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 Nouvelle : Les larmes de Perle

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béquille mutuelle

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MessageSujet: Nouvelle : Les larmes de Perle   Ven 28 Déc 2007 - 15:55

Les larmes de Perle


Perle est une planète humide, c’est le moins que l’on puisse dire. L’hygrométrie atteint cent pour cent, pourtant il n'y a pas une seule étendue d’eau : pas de mer, de lac ou de rivière mais elle est partout. Elle sature l’air, sourd de la végétation, et imbibe le sol. Sur plusieurs dizaines de mètres, la terre ou ce qui en tient lieu, n’est qu’une gigantesque éponge, assez stable pour que l’on puisse marcher dessus avec de larges bottes, mais trop meuble pour les fouilles ou les pilotis nécessaires à l’ancrage des bâtiments. Elle n’a donc pas permis d’implanter les constructions traditionnelles des colons, et les nouveaux venus ont inventé l’habitation flottante, basse et étalée. Malgré cela il n’est pas rare de se réveiller le matin dans une chambre qui a pris de la gîte, et l’équilibrage des contrepoids situés autour de la maison, passe toujours avant la bouillie d’algue du petit déjeuner.
Dans son sac de couchage posé à même le sol, Jean Bérastégui attend les yeux grands ouverts, que le signal du réveil soit donné. Le bâtiment dans lequel on a installé sa compagnie, penche d'au moins dix degrés, mais ce n'est pas ce qui l'a empêché de dormir. Il a passé tellement d'heures dans des sous marins de combat et dans des transports de troupe inconfortables, que cette situation l'amuserait plutôt.
S'il n'était pas ici.
Quand il a demandé à être muté des Tritons, les nageurs de combat en poste permanent sur Ebaüs, il n’avait aucun souhait véritable pour une autre affectation. Il voulait juste partir. Définitivement. Il a menti au colonel Ringer qui l’a interrogé sur ses raisons, en répondant qu’il ne supportait plus les douze heures quotidiennes de plongée sur ce monde totalement immergé, à garder les installations humaines de dessalage et d’épuration de métaux lourds contre les raids des terroristes ébaüins.
Ebaüs n’est qu’un immense océan, couvrant une planète géante qui tourne paresseusement loin de son soleil. La mer, bleu métallisé, est étale la plupart du temps, seulement secouée parfois par l’activité volcanique qui gronde dans les profondeurs et empêche la glace de tout recouvrir.
Le colonel a répondu d’un air grave qu’il comprenait que l’on puisse avoir du mal à endurer l’eau chaude, sirupeuse, affreusement salée, saturée de micro-organismes et de boues métalliques, et qu’il appuierait sa demande de mutation sur une planète sèche.
On ne quitte pas les Tritons. Sauf les pieds devant avec les honneurs pour soi même et pour sa compagnie.
Pendant les deux mois qui ont précédé son transfert, Bérastégui a eu tout le temps de l’apprendre à ses dépends. Il a encaissé, sans desserrer les dents, toutes les brimades que lui ont imposées ses anciens camarades. Il a eu droit à toutes les corvées, à toutes les saloperies qu’ils ont pu imaginer. Il a plongé vingt heures par jour dans le bruit et la puanteur des réacteurs de dessalage. Il a nettoyé les filtres à boues et les vidanges sanitaires. Il a raclé, pendant des heures, la rouille qui recouvre sans fin les superstructures. Ses quatre heures de sommeil quotidien n’ont été qu’un interminable cauchemar, ponctué de réveils brutaux et de douches salées. S’ils ne l’ont pas tabassé, c’est seulement par crainte de sa violence terrifiante qu’ils avaient vue à l’oeuvre lors des raids punitifs qu’il a effectué avec son escouade contre les ébauïns, et qu’ils savaient cachée derrière ses yeux verts.
Ringer lui a appris sa nouvelle affectation avec du mépris plein les yeux :
─ Soldat Bérastégui, vous êtes muté dans l’Infanterie. Pour un plongeur de combat, je ne vois pas comment on pourrait tomber plus bas, mais j’ai vu, ces derniers temps, que vous étiez prêt à accepter les pires bassesses. Vous n’aurez plus à plonger, vous devriez être satisfait ?
– Oui, mon Colonel.
– J’ai également cru comprendre que vous ne souhaitiez plus vous mouiller. Je ne doute pas que l’Amirauté ait suivi mes recommandations pour votre mutation. Je suis sûr que vous vous y plairez.
En guise d’adieu, les crachats l’ont accompagné jusqu'à la navette de ravitaillement. Il n’a pas eu droit à une cabine, seulement à un lit pliant dans une soute empestant l’huile de moteur. Malgré son épuisement, le médecin qui l’a reçu sur la station de concentration militaire d’Euclide, ne lui a accordé qu’une nuit en cabine de repos, avant de rejoindre sa nouvelle unité qui embarquait le jour même pour une mission urgente. Il a eu juste le temps de troquer son uniforme bleu contre la tenue des troupes d’assaut de l’Infanterie.
Le trajet a duré vingt-huit jours. Les paris sur leur destination allaient plutôt à Cotone ou à Rigad 3, pour écraser la rébellion des colons qui refusent depuis plusieurs mois d’envoyer leur contingent d’eau vers la Terre. Mais il faut seulement six et huit jours à un contre-torpilleur pour les atteindre. Plus le temps passait, plus l'étonnement grandissait : il y a très peu de planètes exploitées à une distance pareille. De toute façon, tout le monde semblait d’accord : on ne mobilise pas cinq sections d'assaut pour une banale mission de surveillance, ni même pour des manœuvres. Ça allait chauffer
Bérastégui, lui, n'a pas eu le temps de se poser des questions. Ces premiers jours n’ont pas été des vacances. Le sergent instructeur lui a clairement fait comprendre qu’on ne devient pas un fantassin sans en baver, surtout si on vient à peine de déchausser des palmes. Il lui a fait répéter, des centaines de fois, le maniement du lourd fusil à plasma jusqu'à ce qu’il ait des hématomes plein les épaules, et les muscles tétanisés par la douleur. Des mots tendres ont accompagné cette cérémonie d’accueil :
─ Tu vas en chier, la Grenouille. Tu es sûr de vouloir te battre avec nous ? Chacun des mecs de ton groupe doit pouvoir compter sur toi. Leur vie sera peut-être entre tes mains, alors bouge-toi le cul et apprend à manier ce fusil. Je veux que tu sois capable de descendre une mouche sur la bite d’un alien.
