Forums Liens Utiles


 
AccueilAccueil  S'enregistrerS'enregistrer  ConnexionConnexion  

Partagez
 

 Nouvelle : La Dernière mi-temps

Aller en bas 
AuteurMessage
Lilylalibelle

Lilylalibelle

Nombre de messages : 866
Age : 44
Localisation : Bretagne
Date d'inscription : 31/10/2007

Nouvelle : La Dernière mi-temps Empty
MessageSujet: Nouvelle : La Dernière mi-temps   Nouvelle : La Dernière mi-temps EmptyJeu 20 Mar 2008 - 1:26

Prologue

Thomas Shefferson retomba lourdement sur la pelouse de la surface de réparation sans lâcher le ballon qu'il venait d'intercepter. Une douleur insupportable déchirait sa cheville gauche et il s'effondra sur les genoux, le visage tordu par une grimace de souffrance.
Le jour tombait sur le stade et les projecteurs allumés lançaient de grandes ombres sur le terrain. L'air ambiant, plutôt frais, se réchauffait au contact de la foule des supporters, venus nombreux pour assister au match.
La dernière journée du Championnat de France de première division se terminait. Thomas releva la tête vers le chrono du panneau lumineux. Deux minutes. Il fallait tenir encore deux minutes.
– Thomas ?
Nicolas revenait vers les buts pour remonter le ballon en contre—attaque, mais il ralentit en comprenant que son gardien était blessé.
– Ne t'occupe pas de moi ! cria Thomas en poussant le ballon dans les pieds de son capitaine. Et va marquer ce putain de but !
– Mais toi ? demanda Nicolas, inquiet tout de même.
– Laisse tomber ! répliqua le jeune gardien avec un sourire qui ressemblait plutôt à une grimace. Je survivrai bien deux minutes...
Nicolas s'éloigna balle au pied en jetant un coup d'oeil à l'entraîneur qui valida l'option par un hochement de tête. Ils savaient tous les deux qu'il était inutile d'essayer de discuter avec Thomas lorsqu'il avait décidé de rester sur le terrain. De toutes façons, Nicolas menait sans doute la dernière action du match.
Tandis que l'équipe adverse se repliait en défense en catastrophe, Thomas s'aida du poteau de buts pour se relever lentement, sans peser sur sa cheville douloureuse.
Une grande clameur envahit soudain le stade et Thomas releva la tête : Nicolas venait de marquer. Le jeune gardien voulut sourire, mais sa vue se brouilla et il s'écroula de nouveau sur la pelouse, sans connaissance.

Une demi-heure après sa sortie du bloc opératoire, Thomas n'avait toujours pas repris conscience. Auprès de lui, Frédérik Austermann, son mentor et entraîneur personnel à l'occasion, guettait son réveil avec anxiété.
Thomas avait été évacué en toute urgence dès la fin du match et son médecin habituel, traumatologue renommé qui le connaissait bien, était arrivé toutes affaires cessantes. Car ce n'était pas la première fois qu'il se retrouvait à l'hôpital.
En vérité, depuis le jour où Frédérik avait découvert chez le jeune garçon des qualités mentales et physiques idéales pour en faire un grand gardien de buts, pas une saison ne s'était déroulée sans qu'il y passe un moment. La réputation de Thomas Shefferson dans les compétitions des moins de 15 ans avait traversé la Manche bien avant lui. Lorsque Frédérik sollicita son inscription dans l'un des meilleurs centre de formation au football professionnel de France, les tests sportifs ne furent qu'une formalité pour le jeune Irlandais.
C'est là qu'il avait fait la connaissance de Nicolas Mercier, à peu près du même âge que lui, capitaine et avant-centre de l'équipe qui jouait tout en finesse et en vivacité. Ses interventions étaient nettes, précises, sans bavures. Nicolas avait tout de suite apprécié le jeu subtil du nouveau gardien, ses prises de balles parfaites et ses réflexes à toute épreuve. Thomas possédait une concentration, un contrôle de soi et une endurance psychologique qui le rendaient inébranlable. A la fois solitaire et arrogant, Thomas cachait en fait sous cette cuirasse une sensibilité peu commune qu'on eut pu prendre pour de l'amour-propre.
Nicolas avait très bien compris cela, et très vite, les deux garçons étaient devenus les meilleurs amis du monde. A eux deux, ils formaient la colonne vertébrale de l'équipe des moins de 17 ans. Pourtant, tout les différenciait. Nicolas était devenu capitaine presque naturellement : il gérait l'équipe avec beaucoup d'humour et une ouverture d'esprit qui lui valait le respect. Thomas, plus fier, presque intouchable, était le plus expérimenté de tous. Fin stratège et joueur polyvalent, il insufflait sa combativité au groupe, tout en restant très secret, énigmatique.
Cela n'avait pas été une mince affaire, pourtant, de canaliser cette tête de mule de Thomas. Dès le début, son orgueil et son amour-propre avaient fait craindre le pire aux responsables du centre de formation. Incontrôlable, Thomas ne tenait compte que des règles qu'il se fixait lui-même. Et surtout, il ne supportait pas qu'on puisse remettre en cause ses capacités. Mais s'il ne tolérait pas les critiques injustifiées, il se révélait par contre élève attentif et consciencieux jusqu'à l'exagération, prêt à travailler dur et à donner tout ce qu'il avait pour être le meilleur.
Le visage légèrement ridé de Frédérik trahissait son inquiétude. Tendu, il guettait un mouvement signalant que Thomas se réveillait. C'était la première fois qu'il subissait une opération de cette importance, et l'état de fatigue dans lequel il se trouvait n'améliorait rien. Mais l'opérer en urgence restait la seule solution pour espérer sauver sa cheville.

Un frémissement imperceptible crispa les traits de Thomas. Il avait bougé et ses lèvres closes s'entrouvraient, expulsant un souffle plus appuyé, presque un soupir. Il remua faiblement et ses paupières papillonnèrent. Frédérik attendait son premier regard.
Déjà, il fut rassuré. Les yeux ouverts, Thomas quittait son apparente faiblesse. Malgré les brumes de son inconscience, son regard vert retrouva rapidement son expression vigoureuse et rusée.
– Comment te sens-tu ? demanda Frédérik en retrouvant un semblant de sourire.
– Pas très solide.
Il se frotta les yeux longuement, puis se redressa vivement, comme s'il se souvenait brusquement de quelque chose.
– Et le match ! Est-ce qu'on a gagné ?
– Bien entendu ! confirma l'Allemand. Nicolas a marqué juste avant que tu ne tombes dans les pommes. L'équipe termine troisième du championnat et sera donc européenne la saison prochaine...
– Bon sang ! gémit le jeune gardien en passant sa main sur son front. Et dire que j'ai manqué ça !
– Mais tu as ta part dans la victoire, répliqua Frédérik. Tu vas encore faire la une des journaux...
Thomas sourit faiblement en se renfonçant dans ses oreillers. Il commençait tout juste à se faire à sa nouvelle notoriété, acquise dès son premier match avec les professionnels de l'équipe première, durant la onzième journée de championnat. Après trois buts encaissés par le gardien qui remplaçait le titulaire blessé, l'entraîneur avait appelé Thomas à la rescousse. Il avait réalisé une étonnante prestation tout au long de la deuxième mi-temps, stoppant des tirs catapultés par des joueurs internationaux expérimentés, et tout cela alors qu'il n'avait pas dix-huit ans. Aussitôt, les journaux l'avaient qualifié de "phénomène", de "prodige", en lui promettant déjà un bel avenir en professionnelle. Thomas fut titularisé dès la quinzième journée et devint ainsi le gardien le plus jeune du championnat. Nicolas avait intégré l'équipe première quelques temps après lui.
– Alors, enfin réveillé ? lança une voix depuis la porte de la chambre. Bonjour, Thomas.
Le docteur Jean-Louis Florentin, spécialiste en médecine sportive et en traumatologie, travaillait aussi au centre de formation dont il dirigeait l'équipe médicale. Les cheveux gris, coupés très courts, dégageaient la ligne pure du front, ainsi que les traits abrupts du visage, adoucis par un sourire généreux.
Thomas appréciait Florentin pour sa franchise : jamais, même dans le pire des cas, il ne cachait son diagnostic aux joueurs. Et Thomas aimait particulièrement savoir à quoi s'en tenir.
Le docteur contrôla son pouls, sa tension, nota quelques chiffres sur la feuille de suivi, puis releva la tête. Son regard fut emprisonné par celui de Thomas, inquisiteur. Il sut que c'était le moment. Florentin poussa un soupir, puis se lança.
– OK, dit-il en reposant ses feuilles, l'air résigné. Ce n'est pas facile à dire, mais il faut avouer que la cheville était dans un sale état. Les radios ont révélé des lésions importantes au niveau de l'articulation. La malléole externe était fracturée et le ligament latéral interne rompu. C'est pour ces raisons que nous avons opéré par ostéosynthèse en urgence. Enfin, il serait plus juste de dire qu'on a essayé de limiter les dégâts. Le résultat est loin d'être acquis. Il faudra plusieurs mois pour guérir la fracture. Quant aux ligaments, étant donné ton passif au niveau des chevilles, il y a des risques d'atrophie...
– Ce qui veut dire ? demanda Frédérik en devinant la réponse.
– Ce qui veut dire que je ne suis pas très optimiste, avoua Florentin en hésitant légèrement, guettant les réactions de Thomas. Même si tu retrouves l'usage complet de la cheville, ce qui n'est pas gagné d'avance, il faudra éviter tout effort intense.
– Soyez plus clair, docteur Florentin, marmonna sombrement Thomas sans le regarder.
– En clair, ça veut dire que le sport de haut niveau est désormais tout à fait contre-indiqué...
Thomas renversa la tête en arrière et ferma les yeux douloureusement.
Et voilà, c'était fini.
Jamais plus il ne jouerait de match de compétition. Jamais il ne deviendrait joueur professionnel. Au seuil de ses dix-neuf ans, Thomas Shefferson devait arrêter sa carrière surprenante alors qu'elle avait à peine commencé.
Depuis son plus jeune âge, sa vie s'était résumée au football. Son ascension fulgurante lui avait valu cette réputation d'invincibilité dont il était si fier. En vérité, il n'avait eu qu'un seul point faible, cette passion inébranlable qui le poussait à aller toujours plus loin, au-delà de ses limites, au mépris de toute prudence.
C'était peut-être ça qui l'avait perdu.


