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 Feuilleton (interrompu) : Dernière minute

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MBS

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MessageSujet: Feuilleton (interrompu) : Dernière minute   Ven 21 Mar 2008 - 1:52

Prologue


J’ai l’adjectif paresseux. Parfois, il me faut plusieurs secondes avant de capturer le bon, celui qui va venir coller parfaitement à ce que je veux dire. Déjà au lycée, ça me jouait des tours, il me manquait toujours cinq minutes pour boucler mes dissertations. Mais maintenant, ça devient carrément stressant. On attend encore après moi pour boucler.
Ce que je veux dire ne me pose aucun problème. Je veux clairement allumer ce pourri d’Henri Lecerteaux, secrétaire de la mairie. Ca, ça ne me fait pas peur, ce n’est pas la première fois et, hélas je le crains, pas la dernière. Mais je ne peux pas le traiter de « pourri » dans la dernière phrase de mon article. Le rédac’ en chef n‘aimerait pas… et l’avocat du journal encore moins…
Bon, allez, va pour « peu fréquentable »… De toutes les façons, les lecteurs savent bien ce que j’en pense de cet enfoiré. Deux mois que je traque ses magouilles. J’ai réussi à établir qu’il avait détourné l’argent de la collectivité pour se donner une vie plus confortable : beaux hôtels sous les tropiques, call girls de luxe, pompes et fringues à des prix indécents. Là, c’est l’estocade ! Mais pas question de le traiter d’enfoiré… Ni pour tout ça, ni pour tout ce que je suppose… Le financement occulte d’une association évangéliste par l’intermédiaire d’une société écran basée au Liechtenstein.
Sûr que si je tombe entre ses pattes, je passerai peut-être un sale quart d’heure. Alors « peu fréquentable », ça sera mon assurance.
« Assurément, on ne peut conclure ces deux mois d’enquête qu’en considérant que monsieur Lecerteaux est décidément quelqu’un de peu fréquentable ».
J’appuie fermement sur la touche « Entrée » du clavier. Voilà, ça y est ! Le texte est parti à la compo. Je réajuste les écouteurs de mon lecteur mp3. John Lennon balance son « Just like starting over ». La suite des opérations ne m’intéresse pas. La dernière maquette, les épreuves, les rotatives qui s’emballent, crachent les journaux, le va et vient des camionnettes de livraison. La nuit s’est effondrée tout autour de mon bureau. Je pars me coucher.

Le café ne fait que très rarement des miracles. J’émerge toujours avec peine de mes dix heures de sommeil. Je dois être ours ascendant marmotte ou un truc comme ça.
Le téléphone sonne. Cinquième sonnerie, je n’ai toujours pas décroché. Je me traîne encore quelque part entre le fauteuil et la table basse du salon. Lorsque, enfin, j’arrive à attraper le combiné, le répondeur s’est déjà déclenché et une lumière rouge clignote comme une folle. Mon correspondant n’a pas raccroché et s’apprête à enregistrer son message. J’attends. Maintenant cela ne sert plus à rien de répondre, je vais savoir ce qu’il, ou elle, me veut.
- Arthur, c’est François… Faut que tu passes fissa au journal, ça sent le roussi pour toi !...
Et merde ! J’aurais dû décrocher ! Maintenant, je n’ai plus que le « bip bip » lancinant comme correspondant. Impossible de savoir ce que signifie ce « ça sent le roussi pour toi ». Oh, je me doute un peu que ça a à voir avec l’affaire Lecerteaux et l’article posté à l’arrache la veille. Ca n’a pas dû plaire au principal intéressé qui l’aura fait savoir en haut lieu. Mais bon, ça j’ai l’habitude. Ils réagissent toujours comme ça les puissants de notre monde. Ils ne se taisent pas, ils contre-attaquent les griffes en avant. Je vais sans doute avoir un procès au cul. Et alors ? Ce ne sera ni le premier, ni le dernier. Et puis, merde, j’ai ma conscience pour moi. Les preuves je les ai trouvées, les infos je les ai vérifiées et contre-vérifiées. Je suis inattaquable !
Alors pourquoi s ‘en faire ?

J’ai commencé à m’inquiéter quand j’ai vu la tronche de François. Il m’attendait dans le hall, le visage bouffé par ces petits tics nerveux qui ne ressurgissent que par avis de tempête. Sa cigarette éteinte à la main (il essayait d’arrêter de fumer depuis deux mois) s’agitait dans tous les sens tandis qu’il allait et venait entre deux banquettes en simili-cuir.
- T’étais où, bordel ?
- Sous la douche !
Ce n’était qu’un petit mensonge… A cinq minutes près, ça aurait pu être vrai.
- Et ton portable ?
- Je ne l’amène pas non plus sous la douche.
Le trait d’humour était destiné à me calmer tout autant que lui. Sa nervosité me gagnait sans que j’en saisisse bien encore les raisons.
- Bon, qu’est-ce qui se passe ?
- Viens, on monte… Je vais te dire ça dans l’escalier.
Bigre ! L’escalier !... Ca voulait dire « top secret »… Au minimum…
François a laissé le claquement de la porte nous isoler du hall avant de se lancer :
- Lecerteaux s’est flingué ce matin !
- Ben merde !
En lâchant ça, j’ai eu conscience de ne pas avoir eu la réaction la plus originale de la Terre. Quand on a pour métier d’écrire, on peut s’attendre à trouver toujours la bonne phrase à dire. La preuve que non !... Mon « ben merde » était à ranger parmi les répliques les plus prévisibles de l’humanité. Et je n’ai pas amélioré mon cas en rajoutant :
- A cause de l’article ?
- A ton avis ?!
Dix marches plus tard – putain qu’il était haut ce troisième étage ! – François parlait toujours mais je ne l’écoutais pas. Est-ce que cela voulait dire que j’avais tué un homme ? Tué un homme avec des mots ?
Et en même temps, cynisme suprême, je me suis dit que j’aurais pu le traiter de « pourri » à la fin de l’article. Le résultat aurait été finalement le même.

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Dernière édition par MBS le Mar 10 Nov 2009 - 19:49, édité 3 fois
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MessageSujet: Re: Feuilleton (interrompu) : Dernière minute   Ven 21 Mar 2008 - 1:54

François n’a pas les épaules pour me protéger. Malgré la batterie de diplômes qu’il a alignés au-dessus de son bureau, malgré le respect qu’il inspire à tous ici, malgré son charme qui en fait un tombeur redoutable, il ne peut rien. Il n’est que le rédacteur en chef et éditorialiste de « La Garonne libre », quotidien régional en perte de vitesse.
Tous ceux qui sont là dans le bureau directorial, je les connais. Ce sont les mêmes qui sont venus me féliciter à mon retour de Bosnie, à mon retour de Colombie, à mon retour d’Irak. A en juger par leurs mines, ils ne sont pas décidés à me passer la main dans le dos aujourd’hui… Ou alors pour mieux me pousser dehors.
Au centre de la pièce, trône Liliane Rouquet, la veuve de l’ancien propriétaire. Depuis plus que trente ans, elle veille sur les destinées du titre. Officiellement, c’est son fils, Edouard, qui mène la barque mais les initiés savent bien que Liliane Rouquet n’a pas lâché le gouvernail. Elle préside à la conclusion des principaux partenariats publicitaires, elle choisit elle-même les nouveaux collaborateurs, elle définit la ligne éditoriale. D’ailleurs, Edouard lui facilite largement le travail en passant l’essentiel de son temps à conclure de mystérieuses alliances électorales, seules justifications au maintien du petit parti de centre-gauche qu’il s’honore de présider. Le président et la présidente d’honneur du quotidien sont entourés comme dans les « grandes circonstances » par leur garde rapprochée : le directeur des ventes, Roger Garcia ; le chef de la régie publicitaire, Antoine Massias ; l’avocate de la direction, Cathy Miramont. Avec François, ils sont donc six à me fixer…
… comme si j’étais un meurtrier.
- Arthur, nous vous avions prévenu… Les questions régionales ne sont pas à traiter comme le grand reportage. Ici, on ne peut pas dire n’importe quoi, ni attaquer n’importe qui. Que vous démolissiez la réputation d’un général serbe en démontrant qu’il a torturé des gosses, on applaudit et on en redemande… Même chose quand vous mettez au jour l’existence d’un nouveau cartel de la drogue en Amérique latine… Mais Lecerteaux n’avait pas les moyens d’encaisser le traitement que vous lui avez fait subir… Je suppose que François vous a mis au courant…
- Oui.
Je ne vais pas plus loin. Manifestement, la présidente n’en a pas terminé. Elle joue à la fois le rôle du procureur et du juge. Autour d’elle, le jury, impitoyable et curieux de mes réactions, a déjà statué sur mon sort.
- Vous avez du talent… Un talent notamment, celui de bien remuer le caca, d’aller y piocher ce qui dérange nos belles consciences… mais là, vous êtes allé trop loin… Ce n’est plus du caca que nous avons sur les mains, c’est du sang !...
- Je n’ai pas dit…
- Vous en avez assez dit pour que ce type se tire une balle dans la bouche… en laissant une veuve et trois gosses…
- Qui font leurs études dans une des pensions les plus chères de Suisse…
- Ce sont des orphelins… Et des orphelins qui font un procès le gagnent généralement…
Foutu pour foutu, je décide de ne pas me laisser faire. J’ai vu la mort en face deux ou trois fois. Elle ne m’impressionne pas avec ses arguments dictés par la seule colonne « dépenses » du budget du canard.
- Tout le monde savait ce que j’allais mettre dans cette série d’articles. François le savait. Monsieur Edouard avait reçu un topo là-dessus et avait donné son accord.
- Je ne me souviens pas l’avoir lu… L’avez-vous transmis à mon bureau de Paris ?
Onctueux comme un politique, ce cher Edouard…
- La mairie a déjà appelé pour dire qu’elle allait nous attaquer en justice pour préjudice moral, reprend la présidente.
- C’était leur fric que Lecerteaux détournait… Ils devraient nous remercier…
- Un scandale comme ça, c’est mauvais pour l’image !... Ca coûte plus cher que quelques millions d’euros qui s’évaporent vers des paradis fiscaux.
- Ca me dépasse !
- On s’en est bien rendu compte, intervient l’avocate… La seule solution c’est de dégonfler le scandale… Des excuses, un accord à l’amiable avec la famille et…
- Un bon coup de cirage de pompes pour la mairie… Pendant un an, tout ce qu’elle fera sera fantastique.
J’aurais bien aimé ne pas poser cette question mais au point où nous en étions rendus, j’avais compris que si tout allait s’arranger, c’était sur mon dos.
- Je joue le rôle du fusible ?
- Mon cher Arthur, ce type de pratiques est dépassé. On ne peut pas licencier un journaliste pour un dérapage comme le vôtre.
J’apprécie, mais sans le relever à haute voix, la nuance. La mort d’un homme peut être selon les moments un assassinat ou un dérapage. Quelle belle langue que la nôtre et avec quelle habilité les puissants savent en user !...
- Il y a les conventions collectives et les prud’hommes qui n’attendent que l’occasion de rappeler à tous qu’ils existent… Et puis il y a vos exploits passés qui pèsent dans la balance : 12 ans au journal, des reportages sur tous les points chauds du globe. Nous avons donc décidé de vous accorder une promotion.
Le placard !
Je n’ai pas besoin de lâcher le mot. Avec son regard d’aigle, Liliane Rouquet l’a lu dans mes yeux, dans mes entrailles.
- Non, non, pas un placard ! Un vrai poste de responsabilité… Vous savez que Raymond Lebrac est atteint par la limite d’âge depuis quelques mois… Il a justement décidé de passer la main hier… Alors, son poste est pour vous…
- Mais, Raymond Lebrac, il dirige…
- Le service des sports, oui…

J’ai fait la meilleure figure possible. Je n’allais pas leur offrir le plaisir d’un effondrement avec jérémiades incorporées. D’abord, j’ai de la pudeur… et puis j’ai vu tellement de saloperies dans mes reportages que ça… ça… Ca c’était juste de la mesquinerie ordinaire, du défaussement à la stratégie depuis longtemps éventée. Et je n’allais pas tomber dans le panneau. La promotion c’était un piège à con, une souricière. Soit je refusais mon lot de consolation et j’étais un démissionnaire à qui on n’aurait aucune indemnité à verser, soit j’acceptais et mon incompétence notoire en la matière serait un bon argument pour me virer plus tard… si l’affaire Lecerteaux tournait vraiment mal pour le journal.
- Lebrac est au courant ?…
- Pas encore !…
- Ben, ça va lui faire un choc… Je préfère aller lui annoncer moi-même…
Et sur cette remarque qui disait tout, en particulier le fait que j’avais vu clair dans leur jeu, je suis sorti… J’aurais bien aimé être une caméra de vidéo-surveillance pour mater les réactions. Mais bon, on ne peut pas tout faire.
L’escalier pour redescendre à la ruche (la ruche c’est le nom qu’on donne à la salle où travaille les journalistes). Il faut imaginer 500 m² divisés en petits box de 4 mètres sur 4 avec bureau, ordinateur et téléphone, des mouvements incessants, des documentalistes qui pressent le pas toutes étonnées de ne pas avoir été complètement supplantées par Google et les archives numériques du journal, des pigistes qui vont chercher des cafés pour leur mentor. Tout cela, ça grouille de vie, d’énergie, de volonté… Et tout ça pour quoi ? Pour pondre un canard où tout article de plus de 50 lignes est considéré comme illisible pour le lecteur moyen. D’ailleurs, la police utilisée, bien grosse, permet de saisir à qui s’adresse « La Garonne libre »… Aux plus de 65 ans !
Mais bon, même si ça me débecte de voir toute cette belle énergie gâchée par les intransigeances des rédacteurs en chef, mon pote François compris, je me suis longtemps dit que c’était mieux que rien. Et j’ai toujours fait mon boulot avec conscience. Faut sacrément y croire pour s’enfoncer dans un bourbier aussi sanglant qu’équatorial en pensant qu’on est là pour le compte d’un retraité de Castelsarrasin ou des clients d’un coiffeur de Bagnères-de-Bigorre. Sauf que maintenant je vais élire domicile dans un des bureaux qui ferment la perspective de ce hall de sueur et de verre. Il y en a cinq disposés côté à côté avec, luxe suprême dû aux responsables, des cloisons avec des stores et… une porte.
J’aurais bien aimé qu’on me confie « l’International » mais Virginie Saint-Lazare est bien accrochée à son fauteuil. D’abord elle est compétente, parle cinq langues, comprend bien la situation si compliquée des grands zones géopolitiques qui font ou qui feront l’actualité. Ensuite, elle est encore jeune et passe bien médiatiquement (elle tient d’ailleurs une chronique sur la télé locale que le journal a lancé et qui vivote avec quelques milliers de spectateurs tous occasionnels). Enfin, elle est intransigeante dans l’application des consignes venues de la direction. Mon pote Bernard, qui suit particulièrement les questions européennes, l’a baptisée « chienne haute fidélité ». Il ignore, comme beaucoup d’autres ici j’espère, que nous avons eu une aventure peu après mon entrée au canard. Et je peux largement confirmer le premier terme de son surnom tout en réfutant largement les deux derniers (la rupture me fut pénible).
Faute de « l’International », j’aurais bien pris les affaires nationales où j’avais fini par atterrir pour me sortir de la dangereuse routine des missions sur le terrain (c’est vrai que ça peut finir par rendre fou… ou imprudent). Mais vu la situation, c’était le dernier placard à me confier… Les affaires sociales et culturelles m’intéressaient peu. Mais le sport, c’était bien le cadet, pour ne pas dire le petit dernier, de mes soucis. Pour tout dire, le 12 juillet 1998, je n’étais pas comme la majeure partie devant ma télé mais dans une salle de cinéma. Je me souviens à peine du film tandis que les images des buts français et de la foule sur les Champs-Elysées sont entrés dans ma mémoire à moi aussi. Cela suffit-il à me donner les clés du football, ce grand jeu de pousse-ballon ?
Je ne veux pas dire que l’effort sportif m’insupporte. Je m’astreins moi-même à des séances régulières en salle de gym et à des footings le long du canal. Mais je n’ai pas les codes de ces rites collectifs basés sur l’identification à une équipe, à un groupe, à un clan. Je ne comprends pas qu’on ait besoin de disserter plus sur la dernière blessure de Michalak que sur le sort des peuples oubliés du Bhoutan ou de Namibie. J’ai du mal à saisir cette passion forcenée pour l’exploit, ces dérives qui y mènent ou qui les justifient. Tout cela m’insupporte. On encense aussi vite qu’on jette aux orties. On commente du vide, on analyse de l’arbitraire avec des sentences de vieux universitaires rassis. On est prêt à se tuer pour un penalty non sifflé, pour un juge qui sous-note une patineuse. Cette humanité m’emmerde quand elle se prend de passion pour des riens qu’elle élève au rang de touts sublimes.
Et dire que ce sera à moi désormais d’orchestrer la diffusion de cette opium populaire à forte concentration de testostérone.