Leur destination n'a été révélée qu'en vue de la planète. Bérastégui a été l'un des moins surpris, car il a compris, à ce moment là, les dernières paroles du colonel des Tritons : à part Ebaüs, il n’y a pas de planète moins sèche que Perle sur tous les mondes connus.
Ringer a pensé le baiser mais il s’est trompé. Ce ne sont pas les heures interminables de plongée qu'il a voulu fuir, ni l'eau qui le rebute. Son grand père est né sur Terre. Il lui a transmis les gènes basques et le goût de l’océan et des vagues rageuses qui viennent dévorer la côte. L'eau, il l'a dans la peau, même s'il n'est jamais allé là-bas lui-même. De toutes façons, pourquoi irait-il sur Terre ? Son grand père a bien fait de s'exiler quand les embruns venus du large ont commencé à transporter plus de saloperies brûlant les poumons que de bon sel marin.
Ce n'est pas l’humidité de Perle qui lui fait peur.
La lumière inonde le baraquement et le sergent Struganov réveille son escouade en douceur, en véritable poète qui sait convaincre son auditoire. A coups de pieds au cul, si sa douce voix ne suffit pas.
─ Debout, tas de larves ! Bougez vos fesses, vous n’êtes pas en vacances. Y a du boulot dehors et croyez moi, pas besoin de crachez dedans pour que ça mousse. Y a assez de flotte sur cette foutue éponge pour faire rouiller un escargot. Grouillez vous, je vous veux en tenue complète dans une heure pour le briefing avec le directeur de la Section d'Extraction de ce charmant patelin !
Ses hommes émergent de leur duvet en grognant.
Granski est le premier sur pieds comme tous les matins. Il déplie lentement son mètre quatre-vingt-dix, penche son cou à droite, puis à gauche, jusqu'à ce que son oreille touche l'épaule et que les vertèbres craquent. Alors seulement, il ouvre ses yeux froids sur un horizon lointain, et entreprend de s'habiller en silence. En un mois, Bérastégui ne l'a jamais entendu engager la conversation avec qui que ce soit.
─Tais-toi, Granss, tu nous saoules !
La voix de Muhamad Ouattabi sort de son duvet avant que n'émerge la brosse de ses cheveux noirs. Petit, la peau mate, les yeux noirs rieurs, c'est l'exact contraire de Granski et son seul ami.
─Ferme la, la Grenouille. Tu nous gonfles !
Berastegui n'a rien dit, mais comme tous les matins, Sullivan Hush le cherche. Il a tort. Il se pourrait bien qu'une rafale perdue de fusil à plasma lui déchire, un de ces jours, sa grande gueule de cow-boy efflanqué.
Bérastégui continue de se taire mais se fend d'un sourire moqueur, en toisant de la tête aux pieds la peau blême du grand rouquin.
Celui-ci se lève aussitôt d'un bond :
─ Qu'est ce qu'il y a ? Tu me cherches ? Je suis ton homme, la Grenouille. On sort et je te dérouille. Tu m'fais pas peur. Viens, je te dis !
Hush saute et trépigne devant Berastegui qui ne se lève pas. Son heure viendra. Il sait attendre.
─ Alors t'as des couilles ou pas ?
– Ca suffit, Sullivan ! Tu nous emmerdes. Tous les matins, c'est la même comédie, râle Wesley Langton. Fous-lui la paix. Si tu n'avais pas fait le con sur Euclide, en emmenant Andy dans ce bar à putes, ce crétin ne se serait pas fait éclater la gueule par la police militaire et il serait là aujourd'hui. Bérastégui n'a pas demandé à le remplacer. Il est avec nous maintenant, et tu ferais mieux de t'y faire. J'en ai rien à foutre, moi, qu'il ait été une grenouille ou un éléphant castré. Je vais être obligé de me battre, là dehors, avec je ne sais pas encore quoi, et je préfère qu'il soit à mes cotés quand ça va commencer à dégommer. Et tu ferais bien d'y réfléchir un peu, si tu en es capable, ajoute-t-il en bombant le torse.
Les pectoraux impressionnants qui tendent sa peau noire suffisent à calmer le rouquin qui prend rageusement ses vêtements, et va s'habiller au fond de la pièce en grommelant.
─ Merci, dit Bérastégui.
– Ne rêve pas, La Grenouille. Je ne suis pas ton ami, encore moins ton protecteur. Sullivan peut t'écraser comme une mouche, je m'en branle, mais pas aujourd'hui. Crois-moi, on ne s'est pas tapé un quart d'année-lumière de trajet pour rien. Nous sommes ici parce qu'il y a, là dehors, de quoi nous occuper. Et méchamment, sinon on aurait envoyé les marioles de la Défense, pas nous. Alors serre les fesses, prend ton fusil à plasma et fais en joujou correctement ou c'est moi qui te le ferai bouffer. Compris ?
─ Pas de problème. Débrouille-toi simplement pour ne pas être dans ma ligne de mire ou c'est toi qui pourrais le bouffer.
– C'est sûr, La Grenouille, je tremble, tu vois pas ? termine Langton en ricanant.
Le silence s'installe finalement entre les hommes pendant que chacun prépare son paquetage et vérifie son arme. Les témoins de charge des batteries de plasma s'allument, les culasses des ioniseurs claquent, les cartouches des éclateurs s'engagent en sifflant
Quand ils sortent du baraquement, le jour s'est levé, le brouillard aussi. A leur arrivée, pendant la nuit, le ciel était clair, totalement pur, sans un seul nuage pour voiler la clarté des étoiles. Maintenant, la lumière est blafarde, la visibilité limitée à cinq mètres à peine. Du perron, ils ne voient pas les angles des murs du bâtiment.
─ Putain, ça promet, jure Hush. Tu imagines si quelqu'un t'attend au coin ? Tu n'as pas le temps de le voir qu'il t'a déjà grillé comme un poulet. Je déteste le brouillard.
– Tu détestes tout. Lui non plus ne peut pas te voir, fait remarquer Ouattabi.
