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 Sept jours en danger [Fiona 1 - terminé]

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MBS

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MessageSujet: Sept jours en danger [Fiona 1 - terminé]   Sam 16 Fév 2008 - 21:33

- Le seul type avec qui tu pourras partager ta vie, il sera documentaliste, bibliothécaire ou archiviste… Mais je crois même pas que ça puisse exister un homme pour toi… Tu finiras mariée avec un livre !

Quand maman s’énerve, ça peut donner ça ! Un moment où toute la rancœur accumulée se déverse en quelques phrases au vitriol. Une parenthèse grise où les vérités sont dites sans ménagement, sans la moindre prudence. Prends-toi ça dans les dents, tu l’as bien mérité !

Sans doute que je l’avais mérité, oui.

A 28 ans, je traîne toujours mon look d’ado complexée entre ma chambre aux murs roses et les couloirs de l’université, entre les rayonnages poussiéreux du dépôt des archives municipales et la salle des ordinateurs. Et maman, elle, elle voit le temps qui défile à son horloge de fragile quinquagénaire, elle voit sa fille unique perdue au milieu de problématiques nébuleuses sur la gestion des compoix montalbanais du XVIIè siècle, elle voit venir la fin de son sang car elle en vient à douter qu’un jour je puisse trouver chaussure à mon pied comme on dit.

Ce matin encore, je suis partie la tête pleine de surfaces en arpents, de minutes notariales, de biographies de consuls. Et je suis revenue à la maison dans le même état, à peine fatiguée par les heures de patientes collectes d’informations. D’abord sur des fiches bristol format 75 par 125. Ecriture fine et calibrée au Rotring 0.2 mm… Puis maintenant dans ma base de données informatique Access. Je ne me souviens pas avoir été gênée par le moindre bruit, avoir laissé mon esprit s’évader plus de quelques secondes pendant ces dix heures de travail. Je dois être un vrai danger public sur la route, je me souviens à peine de mon trajet de retour.

Alors quand j’ai délesté le frigo de deux yaourts 0% de matière grasse et que maman m’a bloqué le chemin vers le tiroir aux couverts, ça m’a fait tout drôle. Je suis redescendue de mon nuage historique en un instant.
- Tu en as encore pour longtemps avec ce travail ?
- Maman, tu sais bien… On en a déjà parlé… C’est ma thèse de doctorat…
- Ta thèse, elle te prend la tête… Tu es toute pâle, tu te nourris juste de yaourts et de salade…
- Je mange un sandwich à midi !
- Un sandwich !… Ca fait combien de jours que tu n’as pas mangé un plat chaud ?
- Je sais pas… Trois ou quatre… Mardi, je suis allée dans une pizzeria avec Léa… Mais j’ai pris une salade au poulet.
- Comment tu veux que quelqu’un s’intéresse à toi ?! Tu es une ombre… Si ça continue, tu vas rentrer à la maison en te glissant sous la porte… Tu as juste la peau sur les os…
- Maman, tu exagères…
- Qu’est-ce qui tu deviendras, hein, s’il m’arrive quelque chose ?…
- Maman, tu n’as que 54 ans… Tu ne vas pas mourir demain…
- Qu’est-ce que tu en sais ? C’est écrit dans tes cartons d’archives ?… Si seulement tu avais quelqu’un avec qui partager ta vie… Un copain…

C’est là qu’elle a dégainé son pistolet à sentences bien senties.
- Le seul type avec qui tu pourras partager ta vie, il sera documentaliste, bibliothécaire ou archiviste… Mais je crois même pas que ça puisse exister un homme pour toi… Tu finiras mariée avec un livre !

C’est là que ma vie a commencé à basculer.


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MessageSujet: Sept jours en danger - DIMANCHE   Sam 16 Fév 2008 - 21:38

DIMANCHE


Je n’ai pas compris ce qu’il m’arrivait. On a sonné à la porte d’entrée et puis une sorte de cyclone s’est mis à s’abattre sur mon quotidien.
Garé sur le trottoir d’en face, trônait une camionnette surmontée d’une antenne parabolique. Devant le portail, une équipe de télévision stationnait : une pimbêche blonde impeccablement maquillée, un cameraman en blouson de skaï floqué aux mêmes couleurs que le logo de la camionnette, une script lissant maladivement les feuilles de son bloc. Derrière ce trio, deux balèzes étaient en position pour contenir d’hypothétiques mouvements de foule… qui, pour l’heure, se réduisait aux deux gamins de la maison d’à-côté qui avaient arrêté leur ronde en vélo pour observer la scène.
La caméra semblait zoomer obstinément sur le doigt de l’animatrice enfoncé sur le bouton de la sonnette. J’ai eu le réflexe idiot d’ouvrir la fenêtre pour demander de quoi il s’agissait. L’œil froid de l’objectif a quitté la sonnette pour me débusquer au premier étage, dans l’angle de la façade, à demi-planquée par le grand sapin qu’on avait planté après le Noël de mes deux ans.
- Vous cherchez qui ?
- Vous !… Vous êtes bien Fiona ?
- Oui, mais je…
- Vous pouvez descendre ouvrir ?…
- Mais qui êtes-vous ?
- Channel 27…
Ca, j’aurais pu m’en douter toute seule… C’était écrit suffisamment en gros sur la camionnette pour qu’un mal-voyant puisse identifier les lettres blanches et rouges… et le 27 gigantesque quasi en relief.
Mais qu’est-ce qu’il pouvait me vouloir ? C’était encore un jeu à la con, un truc sponsorisé par un marchand de lessive ou un voyagiste. Je ne connaissais pas cette chaîne, sans doute une de ces nouvelles télés de la TNT, mais j’en devinais les recettes de fonctionnement. Les mêmes que les radio-libres de ma jeunesse. Prendre une tête au hasard, lui poser trois questions débiles et lui faire gagner un voyage quelque part… à prendre évidemment dans les périodes où personne n’est en vacances.
Et, évidemment, maman qui n’était pas là ! Ah, elle avait bien choisi son jour pour aller voir tante Elsa en Normandie !

J’ai descendu l’escalier en maudissant la Normandie, le coup de téléphone de tante Elsa la veille et les inventeurs de la télé. Dehors, la petite troupe avait déjà franchi le portillon et stationnait devant la porte en partie vitrée qui me servait de dernier paravent de protection.
- Ah, je crois qu’elle arrive… Oui, oui, j’entends la clé qui tourne dans la serrure…
C’est ce que j’ai entendu au moment où j’ai fait le geste de trop. Celui qui me condamnait.

- Bonjour Fiona !
- Bonjour… Est-ce que je pourrais savoir ce que ?…
- Fiona, êtes-vous prête pour vous mettre Sept jours en danger ?
- Prête à quoi ?…
- Fiona, on vous décrit comme solitaire, égocentrique, déconnectée des réalités du monde, perdue dans vos bouquins et vos recherches…
- C’est possible, mais qu’est-ce que ça peut vous f…
Là, c’était clair que je n’étais pas une adresse tirée au hasard… Ils en savaient trop sur moi… Et pourquoi Sept jours en danger ?… Quel danger ?
- Nous pouvons entrer dans le salon… Nous y serons plus à l’aise pour vous présenter au public…
- Mais je n’ai pas envie d’être présentée… Je ne suis pas un animal de foire !…
Je crois que j’ai tendu la main vers l’objectif de la caméra comme le font ces vedettes du petit écran lorsqu’elles sortent du bureau du juge d’instruction. Le gars au blouson a arrêté mon geste et il s’est engouffré dans l’escalier avant d’entrer sans hésiter dans ma chambre.
Et merde, ils connaissaient le plan de la maison !
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MessageSujet: Re: Sept jours en danger [Fiona 1 - terminé]   Sam 16 Fév 2008 - 21:39

L’animatrice ne paraissait guère plus âgée que moi. Il y avait dans sa mise comme dans sa frimousse un je ne sais quoi de faussement sage. J’avais l’impression d’être confrontée à une icône un peu lisse mais dont on devinait sans peine le côté volcan. Sans connaître encore vraiment ce qui m’attendait dans cette émission, je pouvais saisir à travers cette personnalité double toute la cruelle subtilité du jeu de sa présentatrice. Elle devait être à la fois la confidente et l’inquisitrice, l’avocat et le procureur. Le fin du fin était sans doute qu’on ne pouvait jamais savoir quelle attitude elle aurait, moyen facile de fidéliser le téléspectateur, de le tenir en haleine le long de ces Sept jours en danger.
- Je crois qu’on va panneauter comme ça, fit le cameraman en écartant les bras pour matérialiser un cadre. Légèrement en contre-plongée avec vous deux sur le lit…
- C’est toi qui vois, Bob…
J’avais subi l’intrusion dans la maison puis dans ma chambre avec un certain détachement, une froideur que j’interprétais comme le reflet de ma personnalité équilibrée. Il ne servait à rien de s’opposer au trio (les deux vigiles étaient resté au rez-de-chaussée) : aujourd’hui, on ne résiste pas au tourbillon des images, on ne ferme pas sa porte, on ne protège pas son intimité sans risquer de se trouver cloué au pilori de la fausse renommée. Il n’empêche que j’avais un certain nombre de questions à poser.
- Et qu’est-ce qui se passe si je refuse de vous parler ? Si je refuse de participer à cette émission ?
- On vous colle un procès aux fesses, Fiona…
- Un procès ?!… Au nom de quoi ?…
- Rupture de contrat…
- Mais je n’ai pas signé de contrat…
- Vous non… Mais le contrat stipule que vous êtes considérée comme volontaire et que vous acceptez par avance de vous plier aux règles du programme.
Je balançais entre deux interrogations. Qui avait signé ce contrat qui m’engageait ? Et à quoi m’engageait-il au juste ? Ne pouvant les poser en même temps, alors qu’elles ne cessaient de rebondir dans ma tête, de tournoyer pour se confondre et se disjoindre à nouveau, je décidais d’écarter la question des responsabilités. Il me fallait savoir de quel spectacle débile j’étais désormais l’héroïne et la prisonnière.
- C’est quoi le concept de votre émission ?… Vous allez me perdre dans un désert, me traîner dans une pièce remplie de mygales ? Je dois faire quoi pour que ça finisse vite…
- Vous n’avez rien à faire en dehors de ce qu’on vous demandera… Nous allons vous aider Fiona…
- Voua allez m’aider ?
Franchement s’il y a une chose dont je n’avais pas besoin c’était d’aide… Depuis des années, je me débrouillais toute seule et ça m’allait très bien ainsi. J’avais une ou deux amies au lycée puis à la fac – après tout, c’est toujours utile pour vous prendre les cours ou les documents quand vous êtes malade – mais je n’étais pas du genre à attendre une quelconque aide de leur part. Ma volonté était de réussir seule, en sachant ce que je devais éventuellement aux autres, mais sans jamais m’abaisser à quémander le moindre service, la plus petite faveur.
- Oui, nous allons vous aider à changer… A devenir une autre… Dans ce programme, on peut tout aussi bien aider quelqu’un à vaincre son vertige ou à maîtriser ses instincts violents… Pour cela, on l’amène au bout de lui-même, on le plonge dans ce qui lui fait peur, on le met face à ce qui le bloque.
- Tout ça devant la caméra…
- Elle saura se faire discrète… Bob réussit à se faire oublier.
J’en doutais. La manière dont il avait escaladé l’escalier quatre à quatre, déplacé la commode pour planter sa caméra, était tout sauf rassurante.
- On vous suit toute la journée et on ne filme que quand vous êtes vraiment en situation intéressante.
- Situation intéressante ?
- Quand vous êtes face au danger… ou face à vos angoisses…
- Génial !… Avec moi, vous risquez d’être déçus…
- Pas sûr, Fiona… Pas sûr… Le soir, on monte un résumé d’un quart d’heure qui est diffusé dans la foulée de l’émission de prime time… Et ça commence à bien marcher…
Ma charité profonde m’a interdit de faire remarquer à l’animatrice si sûre de son succès que je n’avais jamais entendu parler ni de son émission, ni même de sa chaîne… J’avais encore à en apprendre sur ce qui m’attendait.
- Vous me suivez vraiment partout ?
- Pas au petit coin ou sous la douche si c’est ce qui vous inquiète…
- J’espère bien que vous me laissez tranquille pendant la nuit aussi…
- Extinction moteur dès que nous considérons que votre journée est terminée…
- Vous êtes trop aimables… Mais je pense que vous ne pourrez pas filmer grand-chose de mon quotidien… Je suis aux archives tous les jours, soit dans la salle de travail, soit dans le dépôt et on ne vous autorisera jamais à venir là-bas…
- Vous êtes une grande naïve, Fiona… Personne ne résiste à l’œil de la caméra. Nous réussissons toujours à entrer partout… Il suffit de savoir à qui téléphoner.
Je dus convenir en mon for intérieur qu’elle avait raison. Moi-même j’avais laissé faire lorsqu’ils s’étaient présentés sur le seuil.
- Vendredi, je vois mon directeur de thèse… J’espère que vous ne comptez pas m’en empêcher quand même. Je dois préparer avec lui une communication pour un colloque et…
- Nous connaissons ce rendez-vous… En revanche, nous avons été obligés d’annuler votre rendez-vous chez le dentiste mercredi…
- Vous savez cela aussi ?
- Nous savons beaucoup sur vous… Comme vous allez le constater… Moteur, Bob !
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MessageSujet: Re: Sept jours en danger [Fiona 1 - terminé]   Dim 17 Fév 2008 - 23:01

Tante Elsa :
« Fiona, elle est souvent bizarre »
Léa :
« C’est vrai qu’elle ne pense qu’à son boulot »
La bibliothécaire de l’UFR d’Histoire :
« C’est quelqu’un de consciencieux, de discret, mais pas vraiment très agréable »
Léa :
« Il lui arrive de faire celle qui ne vous voit pas »
Tante Elsa :
« Après la mort de son père, elle s’est refermée sur elle-même »
Joanna, la copine de troisième :
« Elle pourrait être sympa mais elle ne se force pas »
Léa :
« Le boulot ! Le boulot ! Le boulot ! »
Tante Elsa :
« Un petit copain ?… Je ne crois pas qu’elle en ait eu un… Et puis, je crois que ça ne l’intéresse pas. »
Joanna :
« Je ne la vois pas partager la vie de quelqu’un, non… »
Richard, un « copain » de lycée :
« Elle a toujours voulu être la meilleure… même si pour cela il fallait piétiner la fierté des autres. »
Tante Elsa :
« Souvent elle ne pense qu’à elle… »
Léa :
« Si seulement elle pouvait un peu s’ouvrir aux autres… »
Joanna :
« Elle a besoin d’apprendre la vie, la vraie vie »
La bibliothécaire :
« On sent que c’est quelqu’un qui n’est pas bien dans sa peau »

