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 Nouvelle : Prions, mes Frères

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béquille mutuelle

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MessageSujet: Nouvelle : Prions, mes Frères   Jeu 10 Jan 2008 - 10:11

PRIONS, MES FRERES



Avant de rentrer chez lui, François Devienne passa dans le service donner quelques instructions aux équipes de nuit. L’hôpital Abbé Pierre hébergeait plus de huit mille malades. Les quatre ailes du bâtiment, construites à la hâte trois ans plus tôt pour pallier à l’afflux de victimes, étaient saturées. Les chambres individuelles abritaient souvent trois personnes, et la promiscuité s’ajoutait au désespoir d’une maladie que tous savaient incurable. Il arrivait sans cesse de nouveaux malades, et pas un seul dans le monde depuis le début de l’Epidémie n’en avait réchappé.
Des parents amenaient leur enfant avec dans les yeux un espoir qui lui tordait le ventre. Il n’avait rien à leur donner. Il parlait de nouveaux traitements, d’essais thérapeutiques, mais on ne trompe pas une mère.
En sortant, il croisa les « vautours ». C’est le nom que les patients encore lucides donnaient aux employés du crématorium de la Sûreté qui venaient chercher leurs clients du jour. Il réprima une nausée. La surveillante de l’aile B, celle des soins terminaux, lui avait donné les chiffres : trente huit morts aujourd’hui. Le nouveau traitement n’avait pas l’effet espéré.
Quand il arriva chez lui, Lise était déjà couchée. Elle avait laissé sur la table un mot écrit en rouge : "Rappelle Jeffrey, il dit que c’est urgent, et que tu dois utiliser une clé de chiffrage de niveau sept. Qu’est ce que vous avez fabriqué tous les deux pour avoir besoin d’un codage pareil ?"
Il s’étonna aussi.
Pourquoi Jeffrey Allister avait-il besoin d’un tel secret pour discuter sur le Web d’une nouvelle hypothèse concernant l’Epidémie ?
L’Ecossais habitait Glasgow. C’était un ami depuis plus de dix ans. Ils avaient sympathisé lors du premier congrès international sur l'Encéphalopathie Spongiforme, qui s’était tenu à Birmingham en 2012. Il était vétérinaire, et s’était trouvé, de ce fait, au cœur du premier foyer d’infections bovines. Devienne, quant à lui, était devenu le neurologue français le plus impliqué dans la prise en charge de l’équivalent humain, la maladie de Creutzfeldt Jakob.
Il avait laissé un court message sur l’E-mail de son ami avant de partir de l’hôpital : "Salut, Jeffrey. J’ai besoin de ton aide. Que sais-tu des effets des rayonnements électromagnétiques sur le cerveau animal ? As-tu entendu parler de cas à évolution ultracourte ? Tu peux me joindre chez moi, j’y serai dans une heure."
Il avait envoyé ce message à cause d’une communication reçue juste avant. L’icône d’appel avait brillé une fois de plus sur l’écran de son PC. Sa montre avait dépassé depuis longtemps vingt-et-une heures, et il était dans son cabinet depuis sept heures le matin.
Foutue messagerie. Il avait regretté de n’avoir pas laissé partir sa secrétaire à dix neuf heures, comme prévu, en branchant la boite vocale, mais le service était débordé, et il avait besoin d’elle pour gérer la montagne de dossiers. Jamais il n’avait vu un afflux pareil de patients.
Il avait hésité à filer en douce, et ignorer l’appel. Il s’agissait sûrement d’un casse-pieds qui espérait doubler les autres. Aucun rendez-vous n’était libre avant six mois. Il ne pouvait même pas envoyer des patients chez un confrère, tous les neurologues de la planète étaient débordés. En dix ans, le nombre de personnes atteintes avait été multiplié par dix mille. Il avait cliqué avec regrets sur « Alison », et l’image de sa secrétaire était apparue sur l’écran.
─ Oui ?
─ Le Docteur Van Den Berg au téléphone, de l’université d’Anvers.
─ Je le connais ?
─ Je ne pense pas. Il m’a dit qu’il était radiologue, et qu’il voulait vous parler d’un patient.
─ C’est ça… Sa belle-mère est atteinte, et il voudrait que je la vois demain. Vous avez dit que j’étais encore là ?
─ Oui, Professeur. Il a déjà appelé quatre fois. Il m’a assuré que c’était important.
─ Vous l’avez authentifié ?
─ Les empreintes vocales et iridiennes correspondent au dossier que m’a transmis la Sûreté. J’ai également demandé son dossier à l’Ordre belge des Médecins. Voulez-vous le voir ?
─ Non. Passez-le-moi, avait-il soupiré. Et merci d'être restée, Alison.
L’image d’un homme jeune, quarante, peut-être quarante-cinq ans, s'était inscrite sur l’écran.
─ Professeur Devienne ?
La voix était grave, le français fortement imprégné de flamand.
─ Lui même.
─ Bonsoir, Professeur. Je m’appelle Ludo Van Den Berg. Excusez-moi de vous déranger à cette heure, mais je n’ai pas réussi à vous joindre auparavant. Votre secrétaire est redoutable.
Devienne ne put s’empêcher de sourire. Alison avait pour responsabilité de ne lui transmettre que les messages indispensables, et s’en acquittait avec fermeté.
─ Que puis-je faire pour vous ?
─ Je suis Chef du service d’Imagerie par Résonance Magnétique de l’hôpital d’Anvers. Nous avons eu un problème au cours de l’examen cérébral d’un patient.
─ Quel problème ?
─ Notre appareil s’est détraqué. A ma connaissance, c’est la première fois qu’un incident pareil se produit. Un circuit des filtres de contrôle a grillé, et la source magnétique a explosé.
─ Le patient était dans l’appareil ?
─ Tout à fait. Un homme de vingt-huit ans, adressé pour des migraines.
─ Vous savez, Monsieur Van Den Berg, je suis spécialiste de l’Epidémie, pas des migraines ou des appareils de radiologie qui explosent.
─ Je vous appelle justement parce que vous êtes le spécialiste européen de la Maladie de la Vache Folle. Ce jeune homme allait parfaitement bien, en dehors de ces maux de tête. Aucun problème neurologique, aucun signe de démence. L’examen était presque terminé, et les images faites jusque là étaient normales.
─ Bien sûr, pour des migraines.
─ Tout à fait, mais nous avons refait l’examen quelques jours plus tard.
─ Vous l’avez convaincu de rentrer à nouveau dans la machine ?