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MessageSujet: Re: Feuilleton (interrompu) : Dernière minute   Ven 21 Mar 2008 - 1:55

Lebrac, je ne le connais pas vraiment. Bien sûr, on a discuté quelques fois. A la machine à café, pendant des pots de fin d’année… Mais ça n’est jamais allé bien loin entre nous : on n’avait pas grand-chose à se dire. D’ailleurs, je crois que je n’ai jamais mis les pieds dans son bureau… Son bureau qui va devenir le mien !… Putain !
Il lève un œil distrait quand je pousse la porte. Devant lui, étalée sur son bureau, toutes les nouvelles sportives tombées pendant la nuit. Sans doute du sport américain… Il doit commencer à virer ce qui n’a aucune chance de passer, même en brève minuscule en bas de page dans un coin.
- Salut Arthur, sale histoire ce qui t’arrive…
Je soupçonne qu’un coup de téléphone venu de l’étage supérieur lui a annoncé la nouvelle. Même pas ! Il n’a pas l’attitude du type qui doit accueillir son successeur et lui passer les clés.
- C’était bien un pourri ce Lecerteaux…
- Je ne l’ai jamais écrit !
- Sûr, petit !… Mais ça transpirait tout au long de ta série d’articles…
Ben merde ! Il me lisait !… Moi je pensais que son intérêt sur la marche du monde s’arrêtait au résultat d’un Rumilly-Hagetmau en rugby… Le rugby, sa grande passion ! On ne refait pas les gens du Sud-Ouest !
- Euh, m’sieur Lebrac…
Pffff… En plus, je ne sais même pas son prénom.
- Je viens de la direction…
- Ils ne t’ont pas viré quand même ?…
Il enlève ses lunettes à écailles brunes d’un geste sec, rejette sa tignasse poivre et sel en arrière. Le syndicaliste qu’il est semble trouver là un dernier combat à mener avant de laisser la place.
- Peut-être qu’il aurait mieux valu !… Ils m’ont donné une promotion !…
- Ah !
Il replace ses lunettes sur le nez et se replonge dans les dépêches.
- C’est ma place, c’est ça ?
Pour un dingue du groupé-pénétrant et un adepte du « french flair », je le trouve sacrément pointu en stratégie managériale.
- Qu’est-ce que t’y connais en sport toi ?… Je ne t’ai jamais vu à un match du Stade dans la loge du journal.
- C’est vrai ! Je n’y suis jamais allé… J’étais…
- T’en as rien à foutre, c’est ça ?
- Ben…
C’est dingue ! Face à la direction rassemblée, j’ai su rester maître de moi et conserver ma dignité. Et là, face à ce sexagénaire encore alerte, je me comporte comme un gamin pris en faute. Les mots ne viennent pas. J’hésite à lui dire que je suis celui qui va casser son jouet préféré… Les deux pages sportives quotidiennes… Sans compter les suppléments du dimanche et du lundi.
Pas le mauvais gars, Lebrac. Il sent tout ça.
- Je pars dans une semaine… C’est Gérard qui devait me remplacer…
- Gérard ?
- Pothon !… Il était un peu fatigué de courir des grands prix de F1 au matchs de boxe au Madison Square Garden… Il voulait se poser… C’est sa femme qui va faire la gueule.
Un bon moyen de me prévenir. Il n’y a pas que mon incompétence qui va me pourrir la vie, il y a aussi le ressentiment de mes nouveaux subordonnés. S’il y a un sport pour lequel ils vont me trouver compétent, c’est le parachutisme !
- Allez, approche Arthur… Un gars qui est allé mouiller son froc en Irak, il va pas se pisser dessus à cause de matchs de Coupe de France.
- Je connais rien, m’sieur Lebrac…
Nouveau jeu avec les lunettes !
- Tu veux dire que tu ne connais rien à aucun sport ?
- Le principe en gros, je connais… Au foot, il faut mettre le ballon dans un but… Au basket dans un panier… Au rugby, il faut marquer des essais… Mais après, question stratégie ou règles, c’est le néant total !
- Et après c’est nous qu’on taxe d’incompétence… Un journaliste de sport c’est un journaliste avant tout… Il va être capable, sauf quelques exceptions aussi notoires que médiatiques, de couvrir d’autres types d’événements… Arthur, tu démontres clairement le contraire…
- J’arrive même pas à en avoir honte, m’sieur Lebrac.
- Alors, c’est qu’il faut s’y mettre tout de suite… Fais le tour du bureau et lis ces dépêches… Dis-moi ensuite ce que ça t’inspire comme remarque.
Je franchis les trois mètres qui me sépare de son bureau… Jusque là, j’ai été incapable de me décoller de la porte. J’en profite pour vraiment mater la déco. De grandes photos de sportifs en action. J’en reconnais quand même quelques-uns, ce qui me rassure un peu : Anquetil, Pelé, Platini, Serge Blanco… Mais pour d’autres, c’est le néant total…
- C’est qui ce type en rouge, là ?
J’ai bien conscience en disant ça de pousser le bouchon trop loin. Lebrac veut m’aider et moi je commence à étaler mon inculture à partir d’une photo d’un mètre de haut située en bonne place dans cet album mural.
- Ca, Arthur, c’est Gareth Edwards…
La manière dont il prononce ce nom ramène à moi quelques souvenirs. C’est la voix de Roger Couderc dans le poste quand mon père squattait tout seul le salon le samedi après-midi.
- Il jouait au rugby…
- C’est le meilleur demi de mêlée de tous les temps… Les Gallois lui ont même élevé une statue…
- Il est mort ?
- Non même pas ! Tu te rends compte…
Pas bien en fait… L’idée qu’on puisse vouloir perpétuer le souvenir d’un joueur de rugby me laisse assez froid. Les tyrans ont toujours élevé des statues pour mieux affirmer leur autorité omnipotente. Les villages ont érigé des statues pour rappeler le fils prodige parti se couvrir de gloire dans les arts, la science ou la politique… Un bon moyen de s’auto-célébrer en quelque sorte… Mais un joueur de rugby ? Je tremble à l’idée de devoir un jour couvrir l’inauguration d’une statue de Zidane ou de Barthez… Surtout Barthez qui est du coin…
- Alors ces nouvelles, tu en penses quoi ?

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MessageSujet: Re: Feuilleton (interrompu) : Dernière minute   Ven 21 Mar 2008 - 1:56

Je vais dire une connerie.
Forcément.
Et j’aime pas être pris en faute, c’est comme ça. Je suis capable d’assumer l’auto-flingage de Lecerteaux, pas la bourde énorme que je vais sans doute commettre. Sans doute ? Allons bon, un élan d’optimisme… Je le gomme rapidement en me penchant sur les dépêches d’agence distribuées dans un ordre propre au maître des lieux sur le bureau.
NBA ? Oui, ça je connais… C’est le basket américain… Visiblement ce sont les résultats de la nuit !… Y a un Français qui joue là-bas ! Parker, je crois… Peter Parker… Nouvelle bouffée d’autosatisfaction… vite éteinte. Peter Parker c’est Spiderman… Et puis, je suis incapable de retrouver dans quel club il joue le dit Parker… Si c’est bien son nom…
Tennis à Adélaïde ? Ce que je sais c’est qu’Adélaïde c’est en Australie mais les noms ne me disent rien… Heureusement qu’il y a les nationalités indiquées sous forme d’une abréviation en trois lettres. « FRA » c’est France forcément… Donc ça intéressera potentiellement plus les gens que le match entre les deux Belges… Belges ou Belges d’ailleurs ? Il n’y a pas les prénoms… Impossible de savoir si ce sont des gars ou des nanas qui ont joué à « renvoi de baballe aux antipodes » !
- C’est des mecs ?
Le regard de Lebrac. Impossible à oublier ! Là je venais de passer sous le zéro absolu…
- Clijsters et Hénin, ça te dit rien…
- Ben moi le tennis féminin je ne le regarde plus depuis qu’il est joué par des hommes…
Lebrac se marre. Je n’ai pas égalisé mais j’ai regagné quelques points au tableau d’affichage. Et en plus c’est vrai… Je me souviens être resté coincé gamin devant une télé avec une finale de Wimbledon entre Everts et Navratilova… Pas forcément pour le tennis… Plutôt pour les jambes de Chris Everts… et pour l’affrontement entre la « gentille américaine » et « la moche tchécoslovaque »… Une sorte de guerre froide sur tapis vert.
Ce souvenir m’ouvre un peu l’accès à quelques coins que je croyais verrouillés dans mon cerveau. Il y a des mots qui déferlent en tempête… Des noms surtout : Borg, Noah, Graf, filet, balle de match, Roland Garros, Wimbledon… et puis l’autre, celle qui appelait tout le temps « Henriiiiiiii » quand elle cognait dans la balle. Et merde !… Comme elle s’appelait ?… Allez, pas de panique, ça reviendra ! Y a pas de raison que ça ne revienne pas !
Deux matchs internationaux de foot ? Du foot, c’est forcément vendeur ça… Le Costa Rica a battu le Canada 2 à 0… La Tunisie et l’Egypte ont fait match nul 2 à 2… Je ravale mon enthousiasme… Même moi je sais que c’est l’Europe et l’Amérique du Sud qui comptent en foot…
Le reste me semble plus insignifiant. Un rugbyman qui s’est blessé à l’entraînement, un nouveau cas de dopage en cyclisme, une série de défaites de clubs français en hand ball.
- Alors ?
- Je ne sais pas, m’sieur Lebrac…
- Quoi ?!… Le vice capitaine du XV de France se blesse, va manquer le début du tournoi et ça ne te marque pas plus que ça l’esprit ?
- Ben non !…
Là, je sens qu’il va décrocher le téléphone et dire ce qu’il pense à la direction… Qu’il est prêt à passer par pertes et profits ses journées de pêche à la truite et ses nuits de lecture mais qu’il ne part plus… Qu’il restera jusqu’à ce qu’ils se décident à nommer quelqu’un de capable. Je sens qu’il va le faire et je sens aussi que je ne lui en voudrais pas. Si j’avais un peu de fierté ou de sens moral, je partirais de moi-même… Mais voilà, je n’oublie pas d’où vient le sale coup et pourquoi on me l’a fait… Alors qu’ils assument, eux !…
Je crois que c’est le syndicaliste qui m’a sauvé… Là où le dingue de sports m’aurait condamné sans appel, le syndicaliste a hésité, pesé le pour et le contre, soupesé les conséquences d’une défaite annoncée (car on ne s’oppose plus depuis longtemps frontalement à la mère Rouquet).
- Le journal est mal barré…
C’était une condamnation sans appel !
- Oui… Quel conseil vous me donneriez pour que je ne salopège pas trop le boulot des autres ?
- Laisse Pothon décider à ta place… Je vais lui expliquer… Lui, il comprendra… Sa femme sûrement pas… Mais lui, le titre il en a rien à foutre… Ce qui l’intéresse, c’est justement ce que tu n’es pas arrivé à faire… Brasser toutes ces infos, les analyser, les classer, les trier… Deviner celles qui compteront et celles qui n’ont aucun intérêt puisqu’on les aura oubliées cinq minutes après…
- Et moi qu’est-ce que je fais ?
- Qu’est-ce que tu crois qu’on peut faire quand on est enfermé dans un placard ? Tu attends qu’on vienne te rouvrir la porte…

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MessageSujet: Re: Feuilleton (interrompu) : Dernière minute   Ven 21 Mar 2008 - 1:56