J’ai regardé médusée les images s’enchaîner. Les visages, les bouts de phrase formaient une guirlande violente qui agressait ce que j’étais au fond de moi. C’était impossible ! Tous ces gens qui me connaissaient, ou croyaient me connaître, ne parlaient pas de moi. Dans l’instant, on ne pense pas, même quand on est rompu aux techniques de manipulation audio-visuelles, que tout cela n’est peut-être dû qu’à un habile découpage. Que le patchwork de citations a été cousu à charge, à partir de bouts de conversation repérés et agencés par un spécialiste. La manipulation était terriblement efficace. Elle fit son effet sur moi. Aussi quand l’animatrice, Daphné de Saint-Aignan, me décocha un sidérant « Je crois, Fiona, qu’il faut bien que vous acceptiez l’idée que vous êtes névrosée, associale et égoïste », j’ai pâli et presque approuvé ses dires.
- J’aime bien être seule, oui…
Là, j’aurais dû ajouter qu’être solitaire n’était pas une tare, que ce n’était pas un crime, juste un choix de vie que j’entendais bien qu’on respectât… Je ne l’ai pas fait et Daphné s’est engouffrée dans la brèche :
- Voilà pourquoi, Fiona, nous allons vous mettre pendant sept jours en danger… Sept jours pour découvrir les autres, vous ouvrir à eux. Sept jours pour croire aussi à vous, vous aider à grandir, à devenir une vraie femme.
- Une vraie femme, ai-je répété sans bien comprendre ce que cela pouvait signifier.
C’est vrai que je n’étais ni un canon de beauté, ni un laideron mais lorsque je me voyais dans la glace en sortant de la douche j’avais, et depuis longtemps, repéré tous les indices permettant de m’annexer sans hésitation au « gentil sesso » comme on disait au XVIè siècle.
- Dans sept jours, si vous affrontez le danger de l’inconnu, si vous repoussez vos limites, vous serez une toute autre personne… Est-ce que vous voulez faire cet effort ?
- Oui… Oui… S’il le faut…
- Il ne faut pas se résoudre à faire cet effort. Il faut l’approuver, le vouloir vraiment… Vous le voulez vraiment ?
Si j’avais été dans mon état normal, j’aurais rétorqué qu’avec le contrat que quelqu’un avait signé pour moi je n’étais pas en mesure de toutes les manières de refuser de m’engager dans cette périlleuse semaine. Evidemment je ne l’ai pas fait.
Il y a eu encore deux ou trois questions du même tonneau psychologique, genre séance de motivation collective avant l’assaut, doublées d’une nouvelle couche de culpabilisation et puis Bob a abaissé sa caméra, Daphné s’est détendue et a osé un sourire.
- Le reste, nous l’enregistrerons sur un plateau… Vous avez d’autres questions ?
- Qui m’a mis dans cette situation ?… C’est ma tante ? C’est Léa ?… Qui m’a fait ça ?
- Nous ne divulguons pas ce genre d’information. Pour nous ce qui compte c’est que ce soit votre signature qui se trouve au bas du contrat…
- Mais ce n’est pas ma signature, vous le savez bien…
- Fiona, ce n’est jamais le cas… Il suffit d’un bon faussaire pour avoir de quoi vous embringuer dans l’émission pour une semaine… Vous pensez qu’on trouverait des gens assez fous pour se plonger dans l’inconnu, pour se mettre en danger eux-mêmes.
- Le monde ne manque pas de masos ou de personnes prêtes à tout pour se faire remarquer.
- Ces gens-là ne « sonnent » pas vrai… Ils en font toujours trop et le public finit par ne pas s’identifier à eux. Vous, vous serez très bien… Parce que vous êtes juste…
- Vous pensez que je suis égocentrique, complexée, psycho-rigide et associale ?
- Joker !… On en reparle dans l’émission bilan dimanche prochain… D’ici là, voilà la procédure… A neuf heures, vous trouverez en vous levant une cassette vidéo sur la table de votre salon…
- Et moi, la caméra déjà en action, ajouta Bob…
- La cassette vous présentera l’objectif et le programme de la journée… En dehors de ce qui vous est indiqué, vous êtes libre de faire comme vous voulez, de faire ce que vous voulez…
- Les archives, la fac ?…
- Vous y allez comme d’habitude !
- D’habitude, je pars à 8 heures et quart…
- Eh bien, vous serez en retard… Ca ne peut pas vous faire de mal…

Une demi-heure après le départ de l’équipe de Channel 27, le téléphone a sonné :
- Alors ma chérie, qu’est-ce que tu en penses ?… Je sais que tu dois être furieuse mais tu verras…
- Maman !… Je n’ai plus envie de te parler… Pas avant dimanche prochain !


Dernière édition par le Lun 18 Fév 2008 - 12:06, édité 1 fois
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MessageSujet: Sept jours en danger - LUNDI   Mar 19 Fév 2008 - 1:26

LUNDI


Il avait bien fallu oublier après le passage de la tempête. J’y étais parvenue avec une incroyable facilité.
A tel point que j’avais réussi à me concentrer suffisamment pour découvrir l’existence d’une petite magouille dans les comptes d’exploitation d’un de mes consuls montalbanais.
A tel point que j’avais complètement zappé la diffusion du premier épisode de mes aventures à 22h30 sur Channel 27.
A tel point que je m’étais endormie avec dans la tête l’âcre sensation que tous ces gens qui me connaissaient avaient peut-être raison…

Bien sûr, j’ai ouvert les yeux dix minutes avant la sonnerie du réveil. Depuis des années, c’était comme ça et ce n’était pas les circonstances présentes qui allaient me donner envie de profiter de ces dix minutes-là.
J’ai rejeté la couette d’une ruade, sauté à pieds joints sur la descente de lit, effectué mécaniquement quelques flexions pour me désengourdir le corps et l’esprit. Sur la chaise de mon bureau, déjà prêts depuis la veille, mes vêtements m’attendaient sagement.
Et là, pour la première fois depuis longtemps, je n’ai pas foncé sous la douche. J’ai enfilé mon lourd peignoir en coton bleu et j’ai ouvert la porte donnant sur le palier de l’étage. En bas, c’était le silence ! Visiblement, Bob n’était pas encore là, la caméra devait encore dormir au fond de la camionnette et moi j’avais une heure à patienter avant de plonger dans le danger qu’on me promettait.
- Une heure ?… Qu’est-ce que je vais en faire ?

Il était impensable que je me penche à nouveau sur mes fiches, je n’avais clairement pas la tête à ça. Autant j’avais pu faire abstraction la veille de toutes les questions que pouvait susciter cette aventure, autant là, au moment d’entrer dans le vif du sujet, j’avais un orage d’interrogations en formation dans la tête. Une sorte de rage aussi. S’ils croyaient que j’allais m’écrouler…
Je me suis assise sur mon lit, les pieds bien à plat sur le sol, me forçant à respirer calmement comme on me l’avait appris pendant mes cours de yoga. Quand maman avait cru que la méditation pouvait me sortir de l’esprit la perte d’un père emporté en quelques semaines par un cancer foudroyant.
Maman. Je lui en voulais tellement ! SI je réchappais de ce qu’on me promettait, je n’étais pas sûre d’avoir l’envie de la croiser à nouveau. Ce n’était pas la première fois qu’elle cherchait à me faire dévier de ma route, à me fondre dans une personnalité qui n’était pas la mienne mais bien celle qu’elle avait imaginée pour moi. Il y avait eu le yoga à 16 ans, l’inscription dans un club de rencontres à 21… et les cadeaux si fortement signifiants. Le poster des rugbymen du Stade Français, la minijupe, la trousse de maquillage.
J’ai entendu la porte d’entrée s’ouvrir à 8h44.
- Maman, c’est toi ?
- Non, a répondu une voix masculine depuis le rez-de-chaussée, c’est Bob…
- Bonjour… Je ne savais pas que vous aviez une clé…
Au fond de moi, je m’en doutais un peu. Que serait-il arrivé si la « vedette » du show avait décidé soudain de refuser l’entrée de son domicile ?
- Vous êtes prête ?
- Presque…
Tu parles ! J’avais complètement oublié la douche… Je me suis jetée dans mon jean, j’ai enfilé mon pull sombre, chaussé mes baskets et j’ai plongé dans l’inconnu.


Dernière édition par le Mar 19 Fév 2008 - 1:27, édité 1 fois
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MessageSujet: Re: Sept jours en danger [Fiona 1 - terminé]   Mar 19 Fév 2008 - 1:27

J’ai eu du mal à reconnaître le salon. En quelques minutes, Bob y avait dressé trois spots destinés à éclairer le coin du canapé… canapé dont l’orientation avait été judicieusement modifiée afin de faire face à la télé (jusqu’alors seul le fauteuil de maman avait droit à ce privilège éhonté). Sur la petite table, une mallette était ouverte et débordait de poudres, de crèmes et de rouges à lèvres.
- C’est Lydie, la maquilleuse, fit Bob en mettant un coup de menton en direction de l’inconnue.
- Eh bien, bonjour Lydie…
- B’jour… Vous approchez que je vous maquille…
- Je ne me maquille jamais…
- A la télé, il faut au minimum une couche de fond de teint pour accrocher la lumière, expliqua Bob… Après, vous voyez avec Lydie ce que vous voulez qu’elle vous fasse…
- J’ai cru comprendre qu’il fallait que ce soit moi, la vraie moi qui fasse l’émission… Donc pas de maquillage, Lydie.
- Mfffff, lâcha Lydie.
Il était impossible de savoir exactement ce que ce soupir signifiait. La maquilleuse n’avait même pas daigné se tourner vers moi depuis mon entrée dans le salon. Elle touillait un gros pinceau dans une sorte de poudre ocre, s’arrêtait, balayait son poignet avec le pinceau puis reprenait son manège.
- On va voir ce que cela donne…
Bob alluma les trois spots simultanément en appuyant sur contacteur. Un déluge de lumière traversa le salon et s’éteignit aussitôt.
- Merde ! Qu’est-ce qui se passe ?
- Vous avez fait sauter l’installation électrique !… Ca nous arrive souvent l’hiver quand la télé, l’ordinateur, la machine à laver la vaisselle, le frigo et le chauffage fonctionnent en même temps… Alors là, avec vos spots…
- Le tableau est dans le garage ?
- Oui… Vous voulez que je vous…
Bob était déjà parti réarmer le disjoncteur. Comment s’habituer à ce que des étrangers semblent chez eux alors qu’ils étaient chez vous ?
- Vous venez ?…
- Je viens…
Sans ajouter un mot, Lydie entreprit de me barbouiller le visage avec sa mixture, d’abord avec ses mains gantées puis en lissant les surplus avec son pinceau. Parfois, elle appuyait un peu, près du nez, sur les paupières, pour que le fond de teint imprègne ma peau.
- J’ai déconnecté les prises de l’étage… Ca devrait tenir…
- Faut espérer !
- C’est toujours pareil… La production fait les choses à moitié, râla Lydie.
- Je suis vraiment désolée de ne pas avoir un compteur électrique plus puissant…
- Vous frappez pas, miss… Lydie, elle râle tout le temps. Avant elle maquillait des acteurs sur les plateaux de ciné… Alors, forcément, vous êtes pas exactement sa tasse de thé.
- Je t’ai pas demandé de parler à ma place, Bob…
Je pris le temps d’une note sympathique. Le face-à-face du cameraman-électricien et de la maquilleuse promettait d’être un moment de joviale réjouissance tout au long de la semaine. Ils avaient l’air de s’adorer ces deux-là !
Comme pour mieux tracer une ligne de cessez-le-feu entre les deux adversaires, la script déboula depuis la cuisine, son inséparable carnet de notes à la main.
- Bien, Fiona, vous allez arriver comme ça, marcher vers la petite table, prendre la cassette et la glisser dans le magnétoscope… Sans précipitation… Si vous pouvez même avoir un peu d’inquiétude sur le visage.
A défaut d’inquiétude sur le visage, j’avais cette couche visqueuse et grasse de fond de teint qui me paralysait les joues et les paupières. Et, en même temps, le sentiment diffus que même une « personne vraie » devait jouer un rôle devant la caméra au lieu de se contenter de simplement être.
- Vous n’avez pas de peur particulière, demanda la script ?
- Je crois bien que non… Pour le moment je regarde ce que vous faites avec plus de curiosité que d’appréhension… Toute cette lumière c’est vraiment utile ?
- C’est de la télé, miss… Pas le goûter d’anniversaire de votre neveu filmé avec le caméscope familial. On a besoin que ça brille pour que les couleurs, les contrastes se détachent bien.
- Vous êtes prête ?
J’ai jeté un coup d’œil nerveux à ma montre, accessoire devenu superflu depuis que les téléphones portables donnaient l’heure, mais dont la présence m’était rassurante. J’étais vraiment complètement déphasée par rapport à une journée normale et il n’était pas question de perdre une minute de plus.
- C’est parti !
- N’oubliez pas… Vous devez oublier la caméra.
Oublier la caméra ?… Mais comment pouvait-on l’oublier ?… Enfin, les oublier… car j’avais repéré en sortant du salon que Bob en avait en fait installé deux de plus : une face au canapé et une autre posée sur un trépied tournée vers la magnétoscope prête à immortaliser ma main tremblante au moment d’enfoncer la cassette.
Ma première entrée a été jugée trop rapide, la seconde trop lente. A la troisième, on s’est avisé que le nécessaire de maquillage de Lydie avait laissé des traces sur la petite table et que ça se voyait. Il a fallu faire un petit raccord au pinceau sur mon nez qui, malgré la couche de fond de teint, s’ingéniait à briller encore. Enfin, dans un silence quasi mystique, mais que la production garnirait sans doute d’une musique lancinante et inquiétante, d’un pas ni trop lent ni trop rapide, j’ai pu parvenir jusqu’à la table. En me penchant pour saisir le boîtier de la cassette vidéo, j’ai constaté que, malgré ma volonté de ne pas céder à la peur des dangers qu’on me promettait, ma main droite tremblotait un peu. Ce n’était pas la panique.
Pas encore ?
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MessageSujet: Re: Sept jours en danger [Fiona 1 - terminé]   Mar 19 Fév 2008 - 1:27

La séquence était sans doute bien rodée. Lorsque je me suis emparée de la cassette, après avoir failli laisser un ongle en ouvrant le boîtier, la caméra automatique que gérait la script s’est occupée de ma main quand Bob, par un grand mouvement circulaire, se déplaçait pour cadrer mon visage.
J’ai glissé la cassette noire dans la fente du magnétoscope, pressé sur le bouton lecture et me suis redressée restant plantée devant la télé. D’un geste impérieux du bras, la script m’a montré qu’il fallait que je recule pour aller m’asseoir sur le canapé. Là aussi, tout était parfaitement au point, parfaitement calculé. Lorsque je me suis laissée tomber sur le vieux cuir râpé brun, les crachotements blancs sur fond noir ont disparu et le visage de Daphné est apparu au milieu d’un décor qui se voulait la reproduction d’un laboratoire de savant fou.
- Hello Fiona ! Bien dormi ?… Aujourd’hui c’est lundi… Et il est temps de vous mettre face au danger…
Silence de quelques secondes pendant lequel Daphné se déplaçait dans le pseudo-labo jusqu’à une sorte de coffre-fort aussi improbable en ces lieux qu’un archéologue dans une banlieue difficile.
- L’analyse de nos experts tend à prouver que vous avez besoin de trouver un nouvel équilibre, enchaîna-t-elle après avoir tiré un petit dossier du coffre. Cet équilibre, vous ne pourrez le trouver qu’en vous oubliant vous-même et en vous mettant au service d’autrui. Moins vous penserez à votre travail mieux vous vous porterez et plus vous vous ouvrirez aux autres… Mais…
Nouveau silence.
- Mais le voulez-vous ? Etes-vous prête à vous mettre en danger ?…
Je n’entendais pas les roulements de tambours, la montée d’une musique angoissante mais je sentais bien qu’elle serait rajoutée a posteriori.
- Si vous êtes prête à une journée de danger, si vous êtes prête à accepter de changer, ouvrez la porte aux mystères et conformez-vous aux instructions que vous y trouverez.
Un zoom inversé se produisit et l’image disparut en un court instant laissant une tâche noire profonde sur l’écran.
- Allez, on bouge, cria Bob pour me tirer de ma torpeur.
Trois ou quatre minutes d’intervention de Daphné, saupoudrées de parcelles de silence, ne m’avaient absolument rien dit de ce qui m’attendait. Tout était derrière la fameuse porte aux mystères… une porte dont on avait omis de me parler jusqu’à maintenant.
- La porte est par ici, me dit la script.
- Où ça, je ne vois rien…
- C’est la porte de la cuisine…
J’avais vraiment du mal à comprendre ce qu’elle me racontait. La porte de la cuisine, c’était la porte de la cuisine… et pas autre chose. Pourtant, Bob avait entrepris de retourner les projecteurs pour éclairer le mur d’en face, celui qui séparait le salon de la cuisine par-delà la grande table en acajou verni.
- Qu’est-ce que je vais trouver derrière cette porte s’il n’y a plus la cuisine ?
Evidemment, chacun pris par ses tâches propres ne trouva pas à me répondre… Et je dus faire un effort pour me raisonner : j’étais en train de m’inquiéter de la disparition de ma cuisine ! Où est-ce que j’allais aller si je commençais à me perdre dans de telles interrogations mystico-métaphysiques ?
- Raccord maquillage, commanda la script qui avait repris son bloc note et semblait réciter une deuxième check-list
- Mfffff, répondit Lydie la maquilleuse la plus antipathique au nord de la Garonne.
- Les caméras ?
- Je finis de placer l’automatique…
- Alors, Fiona, vous allez marcher vers la cuisine… Un peu plus vivement que tout à l’heure… Vous ouvrez la porte… Bob va cadrer sur vous pendant que l’automatique filmera le contenu de la porte aux mystères…
- Je ne comprends toujours pas…
- On a truqué votre cuisine, m’expliqua alors Bob… En créant une sorte de placard artificiel… On a fermé le passage… C’est là que chaque matin vous trouverez vos instructions du jour.
- Après on appliquera un trucage numérique pour que la porte prenne un aspect plus mystérieux… Vous êtes prête ?
- Oui… Enfin, je crois…
J’ai appuyé doucement sur la poignée de la porte de la cuisine. Cette porte j’avais dû l’ouvrir et la fermer des milliers de fois depuis mon enfance. Jamais je n’avais fait ce geste avec tant de gravité et d’inquiétude.
Forcément, j’ai eu un sursaut. Au lieu de me retrouver face à la table de cuisson et au four, j’ai débouché dans un espace tendu de noir, profond de soixante centimètres et au milieu duquel trônaient un collier et une laisse.
- Oh merde !… Un truc sado-maso !
J’ai entendu un grand juron dans mon dos. La script !
- Bordel !… Vous ne pouvez pas réfléchir un peu avant de dire n’importe quoi !… On recommence !
J’ai donc recommencé mon déplacement vers la porte, appuyé aussi peu fermement que possible sur la poignée pour faire pivoter la porte sur ses gonds et je me suis arrêtée sans rien dire devant le collier et la laisse. Je me sentais potiche et nunuche, privée de tous repères, incapable de comprendre ce qu’on attendait de moi… Et, pire que tout, même pas furieuse que mon quotidien se trouvât perturbé par cette comédie sans le moindre sens.
C’est alors que j’ai vu l’enveloppe par terre et qui avait dû glisser (Bob me confirma plus tard qu’elle devait à l’origine se trouver accrochée à la laisse). A l’intérieur, une photographie de chien et au verso cette simple consigne : « Il s’appelle Rex et vous devez aller le récupérer au chenil de Sapiac ».
Ils n’avaient pas menti ! Ca promettait d’être une semaine de dangers. J’ai toujours eu une peur bleue des chiens !
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MessageSujet: Re: Sept jours en danger [Fiona 1 - terminé]   Mer 20 Fév 2008 - 17:16