─ La source magnétique a explosé sans aucun éclat, il n’a subi aucune blessure apparente. Nous avons cru que la machine était en panne, et nous lui avons dit de bonne foi qu’il faudrait recommencer. Mais, après analyse, nous nous sommes rendus compte que, pendant quelques millièmes de secondes, le champ magnétique de la source a été multiplié par plus de cent mille, et a subi une distorsion de phase. Aucun cerveau humain n’avait jamais subi un champ électromagnétique pareil.
─ Vous avez dit « aucune blessure apparente », avait relevé Devienne. Qu’avez vous trouvé lors du deuxième examen ?
─ Il a fallu dix jours avant que l’appareil soit réparé. Pendant ce temps, le patient allait bien, nous n’avons rien remarqué d’anormal.
─ Je répète ma question, Monsieur Van Den Berg. Qu’y avait-il sur le deuxième examen ?
Ludo Van Den Berg s’était interrompu, et avait plongé son regard dans celui du neurologue.
─ Voilà la raison de mon appel : des lésions du cerveau tout à fait typiques de la Maladie de Creutzfeldt Jakob.
François Devienne avait scruté plus attentivement le visage sur l’écran. Des cheveux blonds coupés court, une moustache finement taillée, pas trace d’amusement dans les yeux bleus qui le regardaient sans ciller. Van Den Berg ne donnait pas l’impression d’un potache en mal de sensation, et on ne devenait pas chef de service à son âge sans des capacités professionnelles hors du commun. Pourtant, cela ne pouvait être qu’une erreur.
─ Reprenez moi si je me trompe, jeune homme, avait-il déclaré. Voulez-vous vraiment suggérer que votre patient a développé une maladie de la vache folle en seulement dix jours ? Et qu’en plus, c’est votre ratage magnétique qui en est la cause ? C’est bien ce que vous pensez, n’est ce pas ?
Van Den Berg avait repris sans la moindre hésitation dans la voix.
─ J’ai montré les clichés, séparément bien sûr, à mes confrères radiologues à Anvers et à Bruxelles. Je suis même allé jusqu'à Munich pour avoir l’avis du Professeur Struden. Le diagnostic est toujours le même : examen normal pour les premiers clichés, Creutzfeldt Jakob pour les autres. D’ailleurs, ils ne sont pas idiots, ils m’ont demandé pourquoi je venais les ennuyer avec des images aussi habituelles. Ils ont flairé que j’avais levé un lièvre.
─ Vous vous être trompé.
─ J’ai tout repris à zéro…
─ Vous avez inversé les patients. Ou les dossiers.
─ On n’a pas tous les jours quelqu'un allongé dans une machine qui déraille. J’ai été aussitôt appelé, et j’ai interprété les images moi-même. De toute façon, l’authentification par l’empreinte iridienne est obligatoire lors de la création du dossier numérisé. Si l’iris ne correspond pas aux données fournies par la Sûreté, l’appareil se verrouille automatiquement.
─ L’informatique, ça se détraque.
─ Le mouchard pisteur est formel. Le système a lâché en même temps que la sonde, à cause de la surcharge. Tout allait bien jusque là : les heures, les systèmes de contrôle. Nous avons même revu les examens des quinze jours antérieurs. Tout était normal.
─ Et au deuxième examen ?
─ Nous avons interprété les clichés au fur et à mesure.
─ Vous estimez donc qu’aucune erreur n’est possible ?
─ Franchement, oui. Et l’état du patient le confirme.
─ Comment ça ? Il a développé des symptômes ? Vous auriez dû me dire ça tout de suite, ça change tout !
─ C’est vrai, excusez-moi. Nous l’avons gardé en observation, bien sûr. En dix jours, les premiers symptômes sont apparus sous forme de tremblements et de contractions musculaires involontaires.
─ Dix jours seulement ?
─ Et les premiers signes de démence sont apparus cette semaine, soit un mois après.
─ Ce n’est pas possible. L’incubation est de plusieurs années.
─ Je sais tout ça, Professeur. Moi aussi, j’ai du mal à le croire. C’est pour ça que je vous ai appelé.
─ Qu’attendez-vous de moi ?
─ Que vous confirmiez le diagnostic. S’il s’agit bien d’une maladie de Creutzfeldt Jakob, nous sommes devant le premier cas de ce genre. Ça ouvre une piste sur l’origine de l’Epidémie.
─ Comment ? Mais…, mais le prion en est la cause ! Les études du Professeur Hartman sont indiscutables. Il s’agit d’une maladie infectieuse, et le prion est l’agent en cause ! Ce sont les farines animales anglaises des années quatre-vingt qui sont le point de départ.
Il s’était interrompu un instant, et avait fixé, avec incrédulité, le visage du radiologue.
─ Mettriez-vous aussi cela en doute ?
Van Den Berg n’avait pas cillé.
─ Professeur, qu’est-ce qu’un prion ? Ce n’est pas un champignon, pas une bactérie, pas un virus. C’est quoi, alors ? Qui peut se vanter d’en avoir cultivé un seul ? Quel autre organisme se multiplie sans ADN ? Bien sûr, si on mange une cervelle de vache atteinte, la maladie se transmet. Mais mangez une cervelle contenant de la dioxine, et vous serez contaminé aussi. Pourtant la dioxine n’est pas un agent infectieux.
─ Putain, mais ça n’a rien à voir ! avait juré Devienne. Vous mélangez tout. Une fois contracté, le prion se développe lentement dans le système nerveux. C’est le propre des êtres vivants, même si le prion en est un très particulier. Aucun toxique ne s’est jamais multiplié, avait-il ajouté avec impatience. Tous les poisons connus ont été recherchés, aucun n’a jamais été trouvé.
─ On ne trouve que ce que l’on cherche.
─ Qu’avez trouvé chez votre patient ?
─ Rien.
─ Vous voyez bien.
─ Il a pourtant été soumis à un toxique, avait insisté Van Den Berg
─ Lequel ? Vous lui aviez injecté quelque chose avant l’examen ?
─ Non, mais il a subi pendant douze millièmes de seconde un flux d’induction électromagnétique à distorsion de phase bipolaire d’une intensité de huit cent mille tesla.
Soufflé par cet argument, Devienne s’était donné le temps de répondre. Van Den Berg examinait la situation sous un angle nouveau, et cela valait la peine d’y réfléchir.
Des physiciens avaient déjà étudié les effets des rayonnements électromagnétiques sur la santé des électriciens qui entretenaient les lignes à haute tension. Ces ouvriers portaient, depuis, des combinaisons en kevlon tressé totalement isolées. Les troubles psychiques étaient dépressifs, parfois hallucinatoires, mais à sa connaissance, aucun cas de démence, encore moins de Creutzfeldt Jakob n’avait été décrit.
─ Les effets sur le cerveau des rayonnements électromagnétiques n’ont jamais montré de lésions évoquant celles de l’Epidémie, avait-il martelé.
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MessageSujet: Prions, mes Frères (suite 1)   Jeu 10 Jan 2008 - 10:12