J’enfourne dans mon esprit saturé de frustrations cette remarque de Lebrac. Attendre ! Bon sang, attendre ! Moi !
Je n’ai pas de femme, pas même de petite amie parce que j’ai besoin d’être libre, parce que j’aime bouger, enfoncer les portes, traquer l’info. Je suis un poil à gratter permanent, le défenseur de la vérité, le pourfendeur des pourritures. C’est pour cela que j’ai une carte de presse. Et pas pour attendre dans un fauteuil en cuir noir que tombe le résultat du match entre Hagetmau et Rumilly.
Si seulement quelque chose pouvait m’arriver et faire que ce cauchemar à peine entamé n’aille pas plus loin ! A ce point de mon blues, je pense vraiment à rendre mon tablier. Partir avant que mon esprit n’explose au contact de ces réalités que je ne comprends pas. Tout larguer et aller voir ailleurs…
- Et ne pense pas rebondir ailleurs, tu es tricard, petit !
La dernière phrase m’assassine. La seule porte qui s’ouvre devant moi est celle qui me libère du bureau à la paroi vitrée de Lebrac.
S’il y avait un précipice je m’y jetterais sur le champ. Incompétent dans ce que je dois faire, interdit de ce que je sais faire. Mais les fenêtres sont bouclées pour éviter que la clim fonctionne pour rien et lorsque je parviens à l’escalier, j’ai repris un peu de courage. Qu’est-ce que j’ai à me plaindre ? J’ai encore dans les yeux le corps de ces gosses déchiquetés par les bombes, de ces femmes qui vendent leur être en jouant leur futur à la roulette des sidéens qui les fréquentent. J’ai dans les oreilles le hurlement des sirènes, le cliquetis des menottes, les cris des mourants. Qu’est-ce que j’ai perdu sinon une part de fierté ?
Je choisis l’ascenseur. Il faut que j’accepte les regards. J’ai l’impression que tout le monde sait déjà. Même ceux que je ne connais pas… Est-ce que j’invente ces demi-sourires ? Est-ce que je me raconte des histoires sur le sens de ces « Bonjour » un peu fatalistes ?
Le hall ! Je respire et je me lance…
Tout va bien !
Ils ne m’auront pas !
Il y a la grande enseigne lumineuse rouge qui crie le nom du journal, qui l’explose à la face de tous avec cette arrogance que lui donne une histoire vieille de plus d’un siècle.
Tout va bien !
Ils ne m’auront pas !
Je lui lance un défi muet. Pour aujourd’hui, je bats en retraite, mais demain, oh demain ! Demain, je reviendrai. Demain, je leur montrerai qu’ils ont eu tort. Demain, je signerai mon premier papier pour la rubrique des sports.
Que ça leur plaise ou non !

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MessageSujet: Re: Feuilleton (interrompu) : Dernière minute   Dim 23 Mar 2008 - 1:12

Chapitre 1
La bonne galette


C’est plus fort que moi. Dès que j’arrive à mon appart’, je farfouille dans mes poches, je prends mes clés et je regarde ce qu’il y a dans ma boite aux lettres. Sans doute un vieux reste d’enfance quand les potes me glissaient des mots pour me donner le rendez-vous du soir, après l’école, près de la rivière ou aux cabanes que nous construisions dans les arbres du parc municipal.
La boite aux lettres, pour ceux qui auraient déjà oublié, c’est cette sorte de réceptacle ancien remontant à une époque où les e-mails se faisaient sur papier. Pour moi, ça reste quelque chose de fort et une boite aux lettres vide, c’est un peu comme si le monde entier vous avait soudain oublié. J’ai laissé des potes un peu partout sur la planète, des gars et des filles croisés en reportage, avec lesquels j’ai partagé des rasades d’alcools et des décharges d’adrénaline, des rires nerveux et des passions sans lendemain. Parfois, j’ai des nouvelles, souvent je n’ai rien. En fait, à chaque fois que j’y réfléchis, je me rends compte que mon correspondant le plus assidu est sans conteste cette entreprise de crédit qui me confirme tous les quinze jours que ma réserve de poche est disponible. J’ai beau déchirer systématiquement ses lettres, elle ne veut pas couper les ponts.
La clé tourne, la petite porte s’écarte… Je glisse la main… Miracle ! Il y a quelque chose !… Une enveloppe de papier brun, format A5. Le type d’enveloppe qu’on envoie quant on n’a pas sous la main une enveloppe normale… Ou quand on ne souhaite pas plier une feuille plus d’une fois.
Il n’y a pas d’indication d’expédition. Juste le cachet de la poste.
Ca vient d’une commune de proche banlieue…
Hier… 15h45…
Au dernier moment avant la levée sans doute…
Je ne connais personne dans cette commune et cette lettre m’intrigue. Raison de plus pour ne pas l’ouvrir de manière impatiente dans l’ascenseur, en la déchirant en grande hâte. Elle attendra le coupe-papier officiel aux armes de « La Garonne libre ».
Bien sûr, j’ai du mal à tenir mes résolutions de patience. Durant le voyage de l’ascenseur, je palpe et re-palpe l’enveloppe jusqu’à découvrir ce qu’il y a à l’intérieur. Pas besoin d’avoir fait des études très poussées en palpologie moléculaire pour comprendre que c’est un cd.
Je bousille pratiquement ma serrure en cherchant à introduire la clé du garage en lieu et place de la clé normale. Il y a ce sixième sens qui me dit que rien dans tout cela n’est normal. Personne ne m’envoie jamais de cd. A la rigueur, on m’en prête que je me dépêche de graver, aussi clandestinement qu’illégalement, avant de les rendre rapidement. Et si ce n’est pas un cd de musique, qu’est-ce que cela peut bien être ?
Mon esprit s’affole. Des photographies compromettantes, une vidéo saisie illégalement, les pages du livre d’un opposant politique sorti en cachette de Chine ou d’ailleurs ? Ca ne s’explique pas, c’est une sorte de sixième sens qui se réveille… et qui, à mon avis, ne me servira à rien lorsque je trônerai dans le fauteuil de Lebrac au service des sports.
C’est bien un cd. Evidemment, ça ne pouvait rien être d’autre !
Déception ! Rien n’est inscrit ni sur le cd, ni sur la feuille épaisse qui le protégeait. L’expéditeur n’a peut-être aucune envie qu’on remonte jusqu’à lui.
C’est même sans doute ça…
Le message est donc sur le cd. Je pense d’abord à le lire sur la chaîne Hi-Fi mais si, comme je le suppose depuis le début, ce n’est pas de la musique, ça ne servira à rien.
J’allume l’ordinateur. Il me semble que Windows met trois plombes à se lancer. Enfin, l’écran se stabilise. J’ai déjà ouvert le lecteur et inséré nerveusement la galette numérique. Une pression sur le bouton. L’écran vire au noir. Rien ne se passe.
- Merde !
Un court instant, je me dis que c’est une blague… Une sale blague comme on s’en fait dans les rédactions quand on a vraiment rien d’autre à foutre.
- Putain ! Font chier !… C’était pas le jour pour déconner…
C’est vrai que les cinq dernières minutes étaient parvenues à me faire oublier et la nouvelle apparence du visage de Lecerteaux, et la rancœur de Pothon, et le sourire de fouine mal baisée de l’avocate du canard.
Et puis je réalise soudain que le son est « muté ». Un clic sur l’icône du haut-parleur libère des tas de petits bits qui, une fois réassemblés dans le haut-parleur, construise une voix.
Une voix que je connais…
Que je connaissais bien.
Celle d’Henri Lecerteaux qui, d’outre-tombe, venait se rappeler à moi.
Comme si j’avais pu l’oublier.

- Monsieur Arthur Maurel, à l’heure où vous écouterez ce message, je serai loin.
Tu m’étonnes ! Pour un croyant, l’enfer c’est pas la porte à côté…
J’ai relancé la lecture du cd et, par réflexe, j’ai pris un bloc et un stylo pour écrire… Qu’avait-il donc de si intéressant à me dire le Lecerteaux avant de se bousiller la tronche ?
- Votre campagne est suffisamment efficace et argumentée pour que je ne puisse pas m’en sortir. On peut dire que vous avez fait du bon boulot !… Normalement, je devrais vous en vouloir, vous traiter de pourriture, vous menacer de terribles représailles… Même pas !… Le peu d’honnêteté qu’il me reste me permet de reconnaître que vous étiez dans votre rôle et que moi j’ai largement dépassé les bornes du mien… Je pourrais vous balancer des excuses toutes faites… Une naissance dans un milieu modeste, une carrière tracée au milieu des haines, le mérite enfin reconnu mais les tentations d’un univers qui n’est pas le vôtre… Je pourrais… mais je crois savoir que vous-même vous avez connu ça… Et vous n’avez pas dévié… J’ai cédé aux tentations, à l’argent facile, aux combines sans danger, je le reconnais. Vous m’avez épinglé… Bien fait pour ma gueule !…
J’ai déjà oublié le carnet et le stylo. Je me concentre sur la voix de Lecerteaux. Pourquoi me semble-t-elle étrange ? Le pouce appuie sur la touche Pause de la télécommande. Deux secondes de silence et cela suffit à éclairer mon esprit.
- C’est pas la voix d’un type qui va se flinguer, ça !… Ou alors, il s’est d’abord bourré de médicaments…
Je relance la lecture du cd. La voix est toujours aussi calme, pleine d’une maîtrise sereine. Lecerteaux ne peut pas s’être flingué après avoir enregistré ce message. C’est impossible !
- Quelle qu’ait été la qualité de votre enquête, elle n’a pas pu mettre à jour tous les comptes dont je disposais… Il me reste de quoi vivre sous les cocotiers encore deux ou trois vies…
C’est impossible ! Impossible !
- Je suis sûr que vous n’en resterez pas là… Peut-être chercherez-vous à me retrouver ?… Après tout pourquoi pas ? Vous n’êtes pas du genre à lâcher facilement votre proie… Alors, voilà ce que je vous propose… Sur ce cd-rom, vous trouverez certains documents qui vous permettront de jouer dans la division supérieure… Là, il ne s’agit plus de gentils amusements, c’est de l’escroquerie de haut vol, quasiment de la magie noire… Vous avez de quoi vous occuper pendant des mois, des années et ça me permettra d’avoir la paix… Faites bien attention à vous quand même… Plus on s’approche du soleil, plus les coups qu’on prend font mal… Bonne chance monsieur Maurel…
Il y a un bruit de micro qu’on déplace et puis plus rien !…
J’hésite entre la joie la plus abjecte et l’abattement. Je ne suis pas responsable de la mort de Lecerteaux puisque, ce cd le prouve, il ne s’est pas suicidé… On l’a suicidé !… D’un autre côté, je me rends compte des forces que j’ai dû mettre en mouvement par ma série d’articles. En chahutant le pion Lecerteaux, j’ai sans doute ébranlé une partie de l’échiquier. Peut-être y aura-t-il d’autres victimes ?… Je pourrais être l’une d’entre elles si j’en crois la menace voilée des dernières phrases.
Si je téléphone au journal, si je leur fais écouter ce que contient ce cd-rom, Lebrac pourra partir tranquillement à la retraite, Pothon prendra sa place et moi je retrouverai mon poste. Oui, mais la première impulsion cède rapidement face aux questions que soulève le message de Lecerteaux. Qui est derrière tout cela ? Qui sont ces super-pourris auprès desquels Lecerteaux pouvaient se prendre pour un enfant de chœur ?
Le mystère m’intrigue, me passionne, commence déjà à me hanter. Depuis la tombe, Lecerteaux m’a lancé un défi que je ne me vois pas refuser. Je vais trouver qui est derrière tout cela. Je vais trouver et j’en ferai un bouquin. Un bouquin qui fera crever de rage la mère Rouquet et tout son aréopage de larbins serviles. Parce que j’aurais tout fait, tout préparé sous leur nez, en utilisant la logistique du journal. Depuis mon bureau de chef de la rubrique des sports.

Je prends le temps d’une nouvelle douche, histoire de remettre un peu d’ordre dans mes idées. J’ai du mal à me reconnaître dans ce type prêt à tout pour se venger de ses patrons. Vengeance ? Cela peut se discuter. Après tout, qui a choisi de salir mon honneur histoire de se défausser de ses propres responsabilités… ou, plutôt, de son absence de sens des responsabilités. Je dirais bien « retour à l’envoyeur », tiens… Histoire d’user d’une image sportive.
Tandis que le savon-liquide n’en finit pas de mousser entre mes mains, j’essaye de reconstituer la dernière journée d’Henri Lecerteaux. C’est un petit jeu de ping pong entre ce que je suppose et les questions pour l’instant sans réponses. Il a réalisé son petit message d’adieu – peut-être est-il plus ancien de quelques jours mais ça je l’apprendrai sûrement grâce aux informations contenues sur les fichiers du cd-rom – puis il est allé le poster – pourquoi en banlieue puisqu’il habite au centre-ville ? Il a dû rentrer préparer ses petites affaires – mais partait-il seul au fait ? – et là quelqu’un l’attendait et l’a flingué en maquillant ça en suicide.
Des questions, encore des questions… Je me rends compte que je ne sais pas grand-chose sur les circonstances de la mort de Lecerteaux. Qu’a dit François déjà en m’apprenant la nouvelle ?
« Lecerteaux s’est flingué ce matin ! »
Voilà… En fait, c’est tout ce que je sais… C’est mince ! Peut-être François n’en savait-il pas plus lui-même d’ailleurs… Faut que je sache ça très vite. C’est capital !…
J’enfile mon peignoir sans même prendre le temps de me sécher. La gueule que je croise dans le miroir a retrouvé cette détermination farouche que je connaissais naguère… Quand il fallait s’extirper coûte que coûte du grand égout de la merde du monde… En Colombie, en Irak ou ailleurs… J’ai délibérément choisi de risquer ma peau pour laver mon honneur.