Il a fallu s’entasser dans ma vieille Super5 pourrie.
Je conduisais. Bob filmait mon profil droit (sans doute pas le meilleur). La script et la maquilleuse étaient coincées à l’arrière avec à leurs pieds les supports des spots.
- Pourquoi vous ne suivez pas avec le camion déjà ?…
- La fourgonnette a un pneu crevé…
- Ca fait partie des dangers de la semaine, je suppose, cette promiscuité…
- Je n’en suis pas sûr…
A deux reprises, il a fallu s’arrêter pour filmer des plans de la voiture au milieu de la circulation. « Plan d’ambiance » selon la script qui semblait avoir noté sur son fameux bloc les commandes d’images de la production.
Etait-ce le stress ou le ridicule de la situation ? J’étais aux portes du fou rire ce qui, il fallait le reconnaître, n’était sans doute pas ce qu’attendaient les téléspectateurs de Channel 27.
J’ai commencé à moins rigoler lorsqu’il a fallu filmer mon arrivée devant le chenil de Sapiac. Au premier passage, j’ai dû déposer toute l’équipe. Les aboiements frénétiques de la meute m’ont quasiment paralysée lorsque les portières se sont ouvertes. Il m’a fallu un mélange de courage et d’inconscience pour aller effectuer un demi-tour presque réglementaire au premier rond-point et revenir vers le chenil. Seuls les habitués du coin seraient capables dans l’émission du soir de se rendre compte que j’arrivais par le centre-ville après avoir emprunté la rocade autoroutière. Ce genre d’illogisme ne comptait pas à côté de la force de l’image. Quand j’ai arrêté le moteur, j’ai cru que mon cœur s’arrêtait lui aussi.

Rex était un beau labrador noir, impressionnant de classe et de majesté. Ils auraient pu me filer un caniche à sa mémère ou un pitbull entre les pattes, ça n’aurait rien changé pour moi… mais au moins ce chien avait une certaine noblesse.
Ils ont demandé que je m’en approche, que je le caresse, que je lui mette son collier. Je me suis acquittée de chacune de ses missions en tremblotant comme une feuille prise dans une furie de vent d’Autan. Et – pur sadisme de l’équipe ? – il a à chaque fois fallu doubler les prises.
- Allons, il ne va pas vous mordre !…
Qu’est-ce qu’il en savait le proprio du chenil ? Il avait une boule de cristal pour lire l’avenir de mes mollets ?…
Ah ça, ils ont dû être content à Paris en visionnant les images… La peur, elle était dans mes yeux… même si je ne voyais pas très bien en quoi ce chien était supposé me rendre plus sociable et plus ouverte aux autres.
Quoi que…
Mais ce n’était là aussi sans doute pas prévu…
Lorsqu’il a fallu repartir du chenil, il n’y avait pas assez de place dans la Super5 pour les trois membres de l’équipe, le matériel et Rex.
Grosse négociation comme lorsque, sur un navire en pleine tempête, on doit décider quelle partie de la cargaison on devra sacrifier pour continuer à flotter.
Bob ? Impossible… Il ne devait pas me lâcher d’une semelle.
La script ? Difficile à envisager… Son bloc note était le conducteur de toute l’aventure dans laquelle ma chère mère m’avait plongée.
Lydie, la maquilleuse ? C’était la logique même… A part tartiner de sa fameuse pâte couleur chair le visage du proprio du chenil, elle n’avait servi à rien au cours de l’expédition.
Sauf que…
- Et pourquoi on ne laisse pas le chien ?… Vous viendrez le chercher ensuite…
- On ne peut pas laisser le chien… Il faut la filmer avec le chien à côté d’elle lorsqu’elle s’en va…
- Eh bien, filme-la, et puis elle revient, on laisse le chien, on retourne à la base et elle revient chercher le chien ensuite.
J’ai regardé ma montre avec d’autant plus de nervosité que l’idée de voyager seule avec le chien m’était aussi insupportable que celle de ces minutes que je perdais de manière aussi peu exaltante.
- On fait comme vous voulez, mais on essaye de se dépêcher un peu… Je n’ai pas que ça à faire aujourd’hui.
- Très bien, a fait Bob… Faites grimper l’animal dans la voiture… Non, non, pas à l’arrière… On ne le verra pas… Il faut qu’il se mette sur le siège passager.
Vous avez déjà essayé d’expliquer ce genre de subtilité à un bestiau de cette taille, vous ? Rex n’a rien voulu savoir. Il reniflait partout cherchant sans doute une odeur familière. C’est le propriétaire du chenil, qui heureusement ne nous avait pas encore abandonné, qui a trouvé l’idée de génie. Il a installé une poche plastique avec deux os à moelle entre le toit de la voiture et le pare-soleil. Du coup, Rex a trouvé un intérêt évident à se poster sur le siège avant. Ca ne m’a en rien rassurée mais au moins ça a ramené un peu de calme dans l’équipe qui me collait aux basques.
Cette fois, je suis partie dans la bonne direction (vers la rocade), mon nouveau toutou fièrement campé à mes côtés. Au premier feu rouge, il s’est mis à aboyer furieusement en direction des passagers de la voiture de la file voisine, sans doute persuadé qu’ils en voulaient à ses deux os. Après le feu vert, j’ai pu faire demi-tour et revenir vers le chenil.
Je crois bien que j’avais perdu deux litres de transpiration.
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MessageSujet: Re: Sept jours en danger [Fiona 1 - terminé]   Mer 20 Fév 2008 - 18:10

Rex n’a pas aimé les concertos brandebourgeois de Bach. En revanche il a trouvé le pare-soleil avant droit à son goût, le déchiquetant méthodiquement jusqu’à attraper la poche et les deux os à moelle. Ce fut à peu près le seul fait notable de mon second trajet de retour entre le chenil et la maison. A mon retour, je trouvais bien évidemment les caméras de Bob en batterie pour m’accueillir. Les premières foulées de Rex sur son nouveau territoire furent enregistrées avec une sorte de frénésie. Peut-être y avait-il déjà sur le plan de travail de la script l’idée qui serait utilisée pour le résumé du soir ? Ces images au ralenti de l’animal courant sur la pelouse avec en fond sonore la célèbre bande musicale d’Ennio Morricone comme dans une publicité pour aliments canins.
Parce que la transition était toute trouvée.
Je pensais, naïvement, en avoir terminé des contraintes pour la matinée. Il était près de 11 heures, on m’avait déjà porté aux limites de l’angoisse folle (Dieu merci, je n’étais pas sujette au vertige sans quoi ils m’auraient sans doute forcé à traverser le viaduc de Millau à pied) et je me disais que j’allais enfin pouvoir me remettre à mon travail.
C’était sans compter sur le bloc note de la script qui donnait l’étape suivante.
Nourrir Rex.
Le nourrir ? Mais avec quoi ?…
Il avait déjà deux beaux os à ronger l’animal… De quoi l’occuper un moment le temps que j’aille voir si quelqu’un n’avait pas mis la main sur mes archives. Hein ! Quatre ou cinq heures…
La script et les aboiements furieux de Rex ont eu raison de mes réticences. On s’est à nouveau entassés dans la Super5. Direction le centre commercial du nord de la ville où l’arrivée d’une caméra a immédiatement provoqué un attroupement.
Ca m’a scotché quand j’ai entendu une voix jeter à la cantonade.
- C’est la fille de Sept jours en danger !
Poursuivi par Bob et sa caméra, je me suis engouffré dans le centre commercial en poussant mon chariot avec toute la conviction d’un Moscovite apprenant, au temps du communisme, qu’il y avait un arrivage de chaussures roumaines dans le magasin le plus proche de chez lui.
C’est dire…

J’avais de plus en plus de mal à respirer. J’avais tout imaginé (enfin il me semblait) de ce qu’on pouvait tenter pour me faire changer en me mettant en danger dans des situations éprouvantes. J’avais complètement laissé de côté les risques inhérents à une célébrité aussi immédiate qu’imméritée.
Ils ont commencé à me courser dans le magasin.
Bob me courait après, sa caméra à l’épaule (« ça me rappelle Sarajevo il y a quinze ans quand il fallait éviter les tirs des snippers ». La script attendait sagement à l’entrée. Lydie en profitait pour s’acheter une nouvelle paire de collants après que Rex ait grillé les siens dans un moment de tendresse canine.
Croquettes, boites de pâtée, bol pour l’eau, collier anti-puces, « pouic-pouic » délassant, tapis. A chaque passage dans le rayon, je happais un des éléments de la liste que m’avait dressée la script.
- C’est la production qui paye, ai-je demandé à Bob ?
- Je ne crois pas…
- Et merde !… Moi qui réussissais à financer mes études sans travailler à côté, il va falloir que je m’y mette pour nourrir ce chien…
- C’est possible !…
- Ne me dîtes pas qu’ils ont pensé à ça pour me pourrir la vie !…
- Je ne sais pas, je ne sais rien de ce qui est préparé pour vous… Mais ça se pourrait… C’est dans leur style… Mais chut, je n’ai rien dit… Tiens, « ils » arrivent sur la droite.
On est partis sur la gauche.

J’ai dû aussi payer pour le collant noir à plumetis de la maquilleuse… Puisque c’était mon chien qui avait commis le dégât.
Là je commençais à avoir plus que des doutes.
La production avait décidé de s’en prendre à mon porte-monnaie pour me forcer à descendre de ma tour d’ivoire.
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MessageSujet: Re: Sept jours en danger [Fiona 1 - terminé]   Mer 20 Fév 2008 - 20:49

D’une chose l’autre, l’après-midi est passée à la vitesse de l’éclair. Nourrir le chien, aller le promener, éviter qu’il aille se soulager n’importe où…
Crevant !
Bob et sa caméra étaient toujours là pour plonger par-dessus mon épaule. Lorsque je versais les croquette. Lorsque j’ouvrais les boites. Lorsque je ramassais les premières déjections de Rex.
Lorsque la camionnette est repartie (toute l’équipe logeait dans un hôtel deux étoiles à la périphérie de la ville), je n’avais rien fait d’important, d’intéressant, de vital de ma journée. Bob avait trouvé le temps (quand au juste, j’avais l’impression qu’il avait toujours été dans ma périphérie immédiate ?) de changer la fameuse roue crevée mais je n’avais pas eu cinq minutes pour amorcer le commencement du début d’une pensée intelligente. Rex s’était taillé son propre territoire entre la télé et la porte-fenêtre mais moi j’en étais encore à me cogner dans la fameuse porte aux mystères chaque fois que je voulais aller chercher quelque chose dans la cuisine.
Le pire c’est que je me sentais vidée. Vidée sans avoir rien fait !
Dans de telles conditions, il était impensable et irréaliste de me replonger dans mon travail au cours de la soirée. Cela ne m’avancerait à rien ! Mon cerveau semblait s’être mis en RTT, mes yeux décrochaient dès qu’ils se posaient plus de deux minutes quelque part. J’ai même essayé de me plonger dans un roman de Max Gallo que tante Elsa avait oublié lors de sa dernière visite. C’était tout simplement insupportable !
Qu’est-ce qu’il m’arrivait ?

Entre Rex et moi c’était une sorte de paix armée. De temps en temps, il levait vers moi un œil reconnaissant. Après tout, j’étais la main qui lui avait apporté mille satisfactions tout au long de l’après-midi… satisfactions que je me faisais fort d’oublier de lui prodiguer dès que cette semaine de folie serait terminée. Mais dès qu’un vélo passait dans la rue, qu’un groupe de gosses faisait un peu de bruit, qu’une voiture pétaradait en démarrant, il se mettait à aboyer avec virulence… Et je n’aimais pas ça du tout !
- La ferme, Rex !
Ca suffisait à tendre l’ambiance.
Rex a eu sa pâtée vers 19h… Je me suis ouvert une boite de sardines à l’huile que j’ai avalées avec une tomate et un morceau de pain.
Nous avons dîné face à face, de part et d’autre de la petite table du salon, lui près de la télé, moi posée sur le canapé en essayant de ne pas le tâcher.
Puis je me suis farcie, telle un légume, le film de la soirée. Un quelconque navet pathético-romantique que le magazine télé m’aurait sans doute recommandé d’éviter absolument. Si je m’étais sentie assez forte pour l’ouvrir…
En fait, même si j’avais repoussé l’idée à plusieurs reprises, la vérité se faisait peu à peu. J’attendais 22h30 pour basculer sur Channel 27. C’était cela qui comptait désormais dans ma vie.
Découvrir qui j’étais dans le vrai monde.
Celui dans lequel je n’avais jamais vraiment voulu vivre.

Avant le générique, ma photo et une voix off.
- Fiona vit dans son monde, Fiona ne sait pas ce que c’est qu’avoir des amis, des relations… Sait-elle seulement ce qu’est l’amour ?… Ses proches la disent égoïste, insensible à la séduction et hostile à tout ce qui peut ressembler à une forme de plaisir. Comment va-t-elle réagir en vivant… Sept jours en danger !
Le générique enchaînait des images sans doute issues d’autres émissions… Peut-être même de versions étrangères car je supposais que le concept ne devait pas être français à l’origine. Et puis, par un trucage électronique aujourd’hui tristement banal, la silhouette de Daphné apparaissait dans le coin droit de l’image et grossissait jusqu’à occuper tout l’écran. Dans le même temps, une sorte de vent numérique balayait l’image et révélait le décor de laboratoire que j’avais déjà vu le matin même sur la cassette vidéo.
- Bonsoir. Première journée en danger pour Fiona. Est-elle déjà ébranlée ce soir dans ses certitudes ? Regarde-t-elle le monde différemment ?
Je me suis surprise à répondre à ces questions. Ebranlée ?… Hélas, oui. Regardant le monde différemment ? J’espérais bien que non.
- D’abord, les événements du jour… Tout a commencé vers neuf heures quand…
Je n’écoutais déjà plus. Mon regard s’était scotché sur l’écran. Il y avait cette fille qui me ressemblait, cette espèce de nunuche qui avançait comme en comptant ses pas vers une cassette vidéo dans son boîtier. Et ce gros plan sur la main qui tremblait. Et cet autre sur des yeux plus apeurés que je ne l’avais cru.
Ils ont diffusé ensuite le contenu de la cassette et puis je me suis retrouvée face à la porte aux mystères. Difficile en effet de reconnaître la porte de ma cuisine dans cette espèce de tenture orangée aux plis lourds qui s’est promptement effacée lorsque je me suis approchée. C’était bien sûr à chaque fois la seconde prise qui était retenue. J’étais certaine pourtant d’avoir été plus vraie en croyant avoir à faire à une journée sado-maso que lorsque j’avais compris qu’on allait me coller un chien entre les pattes.
- Fiona a-t-elle surmontée sa peur des chiens ? Vous le saurez après la pub !
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MessageSujet: Re: Sept jours en danger [Fiona 1 - terminé]   Mer 20 Fév 2008 - 21:50

