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 Roman (interrompu) : Trente ans

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MBS

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MessageSujet: Roman (interrompu) : Trente ans   Mar 19 Fév 2008 - 1:45

- Chapitre 1 à V



Chapitre I
L’ombre de Saint-Denis




A la Cour, on ne sait si on doit rire ou s’inquiéter de la nouvelle. A Prague, capitale du royaume de Bohême, des représentants du souverain ont été précipités dans le vide par des tenants des libertés bohémiennes.
- Dieu a été bien bon avec eux… Il les a sauvés en les faisant choir dans un tombereau de fumier.
C’est à peine si j’écoute le duc de Luynes conter pour la dixième fois la bonne fortune des gouverneurs du roi Mathias. Ses fausses certitudes, son rire gras m’agacent. Depuis qu’il a débarrassé notre jeune roi de la sangsue Concini, il se croit le maître des lieux. Il a entouré le roi Louis d’une camarilla à sa botte qui lui rapporte les moindres faits et gestes du souverain. Pauvre roi ! A la tyrannie d’une mère succède l’omniprésence d’un fat aux manières de rustre.
Et comme si cela ne suffisait pas, à l’autre bout du salon du Louvre, bourdonne la ruche que conduit la duchesse, son épouse. Une folle sarabande de belles toilettes et de parfums entêtants, de voltes peu sages et de mots qu’on prétend d’esprit.
Paris se moque bien de Prague. Paris se moque bien de la Bohême. Ici, on s’épie, on s’observe. La protection royale dont jouit le duc ne peut pas être éternelle. Louis n’a que 17 ans et son mentor omniprésent aborde la quarantaine. Un jour viendra forcément où si Dieu prête vie à notre roi, celui-ci en viendra à s’interroger sur le fond de son ancien maître des chasses. Nul doute qu’il verra alors toute la fausseté de cet être, son arrogance, son obséquiosité feinte. Alors sans doute, il découvrira où sont ses sujets les plus fidèles, plus aimants. Ni dans la ruelle qui mène au lit de la reine-mère, ni dans la fange nauséabonde accrochée aux pas du duc de Luynes.
Nous sommes quelques-uns à attendre notre heure, à fourbir nos armes pour les abattre sur les ennemis du roi. Qu’ils soient Grands du royaume ou vils du peuple, qu’ils aillent à la messe ou écoutent les psaumes de Calvin. Trop jeunes pour servir autrement que par nos prières le vaillant Henri, père de notre roi, nous avons placé tous nos espoirs en Louis. C’est à lui que nous devrons la gloire. C’est pour lui que nous dresserons la bannière aux fleurs de lys.
Ce que j’ai appris auprès de mon précepteur c’est que la Bohême est protestante, c’est que la Bohême est fière. Elle n’acceptera jamais qu’on lui retire ses libertés. Ce n’est pas dans le fumier de Prague que reviendra la paix religieuse. Au contraire. Le terrain semble prêt pour que se rallument les incendies de la guerre, pour que les croix s’élèvent comme des étendards. La rumeur qui vient de l’Est a déjà le goût du sang.
Le mien peut-être… Ou celui de mes camarades. Nous qui n’avons pas vingt ans et qui souhaitons tous, en notre for intérieur, avoir conquis la gloire avant d’en avoir trente.

Je ne suis pas de ces nobliaux de nos campagnes qui placent dans la personne du roi tous leurs espoirs de progrès et de réussite. Je ne suis pas non plus issu des plus hautes lignées, celles qui ont la tête près de la couronne et le cœur égoïste. J’appartiens à cette noblesse nouvelle qu’on dit de robe pour mieux la discréditer. Mais mon épée en vaut bien d’autre et à l’académie Pluvinel nombreux sont ceux qui ont goûté au froid tranchant de sa lame.
J’ai tout à prouver et je le sais. L’échec de mon ambition apparaîtrait si normal et si moral à tous ces gens qui m’entourent. Je ne suis rien qu’un parvenu, un pourpoint de satin épanoui dans le métal terne des ducats et des louis. Ma richesse est suspecte, ma culture l’est encore davantage. En plus de la langue de cour, je sais trois langues et non des moindres : la mienne dont je suis fier, rocailleuse comme les torrents de mon comté de Foix, aussi impétueuse que je le suis moi-même ; celle de notre voisin et ennemi intime d’Espagne, ce parler castillan aussi noble que pompeux ; celle des mondes germaniques que j’ai apprise au contact de livres venus de Mayence ou de Hanovre.
Quand quelqu’un réclame Henri de Saverdun, on se presse et on s’étonne. Ce nom ne dit rien à personne. Il est incongru au milieu des ducs et des comtesses d’appeler ainsi celui qui n’est point né où il le fallait, celui qui n’est point où il devrait être. Mon père, Gilbert Lucas Rouquet, a frotté son histoire à cette savonnette à vilains, à ce formidable miroir aux alouettes qu’on appelle office. Pour une somme rondelette, dont je n’ai jamais réussi à connaître le montant exact, il a acheté une charge au parlement de Toulouse, une charge anoblissante. Le « Rouquet » a disparu au profit d’un « de Saverdun » qui s’il claque mieux n’atteint point cependant les sommets. Pourtant ce nom est désormais le mien, c’est celui que je porte, c’est celui auquel je réponds lorsqu’on me provoque ou lorsqu’une créature du doux sexe me fait chavirer l’âme.
L’argent de mon père m’a ouvert à ce monde. Il m’a suffi d’une épée et de beaux atours pour me glisser à la Cour. Ensuite, la jeunesse et le sang prennent le relais. On étale sa fougue, on parade avec panache. Les regards vous accompagnent, les commentaires vous escortent et, bientôt, les rumeurs vous précèdent. C’est ainsi qu’on se fait sa place quand on a de l’orgueil et du courage. Et je ne manque ni de l’un, ni de l’autre.
Si le duc de Luynes était moins bavard et plus éclairé, il saurait que nous pouvons affaiblir durablement l’Empereur, ce rameau faible de l’aigle à deux têtes habsbourg. Il suffit de se tenir prêt à marcher au secours de la Bohême. La reine mère a voulu emprisonner le royaume entre les mains de la Castille. Elle a donné sa fille au souverain d’Espagne et accueilli à Paris cette Anne qu’on dit d’Autriche mais dont la blondeur ne suffit pas à cacher la morgue ibérique. Partout où nous pourrons frapper, il le faudra. Pour faire oublier aux couronnes d’Europe combien nous avons pu être faibles, pour leur rappeler à quel point nous pouvons être forts.
Mais Charles de Luynes parle de chasse et le roi l’écoute…


Dernière édition par MBS le Dim 8 Nov 2009 - 19:08, édité 1 fois
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MessageSujet: Re: Roman (interrompu) : Trente ans   Mar 19 Fév 2008 - 1:46

J’ai pour logis à Paris une demeure modeste que je loue à un ancien compagnon d’études de mon père. Messire Jean de Blaigne n’est guère gourmand et cela ne me gêne nullement tant la vie est coûteuse en la capitale. Pour mon plus grand agrément, du Louvre à la rue saint Jacques, le trajet n’est guère long, il suffit de franchir le fleuve de Seine en prenant garde aux tranche-bourses qui y pullulent. De l’autre côté du pont, on entre dans un monde tout autre. C’est un quartier d’étudiants et de graveurs, d’artistes et de savants. Un univers dans lequel je me sens bien plus à l’aise qu’au milieu des fadaises feutrées de la Cour. Ici, la parole a un sens, les discussions qu’on entame sont passionnées et suivies. Impossible de battre en retraite en déployant un arsenal d’excuses polies. On avance des arguments, on s’appuie sur de véritables démonstrations. C’est une façon de faire qui m’agrée et qui me panse l’âme lorsque j’ai brûlé ma rage froide aux futilités de nos coquelets de Cour.
- Monsieur de Saverdun ?
L’homme qui m’apostrophe ainsi ne m’est pas inconnu. J’ai bien dû le croiser une dizaine de fois dans la rue Saint-Jacques. Il faut dire qu’il est de cette race d’hommes qu’on a du mal à oublier. Une taille géantissime, un port altier, un visage dévoré par une barbe fournie qui aurait fait fuir les jolis barbichus du temps d’Henri III.
Il a la main posé sur la poignée de son épée. Allons, me voudrait-il querelle ?
- C’est moi ! Que me veut-on ?
Tout en répondant, je serre dans la paume de ma main gauche la poignée d’une dague que je dissimule dans mon dos.
- On m’a chargé de vous remettre ceci.
- Qui vous envoie ?
- Prenez cette lettre. Je n’ai pas reçu ordre de vous en dire plus…
- Alors, dites-moi qui vous êtes… Entre gentilshommes, on ne peut avoir de tels secrets…
Le géant me toise avec un mélange de mépris et de morgue. Voilà que je l’ai heurté. Sans doute sait-il ce qu’il en est de mon ascendance et de son manque d’appui sur les siècles de fer du temps jadis.
- Je me nomme Charles de Laloubière… Mais je pense que vous oublierez bien vite mon nom…
- Pourquoi cela ? Ma mémoire n’est point encore gâtée par l’âge…
- Sans doute, messire de Saverdun… Mais il est des noms qu’une mémoire même jeune prend garde à ne plus retenir dès lors que son propriétaire sait à qui ils se rapportent.
Il tend avec empressement la missive scellée d’un cachet violacé, attend que je m’en saisisse puis me tourne le dos brusquement. Sa cape grise balaie l’air avec tant de violence qu’elle en soulève mon feutre.
- Que Dieu vous garde, monsieur de Laloubière !
Il ne répond pas et, en dépit de sa corpulence, paraît se fondre dans la pénombre de la rue. Il me semble le voir réapparaître devant la porte du couvent de Mathurins mais, même si nous sommes aux portes de l’été, la nuit tombe vite dans cette partie sombre de la ville. Je ne suis sûr de rien…
Je tourne et retourne entre mes doigts la lettre. Une dame de rencontre n’aurait jamais envoyé ce géantin pour solliciter de galantes retrouvailles ; elle aurait envoyé une de ses caméristes, la moins agréable à l’œil sans doute de crainte que je n’en vienne à la préférer à sa maîtresse. Mes amis ne m’écrivent pas, ils savent où me trouver et m’envoient un petit « vas-y dire » lorsqu’ils ont une nouvelle de quelque importance à me confier. De ma famille, je n’ai que quelques mots trois ou quatre fois l’an que dépose chez moi un prêtre de l’entourage de l’archevêque de Toulouse.
J’escalade sans précipitation les quelques marches qui me conduisent à mon logis. Le cœur me bat soudain plus fort car plus j’avance plus je comprends qu’il y a dans cette missive quelque chose de décisif pour ma vie. La fréquente présence du seigneur de Laloubière dans ce quartier ne peut sans doute s’expliquer que par une observation assidue de mes faits et gestes. On m’a épié, on m’a jaugé… et sans doute que le jugement qu’on a porté sur moi aura décidé du contenu de la lettre.
Je laisse mon valet Misthou ôter ma cape et mon épée. Je m’assois sur une chaise le temps qu’il me débarrasse de mes bottes. J’attends encore pour ouvrir. Le papier replié me brûle pourtant les doigts. Et si la cire pouvait me donner une idée de l’expéditeur de ce message ?… Mais non, point de cachet, juste une flaque froide et violine nouant entre eux les quatre coins du papier.
Je glisse mon index sous le paquet de cire, le soulève d’un coup sec. Libéré de ses liens, le papier s’ouvre comme une fleur au printemps. Mes yeux dévorent avec avidité le message. Il n’y a qu’une phrase.
« Si vous êtes attaché au service du roi comme vous le clamez partout, soyez demain au lever du soleil au marché de Saint-Denis ».
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MessageSujet: Re: Roman (interrompu) : Trente ans   Mar 19 Fév 2008 - 1:46

La nuit est passée comme une vague d’insomnie.
Peur de ne pas être à l’heure au rendez-vous fixé par mon correspondant anonyme.
Crainte de tomber dans un piège tendu par une de ces cabales qui se font et se défont à la Cour ; à quelques reprises, j’ai clamé haut et fort mon attachement au souverain et vomi quelques commentaires acides sur sa mère et ceux qui l’entourent.
A la porte Saint-Denis, le guet ensommeillé ne nous a même pas entendu passer. La ville termine sa nuit. Les boulangers finissent de pétrir leur pain. A l’est, les premières lueurs rougeoyantes jaillissent de la nuit.
Il est temps. J’éperonne ma monture, Misthou m’imite. Nous partons au galop à travers les vapeurs de brume légère. Au loin, les tours de la nécropole royale se dressent telles un repère. Nous ne manquerons pas l’heure.

Misthou possède la qualité qui fait défaut à bien des valets. Il sait se taire lorsque rien ne justifie qu’il prenne la parole. Pas un mot ne jaillira de son gosier entre le départ de mon logis et l’arrivée au marché de Saint-Denis. En revanche, après un premier tour des lieux, il rompt son silence pour m’avertir :
- Monsieur, il y a sous le porche deux ombres qui nous observent.
- Je les ai vues aussi, Misthou. Ne les quitte pas de l’œil !
Je saute de ma selle, tire mon épée pour bien montrer que je me tiens sur mes gardes et avance vers le porche. Une des deux ombres, la plus frêle, fait mouvement vers moi. Sans doute que, comme Misthou, celle qui reste immobile a à la main un mousquet qu’elle braque vers moi.
Il fait presque jour. Les derniers lambeaux de la nuit s’arrachent de leur prison de ténèbres. L’ombre se pare de quelques couleurs mais c’est le noir qui domine, du capuchon aux bottes. La forme s’affine encore. Mon futur interlocuteur ne me dépasse pas en taille… et encore moins en poids. Parvenu à vingt pas de moi, il me lance :
- Monsieur de Saverdun, est-ce vous ?
Je ne peux répondre. Les cloches de la basilique appellent les moines à l’office de prime et couvrent une réponse qui, de toute manière, est restée dans ma gorge. La voix dont les échos bourdonne dans la tête et couvre le lourd appel campanaire n’est pas celle que je m’attendais à entendre.
- Je suis Henri Rouquet de Saverdun… Pour vous servir, madame…
- Savez-vous qui je suis ?
- Point, madame. Votre large capuchon dissimule vos traits…
- Et quand bien même cela ne serait pas, le masque que je porte vous empêcherait de savoir qui je suis.
- Permettez que je m’étonne, madame. On m’attire en ce lieu en me promettant de servir le roi et, sans vouloir mésestimer les charmes de votre visage que je ne puis deviner, je crains d’avoir fait ce matinal voyage pour rien.
- Allons, monsieur de Saverdun, il se murmure à la Cour bien des choses désagréables vous concernant mais personne ne m’a jamais rapporté que vous ayez à l’égard du gentil sexe de telles prévenances.
L’inconnue ne m’apprend rien que je ne sache déjà. Pourtant, la manière dont elle l’affirme m’ébranle. Si son visage est masqué, son ironie ne l’est point et elle me pique quelque peu le cœur.
- Vous ne répondez rien ?… Seriez-vous désarmé aussi facilement ?… En ce cas, je disparais…
- Point, madame… Je craignais au contraire d’être grossier en répondant sur le même registre que le vôtre et, par le plus grand malheur, de précipiter votre fuite.
- Feriez-vous quelques pas en ma compagnie ? J’ai à causer avec vous de choses bien trop sérieuses pour que des oreilles de marchands les entendent. Dieu sait à qui ces oreilles-là pourraient aller le répéter…
- Je vous accompagne, madame…
Je jette un regard convenu vers Misthou pour lui indiquer que je m’éloigne librement… mais qu’il ne doit pas pour autant relâcher sa vigilance.
- Monsieur de Saverdun, je n’ignore pas votre surprise et votre désappointement de voir ainsi une femme gâcher ce rendez-vous que vous espériez martial… Sachez que le bref message qui vous a mené ici est du plus grand sérieux.
- Je ne le mets pas en doute.
Elle rit doucement.
- Bien sûr que si. La consternation et la méfiance suintent de votre regard bleu… Monsieur de Saverdun, je représente ici un groupe qui s’est donné pour mission de poursuivre la politique de feu le grand roi Henri.
- Donc le roi que je devrais servir ne serait déjà plus de ce monde ?
- En servant la mémoire du père, vous ne pouvez que servir les intérêts de son successeur.
- Madame, j’ai la folie de ne mettre mon épée qu’au service des intérêts que je comprends.
- C’est une folie qui peut vous mener rapidement sous terre, monsieur.
- Serait-ce là un premier chapelet de menaces ?
- Tout au plus une guirlande de conseils frappés au bon sens de la vie.
- Allons, madame, vous n’avez pas la voix assez chevrotante pour que je puisse croire que votre expérience de la vie dépasse de beaucoup la mienne.
- Il est des familles, monsieur, dans lesquelles on apprend à compter ses amis dès le berceau.
- Suis-je du nombre de vos amis, madame ?
- Vous pourriez le devenir si vous consentiez à me laisser terminer.
La garcelette a le verbe tranchant. Elle ne peut que venir de ses familles suffisantes qui n’ont que mépris pour des parvenus de mon genre.
- Dites alors…
- Après l’assassinat du roi Henri, la reine-mère a transformé les projets de son défunt époux. Elle a marié la France à l’Espagne.
- La chose est révolue depuis que le Concini est tombé…
- Croyez-vous, monsieur, que la mort d’un bouffon italien, tout marquis d’Ancre qu’il fût devenu par la grâce de sa protectrice, suffise à arrêter le progrès de l’idée espagnole en France. Aujourd’hui, nous devrions déjà avoir un pied en Bohême…
- Lisez-vous dans mes pensées, madame ?
- Hélas oui, monsieur… Et ce que j’y lis me désole grandement… Encore des questions… Et la seule question qui vaille est celle-ci : seriez-vous prêt à quitter Paris pour Prague ?
- Prague ? Qu’y ferais-je ?
- D’ici quelques mois, le roi aura besoin d’un truchement en Bohême. Vous serez déjà sur place et vous pourrez ainsi servir tout à la fois votre souverain et nos intérêts.
- Et quels sont vos intérêts ?
- Les mêmes que ceux du roi Louis…
- Pourquoi les dissocier en ce cas ?
- Je ne peux vous répondre…
- Et bien je ne partirais pas…
- Alors, un autre que vous partira…
- S’il aime les voyages…
- Et vous ne me reverrez plus.
Sur ces mots, elle me lâche le bras et se détourne. Peut-être sait-elle déjà qu’elle a gagné ?
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MessageSujet: Trente ans - chapitre II   Mar 19 Fév 2008 - 23:33