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MessageSujet: Re: Feuilleton (interrompu) : Dernière minute   Dim 23 Mar 2008 - 12:45

13 heures 15, Brasserie du Moulin. L’atmosphère de ma « cantine » me ramène quelques jours en arrière. C’est ici que j’ai croisé pour la dernière fois Henri Lecerteaux, rencontre que j’ai estimée fortuite mais qui, peut-être, ne l’était pas. Il s’est approché de ma table, sanglé dans son pardessus noir de grande marque, m’a toisé avant de lâcher :
- Vous n’êtes pas de taille, monsieur Maurel. Quelles que soient vos qualités, elles ne suffiront pas à faire éclater la Vérité.
Je l’ai pris pour une menace. C’était probablement un conseil : il me fallait plus d’informations pour espérer tout élucider des affaires louches dans lesquelles il trempait. Je n’imaginais pas alors que ce serait lui qui me transmettrait ces informations. Il ne pouvait supposer que ce serait à titre posthume.
François arrive essoufflé, pose son imperméable sur le dossier de sa chaise et se sert un grand verre d’eau avant même d’ouvrir la bouche.
- Eh bien, dis-je… Tu as décidé de faire du sport à l’heure du repas ?
- Moque-toi !… Tu avais la tête sur le billot et j’ai dû me démener pour qu’on ne te coupe que la main.
- Ne détourne pas la conversation à ton avantage… Pourquoi tu es en nage comme ça ?
- J’ai l’impression qu’on me suit… J’ai un peu couru pour voir…
- Sûrement un mari jaloux… Ca devait t’arriver, mon vieux.
- Tu sais que je suis discret… Quand j’ai des aventures galantes, personne ne l’apprend.
- Pas même les femmes concernées…
J’aime bien asticoter François et là, si je me permet d’en rajouter quelques couches supplémentaires. En fait, j’hésite encore à lui parler du cd-rom. Oui, il est discret mais justement c’est cette discrétion qui me pose problème. Elle n’est que privée. Dès qu’il obtient une information, François tient à la diffuser le plus rapidement possible afin de griller la concurrence. Une ou deux fois, cela lui a valu quelques petits problèmes judiciaires.
- C’est du sérieux ton impression, demandai-je ?
- Oui, depuis hier, j’ai cette sensation. Rien de précis. Je voulais m’assurer que ce n’était pas le cas.
- Et ?…
- Je ne sais pas.
Raison de plus pour attendre de lui confier l’existence des confidences de Lecerteaux. François n’est pas paranoïaque. S’il pense qu’on le surveille, il doit avoir de bonnes raisons de le croire. Ce ne serait pas très malin de lui rajouter une source de pression supplémentaire… Sans compter que les deux faits pourraient se trouver liés.
- Alors ? Le service des sports ?
- J’hésite entre purgatoire et enfer… Lebrac est un chic type et il va tout faire pour m’aider, mais je crois que ça ne suffira pas.
- Tu sais, je me disais que c’était logique qu’on t’est mis aux sports puisque tu es maintenant sur la touche.
- Très spirituel… Je te remercie.
D’un signe au garçon, je commande deux plats du jour et réclame une nouvelle panière de pain ; j’ai grignoté le contenu de la première en attendant François. Cette histoire pourrait bien me dépasser. Ce que montre les documents de Lecerteaux, c’est du lourd. Tellement lourd que je comprends pas tout. Il y a des photocopies de billets d’avions, de relevés de comptes en banque, quelques photographies de personnes que je ne connais pas. François, lui, a plus de contacts dans les hautes sphères locales. Pendant que j’usais mon trouillomètre aux quatre coins de la planète en feu, lui bâtissait sa carrière sur la fréquentation des huiles de tout le Sud-Ouest.
- Bon alors, de quoi tu voulais me parler ? De Lecerteaux ?
- Evidemment… Est-ce que par tes réseaux tu n’aurais pas su des choses sur lui ?…
- Des infos que je t’aurais cachées ?… Allons, Arthur… Tu veux me fâcher, là…
- Non, ce n’est pas ça… Je parle de trucs qui n’auraient aucun rapport apparent avec ses magouilles et que, légitimement, tu aurais gardé pour toi.
- Tu veux que je te parle de sa fille aînée ?…
- Qu’est-ce qu’elle a de particulier sa fille aînée ?… Si je me souviens bien, elle doit avoir 20 ans et elle étudie en Suisse comme les deux autres enfants de Lecerteaux.
- On dit qu’elle a hérité de son père le goût de la combine.
- Les chiens ne font pas des chats…
- Et aux âmes bien nées…
- Bien nées, bien nées, comme tu t’avances François… Qu’est-ce qu’elle a de particulier la fille de Lecerteaux à part sa lourde hérédité.
- Cela fait deux fois qu’elle rate son Bac.
Ma première réaction est évidemment de me demander en quoi cela peut avoir de l’importance. Pas besoin de me casser la tête pour comprendre, François, compatissant, m’explique le fond de sa pensée.
- Jusqu’à seize ans, c’est une gamine précoce. Elle fait de brillantes études au lycée Gaston Doumergue. Et puis, tout d’un coup, tout s’enraye. Chute des résultats. Son père l’envoie au pensionnat des Alpages à Lausanne. La chute se transforme en dégringolade vertigineuse.
- Normal. Les ados rebelles n’aiment pas vraiment qu’on les jettent de la maison pour les enfermer en internat.
- Elle se fait prendre en train d’essayer de tricher à son Bac de Français. Son père lui arrange le coup, lui évite les cinq d’interdiction d’examen. Elle le remercie en manquant deux fois son bachot… Et pas qu’un peu si j’en crois mes informations.
- C’est classique… Même moi à un moment, j’ai failli disjoncter avant le Bac.
- Je ne sais pas… Cette fille qui reste en permanence en Suisse quand on sait ce que son père traficotait …
- Tu veux dire qu’elle serait une intermédiaire idéale.
- Pourquoi pas…
- François… Entre la personne qui te suit et la fille de Lecerteaux, je crois qu’on a deux indices très sérieux d’un gros coup de fatigue… Alors, attaque ton ragoût de mouton, remets toi et on recommence à parler boulot au dessert.

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MessageSujet: Re: Feuilleton (interrompu) : Dernière minute   Dim 23 Mar 2008 - 19:03

Nous avons donc mangé en silence, n’ayant en fait rien à nous dire. Non parce que nous n’avons pas de sujets de discussion mais bien parce que nous sommes tous les deux prisonniers de nos problèmes.
- Tu prends quoi ?
- Café liégeois comme d’habitude… Tu sais bien que je craque complètement…
- Alors, je t’accompagne… Gérald, deux cafés liégeois pour terminer… Et vous m’amenez l’addition… Oui, pour les deux…
Ma décision de payer le repas de François, c’est un peu la contrepartie à la décision que je viens de prendre : je ne lui dirais rien. Du moins, tant que je n’aurais pas avancé un peu dans mes investigations. Sur la première affaire Lecerteaux, je l’ai tenu au courant dès le début. Qu’est-ce que cela a changé en fin de compte ?
Rien.
Si j’ai plongé, je me doute bien que mon pote a dû morfler aussi une fois que mon cas a été réglé. C’est le problème des chefs qui ont des chefs au-dessus d’eux, ils sont pris entre le marteau et l’enclume. Dans tous les cas, ils sont perdants, d’où que viennent les erreurs. Mais bon, c’est pour cela qu’ils ont un bon salaire… Et je me dis, en rigolant in petto, que j’aurais mieux fait de laisser François payer sa part.
L’arrivée des deux glaces nimbée de chantilly relance instantanément nos échanges professionnels.
- On sait quand ils vont l’enterrer ?
- Lecerteaux ?… Quelqu’un m’a dit que ça devrait se faire très vite…
- Quelqu’un ?…
- Une source… Pas question de t’en dire plus…
Ben merde ! Si François se met à me faire des cachotteries, où on va ?
- Ils vont l’enterrer ici ?
- Non dans son patelin… A Mauvezin, dans le Gers… Si tu veux tout savoir, ça devrait se faire après-demain…
- A quelle heure ?
- Je ne sais pas… Là je t’ai dit tout ce que je savais… Tu ne vas pas aller mettre la panique là-bas, hein ?
- Même les pourris ont droit qu’on les respecte dans ces moments-là… Et puis, de toute façon…
Je me mords l’intérieur de la joue pour ne pas aller plus loin dans la phrase. Pas question de laisser entendre que ce n’était pas un suicide. François, à l’instinct, aurait compris que je lui cachais quelque chose.
- De toute façon, je vais avoir du boulot avec Lebrac…
- Bon… Tu commences à le prendre de manière un peu plus positive… Un moment, j’ai cru que tu allais balancer ta démission.
- C’est bien ce qu’ils attendaient, pas vrai ?
- Oui.
- Raison de plus pour ne pas leur donner cette joie… Hé, ralentis un peu ! Personne ne va te le piquer ton café liégeois.

On repart ensemble pour le journal. Dans la voiture de François, la conversation roule enfin vers des trucs plus personnels. Lui, il a sa vie de galopeur, d’aventurier du sexe. Il collectionne les maîtresses, de préférence mariées et bien mariées. C’est le défi qui l’excite le plus, détourner du bon chemin les épouses – que la morale imagine vertueuse - de la bourgeoisie locale. Il ne me dit jamais les noms mais parfois, par de petites indications, il me permet de me faire une idée assez précise des dernières petites culottes accrochées à son tableau de chasse. Ce salaud, ça j’en suis sûr, c’est quand même fait l’année dernière la propre épouse du fils Rouquet. Faut dire que la « pauvrette » se morfond en province quand son mari passe son temps à Paris.
- T’en fais pas, m’a-t-il affirmé après s’être assuré que j’avais bien compris de qui il avait parlé, je n’étais pas le premier à profiter de son ennui.
Aujourd’hui, il est beaucoup moins loquace. Tout ce que je comprends, c’est que la dame lui a laissé un souvenir plutôt agréable. Contrairement à ses habitudes, il se pourrait bien qu’il veuille bien s’en reprendre une tranche !
Pour moi, le sujet de discussion est tout trouvé. Ce salaud m’interroge sur mes connaissances sportives. Un genre de « Questions pour un sous-champion » où j’étale très largement ma nullité profonde.
- Tu n’as pas une idée pour m’aider ?
- Potasse tes dossiers !
- Et si je n’en ai pas…
- Tu fais comme à l’Ecole de journalisme… Tu les crées !
Cela me fait vraiment beaucoup de travail pour les jours à venir si je veux assurer à la fois la découverte de mon nouveau job et la poursuite des mystérieux commanditaires de l’assassinat de Lecerteaux.

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MessageSujet: Re: Feuilleton (interrompu) : Dernière minute   Dim 23 Mar 2008 - 23:47

Je remonte voir Lebrac. Je veux qu’il me donne quelque chose à faire en attendant que je prenne sa place. Dans les faits, rien n’a été précisé sur mon emploi du temps des prochains jours. Préparer la passation de pouvoir entre lui et moi, cela pourrait se faire très vite s’il n’y avait ma totale incompétence dans le domaine sportif.
- M’sieur Lebrac ?… Je vous dérange ?…
- Tu sais bien que tu seras ici chez toi, Arthur… Alors, non, tu ne me déranges pas. Et est-ce que tu peux arrêter de m’appeler M’sieur sans arrêt, j’ai l’impression d’avoir cent ans.
Je voudrais bien moi l’appeler Raymond mais je ne peux pas… Il a le double de mon âge, c’est un des piliers, un des tauliers du journal et, en plus, je viens pour bousiller le travail d’une vie. On ne peut pas copiner avec quelqu’un dans des conditions comme celles-là.
- Je vais essayer de m’en souvenir… Voilà, j’ai eu le temps de reprendre un peu mes esprits et je me suis dit que si Gérard Pothon doit faire une partie de mon boulot, il est hors de question que je reste les bras croisés. Il faut que je sache de quoi on parle dans « mon » service. Donc, puisqu’il vous reste une semaine ici, je veux que vous l’utilisiez pour me donner des choses à faire. Reportage, interview, papier de fond. Vous ne publiez que si vous estimez que ça tient la route… et si vous publiez, je signe d’un nom bateau ou de simples initiales pour ne pas vous mettre en difficulté. SI ce que je produis est mauvais, je vous autorise à me botter les fesses et à me traiter de tous les noms.
- Ben, toi ! Je savais que t’en avais des grosses mais alors à ce point-là !… Arthur, je ne pensais pas te revoir avant mon pot de départ… Et sincèrement je ne t’en aurais pas voulu si tu avais choisi de te planquer un moment chez toi ou d’aller voir un peu de pays… On va dire que ça marche pour moi… Pour aujourd’hui, je n’ai rien à te proposer. Demain, c’est mercredi et il y a un match de coupe à Chaban-Delmas ; tu iras avec Bouzier, il te montrera comment on couvre une rencontre. Jeudi, tu iras à Auch… Il y a un jeune pilier qui est en train de flamber là-bas dans le Top 14. Tu iras l’interviewer… Pour après, on avisera. Ca te va ?
- Ca me va… Juste une question ? C’est quoi Chaban-Delmas en dehors d’un ancien premier ministre ?
- C’est le stade des Girondins de Bordeaux, ignare !
C’est dit sans la moindre mauvaise humeur. Lebrac est vraiment un gars bien. Plus il me sent patauger, plus il me remet sur les rails avec humour. Alors, va pour les voyages à Bordeaux et à Auch. Ca ne vaudra jamais Pékin ou Nairobi pour le dépaysement mais je me dis que c’est juste un mauvais moment à passer… et un moyen qu’on évite de m’oublier dans mon placard.