Après la pub, je me suis vue, terrifiée, les yeux dépassant à peine au-dessus de mon volant. Vraiment, Bob avait le sens du cadrage et de la perception des émotions. J’ai quand même fini par retrouver un semblant de rationalité et d’intelligence. S’il y avait souvent deux prises, c’était pour pouvoir concentrer une d’entre elles sur mes yeux, mes lèvres, mes mains. Du coup, je ne quittais jamais l’écran. Et tout était fait pour concentrer dans le récit vidéo les moments où ma raison avait vacillé sous le poids de la peur. Tout était trié dans ce seul objectif. Tout était mensonge. De ces mensonges d’aujourd’hui qui deviennent vrais juste parce qu’on les a vus à la télé.
Il y a eu une nouvelle page de pub après qu’on m’ait vue sur le seuil de la maison, les yeux dans le vague, semblant déjà méditer sur les bienfaits d’une compagnie animalière. Et puis Daphné a cessé de jouer à la voix off et est réapparue posée, assez langoureusement il me fallait le reconnaître, sur un siège pivotant. Face à elle, un homme en blouse blanche. Je n’ai pas eu le temps de me dire qu’on jouait là encore avec les codes visuels qu’elle avait déjà présenté l’éminent spécialiste.
- Professeur Gilles Guillotin, vous enseignez à la faculté de médecine de Toulouse et vous allez être durant toute cette semaine notre témoin privilégié de l’évolution psychologique de Fiona… Alors, que penser de cette première journée ?
- Je crois que nous avons clairement une patiente qui souffre de syndromes traumatiques assez forts. La peur des chiens, vous savez ce n‘est jamais innocent. Ne dit-on pas que le chien est le meilleur ami de l’homme ?… Eh bien, il est évident qu’avoir peur des chiens c’est aussi avouer qu’on a peur des hommes. De là les tendances de Fiona à se réfugier dans son propre monde.
- Son attitude vis-à-vis de Rex, c’est un progrès ?
- Cela se verra au jour le jour… Il y a des signes encourageants…
Je me suis demandée quels étaient ces signes, et s’ils étaient dans la vidéo qui avait été diffusée (auquel cas je ne les avais pas remarqués).
- Il reste cependant, reprit la blouse blanche, à voir si votre patiente réussira à apprivoiser les gens. Son attitude au centre commercial ne plaide pas en faveur d’une évolution rapide en ce sens.
- Qu’est-ce qui pourrait l’aider ?…
- Faire face à la foule, la dompter, la domestiquer… Un peu comme avec son chien…
Rex a fini par comprendre qu’on parlait de lui. Il s’est mis à aboyer furieusement et je n’ai rien entendu de la conclusion du professeur Guillotin.
J’ai donc passé une partie de la nuit à ruminer sur ce qui m’était promis le lendemain.
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MessageSujet: Sept jours en danger - MARDI   Jeu 21 Fév 2008 - 22:55

MARDI


- Hier, vous n’avez pas pu travailler… Aujourd’hui, rien ne viendra troubler l’avancée de vos travaux.
Je n’en croyais pas mes oreilles ! Tout ce qu’on me promettait aujourd’hui, c’était de la normalité.
- N’oubliez pas cependant que vous avez désormais charge d’animal et qu’il vous faudra revenir à l’heure des repas.
Eh oui, j’aurais dû m’en douter… In cauda venenum…
- Cela ne veut pas dire que la porte aux mystère ne cache rien d’important pour vous aujourd’hui… A vous de voir si vous comprenez à quel danger vous serez confrontée dans le deuxième jour de ces Sept jours en danger.
Il a fallu recommencer, comme la veille, la marche lente – mais pas trop - vers la porte de la cuisine. A deux reprises et en deux prises. A la place de Bob, j’aurais cadré mon front plissé. Là, je ne voyais vraiment pas ce qu’on pouvait me préparer. Il était question de repas du chien et, une fois la porte ouverte, d’une poche poubelle. Ma poche poubelle ! Celle que j’avais sorti la veille en même temps que Rex avant d’aller me coucher.
J’ai tourné la tête vers Bob qui s’est contenté de hausser les épaules. C’est vrai qu’il ne savait rien… ou peut-être savait-il et jouait-il à ne pas savoir ? Comment savoir ?… La script avait la tête baissée sur son bloc, Lydie touillait son maquillage.
- Je croyais que vous n’aimiez pas être en retard, a dit Bob…
Il devait avoir assez d’images de mon regard éberlué devant cette poche poubelle suspendue à un cintre, de la susdite poche poubelle et de ma main hésitant à la décrocher.
- Oui, j’y vais… Je suppose que vous suivez le mouvement…
- Dans la camionnette aujourd’hui… et de plus loin… On ne va pas quand même vous empêcher de la boucler votre thèse.
C’était le genre de générosité dont il valait mieux se méfier.
Mon imagination s’est mise à galoper. Ils m’avaient prévu un accident de la circulation ! Juste pour voir comment je réagirais devant ma pauvre Titine ratatinée… D’une pierre deux coups, j’offrais mon quota de larmes et de stress quotidien et, en plus j’aurais désormais besoin de travailler pour m’offrir une nouvelle voiture.
S’ils croyaient m’avoir !…
J’ai scrupuleusement respecté toutes les signalisations, les feux, les stops, les cédez-le-passage. A chaque carrefour, j’ai regardé trois fois à droite, trois fois à gauche. Je n’avais jamais été aussi prudente depuis mon examen du permis, la quatrième fois, celle où j’avais enfin pu arracher le fabuleux papier rose.
Et plus j’approchais du parking des archives, plus je me raidissais sur mon siège, plus je m’accrochais au volant.
Lorsque j’ai coupé le contact, rien n’était arrivé.
J’étais juste à bout de nerfs !

Sur un point – encore un ! – la production, par la bouche de Daphné, n’avait pas menti : il n’y avait eu aucune difficulté pour que les archives municipales ouvrissent leurs portes à la caméra de Channel 27. Cerise sur le cherry cake, le directeur en personne était descendu de sa tour d’ivoire directoriale pour m’accueillir. Avec la bise en plus… Ce qu’il a dû regretter après s’être tartiné les lèvres de ce maudit fond de teint que personne n’avait songé à m’enlever.
- Votre place vous attend, Fiona…
Il n’aurait plus manqué que cela qu’elle ne m’attende pas ! Ca faisait cinq ans, depuis mon mémoire de maîtrise (on disait désormais Master), que je me l’étais réservée. Dans un coin plutôt sombre, à l’écart des grandes migrations des archivistes apportant et remportant les liasses de documents, seulement éclairée par une petite lampe diffusant une lumière sans agressivité. C’était mon second chez moi ! Ma bulle ! Le seul espace de toute sa planète où je me retrouvais vraiment en tête à tête avec le temps, avec ces personnages des temps anciens. En tête à tête aussi avec moi, avec mes questions, mes problématiques et les défis à remporter contre l’opacité des siècles. J’en étais arrivée à laisser l’ordinateur portable à la maison ; même discret, le souffle du ventilateur suffisait à me rattacher au XXIè siècle.
Je n’ai pas compris tout de suite. Le directeur a bifurqué sur la droite avant d’entrer dans la salle de consultation. J’ai supposé qu’il avait oublié de prendre quelque chose… ou qu’il cherchait à se débarrasser discrètement du fond de teint qu’il avait sur les lèvres et le bout du nez.
- Par ici, Fiona !… Nous avons pensé que la qualité de votre travail méritait les meilleurs conditions de travail… Il y avait un bureau sans utilité et nous nous sommes dit que…
- Le bureau à côté du cabinet de numismatique ?
- Exactement !
- Mais il fait au moins 18 m² !
- 22,4 m² très exactement…
Fallait-il l’embrasser ou le haïr ? On m’offrait les conditions qu’on réserve à l’habitude aux grands pontes français ou étrangers quand ils viennent vérifier un détail d’apparence insignifiant sur une archive ! Et cela tous les jours ! Du lundi au vendredi !… Jusqu’à la correction du dernier mot de l’ultime version de ma thèse !
Et franchement son bureau je n’en avais rien à foutre !
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MessageSujet: Re: Sept jours en danger [Fiona 1 - terminé]   Sam 23 Fév 2008 - 0:28

C’était quoi au juste l’embrouille avec ce bureau pour moi toute seule ?
Et surtout quel rapport avec mon sac poubelle derrière la fameuse porte aux mystères ?
Voilà comment juste avec deux questions on peut flinguer une matinée de travail.
D’abord j’ai cru que ça allait revenir sans problème. La caméra de Bob a pris quelques plans d’ambiance de mon nouveau bureau puis elle a disparu le temps de glaner d’autres images du site des archives municipales. Ca sentait le donnant-donnant : je vous laisse entrer mais en retour vous me permettez de vendre ma « boutique ». Donc, j’étais débarrassée de la pression de l’objectif et j’avais devant moi assez de place pour étaler une trentaine de fiches de travail alors qu’à l’habitude, au-delà de quatre, c’était ingérable.
Mais non ! Ca ne revenait pas… Je ne parvenais plus à me concentrer sur mon travail. Comme si ils m’avaient arraché à mon quotidien pour m’en greffer un autre. Je me suis même surprise à penser à Rex. Ce n’était plus Sept jours en danger, c’était Sept jours en enfer… Et je n’en étais qu’au numéro deux !
A midi, j’ai accueilli le retour de la caméra avec quelque chose comme de la gratitude. Enfin, j’allais sortir du doute. Si on me renvoyait nourrir Rex ce n’était pas seulement parce que l’animal avait les crocs.
J’ai mis la même application à la conduite qu’à l’aller.
Au cas où !
J’étais en train de devenir parano… Et ils prétendaient m’aider à être mieux dans ma vie ?

A mon grand étonnement, une nouvelle cassette vidéo m’attendait à la maison. Elle avait été déposée dans ma boite aux lettres. J’ai compris qu’elle provenait de la production quand la caméra de Bob s’est mise à me fixer tandis que je déchirai l’enveloppe brune.
- Faut que je la regarde maintenant ?
- Je crois, oui…
Ca expliquait pourquoi Bob n’avait pas démonté son installation du matin, se contentant d’amener avec lui seulement sa caméra de reportage.
Ce gars en savait donc plus qu’il voulait me le laisser croire.
- Belle matinée, Fiona ?… Nous sommes sûrs que vous avez pris beaucoup de plaisir à recommencer votre travail… Mais il est midi bien sonné et il est temps de penser à se restaurer… Mais qu’est-ce que c’est que cela ?
Avec horreur, je vis Daphné plonger la main dans une poche poubelle - ma poche poubelle ! – et en retirer pour les montrer face à la caméra ma boite de sardines, mon dernier morceau de tomate et
Mon vieux croûton de pain.
- Je suis sûre que vous reconnaissez cela, Fiona… Et mon petit doigt me dit que si je plongeais encore la main dans cette poche, je trouverais bien des reliefs du même genre… Tss tss tss ! Vous n’aimez décidément rien de ce qui fait la vraie vie !
- Ben quoi ! Ce n’est pas un crime d’aimer les sardines à l’huile !
Daphné – et pour cause – ne me répondit pas, continuant à me gourmander.
- Manger, bien manger c’est créer ce lien social, c’est s’ouvrir aux autres… Voilà pourquoi il est temps d’aller ouvrir la porte aux mystères… Bon appétit, Fiona !
Le rituel commençait à être pesant. J’avais envie de savoir mais il fallait se plier aux deux prises pour Bob. Le « bon appétit », le discours moralisateur semblaient annoncer quelque chose de l’ordre de la gastronomie.
Je me suis votée des félicitations. Derrière la « porte aux mystères », plus de poche poubelle mais un cassoulet copieux qui finissait de mijoter sur un réchaud, de larges tranches d’un pain de campagne, un plateau de fromages et un grand bol de mousse au chocolat.
- Mais c‘est un festin !… Je vais devenir énorme si je mange tout cela…
La script me fit signe de continuer à parler, à dire ce que je ressentais…
De toute façon, il saurait ne conserver que ce qui leur plaisait.
- Je ne sais pas qui vous a renseignés mais il n’y a pas grand monde qui sait que je serais prête à tuer pour un bon cassoulet… Et la mousse au chocolat, j’en suis folle… Surtout quand elle est bien prise et qu’on peut la retourner sans la renverser.
J’ai joint le geste à la parole, retourné la jatte de mousse qui est restée bien à sa place.
- Génial !… Excusez-moi, je passe à table, ai-je fait en direction de la caméra…
Et là, je me suis rendue compte que j’étais devenue ce qu’ils voulaient que je sois. Une bonne cliente ! Toujours prête à livrer mes états d’âme. Insensible au qu’en dira-t-on. Moi qui n’aimais rien moins que vivre cachée, à l’écart, dans ma bulle, j’étais devenue – en deux malheureux petits jours – une goinfre pitoyable étalant sa goinfrerie au grand jour.
N’empêche que j’ai torché mon assiette, épuisant le pain à saucer le jus du cassoulet, avant de me couper une bonne tranche de gruyère pour finir par engloutir la moitié de la mousse au chocolat. Ca changeait de mes sandwichs habituels grignotés dans la rue devant les archives municipales. Ma pause déjeuner avait duré plus d’une heure.
Et, c’était le comble de l’horreur pour moi, j’avais pris un énorme plaisir à laisser filer le temps.
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MessageSujet: Re: Sept jours en danger [Fiona 1 - terminé]   Lun 25 Fév 2008 - 0:13

Une petite marche digestive plus tard (habilement justifiée par la nécessité de promener Rex… mais néanmoins épiée quand même par l’œil numérique), j’ai repris le chemin des archives avec dans la tête cette impression bizarre que le danger qu’on me promettait ressemblait plutôt à de petites vacances.
Vacances. Un mot que j’avais toujours abhorré… Enfin du moins à partir du moment où j’avais été capable de faire la différence entre la période scolaire (la cour de l’école avec ses grands ormes centenaires, le joli préau couverts de dessins et l’exaltation qui s’emparait de moi à à la cloche du matin) et celle des vacances (tourner en rond à la maison à lire et relire les mêmes « âneries » de la comtesse de Ségur… ou, pire, la plage avec tante Elsa et son cake au chocolat). Là, soudain, je commençais à sentir le goût sucré de cette trêve (et ce n’était pas la mousse au chocolat qui me faisait cet effet-là !). J’avais passé vingt-huit années en apnée. Il fallait bien que je prenne le temps de respirer, non.
J’aurais été capable, je crois, de sécher le boulot cette après-midi là… Oui mais le fond, ce vieux fond de sérieux, cette carapace construite dans la douleur ne pouvaient pas voler en éclat ainsi. Personne n’aurait compris, et moi la première, que la victoire de la production soit si rapide.
Alors j’ai embarqué Bob dans la Super 5 et je suis allée pester pendant trois heures contre ma place préférée qu’on avait déjà attribuée à un vulgaire étudiant de master.

A 17h30, Bob est venu me sortir de mes fiches après avoir passé l’essentiel de l’après-midi à glander comme un malheureux, furieux de constater que dans un dépôt d’archives il n’y ait même pas un numéro raisonnablement « frais » de l’Equipe ou de France Football.
- Faut rentrer maintenant…
- Ca ferme dans une heure, j’ai encore pour cinq minutes de…
- Faut rentrer ! La journée n’est pas finie…
Tu parles bien que je m’en doutais que la journée n’était pas finie. Même si les événements du jour pouvaient être déstabilisants, ils n’étaient pas pour autant dramatiques : un bureau privé et un bon repas servi à la maison, il y avait pire pour se sentir mal-aimée et en danger. Et puis, l’absence de la script aurait suffi à m’indiquer que quelque chose de glauque se tramait à nouveau. In cauda venenum II : le retour !
Comme le temps télévisuel a quelque chose d’étrangement décalé avec le temps normal, j’ai eu mes cinq minutes supplémentaires… Le temps que Bob me filme en train de terminer mon travail du jour et de ranger mes affaires.
- C’est possible que vous conduisiez, ai-je demandé à Bob ?
- Pourquoi pas ?… Vous êtes fatiguée ?…
Premier enseignement de feu le maréchal Vauban : ne jamais donner d’informations à l’adversaire !
- En général, à cette heure-là, je suis un vrai danger public…
- Ok… Je prends le volant.
Ca me laisserait bien une dizaine de minutes de répit pour tenter d’imaginer ce qui m’attendait.