Dernière édition par Lilylalibelle le Jeu 20 Mar 2008 - 2:05, édité 1 fois
Revenir en haut Aller en bas
http://espacedudehors.wordpress.com
Lilylalibelle

Lilylalibelle

Nombre de messages : 866
Age : 44
Localisation : Bretagne
Date d'inscription : 31/10/2007

Nouvelle : La Dernière mi-temps Empty
MessageSujet: Re: Nouvelle : La Dernière mi-temps   Nouvelle : La Dernière mi-temps EmptyJeu 20 Mar 2008 - 1:27

Chapitre 1

Emmanuelle débarqua au lycée quelques jours après la rentrée des classes.
Avec un soupir, elle trouva enfin l'internat des filles et monta au deuxième étage où on lui avait demandé de se présenter. La surveillante lui ouvrit la porte sans bruit car il était presque vingt-et-une heures.
– Bonsoir, dit la jeune femme en consultant son registre. Je commençais à m'inquiéter en ne te voyant pas arriver...
– Le train a pris du retard, expliqua Emmanuelle en réprimant un bâillement.
– Il reste une place dans la chambre 17, avec Marine, reprit la surveillante. Elle est dans la même classe que toi. N'hésite pas à m'appeler si tu as besoin de quoi que ce soit.
– Merci, répondit Emmanuelle chaleureusement. Mais pour l'instant, j'ai surtout besoin de dormir...
En vérité, elle n'avait qu'une hâte: poser son sac, enlever ses chaussures et s'allonger sur son lit. Depuis Belfast elle n'avait dormi que sur les sièges du bateau et les couchettes du train.
– Salut ! lui lança la jeune fille qui se trouvait dans la chambre 17. Tu es Emmanuelle, je suppose ? Je m'appelle Marine...
Emmanuelle entra en hochant la tête et posa son sac près de l'armoire vide près de la fenêtre avant de s'asseoir sur le lit.
– Je suis exténuée !
– Tu veux que je t'aide à t'installer ? proposa Marine. On pourra en profiter pour faire plus ample connaissance et puis ça sera moins contraignant pour toi.
– Bonne idée, accepta Emmanuelle en ouvrant son sac.
– Je suis contente d'avoir une compagne de chambre, dit Marine. Je commençais à m'ennuyer... Tiens, donne-moi tes draps, je vais faire le lit pendant que tu ranges tes affaires.
Emmanuelle lui tendit ses draps, trop fatiguée pour se formaliser des initiatives de Marine. Elle préférait sa hardiesse à la timidité. Sa nouvelle camarade devait être du genre exubérant et déterminé, comme l'indiquaient ses traits taillés au carré mais qui ne manquaient pas de charme.
– Tu viens d'où ? demanda-t-elle en tapotant l'oreiller.
– De Belfast.
Marine s'arrêta et la regarda avec étonnement, croyant à une méprise.
– Je voulais dire... Enfin, je voulais juste savoir d'où tu es originaire, reprit Marine en souriant.
– J'avais bien compris, répondit Emmanuelle doucement. Je suis née en Irlande du Nord.
– C'est vrai ? C'est drôle, tu n'as pas du tout d'accent...
– C'est parce que... En fait, je parle plusieurs langues.
– Ouah ! s'exclama Marine, admirative. Moi j'ai déjà du mal à m'exprimer en bon français, alors plusieurs langues...
Elle ponctua sa phrase d'une grimace significative qui fit sourire Emmanuelle. Curieusement, elle n'aimait pas trop faire étalage de son origine. A chaque fois, on lui collait une étiquette qui ne lui convenait pas. Mais Marine ne semblait pas s'attarder sur ce genre de détail, et pour cela, elle plut tout de suite à Emmanuelle.
– Je compte sur toi pour que le lycée n'ait plus de secrets pour moi, reprit la jeune fille.
– Pas de problème... Demain, c'est mercredi, on n'a pas cours de l'après-midi... Tiens, il faudrait que je pense à te donner l'emploi du temps, et puis...
– Hou là là ! Doucement ! interrompit Emmanuelle en riant. Je ne vais jamais arriver à te suivre si tu veux tout faire à la fois... Tu n'as jamais pensé que tu avais tout le temps pour vivre ?
Marine regarda étrangement Emmanuelle. Elle n'avait jamais entendu quelqu'un de son âge parler de cette façon si sage à tout bout de champ. Sauf Thomas Shefferson, peut-être.
La première impression d'Emmanuelle concernant Marine se confirma dès le lendemain: elle parlait tout le temps, connaissait tout le monde et ne s'arrêtait jamais. Elle lui fit parcourir le lycée dans tous les sens en détaillant son fonctionnement par le menu.
– Il y a beaucoup de garçons ici, expliqua Marine. Non, en fait, il faudrait plutôt dire qu'il y a très peu de filles !... C'est à cause de la filière sports-études. En plus, le lycée a un accord avec le centre de formation de foot d'à côté, et les footballeurs viennent chaque jour suivre des cours. Leurs horaires sont spécialement aménagés... Tiens, tu vois, ils sont là-bas.
Elle désignait un groupe de garçons non loin de là. Emmanuelle hocha la tête.
– Enfin, là, il en manque un, reprit Marine, infatigable. Thomas Shefferson est à l'hôpital depuis un petit moment car il s'est salement blessé lors de la dernière journée de championnat...
– Ah oui, j'en ai entendu parler ! C'est le plus jeune gardien de la division 1, c'est ça ?
– Oui, et il est irlandais, comme toi ! confirma Marine avec un grand sourire. Mais dis-moi, tu t'intéresses au foot ?
– Ben... Qu'est-ce que tu crois ? Je n'ai pas choisi de venir dans ce lycée par hasard ! répondit Emmanuelle en lui faisant un clin d'oeil.
Marine éclata de rire en lui envoyant une bourrade amicale dans les côtes, tandis qu'elles se dirigeaient vers la salle de classe. Emmanuelle soupira en se demandant si cette fois, elle pourrait enfin rester ici une année entière. Elle avait demandé à loger à l'internat pour se rendre un peu indépendante des mutations fréquentes que nécessitait le travail de sa mère, directrice du développement d'une multinationale. Après avoir fait quasiment le tour du monde dans ses bagages, Emmanuelle avait envie de se poser, de garder ses amis, d'avoir des habitudes comme n'importe quelle adolescente de son âge.
Claquemuré dans sa chambre d'hôpital, Thomas avait décidé qu'il ne sortirait pas tant qu'il serait incapable de marcher. Question d'honneur : il n'allait pas étaler au reste du monde que Thomas Shefferson était infirme ! De toutes façons, il ne voulait voir personne, n'acceptant que peu de visites, détestant l'idée qu'on pût avoir pitié de lui.
Cependant, au fil des jours, il regrettait de plus en plus sa décision, et supportait de moins en moins sa claustration volontaire. Le gamin turbulent des campagnes irlandaises n'était pas mort en lui.
De fait, Thomas passait ses nerfs sur tout ce qui bougeait et déversait sa mauvaise humeur au moindre prétexte, y compris lorsque l'infirmière lui avait proposé de sortir faire une promenade dans le jardin de l'hôpital dans un fauteuil roulant. Sa colère avait alors atteint son paroxysme et même Frédérik avait eu toutes les peines du monde à le calmer.
Le jeune homme avait l'impression de vivre une autre vie, un cauchemar qui n'en finissait pas de durer. Quand il n'était pas pris d'une furieuse envie de se fracasser la tête contre les murs, il restait relativement serein, mais Frédérik ignorait comment interpréter cette attitude résignée si peu conforme au caractère impatient du jeune gardien. Vigoureux et robuste de naissance, il se remettait vite, et redevenait vivable au fur et à mesure qu'il recouvrait ses forces.
– Bonjour... Je peux entrer ?
Thomas leva son regard vert étonné en entendant cette voix féminine inconnue. Emmanuelle lui sourit et s'approcha de lui en lui tendant deux épais volumes.
– J'avais raison de penser qu'on lit beaucoup lorsqu'on est condamné à l'immobilisation, dit-elle en désignant le livre que Thomas tenait ouvert devant lui. Je t'ai amené des munitions.
– Qu'est-ce que tu veux ? Je ne t'ai rien demandé ! interrogea-t-il, pas plus aimable qu'avec ses autres visiteurs indésirables.
– Il paraît que tu es Irlandais, expliqua Emmanuelle sans se démonter. Je me suis dit que ce serait sympa de discuter un peu avec toi... Je suis née à Belfast.
Thomas leva un sourcil à ces derniers mots qu'elle avait dit en anglais et sortit de son air boudeur en esquissant un sourire. Lui aussi, ça faisait longtemps qu'il n'avait pu parler sa langue maternelle...
Revenir en haut Aller en bas
http://espacedudehors.wordpress.com
Lilylalibelle

Lilylalibelle

Nombre de messages : 866
Age : 44
Localisation : Bretagne
Date d'inscription : 31/10/2007

Nouvelle : La Dernière mi-temps Empty
MessageSujet: Re: Nouvelle : La Dernière mi-temps   Nouvelle : La Dernière mi-temps EmptyJeu 20 Mar 2008 - 1:29

