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 Nouvelle : L'ancêtre

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MBS

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MessageSujet: Nouvelle : L'ancêtre   Sam 12 Avr 2008 - 23:55

En visitant mes archives, j'ai retrouvé cette histoire... L'héroïne aurait presque pu s'appeler Fiona.

Elle n’aurait jamais dû insister pour venir ici.
Pour la dixième fois, Ludmilla se répète ce reproche muet.
Depuis qu’elle a croisé les yeux du comte sur le perron du château, elle sait que ce séjour va bouleverser sa vie.
Et, faute de savoir dans quel sens, elle s’inquiète.

Depuis un mois, elle avait harcelé sans cesse le personnel de maison du comte de Rinchard, son secrétaire particulier qu’elle dérangeait à toute heure du jour pour obtenir un rendez-vous. Par téléphone, par fax, par e-mail, elle avait sans cesse réitéré sa demande, une demande qu’elle trouvait somme toute légitime et sans danger : pouvoir accéder aux archives familiales du comte afin d’éclairer la fine trace laissée dans l’Histoire par son ancêtre Louis-Edgar de Rinchard, chevalier du Saint-Esprit et espion de sa majesté Louis le Quinzième.
Un hasard facétieux l’avait amené à croiser ce personnage aussi secret que le requérait son activité principale. Elle, elle cherchait simplement à étudier, dans le cadre de son mémoire de maîtrise, un quelconque administrateur local, un fermier général, un contrôleur des tailles. Quelqu’un d’assez obscur pour nécessiter un travail important et neuf. Quelqu’un de suffisamment inconnu pour ne pas risquer d’avoir mille pages à écrire sur lui.
Un vieux papier racorni trouvé dans un fatras poussiéreux aux Archives départementales l’avait mise sur la piste du chevalier de Rinchard. Tout ce qu’elle avait glané jusqu’ici se résumait à quelques notes tirées des censiers du coin, à quelques minutes notariales, à des brèves allusions dans les mémoires du temps. Rien de bien folichon, rien de bien décisif. Elle venait donc à la rencontre du comte comme un croyant va à Lourdes, avec cette foi dans le miracle possible qui soutient et permet encore d’espérer.
Mais depuis qu’elle a croisé les yeux du vieil homme sec au sourire pincé, depuis qu’elle a serré cette main aristocratique si peu chaleureuse, elle se dit qu’il est encore temps de retourner voir son directeur de mémoire pour lui annoncer qu’elle renonce à ce sujet.

Trois jours.
C’est le temps qu’elle a pu arracher au secrétaire de son hôte.
Trois jours pour classer, lire et recopier les archives de la famille ayant trait au fameux chevalier de Rinchard.
C’est une œuvre titanesque car, à en croire le secrétaire, ces archives-là sont entreposées dans un grenier du château depuis des dizaines d’années sans que personne n’ait jamais eu le souci de les inventorier et de procéder à un quelconque classement.
- Peut-être que vous ne trouverez d’ailleurs plus rien si les rats ou l’humidité ont fait leur œuvre, avait-il ajouté.
Pas rassurant.
Mais c’est le genre de défi qui l’excite, qui lui permet d’assouvir sa passion pour l’enquête, pour la traque des mensonges sous les splendides parures de la respectabilité.
Une excitation retombée à son premier contact avec le comte...

La chambre qu’on lui a attribuée pour son séjour est immense. Immense mais presque vide, ce qui contribue à accroître encore cette impression de gigantisme. Un vieux lit à baldaquin, un bureau bancal, un fauteuil défraîchi constituent l’unique mobilier de ce que le domestique a présenté comme la chambre mauve.
Mauve, oui… Sans doute, il y a longtemps… Car les tentures aux murs ont viré au gris bleuâtre et, hormis le lustre, plus rien n’évoque encore cette couleur dans la chambre.
Et pour couronner le tout, il fait froid.
Elle se sent bien loin de la salle des archives départementales avec ses néons, sa chaleur, sa machine à café.
- Ils ont l’électricité au moins, s’interroge-t-elle soudain ?
Le pressentiment, fondé sur le grand lustre à bougies et la présence de deux chandeliers auprès du grand lit, se mue rapidement en certitude. Pas une prise de courant dans la pièce.
- La modernité s’est arrêtée au dernier village, songe-t-elle désabusée.
Dès lors, doit-elle gaspiller la batterie de son ordinateur portable ? Comment scanner les documents qu’elle découvrira ?
Elle en est là de ses réflexions, de ses doutes, lorsqu’on frappe à la porte.
Une voix puissante perce la paroi humide.
- Monsieur le comte attend mademoiselle à sa table. Le dîner est servi…

En découvrant la grande salle du château, Ludmilla a l’impression d’effectuer un bond au milieu de tous les stéréotypes. La grande table au bout de laquelle le maître de maison est déjà installé, les grands chandeliers qui éclairent plus mal que bien l’espace du repas, le majordome en livrée qui attend près du comte. Ici aucune concession au temps présent. L’univers semble figé quelque part entre 1700 et 1850, en une époque préindustrielle à laquelle elle a l’impression que seuls son jean noir, ses tennis de marque et son chemisier ne se rattachent pas.
- Entrez, mademoiselle… Ne restez pas ainsi sur le pas de la porte… Vous allez mécontenter monsieur le comte.
Le domestique qui l’a conduit jusqu’à la salle des repas est assez persuasif pour qu’elle ose enfin s’immiscer parmi tous ses vestiges empesés par le temps.
Elle se laisse guider jusqu’à sa place.
A l’autre bout de la table. Comme exilée.
Le comte, occupé à déguster le vin proposé par le majordome, semble ne pas l’avoir aperçue. Elle en profite pour continuer à dévorer du regard le musée permanent que constitue la pièce : grands tableaux, sculptures de petits maîtres locaux, miroirs précieux jaunis par les années.
- Vous êtes d’origine russe ?
Elle sursaute.
Il semblait avoir feint de se désintéresser d’elle pour mieux la déstabiliser.
- Par ma mère… C’est elle qui a insisté pour que j’aie un prénom slave… Mais mon second prénom est bien français, si cela vous inquiète.
- Je sais, lâche-t-il… Patricia…
Doit-elle se fâcher qu’il ait fait effectuer des recherches sur elle ?
Non, sans doute. C’est somme toute naturel. Quand on dispose sous son toit d’un tel patrimoine artistique, on a d’excellentes raisons d’hésiter à ouvrir sa porte à des étrangers.
Un long silence. On amène l’entrée, un demi-homard accompagné d’une kyrielle de sauces de toutes les couleurs.
- Ah ! Le test des bonnes manières, songe-t-elle, désespérée !
Elle n’a l’habitude ni des grands restaurants, ni des mets raffinés. Son ordinaire se compose généralement de sandwiches et de salades composées. Comment aborder le homard ? Faut-il détacher la chair pour la plonger dans la sauce choisie ? Est-il convenable de sucer le contenu des pattes comme elle l’a vue faire une fois à une voisine de table dans une cafétéria ?
Elle s’imagine progressivement happée par le maudit crustacé et sa carcasse diabolique, plongé inexorablement dans la honte, les doigts graisseux et le chemisier recouvert de tâches humiliantes.
- Vous ne mangez pas ?
Question ou ordre ? Elle ne prend pas même pas le temps d’analyser et réplique.
- Je suis désolée, monsieur le comte… Confuse, navrée… Je ne sais quel mot choisir… Mais… mais je suis allergique aux fruits de mer…
- Ah !
Jusqu’à ce que le majordome vienne débarrasser les deux assiettes, le comte n’ouvre plus la bouche. Impossible de lire dans ses yeux ce qu’il pense. Impossible pour Ludmilla de savoir si elle a marqué un point en évitant habilement d’exposer son manque flagrant de bonnes manières ou si elle a fâché le comte en refusant de toucher au homard. Paralysée par le silence, que ne trouble même pas la mastication du maître des lieux, elle n’ose toucher à quoi que ce soit. Ni le pain brioché doré coupé en tranches vives, ni les sauces multicolores n’auront à subir l’assaut de ses dents et le tombeau de son estomac.
- Je dois vous dire que l’idée de confier l’accès à mes archives à une soviet me déplait fortement.
En une seule phrase, le comte vient de faire passer plusieurs messages. Le premier pose une règle simple : on ne parle pas en mangeant. Ce n’est qu’avec le retour du majordome que le comte a daigné prendre à nouveau la parole. Deuxième message tout aussi net, il n’est guère enchanté de la présence de la jeune historienne dans ses murs… mais ça, elle l’avait senti depuis leur premier contact sur le perron. Troisième information : le comte a une vision figée du monde.
C’est sur ce point qu’elle choisit de répondre.
A sa manière…
C’est-à-dire… directe.
- Monsieur le comte, les Russes ne sont plus sous un régime communiste depuis plus de dix ans… Mais peut-être l’ignoriez-vous ?
- Votre ironie se voulait mordante, mademoiselle ? C’est raté… Il va de soit que je me tiens au courant des nouvelles du monde même si je vis dans un cadre auquel j’ai tenu à conserver toute la sagesse esthétique du passé.
- Alors, votre assimilation est franchement injurieuse… Et si vous le saviez, vous n’êtes pas excusable.
- Voulez-vous que je vous donne le numéro de votre carte d’adhérente à votre syndicat étudiant ?
- Etre syndiquée, ce n’est pas…
- Etre syndiqué, c’est déjà préparer la révolution !... D’ailleurs, n’est-ce pas dans ce but que votre grand-père Serguei Alexandrovitch Gourine est arrivé en France en 1927 ?
Le grand-père ?! Il a osé remonter jusqu’au grand-père Serguei, ce vieux militant trotkyste qu’elle n’a même pas connu et qui a terminé sa vie en asile psychiatrique.
- Je vois qu’avant même que j’ai jeté le moindre coup d’œil dans vos archives, vous ne vous êtes pas gêné pour fouiller dans les miennes.
Pas de réponse.
Le comte vient de porter à ses lèvres un petit champignon tiré précautionneusement de la garniture du pavé de bœuf que la majordome vient de lui apporter.
Ludmilla renfourne sa colère. Elle a dix bonnes minutes pour trouver une riposte.