Ce qui m’attendait ? Une nouvelle cassette vidéo bien sûr !
Je me suis surprise à espérer pour la production qu’ils ne grillaient pas une 240 minutes à chaque fois.
- Fiona, vous avez travaillé dur toute l’après-midi, preuve qu’une alimentation chaude et riche n’altère en rien vos facultés. Maintenant, pourquoi travaillez-vous au juste ? Pour la science ? Pour la gloire ? Pour vous ?… Avez-vous au moins songé à ce que deviendra votre thèse une fois qu’elle sera terminée ?
« Une thèse, avait dit un jour un prof qui voulait décrocher de leurs rêves les moins bien armés mentalement, c’est exactement l’épaisseur qu’il faut pour caler une vieille armoire… - puis, constatant les ravages de sa boutade, il l’avait adoucie un peu – Sauf si vous y êtes allés forts sur les annexes ! »
La thèse – ma thèse - c’était juste le marche pied obligatoire pour prétendre enseigner à la Fac ou en Prépas… et pouvoir prétendre continuer à faire de la recherche car c’est le défi que posait l’archive qui me fascinait.
- … ce soir, il faudra donc vous vendre ! Un contrat d’édition, c’est à ce prix…
Et zut ! J’avais raté un truc important là !
- Et pour cela, il va vous falloir oublier votre réserve, votre effacement. Il va falloir con – vain – cre ! Vous êtes la meilleure, vous le savez… Les autres doivent maintenant le découvrir. Mais pour y parvenir, il va falloir vous mettre en danger.
Daphné sembla se fondre dans la brume d’un effet spécial pour disparaître de l’image avant de réapparaître en un fragment de seconde.
- Oh ! J’allais oublier ceci !
Je vis avec horreur ressurgir entre ses mains la fameuse poche en plastique d’un gris verdâtre, modèle 30 litres. Ma poche poubelle ! Encore et toujours !
- Nous avons imaginé qu’il fallait quand même vous donner un coup de pouce pour cette soirée… Vous pensez que ça vous aidera ?
Grands dieux ! Ca ne risquait pas de m’aider !
Daphné sortit du sac poubelle une longue robe de soirée noire de type fourreau et une capeline légère. Je n’avais que partiellement compris ce qui m’attendait dans cette soirée… et, en plus, il fallait que je l’affronte déguisée en femme.
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MessageSujet: Re: Sept jours en danger [Fiona 1 - terminé]   Lun 25 Fév 2008 - 0:50

- On ne perd pas de temps… On est short là !
La script avait même à cette heure-là cette sorte d’énergie de chien de berger capable de mordiller les jarrets de tout le monde – y compris ceux de la vedette, moi en la triste occurrence – à tout moment.
- On filme la découverte et la récupération des vêtements, puis vous montez dans votre chambre. Lydie vous attend. Un chauffeur passe vous prendre à 19h30 pétantes !
- Mais qu’est-ce qu’il se passe au juste… Je n’ai pas…
- Allez récupérer la robe, faites-vous maquiller et plus si c’est possible, on aura bien temps de vous briffer à nouveau dans la voiture.

Bob a filmé le plan de l’escalier à 18h02 (l’incrust de l’heure avait été volontairement conservée). Tenant mon cintre dans la main droite et – nouvelle abomination ! – une paire d’escarpins à talons dans la gauche, je gravissais avec peine mon Golgotha. Le plan suivant, à 19h23, témoignait d’un véritable changement d’époque dans ma vie. Tout en râlant – beaucoup – Lydie avait fait des miracles. De son point de vue évidemment !
- Bon, pour les cheveux, je ne peux rien faire… On n’a même pas le temps de les laver… Ca fait combien de temps que vous n’avez pas vu un coiffeur ?
- Un vrai coiffeur ? Vous voulez dire un pro ?… Trois, quatre ans… C’était pour le mariage d’un cousin du côté de mon père… Le reste du temps, je fais avec une paire de ciseaux devant la glace de la salle de bain.
- Bon, on a encore la chance que vous ne soyez pas passée dernièrement devant votre glace. On fera donc un chignon. Avec quelques reflets dorés posés au pinceau… J’ai déjà remarqué l’état de vos mains… On va commencer par la pose des faux-ongles…
- Des faux-ongles ?! Mais je n’en ai jamais…
- Jamais porté, je sais… Ma pauvre fille, vous êtes une entorse à la féminité. ;. Si tout est prêt dans une heure et demi, j’aurai fait très fort, croyez-moi ! C’est plus facile de rendre un semblant de vie à un académicien que de vous transformer en fille normale.
Il y eut les faux-ongles – rouge vif tant qu’à faire ! – la robe à enfiler et cette sensation qu’elle allait lamentablement se barrer par le bas, les cheveux à réunir, à dompter et à lisser un minimum… et puis, le chef d’œuvre de Lydie, le maquillage. Comme tout le monde j’avais déjà vu de ces séances de relooking dans les magazines (il y a rarement la revue XVIIè siècle chez les médecins !) mais sans vraiment y croire. Là c’était la preuve par les faits, c’était la preuve par l’effet !

Je n’étais plus la même à l’extérieur !

[Nda : stop pour ce soir... et c'est pas un vieux truc de feuilletoniste, c'est la fièvre qui remonte ! Désolé s'il traîne des fautes dans les deux livraisons du soir... A+ tuttti]
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MessageSujet: Re: Sept jours en danger [Fiona 1 - terminé]   Mar 26 Fév 2008 - 11:42

On ne s’improvise pas Mistinguett ! A la question « l’ai-je bien descendu ? », on m’aurait sans doute répondu « catastrophiquement » si on n’avait pas été pressés par le temps. J’ai quand même dû remonter l’escalier pour une deuxième prise avec un angle différent… mais pour un résultat semblable. On m’avait installé deux tours de Pise sous les talons et ça se voyait à ma démarche chaloupée comme une valse canaille.
Atteindre la voiture de location qui attendait garée en double file aveuglant le quartier de ses warning fut un poil plus facile. Me glisser sur le siège arrière me demanda une double gymnastique mentale et physique : mentale d’abord, pour réussir à comprendre comment j’allais pouvoir plier les jambes tant la robe fourreau me comprimait le corps ; physique, ensuite pour mettre en pratique le résultat de cette cogitation intense.
Après un dernier plan filmé par Bob, la portière se referma sur moi tandis que la script montait à l’avant.
- Vous devez donc rencontrer trois éditeurs pour leur vendre votre projet de livre
- Ma thèse ?… Personne n’en voudra !
- Evidemment, si vous le prenez comme ça, me rétorqua amèrement la script… Dites-vous que c’est une chance qui ne se reproduira peut-être pas.
- Chance, danger… Toute cette journée aura montré que rien n’est jamais si clair que ça.
Je n’eus pas de réponse à ma considération quasi philosophique.
- François Grouin est directeur de publication aux éditions Payard. Il sera à votre gauche… Gros secteur historique…
- Je connais… Je veux dire, je connais l’éditeur, pas le directeur.
- Pierre Lépargneur dirige les éditions du Sablier. Petite structure, toute récente mais dynamique. Du goût pour l’aventure éditoriale, du moment qu’elle paye bien… Enfin, en face de vous, Roselyne Fougasse des Presses Universitaires du Quercy. Plus dans votre cadre géographique mais pas beaucoup de moyens. Mais si elle a un coup de cœur…
- Je peux vous poser une question ?
- Toutes les questions que vous voulez sur cette soirée…
- Ces éditeurs savent ce que je suis venue leur « vendre » ?… Comme vous dîtes.
- Ils savent que c’est une étude historique réalisée par une étudiante de valeur…
- Mais coincée, égocentrique et a-sociale s’ils ont regardé l’émission depuis dimanche.
- Ils savent qu’il y aura des caméras ?
- Evidemment… Sinon ils ne seraient pas venus !
- Ce que vous me demandez donc c’est de dire que je suis la meilleure, que mon travail est de qualité, révolutionnaire et que ce serait faire preuve d’un cruel manque de discernement que de refuser de l’éditer… Si je suis très convaincante, ils s’étripent même avant le dessert pour que je signe chez eux.
- Si vous réussissez ce coup-là, on pourra considérer que vous avez bien évolué…
- Mais vous savez très bien que je suis incapable de trouver toutes ces qualités à mon travail, que je vais relever tout ce qui ne va pas dans mes recherches, le dire pendant le repas et passer sous silence ce qui pourrait éventuellement leur plaire. Je suis hypercritique et perfectionniste !
- Vous avez une chance. Saisissez-la !… En plus, vous êtes belle comme un cœur ce soir.
J’en suis restée comme deux ronds de flan. Même la script revêche – au point que je ne connaissais toujours pas son prénom – semblait goûter mon nouveau look et se permettait un propos gentil me (et le) concernant.
- Par contre, vous êtes comme Cendrillon… Il y a une heure limite pour votre soirée. Le repas prendra fin irrévocablement à 21h30… Impératifs de production !…
- Ca sera donc une heure trente de calvaire…
- Allons, souriez un peu… Et regardez par la fenêtre… Je vais compléter notre collection d’images.

J’ai donc goûté ce mardi soir à un de ces plaisirs étranges, auxquels on ne soupçonnait pas pouvoir être sensible avant de les avoir éprouvés. Lorsque j’ai pénétré dans la salle de l’Ombrée, restaurant sélect des bords du Tarn, le volume des conversations s’est étouffé instantanément. Les yeux se sont tous tournés vers moi et ont suivi ma périlleuse traversée jusqu’à la table où m’attendaient les trois éditeurs. D’ailleurs était-ce bien moi qui impressionnais ces gens avec ma robe de satin noir et ma démarche de vieille oie?… Ou le fait qu’une caméra me précédait comme devant les stars sur le tapis rouge à Cannes ?
Mon nouveau look me donnait, c’est vrai, un peu plus d’assurance. J’étais moi sans l’être vraiment et ça permettait, comme au théâtre, de s’élancer plus facilement par-delà ses propres limites. J’ai donc attaqué directement.
- Bonjour, je suis Fiona Toussaint… Je vous remercie d’être venus me rencontrer ce soir. Vous devez être monsieur Grouin, n’est-ce pas ?… Dois-je vous dire qu’un étudiant en Histoire doit beaucoup aux ouvrages que vous publiez ?… - serrage de mains - Monsieur Lépargneur, j’ai entendu dire beaucoup de bien du dynamisme des éditions du Sablier ; ce sont des débuts qui doivent vous conforter dans votre esprit d’entreprise – serrage de mains – Madame Fougasse, toute presse universitaire porte en elle la défense et l’illustration d’une région, c’est là une belle, mais difficile, mission que vous avez à remplir.
Je n’en revenais pas. Je parlais avec une telle facilité qu’on aurait dit un vieil homme politique capable de s’entretenir avec un interlocuteur qu’il ne connaissait pas dix minutes avant comme s’il l’avait connu depuis toujours. J’étais tout autant grisée par le sentiment que la caméra de Bob enregistrait ce moment de bravoure.
Je pouvais donc être en public autre chose qu’une conférencière banale ou une bougonne renfermée et monosyllabique. Vous me direz qu’entre ces deux extrêmes que je maîtrisais fort bien, il y avait de l’espace… mais c’est cet espace que, justement, je n’étais jamais parvenu à intégrer vraiment.
J’ai serré la main de Roselyne Fougasse et nous nous sommes assis à table… ce qui a rapidement mis fin à mon état de grâce.
- Je travaille donc sur les consuls de Montauban…
- Peut-être pouvons-nous commander d’abord avant d’aborder les questions de travail, a fait avec un sourire le propriétaire des éditions du Sablier ?
- Bien sûr, bien sûr, ai-je répondu en battant en retraite aussi vite que le vieux maréchal Villars.
Et voilà comment je me suis auto rabattu le caquet pour un moment.
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MessageSujet: Re: Sept jours en danger [Fiona 1 - terminé]   Mar 26 Fév 2008 - 12:43

J’ai un rapport étrange avec la gastronomie. Quand j’étais petite, j’adorais recopier des recettes sur des petites fiches, rêver devant les photographies de plats sur papier glacé en me promettant que ça, plus tard, quand je pourrais, j’en mangerais. Mais plus j’avais avancé en âge et plus j’avais fini par décréter que la nourriture était quelque chose de purement utilitaire, que l’essentiel était d’avoir sa dose quotidienne et équilibrée de calories et que le reste n’était que fumisterie pour beaux esprits. Bref, j’étais minimaliste question culinaire, me contentant d’aimer peu de plats (ce qui convenait ma foi fort bien au train de vie de la maison). Si manger n’était pas vraiment une perte de temps, le temps que cela demandait pour un plaisir souvent aléatoire me semblait une belle escroquerie.
C’est donc en tremblant que j’ai pris le menu des mains du garçon. Est-ce que j’allais trouver là-dedans quelque chose qui rentrât dans mes goûts simples et simplistes ? J’en doutais car je ne voyais pas ce restaurant, si bien placé à quelques encablures du musée Ingres, proposer du riz blanc, des saucisses-frites ou des parts de pizza.
- Je vous conseille en entrée les feuilletés de langoustines dans leur garniture des étangs…
- Oui bien sûr, ai-je répondu en espérant rétrospectivement que cela ne valait pas accord… parce que la langoustine des étangs, ça ne me disait vraiment rien.
A vrai dire, il n’y avait pas grand-chose qui me disait quelque chose. Sur six pages cartonnées er dorées, le menu était un festival de noms ronflants, se voulant évocateurs et engageants. Ca marchait peut-être pour les autres mais pour moi, c’était impossible. Je n’oubliais pas les années de cantine où le « Délice de Parmentier » n’était qu’une vulgaire purée en sachet et les « Bâtonnets du Grand Large » des poissons panés « avec les yeux dans les coins » comme disait Coluche.
J’ai abaissé le menu pour chercher du regard la caméra de Bob. J’avais besoin de reprendre pied dans cette histoire, de retrouver le sens de ce que je faisais… et ce n’était pas mes trois interlocuteurs qui pouvaient m’y aider.
Bob a levé ostensiblement la main vers moi sans cesser de cadrer la tablée. Sa main gauche. Celle qui portait au poignet sa montre. Message explicite ! Il fallait accélérer.
- Vous avez choisi ?
J’espérais que non, parce que moi rien ne m’emballait et, pour tout dire, je regrettais ma boite de sardines à l’huile de la veille.
- L’Aphrodisiaque de veau au gingembre sur son lit de nouilles chinoises me semble prometteur, fit François Grouin.
- Ca a le mérite d’être original en effet, reprit Roselyne Fougasse.
- Je crois que je vais me laisser tenter aussi, dit Pierre Lépargneur… Et vous mademoiselle Toussaint ?
Moi ?
J’aurais voulu être ailleurs !
Déjà, comment fallait-il prendre le terme d’aphrodisiaque ?… Ensuite le gingembre, ça avait quel goût ?… Et enfin, pourquoi des nouilles chinoises quand Panzani en faisait des très bonnes que je mangeais étant petite avec une simple noisette de beurre.
- On n’a pas la possibilité de prendre que des desserts ?
- Je ne crois pas que ça se fasse…
- Bon, eh bien, je vais plutôt choisir une « pièce du boucher à la basque »…
- Pour le vin ?
- Décidez entre vous, je n’en bois jamais…
- Jamais, s’étonna Roselyne Fougasse ?! Pas même une goutte de champagne ?
- Absolument jamais… Et je n’aime pas non plus le cidre ou les babas au rhum si vous voulez tout savoir…
- C’est assez peu courant en France, constata Grouin…
- Que voulez-vous ? Il faut bien que des gens se dévouent pour qu’il y ait toujours des exceptions à la règle…
- Donc, vous ne buvez jamais d’alcool, renchérit Lépargneur…
- Pas de café, pas de tabac, pas d’alcool, pas de drogue… C’est vous dire si les gens s’emmerdent vite avec moi.
Je pensais profondément ce que je venais de dire… Mais ce n’était ni le lieu, ni le moment pour le dire. Il y a eu un blanc que, fort heureusement, le garçon est venu remplir en prenant la commande.
J’étais vraiment à tuer ! Comment se « vendre » en étant la première à se dire invendable ?
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MessageSujet: Re: Sept jours en danger [Fiona 1 - terminé]   Mar 26 Fév 2008 - 13:53