Chapitre II
Les Frères de Prague


De cette apparition matinale, il ne me reste que le souvenir d’une silhouette et une brume de parfum. Je me souviens l’avoir rappelée, lui avoir affirmé que si elle me jurait que je servais le roi Louis en allant à Prague j’assurerais cette mission. Elle n’a rien répondu. Elle s’est contentée de prendre mon poignet dans sa main gantée, l’a fait pivoter pour ouvrir ma paume et a placé dessus une bourse bien remplie. Elle a un peu relevé la tête. Je n’avais jusque là aperçu d’elle que la douce pointe de son menton. Son mouvement m’a offert un point de vue furtif sur ses lèvres fines. Elle souriait avec cette grâce divine qui ne va bien qu’aux anges.
Ce sourire m’accompagne sur cette route étroite qui serpente à travers le duché de Bavière. Je chevauche de concert avec Misthou depuis plus de deux semaines et les clochers de Prague semblent toujours plus loin. Mon maître, monsieur Pélon, se trompait dans sa géographie lorsqu’il m’enseignait que Bavière et Bohême étaient deux jumelles serrées l’une contre l’autre. Le nom de Prague ne dit rien aux paysans que j’interpelle pour m’assurer de ma route. Combien de temps encore avant la fin de ce périple ?
Lorsque je pense à l’ombre de Saint-Denis, mon imagination s’emballe. Qui est-elle ? Quels intérêts sert-elle ? Et pourquoi avoir choisi une aussi jeune femme pour m’envoyer si loin de Paris ?
- On sait sans doute votre réputation de galant homme, monsieur, intervient Misthou comme s’il lisait dans mes pensées.
- Allons, Misthou, je ne suis quand même pas un fauve prêt à croquer la première damoiselle…
- Certes non, monsieur… Mais vous avez une façon de leur faire mille caresses avec les yeux qui ne passe guère inaperçue. Et catins comme princesses savent bien remarquer cela… pour en user le moment venu.
- Tu supposes donc que la dame de Saint-Denis me connaissait ?
- Je le pense, monsieur. Si elle vous a demandé de vous identifier, c’est qu’elle aura feint de ne point vous connaître.
La chose me donne à penser. Misthou, avare de paroles, est au contraire fort actif de sa cervelle. Il observe et enfourne en sa remembrance tout ce qui peut survenir dans ses alentours. Il sait reconnaître une personne précise dans une silhouette à peine aperçue. Il peut entendre un discours lointain rien qu’en observant les gestes et les postures de ceux qui se parlent. Ensuite, il laisse décanter tout cela en son for intérieur et délivre lorsqu’il le juge utile le produit de sa réflexion.
Je me sermonne quant à ma naïveté. J’ai laissé le dard d’un sourire percer mon jugement jusqu’à le vider de son air. J’ai tourné mes regards vers des territoires sur lesquels je n’avais nulle chance de trouver la solution de ce mystère.
L’ombre me connaissait et je n’ai su la reconnaître.

Un à un, je passe tous les visages qu’il m’a été donné de rencontrer à la Cour.
L’entourage de la reine mère ne manque pas de fraîches beautés. Certes, Marie de Médicis n’a point d’escadron volant autour d’elle comme naguère sa parente la reine Catherine, mais il se murmure que certaines d’entre elles jouent un rôle bien peu vertueux dans les affaires du royaume. Je repousse cependant l’idée que ce fût l’une d’entre elles qui m’eût attendu dans l’ombre du porche de Saint-Denis. Dans un tel cas, j’aurais été victime de ceux-là même pour lesquels j’ai les plus grandes préventions. Mademoiselle de Luxeuil, mademoiselle de Nogent, mademoiselle de Libourne n’ont point la taille si fine qu’elles puissent se comparer à l’inconnue.
Les épouses se pressent également à la Cour. Souvent mariées jeunettes à des hommes plus âgées, elles triomphent enfin lorsque parvenues à leur maturité corporelle elles assistent au ballet ardent des jeunes coqs que nous sommes. Une seule d’entre elle, dont je n’ose même plus prononcer le nom, m’a fait l’honneur de m’ouvrir le secret de son alcôve. Hélas, ce ne fut que pour une heure ! Hélas, elle n’avait pas la moitié du charme de la dame de Saint-Denis !
Dans ce ballet de vertugadins, où les couleurs dansent avec les parfums les plus entêtants, il n’est pas un visage du doux sexe que je ne puisse identifier. Les filles ou les nièces des Grands du royaumes, les quelques femmes enfants que la perspective d’une union gratifiante a tiré du couvent, les veuves faussement éplorées. Toutes ont été à un moment ou l’autre l’objet de la curiosité de mon œil, j’en conviens piteusement, gourmand. Aucune ne me semble pouvoir prétendre au rôle de cette égérie mystérieuse qui guide mes pas vers Munich et, au-delà, vers Prague.
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MessageSujet: Re: Roman (interrompu) : Trente ans   Mar 19 Fév 2008 - 23:35

Nous avons fait étape à Munich à l’ombre des tours de la cathédrale Notre-Dame et de ses dômes vertigineux. La capitale du duché de Bavière donne l’impression d’une ruche où s’activent les marchands de l’Europe entière. Il y a ceux qui vont vers les rivages septentrionaux de la Baltique et ceux qui les croisent en descendant vers les cités italiennes. Il y a les commerçants venus d’Orient à travers les terres du sultan ou les steppes de Michel Romanov, leurs convois chargés d’épices ou d’étoffes aux reflets de feu. Les rues sont agitées en permanence d’un mouvement qui donne le vertige et nul doute, qu’hormis la langue, un habitant de Paris retrouverait beaucoup dans toute cette presse et cette frénésie.
A peine avons-nous posé nos fesses sur les robustes bancs de la taverne qu’un homme à la figure altière s’approche de nous. Il a une morgue de loup et un regard d’aigle. On sent qu’il guette une proie. Et cette proie c’est nous…
Par réflexe, j’ai posé ma main sur le pommeau de mon épée. Je vois que dans un mouvement identique Misthou a la poignée de sa dague bien en main.
- Où vous rendez-vous, voyageurs ?
- A Prague, monseigneur !
Il a parlé dans une langue allemande étrange que je devine apprise et non pas grandie depuis les langes de l’enfance.
- Prague !
Aussitôt l’homme s’anime et agite ses bras comme de robustes moulins sous l’orage. Son regard se trouble d’une haine féroce, son visage se crispe en un rictus effrayant.
- C’est l’antre du diable ! N’y allez pas !…
- Mes affaires me conduisent à Prague et j’irai à Prague, dis-je avec une détermination qu’aurait sans doute apprécié la belle damoiselle de Saint-Denis.
- Mais ne savez-vous pas ce qu’il est advenu là-bas de notre foi et de ceux qui la professent ?…
- Par Dieu j’imagine que les catholiques ont dû avoir quelque souci lorsque les huguenots ont chassé les représentants de l’empereur Mathias…
- Des soucis ?!… Mais cela va bien au-delà… Les rues de Prague sont rouges du sang de nos coreligionnaires . Ils ont été pendus, vidés comme volailles ou porcins, violés pour les filles d’Eve… N’y allez pas ! Pour votre sécurité et pour l’amour du Christ.
Je dois avoir sur le visage un air incrédule même si je sais les atrocités qui furent commises en France lorsque catholiques et protestants s’étripaient… Avant l’œuvre pacificatrice du roi Henri vienne ramener la paix. Pourtant, j’ai du mal à croire cet énergumène dont l’agitation me semble relever de la folie furieuse.
- Qui êtes-vous ?… Et d’où tenez-vous ces informations ?
- Je suis Rafael de Olivenza… Je suis jésuite… Mon maître, Garcia d’Alcantara, a été parmi les disciples de saint Ignace de Loyola… Je parcourais les campagnes de ce royaume sur lequel Dieu a décidé de ne plus porter son regard… J’allais avec comme seule arme ma parole, avec comme seul croyance celle de pouvoir sauver ces malheureux de leur erreur tragique…
Soit l’homme est fou, soit il dit vrai et a sans doute souffert avant de regagner Munich et le monde romain. Je prononce quelques mots en castillan tant pour éprouver la véracité de son récit que pour le calmer.
- Où se trouve donc Olivenza ?
- Dans l’est de la Castille… En Estrémadure, dans un pays de vent et de soleil où le roc pousse plus que le blé… Ce que deviendra bientôt la Bohême si Dieu en vient à l’abandonner aussi…
J’ai du mal à croire les divagations du supposé jésuite sans pouvoir mesurer quelle part de son récit relève de l’affabulation et quelle part est véritable. Cette homme semble seul et je connais l’organisation militaire et infaillible de l’ordre. Enfin, tous les jésuites qu’il m’a été donné de croiser à la Cour ou d’entendre dans des sermons, semblent habités par l’éloquence et nourri d’années d’apprentissage aux mamelles de la science la plus neuve.
- Où est votre robe ?
- Nous avons dû fuir sans autre bagage que ce que nous portions au moment de notre départ. Ma robe monastique s’est brûlée sous le soleil, dans la poussière, a crevé sous les coups et les bastonnades. Des braves m’ont donné ces vêtements… Ils sont tout ce que je possède…
- Tenez, mon père..
J’ouvre lentement les cordons de la bourse et tire avec précaution une belle pièce d’argent.
- Dieu vous le rendra, mon fils…
- J’ai confiance en son pardon…
Le vieux fou s’éloigne comme grisé par le poids de la pièce qu’il fait jouer dans sa paume.
- Qu’avez-vous pensé des propos de ce jésuite, m’interroge Misthou ?
- Je crains que s’il dit vrai notre périple jusqu’à Prague soit bien plus périlleux qu’on ne me l’avait assuré.
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MessageSujet: Re: Roman (interrompu) : Trente ans   Mar 19 Fév 2008 - 23:35

Nous avons mal dormi. Les affirmations du prétendu jésuite ont ébranlé la confiance que nous pouvons avoir en nous-même. Après tout, nous sommes bien jeunes et peut-être pas suffisamment mûrs pour affronter les horreurs qu’il nous a promis.
Avant de reprendre notre périple, j’interroge l’aubergiste. Là aussi, j’ai parfois du mal à saisir ce qu’il dit ; sa langue allemande diffère souvent de la mienne. Nous arrivons cependant à nous comprendre.
- Le Jésuite ?.. Je ne l’avais jamais vu avant-hier soir… Il s’est mis à crier comme cela après tous les voyageurs… Il doit avoir capitalisé assez de cliquaille pour être allé se saouler tout le reste de la nuit… En tous cas, je n’ai pas senti l’odeur de cet argent… Il a fini par partir de lui-même après que vous soyez allé vous coucher.
- Et savez-vous si ce qu’il dit sur Prague est véritable ?
- J’ai vu passer depuis deux mois une bonne dizaine de voyageurs arrivant de Bohême… Oh, certains ont eu chaud aux fesses sur le parcours mais c’était en ayant rencontré des bandes de détrousseurs qui en voulaient à leur richesse plus qu’à leur vie.
- Merci brave homme…
Je dénoue à nouveau les cordons de ma bourse. Si j’ai gaspillé une pièce pour ce fou et ses récits imaginaires, je peux bien récompenser tout autant l’aubergiste pour ses informations.
Avant même que j’ai plongé la main dans la bourse, la lourde main du cabaretier se pose sur mon poignet.
- Inutile, monseigneur… J’ai déjà largement été payé…
- Payé ?… Mais par qui ?
- Par une jeune personne qui vous cherchait dans toute la ville… Vous devez être d’une nature fort aimable pour qu’on vienne vous poursuivre amoureusement jusque dans nos lointaines contrées…
- Tu auras deux pièces supplémentaires si tu me parles de cette personne…
- Je ne dirai rien, monseigneur. En achetant ma bienveillance envers vous, on a aussi posé un poids sur ma langue… Allez donc là où votre destin vous appelle, mais sachez que vous n’êtes pas seuls…

Nous quittons Munich tous les sens aux aguets. Nous ne sommes pas seuls. La révélation de l’aubergiste continue à résonner dans mon crâne. La nuit a été mauvaise et la journée le sera sans doute aussi si nous ne parvenons pas à comprendre ce que tout cela signifie.
Je n’ai bien sûr aucun doute sur l’identité de la mystérieuse personne qui est venue étancher la soif en cliquaille de l’aubergiste de Munich. Ce sont les raisons de cette générosité et de cette surveillance qui me troublent. Je ne cesse également de m’interroger sur la manière dont tout cela s’organise. L’œil averti de Misthou aurait décelé dès les faubourgs de Paris la présence à nos basques de cavaliers trop empressés à nous suivre.
Alors ?…
Peut-être nous suivent-ils à un jour de distance afin de ne pas risquer de nous rencontrer malencontreusement ? Nos traces ne doivent pas être bien difficiles à déchiffrer… Même discrets, notre jeunesse, la relative pauvreté de notre vêture attirent forcément les regards.
J’envisage cependant tout aussitôt une autre possibilité, celle qu’au contraire nous soyons précédé par nos « accompagnateurs ». Après tout, nos étapes sont prévisibles par des personnes qui connaissent bien, et pour cause, notre destination.
Reste à connaître les raisons de cette escorte invisible. Protection ou méfiance à notre égard ?
- Misthou, nous quittons la route… Si nos mystérieux gardiens ignorent où nous sommes, nous aurons bien plus de chance de les surprendre à notre tour.
L’œil clair de Misthou se charge d’un peu de colère. La longueur de notre périple commence à le lasser. Ma proposition ne risque que d’accroître encore la distance à franchir.
- Nous irons par Linz… Et ne t’inquiète pas, il y a encore dans cette bourse de quoi trouver à tous coup bonne chère et bon logis…

Jusqu’à notre entrée à Prague, nous n’aurons aucune nouvelle de ceux qui nous suivent ou nous précédent.