– Woaw ! continua Emmanuelle en anglais. Tout le lycée va m'envier : Monsieur l'Inaccessible en personne vient de me sourire ! A quoi dois-je tant d'honneur ?
Cette fois, Thomas éclata franchement de rire, et Emmanuelle l'imita. Au fil de la conversation, le jeune homme se mit à apprécier cette compatriote franche et posée, profonde, déterminée et gaie. Surtout, il aimait sa façon désinvolte de voir les choses, et sa clairvoyance. Ils passèrent une bonne partie de l'après-midi à converser et lorsqu'elle s'en alla, ils étaient devenus tous les deux les meilleurs amis du monde.
Emmanuelle revint souvent tenir compagnie à Thomas, et elle cerna bientôt la personnalité complexe du jeune gardien, ses étranges yeux verts, sa manie de la solitude et son orgueil intraitable.
– Tu ne t'ennuies pas à rester ici continuellement toute la journée, demanda-t-elle un jour. Surtout qu'il fait hyper beau dehors !
Sa question resta sans réponse. En réalité, Thomas aurait préféré mourir plutôt que de lui avouer qu'il n'en pouvait plus d'être enfermé dans sa chambre, car bien entendu, les infirmières avaient abandonné depuis longtemps toute idée de le faire monter dans un fauteuil roulant.
– De toutes façons, je ne vois pas ce que j'irai faire dehors, grogna le jeune homme.
– Tu pourrais peut-être reprendre une scolarité normale au lycée, proposa Emmanuelle. Bah, je sais que ce n'est pas aussi transcendant pour toi qu'un bon match de foot, mais au moins ça t'occuperait...
Thomas la regarda étrangement en ayant l'air de réfléchir à son idée, une moue dubitative sur les lèvres.
– Bien sûr, il faudra qu'on demande si tu peux utiliser des béquilles, ajouta Emmanuelle, continuant sur sa lancée. Je suppose que tu ne serais pas très fier de toi si on te trimballait dans un fauteuil roulant...
Bouche bée, Thomas ne répondit pas tout de suite. Elle devinait ses pensées au moment même où elles se formaient dans son esprit. Vexé de se faire doubler ainsi, il chercha quelque chose à lui répliquer, si possible une répartie bien sentie, histoire de reprendre le dessus... Mais comme il ne trouvait rien, il s'emporta de nouveau.
– Mais tu es drôle, toi ! C'est mon problème, si je n'ai pas envie de sortir de ma chambre ! explosa Thomas. Qu'est-ce que ça peut te faire ?
– Eh bien, ça me fait beaucoup, figure-toi ! rétorqua la jeune fille en se retournant vers lui. Tu te crois intelligent en agissant comme tu le fais ? Excuse-moi de te contredire, mais tu fais simplement preuve d'une stupidité affligeante... C'est du gâchis, et je n'aime pas le gâchis, voilà ce que ça me fait ! Sérieusement, Thomas, tu n'as rien d'autre de mieux à faire que de te morfondre sur ton sort ?
– Ben non, répliqua Thomas, pas du tout conciliant et même d'un ton franchement désagréable.
– Ah oui ? Et tu ne serais pas plus utile aux côtés de tes coéquipiers, pour leur faire profiter de tes talents de stratège, pour simplement leur montrer que tu es toujours là ? Je ne te pensais pas si individualiste...
Le jeune homme, interdit, dévisagea Emmanuelle, sans voix. Comment pouvait-elle le connaître aussi bien en aussi peu de temps ? La jeune fille sut qu'elle avait fait mouche en voyant une lueur guerrière s'allumer dans les yeux verts. Il lui suffisait d'un rien pour repartir et Emmanuelle avait compris qu'il avait besoin d'être encouragé à chaque instant, non pas parce qu'il manquait de confiance en lui, mais parce que c'était son moteur, ce qui lui donnait son énergie. L'admiration ou le challenge agissaient sur lui comme des catalyseurs.
Lorsque l'infirmière lui apporta des béquilles, quelques jours plus tard, Thomas l'accueillit cette fois avec un cri de joie.
– Enfin ! La liberté !
D'un élan dont il ne fut pas maître, le jeune homme s'assit au bord du lit et saisit les béquilles pour se mettre debout.
– Bon, allez, en tenue ! s'exclama-t-il joyeusement. Je file à l'entraînement !
– Quoi ?! sursauta Frédérik en manquant tomber à la renverse. Tu plaisantes ? »
Thomas le dévisagea, surpris, à la limite du fou-rire.
– Evidemment, je plaisante ! dit-il en redevenant sérieux. Qu'est-ce que tu peux être émotif !... Je vois mal comment je pourrais jouer au foot avec ces échasses, de toutes manières...
L'amertume du ton de sa voix démentait le sourire qu'il s'efforçait d'afficher pour donner le change. En vérité, il n'acceptait tout cela qu'à contrecoeur, parce qu'il n'avait pas d'autre choix.
Thomas reprit donc une scolarité normale au lycée, accessoirement pour passer son bac, mais plutôt pour passer le temps. Désoeuvré, à la limite du dégoût, il s'était laissé persuader de reprendre ses études à temps complet, mais sa ténacité et son perfectionnisme naturels le poussaient à travailler dur et il faisait un élève brillant. Emmanuelle, qui fréquentait la même classe que lui, ainsi que Marine, veillait sur lui, discrètement, comme une soeur, comme on le demande à un ami. Elle essayait de l'intégrer le plus possible à toutes les activités qu'elle partageait avec Marine, tout en sachant que Thomas était un solitaire qui avait souvent besoin de se retrouver en tête-à-tête avec lui-même. Lorsque ses coéquipiers quittaient le lycée aux heures habituelles des entraînements, il les regardait partir avec un pincement au coeur et, souvent, il s'éloignait également le plus possible du centre de formation. Ses béquilles rendaient sa progression lente et ardue, mais pour rien au monde il n'aurait renoncé à cette promenade au bord de la rivière qui lui permettait de faire le vide. Thomas aimait cet endroit où il retrouvait dans ces eaux tumultueuses le caractère des plages irlandaises de son enfance.
Le soleil, lent, se couchait et le vent distillait une bruine délicate sur la ville qui s'apaisait. La violence d'une rafale lui fit un instant fermer les yeux. Les fins d'après-midi incitaient particulièrement Thomas à la rêverie et ses pensées s'envolaient, loin, au moindre prétexte. Une sorte de mélancolie le prenait à la seule vue des flots tremblotants à la lueur du couchant, d'un vol de canards dans le ciel, d'un couple errant le long d'un chemin.
Pour la première fois depuis longtemps, Thomas repensa à sa petite sœur Tessie, qui adorait la mer et qui était morte, un soir de tempête, il y avait déjà quelques années. Tessie aurait aimé peindre ce soleil orangé, et ces vaguelettes, là, avec une touche d'ocre pour les ilôts qui trouaient la rivière par endroits. Et de longues traînées blanches qui s'effilochaient comme la vie, figurant le vent qui balayait le temps. On avait un jour retrouvé Tessie dans les rochers, gisant comme un pantin dégingandé. Thomas avait eu du mal a encaisser le coup. L'esprit vide, les yeux secs, il évoquait toujours avec amertume ce petit pinson qui avait ensoleillé son enfance. Mais Tessie était morte. La mort l'avait emportée à treize ans. Il avait d'abord cru qu'il n'y survivrait pas. Mais à l'époque, il y avait encore le foot.
La rivière l'attirait irrésistiblement, comme un aimant. Les remous, le courant l'appelaient, comme des mains gigantesques qui cherchaient à s'emparer de lui, comme un océan en tempête qui engloutissait les téméraires qui s'aventuraient sur la mer. La mer, la mer qu'il aimait tant et qui l'envoûtait. Il fit un pas vers la rivière, en ébaucha un second... Une rafale de vent le fouetta de nouveau en plein visage, le faisant reculer, le condamnant à vivre. Thomas, soudain apaisé, regarda autour de lui et revint vers le présent. Dans ses yeux étrangement verts se reflétait le chaos fantastique d'une mer en furie. Il soupira longuement en massant ses tempes du bout des doigts. Finalement, ce n'était peut-être pas encore le moment de mourir. On avait encore besoin de lui ; il ignorait qui et pourquoi faire, mais il en avait l'intime conviction. Il devait vivre puisque la mort ne voulait même pas de son corps brisé.
L'hiver fut là, extraordinairement doux. Tandis que Nicolas et ses acolytes faisaient leurs premiers pas avec l'équipe première, Thomas entamait sa rééducation, sous la surveillance attentive de Frédérik qui passait maintenant la majeure partie de son temps avec le jeune homme. Le docteur Florentin avait enlevé les attelles au début de l'automne et Thomas avait même eu droit aux félicitations du médecin pour s'être montré raisonnable. Le jeune Irlandais n'utilisait plus qu'une béquille, mais en vérité, il marchait déjà presque normalement. Il se soumettait de bonne grâce aux exercices de rééducation physique et fonctionnelle plusieurs fois par jour. Cela dit, son moral nécessitait autant de soutien que son corps. Ce coup du sort qui stoppait sa carrière avant même qu'elle n'ait démarré avait miné ce qui restait de motivation en lui. Et pourtant, il ne renonçait pas. Henry et Lemenec avaient demandé qu'il reste au centre de formation tant que les médecins ne seraient pas fixés sur ses chances de rejouer.
Emmanuelle et Frédérik, moins optimistes, pensaient que Thomas s'était déjà fait une raison : il ignorait volontairement les dates de match, venait moins souvent assister aux entraînements et fréquentait même moins ses coéquipiers. Il tressaillait à la moindre évocation d'un match, comme s'il avait définitivement rayé le mot "football" et tout ce qui s'y rapportait de son vocabulaire.
Seul Nicolas avait deviné que l'Irlandais cachait son jeu. Thomas n'avait jamais abandonné l'idée de pouvoir rejouer un jour en compétition. Cet espoir, même infime, même fragile, même irrésolu, le poussait à se battre, à tout faire pour guérir, le forçait à être raisonnable. Il subissait même sans broncher les séances de torture imposées par les kinés. Nicolas savait que tout cela, Thomas ne le supportait pas en vain. Et lui comptait bien aussi rejouer un jour aux côtés de son ami.
Depuis la chambre que Nicolas partageait toujours avec Thomas au centre de formation, on avait vue sur le terrain d'entraînement. Le soleil baignait l'atmosphère d'une lumière hivernale. Nicolas cligna des yeux en croyant apercevoir une silhouette assise dans les buts.
Ce ne pouvait être que Thomas. Il méditait ainsi souvent de longues heures, assis sur la pelouse drue du terrain. Sa main gauche martyrisait les brins d'herbe tendre, tandis que la droite soutenait son menton. Les yeux verts glissaient sur la surface du terrain qui se déroulait devant lui, tel sa vie. Thomas s'amusait à pousser la comparaison jusqu'au bout, mais butait sur une inconnue de taille : le terrain comportait deux buts. L'un derrière lui, le football, atteint déjà, trop vite peut-être. Mais l'autre, là-bas, quel était-il ? Pouvait-il donc avoir un autre but dans la vie ? Et lequel ?
– Sainte mère ! s'exclama le jeune homme en s'étirant. Je serai curieux de savoir ce qui pourrait me procurer autant de bonheur que le football...
Il changea péniblement de position et s'allongea par terre sur l'herbe, les mains sous la tête. Il ferma les yeux, respira profondément, et tout s'abolit.
Ce fut ainsi qu'Emmanuelle le trouva, plongé dans une méditation qui tenait plus du rêve que de la réflexion. Elle se contenta de s'asseoir à ses côtés en respectant son silence, trouvait émouvant cette propension à masquer son stress alors que les contractions nerveuses de son visage le trahissaient à chaque instant. Elle avait toujours admiré sa capacité à se maîtriser émotionnellement, comme tout gardien de but devait le faire. Joueur mentalement au—dessus des normes, un gardien devait savoir digérer les critiques sans se déconcentrer, anticiper des centaines de tirs pour ne finalement jouer qu'une ou deux interventions décisives. Seuls les meilleurs parvenaient à gérer leur concentration afin de prendre des décisions rapides en toute lucidité.
Emmanuelle se rendit compte au bout d'un moment que Thomas avait rouvert les yeux et qu'il souriait en la regardant.
– J'ai l'air si mal en point ? murmura-t-il.
– Non, pourquoi ?
– Tu verrais ta tête ! reprit Thomas en se redressant. On dirait une infirmière de la Croix-Rouge penchée sur un blessé de guerre...
– Pardon, répondit Emmanuelle, affreusement gênée. Je me disais simplement que ça ne devais pas être facile pour toi... Je m'inquiète un peu.
Thomas hocha la tête, soupira puis baissa les yeux.
– Pour ne rien te cacher, en fait... j'ai terriblement peur.
Emmanuelle plissa les yeux. Pour que Thomas Shefferson avoue qu'il avait peur, il devait en avoir gros sur le coeur !
Revenir en haut Aller en bas
http://espacedudehors.wordpress.com
Lilylalibelle

Lilylalibelle

Nombre de messages : 866
Age : 44
Localisation : Bretagne
Date d'inscription : 31/10/2007

Nouvelle : La Dernière mi-temps Empty
MessageSujet: Re: Nouvelle : La Dernière mi-temps   Nouvelle : La Dernière mi-temps EmptyJeu 20 Mar 2008 - 1:30

