La graine et le mulet.
J’ai vu le dernier film d’Abdellatif Kechiche réalisateur de « l’Esquive ».
Ici encore, il donne la parole à ceux qui habituellement ne l’ont pas grâce à un casting d’acteurs amateurs et beurs. Alors que dans son premier film, ses acteurs devaient apprendre le Français et Marivaux pour mieux exprimer leurs sentiments, ici, on est plus à l’école mais dans la vraie vie et il les laisse à leur langage de tous les jours. Mieux, la famille d’origine maghrébine dans laquelle il nous convie pour un couscous, apprend l’Arabe à Bruno Lochet. L’histoire se déroule à Sète, c’est la saga d’une famille modeste dont le père qui a travaillé 35 ans à réparer des bateaux sur le port est licencié économiquement.
La graine, c’est le couscous mais aussi ces enfants d’immigrés qui doivent désormais pousser dans cette ville où ils ne sont pas forcément bien intégrés. Le mulet, c’est le poisson qui va avec et que les pêcheurs ne peuvent plus vendre. Mais, c’est aussi l’entêtement de ce père qui refuse de prendre sa retraite pour continuer à travailler pour ses nombreux enfants et petits-enfants.
Qu’est-ce que parler veut dire quand son existence en dépend ? Les garçons sont assez silencieux et c’est le jeu époustouflant des actrices qui nous le démontrent. Beaucoup de scènes filmées en gros plans submergent le spectateur du flot verbal de ces personnages féminins qui se débattent contre les sentiments de honte, d’humiliation, d’exclusion qui les animent tour à tour. Le texte n’a rien d’un langage châtié. Il traduit la violence de sentiments exacerbés. Une jeune mère apprend à sa fille la propreté en l’invectivant, la traitant de sale cochonne mais cette haine qui fait peur aux spectateurs n’émeut en rien le petit bout de chou qui percevant à l’intérieur de ce déchaînement tout l’amour de sa mère attend sagement que l’orage maternel se calme. Les actrices sont de la Méditerranée. Comme ils le font avec la mer, les hommes doivent attendre qu’elles se calment. Mais, elles, ne peuvent se taire quand leurs conditions deviennent trop injustes. Et c’est leurs prises de parole qui les rend belles et terriblement humaines.
Donc pour le prix d’une place, comme dans l’Esquive, vous avez une leçon de cinéma et une leçon de théâtre.
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