A Linz, nous avions appris les dernières nouvelles de Vienne. L’empereur Mathias s’enfonçait dans une mélancolie noire. L’âge, la maladie, le désarroi qui jette les faibles par avance dans la tombe l’avait privé de la majeure partie de ses facultés de jugement. Il errait dans son palais, ballotté par les avis contraires de ceux qui l’entouraient. Face à la détermination du nouveau pouvoir de Bohême, il aurait fallu pouvoir opposer une fermeté sans faille. Tel n’était pas le cas. Le pouvoir était à prendre et, à en croire les rumeurs colportées par les marchands, Ferdinand de Styrie, successeur désigné de Mathias qui n’avait pas de fils, avait déjà refermé ses doigts crochus sur les insignes de la puissance impériale.
L’absence de réaction des Habsbourg explique sans doute la tranquillité incrédule des rues de Prague. La réalité que nous avons sous les yeux en traversant la ville rejette bien loin dans le monde du fantasme mystique les flammes infernales que nous promettait Rafael de Olivenza. Le faux jésuite avait inventé ces scènes horribles pour nous détourner de notre route… ou plus sûrement pour nous extorquer quelque argent. Il y avait réussi.
Il me faut désormais rétablir la réalité des faits, comprendre les subtilités du jeu des uns et des autres. Le mouvement de révolte semble unanime mais j’ai appris dans mes livres que deux hommes qui s’entendent finissent toujours par s’opposer lorsque ce qui les sépare devient plus fort que ce qui les assemble. Nobles et bourgeois, habitants des villes et des campagnes ne pouvaient avoir d’autre intérêt commun que le sort de la couronne de Bohême. Lorsque celle-ci serait assuré aux protestants ou, au contraire, si la fortune leur devenait contraire, il y aurait assurément entre eux de profonds et violents tiraillements. Cela était inévitable, on en avait vu mille exemples dans les temps jadis…
La langue qu’on parle ici est étrange. Elle ne s’apparente en rien contrairement à ce que j’imaginais aux parlers germaniques. A entendre parler le peuple de la rue, il semble davantage qu’on assiste à un festival de craquements à base de « c » et de « r » traversés de rafales de « z ». J’ai beau tendre l’oreille, je ne parviens pas à percevoir les sonorités coulées et apaisantes des voyelles. Tout est aspérité, rudesse, écorchure inquiétante.
- Il me faudra donc apprendre cette langue pour remplir la mission que j’ai acceptée, soupiré-je soudain conscient qu’il faudrait sans doute des mois avant que je sois d’une quelconque utilité à mon bon roi Louis.
Misthou hoche la tête. Lui aussi sent soudain peser sur ses épaules la lourde nostalgie de la terre de France, de la joyeuseté des rues de Paris et des mines toujours radieuses des damoiselles. Ici, pas de rires, point de cris. Le soleil nappe la ville de couleurs charmantes mais cette lumière semble incapable d’illuminer ce peuple étrange qui marche la tête baissée semblant déjà expier ses crimes.

L’aubergiste connaît assez de langue allemande pour que nous puissions commencer à recueillir les premières informations.
- Qui gouverne ici, seigneur ?… De grands hommes, des personnages illustres dont les noms possèdent plusieurs siècles de renommée… Ils ont formé un Directoire de trente personnes. Les dix premiers représentent les plus puissants de nos seigneurs, les dix suivants les chevaliers et les dix derniers les habitants des villes…Mais celui qui a le pouvoir sans aucun doute est Mathias de Thurn… C’est à lui qu’on a confié le commandement de l’armée.
L’obligeance du cabaretier, tout autant que sa maîtrise même imparfaite de la langue impériale, m’amène à retenir une chambre pour plusieurs nuits dans son auberge. Ici nous apprendrons nous épierons et nous chercherons à comprendre.
Et si la belle inconnue nous cherche encore, elle n’aura sans doute aucun mal à nous y découvrir.
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MessageSujet: Trente ans - Chapitre III   Mer 20 Fév 2008 - 22:20

Chapitre III
Une rose noire


La nouvelle a couru dans la ville comme une traînée de poudre. Cette fois, l’affrontement devient inévitable. Il y a quelques jours, le 18 juillet de notre an de grâce 1618, le cardinal Khlesl a été renvoyé.
Avant notre passage par Linz, je n’avais à vrai dire jamais entendu parler de ce haut dignitaire d’Eglise qui tenait pourtant les rênes de l’Etat pour le compte de l’empereur Mathias. Il était l’homme du dialogue, de la négociation avec Prague, il était celui qui acceptait d’écouter ce qu’avait à dire la Bohême, attitude d’autant plus grande et noble qu’ici on n’idolâtre plus le pape et ses cardinaux. Tout le monde savait son avenir compromis : dès que l’empereur Mathias rejoindrait la droite de Dieu en son paradis, Ferdinand de Styrie n’aurait de cesse de remercier cet homme de paix pour enfourner à ses propres pieds les bottes de la guerre. Mais Mathias n’était pas mort et pourtant, déjà, les espoirs d’une paix entre Prague et Vienne s’effondraient.
Nous ne sommes pas ici depuis six jours que, à nouveau, les événements s’accélèrent. Que dois-je faire ? Je ne suis qu’un pion en attente sur l’échiquier. Je n’ai ni mandat pour représenter le roi, ni certitude quant à la ligne qu’il me faut suivre. Dois-je agir ? Dois-je attendre ?
Je m’ouvre de mes incertitudes à Misthou qui, bien que simple valet, est déjà plus que cela. Nous avons pratiquement grandi ensemble et le regard qu’il porte sur les faits et les gens est toujours sain et éclairé.
- Monsieur, peut-être eut-il mieux valu poser ces questions-là avant de quitter Paris… et je dirais même avant de quitter l’ombre de la nécropole de Saint-Denis.
- Elle m’a dit d’attendre… Mais a-t-on envie d’attendre quand on a mon âge ?
- Je n’ignore pas, monsieur, les sombres désirs de votre épée qui ne rêve que griffures dans l’air et coup d’estocade, mais s’il y a mystère, la prudence est encore une meilleure arme.
- Je te l’accorde, Misthou…
- Nous attendrons donc… et avec prudence.

La chaleur d’août est étouffante dans la capitale de Bohême. Encore un fait que mon maître, monsieur Pelon, aura failli à m’apprendre. Il m’affirmait en mes jeunes années que l’éloignement vers l’Est comme vers le Nord de l’Europe annonçait des températures plus froidureuses, des bourrasques glaciales et des végétations plus rares. Peut-être que lui-même avait appris cela auprès d’un maître tout autant ignorant des réalités de la Bohême ? En tous cas, je me fais fort, si je revois la France un jour, de lui écrire ce que j’aurais découvert de ces contrées que, visiblement, il ne connaissait pas.
Si je revois la France un jour…
Dieu que la nostalgie est insidieuse. On croit en être totalement prémuni. On pense qu’on aura assez de force d’âme et de caractère pour ne pas regretter et les visages et les lieux… On se sait solide et confiant assez en l’avenir pour ne pas craindre le passé. Et pourtant… Pourtant… Comme Paris me semble loin… Les odeurs montant des marchés, les sourires enjôleurs des bourgeoises, les sons clairs qui s’échappent des ateliers. J’en viens même à regretter la lourdeur d’esprit de monsieur de Luynes, les silences obstinés de la reine-mère, le bourdonnement castillan de la ruche dont la reine Anne est le centre.
Et mon roi ! Qu’advient-il de lui ballotté entre ces courants contraires ? Songe-t-il souvent à son père, feu le roi Henri, et à ses envies furieuses de remettre la France au centre du jeu diplomatique ? Rêve-t-il comme moi à ce que notre royaume pouvait faire pour assurer la tranquillité du monde s’il mettait enfin un terme à ses tourments intérieurs ?
Je repousse le godet rempli de cet alcool puissant qui me fait tourner la tête. Le vin d’ici n’a pas le goût de celui de nos campagnes. Pourtant, comme pour le reste, je me rends compte que j’en viens à m’adapter.
C’est ce qui rend les souvenirs plus pénibles encore.

Septembre voit s’effacer la chaleur dans l’ombre lourde du château de Prague. De Vienne, rien n’est parvenu ici sinon un silence lourd de menaces.
On dit que Ferdinand de Styrie ne peut agir faute de soutiens. On s’en réjouit dans les rues, on s’en félicite dans les salons que je commence à fréquenter et où ma maladresse à faire craquer la langue de Bohême fait bien rire.
Ferdinand paralysé ? Sans doute. La solidarité familiale lui fait défaut. Le roi d’Espagne, Philippe III, songe surtout à ses propres problèmes avec les révoltés des Provinces-Unies ; si pour lui, la guerre est interrompue depuis neuf années, elle ne manquera pas à se rallumer à l’échéance de la trêve. La solidarité des princes d’Empire est tout autant défaillante. Le puissant duc Maximilien de Bavière, chef de la Ligue catholique et à ce titre fortement hostile aux huguenots de Prague, se détourne de ses devoirs. Comme bien d’autres, il attend.
Que Mathias meure et les jeux de cartes s’abattront. Ferdinand aura les mains totalement libres. Maximilien osera pousser en avant sa candidature au trône impérial dans l’espoir de remplacer la famille des Habsbourg par les armoiries toutes aussi glorieuses des Wittelsbach. Les Directeurs de Bohême auront la possibilité de revendiquer plus clairement encore leur indépendance.
Et moi, que gagnerai-je lorsque l’Empereur sera mort sinon l’espoir d’être enfin utile à mon roi…
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MessageSujet: Re: Roman (interrompu) : Trente ans   Mer 20 Fév 2008 - 22:21

Mon professeur de bohémien est une charmante personne. Raison pour laquelle sans doute je l’ai choisie. Tous les deux jours, nous nous retrouvons face à face dans son boudoir sous le regard torve d’une dame de compagnie qui goûte peu de faire tapisserie, au sens propre comme au sens figuré, pendant que nous échangeons des phrases aussi insignifiantes que « puis-je avoir encore un peu de vin ? » ou « avez-vous vu mon valet ? ». La vertu de la demoiselle est aussi bien gardée qu’un trésor… ce qui ne nous empêche pas d’échanger parfois quelques œillades qui présagent d’une complicité plus étroite et plus charnelle à venir.
- Vous êtes à l’heure, monsieur de Saverdun, comme à votre habitude…
Elle a quitté son fauteuil tendu de tissu incarnat pour venir m’accueillir à la porte de son boudoir, démarche tout aussi rituelle et chargée de sens que ma ponctualité.
Je laisse mes lèvres frôler son poignet avant que d’aller les poser sur le dos de sa main. Sa peau se charge de petites montagnes de chair frissonnante.
- Si les règles les plus élémentaires de la politesse et de la courtoisie ne me l’interdisaient pas, je serais à votre porte à la pique du jour, mademoiselle de Hrocks.
Nos mots en disent plus que leur sens véritable. En elle, je trouve un peu de gaieté et de fraîcheur pour oublier les lieues innombrables qui me séparent de Paris. Elle doit savourer dans la présence à ses côtés le double délice de l’exotisme et de l’interdit.
C’est une complicité nouée au cours de ces courtes séances de travail… Une heure tout au plus… Mais une complicité de plus en plus étroite, de plus en plus chargée du soufre de l’envie et du désir.
Je me pose sur un fauteuil à ses côtés. La duègne pousse un profond soupir et entame son ouvrage. Elle relèvera périodiquement la tête pour nous observer. Peut-être sait-elle elle aussi le français ? Ni Lorna de Hrocks, ni moi n’en sommes certains et nous évitons donc les paroles nourries de notre passion naissante.
- Avez-vous bien révisé les mots que nous avons appris avant-hier ?
- Ils n’ont cessé de m’accompagner depuis l’instant où ils ont glissé de votre jolie bouche jusqu’à mes oreilles attentives…
- Je vous écoute donc…
J’entame la douce litanie. Lorna de Hrocks corrige parfois ma prononciation prenant un plaisir un peu enfantin à poser sa main sur mon genou pour m’arrêter. Sa main est douce, son poignet fin. Elle appuie à peine sa main contre ma jambe la retirant aussitôt comme si elle craignait de me faire mal…
- Détachez mieux les consonnes s’il vous plait…
Je m’applique.
Et de cette application je le sais viendra une maîtrise correcte de la langue de Bohême. Déjà je n’ai plus besoin de passer par le truchement de l’allemand pour me faire comprendre des commerçants ou des passants. Lorsque je suis dans un salon, je peux saisir l’essentiel d’une conversation. Mon professeur serait fier de moi si son père consentait à la laisser m’accompagner dans ces visites qui n’ont pour d’autres buts que de me faire connaître auprès la haute société de Prague. Mais si je croise fréquemment le comte de Hrocks, sa fille me demeure invisible hors de ce boudoir où je répète mes gammes.
- Fort bien… Passons à des exercices de conjugaison… Je prononce une phrase au présent et vous la répétez au futur…
Je hoche la tête et ferme les yeux rapidement pour approuver l’exercice. A cet instant précis, je sens quelque chose dans la paume de ma main. Je referme mes doigts sur ce qui ne peut être qu’une boulette de papier froissé. Je devine sans peine son contenu… Quelques mots d’amour, un trait de passion… Sans doute en langue praguoise car mon professeur met toute sa rigueur et sa conscience dans l’apprentissage de son élève.
Je me livre sans montrer d’impatience à la conjugaison des verbes au futur. Pourtant, peu à peu, le morceau de papier me brûle la main. Il me semble que Lorna de Hrocks peine elle aussi à dissimuler son angoisse. Attend-elle une réponse immédiate ? Souhaite-t-elle que rapidement mon regard aille se perdre sur les mots du papier afin de la délivrer de cette attente ?
- Prenez votre temps… Réfléchissez, me dit-elle avec un sourire qui m’apparaît un peu trop crispé par rapport à son habitude.
C’est un habile moyen de répondre à mes questions muettes. Soit ! Je lui donnerai ma réponse dans deux jours… Quoi qu’elle demande, je sais déjà que ce sera oui. Un galant seigneur de la belle France ne saurait résister à un regard si bleu, à des cheveux si blonds. C’est autant affaire de réputation que d’honneur.
Avant de m’éclipser, je prends le temps de la complimenter encore une fois sur sa possession de la langue française. Il arrive parfois que je la reprenne sur telle ou telle expression que de nouvelles modes ont fait tomber en désuétude… Mais si le comte de Hrocks estime que je dois apprendre quelque chose à sa fille, il erre sans doute quant au contenu réel de cet apprentissage…
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MessageSujet: Re: Roman (interrompu) : Trente ans   Mer 20 Fév 2008 - 22:21

J’attends de m’être éloigné hors de portée des fenêtres de l’hôtel de Hrocks pour ouvrir la paume de ma main. Mes doigts à s’être trop crispés se sont raidis et me font mal. Je défroisse la missive.
Les mots tracés à l’encre violette n’ont rien de la déclaration que j’attendais.
- La Rose noire veut vous connaître. Soyez ce soir au milieu du pont Charles.