Chapitre 2

Il fallu près de six mois avant que Thomas n'abandonne complètement les béquilles. Le jour où le docteur Florentin lui demanda d'essayer de faire quelques pas tout seul, Thomas ouvrit des yeux ronds.
– Je pensais mourir avec ! » rétorqua le jeune homme sans rire.
Le docteur ne sut s'il devait sourire à cette boutade qui n'avait rien d'excessif dans la bouche de l'Irlandais. Emmanuelle haussa les épaules, fit la moue et prit le parti de rire.
Thomas avançait un pied après l'autre, avec précaution, doucement, comme sur des oeufs, et Florentin l'encouragea.
– Tu peux y aller, tu vas tenir debout !
Thomas fronça les sourcils, se concentra et appuya franchement sur son pied gauche. Il fut presque surpris de ne sentir aucune douleur. Il regarda le docteur, puis Emmanuelle, puis il se mit à rire à son tour. Il se risqua à faire encore quelques pas plus rapidement, s'élança soudain vers la porte en prenant Emmanuelle dans ses bras.
– Manu ! s'exclama-t-il, la voix nouée par l'émotion. Je marche ! Je marche !
– Mais oui, tu marches ! confirma Emmanuelle, gagnée par son enthousiasme. Et bientôt, tu pourras de nouveau courir, sauter, jouer...
Elle s'interrompit brusquement avant de dire "jouer au football" et se mordit la lèvre, mais le mal était fait. Le sourire de Thomas se figea et elle s'extirpa de ses bras à regrets, en ayant l'impression de lui avoir ôté toute sa joie. Elle posa sa main sur son bras, mais le charme était rompu.
Le jeune homme venait de prendre conscience seulement à cet instant que retrouver l'usage de sa cheville ne lui redonnerait pas systématiquement le droit ni même simplement la possibilité de rejouer. Il avait épuisé tout ce qui lui restait de force et de motivation pour de nouveau marcher et il en avait oublié le foot. Ce retour à la réalité lui assena le coup de grâce, celui qu'il ne se sentait pas capable de supporter. Le sang battait à ses tempes et il tomba sur le fauteuil près de lui avec de furieuses envies d'anéantissement.
– Thomas ?
Il releva la tête, nota que le docteur était parti et dévisagea Emmanuelle sans rien dire. Il ne pourrait pas rejouer de sitôt... Mais qu'est-ce qu'il croyait ? Il regardait Emmanuelle avec un air désespéré qui lui serra le coeur.
– Si tu te sortais un peu du foot, Thomas ? dit-elle doucement.
– Mais c'est toute ma vie ! protesta l'Irlandais en prenant vaguement conscience que cet argument ne valait plus grand chose à présent.
– Non, tu en as fait toute ta vie, rectifia la jeune fille en s'agenouillant pour se mettre à sa hauteur. Tu as fait volontairement abstraction de tout le reste, pour ne plus te consacrer qu'au foot. Mais la vie, c'est autre chose... Il faut renoncer au football, Thomas. Maintenant. C'est la seule solution si tu ne veux pas mourir...
Le jeune homme baissa sur elle un regard flamboyant.
– Qui te dis que je ne préfère pas mourir ?
Elle scruta un instant ses yeux verts, sans savoir s'il parlait sérieusement.
– Bel acte de bravoure !
Thomas sursauta, piqué au vif par l'ironie de ce ton froid. Il y avait des mots qui ne pouvaient pas laisser le jeune homme indifférent. Une fois de plus, elle avait touché le point sensible.
– Thomas Shefferson, ne te sens pas toujours obligé de jouer les martyrs ! reprit Emmanuelle au bout de quelques instants.
– D'accord, j'exagère, abdiqua le jeune Irlandais, vaincu, en essayant de ne pas fêler sa voix. J'aurai quand même légitimement le droit de préférer la mort à la souffrance. Bon sang, Manu ! Tu ne veux pas essayer de comprendre un peu ce que je ressens ? Je donnerais ma vie pour pouvoir recommencer à jouer au foot et en faire mon métier... Ma carrière était toute tracée, je n'avais qu'à me laisser porter... et voilà que tout s'écroule en cinq minutes à cause d'une blessure ! Moi qui avais un avenir bien rempli sans que je me pose de question, voilà que je n'ai plus rien. Je ne sais plus ce que je vais faire de ma vie, Manu... Est-ce que tu te rends compte de ce que ça veut dire ? Tu te rends compte combien j'en ai souffert... et combien j'en souffre encore ?
Cet aveu avait du coûter cher à son amour propre, et Emmanuelle se calma devant ce geste de bonne volonté.
– Tu ne sais plus où tu en es, c'est tout, dit-elle.
– C'est plus que ça. Mes repères, mon mode de vie, tout a changé trop vite. J'ai quotidiennement la pénible impression de ne rien maîtriser...
– On ne peut pas toujours tout maîtriser, Thomas, reprit Emmanuelle. C'est impossible.
La jeune fille fit une grimace. Thomas s'était résigné à arrêter la compétition, mais cela ne relevait pas d'une décision raisonnée. Il l'avait accepté brutalement, parce qu'il n'avait pas le choix. Des sentiments contraires l'empêchaient de réfléchir et d'agir rationnellement. Il mourrait d'envie d'assister aux matchs de son équipe, mais il s'abstenait, de peur de ne pouvoir le supporter.
Pourtant, peu à peu, le docteur Florentin lui faisait reprendre le chemin de l'entraînement, imperceptiblement. Il accompagnait de nouveau les joueurs pour le footing d'échauffement et de mise en jambes qui précédait chaque séance. A sa grande surprise, Thomas se rendait compte qu'il n'avait rien perdu au point de vue physique.
– Vas-y doucement quand même, prévint Frédérik en voyant que Thomas suivait le rythme des autres sans effort apparent.
– Tu me connais ! répondit Thomas en souriant.
– Oui... justement ! reprit l'Allemand. Je te rappelle que tu es convalescent. A propos, Florentin m'a remis ça.
"Ca" était une petite boite de gélules Thomas prit dans sa main pour en lire l'étiquette.
– Des fortifiants ? Il a peur que je fasse une grève de la faim ? fit l'Irlandais, hilare.
– Pas du tout, répondit Frédérik froidement. Il ne croit pas aux miracles, tout simplement.
Thomas fronça les sourcils en voyant que Frédérik ne riait pas. Il se rembrunit, comprenant que rien n'était encore acquis et fourra la boîte dans sa poche en tournant les talons.
Mais s'il suivait les séances d'échauffement et les exercices physiques avec plaisir et même avec une évidente jubilation, Thomas évitait en revanche soigneusement d'assister aux matchs de son équipe. Il ne se résolvait pas encore à l'idée qu'il ne devait plus que se contenter de les regarder jouer. Il se promenait donc dans la ville à l'heure des rencontres, pour essayer de ne pas penser au match qui se disputait sans lui.
Peine perdue ! Inévitablement, il croisait toujours au détour d'un parc une bande de tapant dans un ballon avec énergie.
Thomas poussa un soupir fataliste. Il n'échapperait pas au football. C'était un sport trop présent, trop populaire pour qu'il ne retrouve pas à chaque coin de rue quelque chose qui s'y rapporte...
Malgré lui, il commença à conseiller les garçons qui jouaient devant lui, presque instinctivement. Les gamins, ravis, l'écoutaient religieusement. Thomas se rendit compte brusquement de la situation et s'arrêta, traversé par l'image de Manu lui assénant "tu ne crois pas que tu serais plus utile à tes coéquipiers sur le banc de touche pour les faire profiter de tes talents de stratège ?" et ce souvenir l'aiguillonna. Qu'est-ce qu'il fichait là, à se morfondre, alors qu'il pouvait toujours aider son équipe ?
Il se précipita vers le stade, traversa les vestiaires et entra dans le tunnel menant au terrain. A l'instant où les yeux du jeune homme caressèrent la pelouse, son coeur manqua un battement et son visage se crispa. Il ne pouvait pas détacher ses yeux du terrain, des joueurs, du ballon, suivant les évolutions de l'équipe. Il détourna la tête avec désespoir, sentant une vague d'émotions l'envahir et il ferma les yeux douloureusement.
La pression de la main de Frédérik sur la sienne le ramena sur terre, et il releva les paupières, chaviré. Quelques secondes avaient suffi pour comprendre que l'équipe se débrouillait très bien sans lui. Trop bien pour que son orgueil n'en prenne pas un coup.
– Ils ont fait tellement de progrès ! gémit-il enfin au bout d'un long moment.
– Parce que tu croyais qu'ils allaient t'attendre ? répliqua Frédérik doucement. Tu es naïf ou quoi, Thomas ? Allez... Viens.
L'Irlandais faillit refuser, mais se ravisa à la dernière seconde. Il prit une grande inspiration et suivit Frédérik dans la tribune officielle.
Au bout de quelques minutes seulement, il était dans le match. Incapable de rester calme, il donnait constamment de la voix pour encourager son équipe. Sa nervosité palpable crispait les traits de son visage tout entier tendu vers le terrain.
Emmanuelle, auprès de lui, voyait ses yeux brillants suivre le ballon, attentif, aux aguets. Les exclamations de joie succédaient aux grimaces de dépit et Emmanuelle comprit que le foot n'avait pas quitté Thomas. Il en composait une partie intégrante, indissociable.
Elle commençait à douter de la possibilité pour que Thomas renonce au football. Cette ambiance folle, cette émotion qui serrait le coeur lorsque l'adversaire s'approchait des buts, ce frisson de plaisir lorsque son équipe marquait, la gagnaient elle aussi peu à peu. Plus elle comprenait le sentiment de frustration que devait éprouver le jeune homme, plus elle mesurait combien la seule éventualité d'un abandon de la compétition devait lui coûter.
Alors qu'on entrait dans le dernier quart d'heure du match, Frédérik remarqua que Thomas restait maintenant silencieux, au lieu de s'agiter sur son banc comme cela avait été le cas pendant tout le début de la rencontre. Renversé en arrière, il suivait les évolutions de l'équipe sans plus rien dire, mais il s'émanait de lui une tension incroyable, faite d'angoisse mêlée de douleur. Une unique goutte de sueur roulait lentement sur sa tempe et les muscles de son visage se contractaient nerveusement. Soudain, il ferma les yeux, rejeta la tête en arrière.
On avait frôlé le but. Thomas poussa un soupir et se leva.
– Je rentre, déclara-t-il d'une voix blanche. Il est inutile que je reste à souffrir ici sans pouvoir rien faire.
Il s'éloigna, sous le regard d'Emmanuelle, stupéfaite. Frédérik lui sourit, fataliste.
– Il ne faut pas lui en vouloir. Trop de pression... Thomas déteste quand le contrôle des choses lui échappe...
Depuis qu'il s'était rapproché de l'équipe, Thomas semblait mieux aller, comme si côtoyer de nouveau les terrains éloignait le spectre de la blessure. Et s'il ne participait toujours pas aux entraînements, il suivait néanmoins sans faillir un programme de remise en forme physique spécialement concocté pour lui et orchestré par le docteur Florentin. Thomas avait toujours été le plus solide. Même Florentin ne pouvait qu'admettre qu'il avait rarement vu un joueur se remettre aussi facilement d'une telle blessure.
– Il y a quelque chose qui le pousse, confia-t-il un jour à Frédérik. Il n'y a que le mental qui puisse influer de cette façon sur l'organisme... En toute honnêteté, je ne crois pas qu'il ait une seule seconde abandonné l'espoir de rejouer au foot.
– C'est évident ! s'emporta Frédérik avec véhémence. Comment voulais-tu qu'il en soit autrement ? A part moi et Emmanuelle, tout le monde l'a encouragé dans ce sens... Et tu crois qu'il y a une chance ?
– A vrai dire, je n'en sais trop rien, avoua le docteur en replaçant les dernières radios de la jambe du jeune gardien sur la table lumineuse. La fracture s'est très bien ressoudée, les ligaments sont réparés, la blessure résorbée... Tout à l'air redevenu normal.
– Mais ?
– Mais je ne suis pas persuadé que laisser Thomas rejouer soit une très bonne idée, reprit Florentin en faisant la moue. La cheville reste fragile, et elle le restera quoi qu'il arrive... Et je commence à connaître ce satané garçon : il ne pourra jamais jouer un match sans se donner à fond.
– Ouais... Ce n'est pas une nouveauté, confirma Frédérik. Quoique j'espère que cette blessure lui aura servi de leçon et lui aura fait comprendre qu'il ne doit pas trop en demander à son corps, qu'il a des limites...
– A mon avis, le problème, c'est que Thomas n'a pas conscience de ses propres limites, renchérit le docteur en éteignant la table lumineuse. Comme il est physiquement très résistant et robuste de naissance, il se croit invulnérable... Et tant qu'il le croira, on sera dans l'impasse.
– Qu'est-ce que je fais, alors ? demanda Frédérik. Tu crois qu'on peut lui redonner l'autorisation de rejouer ?
Les deux hommes se firent face en se dévisageant un instant, puis le docteur rompit le premier.
– Médicalement, on peut considérer qu'il est prêt, dit-il en remettant les radios dans leur enveloppe. Il n'y a plus de contre-indication majeure. Cependant, il faudra y aller progressivement et surtout l'obliger à sortir aux premières douleurs... Quoi ? Qu'est-ce que j'ai dit ?
Frédérik s'était mis à rire sans raison apparente.
– Excuse-moi, dit-il. C'est toi. En fait, toi non plus tu n'as jamais pensé qu'il arrêterait...
– Tu sais, Thomas est très solide, répliqua le docteur. Avec une volonté comme la sienne, je crois qu'il lui en faudra plus pour l'éloigner définitivement des terrains... Cela dit, je ne suis pas sûr que Thomas soit prêt. Psychologiquement, s'entend.
Frédérik haussa les sourcils, surpris. Mais il n'attendait que ça, qu'on lui donne l'autorisation de rejouer !
– Remettre les pieds en compétition n'est pas un acte anodin, Frédérik, reprit Florentin. Surtout qu'on avait laissé entendre à Thomas qu'il y avait très peu de chances qu'il puisse rejouer à haut niveau... Il commençait à peine à se faire à cette idée et il n'est sans doute pas disposé à revivre ce qu'il a vécu ces derniers mois...
– Tu crois que c'est trop tôt ?
– Je crois seulement qu'on devrait attendre que Thomas vienne nous le réclamer tout seul, répondit Florentin. A ce moment-là, nous saurons qu'il est prêt.
Austermann acquiesça, pensif. C'était la première fois qu'il devrait ne pas dire à Thomas qu'il avait l'autorisation de jouer... Il informa quand même Mathieu Lemenec, l'entraîneur de l'équipe première, qui se réjouit à la perspective de retrouver un bon élément. Nicolas Mercier, de son côté, s'était très bien intégré à l'équipe, mais pour le jeune attaquant, les matchs avaient une autre saveur en l'absence de Thomas. Il prenait conscience de leur ancienne complicité avec une acuité nouvelle qui le déroutait. Il n'aurait pas pensé souffrir autant de l'absence de son ami dans les buts.
Revenir en haut Aller en bas
http://espacedudehors.wordpress.com
Lilylalibelle