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MessageSujet: Re: Nouvelle : L'ancêtre   Sam 12 Avr 2008 - 23:58

- Pourquoi m’avez-vous autorisée à venir travailler dans vos archives ? Ma présence, mon histoire visiblement vous insupportent… Pourquoi ?
Elle a guetté l’arrivée du domestique comme un signal. Elle devait relancer rapidement la discussion. Ne pas lui laisser l’avantage.
On n’a pas l’habitude de voir des petits bouts de femme comme elle. Avec une telle pugnacité, un sens de la répartie aussi aigu et une volonté inébranlable. S’il a cru l’avoir rabaissée, il s’est trompé. Il doit le savoir.
- D’abord, je ne vous ai pas encore autorisée à accéder aux archives de ma famille. Selon l’opinion que j’aurais de vous après ce repas, je prendrai une décision… J’ai d’abord voulu comprendre… Comprendre les motivations qui vous animent. Ce que vous recherchez… Est-ce l’ambition intellectuelle qui vous mène ? La recherche du profit ? Le goût du scandale ?
- Ce mémoire de maîtrise n’est qu’une étape de ma vie d’étudiante… Je compte arriver jusqu’à la thèse. Cela vous rassure ?
- A peine… Les rats d’archives sont des animaux fouineurs qui peuvent se révéler dangereux pour les secrets les mieux gardés.
- Parce que vous avez des secrets à dissimuler ?!
Elle a essayé de donner à sa voix la plus grande neutralité possible. Qui ne rêverait de mettre à jour une histoire étonnante, propre à réécrire l’Histoire ?
Est-ce une crainte réelle de sa part ou juste une parole pour la tester une fois encore ?
- Quelle famille n’a pas ses petits secrets, mademoiselle ? Je pourrais vous conter certaines histoires croustillantes qui se sont déroulées dans l’intimité des pièces de ses châteaux.
- Et je vous en dissuaderai car tel n’est pas mon centre d’intérêt. Je n’ai en venant ici qu’un seul personnage en tête, Louis-Edgar de Rinchard…
Sur cette affirmation bien nette, la discussion cesse à nouveau. Le plateau de fromages accapare toute l’attention du maître de maison.

- Que savez-vous au juste de mon ancêtre ?
- Louis-Edgar de Rinchard est né dans ce château le 18 octobre 1734. Après une éducation confiée à de bons maîtres jésuites, il est entré au service de l’intendant Philippe de Gleyze. C’est lui qui l’a recommandé en 1756 au roi Louis XV. Dès lors, le vicomte de Rinchard a mené pour le souverain différentes missions diplomatiques auprès de grandes cours européennes. On lui prête une ambassade auprès de Frédéric II de Prusse au plus fort de la guerre de Sept ans, mais rien n’est prouvé. Votre aïeul se retire assez jeune sur ses terres, vers 1767. Il refuse de quitter la France au début de la Révolution et est guillotiné sous la Terreur en décembre 1793.
- Et que pensez-vous de ce destin ?
- Je ne suis pas là pour le juger…
- Je veux savoir si vous avez un a priori sur mon ancêtre…
- Un a priori ? Non… Par contre, j’ai une série de questions, de problématiques qui me labourent l’esprit en permanence.
- Comme ?...
- Y a-t-il des éléments qui prédisposent un petit seigneur de province à devenir un membre du Secret du Roi ? Je suis curieuse notamment d’évaluer le poids de la formation des jésuites dans la construction intellectuelle de ce diplomate d’exception… Comment un seigneur qui a connu la Cour gère-t-il ses terres lorsqu’il revient s’installer dans son château familial ? A-t-il été converti aux idées de son temps en matière de gestion de la terre ou est-il demeuré sourd au progrès ?...
Ludmilla s’arrête, jette un coup d’œil vers le comte. Elle sait très bien que lorsqu’elle commence à s’emballer ainsi, son regard se perd dans l’espace, qu’elle ne voit plus rien d’autre que le cheminement brûlant de ses pensées. Les yeux qui roulent à droite, à gauche, en haut, en bas, qui ne se posent jamais nulle part. Pour l’interlocuteur, l’impression est forcément étrange.
- Mais je ne veux pas vous ennuyer avec tout cela…
- Vous ne m’ennuyez pas… Votre questionnement est pertinent et je me rends compte que vous avez déjà bien défriché votre sujet… En revanche, je doute toujours de votre totale franchise et de votre sincérité… Vous évitez soigneusement, il me semble, d’évoquer les activités de mon aïeul au temps où il servait le roi Louis XV.
- Monsieur, je m’intéresse au seigneur qui a vécu dans cette région… pas à l’homme de cour !
- Tenez-vous en à cette résolution pendant les trois journées que je vous octroie pour mener vos recherches… Robert, je me retire dans le fumoir… Raccompagnez cette jeune personne à sa chambre.
Pour Ludmilla, rien n’avait autant d’importance que l’autorisation accordée par le comte. Peu lui importaient les sentiments et les inquiétudes du vieil homme. A son sens, rien ne justifiait ces doutes. Quand bien même, la correspondance du vicomte Louis-Edgar de Rinchard aurait contenu quelques lettres compromettantes, cela ne pouvait plus guère causer de dommages, tous les protagonistes étant morts depuis plus de deux siècles. Et quoi d’ailleurs ? Des coucheries, des tromperies, des petites trahisons ? S’il restait quelque chose à découvrir, cela n’avait sans doute aucune véritable importance.
- Vous pouvez me montrer la pièce où sont stockées les archives avant de me reconduire à ma chambre ?
- Désolé, mademoiselle… Monsieur le comte ne m’a pas autorisé à le faire…
- Mais, puisque demain je…
- N’insistez pas ! Je ne désobéis jamais à un ordre de monsieur le comte.
Le majordome s’efface pour livrer passage à Ludmilla. Un feu a été allumé dans la cheminée, les bougies des chandeliers diffusent une lumière apaisante.
- Première nuit, pense-t-elle en se jetant sur le lit.
Le bruit grinçant d’une clé suffit à lui rappeler qu’elle demeure suspecte. Elle est prisonnière de sa chambre.

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MessageSujet: Re: Nouvelle : L'ancêtre   Dim 13 Avr 2008 - 9:56

Elle s’attendait à un informe capharnaüm, sale et poussiéreux.
A son grand étonnement, il n’en est rien. La salle installée sous le toit du château est claire et accueillante. Les archives y sont soigneusement classées sur de robustes étagères. Des cartons, des registres, des liasses de papiers. Le système d’indexation en moins, on se croirait aux archives départementales.
- Vous m’aviez laissé entendre que…
Le secrétaire particulier du comte ne peut cacher, en dépit de la stricte défense qu’il s’est faite de dire quoi que ce soit qui pourrait entacher la réputation de son maître, qu’il est lui-même abasourdi.
- Je n’étais venu ici qu’une fois, il y a cinq ans… Cela ne ressemblait pas à ce que je découvre avec vous… Sans doute monsieur le comte aura-t-il voulu entamer le bon ordonnancement de tous ces papiers afin qu’on puisse les faire mettre en dépôt quelque part après sa mort.
- Monsieur le comte n’a pas d’héritier ?
- Hélas, non, mademoiselle ! Monsieur le comte est le dernier représentant de la famille des Rinchard… Son fils unique s’est tué dans un accident de la route il y a quinze ans.
- Et sa femme ?
- Je crois que j’en ai déjà trop dit… Si vous le permettez, je vous précède…
Le secrétaire se repère rapidement entre les trois rangées d’étagères, prélève ça et là quelques cartons, attrape un gros registre et ramène le tout vers Ludmilla.
- Voilà… Monsieur le comte vous a fait installer un bureau et…
- Il n’y a pas de prise électrique ici non plus ?
- Je ne pense pas, mademoiselle… L’électricité n’a été installée qu’aux cuisines… et le téléphone se trouve dans l’office. Monsieur le comte n’est pas un adepte de la modernité…
- J’ai cru le comprendre… Comment puis-je faire ? Dans deux heures, ma batterie sera vide et je n’ai pas pensé à amener de fiches bristol…
- Je vous en fais acheter… Cela vous permettra de continuer à travailler lorsque vous n’aurez plus d’énergie pour votre ordinateur…
- Merci.
- Les cartons d’archives et le registre qui sont devant vous concernent l’époque qui vous intéresse. C’est tout ce dont nous disposons, selon les données d’archivage de 1856, sur le vicomte Louis-Edgar de Rinchard… Dois-je vous rappeler qu’il serait fort indélicat d’aller fouiner ailleurs ?
- J’ai un énorme compoix à dépouiller et des centaines de lettres à lire. Trois jours seulement pour y parvenir et, en plus, en utilisant les méthodes en usage au début du siècle dernier… Croyez bien que j’en ai assez à faire sans me rajouter des curiosités supplémentaires… Encore merci…
- Monsieur le comte viendra peut-être vous rendre visite si son emploi du temps lui en laisse le loisir.
Ludmilla n’en croit pas un mot. Le comte serait donc surbooké ? La bonne blague ! Elle l’imagine errant toute la journée dans les vastes pièces de son manoir, allant du parc à la terrasse, du perron à la serre. Il doit avancer avec une lenteur toute calculée, cherchant sans doute à répondre à la seule question qui doit embarrasser son esprit : pourquoi continuer à vivre ?
Nul doute qu’il a peut-être trouvé depuis la veille une raison valable : lui pourrir ses travaux universitaires.

