sait et pourtant... .

Je suis allée le voir. Le choc ! Des tas de choses se sont croisées : celles devant soi, à l'intérieur de soi, juste à côté, celles trop loin... on sait juste l'amour... le reste fait ce qu'il a envie.
L'un de mes oncles m'avait expliqué qu'il fallait se préoccuper de le placer dans une maison de repos médicalisée ... mon grand-père ne pouvait plus rester à la clinique... étrangement cela m'a soulagée comme si cela repoussait finalement le délai ... comme si nous avions encore du temps... (parce que même si l'on est réaliste sur les choses de la vie... les émotions nous tiennent quoi qu'en en disent... quoi qu'on en pense ... c'est ainsi...). Je comptais profiter de ce temps malgré diverses difficultés qui s'y opposaient... et le temps à peine d'y songer... quelques jours à peine... mon grand-père a été placé comme prévu et s'en est allé en paix.

Je sais que s'il s'agissait de moi, j'aimerai qu'on soit honnête avec moi si j'ai tous mes esprits pour comprendre ce qui se passe... je ne sais pas en revanche, si je suis à même de tout contrôler, si j'en parlerais à mes proches... je ne suis pas pour dire "fontaine je ne boirais pas de ton eau ! ) les situations ne nous donnent pas la liberté de tous les choix... mais si je peux éviter, j'éviterais... je crois.
J'en connais d'autres qui m'ont expliqué qu'ils partiraient sans rien dire... évaporés.

Alors quoi... si ce n'est d'essayer de faire du mieux, au mieux de ce qui nous ressemble... il n'y a pas de gens parfaits, ni d'actes parfaits... comme je pense que nous n'avons pas tous les éléments sur cette épouse qui n'a rien dit... je ne suis pas à sa place avec sa vision des choses (bonne ou mauvaise)... je ne vis pas les choses comme elle certainement... j'imagine que dans tous les cas , il n'y a rien que nous puissions tenir qui puisse ne pas nous échapper avec un bon ou mauvais sentiment... même un secret... il y a des choses que l'on sait voir ou devine sans qu'on nous les dise même si l'on préfèrerait peut-être... .











Dernière édition par K.ROLL le Mar 24 Jan 2012 - 22:49, édité 3 fois
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MessageSujet: Re: La Vérité à tout prix?   Mar 24 Jan 2012 - 22:41

Je réponds à Romane sur l'idée de vérité en général, pas sur l'aspect médical du débat :

La vérité est certes relative, et on peut dire qu'il y a des vérités et non une seule, sans danger de se tromper (et de nombreux penseurs n'ont pas attendu Gibran pour le dire, notamment Krishnamurti).
Ensuite, ça dépend de quoi on parle... d'un adultère, d'un état de santé, d'une critique sur une œuvre, d'une sensation physique, d'un état psychologique, de faits précis lors d'un accident, etc...
On peut difficilement généraliser le concept de "la vérité à tout prix" sans en préciser au préalable le cadre.
On va peut-être déjà s'orienter sur la notion d'honnêteté, puis aussitôt du bien fondé de dire certaines vérités là où on peu apprécier sa pertinence.
On en vient alors à la deuxième notion impliquée dans le processus : la capacité de l'autre à entendre la vérité, qui elle aussi est relative, selon la situation et selon les gens.
Bref trop vaste sujet à mon avis pour en parler de façon globale.

*"*"*"*"*"*"*"*"*"*"*"*"*
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MessageSujet: Re: La Vérité à tout prix?   Mer 25 Jan 2012 - 1:16

Romane a écrit:
Vic Taurugaux a écrit:
Aux condamnés à mort, on leur dit qu'on viendra les chercher à l'aube. On leur fait grâce de la date.

Ils savent qu'ils sont condamnés à mort, un jugement a été rendu.

Mais, dès lors qu'ils sont en possession de leur pleines facultés de conscience, tous les humains savent qu'ils sont condamnés à mourir, sans en connaître la date. C'est même ce qui donne à la vie sa saveur et son intensité. Et si demain...
Alors nous avons deux sortes de juges, ceux du prétoire et ceux de la faculté de médecine. Nous les aimerions infaillibles... sur-humains ?...