Lilylalibelle

Nombre de messages : 866
Age : 44
Localisation : Bretagne
Date d'inscription : 31/10/2007

Nouvelle : La Dernière mi-temps Empty
MessageSujet: Re: Nouvelle : La Dernière mi-temps   Nouvelle : La Dernière mi-temps EmptyJeu 20 Mar 2008 - 1:31

Si officiellement le gardien irlandais ne participait pas aux entraînements de l'équipe première, le docteur Florentin et Frédérik lui concoctaient des exercices qui s'éloignaient de plus en plus de la simple rééducation fonctionnelle. Ils étaient aidés par le fait que l'entraînement d'un gardien paraissait décalé par rapport à celui du joueur de champ. Le goal était en effet une race à part qu'il fallait traiter différemment. Dans ces entraînements, fidèle à lui-même, Thomas cherchait toujours sans relâche la perfection du geste technique.
Le jeune homme semblait ne jamais s'être porté aussi bien. Il avait retrouvé sa mobilité, son endurance, sa vivacité. Il n'avait gardé aucune séquelle de sa blessure, sauf peut-être qu'il sautait maintenant moins haut qu'avant.
– Dis donc, Thomas Shefferson, montre-moi si tu sais encore rattraper des pénos !
Thomas sursauta et tourna la tête vivement, juste à temps pour arrêter le ballon catapulté vers lui par Nicolas qui arrivait en souriant.
– Alors mon vieux, c'est la grande forme on dirait ! dit l'attaquant en lui envoyant une bourrade. Tu as toujours d'aussi bons réflexes...
– A vrai dire, je n'avais pas testé depuis un sacré bout de temps, avoua Thomas avec un sourire lumineux qui faisait plaisir à voir.
– Sans blague ? s'exclama Nicolas en enlevant son pull-over. Qu'est-ce que tu dirais d'une séance de tirs au but ?
Les yeux de Thomas brillèrent à cette seule évocation. En vérité, il n'avait pas subi ce genre d'exercice depuis sa blessure. Il déglutit en fermant les yeux, puis consulta Frédérik et le docteur.
– Tu crois que je peux ? Enfin, je veux dire : que j'en suis capable ?
– Et c'est toi qui pose la question ? s'exclama Frédérik. Seigneur, je dois rêver...
– Je veux juste savoir si ce n'est pas trop risqué, grogna Thomas, vexé.
– Il fut un temps où tu ne t'arrêtais pas pour ça, reprit Frédérik. On fait des progrès.
– Je ne plaisante pas, Fred ! coupa Thomas plus durement sans rire. Je croyais que je devais éviter tout effort intense...
– Le meilleur moyen de le savoir, c'est d'essayer, intervint le docteur Florentin pour calmer le jeu. On avait dit ça, mais la médecine n'est pas une science exacte, tu sais...
Thomas fronça les sourcils, comme si la réflexion du docteur faisait son chemin dans son esprit. Ce fut Nicolas qui exprima ce qu'il n'osait supposer.
– Vous voulez dire que Thomas pourrait reprendre sa place dans l'équipe première ?
– Ce serait envisageable.
Thomas vacilla comme si on l'avait frappé, et il ferma les yeux avec un coup au coeur. Frédérik lui tendit ses gants avec un sourire.
– Allez ! Vas-y... Tu n'attends que ça depuis des mois.
– Merci, Fred.
Le regard reconnaissant dans ce visage radieux fut la plus belle récompense de toute la carrière d'Austermann. Thomas courut vers la cage en enfilant ses gants, tandis que Nicolas se postait à quelques pas du point de penalty avec le ballon.
– Tu y es ? lança l'attaquant. Il faut voir si tu n'es pas devenu une passoire si tu veux que Lemenec te reprenne !
– Tu vas regretter d'avoir dit ça, Nico !
Emmanuelle fut la seule à ne pas partager la joie collective lorsque Thomas annonça son retour à la compétition. Quelque chose l'inquiétait, juste un pressentiment désagréable, mais pour ne pas gâcher l'ambiance, elle n'en laissa rien paraître.
Malgré la philosophie tranquille de Thomas qui considérait chaque match comme un challenge renouvelé, l'équipe n'en menait pas large à la veille de sa rencontre avec l'Olympique, tenant du titre et dont les joueurs étaient au meilleur de leur forme.
– C'est un ouragan, une tornade, résuma Lemenec. Leur technique est efficace, mais surtout, quelle présence ! Il sont partout à la fois, même si leur attaque est parfois peu construite...
– J'ai hâte de voir ce que ça donne ! s'exclama Thomas.
– Parle pas trop vite, gloussa Grégoire. Je te rappelle que ce sont les champions en titre, pas les rigolos du quartier !
– Et après ? Ils ne sont pas imbattables, non ? rétorqua le jeune homme en souriant. D'accord, sur le plan technique, ils assurent... A eux l'expérience, à nous la jugeote, la vivacité, l'esprit d'équipe ! Il faudra conserver beaucoup de rigueur dans notre marquage et ne pas laisser filer les occasions... Et puis, je serai là !
Il avait prononcé cette dernière phrase avec une jubilation évidente.
– Enfin, juste la première période, relativisa Lemenec.
– Oh non, c'est tout ?
– Ce n'est déjà pas mal pour un début, répliqua l'entraîneur en riant. Et puis Frédérik m'a menacé des pires sévices si tu finis le match avec une seule égratignure...
Toute l'équipe éclata de rire, y compris Thomas, mais moins franchement tout de même. Ne jouer que la moitié du match ne lui convenait guère, mais Frédérik avait raison : il fallait y aller doucement pour la reprise.
Une boule à l'estomac et le coeur dans un étau, Thomas essuya son front du revers de la main et s'assit par terre, le dos contre le mur du vestiaire. Autour de lui, ses coéquipiers se concentraient, chacun en gérant le stress à sa façon : Nicolas en jonglant inlassablement dans les douches, Luc en s'étirant dans tous les sens, Paul en faisant les cent pas autour de la table. Thomas, lui, restait assis, sans bouger, ses yeux verts dans le vague, très concentré. Il quittait toujours les vestiaires le dernier. Une superstition, peut-être.
– Bon, on y est les gars, attaqua Lemenec avant de sortir. Pas de complexe d'infériorité, fixez-vous des objectifs mais jouez, jouez comme vous savez le faire, simplement, efficacement. Et surtout, prenez du plaisir.
– Allez ! renchérit Nicolas en abandonnant son ballon. On y va ! Vous êtes prêts pour la gagne, les mecs ?
– Ouais !
L'entraîneur hocha la tête et ouvrit la porte. Ils étaient remontés à bloc. Frédérik intercepta Thomas.
– Ca va aller ?
– Oui, répondit Thomas qui devinait ce qu'Austermann allait lui dire. Je te jure que je sors à la moindre douleur.
Frédérik fit face à Thomas et le regarda gravement.
– Ne promets pas des choses dont tu n'es pas capable, Thomas. Tu sais aussi bien que moi que tu joueras, quoi qu'il arrive et surtout quoi qu'il t'en coûte.
Revenir en haut Aller en bas
http://espacedudehors.wordpress.com
Lilylalibelle

Lilylalibelle

Nombre de messages : 866
Age : 44
Localisation : Bretagne
Date d'inscription : 31/10/2007

Nouvelle : La Dernière mi-temps Empty
MessageSujet: Re: Nouvelle : La Dernière mi-temps   Nouvelle : La Dernière mi-temps EmptyJeu 20 Mar 2008 - 1:34

