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 Le dernier des Poilus

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almalo

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MessageSujet: Le dernier des Poilus   Lun 17 Mar 2008 - 20:09

Le dernier des Poilus






Elle vient d’apprendre que le derniers des Poilus français vient de mourir.

Il était né en 1897 et avait défendu son pays avec cette force et cette simplicité qui caractérisaient les hommes de ce temps…Pensez, quand on est payé avec un sac de riz pour le travail de toute une journée, on connaît les valeurs de la vie. Pas comme maintenant, allez.



Elle sent une larme perler au coin de son œil fatigué, tandis qu’elle éteint la TSF d’un doigt tremblant. Elle ne parvient pas à appeler cette boîte à images autrement. Elle ne connaît pas non plus la télécommande et n’a jamais voulu en entendre parler. Elle qui a assisté à la naissance des premières images dans le poste en noir et blanc, elle n’a jamais voulu passer à autre chose.

Elle essuie sa joue usée et range son mouchoir dans la manche de son gilet. Elle caresse machinalement la petite boule sous la laine, puis pose sa main sur la TSF pour se retourner, la canne dans l’autre. A petits pas prudents, elle revient s’asseoir sur son vieux fauteuil. Elle prend son temps, elle en a beaucoup, alors pourquoi vouloir aller trop vite et risquer de se casser une jambe, à son âge.



Son regard perdu dans le vague fixe à présent l’écran devenu noir, qui semble encore laisser défiler les images de la Grande Guerre. Ils les ont fait passer pendant la cérémonie des obsèques du dernier Poilu, pendant que des messieurs commentaient une période où ils n’étaient même pas nés.

Elle, elle l’a vue cette sale guerre. Et de près. Elle les a vus, les Poilus, croupir dans les tranchées, attraper des poux et autres cochonneries qui les mangeaient sans que eux, puissent manger à leur faim. Elle y était, au front, dans les tentes où on amenait les blessés qui pouvaient encore être sauvés. Elle a pu en réconforter beaucoup, en sauver certains, mais elle en a vu mourir aussi beaucoup. Beaucoup trop pour une jeune infirmière à peine sortie de l’école comme elle.



Elle repense à ce qu’elle vient d’entendre, parce que ses yeux ne lui permettent pas de voir tout ce qui se passe dans le poste, depuis bien longtemps déjà. Mais elle a tout entendu, et elle a tout dans les yeux. Elle pense à ce dernier des Poilus, arrivé dans ce pays tout gamin, pieds nus, seul dans le train pour traverser la frontière depuis l’Italie pour servir plus tard le pays qui l’avait adopté.

Y en a plus beaucoup qui feraient ça, à présent. On n’a même plus besoin de servir qui que ce soit, et le courage des hommes de la Grande Guerre, personne ne l’aurait maintenant. Non, ça c’est sûr, personne. Elle a entendu le commentateur lire une carte qu’un soldat ou un général – elle ne sais plus trop bien, elle oublie pas mal de choses, et à son âge elle n’essaie même plus de se rappeler – qu’un militaire en tout cas a écrit à une petite fille le 18 novembre de cette année-là, le lendemain de l’armistice. Il lui écrit d’aimer son pays, parce qu’il le mérite. Il lui dit aussi qu’ils ont « fait leur tâche ». Il ne se vante pas d’avoir gagné, d’avoir rendu l’Alsace et la Lorraine à la France qu’il vient de servir. Non. Il dit juste qu’ils ont « fait leur tâche ». Les jeunes d’aujourd’hui n’auraient jamais cette humilité, et même les plus âgés, personne ne peut comprendre l’horreur des massacres et pouvoir dire ensuite qu’ils ont juste servi leur pays et fait leur travail.

Elle aimerait que les jeunes d’aujourd’hui n’oublient pas que des hommes se sont battus pour défendre l’honneur qu’ils peuvent posséder aujourd’hui. Elle voudrait qu’ils sachent que les millions d’hommes qui sont morts pour leur pays n’y sont pas allés pour jouer avec des pistolets de peinture ou même de leur plein gré. Et que ce soit dans un camp ou dans l’autre, c’était pareil. Elle n’oublie pas cet officier allemand qu’elle a vu scier la jambe d’un français tombé sous les fusillades, pour la lui sauver en lui ajoutant un morceau de bois. Non, elle n’oubliera jamais et l’a souvent répété à ces petits ignorants qui salissaient la mémoire de tous les « boches », comme ils disent, sans savoir de quoi ils parlaient.