─ Je sais, Professeur. J’ai lu tout ce qui a été écrit sur le sujet depuis plus de vingt ans, par vous, entre autres. Il y a une différence de taille : toutes les études ont été faites avec des doses très faibles. Mais j’ai aussi trouvé la description d’un cas d’évolution rapide au Japon.
Devienne se souvenait de ce patient. La communauté scientifique internationale en avait longtemps discuté car sa famille maintenait qu’il était végétarien. Aucune preuve d’infection à partir de viande bovine n’avait pu être trouvée.
─ Ce patient participait à la construction du métro volant d’Osaka, ajouta Van Den Berg. Le champ magnétique nécessaire pour soulever la rame est produit par un courant électrique énorme injecté dans des supraconducteurs. Le flux d’induction est nul à un mètre, mais à trente centimètres des rails, il atteint plusieurs milliers de Tesla.
Le Français était troublé. L’hypothèse de Van Den Berg méritait réflexion.
─ Comment expliqueriez-vous les autres cas ?
─ Je ne sais pas. Il y a d’autres sources d’exposition aux rayons électromagnétiques.
─ Comment va le patient ?
─ Très mal.
─ Vous l’avez mis sous quel traitement ?
─ Celui que vous avez préconisé, il y a trois mois, à la conférence internationale de Mombasa : les anticorps monoclonaux anti-prion PrPsc
─ Quels résultats ?
─ Franchement, aucun. Il n’en a probablement que pour quelques jours.
─ Bon sang, on n’a jamais vu une évolution aussi rapide !
─ Je vous l’ai dit : aucun cerveau n’avait été soumis à ce qu’il a connu…
Devienne avait réfléchi un instant. Il fallait deux heures pour être en Belgique. Il pourrait être là, lundi, pour ses consultations.
─ Est-ce que je peux venir le voir ?
─ Franchement, j’espérais que vous diriez ça, avait aussitôt répondu Van Den Berg, visiblement soulagé. Quand vous voulez.
─ Dimanche matin, à huit heures.
─ Parfait, je vous attendrai. Merci beaucoup, Professeur.
─ Ne me remerciez pas. A dimanche.
Devienne avait coupé la communication, et composé l’E-mail de Jeffrey Allister. L’Ecossais lui demandait maintenant l’encodage web le plus élevé.
Bizarre...
Il alluma son PC.