Misthou marche à quelques pas derrière moi. La nuit n’est pas encore complètement descendue sur la ville mais il y a déjà assez d’obscurité dans le dédale des ruelles pour qu’une embûche soit possible. Pour ma part, j’essaye de ne pas relancer le carrousel des questions : Qui est cette Rose noire ? Que me veut-elle ? Amie ou ennemie ? Femme ou groupe secret ? Durant toute la journée, elles m’ont fait cortège. J’en ai eu l’appétit coupé ce qui m’a valu d’être gourmandé par Misthou qui aime bien jouer à la mère poule en me couvant de son regard protecteur.
- S’il faut jouer de l’épée, vous devrez avoir des forces… Mangez, monsieur !…
J’ai picoré plus que je n’ai mangé, la tête bourdonnante de ces nouveaux mystères de Prague, le cœur intrigué par le rôle de Lorna de Hrocks dans ce mystérieux rendez-vous. Qui est-elle vraiment ?
Le pont Charles enjambe avec un élancement puissant la rivière Vltava que les Allemands baptisent pour leur part du nom de Moldau. Une dizaine d’arches soutient l’édifice construit il y a plus de deux siècles. Le jour, c’est un lieu de passage ou règne un frénétique embarras. La nuit semble apporter au vieux pont un temps de repos. Raison de plus pour redoubler de méfiance alors que nous franchissons la tour qui en garde l’entrée.
- Tu ne vois rien, Misthou ?
- Non, monsieur… Je n’entends rien non plus…
- Reste à bonne distance de moi… Si tu comprends qu’il s’agit d’une embuscade, allume ton mousquet et fais feu rapidement… Je profiterai de la surprise de mes agresseurs pour leur fausser compagnie…
- Comment cela, monsieur ?
- En plongeant dans le fleuve… Cette Vltava n’est pas assez large pour que je craigne de m’y noyer…
Je devine le mouvement d’épaules de Misthou. Il a beau avoir l’habitude de mes certitudes un peu folles, il ne parvient pas à comprendre la frénésie qui m’étreint aux portes du danger.
- Nagerez-vous vers la plaine ou à contre-courant ?
C’est une ironie qui me plait de sa part. Elle semble dire que, malgré tout, il a en moi en confiance pleine et entière pour m’échapper des griffes d’un éventuel danger.
Une brassée amicale à mon valet et je m’éloigne vers le milieu du pont le laissant dépositaire de ma sûreté.
Plus j’avance et plus je presse le pas. J’ai hâte de comprendre. J’ai envie qu’on me dise que Lorna de hrocks n’est rien d’autre qu’une simple messagère, que les semaines qui viennent de s’écouler n‘étaient pas construites de sa part sur des sentiments faux. J’ai besoin de savoir ce que cette Rose noire peut bien avoir à faire d’un petit gentilhomme de France, si ses épines sont destinées à m’égratigner ou à me déchirer.
La peur m’est inconnue mais le cœur bat plus fort lorsque deux ombres se détachent au centre du pont Charles. Un bras se lève… S’adresse-t-il à moi ? Je le crois d’abord avant d’en douter. Jusqu’à ce qu’un cri vienne frapper mon oreille suivi du grand bruit d’un corps qui tombe dans l’eau.
Misthou ! C’est lui qui a crié… Ce « Monsieur » jeté dans la nuit ne peut venir que de lui…
Je tire mon épée et fais face aux deux ombres qui accourent vers moi.
- Rengainez monsieur… Vous êtes avec des amis…
La voix profonde et sourde est celle d’un homme. Il s’exprime en cette langue de Bohême que je puis désormais comprendre.
- Des amis ?… Sont-ce des amis les gens qui molestent et peut-être tuent les serviteurs des autres ?…
- Ne vous inquiétez pas pour votre valet… Mes ordres le concernant étaient stricts, mes hommes devaient seulement le jeter dans le fleuve avant qu’il puisse user de son arme… Sans doute est-il déjà en train de regagner la rive à la nage pour vous porter tout le secours de sa dévotion… Voilà pourquoi nous devrons abréger cette rencontre.
J’ai eu du mal à comprendre les derniers mots… Après avoir commencé à s’exprimer lentement, l’homme a oublié ma maîtrise encore imparfaite de sa langue et a mis de la vitesse dans ses phrases…
- Etes-vous la Rose noire ?…
- Je n’en suis qu’une ombre… Une ombre parmi d’autres… Nous sommes nombreux à Prague à nous identifier à cette fleur de nuit, à espérer la renaissance des jours heureux, à vénérer dans le secret de nos demeures le saint nom du pape.
- Des catholiques !…
- Il y a longtemps que nous n’employons plus ce mot entre nous de peur d’attirer l’attention…
- Que me voulez-vous ?
- D’ici peu, un homme viendra de France pour jauger de la situation en Bohême… Vous devrez l’instruire de notre existence, lui révéler que nous sommes des centaines, des milliers à espérer en silence que les droits de notre seigneur Mathias, et après lui de Ferdinand de Styrie, seront respectés.
- Pourquoi passer par mon intermédiaire ?
- On vous dit dévoué à votre roi… Vous en parlez avec fougue et respect dans nos salons… Vous saurez conseiller au mieux l’homme qu’il enverra… et, au besoin, vous substituer à lui s’il lui arrivait quelque malheur.
- Que voulez-vous dire ?…
- N’oubliez pas que le royaume de France est tenu pour le fils aîné de l’Eglise… Son appui ne peut manquer à la cause que nous défendons.
- Et mademoiselle de Hrocks ?…
- Oubliez là ! Elle n’avait qu’une mission, celle de vous instruire en notre langue… Cette mission est désormais terminée…
- Mais je…
- Ne dites pas des mots que je ne veux entendre pour l’heure, Henri… Mon destin croisera peut-être à nouveau le vôtre mais jusqu’au jour de la victoire finale, ma cause l’emportera toujours sur les élans de mon cœur.
Je reconnais la voix de Lorna de Hrocks. C’est elle la deuxième ombre. Je tends le bras pour la toucher, elle fait volte-face, s’esquive, s’éloigne protégée par un rempart de fer, la lame de l’épée de son compagnon.
- Lorna de Hrocks m’est promise depuis l’enfance, monsieur… Ne vous jetez pas au travers d’une décision approuvée par Dieu… Et maintenant, je vais vous prier d’enjamber le parapet de ce pont et de sauter dans le fleuve…
Je m’exécute, heureux finalement que mes larmes de dépit puissent se noyer dans l’onde tranquille de la Vltava.
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MessageSujet: Re: Roman (interrompu) : Trente ans   Mer 20 Fév 2008 - 22:22

Je retrouve Misthou sur la rive. Nous sommes trempés pareillement mais de sentiments bien opposés.
Mon valet fulmine, gronde, provoque les échos de la nuit d’une voix que je ne lui avais guère entendu utiliser jusqu’alors. Il n’a pas admis de s’être si facilement fait surprendre par l’adversaire. Nul doute qu’il conserve pour lui-même les imprécations les plus terribles. Il a honte de ne pas avoir été à la hauteur mais accable l’ennemi invisible de méchantes menaces, histoire de noyer la honte qu’il éprouve.
Pour ma part, j’ai la mine abattue des amoureux éconduits. Ainsi donc, rien n’était vrai. Tous ces petits sourires, ces gestes discrets, ces mines complices n’étaient que des leurres. Je suis venu m’engluer les ailes dans la confiture qu’on avait déposé juste pour moi. Avec toute la suffisance d’un coquelet de cour certain de pouvoir, hors de son milieu naturel, surpasser toutes les adversités. Je me le tiens pour dit : les créatures du doux sexe sauront toujours nous conduire par le bout du nez. La méfiance que je pouvais éprouver à Paris pour les accortes dames de l’entourage de la reine-mère, j’ai omis par une bien naïve suffisance de la transporter jusqu’à Prague. La brûlure m’en est doublement cruelle.
Graduellement, Misthou se calme tandis que, en semant des flaques sur notre passage, nous regagnons notre auberge. Il maugrée encore quelques mots qui n’ont plus la force de franchir la barrière de ses dents serrées. Enfin, ayant chassé la honte de son cœur sinon de sa mémoire, il m’interroge.
- Qu’est-ce alors que cette Rose noire ?
- Une organisation secrète, Misthou… Elle regroupe les catholiques de Bohême… ou du moins ceux parmi cette minorité qui feignent de suivre le mouvement général mais se préparent à le contrer à la première occasion.
- Voilà qui m’éclaire, monsieur, sur une apparition qui n’a laissé depuis tout à l’heure que de m’interroger…
- Depuis tout à l’heure, Misthou, tu tempêtes, tu gémis, tu rouspètes… Cela ne semble guère avoir laissé place en ta cervelle pour quelque réflexion…
- Je ne disconviens pas que ma colère a été bruyante mais j’assure monsieur qu’en même temps je balançais sur le sens à donner à une certaine vision qui me causa grande surprise…
- S’il s’agit de dame Lorna de Hrocks, je sais déjà de quoi il retourne… hélas !…
- Point monsieur… mais il faudra que vous m’expliquiez la chose à laquelle vous faites allusion et à laquelle je ne comprends que miette…
- Quoi qu’il m’en coûte pour ma fierté, je le ferai mon brave Misthou…
- Avant que d’être lâchement saisi par les épaules, j’ai eu le temps d’apercevoir un homme qui marchait vers le pont… Sa mission était sans doute de me distraire le temps nécessaire à ce que ses complices s’emparent de moi…
- Et tu connaissais cet homme ?
- C’était le jésuite, monsieur…
- Celui de la taverne de Munich…
- Celui-là même, monsieur… Vous comprenez donc mon indécision quant à cette apparition fugitive… Je craignais d’avoir mal vu… Mais si la Rose noire est ce que vous dîtes…
- Elle ne peut que s’appuyer sur des hommes de secret… Et quels hommes savent mieux garder les secrets et les fabriquer de même sinon les jésuites… Tu as raison, Misthou, la chose est plus que vraisemblable…
Peu à peu, je sens les éléments s’assembler. Sans très bien comprendre comment, les gens de la Rose noire savent que je suis en route pour Prague et devinent, s’ils n’en sont pas clairement assurés par leur informateur, l’enjeu que je puis être pour leur futur. Ils estiment, tout comme les gens qui m’ont envoyés ici et dont je ne connais pas davantage les motivations, que le moment venu ma voix portera auprès du roi Louis. Le jésuite, vrai ou faux, avait pour mission de me détourner de ma route en me peignant une vision apocalyptique de la Bohême ; si j’avais pris peur et rebroussé chemin, le coup aurait été victorieux sans grand peine. J’ai cependant poursuivi mon chemin… Alors, on a employé une autre méthode. Plus de peurs mais au contraire la douceur d’un sourire, la tranquillité d’un boudoir, la fausse franchise d’un regard. Jusqu’à m’endormir, jusqu’à me pénétrer d’une certaine image de la Bohême. Jusqu’à penser que j’aurais scrupule le moment venu à trahir les intérêts de ceux qui m’avait aidé.
De cette farce, je me sens le dindon. Plumé et jeté sans doute dès demain aux moqueries sous cape de ceux qui connaîtront les circonstances de mon bain tardif dans la Vltava. Je suis prêt à parier qu’ils sont plusieurs parmi ces seigneurs qui m’ont fait si bonne figure à comploter aux côtés de la Rose noire. Peut-être même ai-je déjà rencontré l’homme à qui Lorna de Hrocks est promise ? Peut-être ai-je déjà donné une amicale brassée à cet homme qui, à l’abri de son masque, a tranché de son épée le lien que je pensais avoir noué avec la belle Pragoise.
- Mademoiselle de Hrocks pourra peut-être vous en apprendre davantage sur ceux qui lui ont transmis ce billet pour vous…
- Mon pauvre Misthou…
Je prends une inspiration profonde avant de poursuivre. Le cœur me brûle et mes yeux rougis, tout soudain, se rappellent à moi.
- Les roses ont de belles épines et mademoiselle de Hrocks était une d’entre elles…
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MessageSujet: Re: Roman (interrompu) : Trente ans   Mer 20 Fév 2008 - 22:22

La fierté des gens d’Oc est légendaire en notre bonne ville de Paris et je ne peux, sous peine de déroger aux vertus les plus saintes de ma terre, m’abstraire de ses règles. Après une nuit courte et lugubre, je me précipite donc à l’hôtel des Hrocks. Si la belle Lorna a repoussé les avances d’un amant, elle n’aura peut-être pas le front de refuser de reprendre langue avec son élève. Au vrai, je n’y crois guère mais cette maudite fierté m’interdit de l’accepter. Reconnaître que j’ai été le dupe de ses regards, c’est reconnaître une défaite complète en rase campagne. Si la belle a pillé le camp de mes rêves, il me faut, pour l’honneur, me relever et reprendre la lutte.
Je me suis remparé de bons principes, j’ai échafaudé dans mon âme tourmentée une construction de belles phrases, j’ai relevé le menton. Las ! A la porte de l’hôtel des Hrocks, tout s’effondre face à la détermination de deux géantins suisses à me barrer le passage. J’ai beau leur expliquer que je suis connu et reçu à l’accoutumée en ces lieux, ils ne branlent pas d’un pouce dans leur discours :
- Monsieur de Hrocks s’est retiré sur ses domaines de Moravie… Nous avons ordre de défendre les biens de sa demeure contre toute intrusion…
Lassé par tant d’obstination, la mienne surtout, je me retire non sans hausser une dernière fois le ton. S’il est encore quelqu’un de ma connaissance dans cette demeure, j’entends qu’il mesure à sa juste valeur l’humiliation que j’ai reçue.
- On ne s’oppose pas bien longtemps à un seigneur de France… Soit on doit le tuer pour qu’il se taise, soit c’est lui qui vous envoie rejoindre notre Seigneur afin que vous puissiez au plus vite éteindre vos pêchés.
Je ramasse mon chapeau qui a roulé à terre lorsqu’une dernière fois les Suisses m’ont repoussé, l’ajuste sur ma tête et tourne le dos avec une superbe qu’au fond de moi je sais bien feinte. Mais ce n’est pas un adieu à la belle Lorna. Sûrement pas !… Le retour de la triste figure du jésuite de Munich m’assure au contraire qu’il y a en Bohême bien des routes mais qu’elles finissent toujours par se croiser à nouveau.
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MessageSujet: Trente ans - chapitre IV   Sam 23 Fév 2008 - 0:31

Chapitre IV
Automne trompeur


Depuis deux mois, il ne se passe pas une journée sans que Mistou ou moi ne croyons voir se faufiler non loin de nous la longue figure du jésuite de Munich. Le temps se fait chaque jour plus froidureux et le cœur plus lourd. Il m’arrive encore de venir traîner à quelques pas du petit palais des Hrocks mais c’est bien plus pour ranimer mes rancoeurs qu’avec l’espoir d’une bonne fortune. La Rose noire m’a volé la seule chose qui rendait agréable mon séjour praguois.
J’ai depuis étanché ma solitude entre d’autres bras, mais dames peu farouches ou accortes domestiques n’ont peuplé ma vie que de corps sans saveur et sans véritable passion. Je me suis méfié de chacune d’elles, certain que ma principale faiblesse tenait à ce cœur juvénile aux élans trop généreux. La cruelle leçon du pont Charles avait eu sur mon éducation plus d’efficacité que les punitions répétées de mon ancien maître.
J’ai aussi sorti mon épée plus d’une fois afin qu’elle ne rouille pas dans son fourreau. Ici pour rosser deux coquins qui s’en prenaient à un commerçant pour lui voler quelques sous, là à un nobliau de Bohême qui avait cru opportun de se moquer de la pauvreté de mon équipage. A chaque fois, les leçons de l’académie Pluvinel m’avaient permis de désarmer sans peine l’adversaire. Les coquins s’étaient enfuis sans demander leur reste. Le petit seigneur avait fini par se confondre en excuses le nez dans la boue et la pointe de ma botte fichée sur le haut de son col. Ces escarmouches me laissaient plus aigri que fier : j’aurais préféré me mesurer à l’ombre du pont Charles afin de lui ôter et la vie et Lorna de Hrocks.