Le compoix, grand registre répertoriant les noms des possesseurs de terre, n’avait pas la précision du cadastre napoléonien qui lui succéderait au début du XIXè siècle. C’était un enchevêtrement complexe de patronymes et de nombres, les premiers représentants des propriétaires et les seconds des surfaces exprimées dans une unité de mesure locale. Il fallait croiser ces données avec les dates qui parsemaient les pages du registre car, au mépris de tout esprit cartésien, les lignes des années et celles des surfaces ne correspondaient pas. Le seul moyen d’y parvenir consistait à reconnaître les différentes natures d’encre, les différentes graphies permettant de rattacher à telle ou telle plume telle ou telle inscription.
C’est horriblement long… et terriblement passionnant.
Peu à peu, Ludmilla dégage de ses observations une conviction. D’abord fragile, celle-ci se renforce progressivement au fur et à mesure que de nouvelles preuves viennent s’étaler sur ses petites fiches cartonnées.
Le vicomte de Rinchard a dû accumuler un beau petit trésor de guerre durant son séjour à Versailles car, à partir de son retour sur ses terres, il s’est mis à arrondir de manière évidente ses domaines. Alors qu’elle n’a traité qu’un tiers du compoix, elle a déjà noté un quadruplement de la superficie des terres du vicomte après la date de 1765, moment du retour du seigneur dans la région.
- Peut-être que les lettres m’éclaireront sur les raisons de ce subit enrichissement ?
Il y a là un phénomène qui n’est pas unique. Loin de là ! Depuis le Moyen âge, la faveur royale a fait, et parfois défait, bon nombre de favoris plus ou moins proches, de conseillers plus oui moins occultes.
Ce qui, à bien y réfléchir, est étrange, c’est qu’en général, le récipiendaire de tant d’honneurs pécuniaires demeurait au plus près du souverain afin de continuer à jouir de sa royale bienveillance. Quitter la Cour était un signe évident de défaveur… Et pourtant, le vicomte de Rinchard vit le montant des pensions reçues s’accroître puisqu’il se mit à acheter à tour de bras les domaines de ses voisins.

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MessageSujet: Re: Nouvelle : L'ancêtre   Dim 13 Avr 2008 - 9:57

Les pas traînants dans l’escalier, le souffle un peu court ne pouvaient être que ceux du comte. Ludmilla jeta un coup d’œil à sa montre. Il était déjà midi mais elle doutait qu’il lui apporta de quoi pique-niquer au milieu de sa salle des archives.
Machinalement, elle rectifie un peu sa toilette. Elle ne peut accepter d’être prise en défaut dans quelque domaine que ce soit par ce vieux grincheux rétrograde.
- Que pensez-vous de ma petite surprise ?
Encore une fois, il la déconcerte. Elle attendait quelque chose du genre « ça avance ? », mis aux formes du beau langage de la vieille aristocratie de France. Il lui parle de surprise.
- Une surprise, monsieur le comte ?
Sans répondre, le propriétaire des lieux désigne les étagères.
- Il y a 15 jours, cet espace était quasiment à l’abandon… J’ai profité de l’imminence de votre visite pour faire entreprendre par un archiviste un classement sommaire des pièces qui demeuraient consultables. Ainsi, vous avez pu gagner un temps précieux dans votre travail.
- Tout est ici ?
- Presque tout ! Certains documents ont été confiés à des services spécialisés afin d’être restaurés… C’est notamment le cas, et je le déplore pour vous, d’un beau dessin à la plume de mon aïeul qu’exécuta Van Loo.
- Un portrait par Van Loo ? Le même portraitiste qui a immortalisé les visages du roi, de Diderot… Votre ancêtre devait donc être bien riche pour se payer une telle folie.
- C’était un simple dessin à la plume, je vous le rappelle… Par contre, je pourrais vous présenter ce soir, avant l’heure du dîner, un portrait en pied de Louis-Edgar de Rinchard. C’est l’œuvre d’un artiste local mais elle restitue bien, je crois, toute la puissance du personnage.
- Monsieur le comte, vous m’avez demandé hier si j’avais des a priori sur votre aïeul… Et vous-même ? Avez-vous avec lui une quelconque familiarité ?
- Vous me demandez, mademoiselle, si j’ai pour lui des sentiments particuliers ? C’est bien ainsi que je dois interpréter vos propos un peu maladroits ?
- C’est ce que je voulais dire, oui, concède Ludmilla.
- Alors, la question est d’une stupidité effroyable… Comment pouvez-vous imaginer que je puisse éprouver autre chose que de la reconnaissance et un amour profond pour l’homme qui a donné à ma famille une puissance telle que même l’inepte Révolution n’a pu en triompher.

Toute l’après-midi, penchée sur le compoix dont le défrichement et le déchiffrement avancent avec peine, Ludmilla a grommelé. Pourquoi le comte a-il évoqué ce portrait de Van Loo ? Sans doute par pur sadisme. Juste pour la faire enrager… Mais son âme soupçonneuse la pousse plus loin dans ses interrogations.
Et si cette histoire de portrait n’avait été qu’un écran de fumée ?…
Un moyen de détourner son attention ?…
Un de ces trucs de prestidigitateur… quand on vous amène à regarder la main droite pour mieux dissimuler ce que fait la gauche.
Peut-être que parmi ces documents soustraits à son regard, il y avait certaines pièces que le comte avait jugé dangereuses pour la mémoire de son ancêtre. Si elle venait à s’en étonner, il aurait beau jeu d’affirmer qu’ils étaient parmi les documents en cours de restauration.
Sur le coup, elle n’a rien vu. Elle s’est fait avoir en beauté. A regretter l’esquisse à la plume de Van Loo quand il devait y avoir plus grave à déplorer…

A 7 heures moins le quart, le majordome fait son entrée dans la salle des archives. Toujours stylé, le regard légèrement hautain, il ne prend pas la peine de dépasser le seuil.
- Monsieur le comte attend mademoiselle dans la salle des repas.
- Je viens… Je termine ce relevé.
- Monsieur le comte attend mademoiselle tout de suite…
- Mais je ne peux pas…
Elle ne termine pas sa phase, repose son stylo avec un énorme soupir de frustration. Que lui importe le repas, le comte et même le portrait de l’ancêtre ! Il y a plus d’intérêt pour elle à poursuivre la lecture de cette page de matrice…
Oui mais… Elle n’est pas libre de ses réactions, de ses mouvements, de son temps…
Elle se dit qu’elle soignera particulièrement ses remerciements au comte en ouverture de son mémoire…

Le tableau est de belles dimensions. Loin d’atteindre bien sûr la démesure du portrait de Louis XIV par Hyacinthe Rigaud, mais on peut imaginer que Louis-Edgar de Rinchard a été peint à sa taille réelle.
L’aïeul du comte était à peine plus grand qu’elle. De grands yeux sombres et qui manquent singulièrement d’expres​sion(peut-être en raison du petit talent de l’artiste), un visage à la lourde mâchoire carrée, une allure imposante. Un homme qui apparaît sans amabilité et sans grâce. Pis, sans intelligence.
Sans l’avoir véritablement voulu, Ludmilla pose ses yeux sur le comte et commence à chercher les marques de l’hérédité sur le visage de celui-ci.
Rien…
Pas une…
Il faut dire qu’elle se sait peu physionomiste.
Par contre, elle perçoit dans le regard du comte toute la fierté qu’il éprouve pour son ancêtre. Le tableau semble avoir pour lui toute la magie d’une icône sacrée.
Et pourtant, quelle croûte que cette toile !
Un arrière-plan sombre d’où n’émergent dans un sfumato léger que des silhouettes pointues de sapins, des couleurs délavées qui rattachent l’artiste aux formes les plus hideuses du rococo… Et ce poisson tenu par le vicomte dans sa main gauche alors que la droite brandit une épée ! Quelle mise en scène ridicule !
- Votre aïeul était un pêcheur ?
La question est sortie toute seule. Faute de trouver un compliment digne de s’accorder à l’extase du comte, elle a posé la question qui lui semblait la plus pertinente pour commenter la toile.
- Vous dîtes cela à cause du poisson ?...
- Oui… Qu’un seigneur de ce temps se fasse représenter avec ses chiens pour montrer son goût de la chasse ne serait guère étonnant… Mais brandissant un poisson qu’il semble étouffer entre sa main… Cela ne peut que traduire un pêcheur…
- C’était effectivement un pêcheur émérite… Ce fut là, si on en croit la mémoire de la famille, sa principale occupation lorsqu’il eut quitté la Cour…
- Avec l’achat de terres…
- Certes… Mais cette région est pleine de petits lacs poissonneux…
C’est donc là l’explication à cette boulimie d’achat à partir de 1765… La pêche ?
Pendant quelques secondes, Ludmilla encaisse le choc d’une déception, d’une frustration à la mesure des espoirs qu’elle avait fondés sur ce travail de recherche. Elle va avoir l’air fine le jour de sa soutenance à présenter un seigneur pêcheur… Et quel beau titre en perspective sur la couverture de carton souple : Louis-Edgar de Rinchard, espion et pêcheur…
- Qu’en pensez-vous ? Un véritable gaillard, non ?
Le comte a toujours les yeux posés sur l’immonde croûte.
Comment un homme cultivé, même s’il garde des idées rétrogrades, et si sensible à l’art, peut-il idolâtrer ainsi un tableau aussi laid ?
- Il est clair que c’est quelqu’un que je n’oublierai pas…

Le même rituel au cours du repas. Ces dialogues furtifs entre les différents plats. Ces longs silences à peine troublés par la mastication étrangement discrète du comte.
- Vous commencez à mieux cerner le vicomte, je pense ?
- A peine… Ceci sans vouloir vous offenser… J’ai si peu de temps que je pare au plus pressé… Ce compoix est impressionnant par son manque d’organisation.
Le « sans vouloir vous offenser » n’a pas le moindre effet sur l’humeur du comte. Celui-ci se mure dans un silence obstiné comme s’il prenait pour une attaque personnelle le côté fouillis d’un registre vieux de plus de deux siècles.
Un tapotement nerveux sur le rebord de la table complète la liste des signes d’exaspération du vieil homme.
Finalement, après deux minutes de ce quasi-silence lourd, il reprend la parole.
- Pourquoi n’aimez-vous pas mon ancêtre ?
Encore ?!
C’est une véritable fixation !
Pourquoi faudrait-il qu’elle l’aime ce vieux vicomte retourné à l’état de poussière depuis si longtemps ?
Elle essaye de se calmer afin de ne pas se soulager des mots qu’il lui inspire vraiment.
Peine perdue. Elle sent ses pommettes rougies, sa bouche fiévreuse, son cœur qui continue à toquer sourdement dans sa poitrine.
Heureusement, la viande fait son apparition sur la table.
L’idée que le comte vient d’être pris à son propre jeu lui arrache un sourire sans indulgence pour son hôte.