L’hôpital d’Anvers était gris et moche. De gros blocs de béton et d’acier témoignaient des ratés de l’architecture fin de siècle que de grandes flaques de pluie froide reflétaient. La voiture dût faire un écart pour éviter quelques pigeons maigres et frigorifiés, et s’en alla cahoter sur les pavés de l’avenue Albert 1er. Aucun des trois hommes ne parlait : Van Den Berg conduisait, Allister était assis à l’arrière, Devienne à l’avant, l’humeur aussi sombre que le temps. Il avait passé la matinée à examiner le patient. Aucun doute n’était possible : maladie de Creutzfeldt Jakob à un stade terminal. Il avait beau en avoir vu déjà des milliers, il ne pouvait s’y faire. Cet homme n’avait pas trente ans, et il n’avait pas pu mentir à la femme et au petit garçon qui l’attendaient derrière la porte capitonnée de la chambre.
Jeffrey avait refusé de discuter de quoi que ce soit à l’hôpital, il avait tenu à aller dans un bar de la ville choisi au hasard. L’Ecossais l’avait rejoint le matin même, à la gare, avec un air de conspirateur et de furtifs regards alentour. Malgré le codage de leur conversation vendredi soir, il avait refusé de parler, et l’inquiétude avait gagné Devienne lorsqu’il l’avait quitté sur ces mots : « Tu as mis le doigt dans une belle saleté. Ne parle à personne. Ne fais confiance à personne. Je te rejoins à Anvers ».
Le hasard fit bien les choses. Le pub occupait une rue sombre de la vieille ville. L’enseigne cassée laissait apercevoir un néon pisseux, la peinture s’écaillait et, vu sa tête, le patron ne servait pas de la bière qu’aux clients. Il était plus qu’improbable que leur conversation puisse être entendue ici.
─ Cela te convient, Jeffrey ? demanda Devienne. C’est assez discret pour toi ?
─ Ça ira, maugréa l'Ecossais. La bière doit être infecte, mais ça ira.
─ Bon, tu te décides à parler ? On croirait que tu as Scotland Yard aux trousses.
─ Je préférerais que ce soit Scotland Yard.
─ Y’en a marre, enfin ! Parle ! Pourquoi tous ces mystères ?
─ Vous mettez le nez dans une affaire qui vous dépasse. Votre expérience involontaire, Ludo, vous a fait découvrir une nouvelle façon de développer la Vache Folle, mais elle n’est pas nouvelle pour tout le monde.
─ Il y a eu d’autres cas ? J’en aurais entendu parler ! J’ai compulsé toutes les bases de données du Web ! s’étonnèrent ensemble Van Den Berg et Devienne.
─ Ce n’est pas le genre de découverte qui se retrouve dans les journaux médicaux ou sur Internet. Et vous devriez faire attention si vous tenez à votre peau et à votre famille.
─ Enfin Jeffrey, tu délires. Qui pourrait nous menacer pour une découverte médicale ? C’est une nouvelle voie de recherche, nous ne pouvons pas garder ça pour nous.
─ Je crois que tu ne comprends pas, François. Cette découverte restera secrète avec ou contre toi. Tu n’auras pas le temps de l’ébruiter.
─ Qui nous menacerait ? le coupa Ludo.
─ Comment sais-tu tout ça ? renchérit Devienne.
─ Je ne suis qu’un modeste vétérinaire, mais j’ai eu la malchance de me trouver au centre de l’épidémie animale au Royaume Uni. Avez-vous entendu parler de Lindsay Mac Guire ?
Ses deux compagnons se regardèrent, avant de secouer la tête.
─ Lindsay était une fille formidable, reprit l’Ecossais. Nous étions dans la même promo à l’Université. Elle avait de grands yeux noisette et un sourire qui l’illuminait. Nous étions tous amoureux d’elle. Elle nous surclassait totalement. Une mention spéciale lui fut décernée pour son doctorat, qui portait évidemment sur la maladie de la vache folle. Nous étions en 2008 et l’Epidémie animale commençait à s’étendre. Les laboratoires de tout le pays lui firent des propositions. Moi aussi, mais je n’eus pas la chance que son cœur batte comme le mien. Elle choisit finalement le Royal Veterinary Research Institute d’Edimbourg, et je n’eus plus de nouvelles.
Jeffrey s’interrompit, la gorge nouée. Devienne et Van Den Berg attendirent sans un mot. L'Ecossais sortit une enveloppe de sa poche et reprit avec un sourire triste.
─ J’ai reçu cette lettre à l’automne 2009. C’est son mari qui m’écrivait. Pourrais-tu la lire, François ? Je n’ai pas le courage.
Devienne découvrit une écriture fine et hachée, et lut pour ses compagnons.
« Monsieur,
Je m’appelle Terry Bendford et j’étais le mari de Lindsay Mac Guire. Je n’ai pas eu le plaisir de vous connaître, mais Lindsay m’avait parlé de votre demande en mariage. Elle est morte il y a quinze jours dans son laboratoire. « Suicide par barbituriques sur le lieu de travail, lié à un état dépressif majeur ». Voilà tout ce que j’ai pu obtenir. C’est un médecin du Centre de Recherche qui l’a examinée, et je n’ai pas pu voir son corps. D’après les autorités du Centre, tout décès d’un membre du personnel entraîne son placement immédiat en cercueil plombé pour éviter tout risque contagieux. Même pour un suicide.
Je sais qu’elle ne s’est pas suicidée. Nous avions parlé peu avant d’avoir un autre enfant. Elle était gaie et enthousiaste. Ses travaux la passionnaient, même si elle paraissait préoccupée les derniers temps. Le directeur du Centre m’a demandé ce que je savais de ses recherches. J’ai répondu qu’elle était secrète, et n’en parlait jamais. Je ne pense pas qu’il m’ait crût. Il a raison, dans un couple on parle forcément boulot. Ça ne signifie pas grand chose pour moi, je suis professeur d’histoire, mais ce sera peut être plus clair pour vous. Une fondation, la SEFER, lui avait commandé une étude particulière chez les vaches. Je ne sais pas grand chose de plus, mais je me souviens l’avoir entendue dire un jour : « C’est dingue ! Les vaches deviennent folles en huit jours ! ».
C’est à cause de ça qu’on l’a tuée.
J’en suis sûr, on l’a assassinée. Elle est morte pour ce qu’elle avait découvert. Son laboratoire a explosé huit jours après sa mort. Ses deux collaborateurs les plus proches ont péri. Tout a été détruit, le matériel, les animaux, tout. Plus le moindre indice sur ses recherches. Le gaz, paraît-il. Franchement, je serais étonné qu’un chercheur soit assez bête ou assez imprudent de nos jours pour faire sauter un labo avec un bec bunsen. Bien sûr, il n’y a pas eu d’enquête.
Hier, notre appartement a été cambriolé. Tout a été retourné mais rien n’a disparu. Ils cherchaient sans doute des documents. Fouille inutile, Lindsay était intransigeante avec la sécurité, elle ne ramenait jamais rien à la maison.
J’ai passé toute la nuit sur le Web en quête de renseignements sur la SEFER. Il n’y a aucune fondation de ce nom, aucune trace dans les listes d’associations scientifiques, politiques, religieuses, rien. C’est un paravent.
Je me suis souvenu du nom du type qui avait contacté Lindsay : Bill Oxford. Elle m’en avait parlé, car elle le trouvait antipathique et entreprenant. Alors j’ai voulu savoir : j’ai tout bêtement appelé le service du personnel du Centre, en me faisant passer pour quelqu’un de sa famille. La secrétaire m’a tout de suite repéré, bien sûr. J’ai raccroché aussitôt, mais je ne me fais pas d’illusion. Ils savent qui je suis. Le jour se lève, il est six heures, j’ai fait une valise. Je vais poster cette lettre et filer avec mon fils, s’ils m’en laissent le temps.
Je n’ai osé raconter notre histoire à personne, mais si vous avez aimé Lindsay comme je le crois, cette lettre vous revient. Vous avez le même métier que ma femme, vous devriez comprendre mieux que moi ce qui se passe. Libre à vous d’en faire l’usage que vous jugerez bon, mais sachez que sa possession vous met en danger.
Moi, je n’ai pas le courage de continuer. Plaise à Dieu que je parvienne à cacher mon petit garçon.
Bonne chance.
Terry Bendford. »
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MessageSujet: Prions, mes Frères (suite 2)   Jeu 10 Jan 2008 - 10:13