– Ah oui ? Et les détecteurs de présence ? Et les lunettes à infrarouges, tu connais, le nain ?
– Le nain, il sait très bien, lui, qu'un détecteur de présence ou des infrarouges ne peuvent pas fonctionner dans cette purée de poix.
– C'est vrai, Sullivan, ajoute Langton, il y a trop de gouttes d'eau en suspension dans l'air pour qu'ils puissent fonctionner. Mais, ce qui m'ennuie, moi, ce n'est pas de voir le mec qui m'attendrait au coin. C'est plutôt de ne pas être sûr que mon ioniseur puisse lui griller sa sale gueule.
– Meeerde ! Tu as raison, Wesley.
– Pourquoi il ne fonctionnerait pas ? demande Hush.
– Réfléchis un peu, bon sang ! Pourquoi on appelle ça comme ça ? Parce qu'il balance sa décharge en ionisant les particules d'air ! Tu crois que je peux ioniser quoi que ce soit là-dedans ?
─ Et les éclateurs, poursuit Ouattabi. Ils provoquent un souffle dévastateur, mais dans l'air ! Toute cette flotte en suspension ça doit faire un sacré amortisseur. Qu'est-ce que tu en penses, Granss ?
– Non.
– Bien sur que non, grimace Langton. L'eau, ça doit au contraire les amplifier au point de t'en prendre autant dans la gueule que celui que tu vises ! Bon sang, il est beau le bataillon d'assaut : on se retrouve avec des pétoires inutiles et même dangereuses !
– Tu vois, Hush, qu'il ne fallait pas chercher des crasses à La Grenouille, sourit Ouattabi. Lui au moins, son fusil à plasma, il crachera sa purée même là-dedans. Et tu seras bien content de l'avoir à coté de toi, je te le dis. Eh, la Grenouille, crie-t-il moqueusement, en cherchant autour d'eux, c'est moi, Muhamad ! Reviens, je t'aime ! Ne t’éloigne pas de moi, Chérie, où es-tu passée ?
Bérastégui émerge, sans bruit, du brouillard derrière lui.
─ Hé, La Grenouille, je suis ton plus fidèle supporter ! Je ne te lâche plus tant que le soleil ne s'est pas levé, d'accord ?
– Okay, Muhamad. J'espère qu'il va se lever bientôt.
Une ombre silencieuse arrive soudain, en longeant le mur, et les fait sursauter.
─ Faut pas y compter, les gars, déclare le sergent Struganov, vous avez autour de vous une belle journée radieuse pour cette foutue planète.
– Quoi ?
– On va quand même pas se balader là dedans ?
– Ca suffit ! On n'est pas là en touristes. Rendez vous dans dix minutes dans la salle de réunion du bâtiment C, en tenue d'assaut. La navette nous attendra tout de suite après. Nous partirons immédiatement.
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béquille mutuelle

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MessageSujet: Les larmes de Perle (suite)   Ven 28 Déc 2007 - 15:56

La salle de réunion contient difficilement les huit gradés et les soixante-quinze hommes composant les cinq sections, avec tout leur barda, mais le silence est total, maintenant que le Capitaine Van Duick a fait cesser vertement le murmure de mécontentement que la météo avait fait naître.
Trois civils discutent à voix basse devant un écran holo de projection : deux hommes, d'une cinquantaine d'années, et une femme, un peu plus âgée, grande, mince, les cheveux grisonnants attachés en une longue natte nouée sur la nuque. On devine, à ses yeux cernés et ses épaules affaissées, une grande fatigue accumulée.
Le Commandant Teng Suongh, sanglé dans son uniforme de combat camouflé, prend le temps d'enlever lentement son casque et d'en ranger soigneusement la lentille de visée, avant de s'adresser à ses hommes :
─ Soldats, je vous présente Madame Lisette Mac Coy, qui est la Directrice de la Section d'Extraction Locale de Perle et ses deux assistants, Messieurs Vanovitch et Louster. Mais avant de lui laisser la parole, je voudrais vous dire un mot. Si elle le veut bien…
La directrice de la SEL acquiesce d'un sourire fatigué.
─ Nous sommes sur Perle pour une mission que l'Amirauté a tenu à garder secrète, mais il m'a paru nécessaire que vous en compreniez toute l'importance. Vous le savez, la Terre et ses océans sont tellement souillés, que les programmes de purification qui ont été mis en place, mettront au moins cent ans à tout nettoyer. La Terre a un besoin vital d'eau, mais, vous le savez aussi, elle est extrêmement rare. Sur les deux mille planètes que l'humanité a visité, seulement dix-huit en bénéficient, et parmi elles la moitié en des quantités si faibles qu'il est impossible de l'extraire sans détruire l'écosystème qui s'y est développé. Car, bien sûr, la vie et l'eau sont intimement liées : nous n'avons trouvé aucune forme de vie ailleurs. Sur les neuf planètes exploitables, quatre ont déjà fait sécession, plus Rigad 3 et Cotone qui semblent suivre le même chemin. Restent donc Virgile et Ebaüs, qui ont des océans, mais avec une eau tellement imparfaite que des moyens financiers énormes sont nécessaires pour la purifier, sans compter les pertes qu'entraînent les révoltes des populations indigènes. Voilà pourquoi Perle est apparue comme providentielle quand elle a été découverte, il y a un an. La quantité d'eau qu'elle contient est colossale, et devrait pouvoir alimenter la Terre pendant au moins vingt ans. Des condenseurs ont donc immédiatement été construits qui extraient une eau quasiment pure de l'atmosphère, et l'espoir a commencé à renaître sur la planète mère. Vous savez tous cela, la presse l'a largement commenté.
Il fait une pause avant d'enchaîner.
─ Voilà deux mois, les condenseurs ont cessé de fonctionner, les uns après les autres. Pourtant, un condenseur est une machinerie très simple. Ce n'est rien d'autre qu'une énorme cheminée de soixante mètres sur trente de large qui s'évase vers le haut, et aspire l'humidité pour la collecter dans de grands réservoirs souterrains où elle est ensuite récupérée par les navettes de fret, et envoyée vers la Terre. Les équipes de maintenance de la SEL n'ont pas pu expliquer ces arrêts. Quelques heures après leur départ, les condenseurs s'interrompaient à nouveau, sans raison. Elles ont donc passé leur temps à remettre en route les équipements, jusqu'au jour où elles ne sont pas rentrées. Cinq équipes de trois hommes manquent à l'appel, et les condenseurs ne marchent plus.