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MessageSujet: Re: Nouvelle : L'ancêtre   Dim 13 Avr 2008 - 9:58

Ludmilla a fini par répondre à la question du comte. Elle s’en est tirée par une solide dénégation, s’est retranchée derrière la rigueur historique pour ne pas livrer son opinion.
Il a à peine consenti à écouter ses arguments… Comme le font les personnes tellement sûres d’elles-mêmes qu’elles imaginent à la fois les questions et les réponses.
Il l’énerve c’est sûr…
Mais pourquoi ?
Pourquoi a-t-il ce besoin de savoir ce qu’elle pense de l’ancêtre ?
Pourquoi l’a-t-il acceptée chez lui si c’est pour l’empêcher de parvenir à son but ?
Pourquoi la fait-il enfermer dans sa chambre après le repas ?
Son tempérament de chercheuse se heurte à toutes ces interrogations.
L’écran de l’ordinateur clignote doucement en s’allumant. Des chiffres s’affichent sur le tableur. Elle ne les voit pas.
Le vicomte ne l’intéresse plus vraiment.
Le comte est un sujet bien plus passionnant.

Des filaments de brume somnolent mollement au-dessus du parc. Dehors comme dedans, c’est la même humidité, le même froid pénétrant.
- Mademoiselle a bien dormi ?
Dormir ?
Combien de temps a-t-elle dormi ? Pour répondre à cette question, il lui aurait fallu tenir un compte minutieux de tous ses réveils subits, de ces moments où, mains croisées sous la nuque, elle a regardé le plafond mobile du baldaquin. Y ajouter pour faire bonne mesure les trois longues séquences de travail au cœur de la nuit. Dans une autre colonne, elle aurait recensé les longues minutes où son esprit s’était perdu dans des cauchemars stupides : successivement, le comte l’avait violé, vitriolé, vendu sur un marché d’esclaves en Orient et, pour terminer, jeté dans une oubliette remplie de serpents et d’araignées.
- Au moins, la réalité a des chances d’être plus douce, se dit-elle en mordant dans une tartine largement beurrée.
Toujours aussi stylé, le majordome attend, devant la porte de la chambre, qu’elle en ait terminé afin de débarrasser le plateau du petit déjeuner.
- Jamais vu un geôlier aussi respectueux de sa prisonnière tout en étant scrupuleusement obéissant à son patron, murmure-t-elle… Je suis sûr que si son maître lui demandait de sauter par la fenêtre, il le ferait.
- Je ne pense pas que j’irai jusque là, mademoiselle…
Merde ! Elle a parlé trop fort. Il l’a entendue.
- Ce n’est pas ce que je voulais dire…
- Allons, mademoiselle, ne vous inquiétez pas ! Je prends votre remarque pour un compliment.
Il lui faut quelques secondes pour comprendre qu’elle a réussi à briser la glace. Le majordome lui parle. Et s’il commence à parler…
- Comment vous appelez-vous ? Je crois que je n’ai jamais entendu votre nom…
- Pierre Bredin, mademoiselle…
- Et vous êtes au service de monsieur le comte depuis longtemps ?
- Je pense que mademoiselle ne devait pas être encore née lorsque je suis entré dans cette maison comme valet de chambre particulier du fils de monsieur le comte…
- Oui… Donc, cela fait un moment… Vous êtes donc très attaché à monsieur le comte…
- Je l’étais surtout à son fils, mademoiselle. Il avait fait de moi un ami… Nous avons profité ensemble des joies de la vie… Jusqu’au jour où…
- Le jour où il s’est tué ?
- Oui… C’était à moi d’aller en ville pour cette course… Une bricole de rien du tout… Seulement, j’étais fiévreux et il a voulu m’éviter une fatigue supplémentaire.
- Et le comte vous a cependant gardé à son service ?... Belle preuve de charité et de miséricorde…
- Monsieur le comte n’a jamais su ?!…
Ludmilla a étouffé son exclamation en voyant la mine du serviteur se figer dans la plus profonde terreur.
- Mais alors, s’il n’a jamais su, pourquoi me confiez-vous ce secret ?
- On ne sait jamais ce que l’avenir nous réserve, mademoiselle.
Sur cette remarque énigmatique, le majordome retrouve sa raideur professionnelle et éteint la petite chaleur qui s’était glissée dans sa voix à l’habitude si neutre.
- Je vais attendre que mademoiselle soit habillée puis je la conduirai jusqu’à la salle des archives.
- Un moment s’il vous plait, monsieur Bredin…
- Vous pouvez m’appeler Pierre, mademoiselle…
- Monsieur Pierre, pourriez-vous, pendant que je m’habille, aller mettre mon ordinateur en charge ?
- Je ne sais pas si je saurai, je ne connais rien à l’informatique…
- Il suffit de brancher la prise… Ce serait un grand service à me rendre…
- Je vais voir si la chose est possible… Je dois demander l’accord de monsieur le comte.
- Cela va de soi…
Ludmilla pose son ordinateur portable sur le plateau du petit déjeuner. Le majordome, un peu déstabilisé par cet excédent de poids, l’emporte avec des précautions infinies. Habilement, il referme la porte. Quelques secondes plus tard, la clé tourne dans la serrure.
- Il perd pas le nord, ce gars, soupire Ludmilla.

Le vieux compoix est loin d’avoir livré tous ses secrets, mais après une journée passée arc-boutée sur ses pages jaunies et sèches, elle a besoin de se dégourdir les neurones sur d’autres documents.
Ludmilla ouvre une des trois boites que le secrétaire du comte a posé sur son petit bureau de travail. Une étiquette fraîchement collée sur le carton affirme que ce sont des lettres reçues par le vicomte entre 1765 et 1770. Donc, dans la période qui a immédiatement suivi le retour de Louis-Edgar de Rinchard sur ses terres.
Dans un premier mouvement, Ludmilla a voulu se saisir de toute la liasse pour la trier. Elle se ravise au dernier moment. Et si le papier se désintégrait entre ses doigts ? Qui sait si le comte n’attend pas que ça ?
Une précaution ne faisant jamais de mal, elle enfile des gants de latex fins et se saisit d’une pince spéciale. Délicatement, elle extrait la première lettre de la boite, la dépose sur une feuille de papier. La manœuvre lui semble concluante : le papier a bien résisté aux deux siècles et quelques qui se sont écoulés depuis sa fabrication.
Elle répète cependant la manœuvre pour chacune des lettres, profitant de ce transfert pour entamer un premier classement selon l’auteur de la missive. C’est terriblement impressionnant ; ces lettres, sur lesquelles elle n’ose encore moins porter les doigts, émanent des plus grands personnages de la seconde moitié du règne de Louis XV : Etienne François de Choiseul, secrétaire d’Etat à la guerre et officieux premier ministre ; le cardinal de Bernis, son prédécesseur, qui envoie plusieurs missives depuis son ambassade à Rome ; Jean-François Joly de Fleury, brillant conseiller d’Etat et tout nouvel intendant en Bourgogne… Et tant d’autres, ministres ou grands seigneurs… Jusqu’au roi lui-même qui adresse au vicomte quelques mots accompagnant le brevet lui attribuant l’ordre du Saint-Esprit. Mots probablement dictés plus qu’écrits par le souverain. Signature provenant sans doute d’une plume tenu par le secrétaire à la signature chargé d’imiter le paraphe du monarque.
Mais qu’importe… Dans cette boite, il y avait les mots et le souffle de ces hommes qui ont gouverné la France…
Et qui ont pris la peine d’écrire personnellement à un obscur vicomte méridional.
Pour chaque lettre, elle établit une ébauche de fiche. L’auteur, la date, le sujet… Et au suivant. Elle n’a pas de temps à perdre.
Et pourtant, parfois, elle reste des minutes entières à contempler les signatures compliquées, les graphies complexes des noms.
En cet instant, elle est sûre que si le comte venait à passer, elle se jetterait à son cou pour le remercier de l’avoir mis en contact avec ces merveilles.
Elan stupide qu’elle regretterait sans doute.
Elle sait qu’elle a un goût certain pour les regrets.

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MessageSujet: Re: Nouvelle : L'ancêtre   Dim 13 Avr 2008 - 9:59