Le boulot d’un journaliste de terrain, d’investigation, s’apparente souvent à des déambulations improductives. Ce n’est là qu’une fausse perception de la réalité. On a besoin de voir, de sentir le monde, d’approcher les opinions au plus près pour saisir les réalités de la « vraie vie ». De quoi parlent les gens ? Qu’est-ce qui les touche ? Qu’est-ce qui les rend mécontents ? hargneux ? prêts à la révolte ? Le savoir c’est s’ouvrir les portes de la compréhension de ce qu’il faudra expliquer dans un prochain article, des réactions qu’il faudra en attendre. C’est à la fois le meilleur moyen pour approcher la vérité du terrain qu’on observe et pour connaître notre lectorat sans passer par le prisme déformant des enquêtes d’opinion.
Me balader dans le centre-ville prend aujourd’hui une plus grande importance encore pour moi. J’ai besoin de réfléchir sur tout ce qu’il m’arrive, de faire le tri entre les options qui s’offrent à moi. Après tout, n’ai-je pas la possibilité de refiler tous les documents aux services de police pour qu’ils mènent l’enquête à ma place ? Ce serait une attitude normale pour un citoyen normal… Seulement un journaliste ce n’est pas tout à fait un citoyen normal. Il se doit d’éclairer de sa plume les réalités du monde et, plus que l’homme de la rue, il sait les moyens qui permettent d’étouffer ce qui est trop compromettant.
On parle de mille choses dans les rues de la ville. Des futilités d’un feuilleton quotidien au prix des légumes qui ne cesse d’augmenter, d’un nouvel album de rap à une romance à Hollywood. De Lecerteaux et de son suicide, rien ! Pas un mot !… Voilà qui devrait m’inciter à la plus grande modestie. Ma campagne d’articles a autant touché l’opinion qu’un changement ministériel dans le sultanat de Brunei. Je pourrais en tirer une série de remarques désabusées sur ces gens qui ne voient rien, qui ne comprennent rien des abominations du monde. Ce ne serait qu’une opinion de privilégié incapable de prendre en compte les réalités du peuple. Ici, dans la rue, dans les magasins, dans les cages d’escalier, on a besoin de rêve et de spectaculaire, d’espoir en des lendemains meilleurs et d’informations choc pour se dire qu’on n’est pas les plus malheureux. Les magouilles de Lecerteaux, elles ont peut-être scandalisé mais cela n’a duré qu’un temps. Les pourris, on sait qu’ils existent mais on préfère les oublier… sinon on ne pourrait pas vivre.
En revanche, on parle sport. On en abuse même. A croire que quand on n’a rien à se dire, on n’évoque plus le mauvais temps ou le climat qui se dérègle mais les dernières prestations des équipes locales. La passion est vivante, elle bouillonne dans les discussions au comptoir, elle explose devant les portes des lycées. Et même les filles, à ma grande surprise, sont partie prenante ! Pas toutes bien sûr mais bien plus que je n’aurais imaginé. Les temps changent…
De tout cela je tire une morale. J’ai eu tort de mépriser si longtemps la rubrique des sports. Je comprends mieux les positions de François lorsqu’il faut en conférence de rédaction décider de la répartition des pages du canard entre les différents services. J’ai toujours pensé qu’il y en avait trop pour le sport et pas assez pour le monde. Il a toujours défendu les deux ou trois pages sport du quotidien préférant fractionner un reportage international en plusieurs livraisons. Ce n’est sûrement pas ainsi que les gens de la rue parviendront à saisir la complexité du monde… mais cela leur donnera davantage la force de se lever le lendemain.
Cette morale me dicte une conduite. Demain matin, je porterai à la police le cd-rom, je ferai un petit article pour François qui en fera ce que bon lui semblera et puis j’irai rejoindre Bouzier pour prendre la route de Bordeaux.
A quoi bon traquer les salauds quand cela n’intéresse personne ?

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MessageSujet: Re: Feuilleton (interrompu) : Dernière minute   Mer 26 Mar 2008 - 1:16

Mercredi. Un mercredi de pluie. D’une pluie d’hiver froide qui n’a sans doute pas eu le courage de se transformer en neige simplement parce qu’on est dans le Sud-Ouest. Plus haut dans le pays, les routes se transforment en annexe du Grand Nord mais ici c’est tristement une pluie maussade d’un hiver trop gris. Ca file le bourdon.
Encore et toujours j’hésite sur l’attitude à tenir. Ne suis-je pas en train de me dégonfler, d’accepter avec fatalité le destin qu’on a bien voulu me tracer ? Me voilà en train de m’embarquer sans barguigner sur une voie secondaire. Pratiquement sans combattre… Je ne rêve pas. C’est bien moi qui ai passé la soirée à faire des fiches sur le foot : les règles, les grandes équipes, les stratégies. Ce matin, je sais qu’il y a 20 équipes en Ligue 1 et que l’équivalent britannique s’appelle la Premier League. Je n’ignore plus la raison pour laquelle un arbitre peut siffler un coup franc plutôt qu’un penalty. L’Arsenal n’est pas seulement le nom d’une bibliothèque universitaire de la ville mais aussi un club londonien. Pour bien m’enfoncer tout ça dans le crâne, j’ai regardé deux dvd. Résultat : j’ai des ballons plein les yeux et du sommeil plein la cervelle.
Le commissariat central de police a poussé il y a une dizaine d’années en bordure du canal. Le bâtiment au crépis orangé se distingue des immeubles environnants par son caractère massif et le drapeau tricolore accroché à la hauteur du premier étage. Hormis le panonceau Police, rien ne vient agresser l’œil du passant : pas une seule voiture de flics garée devant, un escalier sobre donnant sur une porte vitrée. C’est une sorte de bunker discret qu’écrase, de l’autre côté du canal, la silhouette ceaucescuesque du nouvel Hôtel du Département.
En entrant, je triture encore le cd-rom dans la poche de mon imperméable. Mes doigts gourds s’occupent en le tirant nerveusement puis en le renfonçant dans son espace de transport. Voilà, il faut se décider ! J’ai en tout et pour tout un nom à livrer au fonctionnaire qui attend au milieu du hall, celui d’un commissaire dont me parle souvent François. Les deux se sont rendus de menus services par le passé et, sans se lier, sont devenus le genre de connaissances qu’il est bon de rencontrer devant un bon petit plat… et, de préférence, dans un lieu où on peut les voir.
- Bonjour… Je suis Arthur Maurel, journaliste à la Garonne Libre… Est-ce que je pourrais rencontrer le commissaire Alexandre Maunier ?
- C’est à quel sujet ?
- Au sujet de ceci !…
Ca y est ! Je l’ai fait !
J’ai sorti complètement le cd-rom de ma poche et l’ai posé sur le comptoir de bois sombre. Ce faisant, j’ai fait consciemment un choix de vie mais de cet instant solennel et tragique le flic n’a aucune idée. Il continue dans sa logique à lui qui est loin d’être la mienne.
- Qu’est-ce qu’il y a sur ce disque ?
- Je pense que le commissaire voudra être le premier à le savoir… Dîtes-lui que cela concerne le « suicide » d’Henri Lecerteaux… et que je suis envoyé par son ami François Grippon.
Je suppose que le nom de Lecerteaux aura eu plus de poids pour convaincre le policier que celui de François. Le résultat fut véritablement spectaculaire. En deux minutes, le flic a obtenu une communication avec un supérieur et l’autorisation de me laisser franchir le portillon de sécurité.
- Une collègue va venir vous chercher… Vous pouvez vous asseoir en attendant.
L’attente ne dure guère. Une blondinette à queue de cheval, dans sa tenue bleu nuit, vient me récupérer pour me conduire auprès du commissaire Maunier. Du moins c’est ce que je crois lorsque j’entre dans le bureau que la fonctionnaire m’indique.
- Bonjour commissaire.
- Je ne suis pas le commissaire mais un de ses bras droits. Inspecteur Lhuillier… Le commissaire est chez lui avec une grosse grippe. C’est moi qui le remplace aujourd’hui… Vous dîtes que vous avez des informations sur le suicide de monsieur Lecerteaux… Très bien… D’où vous viennent ces informations ? Comment sont-elles arrivées en votre possession ?… Et surtout quel est votre lien avec tout ceci ? Monsieur… Maurel…
- J’ai reçu hier matin ce cd-rom par courrier. Il m’était adressé par Henri Lecerteaux.
- Il s’est bien flingué avant-hier ?
- Dans la nuit de lundi à mardi semble-t-il…
- Donc ce cd a été posté avant sa mort…
- Difficile d’imaginer qu’il ait pu aller le poster après.
- Lui non, mais un complice… Vous avez l’enveloppe ?
Elle est dans l’autre poche de ma gabardine. Bizarrement, je n’ai pas eu envie de remettre le cd-rom à l’intérieur, j’ai préféré le protéger dans un boîtier plastique. Du coup, l’inspecteur Lhuillier se retrouve avec deux pièces à conviction bien séparées sur son bureau, les regardant alternativement comme pour mieux s’imprégner de leur mystère.
- Vous avez écouté le contenu du cd ?
- Oui… Je ne pouvais pas savoir qui me l’envoyait…
- Pas de lettre avec ?
- Juste le cd-rom… Le message audio est dessus… Plus quelques documents auxquels je n’ai pas compris grand-chose… Lecerteaux voulait prendre le large et c’était son assurance de pouvoir le faire tranquillement… D’autres ont préféré le faire taire.
- Ca ce sera à l’enquête de le prouver… Vous êtes bien celui qui a pondu les articles sur ce pourri ?
- Oui.
- Pourquoi vous avoir envoyé ça à vous ?
- Parce que j’étais peut-être celui qui le connaissait le mieux… J’ai travaillé sur ses magouilles pendant six mois… Il voulait peut-être me montrer qu’il n’était qu’une goutte d’eau dans un truc plus vaste.
- Vous avez une copie de ce cd ?
- Non… Pourquoi faire ?… Ce « suicide » m’a mis sur la touche. J’ai compris la leçon. Je ne touche plus à ça.
- Dans ce cas, nous allons verser cette pièce au dossier et rouvrir l’enquête… Vous voudrez bien vous tenir à notre disposition le cas échéant, monsieur Maurel.
- Bien sûr.
Les flics et les journalistes sont rarement copains. C’est un jeu subtil que de se cacher mutuellement les informations dont on dispose ou, au contraire, de les laisser filer. Je suis sûr que l’inspecteur Lhuillier est toujours en train de se demander, pendant qu’il me raccompagne, quel est mon intérêt réel dans le cadeau que je lui fais. Et moi, même si j’ai laissé de côté cette nouvelle aventure à laquelle je ne pouvais que finir de me brûler les ailes, je suis certain de ne pas avoir tout dit à Lhuillier. C’est la règle du jeu qui veut ça.

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MessageSujet: Re: Feuilleton (interrompu) : Dernière minute   Mer 26 Mar 2008 - 16:51

Le sport, Julien Bouzier est tombé dedans quand il était petit. Il suffisait de lui mettre un ballon devant les pieds, une raquette entre les mains pour qu’il saisisse instantanément la meilleur manière d’agir avec. Bien sûr, c’est ce qu’il raconte lui… et sa parole, comme toutes les paroles, ne vaut pas grand-chose si on ne vient pas la corroborer avec d’autres preuves. Ces preuves, je les quête en picorant parmi les discussions au sein du service des sports du journal.
- Il m’a encore laminé hier soir…
- Bouzier ?…
- Oui. J’ai dû marquer dix points dans tout le match… Je suis écoeuré… Crois-moi, il faudra du temps avant que je reprenne ma raquette… Dix ans de badminton et je me fais ridiculiser par un mec qui n’avait pas joué depuis ses dix ans.
- Tu peux toujours jouer avec moi si tu veux…
- Toi, ma pauvre, je te battrai de la main gauche… Non, c’est Bouzier que je voudrais avoir…
Pour Serge Lecatellan, ça tend à devenir maladif. J’apprends en cours d’après-midi qu’il s’est déjà fait plumer par Bouzier au squash, au tennis et même au basket. Tout en ayant une tête de plus, une musculature d’athlète et une hygiène de vie remarquable. C’est incompréhensible. Pour lui comme pour moi.
Julien Bouzier c’est une sorte de liane. Pas bien épais, pas vraiment carré d’épaules mais un regard vif, des gestes nerveux et une assurance décontractée. Là où il passe, un silence respectueux se fait. Il n’est pas qu’un journaliste maison, il est l’avant-centre et le génie créateur de l’équipe de foot du journal. De quoi lui assurer le soutien inconditionnel et la reconnaissance émue de toute l’entreprise, surtout lorsque s’approche le traditionnel « derby » contre nos ennemis préférés, l’équipe du quotidien Sud-Ouest.
Pour tout dire, je devais être quasiment le seul à ne pas le connaître autrement qu’en tenue de travail : pantalon de coupe classique, chemise, cravate. On aurait attendu d’un tel phénomène qu’il traînât perpétuellement en survêtement. Avec ce sens du contre-pied qui n’appartenait qu’à lui, il prenait un soin quasi maladif à toujours bien présenter.
Et dire que j’allais devoir donner des ordres à ce gars-là. Discuter ses envies de reportages. Retoucher ses papiers. Lui fixer des limites. Ca ne tenait pas debout.
D’autant que ce soir, c’est lui qui allait m’apprendre le métier.

Je passe saluer Lebrac, histoire d’essayer de m’imbiber de la fonction. Il me semble que quelques documents ont disparu de ses étagères. Aurait-il commencé à déménager ?
- Il faut bien commencer à se préparer, me répond-il… Maintenant que j’ai un successeur clairement désigné… Il ne manquerait plus que je lui laisse le bordel dans le bureau… Déjà que ça risque d’être le bordel dans le service.
- Ah !.. Ma nomination passe mal ?…
- Je ne vais pas te mentir, Arthur… Pour le moment, tu es dans la configuration « Moi seul contre le monde entier ». Personne ne te le dira en face bien sûr mais un OVNI débarquant au centre-ville serait mieux accueilli que toi ici.
- Ce n’est pas la peine de me dire pourquoi… Je comprends très bien leurs raisons.
- Il y en a un qui m’a déçu, c’est Pothon… Je pensais que c’était l’amour du sport qui le poussait vers le poste… Mon cul, oui ! C’est le salaire et le bureau perso ! Je savais que sa femme en rêvait, elle a bien réussi à le rendre maboul lui aussi. Donc, va falloir que tu navigues tel Tabarly au milieu des icebergs… C’est pour ça que je te fais de la place. Plus vite tu t’installeras, plus vite tu pourras les calmer. Il n’y a rien de pire que les commérages qui durent.
- J’ai travaillé, m’sieur Lebrac.
- Eh bien, voilà une bonne nouvelle !
La discussion prenait un tour étonnant. J’étais l’élève nul, le souffre-douleur de la classe, à qui son vieux maître distillait en même temps encouragements et vacherie. On aurait pu donner une blouse grise couverte de craie blanche à Lebrac et me faire serrer les doigts comme pour attendre les coups de règle en fer. Ca n’aurait pas trahi l’atmosphère de la scène.
- Tiens voilà Bouzier… Allez, bonne route. J’attends ton papier, Arthur.
Après les coups de règle, voilà qu’arrivait le temps des devoirs à rendre. Mon éducation aux sports était loin d’être terminée.