Sur "la" vérité, qui s'écrit dans ce cas avec majuscule, je partage l'avis de filo...
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Bianca



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MessageSujet: Re: La Vérité à tout prix?   Mer 25 Jan 2012 - 16:09

Voici un texte de Nietzsche qui pourrait vous intéresser... dans lequel il présente une théorie originale de la vérité... Bonne lecture ! Smile


TEXTE INTÉGRAL de Vérité et Mensonge au sens extra-moral de NIETZSCHE

Vérité et mensonge au sens extra-moral

I - Il y eut une fois, dans un recoin éloigné de l’univers répandu en d’innombrables systèmes solaires scintillant, un astre sur lequel des animaux intelligents inventèrent la connaissance. Ce fut la plus orgueilleuse et la plus mensongère minute de l’”histoire universelle ". Une seule minute, en effet. La nature respira encore un peu et puis l’astre se figea dans la glace, les animaux intelligents durent mourir. - Une fable de ce genre, quelqu’un pourrait l’inventer, mais cette illustration resterait bien au-dessous du fantôme misérable, éphémère, insensé et fortuit que constitue l’intellectuel humain au sein de la nature. Des éternités durant il n’a pas existé ; et lorsque c’en sera fini de lui, il ne se sera rien passé de plus. Car ce fameux intellect ne remplit aucune mission au-delà de l’humaine vie. Il n’est qu’humain, et seul son possesseur et producteur le considère avec pathos, comme s’il renfermait le pivot du monde. Or, si nous pouvions comprendre la mouche, nous saurions qu’elle aussi nage à travers l’air avec ce pathos et ressent en soi le centre volant de ce monde. Il n’y a rien de si abject et de si minuscule dans la nature qu’une légère bouffée de cette force du connaître ne puisse aussitôt gonfler comme une outre ; et de même que tout portefaix aspire à son admirateur, de même l’homme le plus fier, le philosophe, croit-il avoir de tous côtés les yeux de l’univers braqués comme des télescopes sur son action et sa pensée. Il est remarquable que cet état de fait soit I’œuvre de l’intellect, lui qui ne sert justement aux êtres les plus malchanceux, les plus délicats et les plus éphémères qu’à se maintenir une minute dans l’existence, cette existence qu’ils auraient toutes les raisons de fuir aussi vite que le fils de Lessing sans le secours d’un pareil expédient. L’espèce d’orgueil lié au connaître et au sentir, et qui amasse d’aveuglantes nuées sur les yeux et les sens des hommes, les illusionne quant à la valeur de l’existence parce qu’il véhicule la plus flatteuse évaluation du connaître. Son effet général est l’illusion - mais ce caractère se retrouve aussi dans ses effets les plus particuliers...


L’intellect, en tant que moyen de conservation de l’individu, déploie ses principales forces dans le travestissement ; car c’est le moyen par lequel se maintiennent les individus plus faibles, moins robustes, qui ne peuvent pas se permettre de lutter pour l’existence à coups de cornes ou avec la mâchoire affilée des bêtes de proie. C’est chez l’homme que cet art du travestissement atteint son sommet : illusion, flagornerie, mensonge et tromperie, commérage, parade, éclat d’emprunt, masques, convention hypocrite, comédie donnée aux autres et à soi-même, bref le sempiternel voltigement autour de cette flamme unique : la vanité - tout cela impose si bien sa règle et sa loi que presque rien n’est plus inconcevable que la naissance parmi les hommes d’un pur et noble instinct de vérité. Ils sont profondément immergés dans des illusions et des images de rêve, leur œil ne fait que glisser vaguement à la surface des choses et voit des "formes", leur sensation ne conduit nulle part à la vérité, mais se contente de recevoir des excitations et de pianoter pour ainsi dire à l’aveuglette sur le dos des choses. Ajoutez à cela que sa vie durant l’homme se prête la nuit au mensonge du rêve, sans que jamais sa sensibilité morale ait tenté de s’y opposer : il se trouve cependant des hommes, dit-on, qui à force de volonté ont supprimé chez eux le ronflement. Hélas ! l’homme, au fond, que sait-il de lui-même ? Et serait-il même capable une bonne fois de se percevoir intégralement, comme exposé dans la lumière d’une vitrine ? La nature ne lui cache-t-elle pas l’immense majorité des choses, même sur son corps, afin de l’enfermer dans la fascination d’une conscience superbe et fantasmagorique, bien loin des replis de ses entrailles, du fleuve rapide de son sang, du frémissement compliqué de ses fibres ? Elle a jeté la clé : et malheur à la funeste curiosité qui voudrait jeter un œil par une fente hors de la chambre de la conscience et qui, dirigeant ses regards vers le bas, devinerait sur quel fond de cruauté, de convoitise, d’inassouvissement et de désir de meurtre l’homme repose, indifférent à sa propre ignorance, et se tenant en équilibre dans des rêves pour ainsi dire comme sur le dos d’un tigre. D’où diable viendrait donc, dans cette configuration, l’instinct de vérité ?