J’attends toujours le mystérieux personnage qui doit venir de France pour m’encontrer et me demander de l’instruire sur la situation de Bohême. J’ai bien cru l’avoir croisé en la personne d’Albert de Montcel arrivé à Prague au début d’octobre. Ce grand gaillard à la mine sombre et à l’œil vert n’est pourtant pas l’homme que j’attends, il sert les intérêts du duc Charles-Emmanuel de Savoie. Nous avons fini par nous lier d’amitié, les aspirations de la Savoie n’étant pas, bien au rebours, contraires à celle de mon bon roi Louis. Tout ce qui peut faire choir les Habsbourg de leurs trônes, ou du moins les en faire vaciller, est de nature à réjouir le cœur des sujets de notre royaume… Du moins ceux qui n’ont pas, comme la reine-mère ou l’intrigante Anne d’Autriche, le cœur espagnol…
Charles-Emmanuel se propose dans un plan ambitieux de semer le désordre dans les possessions des Habsbourg. Il est à l’affût de tout ce qui pourra lui permettre de pousser en avant ses pions sur le grand échiquier diplomatique de l’Europe. Le désordre en Bohême, la perspective d’un affrontement à venir entre Ferdinand de Styrie et les huguenots de Prague, lui permettent d’espérer avoir les mains libres pour ses projets. Il vise d’abord l’Italie pour augmenter la taille de ses Etats : Turin d’abord puis le Milanais… Ensuite, il envisage d’obtenir une véritable couronne pour ceindre son front et quelle nation, sinon celle de Bohême, pour s’offrir à celui qui aura aidé à sa libération… Mais la Bohême n’est qu’une étape vers un objectif plus haut : coiffer la couronne fermée de Charlemagne, ajouter à se armes les aigles de l’Empire.
Albert de Montcel est venu négocier avec les Directeurs le montant d’une aide financière supplémentaire. Il a aussi annoncé l’arrivée d’une armée de renfort constituée de mercenaires allemands sous les ordres du comte de Mansfeld. On reçoit Montcel partout avec magnificence et respect. Il est la main généreuse dont on attend mille bienfaits, le garant d’une liberté enfin rendue possible. En l’accompagnant, je finis par profiter un peu de cette aura. Je n’en demeure pas moins circonspect sur les chances de réussite de son entreprise de séduction.
- Ne croyez-vous pas que Prague résistera un jour avec autant de détermination à votre duc qu’elle ne le fait aujourd’hui à l’égard de Mathias et de Ferdinand ?
Le rire d’Albert de Montcel ébranle les ruelles du château.
- Mon jeune ami, un jour viendra où la Bohême sera fatiguée. Comme un chien errant, elle préférera se donner à un maître qui lui assurera une vie paisible que risquer d’affronter un jour de plus les risques d’une liberté impossible à préserver. Mon duc saura être patient…
- Et si cette patience s’épuisait ?…
- Je connais assez mon seigneur et maître pour savoir qu’il tient le temps pour un allié et non pour un adversaire. Il aura certes toujours l’envie et l’appétit du pouvoir mais s’il ne jouit pas lui-même de sa victoire, il se consolera en se disant qu’il l’offre en héritage à sa descendance.
Voilà un seigneur qui fait preuve d’une belle constance et d’un optimisme à toute épreuve. J’en viens presque à regretter de ne pas avoir placé ma destinée sous ses étendards. Les rares nouvelles qui viennent de Paris me montrent au contraire un roi toujours soumis aux caprices de Luynes, empêtré dans les contradictions d’une politique qui n’ose pas franchement en revenir aux saines orientations de feu le roi Henri. Quand abattre la tyrannie des Habsbourg était l’objectif suprême…
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MessageSujet: Re: Roman (interrompu) : Trente ans   Sam 23 Fév 2008 - 0:32

Ce matin l’air est vif et le vent coupant. Je serre le col de mon mantelet et me courbe pour briser de mon corps l’offensive venteuse. Ici, les saisons ne sont qu’apparence. Novembre est à peine arrivé que déjà l’hiver nous assaille… Hier, quelques flocons ; aujourd’hui cette tempête grise… Il me faut chaque jour davantage ouvrir ma bourse pour que notre aubergiste daigne alimenter en bonnes bûches la cheminée de notre chambre. Mon bon Misthou, terrassé depuis quelques jours par la fièvre, en profite plus que moi qui court chaque jour après les dernières nouvelles de la ville, après les ragots en apparence les plus insignifiants pour cerner au mieux l’évolution de la situation. Il me faut être là où les puissants de Bohême se rencontrent, commander à boire dans les tavernes pour connaître les sentiments des gens du menu peuple. Les pièces filent entre mes doigts… Si l’hiver est aussi rude que ses prémices semblent l’annoncer, il me faudra restreindre mes autres dépenses.
Fort heureusement, Albert de Montcel est un compagnon généreux. Ses mains semblent puiser dans un nouveau tonneau des Danaïdes. Sa table est toujours ouverte et les mets les plus succulents s’y entassent à profusion. Le petit palais qu’il occupe est presque aussi chaud que l’enfer et, tandis que le vent du Nord m’agresse, je songe par avance au réconfort qui m’attend dans son grand salon. Je dois encore remonter une rue, tourner sur ma droite, marcher encore quelques instants avant de pouvoir me débarrasser de mon manteau à l’huis et goûter une douce quiétude près de l’âtre.
- Monsieur de Saverdun, mon ami… Dépêchez-vous de me rejoindre… J’ai à vous entretenir…
La voix d’Albert de Montcel tombe depuis le large perron qui domine le grand escalier. J’abandonne mon large manteau à une gracieuse domestique dont le sourire suffit à me faire oublier les frimas de la rue et je monte à grandes enjambées pour rejoindre l’ambassadeur savoyard. La manière dont il m’a hélé ne laisse que de me surprendre. A l’habitude, en dépit de notre amitié qui se renforce de jour en jour, il ne prend pas la peine de venir m’accueillir trop occupé qu’il est à lutiner une garcelette en son salon ou à replacer les pièces sur son jeu d’échec en ivoire.
Montcel me donne une fort brassée dont je sors comme à l’accoutumé un peu ébouriffé et le souffle court. Pourtant, il a une retenue étrange jusque dans ce geste familier.
- Vous qui êtes si savant…
Je m’offusque pour la forme d’une telle affirmation… Il est manifeste que l’éducation de mon ami Montcel a plus été placée sous le signe de la vie de cour et de guerre que sous le patronage des muses et de la science… mais je ne peux sous peine de le vexer approuver son entrée en matière.
- Allons, je vois bien avec quelle gourmandise vous dévorez du regard les ouvrages de la bibliothèque alors qu’ils m’indiffèrent prodigieusement… Brisons donc là sur ce sujet et éclairez-moi donc de vos lumières…
- Si je puis le faire…
- Croyez-vous aux fantômes ?…
- Les fantômes ?… Qu’entendez-vous par ce mot-là ?…
- Ah si seulement, je le savais… S’il s’agissait d’un signe divin, je crois bien que je saurais le reconnaître… Mais là…
Il pousse un soupir profond. Lui qui est à l’habitude un monstre de gaillardise et de truculence semble ébranlé par une apparition mystérieuse dont il ne me dit rien…
- C’est une femme…
- Une femme vous est apparue… Quelqu’un que vous connaissiez et que vous teniez pour morte…
- Ah, vous voyez bien que vous avez l’habitude de moudre du grain en votre remembrance… En deux mots, vous avez saisi mon trouble…
- J’ai peut-être saisi la cause de votre trouble, je n’en ai pas pour autant compris les raisons…
- Tout est advenu hier soir, alors que je venais de vous quitter après notre entrevue avec le sieur de Smircky… Au coin de la rue, une ombre immense m’a barré le passage…
- Immense dites-vous ?… La chose est déjà fort étonnante car vous n’êtes pas vous-même d’une taille habituelle… Vous tutoyez les cîmes…
- Je dirais immense… et géantissime même… Mais cette ombre en cachait une autre… Frêle et féminine…
- Je ne connais que trop, je crois, ce type d’apparition…
- Pourquoi dîtes-vous cela ?…
- Vous expliquer retarderait l’expression de mon sentiment sur votre trouble, mon ami… Poursuivez s’il vous plait…
- Tandis que le géant braque sur moi deux mousquetons à la mèche allumée, la femme se met à me menacer… D’une voix sèche et cassante qui dit bien une haute naissance…
- Plus haute que la vôtre ?…
- Assurément… Cette façon de donner des ordres est d’essence supérieure, mon ami…
- Et que vous ordonne-t-elle ?…
- De cesser de croiser votre route… Et de reprendre le chemin de Chambéry… « Vous n’aidez pas la cause que vous croyez défendre » m’a-t-elle jeté…
Je pourrais demander à Albert de Montcel une description plus précise de la femme qui l’a ainsi apostrophé en pleine rue… Mais à quoi bon ? Avant même qu’il ait eu terminé, j’ai reconnu ma propre ombre, celle qui à Saint-Denis a conduit mes pas et ma destinée vers Prague. Ainsi donc, elle ne s’est pas totalement évanouie depuis Munich… Et quelque part, sans jamais paraître, elle veille toujours…
- Et comptez-vous obéir à son injonction ?…
- Si je le faisais, je ne pourrais plus revenir me présenter devant mon seigneur…
- Vous resterez donc…
- Sans hésiter… Quoi qu’il m’en coûte… J’éviterai simplement de vous recevoir trop ouvertement…
- Me direz-vous quand même avant que de me chasser de votre si agréable demeure et de me rejeter dans les frimas de Bohême pourquoi cette femme masquée vous est apparue comme fantomatique ?
- Mais parce qu’elle avait une voix entre mille inoubliable !… Celle d’une enfant que j’ai connue jadis à la cour du roi Henri… Quelques temps plus tard, nous avons appris qu’elle s’était noyée dans une mare… Le roi en a été fort triste… C’était une de ses bâtardes née de ses amours avec une dame de Savoie…
- Une dame que vous avez connue…
- Que j’ai connue et chérie jusqu’à son dernier souffle… C’était ma mère…
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MessageSujet: Re: Roman (interrompu) : Trente ans   Sam 23 Fév 2008 - 0:33

De toutes ces années de guerre, de sang et d’horreurs que j’ai entrepris de compter au soir de ma vie, il m’est resté des souvenirs puissants, des amertumes sourdes, des élans heureux. Aucun cependant de ces sentiments ne peut éclipser l’émotion de cette confession de monsieur de Montcel. Au moment où il m’annonçait qu’il fallait que nous dénouions l’amitié que notre exil commun en la lointaine Prague avait fait naître, il me donnait la plus belle preuve de confiance en me révélant ce lourd secret de famille.
Je m’en veux encore aujourd’hui de ne point avoir été moi-même à la hauteur de cette confiance. J’aurais pu lui dire que cette ombre, que ce fantôme à la fois honni et chéri par lui, je le connaissais. Que cette mystérieuse jeune femme au sang si noble avait déjà pesé sur ma vie, guidant mes pas en ces lieux, dictant le poids de chacun de mes instants depuis le début de l’été. J’aurais pu… et mon cœur généreux se préparait à le faire lorsqu’un sentiment confus m’en a empêché. Je n’avais pas le droit. Pas le droit de trahir la belle de Saint-Denis, car dans ma mémoire - et même si son masque m’avait ôté le privilège de la voir vraiment -, elle était belle. Pas le droit de trahir mon roi, ce que je faisais peut-être en collant mes pas à ceux de l’envoyé de Savoie.
A vrai dire, je comprends en cet instant que la menace n’est pas tournée contre mon ami, fut-il le demi-frère de la mystérieuse…
Mais contre moi.

Je regarde la demeure d’Albert de Montcel comme si je ne devais plus jamais la revoir. Nous nous embrassons à la fureur, dix fois, vingt fois alors qu’il me ramène vers l’huis que la domestique au sourire d’ange tient close encore.
- Nos pas se recroiseront… Prague n’est pas si vaste que nous puissions nous éviter plus de quelques jours…
- Il nous faudra nous éloigner pourtant… Je ne puis désobéir à la femme qui a dans les veines le même sang que le mien… Quoi qu’il m’en coûte…
J’hésite à m’arracher aux fortes brassées de mon compagnon. Dehors, il y a la rue, le vent glacial, de nouveaux flocons que j’ai aperçus par les fenêtres entamer une danse d’hiver. Dehors, il y a la certitude de la solitude, le retour des jours gris et monotones, l’attente interminable.
- Allons…
J’entends la clé qui grince dans la serrure, la porte qui s’efface en couinant un peu. Je sens une rafale qui me happe, m’enlève à la quiétude chaleureuse du palais et me jette dans la rue.

Je descends vers le fleuve, bien décidé à finir d’écluser ma tristesse par une douloureuse évocation de la mémoire de mademoiselle de Hrocks, lorsqu’une main lourde s’abat sur mon épaule.
- Où allez-vous ainsi, monsieur de Saverdun ?
La pogne immense me paralyse le bras, me broie les os, écrase mes muscles. Je me laisse guider par cette force qui me pousse vers le sol, vers ce petit matelas de neige grise.
- Vos manières se sont un peu perverties loin de Paris, monsieur de Laloubière, dis-je lorsque, enfin, l’étau puissant me libère…
- Je vous repose la question : où alliez-vous ?… Ce n’est pas le chemin de votre logis…
- Je me promenais… J’avais à méditer…
- Et méditer sur quoi ?… Sur votre trahison ?…
- Trahison ?!… Quel est ce mot et d’où le tenez-vous ?…
- Les ordres de la demoiselle étaient d’attendre en vous abreuvant des dernières nouvelles de Prague et de la Bohême…
- C’est ce que je fais depuis de longs mois désormais…
- Vous n’aviez pas à lier connaissance avec ceux qui seront peut-être demain nos ennemis…
- Diantre, monsieur de Laloubière, vous êtes grand devin alors… Car, assurément, je ne puis connaître à l’avance la destinée des nations… Le royaume de Louis est aujourd’hui en paix avec ses voisins mais je me garderais bien de donner avec certitude le nom du souverain avec qui il entrera en guerre le premier…
Les genoux plongés dans la neige, j’ai froid. Froid au corps mais aussi froid à l’âme car mes suppositions se confirment. C’est bien à moi qu’on reproche ma relation avec Albert de Montcel. On la couvre de l’infâme nom de trahison. C’est une affirmation qui vaudrait à celui qui la profère quelques pouces de fer dans la poitrine… Si je n’étais pas ainsi réduit à balayer le sol de mon manteau au pied d’un géant.
Seule mon ironie donne encore quelques éclairs. Si monsieur de Laloubière y reste insensible, les coups que je porte du plat de la langue soulage mon esprit de l’incapacité de frapper avec mon épée.
- Peut-on refuser l’amitié d’un homme qui vous ouvre les portes des palais ? Sans monsieur de Montcel et l’argent de Savoie, j’en serais encore à quémander l’entrée chez quelques bourgeois médiocres. En me faisant son ombre, j’ai noué contact avec tous les puissants de l’heure en ce royaume… Qu’ils soient favorables ou non d’ailleurs aux décisions des Directeurs…
- Ton babil de froussard me fatigue… Tais-toi !…
- Vous ne saurez donc pas pourquoi j’allais vers le fleuve et non vers l’auberge où sans doute vous m’attendiez avec quelque impatience…
Le seigneur de Laloubière n’a visiblement aucune patience. L’étau se resserre à nouveau sur mon col et d’un mouvement d’apparence anodin pour sa puissante musculature il me redresse sur mes jambes.
- Je t’écoute.
- J’allais rejoindre un souvenir… Un souvenir tendre…
- Tudieu ! Monsieur de Saverdun a une maîtresse… Il faut bien que vous soyez discret alors car personne ne vous a vu fréquenter une personne du sexe opposé depuis plusieurs semaines…
- Un souvenir, s’il n’a rien perdu de sa force, peut avoir perdu le sens de la réalité, monsieur de Laloubière… J’allais simplement me replonger dans les délices d’une cruelle morsure… Etes-vous satisfait de ma confession ?
- Qui était cette dame ?
- Allons, monsieur, ne me dîtes pas que vous ne savez cela… Je suis assuré que tout Prague a ri derrière mon dos de cette triste infortune…
Transi par le froid, effondré de honte, je ne sais plus si ma défense est crédible. Je ne sais si tout cela n’est pas un coup monté de toute pièce. Que dire ? Que taire ?
- Quel est le nom de cette femme ?
Ce n’est plus la voix grave et rocailleuse de Laloubière, mais le pépiement frais de la demoiselle de Saint-Denis. Encore une fois, elle sort de l’ombre, le visage dissimulé sous une capuche épaisse. Encore une fois, elle me pénètre de son regard. Elle sonde en moi vérité et mensonge, force et faiblesse. Je lâche sans réfléchir le nom que je voulais taire encore quelques instants auparavant.
- Lorna de Hrocks…
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MessageSujet: Re: Roman (interrompu) : Trente ans   Sam 23 Fév 2008 - 0:34