On lui a dressé le couvert dans un coin de la cuisine.
Monsieur le comte étant absent pour affaires, personne n’a pensé utile d’installer l’invitée dans la grande salle des repas.
Si une telle désinvolture à son égard ne la choque pas, Ludmilla demeure étonnée. Il y aurait donc deux faces dans le personnel de la maison. L’obéissance stricte, froide et rigide aux ordres du comte, mais un total laisser-aller lorsque celui-ci n’est pas là ?
Pour la première fois, elle découvre l’envers du décor. Du personnel de maison, elle ne connaissait que Pierre Bredin, le majordome, et un valet de chambre. Dans la cuisine, elle croise, plus qu’elle ne rencontre, le cuisinier Albert et sa femme Jeanne, une femme de chambre Sylvie, le jardinier Charles.
Tous sont à une autre table et elle a été installée de manière à leur tourner le dos.
Qu’est-ce que cela signifie ?
A mieux y réfléchir, elle sent une profonde défiance à son égard. Comme si elle était l’ennemi. Si ce « rôle » revient quasiment de droit à quiconque s’intègre, même pacifiquement, à une communauté, elle a du mal à cerner les raisons de cette hostilité muette.
Elle sent leurs regards sur son dos. Elle devine leurs murmures.
- Ca y est ! Je deviens parano…
Qu’ont-ils après elle ?
Lui reprochent-ils d’être venu accroître leur quantité de travail ?
Ce serait quand même un peu gros…
- Bon ! Il est où le problème ?
Cette fois, elle a craqué… Trop de silences ! Trop de mystères ! Elle, elle aime les choses carrées, les opinions franches qu’on se dit face à face, les discussions serrées mais qui apprennent tellement sur les autres et sur soi. Là, il y a trop de non-dit à son goût. Il faut que ça éclate. Il faut qu’on lui explique !
Elle foudroie du regard, l’un après l’autre, chacun des convives installés autour de la lourde table de chêne. Un truc qu’elle a retenu de ses deux années de pionne dans un collège difficile. En général, ça calme les plus indécis et ça révèle les meneurs.
- Le problème, c’est l’étrangère qui est sous notre toit.
Le premier étonnement ne vient pas du « notre toit » qui, pourtant, vaudrait son pesant de questions.
Non.
Ce qui la surprend, c’est l’identité de la personne qui vient de parler.
La petite femme de chambre, Sylvie.
La plus jeune, elle ne doit pas dépasser 40 ans, et aussi la plus effacée parmi le personnel de maison.
Un effacement seulement en apparence. Une discrétion sans doute plus feinte que réelle.
Elle s’est dressée en pointant son couteau vers Ludmilla.
- Oui, vous êtes une étrangère… Une étrangère qui n’a rien à faire ici…
- Demain soir, je serai probablement partie… Après-demain matin au plus tard… Je ne vais pas longtemps vous occasionner de travail supplémentaire.
- Du travail supplémentaire, s’étonne le cuisinier ? Quel travail supplémentaire ? Dans mon cas, vous pouvez rester autant que vous voulez… Ca fait des années que je cuisine toujours pour deux selon les ordres de monsieur le comte… et pour une fois que je ne suis pas obligé de jeter la moitié de ce que j’ai préparé.
- Albert, tais-toi !
Ce n’est pas Jeanne qui a parlé mais bien Sylvie.
Le ton est ferme et impérieux.
Albert baisse la tête comme un enfant pris en faute.
- Qui nous dit que vous allez repartir ?
- Ben, moi…
Ludmilla perd l’initiative. C’est Sylvie qui attaque désormais. Chacun de ses mots s’accompagne de dangereuses arabesques du couteau.
- Peut-être que le comte ne vous laissera pas repartir…
- Je voudrais bien voir cela… Il m’a accordé trois jours et pas un de plus… Ce n’est pas pour me supplier ensuite de rester…
- Qu’en savez-vous ?... Ce n’est pas un moyen habile pour vous donner envie de rester, vous trouvez ? On appâte la jeunette, on la laisse désespérer de toutes les merveilles qui vont lui échapper faute de temps et, finalement, on la pêche pour l’enfermer dans une bourriche appelée château.
- Vous divaguez !
Cette phrase résonne dans la tête de Ludmilla comme un mauvais dialogue de bouquins à l’eau de rose.
Mais non, putain ! C’était bien sa réalité !
Le comte ? Un pêcheur de jeunes filles ?
A toute vitesse, comme lorsqu’elle se trouve face à un document trop précieux pour demeurer trop longtemps à la lumière, son esprit recolle tous les morceaux. L’ancêtre pêcheur, la gravure de Van Loo en cours de restauration, le ton du comte qui s’est fait moins arrogant… Jusqu’à l’attitude plus chaleureuse du majordome, sans doute l’âme damnée du comte après avoir été celle de son fils…
Tout s’imbrique.
La femme de chambre aurait-elle donc raison ?
- Et, après tout, en quoi cela vous concerne-t-il ? Si le comte s’est mis en tête de me garder plus longtemps chez lui… Vous me croyez assez idiote pour venir m’enfermer dans ce château avec vous… Dans un endroit où je dois presque pleurer pour faire recharger la batterie de mon ordinateur et où on me condamne à manger tournée les yeux contre un mur.
- Idiote ? Intéressée, oui…
- Intéressée ? Par quoi ? Par les quelques papiers qui me fileront sous le nez… Mais, en travaillant à un rythme convenable, j’en aurais terminé avec cette paperasse en un mois…
Cette affirmation semble ébranler quelques-uns des membres du personnel de maison. Faute d’idées précises sur la nature du travail qu’elle effectue, ils s’imaginaient peut-être qu’elle était là pour des années.
- Intéressée par la fortune du Vieux !
- C’est donc ça ?!... Mais que je suis conne de ne pas avoir compris tout de suite… Vous tremblez pour votre petit héritage, c’est ça ? Faute de descendants et ne voulant pas que ses biens aillent à cette gueuse de République, le comte a fait de vous ses légataires. Et moi, je suis celle qui viendrait vous dépouiller ?
Dans le regard de Pierre, dans ceux d’Albert et de Jeanne, elle peut lire la justesse de ses conclusions.
Que doit-elle dire ? Que doit-elle penser ?
Leur dire qu’elle n’en a rien à faire de toute cette richesse, de ce château où on s’éclaire encore à la bougie et on se chauffe (mal) avec du feu dans la cheminée. Ils ne la croiront pas. Ils sont trop dans leur angoisse de la voir rafler la mise !
Jurer devant Dieu (elle l’athée virulente !) qu’elle ne restera pas au-delà des trois jours. Cela aurait sans doute le même effet.
- Je serai partie demain soir… Le comte ne pourra pas me retenir.
- Si vous n’êtes pas partie, menace Sylvie…
- C’est qu’on me retiendra contre mon gré… Et maintenant, excusez-moi mesdames et messieurs les héritiers en puissance, mais j’ai du travail…
Ludmilla récupère son ordinateur portable et sort.
Comment va-t-elle trouver assez de calme intérieur pour reprendre froidement l’analyse des lettres reçues par Louis-Edgar de Rinchard ?

Elle a entendu la voiture s’arrêter au pied du perron, puis deux minutes plus tard seulement la toux sèche du comte dans l’escalier.
- S’il croit que je vais tomber dans le panneau, se dit-elle.
Autant pour se rassurer que pour ranimer sa rancœur.
Elle baisse encore plus la tête vers la lettre envoyée par le cardinal de Bernis le 15 avril 1765. S’y absorber, s’y enfoncer, oublier que dans quelques secondes il sera derrière elle avec dans son cerveau malade l’idée de la garder auprès de lui pour qu’elle éclaire ses derniers mois, ses derniers jours.
- Vous mettez vraiment beaucoup de vous-même dans ce travail…
Toujours la même façon de l’aborder. Pas un bonjour, pas un mot courtois. Tout de suite l’essentiel. Le travail…
- Je pense que c’est la moindre des choses pour vous montrer que les petits-enfants de Soviets ne sont pas de vulgaires flemmards.
Et pan ! Dans les dents !
Tu veux qu’on trouve tes ancêtres super ? Faudra aussi réévaluer les miens, y a pas de raison.
- Figurez-vous que pendant toute cette journée, je me suis pris à plusieurs reprises à penser à vous… A vous et à la tâche que vous avez entreprise…
Ca y est ! Il est parti…
Toute l’après-midi, elle a espéré que Sylvie divaguait, que tous s’étaient fait des idées sur les intentions du comte à son égard. Après tout, c’était un peu tordu comme calcul. Etre désagréable avec elle pour mieux la cueillir en la prenant par sa passion ? Il y avait sans doute plus simple pour subjuguer une jeune femme… Déjà, il suffisait d’ouvrir le chéquier… Elle en connaissait quelques-unes, plus jolies qu’elle en plus, qui n’auraient pas craché sur un petit vieux presque à l’agonie juste pour avoir les moyens de dévaliser des boutiques dont, même en songe, elles n’osaient rêver.
Oui, mais il avait fait une enquête sur elle… Il savait sûrement qu’elle se moquait de l’argent tant qu’elle en avait assez pour vivre normalement.
Ne sachant comment interpréter le silence de l’historienne, il hésite avant de poursuivre :
- Je me suis fait l’impression d’être un homme mauvais si je ne vous laissais pas la possibilité de travailler dans les meilleures conditions possibles. Après tout, c’est la gloire de mon aïeul que vous allez faire éclater.
Elle se lève vivement et se tourne vers lui. Pour la première fois, elle se rend compte qu’elle est plus grande et qu’elle le domine d’une bonne tête.
- Il ne t’impressionne plus, pense-t-elle… Attaque !
A voix haute, elle rétorque :
- La gloire, monsieur le comte ? Quelle gloire ? Louis-Edgar de Rinchard échangeait certes des missives avec les plus hauts personnages du royaume, mais ce ne sont que des lettres polies, de pauvres phrases convenues. Il n’y a rien là-dedans qui permette de porter votre ancêtre au pinacle… Ou alors, effectivement comme le plus habile des pêcheurs… Tenez, encore dans cette lettre du cardinal de Bernis que je suis en train d’étudier :

« Monsieur, il y a un an que vous réalisiez cette si belle prise que nous sommes quelques-uns à ne pouvoir oublier. Le poisson, si habilement ferré, n’a pu que trépasser sur l’heure… »

Ludmilla se surprend à tapoter nerveusement la vieille lettre tout en lisant les deux phrases qu’elle venait de relever lorsque le comte est entré.
Non… Elle ne peut pas faire ça… Pas sur un document d’une telle valeur. Mais ce type réussira donc toujours à lui mettre la tête et les nerfs à l’envers !
Gênée, elle repose la lettre et interrompt sa lecture. Pour ce qu’il y avait d’intéressant dans cette histoire…
Le comte, qui n’a rien perdu de ce trouble, la regarde avec aux lèvres un sourire étrange. Comme quelqu’un qui se moquerait gentiment d’elle. Comme si elle avait quelque chose d’essentiel sous son nez sans s’en rendre compte.
- Mon aïeul était certes un pêcheur… mais il était aussi un pêcheur, lâche-t-il.
- Que voulez-vous me dire exactement ?
- Si vous tenez tant à le découvrir, il vous faudra encore du temps…
- Je pars demain soir, rétorque Ludmilla qui sent le piège diabolique se refermer sur elle.
- Alors vous ne trouverez jamais…
- Trouver quoi ?
- La raison pour laquelle autant de grands personnages de l’Etat ont conservé un contact épistolaire aussi long avec un obscur vicomte... puisque telle est la lecture que vous avez du destin exceptionnel de mon aïeul.
- Vous essayez de me coincer ici en me faisant miroiter de prétendues révélations.
- Vous coincer ?... Mais vous êtes libre de partir sur l’heure si tel est votre désir… Maintenant, à la vue de votre enthousiasme et de votre sérieux, j’étais décidé à…
- A ?...
- N’en parlons plus.
Le comte tourne les talons sans un mot de plus.
Ludmilla essaye de retrouver son calme, sa lucidité. Elle se répète le plus froidement possible les mots du propriétaire du château : « pêcheur », « destin exceptionnel », « découvrir ». Cela n’a aucun sens. Elle voudrait renverser les étagères, balayer d’un revers de bras iconoclaste toute la correspondance classée sur le bureau et, enfin, pour expier de tels sacrilèges, se fracasser la tête contre les murs.
Elle voudrait…
Mais elle ne peut pas…
Elle ne veut pas.
Le comte l’a mise en quelque sorte au défi de comprendre.
Elle comprendra…
Et avant le lendemain soir…