Dans la mesure où l’individu veut se maintenir face à d’autres individus, il n’utilise l’intellect, dans un état de choses naturel, qu’à des fins de travestissement : or, étant donné que l’homme, à la fois par nécessité et par ennui, veut vivre dans une société et dans un troupeau, il a besoin d’un accord de paix et cherche du moins à faire disparaître de son univers le plus grossier bellum omnium contra omnes. Cet accord de paix ressemble à un premier pas dans l’acquisition de notre énigmatique instinct de vérité. Maintenant en effet se trouve fixé cela qui désormais sera de droit "la vérité", c’est-à-dire qu’on invente une désignation constamment valable et obligatoire des choses, et la législation du langage donne aussi les premières lois de la vérité : car le contraste entre vérité et mensonge se produit ici pour la première fois..

Le menteur utilise les désignations valables, les mots, pour faire apparaître l’irréel comme réel ; il dit par exemple : "je suis riche" alors que "pauvre" serait pour son état la désignation correcte. Il maltraite les conventions établies par des substitutions arbitraires et même des inversions de noms. S’il fait cela par intérêt et en plus d’une façon nuisible, la société lui retirera sa confiance et du même coup l’exclura. Ici les hommes ne craignent pas tant le fait d’être trompés que le fait qu’on leur nuise par cette tromperie : a ce niveau-là aussi, ils ne haïssent pas au fond l’illusion, mais les conséquences pénibles et néfastes de certains genres d’illusions. Une restriction analogue vaut pour l’homme qui veut seulement la vérité : il désire les conséquences agréables de la vérité, celles qui conservent la vie ; face à la connaissance pure et sans conséquence il est indifférent, et à l’égard des vérités préjudiciables et destructrices il est même hostilement disposé. Et en outre ; qu’en est-il de ces conventions du langage ? Sont-elles peut-être des témoignages de la connaissance, du sens de la vérité ? Les désignations et les choses coïncident-elles ? Le langage est-il l’expression adéquate de toutes les réalités ?


Qu’en est-il de ces conventions du langage ? C’est seulement grâce à sa capacité d’oubli que l’homme peut parvenir à croire qu’il possède une « vérité » au degré que nous venons d’indiquer. S’il ne peut pas se contenter de la vérité dans la forme de la tautologie, c’est-à-dire se contenter de cosses vides, il échangera éternellement des illusions contre des vérités. Qu’est-ce qu’un mot ? La représentation sonore d’une excitation nerveuse. Mais conclure d’une excitation nerveuse à une cause extérieure à nous, c’est déjà le résultat d’une application fausse et injustifiée du principe de raison. Comment aurions-nous le droit, si la vérité avait été seule déterminante dans la genèse du langage, et le point de vue de la certitude dans les désignations, comment aurions-nous donc le droit de dire : la pierre est dure - comme si « dure » nous était encore connu autrement et pas seulement comme une excitation toute subjective ! Nous classons les choses selon les genres, nous désignons l’arbre comme masculin, la plante comme féminine : quelles transpositions arbitraires ! Combien nous nous sommes éloignés à tire-d’aile du canon de la certitude ! Nous parlons d’un « serpent » : la désignation n’atteint rien que le mouvement de torsion et pourrait donc convenir aussi au ver. Quelles délimitations arbitraires ! Quelles préférences partiales tantôt de telle propriété d’une chose, tantôt de telle autre ! Comparées entre elles, les différentes langues montrent qu’on ne parvient jamais par les mots à la vérité, ni à une expression adéquate : sans cela, il n’y aurait pas de si nombreuses langues. La « chose en soi » (ce serait justement la pure vérité sans conséquences), même pour celui qui façonne la langue, est complètement insaisissable et ne vaut pas les efforts qu’elle exigerait. Il désigne seulement les relations des choses aux hommes et s’aide pour leur expression des métaphores les plus hardies. Transposer d’abord une excitation nerveuse en une image ! Première métaphore. L’image à nouveau transformée en un son articulé ! Deuxième métaphore. Et chaque fois saut complet d’une sphère dans une sphère tout autre et nouvelle. On peut s’imaginer un homme qui soit totalement sourd et qui n’ait jamais eu une sensation sonore ni musicale : de même qu’il s’étonne des figures acoustiques de Chiadni dans le sable, trouve leur cause dans le tremblement des cordes et jurera ensuite là-dessus qu’il doit maintenant savoir ce que les hommes appellent le « son », ainsi en est-il pour nous tous du langage. Nous croyons savoir quelque chose des choses elles-mêmes quand nous parlons d’arbres, de couleurs, de neige et de fleurs, et nous ne possédons cependant rien que des métaphores des choses, qui ne correspondent pas du tout aux entités originelles. Comme le son en tant que figure de sable, l’X énigmatique de la chose en soi est prise, une fois comme excitation nerveuse, ensuite comme image, enfin comme son articulé. Ce n’est en tout cas pas logiquement que procède la naissance du langage et tout le matériel à l’intérieur duquel et avec lequel l’homme de la vérité, le savant, le philosophe, travaille et construit par la suite, s’il ne provient pas de Coucou-les-nuages, ne provient pas non plus en tout cas de l’essence des choses.