à suivre

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MessageSujet: Re: Feuilleton (interrompu) : Dernière minute   Dim 9 Nov 2008 - 23:43

L’autoroute est interminable. C’est bizarre de se dire ça quand on a connu des heures d’avion, des escales interminables pour aller à l’autre bout du monde. Là, on se dit qu’on ne va pas si loin que cela, que Bordeaux c’est la porte à côté, qu’il suffit de descendre le fleuve… et les minutes se mettent à durer des heures.
Au départ, c’est le silence dans la voiture aux couleurs du journal. Bouzier conduit avec une facilité déconcertante qui n’est pas sans rappeler ses performances au foot ou au badminton. Il a le coup d’œil sûr, le sens de la trajectoire, l’anticipation. Il chasse les camions, les berlines familiales, les avale, les laisse sur place. Dans cette course contre le trafic, il ne prend la peine de ralentir que lorsque s’annoncent les échangeurs ou les radars fixes. Le reste du temps, il maintient le compteur de vitesse entre 140 et 150 km/h. Je lui en fais la remarque à ma façon.
- Tu es un adepte de la conduite à la Schumacher ?
- Pourquoi vous dîtes ça, monsieur Maurel ? répond-il tout en dépassant sur la troisième file un camping-car en train de passer péniblement un camion citerne.
Il n’a même pas sourcillé lorsque le camping-car a fait une légère embardée vers la gauche. Coup de frein. Réaccélération. Le tout quasi dans le même mouvement. Ce type-là a de la glace dans le sang !
- Tu peux me vouvoyer, je suis un clampin comme les autres.
- Je ne tutoyais pas monsieur Lebrac, je ne vois pas pourquoi je vous tutoierais, fait-il sans quitter des yeux la route où se profile l’entrée dans les sinuosités de l’Agenais.
- Peut-être parce que je n’ai ni l’âge, ni l’expérience, ni les qualités de Lebrac.
- Je préfère en rester au vous… Du moins tant que vous n’aurez pas chaussé les crampons pour rejoindre l’équipe du journal !
C’est dit sans la moindre agressivité. Un peu comme un défi lancé ou un rite initiatique. L’idée de me retrouver en short et maillot orange floqués aux couleurs du canard me fait éclater de rire. Je n’ai pas mis les pieds sur une pelouse – autre que publique – depuis mon année de terminale au lycée. C’est un lieu où je me sentirai encore plus étranger que dans la tribune de presse du stade Chaban-Delmas.
- C’est quoi qui vous fait rire, monsieur Maurel ?
- Je crois que c’est le ridicule de ma situation… Les Anglais disent the right man at the right place… Là, ça devient the worst man at the worst place. Comment on appelle déjà le championnat où joue l’équipe de la boîte ?
- Le championnat corpo !
- Embauchez-moi et vous êtes promis à la division inférieure… S’il en reste une…
- C’est marrant l’opinion que vous avez de vous ! A vous lire, on a plutôt l’impression d’avoir affaire à quelqu’un de sûr de lui, d’inflexible. Tout ce qu’on entend dire sur vous c’est que vous allez couler la rubrique et que vous n’y connaissez rien. Je me demande si ce n’est pas vous qui avez lancé la rumeur par vos remarques pessimistes.
- Merci Bouzier pour l’info sur le moral des troupes… Ce n’est pas que cela me surprenne mais cela fait bien plaisir de l’entendre dit de vive voix, plutôt que de le deviner chuchoté dans votre dos. Je jouerai donc carte sur table : j’ai conscience de mes limites, lesquelles dans le domaine sportif sont bien basses. Je vais tâcher d’apprendre vite mais en quelques jours, ça fera peu. Aujourd’hui, considère-moi comme un stagiaire, un bleu. Si je dis ou si je fais une connerie, tu me gueules dessus si tu veux mais surtout tu m’expliques. Hier soir, je me suis farci la tronche de règles, de palmarès et de biographies. J’ai besoin de savoir si cela peut faire un tant soit peu illusion.
- Vous savez, monsieur Maurel, dans la profession, il y a deux catégories de types : les scribouillards, qui passent leur temps à relater les faits sans jamais se permettre de livrer le fond de leur pensée, et les grandes gueules qui l’ouvrent pour un oui ou un non. Les seconds ne sont pas forcément ceux qui en connaissent le plus sur le sport mais ils ont tellement l’impression d’avoir tout compris qu’ils pensent pouvoir donner des leçons à tout le monde. C’est plus un rideau de fumée pour cacher leurs frustrations qu’autre chose. Et un tel il est nul ! Et lui, pourquoi on le fait pas plus jouer ?… Ils ont une âme d’entraîneur, de coach, de président mais ils oublient qu’ils sont journalistes. La passion, il vaut mieux l’avoir dans les muscles et dans le regard que dans le cerveau.
- Tu es un scribouillard, toi ? demandé-je.
- Je crois que je m’en vanterais plutôt… Ca ne sert à rien d’étaler sa culture, ça c’est juste un truc pour initiés. Or, à la Garonne Libre, on ne s’adresse pas à des initiés mais au tout venant. Alors, je scribouille pour la mémé de Bagnères comme pour l’étudiant qui joue au TOAC… Faut que chacun s’y retrouve… Monsieur Maurel, vous pouvez écrire vous aussi pour la mémé de Bagnères… Elle n’y verra que du feu.
C’était une façon de voir qui tranchait avec ce que je pensais et avec ce que j’avais ressenti à la rédaction. Décidément Bouzier était cool dans tous les domaines. La prise de tête, il ne devait pas connaître.
- Tu me conseille donc de ne pas changer ?…
- Vous savez écouter et réfléchir ?… Vous serez parfait pour le poste… Maintenant, si vous voulez comprendre, il faudra chausser les crampons. Il n’y a que sur la pelouse qu’on touche la vérité du sport.
- Je peux compter sur toi pour m’aider à pondre un papier de scribouillard ?
- Le conseil que je vous donnerai c’est de tout noter au fur et à mesure, comme quand vous suiviez des cours à la fac. Ce qui donne la clé, l’angle, l’ouverture d’un article de sport, c’est comme pour les autres domaines, c’est l’élément qu’on peut laisser passer si on ne sait pas le voir. Le regard du joueur qui sort sans avoir marqué, la poignée de main crispée au début du match, le dernier arrosage du terrain par les jardiniers… Ce sont des histoires qu’on raconte. Ni plus, ni moins…

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MessageSujet: Re: Feuilleton (interrompu) : Dernière minute   Lun 10 Nov 2008 - 23:18

Dans la longue discussion qui nous avait amenée jusqu’aux abords de Bordeaux, Julien Bouzier m’avait fait un portrait quasi clinique des six autres membres de l’équipe des sports. Il y distinguait deux scribouillards et quatre grandes gueules (Pothon, Lecatellan, Brochond et Kijinski)… ce qui m’apparaissait bien expliquer le climat délétère dans ce coin-là de la rédaction après ma nomination. A ses yeux, Kijinski avait la plus belle plume mais le caractère le plus fantasque ; Pothon n’était qu’un ambitieux – opinion qui rejoignait celle de Lebrac – qui rêvait d’être calife à la place du calife depuis des années ; Lecatellan avait de telles certitudes qu’il ne parvenait pas à admettre qu’il n’ait pas toujours raison contre tous ; Brochond était le plus effacé des quatre mais il lui arrivait de tremper l’encre dans l’acide sulfurique pour quelques chroniques ou portraits venimeux.
- Et ce match ? fis-je lorsque, une fois passé le péage, nous pûmes sentir battre le cœur de l’agglomération girondine.
- Bordeaux va plutôt bien en ce moment. Il reste sur trois victoires en championnat mais on a tendance à les voir trop beaux. Ils n’ont gagné que sur des coups de dés favorables. Ce soir, cela peut être une cruelle désillusion.
Dûment briefé par Bouzier, je me prépare à découvrir pour la première fois une enceinte sportive de l’intérieur. La décoration extérieure de la voiture, le badge professionnel que mon jeune confrère brandit en arrivant aux différents barrages nous ouvre la voie. Le parking presse nous accueille enfin. Il est 18 heures et le match est dans une heure.
- Qu’est-ce qu’on fait maintenant ?
- Un Pothon irait bouffer à la brasserie du club, histoire de gonfler sa note de frais… Moi j’ai des goûts plus populaires, je vais à la buvette du stade.
- Eh bien, soit… Allons à la buvette !
La foule n’est pas encore dense. Seuls quelques fanatiques ont investi l’espace tout autour du stade, brandissant écharpes et fanions, gueulant – plus que chantant – des hymnes à la gloire de leurs héros. Bouzier se promène au milieu de ce peuple aux visages bariolés avec la même insouciance que ma mère dans un grand magasin un samedi après-midi. Aucun stress, aucune crainte. C’est un univers qui lui paraît complètement sain et naturel quand, il me faut le reconnaître, il a tendance à m’inquiéter un peu.
Sandwich saucisse et barquette de frites en main, nous nous installons au coin du comptoir de la buvette.
- Ce n’est pas très recommandé comme gastronomie pour un sportif comme toi, fais-je remarquer à Bouzier.
- Pas grave, je le perdrai demain au squash… C’est pas le problème… Avec un verre de bière à la main, on a plus de chance de passer inaperçu ici… La foule, le public c’est une masse anonyme. Elle tangue, elle hurle, elle adule… Mais que pense-t-elle vraiment quand elle se fragmente en une infinité d’êtres différents ?… Ici, on sent battre le pouls des supporters… C’est ici qu’est le vrai du sport…
Le fait-il exprès ? J’ai la nette impression que Bouzier cherche à me démontrer qu’un journaliste sportif est un journaliste comme les autres. La planque et l’immersion, le recoupage des infos, le papier qui part toujours du réel, ce sont des pratiques qui sont – qui étaient ? – les miennes. Pour démasquer Lecerteaux, j’y ai eu recours plus souvent qu’à mon tour. Aux façons de faire aristocratiques des seigneurs des médias, qui donnent du « tu » à tous les grands du milieu sportif, Bouzier oppose la vérité du terrain. Pas seulement celui qui est planté de gazon.
Je dois rapidement reconnaître qu’il a raison. Ici, les gens forment une sorte de confrérie ; on se connaît, on se salue, on se chambre gentiment. Et au passage, on livre ses opinions…
- Il joue pas le petit Cagnard ?… Dommage, il avait été bon contre Nancy !
- Jouquet, il faudrait lui enlever les clés de sa Ferrari… Il irait moins faire la fiesta en Espagne et il serait un peu plus réveillé le samedi.
- Finir 3è ?… Vous rêvez !… On n’aura jamais assez d’essence pour tenir toute la saison à ce rythme.
A force, il se dessine comme un paysage mental de la foule qu’on va entendre rugir, mugir, se plaindre tout à l’heure. On sait déjà ce que le 12è homme a dans la tête ce soir.
A H – 30, Bouzier finit sa bière et lève le camp.
- On va prendre possession de notre royaume, dit-il. Vous verrez le stade se remplir de l’intérieur. C’est impressionnant.
Impressionnant, je trouve que ça l’est déjà. Des trajectoires rectilignes, celles des supporters marchant à grandes enjambées, se coupent sans cesse, s’incurvent pour finalement se rejoindre aux portes d’accès à l’enceinte. Pas de heurts, pas ce chocs. Comme si, match après match, tout s’était mis en place en une de ces chorégraphies géantes de cérémonies. Ils vont au stade avec la même routine mécanique que les Parisiens jonglant entre les différentes lignes du métro. L’esprit est déjà ailleurs, seul le corps est encore en action.
Nous grimpons dans les entrailles du vaisseau de béton par un escalier pas très large et pentu. L’itinéraire est réservé aux quelques happy fews de la tribune de presse. Il faut montrer patte blanche, en l’occurrence un badge distinctif, en bas et en haut. Bouzier est connu, le stadier dans sa veste fluo orange lui serre la main.
- Monsieur Maurel, mon futur patron, me présente-t-il.
Le stadier me serre la main distraitement. Son regard est déjà ailleurs ; il scrute les nouveaux arrivants au débouché de l’escalier.
Lorsque je réussis à contourner la veste orange et les larges épaules qui l’occupent, j’ai l’impression de découvrir la mer. Une mer verte qui brillerait sous une lumière blanche et bleue. La pelouse est véritablement d’une couleur irréelle et je doute de mes yeux. Ce rectangle-là, même sans une ribambelle de joueurs dessus, est magnifique, d’une perfection rare qu’on ne peut pas ressentir sous l’œil froid des caméras. Dans la nuit qui tombe, sous un ciel plus noir que bleu déjà, c’est comme si on l’avait nimbé d’une gracieuse corolle de tribunes pour lui faire cortège. Au vert uniforme de la pelouse, répondent les mille couleurs des spectateurs en mouvement. S’il n’y avait une musique infernale déversée par une sono surpuissante, on pourrait s’asseoir et rester là à regarder respirer cette foule naissante, enfler la passion.

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MessageSujet: Re: Feuilleton (interrompu) : Dernière minute   Mar 11 Nov 2008 - 13:24