La discussion a surtout roulé sur la situation de l’édition, les motifs d’inquiétude, les perspectives à court terme. J’y jouais un rôle de candide, posant quelques questions dont les réponses étaient vite évacuées.
Le feuilleté de langoustines était finalement assez bien passé, surtout grâce à l’épaisseur de feuilleté d’ailleurs qui avait noyé le goût du crustacé. Quant à la garniture des étangs, elle se limitait à quelques feuilles de cresson enduites de quelques gouttes de vinaigre balsamique. Il y eut en revanche un problème avec la « pièce du boucher » qui baignait dans une sauce au piment rouge d’Espelette.
A la première bouchée, mon visage s’est empourpré, mes yeux se sont mis à pleurer. Et il n’y a pas eu de seconde bouchée.
J’ai porté la serviette à ma bouche, repoussé ma chaise, bredouillé un « veuillez m’excuser » pitoyable et je me suis sauvée vers les toilettes à la vitesse fantastique d’une cheville tordue tous les trois pas. J’ai claqué la porte des WC sans tourner le verrou et là j’ai hurlé comme jamais je n’avais hurlé de ma vie. J’avais l’impression qu’on m’arrachait le cœur, les yeux, l’estomac, que ma gorge venait de prendre son indépendance. Le feu semblait ramper sous ma peau, griller l’une après l’autre mes terminaisons nerveuses.
Bordel ! Bordel ! Bordel ! Je le savais bien pourtant que je ne supportais pas les plats relevés, que même certains fromages me brûlaient le palais… Et je m’étais foutue moi-même dans la merde avec cette « pièce du boucher à la basque ». Si j’avais réfléchi un tant soit peu, j’aurais compris que le « à la basque » ne désignait pas la provenance de la viande mais bien sa préparation.
Je n’avais plus de souffle, je n’avais plus de bouche. Mes yeux exorbités roulaient en tous sens. Des rigoles noires zébraient mes joues, creusaient dans les fards lumineux de violentes tranchées. J’étais d’ores et déjà déguisée pour le prochain Halloween.
Il a bien fallu cinq minutes pour que le feu retombe, cinq minutes durant lesquelles j’entendis à plusieurs reprises la voix de Bob derrière la porte. Il aurait pu entrer puisque la porte n’était pas verrouillée mais, comme beaucoup de mecs, entrer dans les toilettes des femmes reste sans doute du simple ordre du fantasme.
- Laissez, je vais aller la voir… Et posez votre caméra, je ne pense pas que le spectacle que doit proposer cette pauvre fille soit celui qui intéressera vos patrons.
- Malheureusement je n’en suis pas aussi sûr que vous… Depuis deux jours, elle tremble, elle a peur, elle fait des trucs qui ne lui plaisent pas mais elle ne craque pas, elle ne se démonte pas… Alors là, ce soir…
- Vous faites une belle bande de charognards !…
Roselyne Fougasse appuya doucement sur la poignée de la porte des toilettes, se rendit compte qu’elle n’était pas close, poussa la porte en avant. Elle me trouva le souffle court, les avant-bras appuyés sur le rebord du lavabo, tétant avec frénésie l’eau coulant du robinet.
- Ca va ?
Question classique. Si on n’y répond pas, c’est que ça ne va vraiment pas… Si on y répond, même négativement, il reste quand même de l’espoir.
- Non… ça va pas… j’ai la bouche en feu, le corps en feu… je pleure, j’ai soif…ça va pas !
- C’est la sauce de votre viande qui vous a mis dans cet état ?
- Oui… C’est une sauce au piment et je ne supporte pas tout ce qui est fort comme ça…
- Allez, redressez-vous un peu… Et arrêtez de boire, ça n’arrangera rien…
Je me suis laissée aller dans les bras de cette quasi-inconnue. Depuis trois jours, j’avais été tout le temps seule, sans véritable appui, sans une personne de confiance à qui parler. Elle était là et il n’y avait pas cette foutue caméra. Alors, j’ai commencé à parler… pardon à haleter…
- Ce soir j’ai tout foutu en l’air ! J’ai bien essayé d’être une autre, mais regardez, ça ne marche pas… Ca ne peut pas marcher… Je n’aime pas les restaurants, je ne sais pas dire des choses intéressantes, je ne me sens pas à l’aise habillée comme ça… même pas foutue de faire un pas sans me tordre le pied à cause de ces foutus talons de 5 centimètres !
- Vous êtes bien dure avec vous-même, je pense. Si j’en crois ce qu’on m’a dit de vous, vous êtes brillante dans votre domaine, en train de terminer votre thèse et vos profs de fac parlent de vous comme de l’étoile montante de leur université.
- Et qu’est-ce que cela change ? Je ne peux même pas aller au restaurant sans me couvrir de ridicule… et devant une caméra qui n’attend que ça en plus.
- Voyons un peu dans quel état vous êtes !
Roselyne Fougasse attrapa mon menton entre son pouce et son index, me releva la tête très délicatement.
- Vous allez avoir besoin d’un gros raccord maquillage…
- Là Lydie va me tuer !
- Qui est Lydie ?
- La maquilleuse de l’émission…
- Eh bien, on ne va pas la déranger… On va se faire ça ici à deux entre copines… Vous voulez bien ?
Oh que oui que je voulais bien ! Je ne me sentais pas capable de quitter les toilettes avant longtemps. Dehors, c’était retrouver ceux devant qui je m’étais ridiculisée.
- Est-ce que ça va ?
C’était la voix de Bob de l’autre côté de la porte.
- Ca va aller, répondit Roselyne Fougasse…
- Ca commence à aller mieux, Bob…
- Vous savez qu’on n’a pas toute la nuit !…
- Je la remets sur pieds. D’ici dix minutes, elle est à vous.
- Dix minutes pas plus… J’ai la prod qui commence à s’énerver grave…
Roselyne Fougasse devait avoir quarante-cinq/cinquante ans. Elle s’habillait avec classe, était maquillée avec sobriété. Elle avait une façon de parler douce, servie par une voix apaisante. Elle sentait bon un parfum léger. On sentait qu’elle avait de la culture et vécu sa vie avec acharnement. Elle aurait pu être une mère rêvée pour une fille comme moi. Quand je parlais de mon travail à maman, cela la faisait bailler et il se débarrassait de moi en criant que ça le l’intéressait pas. Inversement, je n’avais que mépris pour ses feuilletons télévisés et ses animateurs chéris. Là, avec l’éditrice des Presses Universitaires du Quercy, il y avait quelque chose de fort qui se créait.
Elle me débarbouilla le visage avec des mouchoirs en papier pour faire disparaître les stigmates de la crise, puis, avec rapidité et précision, elle me redonna une figure à peu près conforme à celle que j’avais avant ma rencontre avec la sauce pimentée. La bouche brûlait toujours, les yeux gardaient leur humidité mais, dans la glace, grâce aux gestes fins de Roselyne, je pouvais voir réapparaître mon « visage de star ».
- Miss Toussaint…
- Appelez-moi Fiona !
- Fiona, vous êtes une très jolie fille…
- Merci… Vous êtes la première à me le dire, donc ça fait quelque chose… Mais je crois que c’est l’emballage qui donne de la qualité au produit qui, par lui-même, n’est pas terrible…
- C’est vous qui êtes terrible à vous rabaisser sans cesse !
Elle avait élevé la voix avec une énergie qu’on devinait enfouie et qui n’attendait qu’à jaillir comme la lave des volcans. A croire qu’elle n’avait attendu après tant de douceurs qu’à cet embrasement.
- Je vous dis que vous êtes jolie, je vous dis que vous êtes intelligente et sensible. Bon sang ! Il ne faut pas vous fréquenter pendant des heures pour s’en rendre compte. Ca saute aux yeux !
Et là, elle m’a embrassée !
Sur les lèvres !
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MessageSujet: Re: Sept jours en danger [Fiona 1 - terminé]   Mar 26 Fév 2008 - 14:14

Puisqu’il faut tout avouer, ce n’était pas la première fois qu’une fille m’embrassait. J’avais déjà connu cette expérience-là vers mes quinze ans avec une copine de vacances. Presque du classique quoi. Cela avait été suffisant pour que j’estime que je n’étais pas lesbienne. Mes trois expériences sexuelles hétéros, elles, plus tardives, m’avaient amené à la conclusion que je n’étais pas faite pour l’amour. Et j’avais tiré le rideau sur ce sentiment-là.
Ce qui me gênait dans le baiser de l’éditrice, c’est qu’il venait à la suite d’une incompréhension. Me sentant m’abandonner, elle avait dû trouver là une attente, un désir d’aller plus loin alors que ce n’était de ma part qu’une quête d’amour maternel, de cette tendresse dont j’étais sevrée depuis longtemps.
Le pire c’est que, je crois, je lui ai rendue son baiser avant de comprendre ce qui se passait vraiment, ce que cela signifiait.
J’étais en train de perdre les pédales !
- Je n’oublierai pas ce moment, ai-je bredouillé, avant de ramasser ma capeline et de quitter précipitamment les toilettes.
C’était aussi creux et vague qu’une fausse promesse.
Dehors, Bob attendait, la caméra braquée sur la porte.
- La soirée est terminée pour moi… Tant pis pour l’édition de ma thèse…
En lui parlant, je parlais aussi à la production, aux spectateurs de l’émission… mais aussi aux personnes qui faisaient la queue devant les toilettes des hommes seules utilisables depuis que j’avais monopolisé celles du sexe faible. Mes « malheurs » éditoriaux allaient au moins faire le bonheur de quelques vessies surchargées.
J’ai pris le temps d’aller prendre congé des deux éditeurs. Ils ont été de parfaits faux-culs regrettant mon départ précipité et ma conversation, plaignant mes problèmes d’allergies et promettant que si je prenais contact avec leurs services mes travaux seraient toujours regardés avec un œil bienveillant.
Par chance, le chauffeur et la voiture étaient toujours là – je craignais par-dessus tout que Roselyne cherchât à me rattraper – et m’enlevèrent de l’enfer de cette soirée. Il était 21h12 !
Au moins, la script serait satisfaite. Le timing avait été tenu… Et ils avaient même du rab pour réfléchir à l’angle de présentation de ma deuxième journée en danger.

Je me suis retrouvée toute seule à la maison, les autres ayant autre chose à faire que de me soutenir dans ce grand moment de solitude. Soudain, Rex m’a semblé le plus sympathique des cadeaux. J’ai accroché la laisse à son collier et je suis partie le promener dans le quartier.
Moi qui ai du mal avec la nuit, avec ses ombres menaçantes et ses silences lourds, j’y ai trouvé quelque chose de paradoxalement rassurant. Je n’étais pas en train de devenir complètement folle. Tant qu’on est capable de trouver étrange de balader un animal qui vous fiche la trouille, en robe du soir, juchée sur des talons, en chantonnant de vieilles chansons débiles de dessins animés, c’est qu’on va bien !

L’émission du soir s’est ouverte sur mon visage écarlate au restaurant et les premières meurtrissures violentes sur le maquillage.
Enflure de Bob, il m’avait pas raté !
« Comment en est-on arrivé là ? » telle était la question que posait Daphné pour maintenir le téléspectateur devant son écran. Question à mon sens de pure rhétorique : ceux qui étaient devant Channel 27 à cette heure-là venaient justement pour avoir les réponses et ne bougeraient pas de leur fauteuil avant de les obtenir.
Comme la veille, il y avait cette façon de présenter les événements de la journée qui tendaient à me faire passer pour une égoïste jamais contente. Ma tête quand on m’avait privée de ma place préférée, ma tête quand on m’avait offert le grand bureau, ma tête encore face au menu du restaurant. Mais quand je me suis vue sortant de ma chambre, habillée en Gilda (sans les gants fort heureusement !), les mots de Roselyne Fougasse me sont revenus en pleine gueule.
« Je vous dis que vous êtes jolie, je vous dis que vous êtes intelligente et sensible. Bon sang ! Il ne faut pas vous fréquenter pendant des heures pour s’en rendre compte. Ca saute aux yeux ! »
Oui, là, ça me sautait aux yeux ! Je pouvais être belle !
Pas jolie du genre à faire tourner les hommes en bourrique d’un simple battement de paupières, mais je pouvais briller un petit peu par moi-même. Je n’étais pas une vieille lune, un astre froid, n’émettant rien que les autres puissent percevoir.
Leurs dangers avaient un drôle d’effet sur moi. Ils ne me détruisaient pas. Ils semblaient me construire.

Sur la soirée au restaurant, ils ont été assez « light » dans le résumé. On m’a vu m’enfuir de la table, ressortir des toilettes à peu près arrangée, prendre congé et m’éloigner dans la voiture de location. Quelque part, le naufrage de la situation était atténué et j’en vins à remercier le piment d’Espelette qui, pourtant, continuer à cribler ma gorge, mon palais et l’intérieur de mes joues de milliers de piqûres brûlantes.
Après la page de pub, le professeur Guillotin est venu expliquer que je refusais le contact avec les autres… ceux en quoi il avait tort puisque j’avais rendu son baiser à Roselyne Fougasse !… mais ça, fort heureusement pour moi, il l’ignorait sans quoi il m’aurait sans doute qualifiée de déréglée profonde. Mon besoin de mise à l’écart au travail, mon lien particulier avec la nourriture que je préférais avaler goulûment seule dans mon coin (à midi) plutôt qu’en compagnie (le soir). Que j’avais donc tendance, au fur et à mesure que le temps passait, à me replier sur moi-même (ah ça ! s’il m’avait vu dans les toilettes ! J’étais vraiment repliée ! Et dans tous les sens du terme !). Ce refus de contact a-t-il expliqué à une Daphné faussement attentive venait d’une peur de ne pas être à la hauteur.
- L’échec de ce soir, ce n’est pas un problème allergique… Ou s’il y a une allergie c’est au jugement de l’autre. Ces trois éditeurs pouvaient très bien encenser Fiona, son travail, ses idées, ses démarches… Ils auraient pu également lui adresser une fin de non recevoir, attitude qu’elle savait par avance ne pas pouvoir supporter. Comme toujours en pareil cas, Fiona a préféré fuir plutôt que voir quelqu’un mettre en doute. Elle y a mis une forme sinon originale du moins efficace.
- Par fierté ?
- Essentiellement ! Une fierté exacerbée qui ne tolère pas la moindre faiblesse.
- Fiona pourra-t-elle conserver cette fierté demain au terme de la troisième journée de ses Sept jours en danger ? Vous le saurez demain soir à peu près à la même heure… Merci professeur Guillotin. A demain !…

J’étais chamboulée par l’analyse. Si vraie et si fausse en même temps. Tout n’était dans le discours du psychologue qu’une dialectique sommaire. Je crois sincèrement qu’à cette époque j’étais un peu plus compliquée que ça…
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MessageSujet: Sept jours en danger - MERCREDI   Mer 27 Fév 2008 - 18:24

MERCREDI


J’avais longuement balancé ce matin-là quant à l’attitude à tenir envers mes « camarades de jeu ». Pour tout dire, j’avais très peu goûté le gros plan, en ouverture de l’émission, sur mon visage ravagé par les vapeurs du piment.
Quelqu’un qui avait eu cette image-là dans le viseur de sa caméra – et je pensais bien sûr à ce très cher Bob - aurait dû tout laisser tomber pour me porter secours. De mon point de vue ça équivalait à non-assistance à personne en danger. Bien évidemment, mon esprit d’historienne m’amenait à me mettre à la place des autres pour tenter de les comprendre. Je devais donc reconnaître que pour un Bob, ancien cameraman sur des théâtres de guerre, mon allergie au piment c’était de l’enfantillage ; pas la moindre malignité dans son esprit pour avoir continué à braquer la caméra sur moi quand j’avais quitté les toilettes ; ça s’appelait tout banalement l’habitude.
Il n’empêche que j’avais quand même décidé de montrer ostensiblement mon mécontentement. Etre en danger pourquoi pas… puisque je ne pouvais pas faire autrement. Mais j’entendais qu’on me respectât quand même un minimum.
J’avais donc accueilli avec une mine fermée le pinceau de Lydie, râlé sur ces faux ongles que personne n’était venu m’aider à enlever et qui m’avaient gênée toute la nuit, repoussé les propositions de café et de viennoiseries qui m’avaient été faites (« tiens, tiens, voudraient-ils se faire pardonner quelque chose ? »). Et puis, ma mauvaise humeur bien étalée, j’avais tiré – provisoirement – le rideau sur les événements de la veille pour me concentrer sur le contenu de la nouvelle cassette « daphnénienne ».

- Bonjour Fiona… Les voyages forment la jeunesse dit-on… Et cela tombe bien, nous sommes mercredi, le jour des enfants, le jour de la jeunesse… Je vous propose donc un petit voyage… Pas très loin de chez vous, pas très loin de votre monde, pas très loin de vos thèmes de prédilection… Mais attention, tout voyage est quand même initiatique… Toutes les modalités de cette journée vous attendent derrière la « porte aux mystères ». Etre une hôtesse du savoir, c’est à chaque fois accepter de se mettre en danger. Pour vous, c’est le troisième de vos Sept jours en danger.

Le moins qu’on puisse dire, c’est que c’était nébuleux à souhait. Un voyage ?… Des jeunes ?… Faute d’idée, j’espérais trouver un éclaircissement rapide derrière la « porte aux mystères »…
Sauf s’ils me refaisaient le coup tordu de la poche poubelle… Il en avait fallu du temps avant que je fasse le rapport entre cette foutue poche et ma façon de manger.
J’ai donc précipité les deux prises réglementaires d’ouverture de la fameuse porte… En jubilant intérieurement tant ma précipitation embêtait Bob et la script… Lydie qui, comme d’habitude, se foutait de tout une fois qu’elle avait déchargé son stock de fond de teint sur mon visage, comptait les points de cette petite guérilla matinale.
Derrière la porte de ma cuisine, il y avait cette fois-ci quelque chose de moins original qu’un cassoulet en train de mijoter mais de plus conséquent qu’un simple sac poubelle. Le cintre supportait une sorte d’uniforme bleu nuit : longue jupe droite, veste croisée, chemisier blanc et petite cravate. De la poche de la veste dépassait un rectangle cartonné. Un billet de train.
Voilà qui expliquait l’idée de voyage. Avaient-ils prévu de me transformer en contrôleuse des chemins de fer ?… Mais quel rapport cela pouvait-il avoir avec mes supposées tares incorrigibles ?
- C’est quoi le danger dans tout ça… Etre amenée à voir des gens… Contrôler les passagers dans un train, ça fait des centaines de personnes à saluer, à remercier… parfois à gronder ou à verbaliser. Pour me faire parler à des inconnus, c’est sûr que c’est bien trouvé...
Rétrospectivement, je suis sûre qu’ils ont dû regretter de ne pas avoir eu cette idée-là. Elle avait un certain charme voyeuriste qui n’aurait sans doute pas déplu à l’audimat.

Je m’étais cependant entièrement fourvoyée dans mon analyse. Bob entre deux plans, me donna un peu de lumière sur ce qui m’attendait.
- Ce n’est pas un uniforme de contrôleuse… C’est sensé être un uniforme comme dans les grandes écoles.
- Je ne suis pas dans une grande école, m’écriais-je. Je suis à la fac !
- Là où vous allez, je ne pense pas qu’on fasse très bien la différence.
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MessageSujet: Re: Sept jours en danger [Fiona 1 - terminé]   Jeu 28 Fév 2008 - 0:11

Toute la petite équipe était du voyage.
Sur le quai de la gare, cela donnait l’impression d’une sorte de farandole de carnaval. Bob, qui nous dominait toutes d’au moins une tête, marchait en avant balançant négligemment sa caméra à bout de bras. Je suivais à deux longueurs cherchant à contrebalancer les ondulations de mes hanches (foutus talons !) en tirant sur ma jupe. La script se trouvait sur ma droite et légèrement derrière moi, le portable vissé à son oreille pour s'assurer du timing de l’opération (« oui, oui, pour le moment, le train n’est pas annoncé avec retard »). Lydie, qui tirait derrière elle sa valisette de cosmétiques, nous laissait filer pour mieux nous rattraper ensuite.
Nous avons fini par atteindre le repère W devant lequel devait, en théorie, s’arrêter notre wagon.
- Est-ce que vous savez pourquoi cette gare s’appelle Montauban Villebourbon, demandai-je soudain ?
- Vous pouvez reposer la question, fit la script ?
Elle avait rengainé son téléphone en un quart de seconde et cherché du regard Bob… qui lui tournait le dos.
Soit son regard avait des effets magnétiques, soit la question avait agi comme un déclencheur mais quand j’ai recommencé à parler, la caméra était braquée sur moi. Décidément, nous n’aurions jamais la même définition pour le mot spontanéité !
- Est-ce que vous savez pourquoi cette gare s’appelle Montauban Villebourbon, ai-je répété en essayant de garder l’ingénuité de ma première version ?
- On coupera au montage ce que je suis en train de dire, me fit la script. Donnez l’explication et on fera un raccord après.
- Ok…
Là, je me suis rendue compte que je me préparais à faire une petite leçon d’Histoire à l’intention des dizaines de milliers (peut-être plus) de spectateurs de l’émission. Un petit moment de culture dans de la télé-réalité ! Hallucinant !
Ma voix tremblota un peu au redémarrage. Je n’avais jusqu’alors parlé qu’à quelques dizaines de personnes à la fois.
- Au dé… but du… XVIIè siècle, la ville de Montauban était une des grandes places du protestantisme français. Le roi Louis XIII vient en 1621 avec son armée pour s’en emparer et faire reconnaître son autorité. La ville résiste au roi… ce qui, bien sûr, ne se fait pas… mais elle résiste tant et si bien que l’armée royale doit lever le siège. Six ans plus tard, Richelieu réussit, lui, à se faire ouvrir les portes de la ville. Le châtiment de Montauban la félonne à son roi sera la perte de son patronyme original. On lui donnera – temporairement – le nom de Villebourbon afin de mettre en valeur le nom de la dynastie royale dont Louis XIII n’était, après tout, que le second souverain.
-
J’avais posé cette question machinalement. J’étais la seule à être issue du coin, je connaissais une anecdote intéressante et, en plus, cela permettait de passer le temps en attendant le train. C’est le genre de chose qui se fait, non ? C’est une attitude humaine, ouverte, conviviale, non ? Enfin, c’est ce qu’il me semblait jusqu’à ce que je comprenne qu’ils n’avaient rien écouté de mes explications.
Et pour cause !
Je venais de leur servir sur un plateau l’image qu’on cherchait à donner de moi. Un petit monstre prétentieux bourré de connaissances ! Une « intello »… dans toute la dimension négative bien sûr que ce mot a pu prendre depuis les années 80 !
- Et merde !
- Quoi, fit la script ?!
- Vous vous en foutez de ce que je raconte !…
- Totalement ! Pour le moment, ce que je veux savoir c’est si ce foutu TGV sera à l’heure… Ce soir, quand je serai rentrée à mon hôtel, je prendrai peut-être la peine d’essayer de me souvenir de votre explication. Là, pour le moment, je bosse…
- Et moi je préférerais justement être en train de bosser !… Même si ça doit être pour fabriquer de la bouillie pour des cochons !
- Du calme, fit Bob que la situation amusait beaucoup !… Ca vous met toujours dans cet état d’attendre un train ?
- Seulement quand on me prend pour une conne sur le quai !
Portée par la rage, j’ai tiré tout droit, sans me dandiner, jusqu’au premier banc libre. Je m’y suis affalée, tournant ostensiblement la tête dans la direction opposée au petit groupe que je venais d’abandonner. Et tant pis si la caméra tournait !
C’était, à J+2, mon premier signe de révolte évidente. En poursuivant à ce rythme-là, je ne verrais pas le dimanche !

De toutes les manières, ma vengeance était déjà annoncée. Utilisant parfois le train pour aller à la fac, quand la voiture me lâchait, j’étais bien placée pour savoir que le TGV de 11h11 n’atteignait jamais le repère W. Quoi qu’en dise le panneau indicateur !
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MessageSujet: Re: Sept jours en danger [Fiona 1 - terminé]   Ven 29 Fév 2008 - 1:06

L’idée de prendre un TGV pour faire 50 kilomètres ne peut émaner que d’un de nos brillants technocrates. On paye plein pot la grande vitesse pour se traîner une partie du parcours à moins de 100 km/h… Quand on ne reste pas bloqué à l’arrêt quelques minutes dans la forêt de Montech comme ce fut le cas jour-là.
La production avait dû « cracher » un maximum de billets pour les quatre places situées en première classe dans un espace isolé du reste du wagon par de petits paravents translucides. Voilà qui me faisait une petite revanche supplémentaire ; c’était la seconde de l’heure, après le spectacle de mes « camarades » de voyage remontant l’équivalent d’une demi-rame de TGV pour grimper, un peu essoufflés, dans la bonne voiture. Je pouvais donc continuer à faire ma tête de cochon tout en jubilant intérieurement.
Le TGV a réussi à perdre dix minutes sur un parcours qui devait en durer 25. Dix minutes qui sont venues se marquer, une à une, sur le visage nerveux de la script. Mais dix minutes qui retardaient l’imminence du coup tordu pour moi. Tout petit cadeau (et, le TGV offert en première, ça restait un petit cadeau sympa) se payait en général ensuite au prix fort dans cette émission.

J’aurais dû saisir le paradoxe de la situation. Le train était en retard et la script tenait à ce qu’il soit à l’heure. Pourtant, celle-ci ne s’était pas levée cinq minutes avant l’arrivée du train en gare, bien décidée à sauter sur le quai… Le genre d’attitude que toute personne pressée a, moi la première, en pareille circonstance.
- Ne bougez pas de votre siège, m’ordonna la script lorsque le train se stabilisa définitivement en gare de Toulouse. La première épreuve de la journée se passe ici.
- Ah, ok…
J’ai replongé le nez dans le bouquin d’Antoine Follain sur le Village sous l’Ancien Régime que je lisais d’abord « distraitement » avant de le mettre sérieusement en fiches quand cette semaine frénétique serait terminée.
Les voyageurs ont défilé le long de notre espace privé avec leur démarche de pingouins, se sont écoulés sur le quai vers les passages souterrains. Ramant à contre-courant du flux, j’ai reconnu la crinière blond sophistiqué de Daphné de Saint-Aignan. Derrière elle, trottinaient un trio de jeunes ados endimanchés que j’ai d’abord pris pour des assistants et un caméraman.
Erreur !
C’était mon nouveau « fan-club » !
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MessageSujet: Re: Sept jours en danger [Fiona 1 - terminé]   Ven 29 Fév 2008 - 1:07

- Bonjour à tous ! Nous sommes à bord du TGV 8501 en gare de Toulouse Matabiau avec Fiona… Salut Fiona ! Le voyage a été agréable ?
- Un peu trop court…
Je pensais avoir marqué un point de plus dans le match contre mes « tortionnaires ». Ce n’était qu’une attaque bien placée mais qu’on ne tarda pas à me renvoyer dans les pattes.
- Nous n’avons que dix minutes pour enregistrer ce plateau, répliqua Daphné… Sans le retard du train, on en aurait eu vingt… Vous serez sans doute la première à le regretter… Pour reprise enregistrement 4 3 2 1 top… Bonjour à tous ! Nous sommes à bord du TGV 8501 en gare de Toulouse Matabiau avec Fiona… Salut Fiona ! Le voyage a été agréable ?
- Un peu trop long…
Ca ne mangeait pas de pain ! En attendant de savoir pourquoi je regretterais sans doute ces dix minutes manquantes.
- Aujourd’hui mercredi, nous vous offrons la possibilité de vous échapper de cette semaine de dangers. Nous avons sélectionné sur le site de l’émission trois de vos admirateurs. Chacun d’eux vous posera d’abord une question personnelle sur vos aventures depuis lundi, puis une question portant sur votre domaine de prédilection, à savoir l’histoire du XVIIè siècle… Si à la fin du temps imparti, c’est-à-dire lorsque le responsable de la SNCF viendra nous demander d’évacuer le wagon, vous avez répondu aux trois questions scientifiques, vous serez libre de quitter l’émission !… Vous avez bien compris ?…
- Tout est très clair, Daphné… Me voilà en danger sur mes propres terres…
- Exactement.
J’avais Bob et sa caméra pour moi toute seule. L’autre caméraman avait filmé Daphné pour ses explications et suivait désormais le boutonneux à lunettes – un grand classique de l’adolescence – qui s’installait sur le siège qui me faisait face.
- Bonjour je m’appelle Kevin.
- Bonjour Kevin.
J’étais polie parce que c’est mon éducation mais je n’avais pas spécialement envie de lui parler au gars Kevin. Je ne savais pas pourquoi – un éclair dans son regard ? - mais je me disais qu’il avait dû se donner du plaisir la veille en me regardant dans ma robe de soirée. Ou alors c’était l’influence du célèbre personnage d’Elie Semoun qui s’imposait par analogie à moi. La vérité m’oblige à reconnaître que comme l’original il serait déçu : je n’étais ni blonde, ni à forte poitrine.
- Alors, Fiona, ma question est : est-ce que vous avez toujours peur de Rex ?
J’étais abasourdie. On me faisait venir à Toulouse en tenue d’hôtesse du rail pour me demander quels étaient les rapports que j’entretenais avec mon nouveau chien. Je ne savais pas si j’étais en danger dans ce wagon de première, mais en colère, oui !!!…
- Je ne crois pas…
La voix hors cadre de Daphné intervint.
- Développez la réponse s’il vous plait.
Pour que le temps passe plus vite ou pour que le binoclard en ait pour son argent en me matant à un mètre de distance ?
- Rex est un bon animal… Je crois qu’il m’apprivoise en même temps que je l’apprivoise. On apprend à vivre ensemble… Et quand on vit ensemble, on finit par ne plus avoir peur de l’autre… Il faut juste du temps…
- Merci Fiona… Kevin, tu peux poser ta question scientifique.
J’avais du mal à maîtriser cette idée de question scientifique posée par un ado de 15-16 ans. Si la question venait de lui, ça ne risquait pas de trop m’embêter et, l’espace d’un court instant, j’en vins à envisager ma possible libération. Par contre, s’il n’était que le simple lecteur d’une question préparée par la production de l’émission, j’avais tout à craindre. Ils n’avaient sans doute aucune envie de me lâcher au bout de deux jours.
- Est-ce que tu pourrais nous dire quel roi a succédé à Charles Ier d’Angleterre ?
- Ca dépend, Kevin… Si tu veux le nom du roi qui est venu après dans la généalogie royale, c’est son fils Charles II. Maintenant, il s’est passé onze années entre la décapitation de Charles Ier et l’accession de son fils au trône. Entre, c’est Oliver Cromwell qui a gouverné l’Angleterre mais il n’avait pas le titre de roi.
Je me votais des félicitations. La question était bien piégée. Soit je disais Charles II tout court et on m’aurait dit que non il y avait quelqu’un entre les deux, soit je disais Cromwell et on m’aurait fait remarquer qu’il n’était pas roi. De la manière dont j’avais répondu, j’avais désamorcé tout problème.
- Merci Kevin…
- Au revoir…
Le suivant, Laurent, était déjà plus mûr, plus fini, presque un homme. Il essaya d’accentuer encore sa part adulte. Pour me draguer ?
- Bonjour, je m’appelle Laurent. J’ai 17 ans, je suis au lycée Bellevue en section sports-études. Je voudrais savoir pourquoi tu n’aimes pas le sport.
- Eh bien, Lolo…
« Prends-toi déjà ça ! Ici l’aînée c’est moi ! »
- Je ne sais pas si tu imagines le poids d’un grand recueil épais de 400 pages faisant 60 centimètres de longueur. Ce registre, c’est mon principal instrument de travail. Je le manipule des dizaines de fois chaque jour de la semaine. Calcule le poids total déplacé et dis-moi en face que je n’aime pas le sport.
- Euh… ça fait beaucoup oui…
Il se tourna vers Daphné qui était adossée de l’autre côté du couloir de circulation.
- Je peux poser ma question scientifique ?
- Vas-y !
- Alors… Quel historien a étudié les villes du Dauphiné aux XVIIè et XVIIIè siècles ?
Bon, la question était entendue. Ce n’était pas de simples lycéens qui avaient pu concocter une colle bibliographique comme celle-là. En niveau d’érudition, ça dépassait de cent coudées l’interrogation made in Kevin.
La production espérait bien que j’allais me vautrer lamentablement dans mon propre domaine.
Manque de bol, je connaissais la réponse.
- René Favier… Le bouquin est sorti en 1993…
J’ai bien cru que mon « Lolo » allait s’en évanouir. Je le suspectais de ne pas très bien savoir ce qu’était exactement le Dauphiné… Alors savoir quel mec avait pu écrire sur les villes de ce coin-là…
- Combien de temps reste-t-il, demandai-je ?
- A peine deux minutes, rétorqua Daphné avec une pointe d’agacement dans la voix…
Ils commençaient à s’inquiéter ! Ca sentait la panique à bord du TGV 8501…
- Salut, moi c’est Benoît. Je peux te faire la bise ?
- Si tu veux…
On a échangé un peu de fond de teint sous la lumière des projos des caméras. Quinze secondes de perdues !
- Est-ce que tu penses que la musique d’aujourd’hui est mieux que celle de l’époque que tu étudies ?
- Mieux, ça ne veut pas dire grand-chose… C’est tellement différent une pièce de Lully d’un morceau de rap.
- Et tu préfères quoi ?
- Lully !… Bien sûr…
- Bon, comme on est pressés, je te pose tout de suite la question scientifique.
Sur le quai, j’ai deviné la silhouette d’un homme engoncé dans une parka bleue. Le chef de gare arrivait !…
« Putain, tu la poses ta question, oui ! »
- En quelle année est paru le premier numéro des Nouvelles de la République des Lettres ?
- Ah oui ?!… Pffff, alors là !…
Je devine le chef de gare en tête du wagon. Je crois entendre ses pas qui claquent… Il faut que je réponde n’importe quoi… Tout de suite !
- Mille six cent… quatre-vingt… trois…
- Hélas non, Fiona !…
Le visage de Daphné s’est comme libéré de ses crispations. L’aventure ne s’arrêtera pas dès le mercredi. On va pouvoir continuer la corrida dont je suis le taurillon.
Le Benoît, lui, ne se retient pas en face de moi. Grands sourires, grandes claques sur les cuisses, gestes aussi nerveux que désordonnés.
- Tu es bien content, dis-moi…
- Celui qui arrivait à te coincer, il touche 500 euros… Tu parles que je suis content !
- Et la question, tu as pas eu l’impression de ne pas trop te fatiguer à la trouver ?
- Ben il a fallu chercher un truc de ouf sur le net… Je savais que tu t’y connaissais un max… Mais tu m’as fait peur… T’as failli trouver quand même… Comment t’as fait ?
J’ai lâché du regard Benoît le surexcité pour englober toute l’équipe dans mon défi. Et puisqu'il fallait répondre, autant lâcher la vérité vraie.
- J’ai pris la bonne réponse et j’ai enlevé un an !
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MessageSujet: Re: Sept jours en danger [Fiona 1 - terminé]   Mar 4 Mar 2008 - 14:14

Les étudiants sont repartis lestés de tee-shirts, de casquettes aux couleurs de Channel 27 et d’une série de bisous des membres de l’équipe. Ce n’est qu’après les avoir vu disparaître – et avec quel soulagement visible ! - de son paysage que Daphné de Saint-Aignan s’est approchée de moi, m’a tirée à l’écart pour me questionner.
- Pourquoi ?… Je veux dire, vous aviez la possibilité d’échapper à notre présence et vous avez choisi délibérément de continuer… Ce n’est pas rationnel… Quelqu’un comme vous devait en profiter pour se tirer…
- Je ne vais pas dire que je m’amuse. Ce n’est pas vrai. J’ai beaucoup de choses à faire pour ma thèse. J’ai une mère qui m’a trahie et c’est pas simple à supporter. J’ai un salon qui ne communique plus avec la cuisine… Le retour à une vie normale me tente évidemment mais, d’un autre côté, je prends ça comme une parenthèse nécessaire… Je sais que vous n’arriverez pas à me faire changer. Quelqu’un de fragile, de peu sûr du sens de sa vie, ça doit pouvoir marcher mais pas moi. J’aime ce que je fais, je sais pourquoi je le fais et ce que cela me rapportera en fin de compte… Là c’est la récré… J’ai voulu en profiter jusqu’au bout… Et puis, je reste intriguée par vos capacités à me déstabiliser… Le chien, les avantages que je ne réclamais pas, les talons et la robe de soirée, le resto… Jusqu’où oserez-vous aller ?
- Je ne suis pas autorisée à vous le dire, Fiona… Tout ce que je peux vous dire, en sachant ce que je sais, c’est qu’à votre place j’aurais déguerpi sans demander mon reste… Et pour vous prouver que c’est bien ce qu’il fallait faire, sachez que c’est nous qui avons fait prendre dix minutes de retard au TGV…

Dans le jeu pervers des relations entre eux et moi, la révélation de Daphné pouvait signifier plusieurs choses. Soit elle avait raison et ces gens-là ne reculaient décidément devant rien pour se donner les chances de gagner. Soit elle mentait pour maintenir la candidate sous pression mais ce mensonge prouvait qu’ils n’étaient plus aussi sûrs d’eux. Entre ces deux interprétations extrêmes, il y avait la place pour une gamme complète de camaïeux…
J’ai commencé à m’inquiéter lorsque, après avoir déjeuné dans un restaurant proche de la gare – où je me suis contentée par prudence d’une simple salade – il est apparu que la journée toulousaine ne faisait que commencer. Un taxi est venu nous cueillir devant le restaurant. On s’est entassé à l’arrière et l’aventure a repris son cours.
Lorsque nous nous sommes engagés sur le périphérique, j’ai eu un instant de doute : et si après le train, c’était l’avion ? Si nous partions pour l’aéroport ? Après tout je n’ai jamais pris l’avion. Si leur objectif du jour était de me voir bleuir pour me mettre ton sur ton avec l’uniforme que je portais, c’était peut-être un bon calcul.
Mais nous avons dépassé l’embranchement vers Blagnac pour franchir la Garonne et continuer plein sud. Je n’ai pas poussé de soupir de soulagement : ils auraient pu s’en rendre compte.
Nous sommes sortis du périphérique toulousain au niveau de la fac et là je me suis demandée s’ils n’avaient pas déplacé mon rendez-vous avec mon directeur de thèse, juste histoire de me voir l’aborder dans une situation de tension accrue.
Mais la fac n’était pas l’objectif de notre « sortie ». Nous l’avons laissée sur la droite et nous nous sommes engouffrés au milieu des immeubles bétonnés du Mirail.
Depuis des années, je connaissais l’université des Lettres installée depuis les années 70 dans l’ancienne ville nouvelle de Toulouse mais, comme beaucoup d’étudiants je n’avais jamais franchi la passerelle qui séparait la fac des zones « qui craignaient ». Les immeubles gris on ne les voyait que de loin et, le plus souvent en fait, on finissait par ne plus les voir. Ce qui se passait là-bas, on se le racontait sans jamais l’avoir vécu : les agressions, la violence, la loi des « quartiers ». Les Toulousains pur jus avait beau nous dire que notre vision était largement exagérée par nos représentations, personne n’avait eu le cran d’aller sur place pour vérifier.
Mon cerveau est passé en phase « réflexion intensive ». Qu’est-ce qu’on pouvait bien attendre de moi dans ce cadre-là ? J’ai écarté avec dégoût mes premières idées qui étaient marquées par l’idée qu’on se fait dans les médias de ces « quartiers ». Comment pouvais-je imaginer qu’on allait me livrer à une violence réputée quotidienne ?… En revanche, me planter au guichet de l’ASSEDIC pour voir défiler toute la misère du monde, ça c’était envisageable. Comme si à vivre dans la poussière des archives, j’ignorais les réalités du monde ?!
Nous nous sommes arrêtés au fond d’un cul-de-sac, devant le portail en partie rouillé d’un collège. Le chauffeur de taxi a encaissé le montant de sa course et il m’a semblé partir avec une certaine satisfaction. Visiblement, il ne devait pas aimer traîner sa Renault Espace dans ce type de quartier.
Bob a dégainé sa caméra et a commencé à faire quelques plans d’ambiance…. Laquelle n’était pas spécialement chaleureuse. On sentait sur les murs la compétition incessante entre taggueurs et équipe de nettoyage du collège. Les couleurs vives des tags étaient pourtant le seul élément un peu vivifiant du secteur.
- Vous êtes ici pour expliquer vos recherches à un groupe de collégiens, m’expliqua la script tout en appuyant sur le bouton de la sonnette.
- Expliquer mes recherches mais… Qui cela va intéresser ?…
- A vous de vous débrouiller pour rendre ça intéressant… La passion ça se transmet, non ?…
L’interphone crachota.
- Oui ?…
- C’est Channel 27… Nous avons rendez-vous avec la proviseur…
- Vous voulez dire la principale ?… Elle vous attend, je vous ouvre… C’est tout droit jusqu’au bâtiment puis ensuite vous prenez le couloir sur votre gauche.
Le portail s’est entrouvert et nous nous sommes engouffrés dans l’enceinte du collège. J’étais complètement paniquée mais un coup d’œil sur ma droite me permit de constater que Lydie était, elle aussi, assez chamboulée. Pas pour les mêmes raisons…
L’intérieur du collège offrait un tout autre cadre. On était dans un établissement scolaire comme les autres : un préau, des panneaux indiquant les lieux stratégiques, des affiches et des dessins d’élèves (dont certains évoquaient encore l’explosion de l’usine AZF de septembre 2001). Ici, le cadre extérieur paraissait comme effacé, presque nié : l’école de la République se devait d’être partout la même. Et pourtant, il était difficile d’imaginer que les gamins puissent se couler dans ce cadre d’apparence paisible en mettant à l’écart ce qui les attendait dehors.

La principale nous a reçu dans son bureau. Une première réception « off » sans la caméra de Bob avec présentation de toute l’équipe. Une seconde filmée, après un passage sous le pinceau de Lydie, ne s’adressait plus qu’à moi.
On sentait chez madame Legrand toute l’énergie d’une enseignante de terrain. La cinquantaine, des vêtements de coupe élégante, les cheveux discrètement teintés, elle irradiait la détermination. Si elle était là c’est qu’elle l’avait choisi.
- Nous sommes ravis de vous accueillir, mademoiselle Toussaint, dans le cadre des après-midi de l’Histoire. C’est une initiative de madame Garnot, une de nos enseignantes d’Histoire, qui a monté cet atelier historique. Son objectif est de permettre à nos élèves de s’intéresser aux périodes qui les passionnent et que les programmes ne traitent pas toujours ou survolent. La Préhistoire, le monde des châteaux forts, Rome, la vie des rois sont quelques-uns des thèmes les plus prisés. Chacun travaille à son rythme avec les ressources de notre CDI ou grâce à internet. L’objectif final est la réalisation d’un panneau d’affichage.
Je ne savais que répondre. Devais-je encenser ce projet qui, à dire vrai, me semblait bien léger dans ses objectifs ? En fait, j’avais oublié ce qu’était un élève de collège, ce qu’il savait, ce qu’il savait faire. Je me doutais bien qu’ici on n’était pas dans une pépinière de futurs savants mais j’imaginais l’élève découpant des photos sorties de l’imprimante, des textes tirés du web pour les juxtaposer sur une grande feuille de couleur. L’Histoire ramenée à du simple découpage-collage me semblait à des années-lumière de celle que je pratiquais.
- Il y a combien d’élèves dans cet atelier ?
- C’est assez variable… Selon les mercredis, il y a entre 5 et 15 élèves.
J’ai failli pousser un soupir libérateur. Je m’étais imaginée intervenir devant une cinquantaine, une centaine d’élèves déchaînés. Une quinzaine, cela me semblait largement dans mes capacités.
La principale avait déjà enchaîné.
- C’est déjà beaucoup, vous savez… Avec des ateliers comme celui-ci, nous en avons aussi un de théâtre et un d’arts plastiques, on permet à des élèves de rester plus en contact avec les études. Tant qu’ils sont là, ils ne sont pas à traîner et à faire des bêtises.
- C’est sûr…
Je me suis mordu la langue avant d’oser poursuivre. Il y avait une question qu’il fallait que je pose, une question que madame Legrand attendait forcément.
- C’est un établissement difficile n’est-ce pas ?
- On ne peut pas faire comme si ce n’était pas le cas… Nous sommes en Zone d’Education Prioritaire et, malgré les moyens reçus, en dépit de l’enthousiasme de toutes nos équipes, les résultats peuvent apparaître comme très médiocres. Sur 90 élèves qui présentent le Brevet en fin de 3ème, à peine plus de la moitié l’obtient. Dans les classements académiques, nous trustons le fond de liste… Mais ce qu’il faut bien comprendre, c’est que sans les efforts consentis par tous, personne ne l’obtiendrait ce Brevet. On peut nous dire que nous laissons quarante élèves sur le carreau, c’est voir le verre à moitié plein… Nous en avons sauvé cinquante.
Etais-je convaincu par son discours ? Oui, sans doute car madame Legrand avait de l’enthousiasme et une façon insistante de vous fixer qui vous faisait adhérer à ses propos. Mais d’un autre côté je me souvenais de la facilité dérisoire du Brevet des collèges, de ses petits exercices de maths, de sa dictée de cinq lignes. Par le jeu du contrôle continu, j’aurais pu me permettre d’avoir zéro à toutes les épreuves de juin, je l’aurais eu quand même. Alors comment pouvait-on ne pas l’avoir ? Cela restait un mystère !
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MessageSujet: Re: Sept jours en danger [Fiona 1 - terminé]   Mar 4 Mar 2008 - 23:44

Les élèves – mais devait-on appeler « élèves » ces adolescents venant de leur plein gré au collège un mercredi après-midi – attendaient dans une salle de classe. Ils étaient un peu plus nombreux qu’annoncé par la principale. Vingt-deux selon un décompte rapide tandis que l’animatrice de l’atelier me présentait à eux.
Je lui ai serré la main et puis je me suis lancé. C’était vraiment un traquenard sans nom. Je n’avais que mes connaissances à fournir à un auditoire dont je sentais la capacité d’attention fort limitée. Pas un document, rien de concret à leur présenter. S’ils tenaient vingt minutes en place, j’aurais réussi mon coup.
Ils ont tenu cinq minutes ! J’en étais encore à expliquer la diversité des sources qui étaient à ma disposition pour travailler, la manière dont je jonglais avec les données que ça a commencé à chahuter. J’ai attendu une intervention de l’enseignante qui s’était assise au fond de la classe. Elle n’a rien dit. Alors j’ai continué à parler en ignorant le brouhaha qui montait.
- T’arrêtes ! Tu touches plus ma jambe sinon j’t’éclate la tête !
- M’dame… Il dit n’importe quoi… C’est pas vrai que je lui touche la jambe.
Qu’est-ce qu’il fallait faire ? Je ne savais pas moi… Je n’avais aucune prétention à enseigner à des jeunes, je n’avais aucune idée de ce qu’il fallait ou de ce qu’il ne fallait pas faire.
- Vous vous taisez s’il vous plait…
J’aurais pu les séparer, les changer de place. Je n’y ai même pas pensé… Et j’ai repris mes explications comme s’il ne s’était rien passé. Le calme qui était revenu a duré moins d’une minute. Le temps pour le « toucheur de jambes » de se lever et de coller une double gifle à son voisin.
Excédée, j’ai démarré au quart de tour pour mettre fin à l’esclandre… Suffisamment vite et perdue dans mes repères pour oublier la petite estrade sur laquelle je me trouvais, déraper sur mes talons mal assurés et m’étaler comme une malheureuse sous les yeux de la caméra de Bob. La salle a éclaté de rire. Les deux belligérants ont arrêté de se friter. L’enseignante a profité que l’objectif de la caméra était sur moi pour intervenir et isoler le plus petit des deux marioles à l’autre bout de la classe. Il a obéi sans moufter.
De mon côté, j’étais passée au rouge écarlate. Front, joues, oreilles. Je devais ressembler à une pivoine.
- Vous allez bien, m’a demandé une petite fille – une sixième sans doute - ?
- Ca va, oui… Merci… Je vais pouvoir reprendre… Bien, puisque le calme est revenu et que je suis à nouveau debout, je vais continuer à vous expliquer comment est organisé un compoix.
J’ai entendu un énorme soupir sur le côté de la classe.
- Il y a un problème ?
- C’est quoi un compoix ?… Je comprends rien.
- Eh bien, je crois l’avoir déjà expliqué tout alors… Je vais répéter mais ce sera la dernière fois. Il faut que tu écoutes si veux ne pas être tout le temps perdue… Un compoix c’est un grand registre sur lequel on note qui possède les terres, leur surface, ce qu’elles contiennent et combien on doit payer d’impôts.
- Oui mais c’est quoi un registre ?
- Un registre ?… Eh bien c’est un… registre quoi… Une sorte de grand cahier ou plutôt de grand livre…
- Mais pourquoi on écrit les terres dessus ?
- Pour savoir à qui elles appartiennent et combien on devra payer d’impôt dessus…
- Mais alors il vaut mieux ne pas écrire dans le… le cahier…
- Il vaut mieux mais c’est pas possible.
- Pourquoi ?
- Parce que c’est le roi qui le veut. C’est une manifestation de l’autorité absolue du souverain. A l’époque que j’étudie, dans les années 1690, vous savez qui est le roi ?
Il n’y a pas eu le silence plombé que j’attendais. Au contraire, trois réponses ont fusé en même temps.
- Napoléon !
- Jules César !
- Hitler !
Comment pouvait-il se moquer à ce point de ce que je racontais ? Je me suis fâchée et j’ai lâché une menace que j’espérais assez lourde pour ramener un peu de sérieux.
- Puisque vous dites n’importe quoi, je ne répondrai plus à aucune question… Donc, sous le roi Louis XIV…
Il y a eu deux minutes de silence approximatif et puis l’agitation a repris. J’étais désolée de cette attitude que je ne parvenais pas à comprendre. Quand même ! Il y avait un minimum de respect à avoir avec une invitée… J’essayais de parler clairement, nettement, de ne pas rentrer dans des détails et eux, tout ce qu’ils trouvaient à faire, c’était montrer de plus en plus ostensiblement qu’ils n’en avaient rien à faire de mes explications.
Et ils faisaient ça devant la caméra. D’ailleurs, Bob ne me filmait plus. Il panneautait sur les bavards et les bavardes. Est-ce cela qui en a encouragé deux ? Ils se sont levés et ils ont quitté la classe.
- Au r’voir m’dame… t’es canon mais t’es lourde !
Ca partait dans tous les sens. Je le voyais mais moi je continuais à parler. Et j’entendais ma voix distinctement qui commençait à s’éteindre, à laisser le brouhaha l’emporter. Je perdais la partie, pied à pied, seconde après seconde. Sans personne pour m’aider. Comme n’importe quel prof mal préparé à son boulot face à une classe qu’on ne maîtrisait pas.
Sauf que ce n’était pas une classe. Sauf que ces élèves-là étaient supposés être intéressés un minimum parce que j’avais à leur raconter. Sauf que je n’étais même pas prof.
Et je le sentais.
Tout comme j’ai senti la première larme m’exploser sur la joue. Larme qui s’est fait ruisseau pour venir creuser le maquillage pour une fois léger de Lydie.
La caméra de charognard de Bob a bien vu où était l’actu la plus brûlante. Pour la deuxième fois, je tombais en larme sous l’œil froid de l’objectif. Mais cette fois, ce n’était pas une faiblesse du corps, c’était une faiblesse générale, totale, épouvantable.
J’ai ramassé mon sac et je suis sortie sans dire un mot.
Vaincue.
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