Voilà la raison de notre présence. Le Gouvernement Central nous a envoyé en urgence à partir d'Euclide, en nombre restreint pour ne pas attirer l'attention. La nouvelle d'un arrêt de l'extraction ici serait catastrophique sur Terre. Les conséquences seraient dramatiques. Nous sommes donc ici pour remettre en route les condenseurs, et assurer la sécurité en attendant que des contingents plus importants arrivent. Voilà notre mission. Des questions ?
Ramirez, le sergent de la troisième escouade, lève la main.
─ Mon Commandant, a-t-on une idée de ce qui est arrivé aux équipes de maintenance ?
– Madame Mac Coy va vous l’expliquer, répond Teng Suongh, en se tournant vers la directrice de la SEL. Madame ?
– Merci, Commandant, déclare celle-ci en se levant, avec un profond soupir. Bonjour, Messieurs. Le Commandant Teng Suongh vient de vous le dire, vous êtes ici pour une mission délicate. Mais, avant de vous en expliquer les raisons, je souhaiterais vous présenter Perle. Vous le savez sans doute déjà, le beau temps qui règne dehors est notre pain quotidien. Je suis arrivée ici avec les premiers extracteurs, voilà presque un an, et je n'ai rien vu d'autre. Vous l'avez compris, cette planète n'est pas vraiment hospitalière, et encore moins ces derniers temps, ajoute-t-elle d'un air sombre.
En fait, Perle est très particulière et, pour l'instant, unique à tous points de vue dans l'histoire des mondes que l'humanité a visité. Sa masse est quatre fois plus importante que la Terre mais il ne s'agit pas d'une planète de type tellurique : son noyau n'est pas composé de métaux ferreux ni d'atomes lourds ou radioactifs. Elle n'a donc pas eu d'activité volcanique ou tectonique, et donc pas de relief : la montagne la plus élevée culmine à neuf mètres et la dépression la plus profonde à sept. Du niveau moyen s'entend, puisqu'il n'y a aucune mer qui puisse servir de niveau zéro. Son axe de rotation est parfaitement perpendiculaire à l'écliptique, ce qui ne lui donne aucune saison. Les deux soleils jumeaux autour desquels elle gravite, sont également répartis vers les pôles, ce qui a empêché la formation de calottes glaciaires. Pour couronner le tout, la quantité d'eau contenue sur ce monde est tout simplement phénoménale. Mais comme elle n'a pu se collecter nulle part, elle s'est répartie de façon à peu près homogène, sur toute la surface du globe, en imbibant le sol comme une éponge.
Nous voici donc avec des conditions tellement particulières que le climat qui s'y est développé l’est tout autant. Bien sûr, un cycle naturel s'est créé à cause de l'alternance jour-nuit. Il est responsable de ce que vous voyez dehors. Le matin, les soleils réchauffent régulièrement l'atmosphère, et des milliards de mètres cubes d'eau s'évaporent doucement. Le brouillard se lève immuablement, et atteint en une heure une couche impénétrable d'à peu près trois mille mètres d'épaisseur. C'est d'ailleurs ce spectacle, vu de l'espace, qui a valu son nom à Perle. A l'inverse, la nuit, l'air se refroidit lentement, le brouillard se condense, des gouttelettes se forment qui recouvrent tout et s'écoulent jusqu'au sol, pour être absorbés sans bruit. Ce cycle se déroule sans doute depuis des milliards d'années, sans changement, sans heurt et probablement sans évolution.
Mais le climat n'est pas le seul à nous étonner. La vie s'est adaptée, comme toujours, mais d'une façon qui n'a jamais été rencontrée ailleurs. Elle foisonne comme nulle part. Sa chimie n'est pas basée sur le carbone et la chlorophylle, puisqu'il n'y a pas de lumière solaire suffisante, mais sur un cycle de macromolécules capables de tirer leur énergie de la molécule d'eau elle-même. Grâce à cela, Perle regorge de plantes, de mousses, d'algues, de lichens en quantité et en variété qui rendraient fou le plus sage des exobiologistes. Les micro-organismes sont partout. Les animaux, ou ce qu'on peut appeler ainsi, grouillent littéralement. Malgré tout, et j'en viens à la raison pour laquelle nous avons besoin de vous, les plus importants d'entre eux que nous avions découverts jusqu'à récemment, avaient à peu prés l'aspect d'une grosse limace terrestre. Jusqu'à ce que nous filmions ceci, voilà un mois, juste après que les problèmes avec les condenseurs aient commencé. Igor ?
Un des deux hommes assis prés du bureau se lève alors, pour allumer le projecteur holo, et des ombres apparaissent sur l'écran, floues, zébrées, avec l'image trop rapprochée d'un visage de femme qui est visiblement en train de régler l'appareil.
─ Ceci a été filmé dans le condenseur numéro huit, reprend difficilement Mac Coy, lors de l'installation d'une caméra de surveillance par l'équipe de réparation.
L'image est devenue nette pendant que la technicienne recule. Il y a très peu de lumière dans le condenseur mais on distingue néanmoins les contours de la machinerie interne, et les deux autres techniciens, une femme et un homme. Le son crachote puis devient clair, et on entend très bien les conversations qui résonnent comme dans une cathédrale :
─ Alors, Cindy ? Tu as fini ? Bon sang, on saura le temps qu'il faut pour installer une caméra. Tu devrais faire du cinéma, tu as une carrière toute tracée.
– Ca va, la ferme, Carla, on t'y verrait, toi ! C'est impossible de fixer correctement quelque chose sur ce béton. Il est complètement bouffé par l'humidité et par cette sorte de gel qui se dépose partout. Ca glisse et c'est visqueux.
– C'est comme toi alors, déclare l'autre femme, en éclatant de rire, suivie par leur compagnon.
– Ah, c'est drôle ! Vous me faites mourir de rire…
– Allez, ne râle pas, viens nous aider, demande l'homme. Plus vite, on aura enlevé ce gel, plus vite on rentrera. J'en ai marre de faire ça tous les deux jours. D'où il peut bien provenir ce gel, bon sang ? Il y en a encore plus à chaque fois ! On dirait de la bave d'escargot, il y en a partout.