Du match, je ne retiens que le résultat – 1 à zéro pour les Bordelais -, la vague de bonheur qui vit communier ensemble 25 000 personnes lors du but de Jouquet – il n’ avait plus personne à ce moment-là pour penser à sa Ferrari – et la tension palpable lors des dernières minutes lorsque Strasbourg poussait pour égaliser. La qualification bordelaise pour le tour suivant de la Coupe de France, je m’en fiche un peu… pour ne pas dire totalement. Ce qui m’impressionne c’est cette joie collective, cette bouffée d’opium amenant des milliers de personnes à la même extase. Les regards que j’observe dans les travées sont hallucinants et hallucinés. Ces gens-là sont heureux, tout simplement.
Mais déjà il faut revenir sur terre, quitter l’espace confiné de la tribune de presse pour plonger dans les entrailles du stade recueillir les discours convenus des acteurs de la rencontre. Ici, la joie ou la détresse prennent des formes normalisées qui me laissent froid. « On est contents »… « On a bien joué »… « C’est mérité »… « L’arbitre ne nous a pas aidés »… Le tout généralement précédé de « je crois » qui me semblent relever davantage de la thérapie que de la certitude. Tandis que nous rejoignons la tribune de presse, je m’ouvre de cette frustration d’auditeur à Bouzier. Il hausse les épaules.
- C’est toujours pareil, oui… Mais d’un autre côté, quel discours philosophique peut-on attendre de mecs qui viennent de courir 90 minutes derrière un ballon avec, pour certains, le sentiment de jouer quasiment leur vie ? Il y a toujours des jeunes, des ambitieux pour vouloir piquer ta place… Alors quand ça gagne, c’est plutôt bon pour toi… Et quand ça rigole pas, tu sais que tu vas souffrir les jours d’après… Elle est là la philosophie. Dans les silences ou dans les intonations, dans les regards ou dans les gestes qui suivent l’interview. Tiens, ce soir, Jouquet, son but ça lui a fait un bien fou après toutes les critiques qu’il a reçues… C’est un truc qu’il n’oubliera pas…Il n’a rien dit mais son regard était éloquent… Et si un jour, il écrit ses mémoires – enfin, écrire… - il y aura plusieurs pages sur ce but avec analyse de tout ce qui aura précédé et remise en perspective. Là c’es trop chaud, c’est trop fort pour que les mots puissent venir.
Je me rends compte lorsque je commence à poser mes doigts sur le clavier que je n’ai plus pensé à l’affaire Lecerteaux, que tout a été emporté par cette plongée à l’intérieur du stade, de ses rites, de ses émotions populaires. Je savais que l’activité sportive secrétait des endomorphines qui faisaient voir la vie en rose ; visiblement, le simple spectacle sportif peut avoir des vertus semblables.
- Faites voir vos notes…
Là, je sens que le maître ne va pas être content. Tout au long du match, je l’ai vu taper sur son mini-ordinateur, compter les corners et les occasions, récupérer des stats sur un site. Moi, tout ce que j’ai retenu de la rencontre tient en quelques lignes. Même le but, je suis désormais incapable de le décrire faute d’avoir réagi à chaud. Le ballon est venu de la gauche (mais de quel joueur ?) et Jouquet a placé un coup de tête. Il me semble me souvenir que le gardien a légèrement touché le ballon… mais ce que je retiens c’est la seconde de silence dans le stade, les regards tendus vers la ligne blanche et le ballon, puis l’explosion de joie qui a suivi.
- C’est trop juste pour en tirer quelque chose, n’est-ce pas ? dis-je.
- Il y a de quoi faire une brève, rigole Bouzier… Et encore…
Il prend le temps de m’expliquer… comme si je ne connaissais rien aux principes d’une conférence de rédaction. Mais là aussi, c’est peut-être un moyen de me dire que le journaliste sportif n’est pas un cas différent des autres, qu’il fait le même métier.
- Lebrac m’a demandé un résumé de la rencontre en 60 lignes et un portrait en 40… On se partage la tâche… Je fais la rencontre et vous le portrait…
J’acquiesce en me demandant bien qui je vais choisir et avec quel angle. Il faut travailler vite… et même plus que vite. Par chance, il n’y a pas eu de prolongations ce qui laisse une plus grande latitude pour réfléchir, recueillir des billes et se lancer.
« Le spectateur lamba existe-t-il ?… »
Plus question d’avoir l’adjectif paresseux. Il me faut torcher mon texte du premier jet. Quarante lignes pour décrire ce type qui était en contrebas de la tribune de presse avec son écharpe marine et blanc, ses ongles rongés et sa bouille d’honnête comptable. C’est presque trop facile.
- Vous m’aviez dit que je pouvais critiquer sans hésiter, me fait Bouzier lorsque je tourne mon écran vers lui…
- Je le confirme…
- C’est très bien écrit et on sent le pro… Mais…
- Mais ?!…
- C’est plus un article pour les pages société que pour la page sport… Le supporter n’a d’intérêt pour nous que lorsqu’il déborde en bande, lorsqu’il hurle… ou comme source lorsqu’il balance ses vérités à la buvette. Mais il n’est pas un héros, il n’est pas quelqu’un à qui notre lecteur va avoir envie de s’identifier… Puisque le lecteur peut être lui-même un supporter… Il ne sera jamais par contre l’avant-centre, le gardien de but, l’entraîneur ou le président. Il en rêve peut-être en se disant qu’il ferait mieux… Et c’est sur ce rêve, sur ce manque qu’il nous faut construire la légende de ces héros finalement pas si ordinaires.
- Lebrac mettra son veto, c’est ça ?
- Si j’étais à sa place, oui… Peut-être que si vous étiez au Monde, voire à l’Equipe certains jours où l’actualité est calme, ça aurait une chance de passer… Mais là…
Sans surprise, Bouzier choisit de torcher en urgence 40 lignes sur Jouquet. Il les titre banalement « La revanche de Jouquet », envoie le tout par le web à la rédaction, replie l’écran de son mini-ordinateur et annonce qu’il est temps de rentrer.
Oui, il est temps… J’ai perdu une partie de mes maigres illusions ce soir et la nuit sera courte.

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MessageSujet: Re: Feuilleton (interrompu) : Dernière minute   Mar 18 Nov 2008 - 14:03

Jusqu’à Auch, la route est un cocktail de tous les types de chaussées. On passe sans autre transition qu’un rond-point d’une quatre-voies moderne à une vieille nationale qui tournicote en enchaînant les virages en aveugle avant de plonger en pente raide vers des petits ponts étroits. Lorsqu’on n’a dormi que six heures, c’est le genre de voyage qu’il vaut mieux faire avec chauffeur. Manque de bol, je suis livré à moi-même tant pour la conduite que pour la réalisation du portrait du pilier Gérald Cholinovski dont les exploits depuis le début de la saison ont suffisamment frappé les esprits pour que Lebrac ait décidé de lui consacrer un papier.
Lorsque la route me laisse un répit, j’essaye de me persuader que mes questions auront un fond d’intérêt pour le lecteur de la page des sports. J’ai collationné les statistiques sur les performances du jeune homme, imprimé diverses données à partir de sites spécialisés. Sans vraiment rien connaître au rugby, j’ai quelques munitions à utiliser pour cerner le personnage. Des « vous ne craignez pas que ça aille trop vite ? », « quel est le match qui vous a le plus marqué ? », « comment voyez-vous votre avenir ? »… De toute manière dans ce genre de rencontre – c’est ce que Bouzier m’a expliqué sur le chemin du retour – on n’utilise même pas la moitié des réponses. Les ciseaux magiques du journaliste coupent et recoupent jusqu’à parvenir à la dimension accordée par la rédaction en chef. Je peux donc imaginer remplir de mots mon enregistreur numérique pour en extraire tranquillement au retour la substantifique moelle.
Le rendez-vous a lieu dans la maison personnelle du joueur située au sud de Auch, dans un lotissement qui jouxte la départementale qui file vers Lannemezan. Le joueur m’accueille lui-même, sa copine m’explique-t-il étant encore en cours, me sert un verre. Je remarque sa timidité, sa gêne, par rapport à la situation ; ce doit être sa première interview et il se demande ce qui lui arrive. Quel contraste avec sa carrure de petit taureau, ses membres courts et puissants. Il faut du temps, plusieurs questions, pour qu’il commence à se libérer et à se livrer. Ce qu’il a à dire n’a rien de particulièrement passionnant pour un non-initié comme moi, cela n’a même pas une grande originalité mais il parle avec une sincérité et une affabilité qui me plaisent. Au bout d’une heure et trente minutes, j’estime avoir assez de contenu pour mon article et je prends congé en prétextant d’autres rendez-vous.
Sur le chemin du retour, un panneau indicateur me détourne de mon but initial. L’échangeur n°16 sur la nationale conduit vers Mauvezin. Sans trop de débats intérieurs, je quitte la route principale pour la départementale 928. A Mauvezin, aujourd’hui, il y a les obsèques d’Henri Lecerteaux. Quelque part, en le portant moi aussi en terre, j’ai la conviction que je parviendrai à me détacher de l’affaire, à oublier le cd-rom confié à la police, à refermer ces pistes qui ne menaient nulle part et à rompre définitivement avec ma vie d’avant.

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MessageSujet: Re: Feuilleton (interrompu) : Dernière minute   Mer 19 Nov 2008 - 1:13

Chapitre 2


« Même les pourris ont droit qu’on les respecte dans ces moments-là ». Je m’entends encore lâcher cette phrase à François lors de notre repas l’avant-veille. Le plus dingue, c’est qu’à ce moment-là j’y croyais bien moins que maintenant à cette phrase et, là, tandis que je bats la semelle à l’entrée du cimetière de Mauvezin, je dois me gourmander pour ne pas repartir sans attendre le convoi mortuaire. Je ne sais rien d‘autre que le lieu, le cimetière de Mauvezin, et le moment, l’après-midi du jeudi. Le lieu du service religieux, je l’ignore. Peut-être est-ce ici ? Mais depuis le temps que j’attends j’aurais dû entendre sonner le glas à l’église. Peut-être était-ce dans l’église du quartier où vivait Lecerteaux auquel cas le convoi mortuaire pourrait se faire attendre encore un bon moment.
Je dois commencer à faire couleur locale car deux quinquagénaires, qui viennent de débarquer d’une berline immatriculée dans le Vaucluse, s’approchent de moi avec sur leurs lèvres une question déjà toute prête à être posée.
- Pardon, monsieur, vous savez où est la tombe de Roger Couderc ?
A ma mine interloquée ils ont dû comprendre sans délai que je n’étais pas du coin. Je n’ai même pas besoin d’expliquer que je ne sais pas, ils s’éloignent sans un mot. A vrai dire, je trouve la coïncidence plus que troublante. Après avoir interviewé un jeune espoir du rugby gersois, me voici à quelques mètres de la tombe du chantre du ballon ovale, un des rares noms liés à l’histoire de ce sport qui me parle. L’idée que Lecerteaux vienne prendre place pour l’éternité auprès d’un tel homme me met surtout mal à l’aise. Si les pourris ont droit qu’on les respecte dans leur dernier sommeil, on devrait pouvoir faire en sorte qu’ils respectent aussi le sommeil des autres..
Je pénètre dans le cimetière moi aussi, parcourt les allées à la recherche de la fameuse tombe que je finis par découvrir avant le couple de quinquagénaires. Au moins, mon détour m’aura appris quelque chose et j’espère secrètement que la passion du grand Roger va transpirer par-delà la dalle mortuaire et me contaminer. Dans le Sud-Ouest, le rugby reste une religion. Vu ce qui m’attend au journal, je me dois d’assurer particulièrement dans ce domaine. Et ce n’est pas gagné !
Les touristes nécrologiques ne font qu’un tour bruyant de la tombe, échangeant quelques souvenirs sur les cris chauvins de l’ancien commentateur sportif. Un expression me frappe, un truc qui me dit quelque chose. Ils parlent du « transistor à images ». Je fouille dans ma mémoire, j’ai sûrement entendu parler de ça quand j’étais à l’école de journalisme. Ca doit remonter à l’époque où la radio cherchait à imiter la télé. Dans les années 60. Cet effort de mémoire a pu peut-être passer pour du recueillement, les quinquagénaires se sont tus puis sont partis sur la pointe des pieds.
- Eh bien, cher Roger Couderc, si vous pouviez me voir empêtré dans toutes mes histoires, qu’est-ce que vous me diriez ? qu’est-ce que vous me conseilleriez ? Je ne pense plus qu’aujourd’hui une rafale de « Allez les petits » suffirait à donner de la valeur à un article. Vous seriez peut-être vous aussi embêté comme je le suis… Pas sûr que vous reconnaissiez même votre bon vieux rugby… Les temps changent décidément… et de plus en plus vite.
J’en étais là de mon monologue ridicule lorsque un concert de claquements de portières m’a fait redresser la tête. Tant de bruits répétés indiquaient une arrivée groupée. Henri Lecerteaux venait rejoindre son ultime demeure. J’ai tourné mon regard ailleurs pour ne pas voir passer le défilé des vêtements sombres, pour ne pas montrer mon visage non plus. J’étais venu pour voir et pas pour être vu.
« Même les pourris ont droit qu’on les respecte dans ces moments-là ».

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MessageSujet: Re: Feuilleton (interrompu) : Dernière minute   Jeu 20 Nov 2008 - 1:38

J’ai entendu crisser le gravier. Encore des nostalgiques de Roger Couderc ?
- Qu’est-ce que tu fiches là, Arthur ?…
Je me retourne. C’est François.
- Je peux te retourner la question.
- Je suis en service commandé. La patronne voulait que quelqu’un représente le journal, histoire que… Enfin tu vois…
- Et l’ambiance est comment ?
- A l’église, c’était plutôt froid… Plus froid que digne… Tu sais que l’Eglise n’aime pas les suicidés.
- Si c’est…
Je me mords la lèvre pour ne pas en dire plus. C’est vrai qu’au resto je n’ai pas mis François au courant de ce que je sais sur les conditions réelles de la mort de Lecerteaux.
- Si c’est pas malheureux de ne pas savoir évoluer, reprends-je…
- Tu restes là ?…
- J’attends que tout le monde soit installé et je me rapprocherai. Je ne veux pas gêner… D’un autre côté, qui me connaît ?
- Il doit bien y avoir une dizaine de personnes qui t’ont déjà rencontré, crois-moi. Ce serait mieux que tu restes à distance. S’il y a quelque chose de particulier, je te le dirai.
Une tape sur l’épaule et François s’éloigne m’abandonnant à la peu causante compagnie de Roger Couderc. Je lui laisse quelques mètres d’avance avant de me mettre en mouvement. Je me mettrai dans la posture d’une personne qui partage le deuil d’une famille qu’il ne connaît pas. « A distance » comme a dit François.
Il y a une bonne cinquantaine de personnes groupées en demi-cercle derrière les proches du défunt. François a raison, certaines personnes dans l’assistance me reconnaîtraient puisque je les reconnais moi aussi. Trois membres du secrétariat de la mairie, la directrice du festival « Fleuve en fête », deux adjoints du maire – qui n’a sans doute pas jugé très pertinent de venir compromettre sa réputation auprès d’un pourri suicidé – et l’inspecteur de police à qui j’ai laissé le cd-rom de Lecerteaux. Il n’est pas là par hasard, lui. Nul doute que son voisin doit être le fameux commissaire que je n’ai pu rencontrer lors de mon passage chez les flics.
Je termine mon coup d’œil panoramique par la famille éplorée rassemblée face à la tombe ouverte. La veuve et les trois enfants. Françoise Lecerteaux, toute en dentelles noires, les cheveux attachés par un ruban de couleur sombre, le visage en partie caché par des lunettes fumés. Un peu voûtée par le chagrin, des tremblements qui attestent la douleur et les pleurs. Devant elle, les deux jumeaux, Pierre et Luc, portent le même costume gris frappé de l’écusson de leur école privée ; leurs yeux sont gorgés de larmes. Contraste évident avec leur sœur aîné, la si fantasque Aude. Chez elle, le regard est sec et le visage, s’il est grave, semble traduire un détachement évident envers cet instant dramatique. Elle m’apparaît spectatrice du moment et non pas actrice concernée de ce deuil collectif. La belle théorie de François sur une connivence entre Henri Lecerteaux et sa fille a d’ores et déjà du plomb dans l’aile : si la demoiselle aimait son père, elle a une façon bien à elle de le regretter. Tandis que le curé entame sa dernière homélie, cherche à procurer aux êtres dans la douleur les espérances consolatrices, Aude Lecerteaux ne l’écoute pas. Elle dévisage toutes les personnes de l’assistance comme si elle recherchait quelqu’un. Un parent ? Un ami ? Un ancien amant ?
Lorsqu’elle croise mon regard, son visage change et s’apaise. C’est moi qu’elle cherchait.