Les minutes précédant le coup d'envoi parurent interminables. De chaque côté, les sentiments se mélangeaient indistinctement en faisant battre le coeur plus vite. Cette ivresse de la compétition, Thomas avait oublié combien il aimait la ressentir... Il avait l'impression que son dernier match remontait à hier, et pourtant la convalescence lui avait paru si longue, si frustrante ! Il se rendait compte à présent qu'il avait toujours su qu'il rejouerait un jour. A aucun moment, il n'avait baissé les bras.
Lorsque l'arbitre eut sifflé le début du match, tout alla alors très vite. Les premières actions révélèrent le caractère contesté d'Andreas Thoenes, meneur de jeu de l'Olympique : brutal et sûr de lui, il aimait attaquer seul, ce qui était d'une remarquable inefficacité car Lemenec avait renforcé la défense. Nicolas et ses équipiers s'offrirent de belles occasions mais sans succès, et leur domination franche du départ s'amenuisait au fur et à mesure que l'on avançait dans le match. Le jeu de l'Olympique était plutôt physique, pour ne pas dire violent, ce qui leur valut cartons jaunes et coups francs.
Dans la tribune, Emmanuelle se tordait les mains, le coeur serré par l'angoisse. Lemenec constata que la défense commençait à faiblir et les balles perdues se multipliaient. Thomas sauva la mise plus d'une fois, confirmant son excellente condition. Il avait retrouvé son jeu dynamique, son genre unique et sa prestance dans les buts, se déplaçant jusqu'aux limites de la surface pour relancer le jeu.
– On dirait un jeune chien qui vient de recouvrir la liberté, commenta Lemenec. Il court dans tous les sens !
– Oui, mais il en fait trop, répliqua Frédérik, tendu. Il ne devrait pas autant forcer...
– Bah, il est solide... Mais dégagez en avant, bon sang ! brailla soudain l'entraîneur. Vous attendez qu'ils marquent ou quoi ? »
L'attaque de l'Olympique se faisait plus pressante, les tirs à chaque fois plus précis et plus puissants. Thomas plongeait, sautait, remettait en jeu sans discontinuer. Le jeu semblait s'être stabilisé face au but de l'Irlandais. Frédérik guettait le moindre geste de Thomas, anxieux. Il voyait bien que le jeune gardien n'en pouvait plus. Lui qui sortait relativement fréquemment de sa surface d'habitude, il limitait maintenant ses déplacements au minimum.
– Il est épuisé, murmura-t-il à Lemenec. Il ne tiendra jamais le coup...
– Hum hum, marmonna l'entraîneur. Possible. Il est moins vif dans ses prises de balles... Bon sang, sortez- moi ce ballon ! »
Thoenes s'éleva en l'air pour reprendre de volée le ballon que son ailier venait de lui servir sur un plateau d'argent. Thomas réfléchit au quart de tour, décida qu'il était trop court pour plonger et s'élança pour contrer le tir, le pied en avant.
Le choc fut inévitable. Les crampons de Thoenes glissèrent sur le protège-tibias, évitant la cheville de justesse, et Thomas retomba sur la pelouse avec un cri, d'effroi plus que de douleur. Grégoire dégagea la balle, tandis que Frédérik, blême, s'était levé.
– Il vont me le massacrer !
Nicolas se précipita vers son ami qui se tenait la jambe, le visage crispé.
– Thomas ?
Les soigneurs entrèrent sur le terrain, prodiguèrent quelques soins et après quelques secondes, le jeune homme se relevait, une grimace douloureuse sur les lèvres, avec l'aide de Nicolas.
– Plus de peur que de mal, rassura-t-il en esquissant quelques pas. C'est le choc qui m'a effrayé... Mais ça va aller, ne t'inquiète pas.
Nicolas hocha la tête et regagna son poste, tandis que Thomas faisait signe à Frédérik que tout allait bien en se dirigeant vers le but. Thoenes se préparait à tirer le corner.
– Qu'est-ce que tu en penses ? fit Lemenec en regardant Frédérik de biais.
– J'en sais rien, répondit l'Allemand. Il boitille mais il n'a pas l'air handicapé...
Thoenes frappa et le ballon s'envola en même temps que Thomas qui s'élança pour le rattraper sans effort apparent. Malgré tout le soin qu'il mit à se réceptionner, la douleur l'aiguillonna et il s'écroula en poussant un cri – de rage cette fois. Il secoua la tête et regarda vers le banc de touche en levant le bras.
– Il ne va pas pouvoir continuer, traduisit Austermann. Il faut le faire sortir.
Aussitôt, Lemenec fit un signe au remplaçant, tandis que Frédérik se précipitait sur le terrain pour aider Thomas à regagner le vestiaire. Le jeune homme s'appuya sur son entraîneur avec un sourire pâle.
– Je crois que ça va pas le faire, avoua Thomas, les larmes aux yeux.
– Tu veux que j'appelle la civière ? murmura Frédérik, ému par sa résignation.
– Non ! protesta-t-il, comme si on venait de lui proposer la guillotine. Je peux marcher...
Frédérik secoua la tête, en comprenant que sortir sur la civière serait de trop mauvais augure pour cet Irlandais superstitieux. Il soutint le jeune homme clopinant jusqu'à la ligne de touche. Maintes fois, découragé, Thomas avait failli tout abandonner, mais un sursaut d'orgueil le poussait à continuer bravement. Lorsqu'enfin il atteignit le tunnel, ses forces – ou plutôt ce qu'il en restait – l'abandonnèrent tout à fait et il chancela.
Thomas s'effondra sur le fauteuil de l'infirmerie du stade et ferma les yeux en grimaçant. Le docteur Florentin termina de bander la cheville recouverte de glace du jeune homme qui s'agitait comme un lion en cage. Frédérik, à ses côtés, suivait chacun des gestes du médecin.
– Ce n'est pas grave, révéla ce dernier au bout d'un moment. Peut-être une entorse ou bien un hématome du à la mauvaise réception après le contact avec Thoenes... J'ai aussi détecté une contracture. Les muscles étaient en sur-utilisation.
– Ce qui veut dire ? grogna Thomas, pas conciliant.
– Tu as dépassé tes résistances physiques, voilà ce que ça veut dire, renchérit Frédérik, furieux. Tu n'as rien compris ou quoi ? Tu aurais joué jusqu'aux limites de l'épuisement si tu n'avais pas eu cette blessure... Pourquoi tu ne peux pas être raisonnable ?
– Je ne fais pas un sport de fillettes...
La gifle partit sans prévenir et s'écrasa violemment sur la joue de Thomas.
– Tu te crois peut-être intelligent en réagissant de cette façon ?
Furieux, Thomas se releva vivement et se dressa devant son entraîneur, toutes griffes dehors.
– Vas-y ! Cogne-moi dessus, pendant que tu y es ! s'écria Austermann, nullement impressionné. Qu'est-ce que tu attends ?
Sa tranquille assurance déstabilisa Thomas qui baissa lentement la main, piteux.
– J'en ai assez de ton stupide orgueil, Thomas Shefferson, continua Frédérik d'une voix dure. Depuis le début, tu ne cesses d'en faire qu'à ta tête. Tu es incontrôlable, capricieux, indiscipliné... Le génie n'excuse pas tous les comportements.
Ils s'affrontaient du regard avec une violence presque palpable. Pétrifié, Florentin se mit en retrait, tant l'atmosphère était explosive. C'était la première fois que l'Irlandais se faisait remettre en place ainsi, mais peut-être était-ce ce qui pouvait lui arriver de mieux.
– Descends de ton piédestal, argumentait Frédérik plus calmement. Il est peut-être temps de te demander pourquoi tu joues. Pour toi seul ? Si c'est le cas, c'est que tu n'as rien compris au football, Thomas. Ce n'est pas un défi personnel, mais un jeu d'équipe dont l'enjeu est porté collectivement par onze joueurs. Et par-dessus tout, c'est un sport qui se joue en public. Comment peux-tu te permettre de risquer de faire perdre ton équipe en voulant à tout prix jouer les braves ? Quand tu restes sur le terrain alors que tu n'es plus dans le coup physiquement, non seulement tu mets en danger ta santé, mais surtout tu pénalises ton équipe... Le foot ne t'est pas dû, Thomas, c'est toi qui dois le foot aux spectateurs, aux supporters, aux autres joueurs. Les gens viennent assister à un spectacle collectif, pas à l'exploit personnel d'un seul. Si tu joues pour d'autres raisons, je ne crois pas que tu sois digne d'être footballeur...
Thomas fronça les sourcils, atteint au plus profond de lui-même. Frédérik dévisageait le jeune homme, essayant de percer son esprit, de deviner quels sentiments cachaient ce front volontaire et têtu.
– Alors ça ne sert à rien de donner le meilleur de soi, rétorqua-t-il enfin, pas encore tout à fait convaincu.
– Non, ça ne sert à rien d'aller au bout de tes forces, intervint le docteur. Tu dois apprendre que ton corps a des limites... et qu'il faut en tenir compte. Tu ne peux pas nier que tu étais épuisé.
Thomas soupira longuement en faisant une grimace, puis il darda son regard clair dans celui du docteur.
– Ca se voyait tant que ça ? murmura le jeune homme en esquissant un sourire. Je n'étais pas très en forme à la fin, d'accord mais... Ils m'ont mené la vie dure, hein ?
– C'était un match de haut niveau, c'est tout.
Frédérik avait dit cela d'une voix posée, sans hausser le ton. Un constat. Et tout à coup, Thomas prit conscience de ce que ça voulait dire.
– C'est fichu, n'est-ce pas ? balbutia-t-il. Je ne pourrais jamais tenir tout un match, c'est ça que vous n'osez pas dire ?
Florentin redoutait la question. Il eut un bref sourire et soupira. Le regard vert de Thomas l'implorait. D'un mot, d'un seul, il pouvait ruiner tous les espoirs de ce jeune prodige.
– Pour être honnête, c'est encore trop tôt pour en présager, répondit Florentin au bout d'un moment de réflexion. Il faut sans doute s'attendre à ce que ta blessure ait laissé des séquelles...
Frédérik sentait bien que Florentin tournait autour du pot. Il avait été le premier à croire que l'Irlandais se remettrait et qu'il poursuivrait son parcours sans faute en professionnelle. Mais il ne pouvait qu'admettre que ce match constituait un véritable test et qu'il se révélait pour le moins concluant : Thomas n'avait plus la même résistance physique, et manifestement la cheville s'était fragilisée. Il n'était pas à l'abri de nouveaux problèmes, sans compter que cette fois, il n'avait joué que quarante minutes, à peine une mi-temps...
– Docteur ?
Florentin reposa son regard sur celui de Thomas. Pour la première fois de sa vie, il recula devant le diagnostic. Pour la première fois, il décida de ne pas dire toute la vérité. N'importe quel médecin lui aurait conseillé de renoncer une bonne fois pour toute au sport de haut niveau, mais Florentin ne se sentait pas capable d'infliger ce verdict à Thomas. Cependant, auprès du jeune homme, il vit que Frédérik n'était pas dupe et avait tout compris.
Revenir en haut Aller en bas
http://espacedudehors.wordpress.com
Lilylalibelle

Lilylalibelle

Nombre de messages : 866
Age : 44
Localisation : Bretagne
Date d'inscription : 31/10/2007

Nouvelle : La Dernière mi-temps Empty
MessageSujet: Re: Nouvelle : La Dernière mi-temps   Nouvelle : La Dernière mi-temps EmptyJeu 20 Mar 2008 - 1:35