– Et ce gros tas juste au milieu, il est encore plus gros qu'avant hier, c'est incroyable.
La femme prénommée Carla désigne un gros monticule blanchâtre d'environ deux mètres de haut sur autant de large, informe, posé au centre de l'aire du condenseur, à peu prés à la verticale de l'ouverture supérieure qui aspire l'air. La clarté n'est pas suffisante pour le distinguer nettement.
─ On dirait une grosse bouse.
– Une bouse ? rigole l'homme. Dis donc, tu imagines la paire de fesses capable de faire ça ?
– Allez, arrêtez de déconner tous les deux. Bouse ou pas, on la détruit avec les lances thermiques et le propriétaire n'aura qu'à faire une réclamation en trois exemplaires auprès de Lisette.
– C'est parti, clame l'homme.
Les lances crachent aussitôt leurs flammes jaunes et le tas se met à grésiller. Le gel commence à fondre, un peu comme une bougie, et une flaque d'eau visqueuse apparaît sur le sol tout autour. Les trois compagnons ont l'air de parler entre eux en criant, mais le bruit des lances couvre leurs propos.
Appuyé contre la fenêtre couverte de buée, Muhamad Ouattabi se soulève sur la pointe des pieds et glisse à l'oreille de Granski :
─ Putain, Granss, qu'est ce qu'on fout là ? On s'est quand même pas tapé quarante milliards de kilomètres pour voir trois rigolos griller une bouse d'escargot ? Tu le crois, toi ?
– Non.
Lisette Mac Coy reprend la parole, pendant que le film se déroule en accéléré.
─ Cette scène dure cinq minutes. Nous avons préféré avancer le film.
– Super, Poulette, tu es trop bonne, murmure Ouattabi.
L'image n'a pas vraiment changé. On voit toujours les trois silhouettes, illuminées par la lueur des lances. La flaque d'eau au sol a grandi.
Mais tout à coup, dans le fond, contre le mur du condenseur que l'on voit mal à cause de l'obscurité et de la distance, apparaît un mouvement. L'obscurité semble bouger. La même chose se reproduit un peu plus loin, puis encore plus loin. En quelques secondes, tout le fond du condenseur semble se rapprocher. Une sorte de moutonnement avance, pour entourer les trois techniciens. La lueur des lances finit par être suffisante et un murmure secoue l'assistance.
Un flot de formes indistinctes, presque aussi grandes que les techniciens, et serrées les unes contre les autres, d'une couleur verdâtre, approche. Il est difficile de les détailler, mais on voit clairement ce qui s'apparente à des yeux, à des pattes ou à des mains.
Dans la salle, chacun retient son souffle. Les trois humains n'ont rien vu, ni entendu, à cause du bruit des lances. On imagine très bien qu'ils crient et rient encore, en se lançant des plaisanteries.
Tout le monde sursaute. L'image s'est troublée. Pas à cause de la caméra, car l'image est encore visible, mais comme au travers d'une lentille déformante, ou plutôt comme si quelque chose avait été posé devant. Probablement ce gel visqueux, dont parlaient les techniciens, car des coulures apparaissent sur le haut de l'image. On devine encore les couleurs jaunes des lances thermiques. Puis, une des lances se dirige brutalement vers le haut, les deux autres se retournent, et se mettent à cracher dans toutes les directions. La gauche de l'écran est envahie par un flot vert que le jaune des lances déchire en tous sens. Puis, une des langues jaunes tombe à terre et ne bouge plus. En quelques secondes, la deuxième puis la troisième fait de même. L'écran est envahi par le vert de toutes parts, les lances se sont sans doute arrêtées. Une tache rouge apparaît au bas de l'écran, grossit rapidement. Un rouge terrible qui hurle dans la tête de tous les soldats présents dans la salle, et disparaît aussi rapidement, noyée par le vert. Le vert monstrueux, insupportable, qui couvre l'écran en quelques secondes.
Le projecteur s'est arrêté. La scène n'a pas duré une minute. Le silence est total.
Lisette Mac Coy reprend la parole, les yeux embués de larmes, la voix tremblante.
─ Quand nous sommes allés là bas, il n'y avait rien. Absolument rien et c'est le plus terrible. Nous n'avons pas trouvé leurs corps, les lances avaient disparu, tout était propre. Comme si rien ne s'était passé, ou plutôt comme si quelqu'un avait soigneusement éliminé toute trace. Le même jour, quatre autres équipes ne sont pas rentrées. Quinze de nos compagnons ont sans doute été massacrés de la même façon.
L'émotion l'oblige à s'interrompre. Personne n'ose dire un mot.
Elle reprend difficilement.
─ Nous avons analysé les images du film… Voilà vos cibles.
Le projecteur se rallume. Un flottement secoue l'assistance pendant que chacun détaille l'image fixe qui vient d'apparaître. La forme, vaguement humanoïde, marche sur ses pattes arrière. Les quatre membres courts finissent par une main à trois doigts palmés. Le ventre est plat, il n'y a pas de cou pour relier le thorax et la tête, pourvue de deux yeux latéraux globuleux et d'une immense bouche, sans dents. La peau vert sale, diaphane, dégouline de ce gel qui se retrouve partout dans le condenseur, et laisse apercevoir des organes et des vaisseaux, remplis de liquide vert.
─ Jolie bestiole, dit Langton, à voix basse. On va se régaler.
– C'est sûr, ajoute Ouattabi. Si on peut en piéger cinq ou six, on les farcit et on les cuit à la broche. Qu'est-ce que tu en penses, Granss ?
– Ouais.
– Vos gueules, les rappelle à l'ordre Struganov. Faites pas les marioles, c'est vous qu'elles pourraient bouffer. On vous verra à l'oeuvre quand vous en aurez deux cents autour de vous !
Ouattabi et Granski échangent, malgré tout, un clin d'oeil complice, et se retournent vers le projecteur.
Teng Suongh s'en rapproche et coupe l'image.
─ Messieurs, dit-il d'une voix forte, notre mission est claire ! La Terre a soif et son sort dépend de nous. En libérant les condenseurs, nous vengerons les humains que ces monstres ont assassinés. Nous avons eu la chance d'être sur Euclide quand on a eu besoin de nous. Sachons en être dignes ! Soldats, je compte sur vous : pas de pitié !