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MessageSujet: Re: Nouvelle : L'ancêtre   Dim 13 Avr 2008 - 10:00

L’affrontement a repris dès qu’ils se sont retrouvés face à face, de part et d’autre de la longue table, séparés par une longueur de nappe blanche et trois chandeliers rococo.
Sur un autre thème.
- Que vouliez-vous me proposer au juste, monsieur le comte ?
- Je voulais vous offrir de rester quelques jours de plus… J’ai cru comprendre que vous étiez pressée de nous quitter.
- Pressée, monsieur le comte ?! Sans vouloir faire injure à votre demeure et à votre personnel, j’ai eu envie de m’enfuir d’ici dès le premier soir. Ce monde n’est vraiment pas le mien… Trop de secrets enfouis, trop de rancoeurs qui ne s’expriment jamais franchement.
- A quoi faites-vous allusion ?
- Je crois que vous le savez mieux que moi…
- Dîtes…
- Vous envisagez de me garder ici plus longtemps que prévu et ça ne plait pas à tout le monde…
C’est un rire sec qui répond à l’affirmation de Ludmilla.
Juste un rire.
Le comte se moque-t-il d’elle ? Ou est-il réellement ignorant de ce qui se trame entre ses murs ?
- Ai-je besoin de vous dire qui j’englobe dans ce « tout le monde » ?
- Cela me serait agréable de l’entendre, mademoiselle.
- Tout le monde c’est …
Elle hésite au dernier moment. A-t-elle le droit de dénoncer ainsi les membres du personnel du comte ? Peut-elle révéler au comte, s’il ne le sait déjà, leurs ambitions et leurs doutes sur l’avenir ?
- C’est… tout le monde !
- Je me dois de vous rassurer… et de rassurer également « tout le monde »… Je n’ai pas l’intention de vous conserver ici au titre d’archiviste personnelle… Car c’est bien ce que vous vous étiez imaginé sans doute ?
Nouvelle hésitation. Coupable sans doute car trop clairement visible pour un observateur aussi redoutable de l’âme humaine, pour un manipulateur sans scrupule.
Mais Ludmilla n’y comprend plus rien. Quelles sont vraiment les intentions du comte ?
En faire une concubine pour la fin de sa vie en lui faisant miroiter les richesses dont elle pourrait hériter ?
Lui offrir un emploi à son service pour gérer les archives de la famille ? Et dans ce cas, l’algarade de l’après-midi ferait peut-être partie d’un plan destiné à évaluer ses capacités.
Ou, plus sournoisement encore, hâter le départ de l’étrangère qu’elle demeure ?
- Je ne sais plus ce que je dois imaginer… Je préfère retourner travailler si vous m’y autorisez.
- C’est hors de question ! On ne quitte pas ma table sans une raison valable.
- J’ai une raison valable ! Une gageure à tenir… Comprendre quel rapport votre ancêtre pouvait bien avoir avec les poissons… Car, évidemment, il y a une astuce derrière tout cela… Tout autant qu’au XVIè siècle, l’aristocratie française raffolait des giocchi di parole au siècle de Louis XV.
- Vous êtes complètement irrationnelle… Je vous propose plus de temps pour parfaire vos recherches sur mon aïeul et vous refusez… Et, maintenant, vous justifiez votre conduite impolie à mon égard par le manque de temps. On aurait beaucoup de travail si on voulait reprendre votre éducation…
- Mon éducation vaut la vôtre… D’ailleurs, si elle était aussi pourrie que vous semblez le dire, je n’aurais pas fait l’effort de rajouter des « monsieur le comte » au bout de chacune de mes phrases… Pour moi, « monsieur le comte » ça ne veut rien dire... Mon éducation à moi, elle a été basée sur le mot « liberté ». C’est là un mot dont vous semblez ignorer le sens… ou que vous restreignez en vieil aristocrate puant de préjugés à la seule défense de vos privilèges.
Ludmilla se lève, bien consciente qu’elle est en train de couper les dernières passerelles qui pouvaient encore la relier au propriétaire des lieux. Elle rompt avec les usages, elle tranche dans le vif le rapport étrange qu’elle avait établi avec le comte. C’est fini… Elle ne joue plus, elle ne veut plus jouer à ce jeu pervers dont on a oublié de lui donner les règles.
- Désolé, monsieur le comte… Je renonce à ma dernière journée de travail… Je partirai demain matin.

Elle s’était jurée qu’elle ne se jetterait pas de rage sur le lit. Pas ça ! Pas ce geste qui l’aurait ravalée à l’état de gamine !
Pourtant, le moment venu, l’attrait du matelas épais, de la couette rembourrée et du dessus de lit se révèle le plus fort.
Voilà. Elle a tout perdu !
Encore une fois…
Combien de fois son intransigeance, son perfectionnisme, son rejet de toutes les compromissions lui ont-ils coûté larmes et peines ?
Ses petits amis éparpillés les uns après les autres pour ne pas avoir supporté la remontrance de trop, la phrase assassine, la critique brûlante.
Son oral d’anglais au Bac bousillé pour ne pas avoir su tenir sa langue et avoir fait remarquer à l’examinatrice qu’elle avait un accent de merde et ne lui semblait donc pas être apte à juger de sa propre prononciation.
Et là, c’est sa destinée d’historienne qui semble compromise. Peut-on fonder quelque espoir sur une jeune personne qui n’est pas fichue de mettre son ego entre parenthèses pour apporter à la communauté scientifique de nouvelles connaissances ?
Toute sa vie, elle est partie dans cette soirée, dans cette après-midi, dans cette journée maudite.
Elle n’attire que la haine… Et quand ce n’est pas la haine, c’est l’indifférence.
Le lit finit par ne plus être assez moelleux pour étouffer ses larmes. Elle se lève, arpente la grande chambre avec de grands gestes et des invectives à terroriser un tragédien. Elle se déteste elle-même. Depuis toujours. Dans ces conditions, comment se faire aimer ? Comment exister ?
Et le pire, c’est qu’elle n’a aucune envie de s’arrêter là ! Sa vie, elle l’aime. Dans cette journée pourrie, il y a eu des moments de grâce, de bonheur. Ces lettres, ces perles d’Histoire réunies en un collier fabuleux qu’elle a égrainé sous ses doigts. Ce défi lancé à sa propre intelligence pour rabaisser l’orgueil et la suffisance de son hôte.
Tiens, d’ailleurs… Si elle lui claquait sur le bec avant de partir… La clé de l’énigme. Là, lâchée comme une évidence sur le perron au moment du départ. Car il viendra, c’est sûr, profiter de sa victoire, de sa supériorité, en déguisant ça sous une politesse compassée.
Oh mais si seulement, elle comprenait cette histoire de poisson…
Partout ailleurs, elle aurait branché son ordinateur, tapé sur Google « poisson » et « Louis XV » ou « poisson » et « XVIIIè siècle »… S’il avait fallu trouver cent mots à associer à « poisson », elle aurait pris le temps de les trouver. Toute la nuit… et sans avoir l’impression de perdre autre chose que quelques grammes de sommeil.
Pourtant, l’ordinateur est bien la dernière porte de sortie qui lui reste, la dernière fenêtre ouverte sur le monde. Elle a une encyclopédie installée sur le disque dur.
Encarta.
En cet instant, elle serait prête à se donner à Bill Gates pour que la réponse à l’énigme soit quelque part dans les données numériques de son encyclopédie généraliste. Elle lance le portable, jette un coup d’œil à l’autonomie disponible… Pas plus de vingt minutes…
Pas question de se tromper.
Elle tape « poisson ». Les résultats s’affichent instantanément… A première vue, tout a un rapport direct avec l’animal… hormis un extrait d’une chanson de Bobby Lapointe. En temps normal, elle serait allée écouter l’extrait. Curiosité.
Pas le temps !
Trop d’entrées ! Elle active la recherche par critères, sélectionne « Histoire », fignole en précisant un sous-domaine « Histoire de l’Europe 1493-1918 ».
Résultat : rien !
Elle recommence nerveusement sans même songer à modifier ses critères. Idée éminemment humaine de l’infaillibilité de la machine.
La même désespérante réponse, trop polie pour faire oublier qu’encore une fois, c’est l’échec.
Elle clique sur la croix qui ferme le programme…
Pourtant, il y a cet espoir fou, irraisonné, improbable, qui monte en elle. Pendant des années, elle a bricolé dans son coin sa propre encyclopédie. Des petites fiches sans prétention qu’un ex, informaticien à ses heures, a gentiment agrémenté d’un moteur de recherche multicritères.
Où est-il enfoui ce programme ? Ca fait au moins deux ans qu’elle ne l’a plus utilisé… D’ailleurs, elle ne se souvient même pas s’il était sur le cd-rom de données qui a fait migrer sa mémoire informatique d’un ordinateur vers l’autre.
Nouvelle recherche fiévreuse sur le disque dur. Elle a tapé « Histbank ». Elle attend. Ca n’avance pas. La batterie déjà ? Non, non… Au détour d’un répertoire « Rescue », elle voit surgir le nom du fichier exécutable et la petite icône ridicule dessinée avec Paint.
Double-clic.
Pfff ! L’interface est vraiment pourrie.
Kevin avait tellement insisté pour lui en créer une plus attrayante. Elle, avec sa fierté, avait bien sûr refusé. C’était un programme fait par elle et pour elle… Kevin s’était cassé quelques jours plus tard…
Une case blanche en bas à gauche. Elle tape « poisson » et « XVIIIè siècle ». Touche retour dans la foulée. L’écran se fige. La case s’efface.
- Et merde ! Faut pas faire retour, faut cliquer sur Ok…
Elle recommence.
Et soudain tout s’éclaire !...