Devienne se tut. Le silence dura plusieurs minutes. C’est Van Den Berg qui posa la question :
─ Que sont-ils sont devenus ?
─ J’ai reçu la lettre deux jours plus tard. Son E-mail n’était plus attribué. Je suis allé à Edimbourg. Sa voisine m’a montré le journal où la nouvelle occupait un petit entrefilet : « Hier matin, vers sept heures, un père et son fils de deux ans ont été fauchés sur le trottoir alors qu’ils se rendaient à la gare. Le chauffard n’a pas été retrouvé. »
Un long silence s’installa à nouveau.
─ Pourquoi ne m’en as-tu jamais parlé ? demanda Devienne
─ C’était avant qu’on se connaisse, François. Je n’ai rien dit à personne, même pas à ma femme. J’ai eu peur. J’ai caché la lettre dans un coffre à la banque. Il y avait encore peu de cas humains à cette époque là, et de toute façon, je ne savais pas ce qu’elle avait découvert.
─ Cette fondation avait des doutes qu’elle a voulu vérifier en demandant cette étude à votre amie, puis elle a effacé toutes les traces.
─ Ils savaient pour les rayonnements, dès cette époque là, dit François. Rendez-vous compte de ce que cela veut dire ! Les sources sont partout : télévision, radio, micro-ondes…
─ Et les téléphones portables, ajouta Van Den Berg. Voilà pourquoi on a eu plein de rumeurs sur le danger des portables, pourquoi on a diminué la puissance des émetteurs, et essayé de convaincre les gens de porter des oreillettes. La Sûreté était derrière tout ça, elle tentait de limiter les risques.
─ En laissant quand même contaminer des millions de gens, protesta Devienne. C’est de l’assassinat... On ne peut pas laisser les gens mourir sans rien dire, Jeffrey, ajouta-t-il, en se tournant vers l’Ecossais.
─ Que voulais-tu que je fasse ? Quelles preuves j’avais ? Et à qui en parler, puisque la Sûreté était dans le coup ?
─ Tu es sûr de ça ? C’est quand même difficile à croire. La Sûreté n’est pas un repère de barbouzes.
─ Tu es plein d’illusions, François. Quand tu m’as appelé, vendredi, j’ai tout de suite compris que tout recommençait, et que je ne pouvais plus faire l’autruche. Mon fils est ingénieur en informatique. Il m’a bidouillé tout un réseau de caches et de piratages en chaîne qui rendent la détection presque impossible. Alors j’ai fait ce que j’ai repoussé depuis 15 ans : j’ai recherché des informations sur Bill Oxford. J’y ai passé la journée d’hier. Je n’ai trouvé personne de ce nom sur les fichiers de la Sûreté.
─ Son dossier a été détruit après la visite de Bendford. Il doit avoir un nouveau nom.
─ Bien sûr. Alors, j’ai pensé aux fichiers médicaux du National Health Care, l’équivalent de votre sécurité sociale en France. Après tout, on peut être barbouze et malade. En 2009, Oxford a commencé à être traité pour une hypertension artérielle, puis il n’a jamais été revu au même hôpital. Nous avons cherché toutes les personnes qui avaient commencé un traitement par le même médicament ce mois là. Il y en avait soixante deux sur Edimbourg. Un seul d’entre eux n’a pas été retrouvé sur les fichiers de la Sûreté, un dénommé Oldoway. Bill Oldoway !
─ Bravo ! le félicita Van Den Berg. Vous avez vu son nouveau dossier ?
─ Pas sans mal. La Sûreté n’a sûrement pas la conscience tranquille pour imaginer des protections pareilles.
─ Et alors ?
─ Oldoway a plein d’autres noms : Oliver, Oldman ou O’Sullivan. C’est bien une barbouze, j’en suis sûr. Il est payé par le Fond International, comme les autres employés, mais aussi par quelqu’un que je n’attendais pas : la NASA.
─ L’agence spatiale américaine ?
─ Oui. Que vient-elle faire là, je n’en sais rien.
─ Tu croies que ton amie travaillait pour la NASA ?
─ Franchement non, mais
─ Vous savez, le coupa Van Den Berg, les pouvoirs de la Sûreté sont énormes, et ce sont les Etats Unis qui l’ont imposée aux autres pays. Qui étaient bien contents, je vous l’accorde, que quelqu’un prenne en charge les millions de personnes touchées par l’Epidémie. En quelques années, elle a supplanté l’Organisation Mondiale de la Santé et, sous prétexte de gérer l’Epidémie, elle est devenue une super-police internationale. Aujourd’hui, elle est la seule à avoir un listing de tous les malades, les dates, les traitements. Tout ce qui concerne l’Epidémie est entre ses mains.
─ Mais elle voudrait dissimuler quoi ? demanda Devienne. Et pourquoi faire des expériences sur des vaches ? Que je sache, la NASA n’a jamais envoyé de vaches dans l’espace.
─ On a toujours fait des expériences sur les animaux avant d’en faire chez les hommes, et la vache est le premier animal à avoir contracté le prion.
─ Non, rectifia Allister, ce sont les moutons, sans doute parce qu’ils étaient plus sensibles au prion. C’est parce ce que nous avons fait manger leurs cadavres par les vaches qu’elles l’ont contracté.
─ Malgré tout, ça n’explique pas l’effet des rayons électromagnétiques.
─ Je crois que Lindsay et vous avez fait la preuve qu’ils accélèrent l’évolution de la maladie. Beaucoup de microbes ont besoin de conditions particulières.
─ Holà, attendez, vous allez un peu vite tous les deux, freina Devienne. Nous sommes des scientifiques, censés avoir un esprit cartésien. Certaines bestioles ont besoin d’oxygène, d’autres pas, d’autres d’acides aminés. Mais citez-moi un seul organisme sur terre qui ait besoin de rayons électromagnétiques pour se développer ?
Le choc de la révélation frappa les trois hommes en même temps.
─ Nom de Dieu !
─ My God ! Tu as mis le doigt dessus, François. Sur Terre, aucun, mais ailleurs ?
─ Et ça expliquerait pourquoi la NASA est dans le coup !
─ Bon sang ! Je n’arrive pas à le croire. Le prion, un organisme extra-terrestre ! Voilà pourquoi il est si différent…
─ Et la NASA noyaute le système pour que personne ne sache que c’est elle qui l'a ramené sur terre...
─ Vous croyez que c’était volontaire ?
─ Franchement, je ne crois pas. L’Oncle Sam en aurait saturé les ondes le jour même.
─ Mais ils l’ont ramené d’où ? Ils ne sont pas allés bien loin.
─ Ça ne peut pas être de l’espace proprement dit. Les russes, les français et le chinois y sont allés. Mais réfléchissez, où les américains sont-ils les seuls à s’être posés ?
─ La lune… Bon sang, mais ça fait cinquante ans que plus personne n’y a mis les pieds !
─ Et pour cause !
─ Savez vous, demanda Van Den Berg, si les cosmonautes des missions Apollo ont été malades à leur retour ?
─ En y réfléchissant, dit Allister, ils ont disparu de la vie publique après leur exploit. Neil Armstrong s’est enfermé dans un ranch de l’Ohio. Il a toujours refusé de recevoir les journalistes, et n’est plus apparu en public.
─ Edwin Aldrin a perdu la tête, ajouta Devienne. Officiellement, il s’était mis à boire.
─ C’est pas croyable. Tout le monde a cru qu’il s’agissait de caprices de stars. En fait, la NASA les cachait car ils étaient malades…
─ Que sont devenus les dix autres ?
─ Je ne sais pas. Qui se souvient de leurs noms ? L’anonymat a aidé au secret.
─ Ça expliquerait aussi pourquoi le programme Apollo a été arrêté si vite. Les Américains ne sont pas du genre à laisser tomber une affaire qui marche. S’il n’y avait pas eu de problème, ils auraient déjà ouvert un Mac Donald là-haut.
─ Tout ça est cohérent, dit Devienne, mais pourquoi l’Epidémie a-t-elle commencé si longtemps après ?
─ Tu trouves ça long ? répondit Allister. Les cosmonautes n’ont aluni que quelques heures chacun. Pour que le prion les contamine malgré les combinaisons spatiales, il faut qu’il soit sacrement virulent. Et, arrivé sur terre par l’intermédiaire de seulement douze hommes, mettre quinze ans pour coloniser une planète entière, c’est un bel exploit.
─ Une belle saloperie, oui ! Les moutons, les vaches, les humains. Même les chiens sont touchés maintenant.
─ Il reste quand même une question importante, pourquoi l’Epidémie a-t-elle débuté en Angleterre, et pas aux Etats Unis ? demanda le Belge
─ Parce que nous avons été les premiers imbéciles à faire manger du mouton aux vaches, lui répondit Jeffrey. L’Angleterre a un lourd passé de colonisation, croyez moi, c’est un Ecossais qui vous parle. Elle a exporté sa manie d’élever des moutons dans tous les pays qu’elle a envahi : les Malouines, l’Afrique du Sud, l’Australie, la Nouvelle Zélande. Elle a signé des accords avec ces pays pour écouler les excédents vers l’Europe. Et même vers les vaches, pour notre malheur.
─ Tu veux dire que les moutons ont été contaminés dans leur pays d’origine ? Les cosmonautes sont revenus aux Etats Unis, pas dans les colonies anglaises.
─ Réfléchissez, répondit Van Den Berg. Où se trouvent ces pays ? Dans l’hémisphère sud. L’Epidémie y est beaucoup plus forte aujourd’hui. Tout le monde soutient que c'est dû au manque d’hygiène, mais quelle est l’autre catastrophe de l’hémisphère sud ?
─ La couche d’ozone… Le trou qui laisse passer les radiations électromagnétiques en provenance de l’espace.
─ Alors, termina Jeffrey, à partir des Etats Unis, le prion a envahi le monde entier, et a explosé dans l’hémisphère sud à cause des radiations dues au trou de la couche d’ozone. Jusqu’à ce que nous ayons la bonne idée de rendre nos vaches anglaises carnivores… Ça se tient.
Les trois hommes se regardèrent, conscients du poids de leur découverte. De longues minutes passèrent pendant que chacun réfléchissait.
─ Qu’allons-nous faire ? demanda Van Den Berg. Nous ne pouvons pas cacher une chose pareille.
─ Nous allons avoir toutes les barbouzes de la Sûreté sur le dos dès le premier mot.
─ La télé et les journaux sont sous contrôle. Même le Web depuis l’affaire des visipornos.
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béquille mutuelle

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MessageSujet: Prions, mes Frères (fin)   Jeu 10 Jan 2008 - 16:44

─ Il faut trouver de l’aide. Nous n’avons aucune preuve. Par contre, si quelqu’un qui a du poids, un chercheur par exemple, l’annonçait comme sa propre découverte, sa parole ne pourrait être mise en doute.
─ On pourrait demander à Philippe Orsoni, suggéra Devienne. Il est chef de projet au CNRS de Grenoble, et un des premiers au monde dans son domaine. Il va tomber par terre quand il apprendra ça. Si une sommité comme lui annonçait la nouvelle à la communauté scientifique, cela aurait un tel poids que la Sûreté serait coincée. Elle ne peut quand même pas exterminer tous les chercheurs de la planète.
─ Vous pourriez le contacter ?
─ Son labo doit grouiller de barbouzes de la Sûreté, dit Jeffrey. Tu es sûr de lui ?
─ Nous étions à la fac ensemble.
─ Okay, mais il serait préférable de ne pas tout lui dire et de le joindre chez lui. Pour sa propre sécurité.
─ C’est dimanche après midi, je peux essayer.
François sortit son visiphone cellulaire. Philippe Orsoni mit plusieurs minutes avant de répondre. Sa silhouette râblée s’inscrivit sur un fond de gazon impeccable, piqueté de drapeaux.
─ Oui ?
─ Bonjour, Philippe. C’est François. François Devienne. Comment vas-tu ?
─ Très bien, François, merci. En pleine forme, je suis au neuvième trou, avec un birdie. Et toi, comment vas-tu ? Voilà longtemps que je ne t’avais pas entendu. Qu’est-ce qui t’arrives pour me téléphoner un dimanche ?
─ J’ai besoin d’un service. As-tu entendu parler de la SEFER ?
─ La SEFER ? Non, qu’est ce que c’est ?
─ Une fondation privée qui fournit des fonds pour la recherche médicale.
─ Tu as besoin d’argent, François ?
─ Non, mais un ami a eu des ennuis avec cette fondation.
─ Quel type d’ennuis ?
─ Sérieux.
Orsoni attendit quelques secondes avant de reprendre.
─ Où es-tu, François ? Tu me parais bien mystérieux. Pourquoi devrais-je connaître la SEFER ?
─ Elle œuvre dans le domaine du prion.
─ Je sais tout ce qui se passe dans ce milieu.
─ Connais-tu un dénommé Bill Oldoway ?
─ Non.
Hors champ, Allister demanda :
─ Ou bien Oldman, Oliver ou O’Sullivan ?
─ Dis donc, François, qui est avec toi ? Et où es-tu ?
Devienne ne répondit pas et ajouta :
─ Connais-tu ces noms là ?
─ Non !
─ Sais-tu qui finance tes travaux, Philippe ?
─ Holà, François, à quoi tu joues ? Et qui est avec toi ? Tu as beau être un ami, qui finance mes travaux ne te concerne pas. Quant à O’Sullivan, Oldman ou Oliver, je ne les connais pas. On ne s’est pas vu depuis presque un an, et tu m’appelles pour m’interroger sans même me dire où tu es. Ce n’est pas une conduite pour un ami…
─ Tu as raison, excuse-moi, sourit Devienne. Je suis avec des amis dans un pub en Belgique, et nous avons eu une idée idiote.
─ Laquelle ?
─ Une idée idiote, je te dis. Sur la…
Le doigt ferme de Jeffrey Allister coupa net la communication.
─ Mais enfin ! s’exclama Devienne. Ça va pas ?
─ Excuse moi, François, mais quel était ton prochain mot ?
─ Je ne sais pas…
─ Tu allais dire « sur la provenance du prion », pas vrai ?
─ Sans doute.
─ Alors, j’ai bien fait de couper la communication. C’est lui qui allait te faire parler, et, si tu veux mon avis, il n'est pas clair, ton copain. Il a eu vite réfléchi pour dire qu’il ne connaissait pas la SEFER.
─ Il a même répété des pseudonymes qu’il n’avait entendu qu’une fois, souligna Van Den Berg.
─ Et il m’a semblé vraiment soucieux de savoir où tu étais. Il faut se rendre à l’évidence, François.
─ Mais je le connais depuis toujours !
─ Le temps passe... A-t-il changé ?
─ Pas vraiment. Il a divorcé il y a deux ans, il a une belle maison, et il change souvent de petite amie depuis, mais...
─ Des petites amies comment ?
─ Oh, celles dont un homme de son âge peut rêver, jeunes et belles.
─ Et dépensières, demanda Ludo ?
Devienne resta pensif quelques secondes.
─ Très dépensières. Trop sans doute pour un chercheur, vous avez peut-être raison. Et ce golf que l’on a vu, il l’a fait construire chez lui. Je n’y avais pas réfléchi. Bon sang, je n’arrive pas à y croire ! Philippe Orsoni !
─ Tout le monde peut être acheté, François.
─ A chacune de mes visites, il me pressait de questions sur mon travail. Il me tirait les vers du nez !
Van Den Berg s’agita sur sa chaise.
─ Excusez-moi, Messieurs, mais un visiphone signe imparablement sa position. Si nos craintes sont justifiées, ce pub risque de connaître sous peu une affluence inhabituelle. Nous devrions filer.
─ Mais où aller ?
─ A l’hôpital, Jeffrey. C’est là que nous serons le plus en sécurité. En plus, si nous avons raison, le prion vit grâce aux rayons électromagnétiques. Si on l'en privait ? Il y a là-bas un jeune homme qui meurt par la faute d’un circuit imprimé défectueux.
─ Que proposez-vous, François ?
─ Il faut l’isoler. Plus aucun rayonnement ne doit atteindre son cerveau : plus de poste de radio, de réveil, de télévision, de montre à quartz, de téléphone portable, de visiphone. Et il faut trouver une combinaison en kevlon.
─ Aucun problème, dit Ludo. Nous en portons dans le service pour nous protéger des appareils de radiographies. Qui aurait imaginé qu’elles nous préservaient aussi du prion ? Mais dépêchons-nous. S’il y a la moindre chance de sauver ce patient, nous devons la tenter immédiatement.



La salle de conférence du Palais des Congrès était bondée. Les neurologues du monde entier s’étaient déplacés, et ces gens sérieux en costume et cravate s’étaient bousculés pour trouver une place sur les strapontins et les escaliers, comme de jeunes étudiants à leur premier cours. Il faut dire que le titre de la conférence du Professeur Devienne avait été dévoilé seulement sept jours avant, mais avait fait l’effet d’une bombe : « La guérison est possible. Présentation du premier cas ». Les journalistes grouillaient comme des mouches, et s’agglutinaient devant les portes pour avoir la meilleure place à la conférence de presse qui suivrait la présentation médicale.
Bill Oldoway avait eu beaucoup de mal pour approcher, et son badge de congressiste avait été détaillé de longues minutes par un service d’ordre tatillon mais efficace. Il avait eu, lui-même, suffisamment de rencontres délicates à sécuriser pour ne pas leur en tenir rigueur, y compris quand il avait dû passer sous le portique à métaux, puis subir une fouille au corps. Heureusement, le vigile était jeune, et n’avait pas osé passer la main sous les testicules de cet éminent neurologue. Son costume sombre, sa cinquantaine grisonnante, et son regard glacial avaient suffi pour que son arme en céramique, les munitions incapacitantes qui allaient avec, mais aussi le petit cadeau qu’il réservait à Devienne, parviennent sans encombre jusqu’à la salle de conférence. Il s’était installé tout en haut de l’amphithéâtre, debout à coté de la porte, une position stratégique pour pouvoir observer chaque participant, mais aussi opérer un repli rapide, en cas de besoin. Il avait tout de suite repéré Jeffrey Allister et Ludo Van Den Berg, prés de l’estrade. Voilà qui l’arrangeait. Il ne tenait pas à affronter l’Ecossais. Même les amateurs peuvent être redoutables si la blessure est assez profonde.
Devienne finissait son exposé.
─ En conclusion, comme vous venez de le voir, la guérison est à notre portée, et la thérapeutique est des plus simples. Le prion n’est rien d’autre qu’un organisme particulier que les conditions de vie des cinquante dernières années ont fait émerger. Expliquons à nos patients et à nos concitoyens qu’il suffit de peu de chose pour se débarrasser de ce fléau. Nous aurons sûrement beaucoup de travail et de sceptiques à convaincre pour assainir cette soupe électromagnétique dans laquelle nous baignons, mais la victoire est au bout. Mes Chers Confrères, notre tâche est immense mais l’espoir qui naît est à sa mesure !
Le tonnerre d’applaudissements n’eût d’égal que le brouhaha et l’avalanche de questions qui fusèrent de toutes parts, pendant près de deux heures. Pas une fois, Devienne ne lâcha un mot sur l’origine du prion.
Oldoway composa sur son visiphone, le numéro de celui qu’il appelait son «employeur parallèle». Celui-ci l’avait secrètement contacté deux mois plus tôt pour une mission des plus simples, mais où la discrétion était primordiale.
Il avait accepté volontiers. On n’a pas tous les jours l’occasion de soulager sa conscience.
Son interlocuteur avait les traits tirés, l’attente avait dû être angoissante. La conversation fut courte :
─ Plusieurs de mes collègues de la Sûreté étaient dans la salle, rapporta Oldoway, mais tout c’est bien passé, je n’ai pas eu à intervenir. Il n’a rien dit.
Le soulagement fut instantané sur le visage de son interlocuteur.
─ C’est bien ce que j’espérais. C’est un homme intelligent. Okay, vous savez ce que vous avez à faire.
Malgré une foule encore compacte de neurologues excités qui pressaient Devienne de toutes parts, Oldoway réussit à s’approcher de lui, et à glisser discrètement dans sa poche son « petit cadeau ».




Quand François rentra chez lui, éreinté mais empli d’un bonheur et d’un soulagement immenses, il trouva dans sa veste une petite enveloppe. Sur la feuille qu’elle renfermait, une simple ligne était tracée, sous l’entête du CNRS de Grenoble : « De la part d’un ami qui vous veut du bien ». La signature était sans équivoque : Bill O.
Il trouva également un petit circuit imprimé, tout à fait banal et en bon état de marche, du genre de ceux que l’on trouve dans un appareil d’Imagerie par Résonance Magnétique.
Il avait eu tort de renier si vite son ancien ami de fac.
Il ne chercha pas à vérifier le numéro de série de ce circuit.
Il sut immédiatement qu'il faisait partie, deux mois plus tôt, d’un appareil de l’hôpital d’Anvers, avant qu’une main discrète ne le remplace par un autre, défectueux celui-là.


FIN
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Farouche

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MessageSujet: Re: Nouvelle : Prions, mes Frères   Mer 10 Sep 2008 - 11:19

Bien ficelé !
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béquille mutuelle

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MessageSujet: Re: Nouvelle : Prions, mes Frères   Ven 12 Sep 2008 - 9:36

Merci, Farouche. bisou
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MessageSujet: Re: Nouvelle : Prions, mes Frères   

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Nouvelle : Prions, mes Frères
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