Elle laisse errer ses yeux un moment, ses yeux qui ne voient plus mais qui discernent encore les ombres sur les vieilles photos accrochées aux murs de sa petite chambre. Son regard accroche un portrait de son Poilu à elle, juste avant de partir sur le front. Il n’a pas tenu aussi longtemps que le dernier Poilu qui a vu plus d’un siècle s’égrener devant lui. Il n’est jamais rentré du combat, et elle n’a jamais voulu d’un autre homme quand la guerre s’est terminée. Elle a continué à servir son pays dans les hôpitaux, dans les campagnes isolées où plus aucune jeune infirmière ne veut aller à présent. Elle a traversé l’autre guerre, et maintenant elle aimerait bien s’en aller aussi.

Voilà qu’elle approche des cent-dix ans, comme ce Poilu héroïque, et qu’il paraîtrait qu’on lui prépare une belle fête. Mais elle voudrait en finir avec cette vie qui n’en finit plus. Elle voudrait arrêter de revivre ces horreurs et cette vie sans amour, privée de l’unique homme de sa vie. Et cette émission qui lui remet toutes ces images dans la tête, tout ce qui lui rappelle combien la vie peut être dérisoire. Elle est encore là-bas, sous les bombes et les gravats, au fond des abris, pleurant en silence et attendant que le combat cesse. Le bruit lointain d’une bombe la fait tressaillir.



Tout à l’heure, elle a entendu le silence se faire dans le poste et le clairon a sonné la lente litanie que l’on joue à chaque deuil militaire, à chaque mort de ces hommes qui voulaient juste « faire leur tâche ». La musique puissante et solennelle résonne encore en elle et la fait frissonner. Elle imagine le cercueil drapé du symbole bleu-blanc-rouge, le rouge d’un sang versé par tant d’innocents. Elle imagine les médailles posées délicatement sur de beaux coussins de velours, un dernier hommage qui lui laisse un goût amer depuis tant d’années. Ses mains se rappellent encore des médailles reçues par son époux, dont tous étaient fiers, mais qui ne lui rendraient jamais le seul homme qu’elle ait aimé.

Un long soupir soulève sa poitrine alors qu’elle sent le sommeil l’emporter.

Elle espère qu’elle ne se réveillera pas.



Dernière édition par almalo le Lun 24 Mar 2008 - 14:11, édité 6 fois
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Romane
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MessageSujet: Re: Le dernier des Poilus   Lun 17 Mar 2008 - 20:37

Quel hommage, Almalo... chinois
Sensibilité émouvante, rappel de cette époque où les hommes y allaient quand bien même ils savaient. Ton texte, sous le regard de cette vieille dame, ne peut pas laisser indifférent. Je salue ton talent.

La semaine dernière, une dame de 103 ans nous quittait, par chez moi. J'ai calculé tout ce qu'elle avait du traverser... J'espère qu'elle est partie dans son sommeil, doucement.

* * *

Si je peux me permettre, juste ce que j'ai vu (tout en sachant que prise par ma lecture, je n'ai pas été attentive aux fautes) :

cette force et cette simplicité qui caractérisaient
Il ne se vante pas d’avoir gagné (faute de frappe)
accrochées aux murs de sa petite chambre

Il faudrait relire pour bien vérifier. Sans se laisser prendre par l'histoire.

Tu trouves toujours de remarquables chutes !
Et puis l'art et la manière de décrire les petits détails méticuleux autour d'un personnage ; si tu étais peintre, tu peindrais des portraits...

Encore chinois

*"*"*"*"*"*"*"*"*"*"*"*"*
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MessageSujet: Re: Le dernier des Poilus   Lun 17 Mar 2008 - 20:48

Merci Romane bisou ...
Lorsque j'ai vu les obsèques en direct à midi, j'ai été prise d'une telle émotion, je ne sais pas pourquoi, que j'ai laissé mon repas et me suis mise à écrire sur la première feuille qui m'est tombée sous la main, une partition vierge...
je vais rectifier les fautes. Merci !
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Romane
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MessageSujet: Re: Le dernier des Poilus   Lun 17 Mar 2008 - 21:22

Ça s'appelle sortir les mots des tripes ! Tu as bien fait de céder à l'impulsion. Si tu avais attendu, peut-être ton texte n'aurait pas été aussi fort.

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