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MessageSujet: Re: Feuilleton (interrompu) : Dernière minute   Jeu 20 Nov 2008 - 12:34

Cette révélation me donne furieusement matière à penser. Me voit-elle comme l’assassin de son père ? A-t-elle été déjà interrogée par la Police et mise au courant de l’existence du cd-rom que son père m’a envoyé ? Ou, de manière plus pernicieuse, cherche-t-elle juste un visage aussi détaché que le sien par rapport aux événements en cours ?
Soudain, je m’en veux grandement d’avoir fait ce détour. C‘est une erreur. Dans le grand écart entre mon passé et mon futur, cette étape-là n’avait vraiment aucun sens. Trop tard pour revenir en arrière, trop tôt pour que les choses se soient tassées.
C’est décidé. Je m’en vais.
Avant d’avoir réussi à regagner ma voiture, une voix dans mon dos me hèle avec autorité.
- Maurel, attendez !
Je me retourne. C’est l’inspecteur Lhullier.
- Maurel, qu’est-ce que vous êtes venu faire ici ?… Pourrir notre enquête ?
- Si je vous dis, rétorqué-je, que je passais par là par hasard, vous ne me croirez pas… C’est pourtant la vérité vraie.
- Ne cherchez plus à vous approcher des Lecerteaux, c’est compris !
Le ton est plus qu’autoritaire désormais. Je reste béant devant une telle agressivité chez le flic. Son doigt pointé vers moi exprime une menace qui n’est même pas voilée, ses traits sont tordus par un rictus nerveux. J’ai l’impression d’être le coupable dans l’histoire… ce qui est quand même paradoxal. Tout le moins un empêcheur d’enquêter en rond, ce que je peux comprendre à la limite.
- Je pense qu’il est inutile que je vous demande où vous en êtes ? dis-je.
- C’est pas vos oignons !
- Je m’en doutais.
L’inspecteur Lhuillier est visiblement un flic qui a trop regardé certaines séries américaines. Grand, des épaules carrées, un visage déjà buriné, un regard bleu glacial, il ne dégage pas spontanément l’empathie pour l’espèce humaine. On le verrait davantage dans un rôle de voyou que dans celui du flic incorruptible. Mais tout cela, je le sais bien, ce sont des stéréotypes : on ne devient pas le bras droit du commissaire sans avoir fait preuve de courage sur le terrain et de talents dans la résolution d’enquêtes délicates. Peut-être qu’on laisse cependant un peu le sens de la chaleur humaine dans cette ascension vers les sommets ? Dans mon esprit, un peu de pédagogie et de confiance auraient toute leur place dans notre discussion. Je ne lui demande pas de me révéler quoi que ce soit mais, au moins, de m’éclairer sur les raisons pour lesquelles ma présence – que j’estimais discrète – nuit à l’enquête en cours. Faute de cette dimension-là, je me sens plus capable de me braquer que d’accepter des ordres aussi sèchement administrés.
- On peut vous boucler pour entrave si vous saisissez pas…
Et, en plus, il en rajoute… S’il croit me faire peur… Quand on s’est retrouvé avec un flingue sur la nuque dans la jungle colombienne, on sait ce que c’est. La trouille d’y passer, ça vous scotche l’esprit en position « pause » tandis que chaque parcelle de votre corps semble acquérir son indépendance propre. Là, hélas pour Lhuillier, j’ai l’esprit qui tourne à toute vitesse pour savoir ce que je vais faire. Lui rentrer dans dedans ? Le prendre de haut ? L’ignorer superbement et reprendre comme s’il n’était pas intervenu ?
- Vous ne pouvez pas me boucler, monsieur Lhuillier… Je suis déjà enfermé dans un placard.

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MessageSujet: Re: Feuilleton (interrompu) : Dernière minute   Jeu 20 Nov 2008 - 19:39

Le flic hausse les épaules, signe évident qu’il goûte peu – s’il la comprend – mon astuce. Il va pour s’éloigner et rejoindre son supérieur lorsqu’il constate que le petit groupe qui a accompagné Lecerteaux jusqu’à la tombe commence à se désagréger. Un à un, les participants viennent déposer leurs condoléances auprès des membres de la famille alignés (à la veuve et aux orphelins s’ajoute une personne âgée que je ne connais pas) et se retirent en silence.
François est un des premiers à rejoindre l’entrée du cimetière où je reste bloqué par la présence menaçante de l’inspecteur Lhuillier.
- Bonjour inspecteur, dit-il au flic.
Je me demande in petto s’il se trouve quelque personne exerçant un poste de responsabilité que François ne connaisse pas en ville. A moins qu’il les connaisse plutôt par épouse interposée… ce qui ne me surprendrait guère tant l’animal peut se targuer d’une foultitude de conquêtes.
- Il y a un problème avec Arthur ? demande-t-il dans la foulée.
- J’ai des ordres. Il ne doit pas s’approcher de la famille Lecerteaux.
Je remarque que pour parler à François, l’inspecteur Lhuillier a pris bien plus de gants qu’avec moi. On sent clairement un rapport de force différent. D’un autre côté, ce n’est pas non plus François qui a pondu la série d’articles qui a conduit au « suicide » du secrétaire général de la mairie.
- Eh bien, il ne s’en approchera pas… Et je crois bien, inspecteur, que telle n’était pas son intention.
- Je serais plus tranquille quand il aura déguerpi du cimetière.
Cela devient vraiment surréaliste. C’est comme si je n’existais plus : me voilà relégué dans leur discussion à un simple « il ». Un peu comme un gosse pris en faute, le doigt dans le pot de confiture, pour lequel on se demanderait s’il vaut mieux passer l’éponge ou lui donner le martinet.
- Eh bien, « il » déguerpit, dis-je en joignant le mouvement à la parole… En espérant que ma voiture n’est pas coincée parce que vous seriez fichu de me verbaliser encore à moi pour respect du marquage au sol.
François me rejoint en quelques enjambées.
- Quel con !
- C‘est un bon flic, m’assure-t-il. Mais il est du genre excessif.
- Dis, tu connaîtrais pas sa femme des fois ?
- Arthur, si je te réponds « oui » qu’est-ce que tu vas penser de moi ?
- La même chose que si tu réponds « non »… Que tu es un incorrigible menteur.
Nous rions doucement parce que ce n’est pas spécialement le lieu. En dépit de cette discrétion, un couple se retourne et nous jette un regard courroucé. Lui je ne le connais pas mais elle, je l’ai interrogée durant mon enquête sur Lecerteaux. Elle me reconnaît aussi et secoue la tête d’un air désespéré quant à l’espèce humaine.
- Je crois qu’il est préférable que tu ne traînes pas, dit François. Tu n’es décidément pas spécialement persona grata ici…
Comme je le craignais, ma voiture est coincée par l’arrière d’une Porsche Cayenne qui s’est garée en travers. J’ai presque envie de revenir sur mes pas pour prendre Lhuillier à témoin de mon incapacité à obtempérer à ses injonctions. François m’en dissuade.
- Qu’est-ce qu’il t’arrive ? s’étonne-t-il. On dirait que tu en veux à la Terre entière.
- La Terre entière ? Non, je ne crois pas… Mais à certaines personnes bien précises, oui. Je ne vais pas faire du socialisme primaire mais si j’avais été coincé par une Clio j’aurais été vachement étonné. Cet enterrement pue le fric – et un fric dont je ne suis pas très sûr de l’origine honnête, tu vois – mais qui c’est qui fait figure de mouton noir ? Qui c’est qui doit « déguerpir » ?… Et qui c’est qui va devoir s’enfiler des saucisses-frites dans tous les stades du Sud-Ouest ?
- Quand je t’écoute parler comment ça, je me demande si la mère Rouquet n’avait pas raison. Un journaliste aigri c’est jamais bon pour la boutique.
- Je suis juste réaliste, François !
- Si tu étais réaliste, tu ne serais pas venu ici.
Dire qu’il y a une minute on rigolait ! Là, on commence à s’engueuler méchamment et ce n’est pas le genre d’animation que j’aime à assurer en public.
- Laisse tomber, tu as raison… Je n’avais rien à faire ici… Surtout aujourd’hui… Je vais me mettre au volant et attendre qu’on me débloque…
- Désolé d’avoir élevé la voix, mais là je trouve vraiment que tu débloques un max.
- C’est bon… J’ai compris… Allez, rentre… De toute façon, ajouté-je en montrant d’un mouvement du menton le portail du cimetière, les forces de l’ordre vont prendre le relais pour me surveiller…

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MessageSujet: Re: Feuilleton (interrompu) : Dernière minute   Lun 24 Nov 2008 - 21:32

Je n’ai que ma bonne foi à opposer au nouveau coup de gueule de Lhuillier (son supérieur n’ayant même pas daigné venir me rencontrer).
- Vous n’allez pas imaginer que j’ai garé cette Porsche là exprès pour avoir une bonne raison de rester ?
- M’en fous ! Dégagez !
- Eh bien, allez chercher une dépanneuse à votre commissariat !…
Perfide, j’ajoute :
- Enfin, si une fois dans votre vie vous osez vous en prendre aux nantis.
Porté par la rogne qui m’envahit face à ce flic obtus, je suis en train de tourner Lutte ouvrière sans m’en rendre compte.
- Laisse, faut qu’on rentre… De toute façon, il ne reste plus grand monde.
Sifflé par son boss, Lhuillier me lâche la grappe et va prendre le volant de la Mégane de fonction du commissaire. Démarrage sur les chapeaux de roue. Visiblement, Lhuillier et moi, on s’énerve mutuellement. Je ne peux que regretter d’avoir abandonné mon cd-rom entre les mains de ce gars-là.
Très vite, il ne reste plus que deux voitures sur le parking. La Porsche et la mienne. Je n’ai pas pu voir qui est parti, qui est resté, mais j’ai une petite idée de la propriétaire du bolide.
- Vous êtes bien Arthur Maurel ?…
- Si c’est pour me demander cela que vous avez bloqué ma voiture, vous auriez pu vous éviter cette peine, mademoiselle Lecerteaux.
Je sens que ça démarre mal. Elle aurait dû me traiter de tous les noms et moi avoir un minimum de compassion. Au lieu de cela, elle est dans l’approche timide et moi dans l’ironie gratuite.
- Je reconnais que c’est le seul moyen que j’ai trouvé… Il faut dire que les couleurs du journal sur le capot sont plutôt voyantes.
- Mademoiselle, écoutez, je crois que je devrais d’abord vous dire…
- Que vous regrettez ?… Je me doute bien que vous regrettez… D’ailleurs, si je ne pensais pas que vous regrettez, je ne serais pas là à discuter avec vous dans le froid.
- Qu’est-ce que vous me voulez ? dis-je.
- Je voudrais…
Elle se tait, cherche ses mots en enroulant une mèche de cheveu sur son index. Je n’ai pas de mal à sentir que derrière l’hésitation de façade, il y a un sacré caractère. La demoiselle sait ce qu’elle veut, la manière dont elle a décidé de m’empêcher de lui filer entre les pattes suffit à le prouver.
- Je voudrais que vous m’aidiez à retrouver les pourris qui ont abattu mon père.
J’essaye de ne pas réagir de manière trop abrupte. Suis-je sensé savoir que ce n’est pas un suicide ? Elle ne me laisse pas le temps de dire quelque chose et enchaîne.
- Je savais qu’il devait disparaître dans la nature… Ma mère le savait aussi… Quelqu’un comme lui ne se serait jamais suicidé… Il aimait trop la vie et tous ses plaisirs… Vous voyez de quoi je parle… Vous savez bien sûr qu’il avait de quoi vivre cinq ou six vies tranquille sous les cocotiers ?
- J’avais quelques infos là-dessus oui… Vous avez parlé de ça à la police ?
- Vous me croyez assez bête pour aller causer à ces messieurs ?…
J’ai failli lui reparler de ses échecs au Bac. Question bêtise, ça la posait là. Elle m’en empêche en poursuivant.
- Mon père était loin d’un saint… Et moi je dois dire que je ne pourrais pas donner des leçons de moralité… Donc, les flics ce sont les derniers à qui j’irais parler.
- Ce n’est pas flatteur pour moi, mademoiselle… Serions-nous entre pourris ?
- Non, monsieur Maurel, vous c’est pas pareil… Vous, je sais que vous êtes honnête.
Je ne sais pas pourquoi, cette affirmation m’a fait un bien fou. Pas tant pour les mérites qu’Aude Lecerteaux me prêtait mais bien plus à l’idée que j’étais dans son esprit bien au-dessus d’un inspecteur Lhuillier.
- Peut-être ignorez-vous, mademoiselle, que je suis grillé désormais… On m’a collé au service des sports. C’est comme si j’avais perdu ma carte de presse…
Lebrac ou Bouzier m’auraient tué s’ils avaient pu m’entendre dire ça. Le pire c’est qu’en dépit de mes petits travaux pour la rédaction des sports je continuais à le penser.
- Vous n’en serez que bien plus libre pour m’aider.
Et en plus, elle a réponse à tout.
- Je suis désolé mais je ne vois pas ce que je pourrais vous apporter. Il faut que je retourne au journal, j’ai un article à finir… et je ne suis pas un rapide.
- Votre article, monsieur Maurel, vous ne pourrez le finir que lorsque j’aurais poussé ma Porsche. D’ici là…
Elle commence à m’échauffer la demoiselle avec son tempérament de fifille à son papa. C’est tant mieux parce que la température continue de descendre, la Gascogne était diablement froidureuse encore en cette saison.
- Ecoutez, je ne sais rien de toute cette histoire et d’ailleurs je ne vois aucune raison valable de vous aider. Votre père est quand même à l’origine directe de mes emmerdes actuelles. S’il avait fait son boulot honnêtement, comme vous dîtes, je n’en serais pas là… Et lui non plus, ajouté-je en montrant de la main le cimetière (ce qui n’était guère de bon goût, je le reconnais).
- Je crois que vous ne comprenez pas ce que j’essaye de vous dire à demi mots, monsieur Maurel… Ils savent que vous avez eu le cd-rom de mon père… Le meilleur moyen de vous en sortir, c’est de les avoir avant qu’ils ne vous aient.

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