Pensons encore en particulier à la formation des concepts. Tout mot devient immédiatement concept par le fait qu’il ne doit pas servir justement pour l’expérience originale, unique, absolument individualisée, à laquelle il doit sa naissance, c’est-à-dire comme souvenir, mais qu’il doit servir en même temps pour des expériences innombrables, plus ou moins analogues, c’est-à-dire, à strictement parler, jamais identiques et ne doit donc convenir qu’à des cas différents. Tout concept naît de l’identification du non-identique. Aussi certainement qu’une feuille n’est jamais tout à fait identique à une autre, aussi certainement le concept feuille a été formé grâce à l’abandon délibéré de ces différences individuelles, grâce à un oubli des caractéristiques, et il éveille alors la représentation, comme s’il y avait dans la nature, en dehors des feuilles, quelque chose qui serait « la feuille », une sorte de forme originelle selon laquelle toutes les feuilles seraient tissées, dessinées, cernées, colorées, crêpées, peintes, mais par des mains malhabiles au point qu’aucun exemplaire n’aurait été réussi correctement et sûrement comme la copie fidèle de la forme originelle. Nous appelons un homme « honnête » pourquoi a-t-il agi aujourd’hui si honnêtement ? demandons-nous Nous avons coutume de répondre à cause de son honnêteté. L’honnêteté ! Cela signifie à nouveau la feuille est la cause des feuilles ? Nous ne savons absolument rien quant à une qualité essentielle qui s’appellerait « l’honnêteté », mais nous connaissons bien des actions nombreuses, individualisées, et par conséquent différentes, que nous posons comme identiques grâce à l’abandon du différent et désignons maintenant comme des actions honnêtes : en dernier lieu nous formulons à partir d’elles une « qualitas occulta » avec le nom : « l’honnêteté ». L’omission de l’individuel et du réel nous donne le concept comme elle nous donne aussi la forme, là où au contraire la nature ne connaît ni formes ni concepts, donc, pas non plus de genres, mais seulement un X, pour nous inaccessible et indéfinissable. Car notre antithèse de l’individu et du genre est aussi anthropomorphique et ne provient pas de l’essence des choses, même si nous ne nous hasardons pas non plus à dire qu’elle ne lui correspond pas : ce qui serait une affirmation dogmatique et, an tant que telle, aussi juste que sa contraire.


Qu’est-ce donc que la vérité ? Une multitude mouvante de métaphores, de métonymies, d’anthropomorphismes, bref, une somme de relations humaines qui ont été poétiquement et rhétoriquement faussées, transposées, ornées, et qui, après un long usage, semblent à un peuple fermes, canoniales et contraignantes : les vérités sont les illusions dont on a oublié qu’elles le sont, des métaphores qui ont été usées et qui ont perdu leur force sensible, des pièces de monnaie qui ont perdu leur empreinte et qui entrent dès lors en considération, non plus comme pièces de monnaie, mais comme métal. (.../...)