Le nom de la belle Praguoise a comme foudroyé mon inconnue. Je la sens troublée à son tour, incertaine sur le sort qui doit m’être réservé.
- Les Hrocks !… Oh, nous avions donc raison !…
Monsieur de Laloubière acquiesce d’un lourd battement de cil. Il n’en relâche pas pour autant sa prise. Mon épaule me fait souffrir, mon bras me paraît sans vie. Il me faut serrer les dents pour ne pas hurler la douleur qui galope dans mes muscles, qui vrille tout mon être désormais. Je tente un ultime trait d’esprit comme on charge une dernière fois avant de tomber au champ d‘honneur.
- J’aurais bien aimé être aussi perspicace que vous…
- Que leur avez-vous dit ?…
- A quel propos ?
- Votre mission…
- Je n’ai rien dit…
Ses lèvres se tordent. Elle ne me croit pas.
- Ils savent en revanche qu’un envoyé de France doit arriver… Ils sont comme moi… Ils l’attendent…
- Comment le savent-ils si vous n’avez rien dévoilé de votre mission ?
- Il y a bien des gens qu’intéresse le sort de la Bohême… Ici mais aussi au Louvre… Les Hrocks entendent parfaitement le français. J’imagine qu’ils ont des contacts à la Cour de France…
Mes grimaces doivent être de plus en plus horribles car la demoiselle inconnue lâche un ordre au sieur de Laloubière.
- Libérez-le de votre étreinte, Charles… Je crois ses dires… Il doit bien se trouver quelques ardents papistes en notre cour royale pour défendre à distance les intérêts des catholiques de Bohême… Monsieur de Saverdun est un joli cœur mais l’intérêt de son roi l’emporte sur tout… Sans quoi nous ne vous aurions pas choisi, monsieur.
Elle se tourne vers moi. Je ne sais si c’est son sourire furtif ou le sang qui revient dans mon bras, mais il me semble que soudain la température de mon corps se met à remonter.
- Devrais-je attendre encore longtemps, demandé-je pour tenter de masquer mon trouble ?
- L’envoyé secret du roi est en route… Nous le précédons de deux journées… Vous savez ce que vous devez lui dire ?
- La vérité, je suppose…
- Si cette vérité va dans le sens de notre intérêt, monsieur de Saverdun… Seulement dans ce sens-là…
- Les catholiques m’ont aussi chargé de délivrer leur vérité auprès de cet envoyé du roi.
- Le feriez-vous ?
J’ai retrouvé assez d’aplomb et de fierté pour toiser l’inconnue masquée.
- Je dirais ce que j’ai vu, je dirais ce que je sais… Sans quoi vous ne m’auriez pas choisi…
Je ramasse mon feutre, en balaye le sol enneigé pour un salut du plus grand sérieux et reprend le plus tranquillement du monde le chemin de mon gîte.

A mon retour à l’auberge, je commande un bouillon de poule, remède que mon maître tenait pour être souverain dans les cas de fortes fièvres. Quelles que soient les pensées qui agitent mon cerveau après cette après-midi furieuse, je tiens de prime à m’assurer du rapide rétablissement de Misthou.
Las ! L’état de mon valet s’est détérioré durant mon absence… Son front est brûlant et il délire. Ses propos n’ont aucune forme de cohérence. Il passe des plaintes les plus douloureuses aux élans les plus belliqueux. Par deux fois, il me faut le recoucher après qu’il se soit dressé dans le lit en appelant le guet à l’aide…
- Tudieu ! C’est mon maître qu’on assassine !…
Cette sombre prédiction me glace quelque peu les sangs. Je repense à l’embuscade de l’après-midi. Le seul seigneur de Laloubière, au demeurant homme puissant et à la musculature imposant, a su me plier sans le moindre effort. Cela me ramène à une plus grande modestie, mes précédents exploits dans les rues de Prague m’ayant hâtivement laissé croire en mon invulnérabilité.
Ainsi donc, l’envoyé du roi sera dans ces murs d’ici deux jours. Que lui dirais-je ? Que je suis le jouet de deux complots ? Un dont j’ignore à peu près tout si ce n’est que son bras armé est un géantin nommé Laloubière et la tête pensante une inconnue que je suppose être une batarde de feu le roi Henri ? Un autre organisé par une confrérie secrète qui se fait appeler « la Rose noire » et qui regroupe les catholiques de Bohême et de Moravie hostiles aux Directeurs et favorables à Ferdinand de Styrie ?
Une servante m’apporte le bouillon de poule. J’essaye, tant bien que mal, de fourrer quelques cuillérées du breuvage chaud entre les lèvres sèches de Misthou. Il recrache aussitôt en secouant la tête…
- Le jésuite ! le jésuite !…
Toujours ses délires… Je m’inquiète… Si Misthou venait à me quitter pour rejoindre le paradis des bons chrétiens, ceux qui comme moi n’ont pas la haine de l’autre sous prétexte qu’il prie différemment, je ne saurais plus comment me comporter et agir. Depuis plus de trois ans, il est mon compagnon de toutes les heures, l’œil qui veille sur mes arrières et souvent aussi qui m’évite les faux pas. Taciturne ou joyeux, cajoleur ou moqueur, il est comme ces animaux qui se fondent dans le paysage. On l’oublie facilement, mais lui n’oublie rien…
Je plonge à nouveau la cuillère en bois dans le bol de faïence ébréché. Il faut qu’il mange !… Mais il rejette encore le bouillon sur sa tunique trempée de sueur moite.
Que faire ?
Une seule personne dans cette ville pourrait m’apporter une aide… Celle-là même qui quelques heures plus tôt m’a fait part de son désir de ne plus me rencontrer…
Pourtant j’hésite à peine, m’assoie à la table et, griffant le papier d’une écriture aussi fiévreuse que le front de mon valet, trace les quelques phrases d‘une lettre dont j’espère qu’elle m’apportera le secours que j’escompte.

Mon cher ami,
Je m’adresse à vous car vous êtes en cette ville la seule personne sur qui je puis compter à cette heure. Je le fais par cette missive que vous apportera un serviteur de mon auberge. J’eus fait moi-même le déplacement si vous ne m’aviez pas expliqué cette après-midi même les raisons pour lesquelles vous ne souhaitiez plus m’encontrer désormais.
Vous connaissez mon valet Misthou et vous savez le dévouement qu’il a pour moi. Il est atteint depuis quelques jours de forte fièvre et me semble en grand danger de passer. Je n’ai hélas ni les connaissances savantes pour le soigner, ni les cliquailles pour quérir un médecin en cette ville. Je fais appel à l’homme de cœur et à l’ami fidèle pour apporter secours à mon malheureux valet.
Avec toute mon amitié et ma déférence

Henri Rouquet de Saverdun
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MessageSujet: Trente ans - chapitre V   Mar 26 Fév 2008 - 17:06

Chapitre 5
La foi d’un homme


C’est un homme petit et sec comme un arbre mort. Son visage grêlé de tâches de rousseurs grise semble s’accorder avec sa bure de capucin. Monsieur de Saint-Yann, frère Thomas en religion, a traversé la moitié de l’Europe pour venir juger de la situation en la lointaine Prague. Ses ordres sont d’encontrer sur place les différents courants de pensée qui agitent le royaume. Nul doute qu’il sait que sur place un noble français l’attend pour l’aider et le guider dans sa quête d’une vérité pourtant insaisissable.
Je scrute l’assemblée réunie dans ce salon du château. Certains visages me sont connus… à commencer par celui d’Albert de Montcel qui, rapidement, m’a entretenu de la santé de mon cher Misthou et m’a assuré que son état allait en s’améliorant. Il y a trois des Directeurs de Prague, envoyés du pouvoir qui contrôle depuis mai dernier la Bohême en lieu et place des envoyés de l’empereur : ce ne sont pas les plus éminents, en premier lieu car la mission de frère Thomas n’a aucun caractère officiel, mais aussi parce que beaucoup hésitent à se faire approcher par un catholique dans lequel ils n’ont qu’une confiance modérée. A entendre ces derniers, la cause est déjà entendue : le roi de France ne leur apportera nul secours.
Il y a quelques dames aux visages graves et à la pudeur bien exagérée pour mon goût personnel. Point de gorges affichées même petitement, point de couleurs vives mais des vêtures le plus souvent noire. Lorna de Hrocks n’est point là mais à vrai dire je n’escomptais guère sa présence. Mon inconnue de saint Denis et de la rue de Prague n’est pas davantage de cette assemblée. Sans jamais avoir vu son visage, sans même connaître la couleur de ses cheveux, je suis certain de l’identifier. Son petit menton têtu, ses yeux brûlants, sa cambrure de reins sont rangés dans ma remembrance en bonne place… et depuis Saint-Denis il n’est de femme que je n’ai observée sans la comparer à ces maigres indices.
- Voici donc le fameux monsieur de Saverdun…
Je m’incline avec maladresse devant l’homme d’Eglise. Il a dû me surprendre en train d’envisager successivement toutes les dames réunies dans le salon et doit s’imaginer des choses…
- Il semble, monsieur, que Prague n’est guère altérée votre appétit de vie…
- Que voulez-vous dire, frère Thomas ?
Il rit avec un rien de préciosité et me lance un regard sans équivoque avant de poursuivre.
- Allons, monsieur de Saverdun, la seule chose qui fait qu’on ne vous ait pas oublié à la Cour est bien la cause de votre départ subit… Un terrible dol du cour… Dois-je en dire plus ?
- Ma foi, je serais fort aise que vous me précisiez la chose… Je crains de ne rien avoir laissé en la lointaine Paris qu’un roi que je souhaite servir du bon du cœur… Instruisez-moi s’il vous plait…
- Ignorez-vous donc qu’une demoiselle proche de la reine-mère s’est retrouvée grosse de vos œuvres et qu’on a dû l’éloigner elle aussi pour que le scandale de cette conception honteuse ne ternisse pas la réputation de la dame… Bien évidemment, rajoute-t-il avec un nouveau sourire, la chose est connue désormais de tous tant les langues clabaudent à la Cour…
Je voudrais bien protester de mon innocence en la matière, étant tout à fait assuré de ne jamais avoir eu la moindre amourette, même furtive, avec ces demoiselles de l’entourage de Marie de Médicis. Ce sont des dames dont je me méfie comme de la peste la plus noire et que j’ai toujours approchées avec la plus grande retenue. Mais le récit que vient de faire frère Thomas est trop loin de la vérité pour qu’il ne soit pas un écran de fumée tendu par ceux qui m’ont expédié en Bohême.
- Vous ne connaissiez pas les faits que je viens de vous narrer ?…
- Je les découvre avec une stupéfaction que vous pouvez sans doute lire sur mon visage… Faut-il donc que je m’en retourne à Paris pour régulariser la chose ?…
Le frère Thomas rit à nouveau et j’en viens à croire qu’il est soit un capucin de tempérament très gai, soit parfaitement au courant de la fausseté de cette grossesse u’on m’impute.
- Nous verrons cela lorsque vous m’aurez assisté dans ma mission. On m’a assuré que vous seriez pour moi un truchement fidèle parlant à la perfection la langue de Bohême…
- On vus aura menti sur cette perfection alors, frère Thomas. Disons que mes leçons ont été interrompues de manière imprévue avant que je puisse approcher une maîtrise parfaite de cette langue difficile… Mais si vous estimez que mes services vous seront d’une quelconque utilité, je suis près à vous apporter toute l’aide possible.
- Alors, quittons cette triste assemblée voulez-vous… Nous pourrons converser plus à notre aise.

Un tapis de neige nous accueille lorsque nous quittons la demeure du comte de Laudenberg. Des éclats de torches s’y reflètent semblant faire jaillir des soleils incandescents de la pureté d’albâtre.
- Je suis envoyé non par le roi, mais par un de mes supérieurs, le père Joseph. C’est lui qui est chargé de rédiger pour le roi Louis un rapport sur la situation en Bohême et de préconiser l’attitude à tenir. J’ai besoin de vous pour y voir plus clair, pour m’introduire auprès des représentants les plus éminents du nouveau pouvoir à Prague… ceux-là même qui n’ont pas souhaité m’encontrer ce soir… mais aussi pour connaître les sentiments des catholiques de Bohême et de Moravie… Je n’admettrai de votre part aucun jugement, aucune prise de position dans un sens ou dans l’autre à moins que je requière cela de vous. En êtes-vous d’accord ?
- J’y consens… Cependant…
- Cependant ?…
- Puis-je être moi-même assuré que vous venez ici l’esprit ouvert ? N’êtes-vous pas, de par votre état d’homme d’Eglise, plus incliné à entendre les mensonges des uns plutôt que la vérité des autres ?
- Allons, monsieur de Saverdun, vous raisonnez comme un jeune sot. Vos bons maîtres ne vous ont-ils point appris cet adage qui dit que l’habit ne fait pas le moine. Et vous-même, avez-vous si peu confiance dans le libre arbitre des hommes que vous estimiez que ma bure grise puisse à ce point l’altérer ?…
Je baisse la tête un peu honteux d’avoir douté de l’indépendance d’esprit de frère Thomas. Sa mission n’a de sens que si elle est menée avec honnêteté et que si elle éclaire le jugement du roi et de ses ministres. Au temps de la régence de la reine-mère, on ne se serait même pas donné la peine de s’informer de la situation en Bohême.
- Je dois vous dire que sa majesté est très critique à l’égard des rebelles de Bohême. Elle considère que tout sujet doit obéissance à son roi et, à ce titre, condamne les événements qui sont survenus ici. Mais ce raisonnement est davantage dicté par des impératifs propres au royaume de France. Ce que les Bohémiens ont entrepris, certains en France pourraient en rêver à leur tour. Le roi n’a nulle envie que demain les huguenots du Béarn, des Cévennes ou de La Rochelle se dressent contre lui pour obtenir plus encore que ce que le bon roi Henri leur avait accordé par l’édit signé à Nantes. Entre la Lettre de Majesté donnant des droits aux protestants de Bohême et l’Edit de Nantes, il n’y a pas si grande différence finalement… La tolérance est toujours le prétexte pour certains à exiger davantage.
- Il y a cependant une différence, frère Thomas… La Bohême est un royaume… ce que ni les Cévennes, ni la Rochelle n’ont jamais été…
- Vous oubliez le Béarn, monsieur de Saverdun…
- Je ne l’oublie pas, frère Thomas… Et je l’oublie d’autant moins que c’est une région proche de celle dont je viens… Uni à la couronne avec l’accession d’Henri de Navarre au trône de France, il peut légitimement estimer qu’il ne l’est plus sous son successeur si celui-ci ne considère plus ses libertés. Le fera-t-il pour autant ?
- Certains groupes travaillent la région en ce sens… Et sa majesté le sait… Un jour viendra sans doute où le roi saura prendre plus de hauteur dans son analyse et saura faire le partage entre les dangers intérieurs et les menaces de l’extérieur. Aujourd’hui encore, il a besoin d’être éclairé sur les enjeux des secondes étant corseté dans ses jugements par le climat de la Cour.
- Seriez-vous plus jésuite que capucin, frère Thomas ?
- Mon jeune ami, si ma condition de cadet ne m’avait condamné à porter cette robe grise, et si j’avais eu la souplesse et la générosité de corps de votre âge, je serais peut-être ici à votre place… Que cela suffise à vous prouver l’esprit avec lequel je conduirai cette mission.
Sans nous en rendre compte, nous nous sommes éloignés de la demeure du comte de Laudenberg, creusant dans la neige un double sillage grisâtre.
- Où logez-vous, frère Thomas ?
- Mais chez le comte de Laudenberg… Sa jeune épouse parle dit-on remarquablement notre langue… La connaissez-vous ?
- Si vous ne portiez cette robe, je jurerais que vous avez mis dans votre question une bonne dose de poison, frère Thomas… Je crains d’avoir pour la vie entière une réputation injustifiée… D’être un indécrottable chasseur de vertugadin et un offenseur de vertus.
- Allons, ne prenez pas la mouche… Ma question était sans la moindre ironie…
- Je ne connais pas cette dame, non… Mais peut-être que par votre entremise, je pourrais la rencontrer enfin.
- Vous y retrouvez-vous dans ce dédale de rues ?
- Sans la moindre difficulté…
- Alors, c’est que vous êtes bien l’homme dont ma mission a besoin.
Le rire du frère Thomas éclate dans la nuit praguoise. Je ris avec lui, bien assuré que cet homme que j’attendais depuis si longtemps valait bien la peine d’une si longue attente.