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MessageSujet: Les larmes de Perle (suite 2)   Ven 28 Déc 2007 - 15:57

Bérastégui a rarement vu un vol aussi calme. La navette qui les emmène vers le condenseur numéro huit, glisse dans le brouillard, sans une secousse. La météo de Perle a au moins un bon coté : personne ne vomira dans cette soute étroite où ils sont entassés.
Le sergent Struganov revient de l'avant et crie pour couvrir le bruit de la torche à plasma.
─ Dix minutes, les gars ! Le pilote va dégager une aire d'atterrissage avec le pulseur de proue, juste devant le condenseur, pour qu'on puisse débarquer, et on se regroupe tous à l'intérieur. Dehors, le brouillard rendrait trop incertain le fonctionnement des armes. Dés qu'on est dedans, on installe des ventilateurs pour chasser le brouillard. Langton, Granski, Perez, vous vous chargez de ceux de notre escouade, et quand il n'y a plus de brouillard, on grille le monticule de gel qui obstrue le condenseur. D'après les colons, c'est ça qui l'empêche de fonctionner, et, en un mois, ce tas doit être devenu sacrément gros. Momba, Gabami, Rousseau et Verschluten, vous vous en chargez avec les pulseurs. Les autres vous les couvrez. Des questions ? ... Okay, les gars, alors gare à vos fesses et faites moi un méchoui de ces saletés !
Pendant que le sergent repart vers le cockpit où se trouvent Teng Suongh et les capitaines Barletti et Van Duick, les hommes vérifient une fois de plus leurs armes, serrent les lanières de leur casque et ajustent les lentilles de visée.

La tension monte. Les visages se creusent. Personne ne parle. Chacun cherche au fond de lui ses propres raisons de composer avec la peur.
Jusqu'à ce que Hush ne puisse plus la fermer.
─ Eh, les gars ! Vous ne les trouvez pas bizarres, ces bestioles ? Muhamad, qu'est ce que t'en penses ? J'en ai déjà vu quelques uns d'aliens mais jamais aucun qui ressemble à ça, pas toi ?
– Evidemment, répond Ouattabi de mauvaise humeur, tu es déjà venu ici, toi ?
– Non, ce que je veux dire, c'est qu'elles me font penser à quelque chose. Ou à quelqu'un ...
– Où tu veux en venir, Hush ?
– Eh bien oui, quoi ! Ca parait évident : ce corps vert, visqueux et dégoulinant avec cette énorme bouche. Ca ne te fait penser à rien ?
– Allez accouche, merde !
– Eh bien, tu ne vois pas ? Une putain de grenouille ! De grenouille, je te dis ! Tu vois de quoi je veux parler ?
– Oh là là, Hush, ce que tu peux être chiant. Fous nous la paix !
Alors Hush se tourne vers Bérastégui.
─ Eh, La Grenouille ! Tu vas être capable de tirer sur tes copains ? C'est vrai, quoi, ça va pas être facile de vous dégommer les uns les autres, hein ! Dis, le basque, entre grenouilles, vous n'allez pas vous faire de mal ?
Bérastégui fixe la pointe de ses bottes.
Hush encouragé, continue.
─ Tu ne dis rien, Crapaud ? T'as pas assez de cran pour te battre ? Tu crois que t'en auras assez pour griller quelques bestioles, là bas ? Il va falloir que je fasse gaffe, tu sais, au milieu de tout ça. Mon éclateur pourrait ne pas te reconnaître.
Bérastégui lève des yeux froids sur le grand rouquin.
─ Quoi ? demande celui-ci. Pourquoi tu me regardes comme ça ? Putain, arrête, Crapaud, j'ai peur. Ouhlà là, les mecs, crie-t-il à la cantonade, au secours, j'ai peur. La Grenouille veut me battre !
Il plonge son regard dans celui de Berastegui et demande lentement :
─ Ou alors, crapaud, dis nous pourquoi on t'a viré d'Ebaüs. Parce que t'as pas de couilles, c'est ça ? T'es qu'une lopette qui mouille son froc dés que ça bouge un peu ? C'est ça, hein ? Tu dis rien parce que j'ai raison. T'es qu'une lope, ajoute-t-il, méprisant. T'as jamais dû être capable de dégommer quoi que ce soit. Tu devais avoir une peur bleue des Ebaüins et…
Le front de Bérastégui éclate son arête nasale avant qu'il ait fini sa phrase. Le tranchant de sa main frappe violemment la carotide du rouquin qui s'effondre sur son banc, le visage inondé de sang. Langton l'attrape pas les bras, le ceinture pour le maîtriser et l'oblige à se rasseoir.
─ Ca va, arrête ! Il a son compte. Arrête, bon dieu !
– C'est pas vrai, dit Ouattabi, incrédule. Il l'a étendu !
Struganov arrive alors, alerté par le bruit.
─ Qu'est ce qui se passe ? crie-t-il. Qui a fait ça ? Qui a fait ça ?
Personne ne répond. Il dévisage ses hommes un à un.
─ Qui a fait ça, nom de dieu ? Répondez ! Muhamad, qui a fait ça ?
– J'sais pas, Sergent !
– C'est toi, Bérastégui ? Tu te crois fortiche parce que tu débarques de ton océan pourri ? Tu me le feras pas à moi, je te le garantis, déclare-t-il en lui soufflant au visage. Je sais que c'est toi. Tu as de la chance qu'on arrive au casse-pipe, mais ne t'inquiète pas. Quand on reviendra sur Euclide je m'occuperai personnellement de toi puisque tu as l'air d'être trop con pour comprendre que c'est là dehors qu'il faut se battre. Tant pis pour toi, si t’es pas capable de maîtriser tes hormones. Souviens toi de ça, Bérastégui. Je m'occuperai personnellement de toi. Et les autres, j'en ai autant pour vous ! Allez, réveillez moi cet abruti ! crie-t-il en montrant Hush. On arrive, et on va voir si vous avez autant une grande gueule là dehors. Vous voulez vous battre ? hurle-t-il pendant qu'une secousse annonce que la navette se pose. Alors allez-y, c'est maintenant que ça se passe !