Nous ne savons toujours pas encore d’où vient l’instinct de vérité : car jusqu’à présent nous n’avons entendu parler que de l’obligation qu’impose la société pour exister : être véridique, cela signifie employer les métaphores usuelles ; donc, en termes de morale, nous avons entendu parler de l’obligation de mentir selon une convention ferme, de mentir grégairement dans un style contraignant pour tous. L’homme oublie assurément qu’il en est ainsi en ce qui le concerne ; il ment donc inconsciemment de la manière désignée et selon des coutumes centenaires - et, précisément grâce à cette inconscience et à cet oubli, il parvient au sentiment de la vérité. Sur ce sentiment d’être obligé de désigner une chose comme « rouge », une autre comme « froide », une troisième comme « muette », s’éveille une tendance morale à la vérité ; par le contraste du menteur en qui personne n’a confiance, que tous excluent, l’homme se démontre à lui-même ce que la vérité a d’honorable, de confiant et d’utile. Il pose maintenant son action en tant qu’être « raisonnable » sous la domination des abstractions ; il ne souffre plus d’être emporté par les impressions subites, par les intuitions ; il généralise toutes ces impressions en des concepts décolorés et plus froids afin de leur rattacher la conduite de sa vie et de son action. Tout ce qui distingue l’homme de l’animal dépend de cette capacité de faire se volatiliser les métaphores intuitives en un schéma, donc de dissoudre une image dans un concept. Dans le domaine de ces schèmes est possible quelque chose qui jamais ne pourrait réussir au milieu des premières impressions intuitives : construire un ordre pyramidal selon des castes et des degrés, créer un monde nouveau de lois, de privilèges, de subordinations, de délimitations, monde qui s’oppose désormais à l’autre monde, celui des premières impressions, comme étant ce qu’il y a de plus ferme, de plus général, de plus connu, de plus humain, et, de ce fait, comme ce qui est régulateur et impératif. Tandis que chaque métaphore de l’intuition est individuelle et sans sa pareille et, de ce fait, sait toujours fuir toute dénomination, le grand édifice des concepts montre la rigide régularité d’un columbarium romain et exhale dans la logique cette sévérité et cette froideur qui est le propre des mathématiques. Qui sera imprégné de cette froideur croira difficilement que le concept, en os et octogonal comme un dé et, comme celui-ci amovible, n’est autre que le résidu d’une métaphore, et que l’illusion de la transposition artistique d’une excitation nerveuse en images, si elle n’est pas la mère, est pourtant la grand-mère de tout concept. Dans ce jeu de dés des concepts, on appelle « vérité » le fait d’utiliser chaque dé selon sa désignation, le fait de compter avec précision ses points, le fait de former des nominations correctes et de ne jamais pécher contre l’ordre des castes et des classes. Comme les Romains et les Etrusques divisaient le ciel par de rigides lignes mathématiques et, dans un espace délimité ainsi qu’en un « templum », conjuraient un dieu, de même chaque peuple a au-dessus de lui un tel ciel de concepts mathématiquement répartis et, sous l’exigence de la vérité, il entend désormais que tout dieu conceptuel ne soit cherché nulle part ailleurs que dans sa sphère. Il faut ici admirer l’homme pour ce qu’il est un puissant génie de l’architecture qui réussit à ériger, sur des fondements mouvants et en quelque sorte sur l’eau courante, un dôme conceptuel infiniment compliqué : - en vérité, pour trouver un point d’appui sur de tels fondements, il faut que ce soit une construction comme faite de fils d’araignée, assez fine pour être transportée avec le flot, assez solide pour ne pas être dispersée au souffle du moindre vent. Pour son génie de l’architecture, l’homme s’élève loin au-dessus de l’abeille : celle-ci bâtit avec la cire qu’elle recueille dans la nature, lui avec la matière bien plus fragile des concepts qu’il doit ne fabriquer qu’à partir de lui-même. Il faut ici beaucoup l’admirer - mais non pour son instinct de vérité, ni pour la pure connaissance des choses. Si quelqu’un cache une chose derrière un buisson, la recherche a cet endroit précis et la trouve, il n’y a guère à louer dans cette recherche et cette découverte : il en va de même pourtant de la recherche et de la découverte de la « vérité » dans l’enceinte de la raison. Quand je donne la définition du mammifère et que je déclare, après avoir examiné un chameau, « voici un mammifère », une vérité a certes été mise au jour, mais elle est néanmoins de valeur limitée, je veux dire qu’elle est entièrement anthropomorphique et qu’elle ne contient pas un seul point qui soit « vrai en soi », réel et valable universellement, abstraction faite de l’homme. Celui qui cherche de telles vérités, ne cherche au fond que la métamorphose du monde en les hommes, il aspire à une compréhension du monde en tant que chose humaine et obtient, dans le meilleur des cas, le sentiment d’une assimilation. Semblable à l’astrologue qui observait les étoiles au service des hommes et en connexité avec leur bonheur et leur malheur, un tel chercheur considère le monde entier comme lié aux hommes, comme l’écho infiniment brisé d’un son originel, celui de l’homme, comme la copie multipliée d’une image originelle, celle de l’homme. Sa méthode consiste à prendre l’homme comme mesure de toutes choses ; mais de ce fait il part de l’erreur de croire qu’il aurait ces choses immédiatement devant lui, en tant que purs objets. Il oublie donc les métaphores originales de l’intuition en tant que métaphores et les prend pour les choses mêmes.


Ce n’est que par l’oubli de ce monde primitif de métaphores, ce n’est que par le durcissement et le raidissement de ce qui était à l’origine une masse d’images surgissant, en un flot ardent, de la capacité originelle de l’imagination humaine, ce n’est que par la croyance invincible que ce soleil, cette fenêtre, cette table, est une vérité en soi, bref ce n’est que par le fait que l’homme s’oublie en tant que sujet, et ce en tant que sujet de la création artistique, qu’il vit avec quelque repos, quelque sécurité et quelque conséquence : s’il pouvait sortir un seul instant des murs du cachot de cette croyance, c’en serait aussitôt fait de sa « conscience de soi ». Il lui en coûte déjà assez de reconnaître que l’insecte et l’oiseau perçoivent un tout autre monde que celui de l’homme et que la question de savoir laquelle des deux perceptions du monde est la plus juste est une question tout à fait absurde, puisque pour y répondre on devrait déjà mesurer avec la mesure de la perception juste, c’est-à-dire avec une mesure non existante. Mais il me semble surtout que la perception juste - cela signifierait : l’expression adéquate d’un objet dans le sujet - une absurdité contradictoire ; car, entre deux sphères absolument différentes, comme le sujet et l’objet, il n’y a pas de causalité, pas d’exactitude, pas d’expression, mais tout au plus un rapport esthétique, je veux dire une transposition insinuante, une traduction balbutiante dans une langue tout à fait étrangère ; ce pour quoi il faudrait en tous cas une sphère et une force intermédiaires composant librement et imaginant librement. Le mot « phénomène » détient de nombreuses séductions, c’est pourquoi je l’évite le plus possible ; car il n’est pas vrai que l’essence des choses apparaisse dans le monde empirique. Un peintre auquel il manque les mains et qui voudrait exprimer par le chant l’image qu’il a devant les yeux, révèlera toujours davantage par cet échange des sphères que le monde empirique ne révèle de l’essence des choses. Même la relation entre l’excitation nerveuse et l’image produite n’est en soi rien de nécessaire ; mais quand la même image est reproduite un million de fois, qu’elle est héritée par de nombreuses générations d’hommes et qu’enfin elle apparaît dans le genre humain chaque fois à la même occasion, elle acquiert finalement pour l’homme la même signification que si elle était l’unique image nécessaire et que si cette relation entre l’excitation nerveuse originelle et l’image produite était une étroite relation de causalité ; de même un rêve éternellement répété serait ressenti et jugé absolument comme la réalité. Mais le durcissement et le raidissement d’une métaphore ne garantit absolument rien en ce qui concerne la nécessité et l’autorisation exclusive de cette métaphore.


Tout homme à qui des telles considérations sont familières a certainement éprouvé une profonde méfiance à l’égard de tout idéalisme de ce genre chaque fois qu’il a eu l’occasion de se convaincre très clairement de l’éternelle conséquence, de l’omniprésence et de l’infaillibilité des lois de la nature ; il a tiré la conclusion : ici, que nous pénétrions, dans la hauteur du monde télescopique et dans la profondeur du monde microscopique, tout est si sûr, accompli, infini, conforme aux lois et sans lacune ; la science aura éternellement à creuser avec succès dans ce puits et tout ce que l’on trouvera concordera et rien ne se contredira. Combien peu cela ressemble à un produit de l’imagination : car si cela était, cela devrait laisser deviner quelque part l’apparence et l’irréalité. Contre quoi il faut dire : si nous avions, chacun pour soi, une sensation de nature différente, percevoir nous-mêmes tantôt comme un oiseau, tantôt comme ver, tantôt comme plante, ou bien si l’un de nous voyait la même excitation comme rouge, l’autre comme bleu, si un troisième l’entendait même comme un son, personne ne parlerait alors d’une telle légalité de la nature, est la concevrait seulement comme une création hautement subjective. Ensuite : qu’est-ce pour nous, en général, qu’une loi naturelle ? Elle ne nous est pas connue en soi mais seulement dans ses effets, c’est-à-dire dans ses relations avec d’autres lois de la nature, qui ne nous sont connues à leur tour que comme des sommes de relations. Donc toutes ses relations ne font que renvoyer toujours de nouveau de l’un à l’autre et, en ce qui concerne leur essence, nous sont complètement incompréhensibles ; seul, le temps, l’espace, c’est-à-dire des relations de succession et de nombres, nous en est réellement connus. Mais tout ce qui est merveilleux et que nous regardons justement avec étonnement dans les lois de la nature, ce qui commande notre explication et pourrait nous conduire à la méfiance envers l’idéalisme, ne se trouve précisément que dans la seule rigueur mathématique, dans la seule inviolabilité des représentations de l’espace et du temps. Or nous produisons celles-ci en nous et hors de nous avec cette nécessité selon laquelle l’araignée tisse sa toile ; si nous sommes contraints d’en concevoir toutes les choses que ne sous ces formes-là, il ne faut alors plus s’étonner que nous ne saisissions précisément que ces formes-là : car elles doivent toutes porter en elles les lois du nombre et le nombre est précisément ce qu’il y a de plus étonnant dans les choses. Toute la légalité qui nous en impose dans le cours des astres et dans le processus chimique coïncide au fond avec ces propriétés que nous apportons nous-mêmes aux choses, si bien que, de ce fait, nous nous en imposons nous-mêmes. De là il ressort sans aucun doute que cette formation artistique de métaphores, par laquelle commence en nous toute sensation, présuppose déjà ces formes et est donc accomplie en elle ; ce n’est qu’à partir de la ferme persévérance de ses formes originelles que s’explique la possibilité selon laquelle peut ensuite être constituée une construction de concepts à partir des métaphores elles-mêmes. Cette construction est une imitation des rapports du temps, de l’espace et du nombre sur le terrain des métaphores.


C’est le langage, nous l’avons vu, qui travaille originellement à l’édification des concepts, et, plus tardivement, la science. De même que l’abeille construit les alvéoles et simultanément les emplit de miel, de même la science travaille-t-elle incessamment à ce grand colombarium des concepts, au sépulcre des intuitions sensibles, construit des étages supplémentaires et toujours plus élevés, étaie, nettoie, rénove les anciennes alvéoles et s’ingénie surtout à remplir ce colombage monstrueusement surélevé et à y caser l’ensemble du monde empirique, autrement dit le monde anthropomorphique. Déjà l’homme d’action, ne serait-ce que lui, attache sa vie à la raison et à ses concepts afin de ne pas être emporté à la dérive et de ne pas se perdre lui-même ; a fortiori le chercheur construit-il sa cabane tout contre la tour de la science afin de pouvoir y collaborer, et de trouver refuge sous le rempart déjà existant. Et ce refuge est un besoin : car des puissances terribles le menacent sans relâche, brandissant face à la "vérité" scientifique des "vérités" d’un genre tout autre sur les panneaux les plus disparates. Cet instinct qui pousse l’homme à forger des métaphores est fondamental en lui et on ne peut l’ignorer un seul instant sans ignorer l’homme lui-même. Mais à vrai dire il n’est ni contraint ni entravé par le nouveau monde rigide et figé comme un château fort qui se construit pour lui dans l’atmosphère évanescente des concepts. Il cherche un nouveau domaine pour son activité, le lit d’un autre fleuve, et il les trouve dans le mythe et dans l’art en général. Sans cesse il confond les rubriques et les alvéoles des concepts en introduisant de nouvelles transpositions, métaphores, métonymies, sans cesse il manifeste le désir de donner au monde présent de l’homme éveillé une forme aussi charmante et éternellement nouvelle, aussi colorée, décousue, irrégulière et inconséquente que le monde du rêve. Au fond, l’homme éveillé n’est certain de veiller que grâce à la toile d’araignée fixe et régulière des concepts, et s’il lui arrive de croire qu’il rêve, c’est que l’art a déchiré cette toile. Pascal a raison d’affirmer que si le même rêve nous visitait chaque nuit, nous en serions occupés exactement comme des choses que nous voyons chaque jour - « Si un artisan était sûr de rêver chaque nuit douze heures durant qu’il est roi, je crois, dit Pascal, qu’il serait aussi heureux qu’un roi rêvant chaque nuit pendant douze heures qu’il est artisan. »(note) Le jour lucide d’un peuple excité par le mythe, celui des anciens Grecs par exemple, qui admet l’action incessante du prodige, ce jour ressemble davantage au rêve qu’au jour du penseur désenchanté par la science. Quand tout arbre peut se mettre à parler comme une nymphe, quand un dieu ayant revêtu l’apparence d’un taureau peut enlever des vierges, quand soudain on aperçoit la déesse Athéna elle-même parcourant les marchés d’Athènes dans son bel attelage, en compagnie de Pisistrate - et cela, un Athénien sincère le croyait -, alors à chaque instant tout est possible, comme dans le rêve, et la nature entière tourbillonne autour de l’homme comme si elle n’était que la mascarade des dieux, qui s’amuseraient simplement à l’illusionner de toutes les façons. Mais l’homme lui-même a une tendance invincible à se laisser tromper, et il est comme ensorcelé par le bonheur lorsque le rhapsode lui raconte des légendes épiques comme si elles étaient vraies, ou que le comédien joue le roi plus royalement que la réalité ne le montre. L’intellect, ce maître du travestissement, est libre et déchargé de son esclavage ordinaire aussi longtemps qu’il peut tromper sans nuire, et il célèbre alors ses saturnales. Jamais il n’est plus exubérant, plus riche, plus fier, plus agile et plus audacieux : tout au plaisir de créer, il jette les métaphores pêle-mêle et dérange les bonnes des abstractions, de façon par exemple à désigner le courant comme un chemin mobile qui porte l’homme là où il va. Il a maintenant rejeté de soi la marque de la servitude : ordinairement sombre, affairé et soucieux de montrer le chemin et les outils à un pauvre individu avide d’existence et qui prélève, comme un serviteur pour son maître, une part de la proie et du butin, il est maintenant devenu maître lui-même, et peut se permettre d’effacer sur son visage la grimace de l’indigence. Tout ce qu’il fait désormais porte le sceau du travestissement, tandis que son action antérieure, par comparaison, portait celui de la distorsion. Il copie la vie humaine, la prend cependant pour une bonne chose et paraît se trouver fort bien avec elle. Cette charpente et ce chantier monstrueux des concepts à quoi l’homme nécessiteux s’agrippe sa vie durant pour se sauver ne sont plus pour l’intellect libéré qu’un échafaudage et un jouet au service de ses œuvres les plus audacieuses : et quand il le casse, le jette en morceaux et puis le reconstruit ironiquement en accouplant les parties les plus étrangères et en disjoignant les plus proches, il révèle ainsi qu’il se passe très bien des expédients auxquels on a recours dans la nécessité et qu’il n’est plus guidé par des concepts, mais par des intuitions. A partir de ces intuitions, aucun chemin régulier ne mène au pays fantomatique des schémas, des abstractions : le mot n’est pas fait pour elles, l’homme devient muet lorsqu’il les voit ou bien il se lance dans une série de métaphores proscrites et d’agencements conceptuels inouïs pour répondre par une attitude créatrice, fût-ce dans la destruction et la dérision des vieilles barrières conceptuelles, à la puissante intuition présente. Il y a des époques où l’homme raisonnable et l’homme intuitif vont de pair, le premier plein d’angoisse devant l’intuition, et l’autre méprisant l’abstraction ; celui-ci déraisonnable autant que le premier est réfractaire à l’art. Tous deux désirent donner la vie : celui-ci en sachant parer par astuce, prévoyance et régularité aux principales urgences ; celui-là, le "jubilant héros", en ignorant ces urgences et en n’admettant comme réelle que la vie travestie en apparence et en beauté. Là où l’homme intuitif, mettons comme dans la Grèce ancienne, a manié ses armes plus vigoureusement et plus victorieusement que son adversaire, une civilisation peut favorablement s’organiser et la domination de l’art sur la vie se fonder : ce travestissement, ce déni de l’indigence, cet éclat des intuitions métaphoriques et surtout cette immédiateté de l’illusion accompagnent toutes les manifestations extérieures d’une telle vie. Ni la maison, ni la démarche, ni le vêtement, ni la cruche d’argile ne trahissent que la nécessité les inventa : apparemment ils devaient servir à exprimer un bonheur sublime et un ciel olympien sans nuages, une certaine façon de jouer avec le sérieux. Tandis que l’homme guidé par les concepts et les abstractions ne fait que se défendre contre le malheur sans pouvoir leur arracher le moindre bonheur, tandis qu’il aspire à être libéré le plus possible des souffrances, l’homme intuitif, lui, bien d’aplomb au milieu d’une civilisation, récolte déjà, venant de ses intuitions, en plus de l’immunité au mal, un afflux permanent de lumière, de gaieté, de rédemption. Certes, il souffre plus violemment, quand il souffre : il souffre même plus souvent, parce qu’il ne sait pas tirer les leçons de l’expérience et retombe toujours dans la même ornière. Dans la douleur il est alors aussi déraisonnable que dans le bonheur, il crie fort et rien ne le console. Quelle différence avec le stoïcien instruit par l’expérience qui, dans la même infortune, se maîtrise au moyen de concepts ! Lui qui d’habitude ne cherche que la droiture, la vérité et la liberté face aux illusions et à se protéger contre l’agression du charme, il pond maintenant dans le malheur le chef-d’œuvre du travestissement, comme l’autre posait le sien dans le bonheur ; il n’affiche pas un visage mobile et capricieux, mais une espèce de masque au dessin digne et symétrique, il ne crie pas et ne change même pas de voix : quand un orage sérieux éclate au-dessus de sa tête et l’inonde, il se pelotonne dans son manteau et s’éloigne à pas lents.


(Frédéric NIETZSCHE, études théorétiques, 1873 - Aubier-Flammarion, éd. 1969)
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