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MessageSujet: Re: Nouvelle : L'ancêtre   Dim 13 Avr 2008 - 10:01

Jamais elle ne s’est sentie aussi conne, aussi minable, aussi indigne de la haute opinion qu’il lui arrive souvent d’avoir d’elle-même.
C’était si simple, si évident…
Certes, les gens dans les rues ne pouvaient pas avoir la clé de ce qui, à bien y réfléchir, n’était pas une énigme mais juste un mauvais jeu de mot ou un code vraiment gamin.
Mais elle ?…
Elle qui se disait historienne et s’en faisait gloire.
Elle qui avait passé plusieurs années de sa vie à faire des fiches sur des événements, des personnages, des monuments, des tableaux. Sur tout ce qui avait un rapport avec les temps anciens.
Elle dont c’était la passion vraie et ultime…
- Je suis sûre que je suis assez nulle pour être passée à côté dans Encarta.
Elle prend le temps de relancer l’encyclopédie numérique, modifie le critère du sous domaine prenant « personnages historiques » à la place d’ « Histoire de l’Europe »…
Et le résultat s’affiche.
Le même.
- Assez nulle pour être passée à côté, répète-t-elle mi-désolée, mi-soulagée…
Car là où elle imaginait que « poisson » désignait un quelconque objet ou traduisait un autre mot, il y avait une vérité plus simple.
Le « poisson » était une personne. Une personne dont le masque n’était guère difficile à percer puisque le mot qui l’avait tant intriguée correspondait au propre nom de famille de l’inconnu.
De l’inconnue plutôt.
Car le poisson n’était autre que Jeanne Poisson, marquise de Pompadour.
Elle murmure plusieurs fois à voix basse le nom de la maîtresse royale, de celle que Louis XV a d’abord aimé comme une femme avant de faire d’elle une amie et une conseillère. La Pompadour, reine sans titre, « maman putain » pour les Enfants de France, « Sa Majesté Cotillon » pour le roi de Prusse, femme de pouvoir et femme tout court.
Alors, soudain, les faits se mettent à se bousculer dans sa tête, comme emportés par l’avalanche de la révélation. Le tableau montrant Louis-Edgar de Rinchard étouffant le poisson dans sa main, la lettre du cardinal de Bernis. Bernis… L’homme chassé de son secrétariat d’Etat pour avoir déplu à la favorite…
Que dit-il déjà dans sa lettre ?
Elle recherche frénétiquement la fiche de bristol au milieu de la collection qu’elle a établi en deux jours. Ses mains tremblent. Elle est consciente de vivre des secondes immenses, des instants incomparables. Elle veut mordre dedans avec toute son énergie mais également en profiter se disant que jamais aucune semblable ne la rattrapera plus.
Voilà la fiche…
« Monsieur, il y a un an… ». Coup d’œil rapide à l’en-tête de la fiche. 15 avril 1765. Coup d’œil à l’ordinateur dont la batterie jette les derniers feux. Jeanne de Pompadour est morte, le 15 avril 1764.
- Mon Dieu, ça correspond…
Ludmilla, sans ménagement pour la fiche créée quelques heures plus tôt, rajoute en bas d’une écriture nerveuse le nom de la favorite, puis la date de son décès, trace une grande flèche vers la date de la lettre puis vers ses premiers mots.
« … que vous réalisiez cette si belle prise que nous sommes quelques-uns à ne pouvoir oublier. ». C’est un complot, c’est évident… Et tous ceux qui ont écrit au vicomte de Rinchard à propos de sa « pêche miraculeuse », de ses « talents de pêcheur » ou de sa « victoire sur le poisson » ont été d’une manière ou d’une autre au courant. Choiseul. Son cousin Choiseul-Praslin. Bernis bien sûr. Le roi ?..
« Le poisson, si habilement ferré, n’a pu que trépasser sur l’heure… ». Un assassinat ! La mort de Jeanne de Pompadour n’était pas naturelle. En terme journalistique, on appellerait ça un scoop. Et même pour l’Histoire, c’est une véritable bombe !
Elle a quelques instants de griserie. Une découverte pareille, c’est la gloire assurée, un bouquin à gros tirage, les plateaux de télé. C’est une autre vie que celle, grisâtre, de fouineuse d’archives. Une vie qu’elle n’aurait pas imaginé, une vie qui la tente et l’effraie en même temps.
Puis elle se calme, se reproche son emballement.
Elle n’a rien.
Rien que de fortes présomptions, appuyées sur un paquet de lettres qui ne sont pas en sa possession.
La figure ridée du vieux comte lui apparaît soudain.
Et lui ? Sait-il ?
Sans doute… mais quel jeu a-t-il joué vraiment ?
Voulait-il qu’elle perce à jour le secret de son aïeul assassin ?
A-t-il au contraire cherché à protéger la mémoire de celui-ci ?
Il faut qu’elle sorte… Qu’elle obtienne d’une manière ou d’une autre une copie de ces fameuses lettres.
Coup d’œil à la fenêtre. Trop haut pour sauter.
Défoncer la porte ? Du chêne massif durci par le temps et le froid.
Chercher une pierre mobile qui ouvrirait un passage secret.
- Tu regardes trop la télé, ma vieille… Mais, au fait…
Ludmilla secoue la tête désespérée de sa propre stupidité.
La porte n’est pas fermée à clé.
Elle ne l’a jamais été puisque c’est elle qui est remontée toute seule et l’a claquée avant de se jeter sur le lit.
Ludmilla ramasse ses petites fiches cartonnées, son stylo et se prépare à sortir.
La poignée est froide entre ses doigts et pourtant brûlante comme la promesse de futurs exquis.
Elle tourne doucement.
Rien ne se passe…
Elle exerce une rotation plus énergique du bouton, tire sèchement.
Toujours rien.
La porte est close et bloquée.
Et elle est prisonnière avec dans son cœur le secret le plus lourd qu’elle ait eu à porter depuis la découverte de l’infidélité de sa mère.

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MessageSujet: Re: Nouvelle : L'ancêtre   Dim 13 Avr 2008 - 10:02

Désespérée, Ludmilla regarde l’écran de son ordinateur décliner doucement. Les dernières parcelles d’énergie s’enfuient, s’évaporent. Il finit de s’éteindre avec un petit claquement qui résonne dans la grande chambre vide comme un coup de fouet.
Mais de ce coup de fouet, elle ne subit même pas l’outrage. La fin de son seul ami dans cette pièce, dans ce château, ne lui inspire même pas un regret. A quoi aurait-il pu lui servir ?
Il vaut mieux qu’il s’éteigne d’ailleurs, emportant avec lui la clé des succès épistolaires et financiers de feu Louis-Edgar de Rinchard.
Cassée, anéantie, elle s’abandonne à son passe-temps favori : remâcher tous les regrets de sa vie, un catalogue douloureux de moments, de mots, de gestes maladroits ou à contre-courant de ce qu’il aurait fallu faire. Par malheur, elle a une excellente mémoire pour ces choses-là.
- Mademoiselle…
Elle ouvre les yeux, essuie les larmes qui cascadent sur ses joues. Elle n’a pas entendu la clé grincer dans la serrure, pas plus que Pierre, le majordome, s’approchant du lit à baldaquin.
- Je me suis permis de vous apporter un petit en-cas qu’Albert a réalisé à votre intention.
Elle doit faire sale gosse avec ses joues ravinées, son maquillage pourri et ses yeux cramoisis. Pas le genre de faciès engageant pour une personne qui vient soucier de vous.
Elle tente un sourire. Elle le sent s’effondrer aussitôt.
Elle n’a pas faim…
- Vous n’auriez pas dû heurter ainsi, monsieur le comte…
Et en plus, elle a droit à des commentaires…
Trop, c’est trop !
La réponse claque comme une volée gagnante.
- Et vous, vous devriez arrêter de penser que le comte vous laissera quoi que ce soit…
Le majordome a un geste de recul, un peu comme s’il venait de prendre conscience qu’il s’adresse à une diablesse.
- Vous ne voyez pas que c’est un ignoble manipulateur… Il a ses petits secrets, son monde à lui… Vous n’en faites pas partie et il ne vous permettra jamais d’y pénétrer…
- Sylvie dit…
- Sylvie est une petite bécasse qui se croit plus fine que tout le monde… Sans doute a-t-elle utilisé son joli petit cul pour se croire ainsi élue par le comte…
Un battement de cils de Pierre confirme à Ludmilla qu’elle a vu juste.
C’était tellement évident et prévisible.
- Elle n’en tombera que de plus haut… Vous qui vivez auprès de lui depuis des années, comment pouvez-vous être à ce point aveuglés ? Le comte n’aime que la famille qui est la sienne, celle qui plonge ses racines au cœur du Moyen âge. Cette famille mourra avec lui… et vous n’aurez rien !
Ludmilla prend soudain conscience qu’elle pourrait parler pendant des heures sans ébranler la confiance du majordome. Il semble anesthésié par ses paroles, le visage brûlé par l’effroi, mais en aucun cas convaincu.
- Bah, oubliez ce que j’ai dis…
- Non, mademoiselle, je ne peux pas oublier, halète-t-il… Vous jugez monsieur le comte sans le connaître…
- Et vous, vous oubliez de chercher à le connaître…
Ludmilla tourne le dos au majordome dont le visage s’est encore empourpré. Elle n’a que faire de cette colère qui semble le submerger et l’étouffer. Qu’il aille lécher les bottes de son maître ou l’entre-cuisses de Sylvie, car elle est bien sûre que cette intrigante salope a su distribuer sa dernière jeunesse à tous les mâles de la communauté.
Un tremblement du plateau suivi d’un bruit sourd de chute la fait sursauter. Elle pousse un cri, se retourne.
Pierre est allongé par terre, le nez écrasé dans le sandwich qu’il lui avait apporté.
Son cri ne s’arrête pas. Elle s’étouffe dans ce hurlement strident, finit par en prendre conscience et se tait.
De toute façon, elle est toute seule dans cette aile du château. Personne ne l’entendra. Personne ne viendra.
Elle se penche vers le majordome foudroyé, avance en tremblant sa main.
Est-il ?...
Il ne bouge pas. Seul un filet de bave coule de ses lèvres.
Aucun battement de pouls… mais ce n’est pas une preuve. Quand elle faisait de la gym, étant petite, elle ne parvenait jamais à compter ses propres pulsations.
Elle se souvient à propos d’un truc qu’elle a vu faire dans des films policiers. Elle arrache de son sac son petit poudrier, passe la glace sous le nez de Pierre. La réponse est immédiate…
Il est…

La crise cardiaque de Pierre lui a donné la chance qu’elle n’espérait plus.
La porte est ouverte.
Elle est libre...
Elle n’a aucune mauvaise conscience en se précipitant vers l’escalier qui mène sous les toits.
Plus de regrets !
Jamais !

La salle des archives n’est même pas fermée à clé. Pourquoi le serait-elle ? La seule personne ayant un quelconque intérêt à y pénétrer, elle, est supposée être cloîtrée toute la nuit dans sa chambre.
Il fait très sombre et elle n’ose pénétrer à l’intérieur tant l’obscurité est profonde.
Elle s’en veut d’avoir oublié de se munir d’un chandelier. Maudites habitudes de citadine pour qui toute pièce est forcément munie de lampes et d’un interrupteur électrique !
Elle se prépare à rebrousser chemin pour aller chercher de quoi s’éclairer lorsqu’une voix lasse sort de la nuit.
- Finissez d’entrer, Ludmilla…

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MessageSujet: Re: Nouvelle : L'ancêtre   Dim 13 Avr 2008 - 10:02

Il y a un craquement sec, puis une flamme fragile qui danse dans le noir. Enfin, la lueur se stabilise, puis se démultiplie. Une main apparaît, puis un bras. Bientôt, ce sont dix flammes qui lentement s’élèvent dans la nuit.
- Je ne savais pas quand vous viendriez… mais je savais que vous ne pourriez résister à l’appât du mystère.
- Monsieur le comte, Pierre, votre majordome… Il est mort…
- Pas trop tôt, laisse tomber le comte d’une voix désincarnée. Ca fait tant d’années que cela aurait dû lui arriver… J’en étais arrivé à craindre de partir avant lui…
- Mais ce que vous dîtes est horrible…
- Ludmilla, dans la vie on a les vengeances que l’on peut… Par sa fainéantise, Pierre m’avait pris mon fils. Il était normal que j’attende que le temps me rende cette justice de rattraper son erreur.
- Vous auriez pu le chasser…
- Dans ma famille, on ne renvoie plus les serviteurs depuis qu’on n’a plus la possibilité de les faire pendre…Si on s’est trompé en l’engageant, on doit assumer cette erreur et non essayer de la gommer en se défaisant du problème au détriment d’un autre… Vous avez compris, n‘est-ce pas ?
Durant quelques secondes, Ludmilla se demande si cette question ne cache pas une menace. Si le comte l’assimile à un serviteur, il ne la laissera pas repartir… Vivante du moins…
Elle renonce rapidement à cette interprétation. Le comte parle bien sûr de la question du « poisson ».
- Oui, j’ai fini par comprendre, monsieur le comte… J’ai été bien stupide et bien longue à saisir… Vous avez dû bien rire de moi…
- Ne vous mésestimez pas… Ce sont les plus grandes évidences qui sont les plus difficiles à percevoir. Lorsque j’ai fini par donner mon accord pour que vous veniez ici, c’était avec le secret espoir que vous ne soyez pas aussi brillante que le laissaient penser vos références. Je me disais qu’en seulement trois jours, vous passeriez à côté de ces lettres, en tous cas de leur sens caché. Je me suis trompé.
- Vous avez là des documents d’une grande valeur historique.
- Je sais… C’est bien pour cela que, tout au long de mon existence, j’ai tout fait pour les enterrer dans ce grenier, escomptant que les rats et les araignées les réduiraient en poudre… Après la mort de mon fils unique, j’ai su qu’un jour il me faudrait détruire tout cela.
- Le détruire ?!... Mais, par tous les saints, pourquoi ?... Outre que ces lettres peuvent permettre de jeter un regard différent sur le règne de Louis XV, elles ont forcément une grande valeur marchande. Des collectionneurs, des amateurs vous donneraient une fortune pour…
- Une fortune ? Pour quoi faire ?... J’ai bien assez de quoi vivre… et, même si l’Etat me ponctionnait plus de 60 % de mes revenus, il me resterait encore de quoi faire vivre une descendance pendant plusieurs décennies.
- Je ne comprends pas… Pourquoi ne pas laisser sortir ces lettres ? Pourquoi ne pas permettre aux historiens de savoir que le cardinal de Bernis a fait assassiner madame de Pompadour, la favorite du roi ?
- Qui diable vous a permis de penser que le cardinal était derrière toute cette histoire ?...
- Les lettres…
- Vous n’avez eu qu’une partie de la correspondance de mon aïeul. Il est notamment une lettre que je ne pouvais laisser traîner entre vos mains… Elle était très explicite et signée de la main même du commanditaire.
- Qui était ?...
- Le roi bien sûr…
Ludmilla voudrait bien trouver quelque chose à répondre. Impossible ! Elle se contente juste de murmurer :
- Le roi, le roi…
- Certes, le roi fut très épris de sa « putain », mais lorsque celle-ci fit prendre à sa politique des directions que d’aucuns jugèrent périlleuses, il se trouva au sein du Secret du Roi quelques hommes pour convaincre le souverain. Peu à peu, ils obtinrent son attention, puis son adhésion à leur projet. Enfin, ils purent frapper, sûrs du soutien de leur roi. Mon aïeul fut désigné par le sort pour s’introduire dans la chambre de la Pompadour et l’étrangler.
- Et depuis, le secret…
- S’est transmis dans notre famille de génération… Sans faiblir, nous l’avons préservé…
- Mais pourquoi ?
- Avouer le crime n’aurait fait qu’attirer une gloire sombre sur Louis-Edgar de Rinchard, l’homme dont nous tenions rang, fortune et renommée. Avouer le crime c’était nous renier nous-mêmes, nous exposer au jugement de gens qui ne pouvaient saisir la noblesse de cet acte.
- Noble, un assassinat ? D’une femme en plus !... Votre sens des valeurs m’horrifie !
- Notre sang était au service du roi. Le verser pour lui était notre raison d’être. La politique de la Pompadour et de sa coterie venait de faire perdre à la France la guerre de Sept ans. Mon ancêtre, et ceux qui ont agi avec lui, savaient où allait l’intérêt du royaume.
- Que comptez-vous faire de ces lettres ?
- Je ne sais pas…
- Vous savez que je ne pourrais me taire… Pas avec une information de cette sorte… J’aurais pu taire, pour vous faire plaisir, des penchants de votre ancêtre pour les jeunes hommes… Je n’aurais pas considéré cela comme une grande trahison de mon travail… Mais là, je devrais parler… J’évoquerai ces pièces et vous devrez les produire…
- Si je vous léguais ce château et ma fortune en échange de ce secret, que diriez-vous ?
- Que vous avez là une faiblesse que vous finiriez vite par regretter… Je ne suis pas de votre race, de votre sang. Je n’ai aucune envie de m’emmurer ici avec ce secret comme seule raison de survivre… Et puis votre argent ne m’intéresse pas… Vos domestiques lorgnent dessus depuis longtemps. Pas moi !
- Vous parlerez et vous demanderez à ce que je montre ces lettres ?…
- Moi aussi, j’ai un certain sens de l’honneur et de mes responsabilités. Je le ferai, oui…
- Alors, je dois vous en empêcher… Et pour vous empêcher il n’y a qu’un seul moyen.
Une rafale de glace s’engouffre dans tout le corps de Ludmilla.
Il va la tuer !
C’est le seul moyen pour qu’elle ne révèle jamais l’horrible crime de Louis-Edgar de Rinchard.
Elle se précipite vers l’escalier, comptant sur sa jeunesse pour échapper au vieillard.
- Inutile de vous enfuir… Ce n’est pas vous qui allez disparaître… Revenez !
Ludmilla grimpe les quelques marches qu’elle avait déjà descendues. Dans la salle des archives, une multitude de flammèches se sont allumées et virevoltent.
- Les lettres !
- Il n’y a plus de lettres… Il n’y a plus de preuves… La vérité reste celle qui est inscrite dans les livres d’Histoire… Adieu Ludmilla…

Elle n’aurait jamais dû insister pour venir ici.
En un peu de plus de deux journées, elle a vu mourir un homme, les dernières traces du forfait d’un autre et ses propres illusions.
A la liste personnelle de ses regrets, elle vient d’ajouter le plus terrible. Celui dont elle sait qu’elle ne se relèvera pas.
Elle ne terminera pas son mémoire de maîtrise, elle ne commencera jamais de thèse. Il lui serait impossible désormais de regarder un vieux document sans qu’aussitôt ne vienne saigner le souvenir de ces flammes nocturnes. Une partie entière de sa vie est morte dans ce château.
Que fera-t-elle ?
Elle est trop sonnée pour le savoir vraiment.
Elle n’est pas assez jolie pour se trouver un riche héritier à épouser, pas assez diplomate pour entamer une carrière dans un service public. Ce qu’elle faisait le mieux, c’était fouiner dans le passé, gratter l’épaisse pellicule de poussière déposée sur les rivages du temps pour en faire ressurgir toute la patine d’origine.
Elle s’installe au volant de sa petite voiture d’étudiante.
Kevin était vraiment un type sympa.
Peut-être pourra-t-il l’aider à faire jaillir ses larmes ? Peut-être sera-t-il l’oreille qui voudra bien l’écouter raconter cette histoire incroyable ?
Peut-être sera-t-il celui avec lequel elle pourra à nouveau oser affronter les orages du temps ?

FIN

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