Prague n’a pas l’austérité et la pudibonderie qu’on trouve en la calviniste Genève. Cependant, il n’y a de cesse dans cette ville de déconcerter l’étranger. Sans doute que, sur sa première impression, frère Thomas imaginait trouver une rigueur extrême chez ses hôtes. A notre retour, il peu constater qu’il n’en est rien. Les discussions qui se faisaient à voix basse ont pris de l’ampleur et du volume, les dames ont tombé leurs gilets d’étoffe un peu grossière pour donner plus de sens au mot d’appâts qu’on utilise parfois pour désigner leurs gorges. Pour cela, il a suffi d’une apparition, celle de la maîtresse de maison jusqu’alors absente. Sans doute l’attendait-on pour oser enfin… et la présence de ce capucin français, dont l’arrivée était le prétexte de cette réunion, avait aussi calmé certaines ardeurs. Dans une ville qui craint la guerre, on hésite toujours entre la méfiance extrême et le désir de jouir de la manière la plus insensée de ce bien précieux qu’est la vie.
Je laisse frère Thomas regagner seul la salle où une partie des grandes familles de Prague s’est jointe au comte de Laudenberg pour l’accueillir. Une vingtaine de regards nous auront vu sortir ensemble et il me semble inutile de marquer par un retour conjoint l’accointance qui sera désormais la nôtre. Non que je n’imagine pas que celle-ci ne soit pas d’ores et déjà dévoilée, mais il faut sauver les apparences qui peuvent l’être. Je ne doute pas cependant d’être déjà connu et reconnu comme l’homme qu’il faudra séduire et charmer pour influencer l’envoyé officieux du prestigieux roi de France. Avant son arrivée, je n’étais qu’un interlocuteur potentiel – ce que le chef de la Rose noire m’avait bien fait comprendre cette fameuse nuit sur le pont Charles – désormais, mon statut était tout autre.
Dès mon entrée, il y a un bref silence. Les foules sont ainsi faites, à Paris comme à Prague, chez les nobles comme chez les bourgeois… et sans doute aussi parmi le peuple le plus commun, qu’elles sont incapables de feindre l’indifférence. Instantanément, ce sont vingt, trente paires d’yeux qui se braquent vers ma personne, puis le silence laisse place à une rumeur.
- Mon ami, vous voici plus admiré que lorsque vous entriez quelque part à ma suite… Vous allez finir par me faire de l’ombre.
Albert de Montcel a raison. Versatile, Prague, ou du moins les personnes qui y comptent vraiment, a oublié d’où lui viennent les picaillons, les soldats qui lui permettront de résister aux Habsbourg. Ce soir, un seul homme a de la valeur. Et cet homme c’est moi !
J’éprouve une gêne sans doute manifeste. Après tout, l’envoyé du roi c’est le frère Thomas. C’est lui qu’on devrait regarder avec appréhension ou confiance… C’est lui qui dira à sa majesté ce qu’il convient de faire à l’égard de la Bohême, qui il faut soutenir, qui il faut combattre… Mais quel Praguois va oser s’afficher ouvertement auprès de cet homme d’Eglise qui sent le bénitier et l’hostie pontificale ?
- Cher Albert, aviez-vous prévu cela ?…
- Certes, non… Mais notre ravissante hôtesse s’est enquis des raisons de votre absence ce qui n’a laissé que de m’intriguer.
- Je ne connais pas la comtesse de Laudenberg… La connaissiez-vous ?
- Pas plus que vous il y a encore quelques instants… Savez-vous qu’elle parle un français pratiquement parfait et qui doit faire honneur à ceux qui lui ont appris cette langue ?…
- Le frère Thomas m’a dit cela…
- Il vous a dit d’autres choses encore ?…
- Halte là, mon cher Albert… Vous profitez de notre amitié pour essayer de me soutirer quelque nouvelle à transmettre à votre cher duc… C’est certes de bonne guerre mais…
- Mais je dois m’éloigner de vous, n’est-ce pas… Comme me l’a fait dire une certaine personne…
- Elle avait raison par avance sans doute… Mais soyez sûr que si je dois confier à quelqu’un une information, ce sera vers vous que je me tournerai de prime…
- Je vous sais assez bon pour cela, mon cher Henri…
La galanterie de nos propos peine à masquer la réalité de cette situation nouvelle et le fossé qui vient de se creuser entre nous. J’ai appris auprès d’Albert de Moncel les réalités du pouvoir à Prague. Grâce à lui, j’ai pu rencontrer les Directeurs, les bourgeois les plus influents de la ville, ceux qui seront les chefs de guerre de la Bohême, et en particulier le fameux Mathias de Thurn. Cette situation nous profitait à tous deux. L’heure nouvelle se marque de méfiance. Peut-être voudra-t-il influencer, par mon entremise, la politique française au profit des intérêts de son maître ? Peut-être vais-je chercher à éloigner la Bohême de la Savoie pour la rapprocher de la France ? Nos jeux ne sont plus complémentaires mais tendent à s’opposer.
Enfermé dans ces pensées complexes, j’entend à peine Albert de Moncel m’annoncer :
- Mon cher Henri, je vous présente madame la comtesse de Laudenberg qui, comme je vous le disais à l’instant, s’inquiétait de votre absence ce soir…
Je saisis la main fine de notre hôtesse, la baise délicatement et ne relève qu’ensuite les yeux pour croiser son regard.
Je suis foudroyé sur place.
Deux mois plus tôt, la comtesse de Laudenberg s’appelait encore Lorna de Hrocks.
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MessageSujet: Re: Roman (interrompu) : Trente ans   Mar 26 Fév 2008 - 17:07

Elle que je désespérais de revoir jamais, elle qui m’a laissé dans le cœur les épines de sa Rose noire, elle est là, face à moi, avec sur les lèvres ce gracieux sourire de l’enfant qu’elle paraît encore. Ses dix-sept ans lui confèrent ce charme juvénile qui va si bien avec ses formes de femme. Je la trouve belle, plus belle encore que dans mon souvenir pourtant pas si ancien alors. Un maquillage léger relève la pâleur de sa peau blanche, sa blondeur cascade en frisures raffinées qui s’écoulent jusque sur ses épaules. Elle est mon ange de Prague, elle qui a été le repos de mon cœur d’exilé avant d’en être le tourment.
Elle me sourie comme si elle ne me connaissait pas. Ses lèvres d’un rose tendre s’entrouvrent. Elle me parle…
- Monsieur de Saverdun, je suis enchantée de faire votre connaissance. Une de mes amies m’a beaucoup parlé de vous et je me languissais de vous connaître. Vous avez dit-on réussi à apprendre notre langue en seulement quelques semaines ce qui est peu courant…
Dans son babil d’hôtesse aimable, destiné à tromper notre entourage immédiat, et en premier lieu Albert de Montcel, il y a tout l’art du mensonge que les filles d’Eve possèdent à la perfection. On devrait dès le berceau apprendre aux fils d’Adam à s’en méfier. Ni mon père, ni mon maître ne m’ont donné ces leçons-là et je dois donc me contenter, en béotien et néophyte, d’admirer la manière délicate dont elle me transmet de petits messages secrets et complices. Je me contente de répondre par quelques formules d’une politesse banale lorsqu’elle évoque son amie qui me connaissait, quand elle s’extasie sur mes qualités, quand elle déplore qu’aucune jeune dame de la bonne société de Prague ne m’ait encore jugé digne d’être pris pour époux. Tout cela est cousu de fil blanc, je devrais le savoir, mais j’écoute, je gobe et je me délecte d’entendre sa voix à la musicalité un peu rauque.
- J’espère que nous aurons l’occasion de nous encontrer à nouveau… Et mon amie, qui est repartie comme vous le savez en Moravie, m’a chargé de vous faire mille compliments et de vous dire qu’elle souhaite vous encontrer elle aussi dès son retour à Prague…
A cette proposition, à peine voilée pour qui connaîtrait le passé de la relation établie entre la comtesse de Laudenberg et ma propre personne, je réponds mécaniquement et sans autre conscience que celle du bien parler de la cour parisienne:
- Il va sans dire que j’en serai ravi.
Sur ces mots, ceux qu’elle attendait peut-être, elle s’envole. Et Albert de Montcel, jugeant que mon visage béat nécessite une explication, se rapproche.
- Je pense que rien ne s’oppose à ce que je vous dise que la comtesse a eu un effet des plus positifs sur vous, mon ami.
- Elle est magnifique et si…
Je n’ai pas besoin de tricher avec Montcel sur ce point. On doit pouvoir lire en moi, candide adorateur de la gent féminine lorsqu’elle a esprit, intelligence et beauté de corps et de figure. Il me faut juste entretenir la fiction d’une première rencontre entre la comtesse et moi.
- Si douée pour parler le français.
Je finis ma phrase comme je le peux, la bouche sèche et le regard encore plein d’elle. Elle qui vient de disparaître derrière un petit groupe de Praguois que je hais de faire ainsi obstacle à mon désir de la voir encore.
- Elle semble, elle aussi, avoir pris beaucoup de plaisir à partager votre conversation.
Ce cher Albert prend plaisir à me tourmenter… ou bien il a en amour encore plus de naïveté que moi. A cet instant, je ne sais quel parti choisir. Mais il continue à parler et je saisis qu’il tient avant tout à me mettre en garde.
- Vous êtes restés à vous entretenir pendant de longs instants et je pense que cela n’a pas échappé à cette noble assistance.
Et finissant son avertissement, il se tourne de manière très nettement perceptible vers un homme qui ne me lâche pas de son regard lourd et noir. Là où le diplomate savoyard voit le comte de Laudenberg, mari outragé par la longue faveur faite par son épouse à un petit noble de France, je reconnais sans peine l’ombre du pont Charles, le chef du complot de la Rose noire.
- Merci, mon cher Albert… Je vous abandonne afin de ne pas vous compromettre…
J’accompagne mon remerciement d’un sourire chaleureux et d’une tape amicale dans le dos. Décidément, même si nos intérêts s’opposent en matière diplomatique, cet homme est bien le seul ami sincère sur lequel je puisse compter à Prague.

Il me faut retrouver frère Thomas.
Un bourgeois que j’interroge m’indique qu’il s’est retiré pour la nuit. La chose n’a en elle-même rien d’étonnant, la fatigue de la route et la qualité de la réception sont sans doute deux explications suffisantes au désir de solitude et de repos du capucin. Pourtant, il m’apparaît étrange qu’il ne se soit pas senti quelque obligation envers moi, son truchement des jours à venir. Non pas que je me formalise de cet abandon surprenant, simplement j’imaginais qu’il viendrait me donner une heure de rendez-vous pour le lendemain… ou pour un jour suivant si sa fatigue ne lui permettait pas d’entamer ses rencontres avec les plus hauts responsables de la Bohême nouvelle.
Le visage fermé du comte de Laudenberg m’a dégrisé d’un seul coup du charme vénéneux de son épouse. Je me trouve, et le frère Thomas encore plus que moi, au cœur de la Rose noire. Mille questions m’assaillent d’un seul coup auxquelles je ne sais répondre. Le hasard peut-il être seul responsable de l’accueil du capucin en ce lieu ? Et s’il n’y a nul hasard dans le choix du palais des Laudenberg, cela signifie-t-il que frère Thomas a d’ores et déjà des accointances avec les catholiques de Bohême et de Moravie ? Et moi, de qui suis-je le jouet ? Des amis et des partisans du comte ? De ma belle et mystérieuse ombre de Saint-Denis et de son complot huguenot ?
Ou simplement de mon esprit devenu trop soupçonneux ?
Je crains le moment où je devrais saluer le comte avant de retourner m’enfermer, seul et la tête bourdonnante de questions, dans ma chambrette de l’auberge à l’enseigne du Soleil de Prague. Je n’aime pas cet homme, je n’aime pas le licol qu’il a passé au cou de Lorna de Hrocks sans prendre même la peine de sonder son cœur, je n’aime pas la manière un peu hautaine dont il use avec les bourgeois qu’il a pourtant invités ce soir. Sans doute que c’est en moi la tripe du bourgeois passé à la savonnette à vilains qui parle et que, bien qu’ayant passé deux années à la Cour de Louis le treizième, je suis encore en mon tréfonds plus homme du peuple que noble bien assuré. Sans doute, oui… Mais si mon épée pouvait croiser la sienne dans une ruelle, ce serait pour le sourire de Lorna que je me battrais. Pour ce sourire triste de femme prisonnière d’un mariage qu’elle n’a pas voulu, pour ce sourire rayonnant d’amante qui ne demande qu’à se donner.
Je crains tellement ce moment que je choisis par bravade de le précipiter. Je n’ai en fait ni le cœur à partager les réjouissances tempérées de cette petite élite praguoise d’un soir, ni l’envie de discuter politique et diplomatie avec ceux qui espèrent, par mon entremise, convaincre frère Thomas du bien fondé de leur lutte.
- Monsieur le comte, il est venu le temps pour moi de prendre congé.
- Monsieur de Saverdun, je le regrette… Et je ne doute pas que mon épouse partage ce regret de la manière la plus vive.
Il serait si simple de ne pas faire attention à ces mots, de les porter au crédit d’une politesse simple et sincère. Je sais qu’il n’en est rien, que sous ce ton désolé perce une menace. Une de plus. A croire que Prague n’est pour moi qu’un nid de vipères prêtes à mordre, un entrelacs de mots à double sens qui me condamnent sous des formes d’apparence policée.
- Vous lui exprimerez mon regret de ne point la saluer avant de partir.
Je ne baisse pas le regard. Je ne lui donnerai pas ce plaisir supplémentaire. Nul doute qu’il savoure ce qui peut bien apparaître comme une fuite – et, dans le fond, n’est-ce pas le cas ? – et qu’il se prépare déjà en mon absence à orienter les pensées de frère Thomas dans le sens des espoirs de la Rose noire. Mais il doit savoir, et je suis certain qu’il sait désormais, que je n’ai pas renoncé, quel que soit le brillant de l’anneau qu’il a passé au doigt de mademoiselle de Hrocks, à cette femme qui est devenue la sienne.
- Je vous souhaite la bonne nuit, monsieur de Saverdun.