Chapitre 3

Emmanuelle trouva Thomas assis sur un banc au bord de la rivière qui longeait le centre de formation.
– Tu es bien avancé, maintenant, lui dit-elle d'un air de reproche en désignant sa cheville emprisonnée dans les bandages, sans même lui dire bonjour.
– Ce n'est qu'une petite entorse, répondit Thomas, J'en ai pour une semaine tout au plus, et après je reprends l'entraînement...
– Pardon ?
Emmanuelle dévisagea Thomas sans comprendre et le jeune homme se mit à rire.
– Je ne vois pas ce qu'il y a de drôle ! répliqua la jeune fille. Je suis peut-être une ignare en médecine, mais j'ai des yeux pour voir... Ca te sert à quoi de nier tes blessures ?
– Tu ne vas pas t'y mettre, toi aussi ? s'emporta soudain le jeune gardien. Fred m'a déjà fait la leçon, je te remercie !
– Je ne te fais pas la leçon, j'essaie de comprendre, rétorqua Emmanuelle. Tu t'obstines à ne pas prêter attention aux avertissements que te donnes ton organisme. Il viendra un jour où il sera trop tard. Qu'est-ce que tu cherches à prouver ?
– Ce n'est pas si simple, Manu, répondit Thomas plus doucement. C'est difficile de savoir jusqu'où on peut aller...
– Mais à trop tirer sur la ficelle, elle finira par casser. Que feras-tu à ce moment-là ?
– Un sportif, ça ne pense jamais au pire, admit le jeune homme avec un sourire indulgent. Sinon, on ne prendrait plus de risques...
– Ah, c'est ça ! Ca t'excite de risquer ta vie à tous les matchs !
– Tu exagères, Manu, reprit Thomas. Il ne s'agit que d'une cheville...
Emmanuelle le fusilla du regard en secouant la tête d'un air désarmé.
– Quand bien même il s'agirait de ta vie, tu ne ferais pas autrement, murmura-t-elle. C'est ça qui m'effraie... Tu es exaspérant à la fin ! Pourquoi ne veux-tu pas regarder la vérité en face ?
Thomas dévisageait Emmanuelle, stupéfait. Jamais il ne l'avait vue si en colère. Elle fulminait littéralement, les joues rouges d'indignation.
– Calme-toi, Manu ! dit-il en la prenant par les épaules.
– Non, ça m'énerve trop ! grogna la jeune fille, butée.
– Mais le docteur m'a lui même dit que ce n'était qu'une question d'entraînement, argumenta Thomas.
– C'est ce qu'il t'a dit... parce qu'il voulait te ménager, expliqua Emmanuelle presque douloureusement.
– Florentin ne m'a jamais ménagé.
– Même lorsqu'il s'agit de dire à un oiseau qu'il ne pourra plus jamais voler ? demanda-t-elle. Ecoute un peu ton bon sens, enfin... Tu es en train de mettre ta santé en danger pour... pour...
– Pour une broutille ? termina Thomas d'une voix conciliante. Manu, c'est ça que tu ne comprends pas : le foot n'est pas une broutille à mes yeux.
Elle le dévisagea attentivement, étonnée par son regard serein et son sourire indulgent. Elle n'aurait jamais le dernier mot avec lui. Après tout, peut-être qu'il avait raison. Il fallait seulement qu'il prenne conscience de ses limites et qu'il se montre raisonnable. Ce n'était pas compliqué en soi, mais venant de Thomas, ce serait déjà une grande victoire.
Thomas se remit très rapidement de son entorse et réintégra l'effectif de l'équipe première dès le début de la saison suivante. Cependant, par prudence et pour obliger le jeune Irlandais à se ménager, l'entraîneur ne lui faisait jouer que quelques morceaux de matchs de championnat. Thomas ne se satisfaisait pas vraiment de cette demi-mesure, mais, docile, il se soumettait aux choix du staff. Après tout, c'était pour son bien.
Le jeune homme avait en outré été promu à la place du gardien titulaire qui avait quitté l'équipe et un certain Gaël Brunor avait notamment rejoint l'équipe comme goal remplaçant. Issu d'un centre de formation réputé, Brunor était très efficace, mais son caractère diamétralement opposé à celui de Thomas. Dès le départ, les rapports entre les deux garçons furent tendus. Thomas ne voyait pas d'un très bon oeil l'arrivée d'un joueur aussi brillant – car Brunor l'était – à un moment où lui-même ne se trouvait pas en pleine possession de ces capacités physiques. Nicolas avait beau le rassurer en lui soutenant qu'un Shefferson ne se vendait pas comme ça à la première équipe venue, Thomas ne voyait en Brunor un rival nuisible, que de toutes façons, il n'aimait pas en tant que personne.
La Coupe d'Europe battait son plein. L'équipe y participait pour la deuxième fois consécutive et contrairement à l'année précédente, elle avait bénéficié pour l'instant de tirages au sort favorables. L'étonnant jeu collectif faisait le reste et Nicolas Mercier construisait des attaques de choc avec un brio qui n'échappait à personne. Ils abordèrent ainsi presque facilement la phase finale, aux côtés de clubs européens réputés. Ils jouèrent les quarts de finale contre des italiens et se retrouvèrent en demi—finale contre un club hollandais dont l'attaquant de pointe, Götel, figurait parmi les meilleurs joueurs du moment.
– Ouais ! "Le successeur de Johann Cruijf", ironisa Luc en imitant le commentateur.
– Peut-être, gronda Lemenec. Il faudra vous en méfier, comme des autres d'ailleurs : ce sont des types très imaginatifs. Ils peuvent vous sortir n'importe quoi à n'importe quel moment...
– Peuh ! Des frimeurs, rien de plus, fit Gaël Brunor en haussant les épaules.
– Tu as tort de dire ça, répliqua Thomas. Il ne faut jamais sous-estimer son adversaire.
– Tu as la trouille ? glissa Gaël avec un oeil sournois.
– Bon, ça suffit tous les deux ! interrompit Lemenec, agacé. Ca vous dérange si je termine mon briefing ?
– Il insinue...
– C'est bon, ça va ! reprit l'entraîneur. Vous oubliez trop souvent que vous jouez dans la même équipe. Si vous arrêtiez de vous battre de temps en temps, ça ferait des vacances à tout le monde, je vous assure !
Les deux gardiens ne pipèrent mot, tandis que le reste de l'équipe éclatait de rire devant leurs mines déconfites. Mathieu Leménec avait perçu depuis longtemps la rivalité qui opposait Brunor et Shefferson. Pourtant, il essayait de les traiter de la même façon, en les prenant avec leurs tempéraments différents. Gaël avait un jeu froid et déterminé, très efficace parce que méthodique, mais il lui manquait cette dose d'audace et de génie qui caractérisait le jeu de Thomas et qui n'appartenait qu'à lui. Peu avant le match décisif, le jeune Irlandais intensifia son entraînement et vint trouver Lemenec.
– Monsieur, j'aimerais ne pas jouer le match de championnat de demain soir, demanda Thomas tout de go.
– Pourquoi ? Quelque chose ne va pas ? s'exclama l'entraîneur, subitement inquiet.
– Non, au contraire ! rassura Thomas, bonhomme. Je préfère juste me ménager pour pouvoir jouer la totalité du match de coupe d'Europe mercredi...
– Ah, voilà où tu veux en venir ! répondit Lemenec, un tantinet soulagé. Une mi-temps, ça ne te suffit plus, hein ?
– Ca ne m'a jamais suffit, rétorqua l'Irlandais sans rire. Vous me l'avez imposé.
Voilà, c'était bien de lui, cette façon de lui reprocher des décisions sensées comme celle-là ! L'entraîneur sourit néanmoins et posa sa main sur l'épaule de Thomas.
– D'accord pour demain soir, dit-il. De toutes façons, j'ai bien envie de faire jouer Brunor un peu. Mais je ne te promets rien pour mercredi...
Thomas le dévisagea et Lemenec vit bien que cette non-réponse le décevait.
– Tant pis, pensa-t-il. Il faut qu'il apprenne que tout ne lui est pas dû.
Le mercredi suivant, l'équipe prit la rencontre contre les Hollandais en main dès le coup de sifflet et le début du match fut prometteur. Thomas était dans les buts, guettant le ballon qui circulait rapidement, déjouant la défense adverse. Nicolas trouva la faille après seulement dix minutes de jeu. La réplique ne se fit pas attendre, mais Thomas veillait de pied ferme. Götel, à la limite du hors-jeu, cadra en plein dans la lucarne en surprenant tout le monde, y compris Thomas qui plongea un quart de seconde trop tard. Impuissant, il s'étala de tout son long sur la ligne de but, les yeux crispés.
– Tout va bien, vieux ? demanda Nicolas, voyant son ami aller chercher le ballon au fond des filets sans peser sur sa jambe gauche.
– Oui... Juste une petite crampe au moment de plonger : j'étais trop court, expliqua le jeune gardien d'un air désolé.
– T'inquiètes pas, assura Nicolas. On va remonter le score !
Mais son optimisme déchanta. Cassé net dans son élan par le but, l'équipe s'emmêla et les joueurs commencèrent à cafouiller. L'attaque savamment construite des Hollandais les déroutait. Leur façon de jouer, surtout, était différente, plus tactique, plus subtile. Dépassés par leur technique, dominés par leur puissance, Nicolas et ses équipiers perdaient des balles, ne parvenaient plus à trouver leurs marques, à construire un jeu. Même Thomas s'y cassa une nouvelle fois les dents. Il n'avait même pas l'excuse de la douleur, cette fois : il s'était bêtement fait prendre à contrepied sur une feinte de tête.
Les joueurs s'écroulèrent sur les bancs du vestiaire au bout de quarante—huit minutes de jeu, pas très fiers de leur début de match. Mathieu Lemenec, le visage fermé, les laissa se désaltérer, reprendre leur souffle et puis les alluma.
– C'est quoi, ce match de débutants ? Franchement, les mecs, si on s'est encaissé que deux buts, c'est encore miraculeux ! Il n'y a que les dix premières minutes de passables, après, c'est calamiteux... Rien n'est construit, rien n'est ordonné, c'est le bazar. Une vraie catastrophe. Vous attendez quoi ? Un coup de pouce de la Providence ? Vous oubliez qu'on est en quart de finale de la coupe d'Europe ?
Il laissa passer un instant pour ponctuer ses paroles et permettre aux joueurs de les intégrer.
– On se ressaisit, les gars, c'est maintenant ou jamais, reprit-il plus posément. Louis, tu vas rentrer en attaque. Derrière, vous allez jouer en 2-4. Gaël, tu remplaces Thomas.
L'Irlandais tressaillit et leva un sourcil interrogateur vers l'entraîneur.
– Je ne t'avais rien promis, Shefferson, répliqua Leménec fermement. De toutes façons, tu n'as pas l'air en grande forme. Je t'ai connu capable de beaucoup mieux...
La remarque cingla Thomas comme une gifle. Il fit une grimace, haussa les épaules en serrant les poings, puis il ôta ses gants et les jeta rageusement à terre, sans dire un mot. Ce fut tout. Avec sa maîtrise habituelle, il ne laissa pas plus sa déception transparaître. De toutes manières, la décision de l'entraîneur l'étonnait à peine ; il trouvait lui-même qu'il n'avait pas très bien joué. Cette douleur qui lui avait fait rater le premier but avait disparu l'inquiétait aussi. Peut-être était-ce mieux qu'il sorte avant de se rendre incapable de jouer. Et puis, il était curieux de voir comment Brunor s'en sortirait.
L'inconvénient, c'est que Gaël s'en sortit bien, très bien, même. Non seulement, il conserva la cage vierge, mais de plus il sauva des balles promises au corner, intervint à des moments où le ballon s'envolait à des endroits indéfinis de la surface. L'attaque, revitalisée par l'excellence de son gardien, fit des merveilles, rattrapa les deux buts avant l'heure de jeu et marqua le but de la victoire dix minutes avant la fin.
Thomas avait regardé tout cela d'un oeil éteint, interloqué, abasourdi. Dans son esprit, tout était clair : Brunor avait sa place dans l'équipe première, pas lui. Dans la liesse générale, on ne le vit pas partir. Il erra dans la ville, la tête vide, pendant de longues heures.
Nicolas trouva le jeune Irlandais tard dans la soirée, attablé dans un salon de l'hôtel où ils étaient hébergés, devant une pinte de bière brune.
– Tu bois de l'alcool, toi, maintenant ? demanda le jeune homme, surpris.
D'habitude, Thomas boudait ostensiblement tout ce qui était alcoolisé.
– Une petite Guinness n'a jamais tué un Irlandais, répliqua Thomas avec un demi-sourire. Ne t'inquiètes pas, je ne suis pas ivre...
– Tu as raison, remarque, on peut fêter notre victoire ! Ce fut laborieux, mais on a gagné !
– Bof, je n'ai pas grand chose à fêter... Si on a gagné, on peut dire que ce n'est pas grâce à moi...
Le fatalisme de son ami surprit Nicolas. Ainsi qu'il le craignait, il n'avait pas digéré de s'être fait remplacer par Brunor.
– Ce n'est pas parce que Gaël a bien joué qu'il est le meilleur, dit Nicolas.
– J'ai fait une erreur à ne pas faire en coupe d'Europe, c'est tout, reprit Thomas sombrement. Tant pis pour moi.
Nicolas ne comprenait pas du tout de quoi il parlait. L'Irlandais se pencha vers lui en dardant son regard vert dans le sien.
– J'ai cru être infaillible, expliqua-t-il. Tu crois que je n'ai pas vu que tout avait déraillé après que j'aie encaissé le premier but ? Et si j'ai raté mon intervention, c'est à cause d'une crampe.
– Et alors ?
– Et je suis resté sur le terrain. Je me suis entêté comme un imbécile, au risque de faire perdre mon équipe, conclut Thomas. Parce que si je me suis pris le deuxième but, c'est parce que j'ai hésité... j'avais peur que ça recommence. C'est ça que je ne me pardonne pas. La douleur m'a rendu bon à rien et j'ai été incapable de le comprendre !
Nicolas regarda Thomas qui s'était muré dans un silence boudeur.
– Alléluia ! pensa-t-il. Si Thomas a comprit ça, on a fait des progrès !
Le jeune homme jugea cependant que la crise était assez grave pour en avertir Lemenec.
– Je savais que je risquais gros en agissant de la sorte, avoua l'entraîneur. Mais il fallait qu'il comprenne qu'il ne doit pas jouer avec le feu... et qu'on est en droit d'attendre de lui des performances irréprochables. On n'a pas à dépendre de ses caprices... Sa place dans l'équipe première ne lui est pas due, si c'est ce qu'il croit !
Revenir en haut Aller en bas
http://espacedudehors.wordpress.com
Lilylalibelle

Lilylalibelle

Nombre de messages : 866
Age : 44
Localisation : Bretagne
Date d'inscription : 31/10/2007

Nouvelle : La Dernière mi-temps Empty
MessageSujet: Re: Nouvelle : La Dernière mi-temps   Nouvelle : La Dernière mi-temps EmptyJeu 20 Mar 2008 - 1:36