Les deux portes latérales s'ouvrent et les hommes se ruent dehors, armes aux poings, prêts à griller la moindre forme suspecte. Le brouillard est incroyablement dense, mais les mouvements de la navette et de sa torche à plasma provoquent des remous, et ils peuvent apercevoir, l'espace d'un instant, la masse imposante du condenseur et tout autour celle, plus impressionnante encore, de la végétation qui l'entoure.
─ Allez, allez ! hurlent Struganov et les autres sergents, tout en courant vers le perron. On entre ! On entre !
Les soldats investissent le condenseur. La lumière est très faible. Le brouillard est presque aussi dense qu'à l'extérieur et étouffe leurs appels et les bruits des pas. Le calme est impressionnant après le hurlement de la torche.
Les hommes qui portent les fusils à plasma, avancent prudemment en avant-garde, balayant l'espace de brèves giclées de leurs armes. En cinq minutes, le périmètre est sécurisé. Le condenseur est vide. Aucun batracien n'est caché nulle part pour les attendre.
Les ventilateurs sont aussitôt installés. Il faut près d'un quart d'heure mais, peu à peu, l'air s'éclaircit et la salle imposante apparaît. Les colons avaient raison. L'énorme machinerie de collecte de l'eau de condensation est engluée dans une sorte de gel lactescent solidifié. L'aspect évoque une gigantesque stalagmite irrégulière, large d'au moins quinze mètres, recouverte de festons, de draperies et de coulures refroidies à la manière d'une cire. Etonnamment, quand Berastegui s'en approche pour vérifier sa texture, le contact en est presque tiède et une vibration basse pénètre sa main.
─ Tu sens ça, toi aussi ? demande Ouattabi.
– Oui, ça vibre doucement, répond Bérastégui. C'est presque… agréable.
– C'est ça, les mecs, les coupe Verschluten, vous coucherez avec ce truc un jour si ça vous chante, mais pour l'instant on est venu pour le démolir. Alors dégagez vos fesses que je le grille. Et couvrez moi. J'ai pas envie de me retrouver avec un de ces lézards sur le dos comme ces pauvres types qui se sont fait étriper. Allez, dégagez !
Les hommes qui portent les pulseurs entourent alors la colonne, et commencent à en détruire la base. Le gel est plus résistant qu'il n'y parait car les impulsions ont du mal à attaquer sa structure. Au contraire, elles semblent en accentuer la vibration qui se transforme en une sorte de note continue, basse et grave. Elle envahit la salle, les machineries métalliques, le béton, les hommes. Le son est trop faible pour couvrir le bruit des pulseurs mais, s'ils ne l'entendent pas, ils le ressentent pourtant.
─ Là bas ! crie quelqu'un.
– Là aussi !
– Ici, il y en a un !
– Ne tirez pas ! hurle le Capitaine Barletti. Ne tirez pas ! Pas encore ! Tenez vous prêts mais ne tirez pas !
Les cris d'alerte fusent de partout et l'adrénaline afflue dans le crâne de Berastegui. Où qu'il regarde, il voit arriver un flot continu de batraciens. Leurs corps agglutinés forment une marée verte qui avance doucement, et les encercle peu à peu. Leurs yeux mobiles bougent séparément. Leur peau humide, presque transparente, laisse apercevoir des organes inconnus dans lesquels pulsent des flots de liquide vert, les rendant encore plus monstrueux.
Maintenant, ils sont à moins de dix mètres des humains qui tout à coup entendent : un nouveau son, une vibration plus aigue, plus douce aussi qui s'harmonise avec celle de la colonne, en un contre chant parfait. Les batraciens chantent, réunis en un hymne lent et profond. Comme il percevait la vibration de la colonne, Bérastégui ressent celle-ci, une mélodie chaude et mélancolique, qui vient délivrer son message tout au fond de lui-même. Ce n'est pas un chant de guerre, sûrement pas de guerre, plutôt… d’amour, de l’amour infini du Peuple de Perle qui vibre en harmonie avec sa planète.
─ Feu à volonté !
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béquille mutuelle

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MessageSujet: Les larmes de Perle (fin)   Ven 28 Déc 2007 - 15:58

Le cri du capitaine déchire le chant et l'enfer se déchaîne.
Le feu jaillit, les armes crachent. Le fracas des éclateurs surmonte les sifflements des autres armes, la lueur des flammes envahit le condenseur. Les premiers rangs des batraciens sont fauchés dans tous les sens. Leurs chairs flasques laissent jaillir des flots de liquide vert qui inondent le sol et éclaboussent les hommes. Ils tombent par dizaines, par centaines, serrés les uns contre le autres. Mais ils chantent toujours, ils avancent toujours, en piétinant leurs frères morts, en pataugeant dans la marée verte de leur sang.
─ Bérastégui ! Bérastégui, qu'est ce que tu fous, bon dieu ? Tire ! Mais tire, bon sang !
La voix de Langton n'arrive pas aux oreilles du Basque.
─ Pousse-toi ! hurle-t-il, en se plaçant devant lui et en tirant à feu continu.
Bérastégui recule, recule encore, regarde l'ioniseur qui laboure les rangs des batraciens et le grand noir, devant lui, couvert de liquide vert poisseux. Les batraciens n’ont pas d’armes, rien à lancer, à jeter, rien pour frapper ou déchiqueter, simplement leurs corps, offerts comme autant de cibles vivantes.
Il ne perçoit plus le fracas des armes, seulement leurs cris d’agonie qui percent au dessus du chant, pendant qu’ils offrent leur vie pour l’amour de la terre et de l’eau qu’on leur vole.
Il lâche son arme en contemplant, horrifié, le carnage qui l’entoure. La puanteur qui monte des corps verts grésillant sous les ioniseurs, lui donne la nausée. Une main à trois doigts, sectionnée au niveau du poignet, vient rouler prés de sa chaussure et l’éclabousse de sang vert. Alors il vomit, vomit encore, et recule jusqu'à la colonne où il s'effondre. A genoux, le front appuyé sur le sol, il ferme les yeux du plus fort qu'il peut. De ses mains plaquées, il bouche ses oreilles et hurle. Hurle pour que plus aucun bruit ne lui parvienne. Il ne veut plus être là, il n'est plus là.
Il ne peut plus.
Il est à nouveau sur Ebaüs, au fond de cet océan chaud.
Sa combinaison de plongée le protège des Ebaüins qui se battent pourtant à dix contre un face aux hommes. De leurs dents et leurs griffes ridicules, ils font face aux armes lourdes humaines. Les pulsojets à pression les découpent comme de vulgaires steaks de poisson, et leur sang d'encre tache l'eau et la peau de Bérastégui qui mettra des jours à faire partir cette couleur, en frottant jusqu'à s'en faire saigner. La couleur de la mort. Et du meurtrier.
Le Colonel a dit que ces Ebaüins sont des terroristes qui ont détruit des puits de dessalage, que la Terre n’a plus d’eau potable et qu'elle a le droit de la prendre où qu’elle soit. Bérastégui fait son métier. Les femelles et les petits se jettent sur lui et se battent à mains nues. Son pulsojet les déchire, encore et encore, par dizaines, par centaines. Ils n’ont aucune chance d’en réchapper mais ils se battent jusqu’au bout.
Les rébellions éclatent partout et les humains les écrasent sans pitié. La Terre a besoin d’eau. Bérastégui a le droit de tuer, à tour de bras, sans conscience ni remords, même ce petit qui s'enfuit là bas en criant.
Il espérait l'avoir laissé sur Ebaüs mais, au milieu de la furie des hommes qui massacrent les batraciens, ce cri résonne dans sa tête. Encore et encore.
Il a fui tout ça. Il a fui tout ça !
Alors son cerveau plonge dans l'inconscience qui protège.
Autour de lui, les hommes ne peuvent plus reculer. Ils sont acculés contre la colonne. La panique les gagne car, à cette distance, il est impossible de se servir des armes. Il faut se battre à mains nues. Mais les batraciens n'engagent pas le combat. De leurs mains sans griffes, de leurs bouches sans dents, de leur peau humide, ils se contentent de submerger les humains. En une espèce de fusion fraternelle, sans conscience ni remords, ils les envahissent, les intègrent et leur mort est douce.


Quand Bérastégui se réveille, la nuit tombe.
Il est allongé sur le sol du condenseur. Tout est calme.
Dans la pénombre, il regarde autour de lui et croit avoir rêvé. Il n'y a plus rien, tout a été nettoyé. Plus aucune trace de combat ou de combattant, batracien ou humain. Tout est comme régénéré, y compris la colonne qui a encore grossi et grandi.
Pourtant, lui est là, vivant, étonné et, étrangement, confiant.
Il sort lentement sur le perron et regarde le ciel. Le voile de brouillard finit de se déchirer. Les étoiles apparaissent peu à peu, et leur faible clarté suffit à illuminer le paysage qu'il aperçoit véritablement pour la première fois. Le condenseur a été construit sur une grande esplanade que les colons ont dû dégager, à coups de pulseurs thermiques et de milliards de crédits terrestres. Il n'aura pas fonctionné bien longtemps. Perle et ses habitants ont repris leurs droits. La végétation est inextricable. Les algues, les mousses, les lichens arborescents foisonnent, s'enchevêtrent en une gigantesque vague qui monte à l'assaut de la cheminée. Le béton est gangrené et s'effrite de toutes parts, couvert de pustules qui le grignotent.
Il s'assoit tranquillement, et goutte le calme de la nuit.
De longues minutes passent, puis un murmure le fait se retourner, qui vient de l'intérieur et se change, peu à peu, en une mélopée douce et cristalline. Quand il s'approche de la colonne, sa beauté le stupéfie. Maintenant qu'il n'y a plus de brouillard laiteux à refléter, elle est devenue entièrement transparente, translucide comme du verre ou plutôt comme de l'eau. Les étoiles s'y reflètent, et la font étinceler. Sa fonction lui saute alors aux yeux : il s'agit, là aussi, d'un condenseur, mais d'une plénitude et d'une vérité absolues. Sur plus de trente mètres de haut, les draperies accueillent et collectent les milliards de gouttes d'eau que la nuit dépose comme autant de larmes. Elles roulent doucement, se rapprochent, se réunissent en une union charnelle et entament une lente descente, à travers les milliers de minuscules ruisseaux qui parcourent la structure. Chacune d'elle, en tombant, en coulant, en roulant, compose un chant d'une douceur infinie, et leurs voix se mélangent pour former au coeur de la nuit un hymne indicible à la beauté, à la vie, à l'absolu. Chaque goutte est vivante, fille de Perle et Perle toute entière.
Ebloui, seul dans la nuit sous la clarté froide des étoiles, Bérastégui ouvre les bras.
Les yeux fermés, le visage offert, il s'abandonne. Le chant l'envahit, le comble, le bouleverse au plus profond de lui même. Peu à peu, il ressent autour de lui des présences, mais ne trouve pas de raisons de s'en inquiéter. Les batraciens surgissent doucement de toutes parts. Ils se rassemblent devant la colonne et ajoutent leurs voix à la mélodie de la nuit. Ils se rapprochent, se serrent, se rejoignent, et Bérastégui est l'un d'eux. Il fait partie d'eux, partie de la nuit, partie de Perle. En une douce harmonie, leurs eaux fusionnent, entité transitoire d’extension planétaire qui accueille maternellement en son sein les gouttes qui ruissellent de la colonne, la nourrissent et la ressourcent.
Alors il comprend.
Perle, Ebaüs, la Terre, les autres mondes et les liens universels qui les unissent.
Les Ebaüins, les batraciens, les humains qui volent l'eau.
Sa vie, sa solitude, la peur de ce qu'il avait en lui.
Perle le lave, le purifie, emporte ses doutes et ses craintes.

La fusion dure toute la nuit, et laisse en lui, au matin, une sérénité et une plénitude qu'il n'imaginait pas. Il s'assoit dans le brouillard qui se lève, et attend la navette de secours, sans impatience. Il sait qu'il devra expliquer ce qui s'est passé. Mais aussi, qu'il vivra désormais pour défendre Perle, Ebaüs et les autres. Mais il n'a pas d'inquiétude. Il est sûr de trouver les mots qui conviendront, comme il sent au fond de lui que, désormais, où qu'il aille, l'attendra un port, un havre calme et serein, où coulera une eau tiède et langoureuse.

Fin
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