La cour m’accueille dans un grand soupir de vent glacé. Mes pensées sont aussi figées que le ciel lourd et noir. Je réprime un dernier regard vers les fenêtres de l’étage où brille peut-être le regard de la femme que j’aime. Oui, à ce moment, j’ose enfin prononcer dans le secret de mon âme le mot « amour ». Je l’aime et j’ai envie de vouer ma vie à son service et à son bonheur autant qu’à ceux de mon roi. Je l’aime et elle m’aime. Ses yeux clairs ne pouvaient mentir lorsqu’ils m’ont dévoré avec l’intensité d’un brasier qui consume tout. Il y a en Lorna de Hocks tant de ce que je suis moi-même que je ne puis imaginer que la providence ne nous ait pas façonnés pour nous rencontrer, nous aimer et nous unir.
La perspective de jours heureux à venir me réchauffe quelque peu le cœur et le corps tandis que par les ruelles puantes je quitte les environs du château pour la ville basse qui s’étend de part et d’autre de la Vltava. Quand j’en aurai terminé avec les affaires du roi, j’en viendrai à me saisir des miennes, j’enlèverai Lorna à son monstre d’époux et je la ramènerai jusqu’en mes terres d’Oc. Il se trouvera bien un prêtre pour oser la délier de ses épousailles avec un hérétique… car, j’en mettrais ma man à couper, Laudenberg s’est prêté aux rites huguenots pour son mariage afin de ne pas trahir ses véritables inclinaisons. Lorna de Hrocks pourra alors porter mon nom et, si la confiance de sa majesté me demeure, connaître la Cour.
L’obscurité qui grandit m’arrache un de ces jurons de ma terre natale que j’évite soigneusement en société. Absorbé par mes pensées multiples, amoureuses et politiques, j’ai omis de prendre une torche pour éclairer mes pas. Cette tâche étant habituellement assurée par mon valet, je me retrouve à racler mes bottes dans une boue étrange, mélange de neige et d’immondices. Je m’arrête, pestant encore contre mes insuffisances, lorsque j’avise dans une rue proche un grand défilé de lumières. Un des invités du comte de Laudenberg qui doit, accompagné d’un pompeux équipage, regagner sa demeure. Je me dis qu’il est sans doute possible d’aller distraire une torche à cette guirlande de flammes et me laisse guider par les lueurs vives pour rejoindre le cortège.
En m’approchant, je reconnais les armes de mon ami Albert de Montcel. Il me paraît bien étrange de le voir ainsi cheminer vers la ville basse. Un soupçon sympathique me traverse l’esprit : le chevalier savoyard aurait-il lui aussi trouvé une bonne fortune amoureuse à Prague ? Je préfère largement cette perspective plutôt que l’imaginer allant fréquenter un des lupanars sordides situés sur l’autre rive de la rivière ; Albert de Montcel me semble incapable de se commettre avec des créatures de si vulgaire extraction et si pauvres de caractère.
Soudain, alors que je m’apprête à l’appeler, une grande rafale de vent s’engouffre dans la rue depuis un venelle voisine. Les torches déclinent, deux ou trois s’éteignent. Lorsque le hurlement du vent cesse, d’autres bruits le remplace. Des cris, des plaintes, le choc des fers qui se croisent.
Une embuscade !
- A l’assassin ! A l’assassin !
Je crie, tant en langue de Paris qu’en parler praguois, tout en me précipitant l’épée nue à la main.
- A moi, Montcel !…
Avant d’avoir fini cet appel, je butte sur un corps, m’étale de tout mon long. L’épée m’échappe des mains. Je me redresse, cherche à tâtons mon épée, la ramasse et me fige sur place. Il n’y a plus un bruit. Le combat semble avoir cessé aussi soudainement qu’il a commencé. Ai-je rêvé ?
Il ne reste qu’une torche qui menace de s’éteindre au contact de la neige froide. Je m’en saisis, lui redonne vie en l’agitant doucement et entreprend d’explorer les alentours.
Trois corps sont jetés au sol, face contre terre. Trois seulement… Où sont les autres ?… Le cortège était bien plus nombreux.
Un peu plus loin, devant la porte d’une officine, je reconnais avec effroi le pourpoint vert sombre qu’arborait ce soir mon ami Montcel. J’accours. Couché sur le flanc, il n’est pas mort mais il est impossible de ne pas sentir que ce sont les derniers spasmes qui secouent son corps, que chaque petit mouvement est le résultat d’une énergie suprême et désespérée. En passant ma main autour de ses épaules, je sens la chaleur épaisse de son sang qui s’écoule. On l’a frappé dans le dos, on l’a frappé à la gorge. Pour ces blessures, point de salut !…
- Albert !… Albert !…
Je crie, mes hurlements mêlés à des sanglots que je ne contrôle pas. C’est le premier homme que j’aime que je vois mourir. En me sentant responsable de ne pas avoir pu éviter son trépas.
Alors, survient cet instant qui, lorsque je le fais jaillir de ma mémoire, continue bien des années plus tard à me glacer l’esprit et le cœur. Cet instant où un souffle s’échappe à l’agonie de mon ami, un souffle ultime arraché à la mort :
- Ils vous protègent… Je ne sais pas pourquoi, mais ils vous protègent…
Un dernier avertissement, un dernier conseil… Et le silence qui retombe. Albert de Montcel est mort. Et cette mort m’annonce une nouvelle vengeance à assouvir.

à suivre
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MessageSujet: Re: Roman (interrompu) : Trente ans   Sam 4 Juil 2009 - 22:29

Chapitre 6
Les masques


L’assassinat d’Albert de Montcel me révolta autant qu’il m’accabla. Pendant deux journées, je n’eus goût à rien. Ni à la chère délicieuse proposé par mon aubergiste, ni aux sourires de madame de Laudenberg dont le souvenir remplissait pourtant ma mémoire.
Mon ami avait été tué par les siens. C’était proprement insensé, incroyable… mais quels que fussent les éléments de ma réflexion, ils parvenaient toujours à la même conclusion. Il n’y avait pas eu de grande rafale de vent pour éteindre les flambeaux mais bien l’acte délibéré des assassins. Profitant de la stupeur et de la pénombre, ils avaient frappé. Leur maître d’abord et puis ensuite, sans doute, leurs camarades qui n’avaient pas adhéré au complot. Quatre cadavres étaient tombés sur le pavé neigeux et fangeux de la rue. Cela voulait dire que trois assassins au moins avaient agi et disparu avant mon arrivée sur les lieux. Evanouis dans la nuit comme des spectres.
Alors, inexorablement, une question se mit à me brûler. Qui avait armé leurs mains ? Quelle puissance leur avait offert une contrepartie assez forte pour annihiler leur fidélité ? La réponse qui se formait en moi me semblait inacceptable. Les menaces reçues par Albert de Montcel provenaient de la part de ceux-là même qui m’avaient conduit jusqu’à Prague pour le service de mon roi.
- Ils vous protègent… Je ne sais pas pourquoi, mais ils vous protègent…
La voix mourante de mon ami savoyard semblait confirmer mes soupçons. Ce « ils » ne pouvait que désigner ses assassins. Au moment de rejoindre Dieu, Albert de Montcel avait voulu me donner l’identité des coupables.

Nul doute que s’il avait pu choisir le terme de son destin terrestre, Albert de Montcel aurait choisi d’être enterré dans sa terre natale, sur ses domaines de famille, près de cette mère qu’il avait tant chérie avant qu’elle ne trahisse cet amour. Au pied d’une montagne blanche, dans l’ombre de forêts profondes, bercé par les campanes d’airain de l’église de sa paroisse.
Mais, la mort l’avait rattrapé à Prague et c’est dans le cimetière des catholiques de la ville, entre deux rangées de croix blanches, que son corps allait rejoindre la terre à tout jamais.
Nous n’étions qu’une poignée à l’accompagner. Un ambassadeur officieux ne peut susciter les mêmes témoignages qu’un envoyé officiel. Albert de Montcel avait eu beau marquer Prague par la magnificence et le faste de sa table, par le raffinement de sa vêture, cela ne donnait en rien aux gens de Bohême de bonnes raisons pour le pleurer. La manne financière amenée au nouveau pouvoir n’avait guère plus apporté à sa mémoire : en parfaits disciplines de Machiavel, les Directeurs, maîtres du pouvoir dans le royaume, avaient conclu que peut importait de chérir la main qui donnait l’argent si elle n’était pas celle qui décidait de le donner. Le duc de Savoie enverrait forcément un nouvel ambassadeur à Prague… Peut-être même doté cette fois-ci de lettres de créance qui en ferait un diplomate tout à fait officiel… Peut-être même avec un coffre rempli d’or et des lettres d’engagement pour de nouveaux mercenaires allemands comme ceux de Mansfeld.
Misthou était à mon côté. Eprouvé lui aussi par la disparition du gentilhomme savoyard, l’homme qui lui avait offert le secours face à la maladie, l’homme qui avait, sans barguigner, délié sa bourse pour graisser la patte à un médecin de renom et à un apothicaire aux remèdes réputés infaillibles. Juste pour délivrer de la maladie le serviteur d’un ami.
Certaines larmes sont plus amères que d’autres. J’en versais de pareilles à du fiel lorsque le cercueil disparut dans la profondeur ténébreuse de la terre. A Paris, il n’aurait pas été convenable de s’épancher ainsi sur la disparition d’un homme, à plus forte raison s’il n’y avait entre lui et vous aucun lien du sang. Mais, ici, en Bohême, il y avait un peu de cette exubérance italienne. Le deuil n’avait pas à être muet, la tristesse contenue. Je me laissais aller, bien décidé à transformer toute cette tristesse en force, en rage nouvelle. Pour le jour où je tiendrais au bout de mon épée, plus que les assassins, ceux qui avaient froidement décidé la mort du comte de Montcel. Avant que d’arracher ma chère Lorna à la Rose noire, avant que de lever l’écusson royal de France pour le faire briller de mille feux en ces terres lointaines, il me fallait porter le coup de grâce aux meurtriers de mon ami.
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MessageSujet: Re: Roman (interrompu) : Trente ans   Sam 4 Juil 2009 - 22:29

C’est en relevant la tête que je l’ai vue. Droite comme un cierge brûlant, consumée d’une tristesse qu’on ne pouvait imaginer feinte. Le visage enfin à découvert, mon ombre de Saint-Denis était venue pleurer le demi-frère que sans doute elle avait décidé elle-même de faire périr.

Je marche vers elle, le rouge au front d’une telle audace. Que devrais-je faire sinon respecter ce deuil ?
Mon attitude me glace d’épouvante. Sur certains pas, j’hésite, trébuche presque. Mais, au plus profond de moi, une voix me pousse, un cœur m’exhorte à passer outre la délicatesse et la bienséance. Pour mon ami défunt, je me dois de savoir ce que cette traîtresse est venue comploter entre les murs glacés de ce triste cimetière.
- Madame, vous étiez sans doute la dernière personne que mon ami Albert de Montcel eut souhaité voir paraître en ces lieux.
M’a-t-elle vu marcher vers elle ? Je l’ignore et j’en doute encore aujourd’hui car son premier geste est de plaquer sa main contre ses yeux comme pour me cacher la vérité de son visage.
- Monsieur de Montcel était…
- Le fils de votre mère, je sais cela…
- Il vous avait donc avoué cela… Je savais qu’il ne saurait tenir sa langue dès lors que les intérêts de son cher duc étaient menacés par notre action…
- Voici donc que vous avouez sans le moindre fard que la présence de monsieur de Montcel gênait vos intrigues. De là à reconnaître que les larmes que je devine sur vos joues sont factices et que votre voix tremble encore de l’ordre que vous donnâtes d’ôter la vie à votre propre frère…
- Monsieur de Saverdun, que venez-vous perfidement insinuer ? Que ma main aurait été complice de ce meurtre ?… Vous déraisonnez…
Je ne l’écoute plus. Oui, sans le moindre doute, je déraisonne. Mon « ombre » se découvre devant moi, tremble, agite les boucles brunes qui terminent sa coiffure brouillonne. Elle me livre enfin son visage de conspiratrice et je m’étonne à peine de le trouver si terriblement aimable. Cette diablesse a une peau d’ange et des yeux qui rappellent l’azur. Hormis ma chère Lorna, elle est ce qu’il y a de plus doux dans ce pays de neige et de fer. En cet instant où elle me porte une haine véritable, tant je semble l’avoir heurtée par mes affirmations, rien en elle ne me paraît trahir ce sentiment. Tout ce qu’elle exprime, c’est une tristesse profonde, un chagrin insolent, une douleur extrême.
- Faire mettre à mort Albert quand il était le seul lien que je pouvais encore avoir avec mon sang… Il aurait fallu qu’une folie plus grande encore que celle qui ravage le cœur de tous les Habsbourg me gagne pour que j’ose envisager une telle extrémité.
- Pardonnez ma…
- Pardonner ?! Sachez, monsieur de Saverdun, que je ne pardonne jamais. Ma vie n’a rien à gagner du moindre pardon. C’est d’ailleurs un mot que je ne veux pas connaître et que je connaîtrai plus… Ce que vous savez de ma vie vous suffira certainement à le comprendre…
- Vous vous abusez, madame, si vous imaginez que mon malheureux compagnon a déversé dans mon oreille tous les secrets qui semblent consteller votre existence.
- SI tel est le cas, j’en suis heureux pour vous. Ces secrets sont en effet si nombreux qu’un seul pourrait suffire à vous causer grand tort.
- Je ne connais même pas votre nom… Juste votre glorieuse ascendance… Et elle me dicte, je crois, le devoir de croire en votre innocence…
- Mon père m’a, à ce qu’on m’a toujours dit, beaucoup pleuré… J’ai cru comprendre depuis qu’il y avait eu un homme bon que ma prétendue noyade avait encore plus désespéré. C’est cet homme qu’on vient de porter au cœur de cette terre froide et si lointaine. Voilà pourquoi vous n’avez pas le droit de supposer ne serait-ce que le temps d’un soupir que j’ai pu avoir, de près ou de loin, décidé de son assassinat. Ai-je été assez convaincante pour que vous vous décidiez à me saluer et à passer votre chemin ?
- Vous l’avez été et je renouvelle mes demandes de pardon… Cependant, je ne sais plus vraiment quels sont les pas que je dois suivre en cette ville… Vous m’avez envoyé ici pour guider les réflexions d’un homme, mais je ne sais plus où le conduire. Les catholiques sont plus puissants que je ne l’avais supposé, les huguenots sont moins solides que leur position le laisserait penser… Soutenir la Bohême n’est-ce pas lancer notre royaume dans un engrenage fatal ?
- Vous vous posez trop de questions, monsieur de Saverdun… Laissez parler le cœur vaillant qui était le vôtre à Saint-Denis…
- Saint-Denis est un souvenir devenu bien lointain. Depuis ce matin-là, ma route a croisé le froid, l’amour, la mort. Les doutes ont germé dans un terreau qui n’était préparé que pour l’action. Et ces doutes sont comme les mauvaises herbes qui envahissent les jardins, ils reviennent toujours.
- Faites comme moi… Ecrasez-les sous le poids de vos convictions… Les gens qui m’ont élevée après ma disparition de la Cour m’ont appris à toujours regarder l’horizon afin de pouvoir l’atteindre. Regarder sans cesse vos pas ne vous conduira que vers des troubles sans fin. Avancez ! Marchez hardiment ! Profitez de vos atouts au lieu de vous interroger sur eux…
- Faites-vous partie de mes atouts ?…
- Sans doute… Je ne suis jamais bien loin de vous... Et vous connaissez la dévotion de monsieur de La Laloubière.
- Alors, puis-je connaître le nom qui parera désormais le visage de mon ange gardien ?
- Depuis ma naissance, et bien que ce nom ne m’ait plus été donné depuis des années, on me nomme Magali de Verdeuil.
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Roman (interrompu) : Trente ans
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