Pendant quelques jours, Thomas afficha un visage morne et fatigué. Frédérik savait qu'il se rongeait d'inquiétude, mais il pensait que cela concernait sa place de titulaire pour la finale de la Coupe d'Europe. Lorsque Lemencec apprit à Frédérik quelques jours avant le match que Thomas lui avait demandé de l'inscrire comme remplaçant, l'Allemand n'en cru pas un mot.
– Tu plaisantes ? Et qu'est-ce qu'il t'a donné comme raison ?
– Celle à laquelle on ne croyait plus, répondit Lemenec en souriant, savourant déjà la tête de son ami. Il a dit qu'il ne savait pas s'il serait à cent pour cent de ses capacités et qu'il préférait s'abstenir, dans le doute, pour ne pas pénaliser l'équipe.
– C'est curieux, enchaîna Frédérik, ne réagissant pas tout de suite. Il ne m'a pas parlé de douleurs dernièrem... Quoi ? Qu'est-ce que tu as dit ? C'est lui qui a choisi de ne pas prendre le risque...
– Pour ne pas pénaliser l'équipe, oui, oui, c'est lui qui a dit ça.
Frédérik leva les yeux au ciel, rempli d'une joie d'enfant. Si Thomas avait pris cette décision tout seul, alors c'est qu'il avait enfin comprit, qu'il était enfin mûr et qu'à partir de là, le monde lui appartenait.
Le match de finale de la coupe d'Europe s'ouvrit donc avec Brunor dans les buts, contre une équipe allemande. Nicolas donna le coup d'envoi et aussitôt les attaquants furent étroitement marqués. Le jeu de leurs adversaires était rondement mené par un brésilien, très à l'aise et techniquement au—dessus de la moyenne. Nicolas et ses coéquipiers résistèrent une demi—heure avant de concéder un but, alors que la pression du jeu allemand s'intensifiait.
– Je le sens mal, je le sens mal ! gémit Leménec en se trémoussant sur le banc de touche. J'ai peur que les gars nous fassent un complexe et perdent leurs moyens devant la supériorité de leurs adversaires...
– Si déjà vous pensez qu'ils sont supérieurs, alors on est mal barrés, renchérit Thomas à l'autre bout du banc. Laurent, tu rêves ?... Marquez-le, bon sang, il se balade tout seul, là !... Vous n'avez qu'à lui donner le ballon pendant que vous y êtes !
Mathieu Lemenec regardait Thomas invectiver ses coéquipiers, comme il l'avait toujours vu faire. Curieusement, il avait du mal à lui en vouloir ; en réalité, sa personnalité ambiguë et imprévisible le fascinait. Il plaignait aussi Frédérik, son entraîneur. Thomas ne serait jamais un joueur facile à diriger, si tant est que ce soit possible un jour...
« Arrête de coller aux crampons de Nico, Mickaël, tu fais ça depuis le début ! reprit la voix de l'Irlandais. Vas-y, Nicolas, tu les tiens !... »
Nicolas avait réussi à avoir le dessus sur un défenseur et partit comme une flèche vers les buts, en dribblant ses adversaires.
« Y'a des jours, comme ça, où il m'épate... »
Il fallait tirer, maintenant ou jamais. Le goal avait plongé trop vite pour arrêter la frappe énergique de Nicolas. Tout était à refaire pour le club allemand.
« Sacré Mercier ! murmura Leménec, admiratif. Je n'arrive pas à me faire à l'idée qu'un garçon bâti comme lui puisse tirer avec autant de puissance.
– Bof ! Vous voulez parler du but qu'il vient de marquer ? renchérit Thomas en souriant, un tantinet provocateur. Mais il est capable de faire beaucoup mieux que ce petit pousse ba-balle !
Leurs adversaires n'appartenaient cependant pas à ceux qui baissent les bras à l'égalisation. Fermement décidés à reprendre l'avantage, les joueurs se firent encore plus pressants, jusqu'à ce que le brésilien tire à pleine volée, magistralement servi sur un plateau par son ailier droit. Brunor s'élança sur le ballon et dégagea au pied in extremis.
– Ouais ! Bien joué, s'exclama l'entraîneur.
– Non, danger, rectifia Thomas avec inquiétude. Si le ballon leur revient dans les pieds, on est fichus...
Il eut à peine fini sa phrase qu'un tir de la tête prenait Brunor complètement à contrepied, redonnant l'avantage à l'équipe allemande.
Leménec ne disait rien. Il savait que Thomas avait l'avantage de l'expérience pour lui, il avait été entraîné par un allemand, ce n'était pas neutre. Et puis, il connaissait les feintes du brésilien, son style de jeu... Gaël était bon, mais il n'était pas à la hauteur.
– Thomas ? demanda l'entraîneur sans le regarder. Tu te sens d'attaque pour la seconde période ?
Il y eut un silence de quelques secondes sur le banc de touche, pendant lequel le jeune homme crut que tout le stade entendait les battements de son coeur. Il fallait prendre une décision. Et vite.
– Vous voulez que je joue ? dit-il, sarcastique, pour se donner le temps de la réflexion. C'est trop beau de voir Gaël encaisser des buts, lui qui se croyait infaillible...
Lemenec le fusilla du regard. Voyant qu'il ne riait pas du tout, Thomas reprit son sérieux.
– D'accord, j'arrête... Bien sûr que je vais jouer ! Cette question...
– Alors échauffe-toi au lieu de faire le guignol, conclut l'entraîneur fermement sans pouvoir empêcher un sourire de naître sur ses lèvres. Fais plutôt tes preuves sur le terrain.
Au moment de rentrer sur la pelouse, après la mi-temps, Frédérik arrêta seulement Thomas sur la ligne de touche, la main sur son épaule.
– Ca va aller ? demanda l'Allemand.
Thomas sourit légèrement et posa sa main sur la sienne, rassurant.
– Je crois... Enfin, j'espère !
– N'oublie pas de profiter du jeu, Thomas, recommanda Frédérik. Fais de ton mieux.
– Ca ne me suffit pas, Fred, rétorqua l'Irlandais, fidèle à lui-même. Je veux être le meilleur... Mais je me ménagerai... Je crois que j'ai compris, cette fois.
La première action de la seconde période fut pour les Allemands. Le capitaine partit balle au pied, joua sur l'aile gauche, puis au centre. La passe en diagonale trouva l'ailier qui reprit le ballon de volée, à la limite de la surface de réparation. La balle allait très vite, mais Thomas fut sur la trajectoire. Nicolas et ses coéquipiers, portés par une vague d'enthousiasme, remontés à bloc pendant la mi-temps, se battaient avec énergie. Ils auraient été au bout du monde s'il le fallait, mais le gardien adverse restait infaillible aussi.
Thomas, quant à lui, ne faillit pas et fut même l'auteur d'un véritable festival auquel Lemenec ne fut pas insensible.
– Et dire que je doutais de lui, murmura-t-il à Frédérik. Je le savais capable de prouesses, mais maintenant, je sais qu'il est fiable.
Epuisés, les jeunes joueurs accueillirent presque avec soulagement les trois coups de sifflet de la fin. Puis ils réalisèrent qu'ils avaient perdu. Le coeur de Thomas se vida d'un seul coup, mais il congratula dignement ses adversaires, avant de s'asseoir au pied du poteau de but, les yeux dans le vide. Il se mordait les lèvres, terriblement déçu, au bord des larmes, mais avec la ferme volonté de n'en rien laisser paraître.
Et pourtant, il pleura. Il pleura quand il vit le capitaine brésilien brandir la coupe d'Europe, là-bas, dans la tribune officielle. Ses yeux se voilèrent malgré lui et il baissa la tête, doublement vaincu.
Alors, il se passa quelque chose de merveilleux. Le public, enthousiaste, demandait un tour d'honneur aux vaincus. Le stade croulait sous les applaudissements, les drapeaux du club s'agitaient frénétiquement, les ovations de leurs supporters rythmaient les flash des appareils photos. Ces marques de remerciement touchèrent Thomas au plus profond de lui-même et pour la première fois de sa vie, il comprit que l'important ne résidait pas dans le résultat du match. L'important, c'était le foot. Le public savait apprécier un beau match, et rendait au centuple l'engagement des joueurs sous ces couleurs. Cette découverte lui fit chaud au coeur et atténua sa peine. Il était même content d'avoir enfin compris cela. Des yeux, il chercha Emmanuelle sur le bord du terrain et lui dédia un sourire rayonnant en la rejoignant.
– Ca va ? lui murmura-t-elle, presque maternelle.
– Oui, répliqua Thomas sans cesser de sourire. On a perdu, mais... ce n'est que partie remise, n'est-ce pas ?
Emmanuelle leva un sourcil, surprise par ce discours inhabituel chez Thomas. Le jeune homme sourit de plus belle et la prit soudain dans ses bras pour l'embrasser à pleine bouche.
Revenir en haut Aller en bas
http://espacedudehors.wordpress.com
Lilylalibelle

Lilylalibelle

Nombre de messages : 866
Age : 44
Localisation : Bretagne
Date d'inscription : 31/10/2007

Nouvelle : La Dernière mi-temps Empty
MessageSujet: Re: Nouvelle : La Dernière mi-temps   Nouvelle : La Dernière mi-temps EmptyJeu 20 Mar 2008 - 1:36

Epilogue

Emmanuelle trouva Thomas au bord de la rivière, sur un banc, alors que le soir tombait. Il avait erré longtemps avant de s'asseoir, pour réfléchir interminablement sur cette finale et ce qu'elle avait éveillé chez lui. Mine de rien, ça lui avait fichu un coup. En fait, il ne cessait pas d'y penser.
Il prenait lentement conscience qu'il était passé à côté de l'essentiel en prenant des risques comme il l'avait fait avant sa blessure. Il se rendait compte de ce que cette attitude avait de déraisonnable et même de franchement suicidaire. Il se rendait compte également qu'il n'avait jamais envisagé cela sous cet angle. Pour la première fois, il comprenait combien la connaissance de ses propres limites importait et jusqu'où son inconscience pouvait l'emmener.
Pour la première fois de sa vie, Thomas parvenait à concevoir l'idée de la mort, et tout ce que cela englobait. Auparavant, cette issue lui semblait lointaine, improbable, irréelle, et il ne l'envisageait même pas. Et là, soudainement, son spectre surgissait, impromptu, comme pour lui rappeler la précarité de l'existence.
Thomas se rendait compte qu'il n'était pas prêt à mourir, et surtout, il se rendait compte qu'il aimait la vie, même s'il devait renoncer à jouer au foot. Il regardait avec un œil neuf autour de lui, comme une seconde naissance.
Le foot lui apparaissait enfin comme il aurait toujours dû le considérer, simplement comme une activité, un métier qui le passionnait. Il procurait des joies et des peines, mais ce n'était qu'un instrument, non une finalité. Il pouvait vivre sans jouer au foot, sans penser au foot. La vie faisait bien les choses.
Emmanuelle observait gravement Thomas, les yeux brillants. Le visage de l'Irlandais, serein, reflétait sa nouvelle tranquillité intérieure. Il avait enfin compris que la vie passait avant tout. Avant tout, aussi et surtout avant le foot. Il se promettait d'être raisonnable désormais, également parce qu'il mesurait les conséquences d'une blessure mal soignée. Plus très loin de la sagesse, Thomas comprenait qu'il n'avait pas que le foot dans la vie. Il y avait la vie, tout simplement.
La nuit prenait le pas progressivement sur la journée finissante, et la rivière suivait dans l'ombre son cours paisible, tendre et irréelle. Thomas passa son bras autour des épaules d'Emmanuelle qui vint naturellement se lover contre le jeune homme. Il suivit du regard un oiseau, puis ferma les yeux, empli de sensations diffuses.
Un sentiment de plénitude l'enveloppait, et il se sentait neuf, régénéré de l'intérieur. Il ignorait comment nommer cette sensation douce et sereine de bien—être. Il aurait voulu rester là des heures, à respirer l'air, à regarder la nature, en serrant Manu dans ses bras.
Dans quelques minutes, la nuit recouvrirait la rivière de son manteau translucide, et la lune monterait de derrière les arbres. Les lumières de la ville se reflétaient dans les eaux mouvantes du fleuve, où clapotaient des vagues contre les herbes folles de la berge. La quiétude du monde en ce soir de mai rasséréna Thomas. Il était là, bien vivant, et pas prêt de s'en aller. Il serra un peu plus Emmanuelle contre lui.

FIN
Revenir en haut Aller en bas
http://espacedudehors.wordpress.com
Contenu sponsorisé




Nouvelle : La Dernière mi-temps Empty
MessageSujet: Re: Nouvelle : La Dernière mi-temps   Nouvelle : La Dernière mi-temps Empty

Revenir en haut Aller en bas
 
Nouvelle : La Dernière mi-temps
Revenir en haut 
Page 1 sur 1

Permission de ce forum:Vous ne pouvez pas répondre aux sujets dans ce forum
Forums Liens Utiles :: Littérature :: Vos écrits : Poésie, nouvelles, romans, théâtre... :: lilylalibelle-
Sauter vers: