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almalo

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MessageSujet: Au sommet   Jeu 17 Avr 2008 - 9:43



- Mademoiselle Elodie Frimont, au ruban !

Voilà, c’est à elle.
Son engin solidement tenu dans sa main droite, la jeune gymnaste s’avance résolument vers le centre du praticable. Elle n’a pas peur. Elle connaît ce sentiment intense de stress qui ne la panique pas, mais au contraire accroît ses capacités physiques au moment de se lancer. Et elle aime ça, c’est sa drogue depuis tant d’années.

Elodie prend son temps pour disposer le long ruban de satin rose vif autour d’elle, aucun défaut de mise en place ne sera toléré par les juges impitoyables, elle le sait.
Malgré elle, son cœur bat la chamade et elle doit se faire violence pour ne pas jeter un œil sur les gradins où se trouvent ses parents et amis. Si elle croise leur regard, c’en sera terminé de sa concentration et elle ne peut pas se permettre ça, pas maintenant, pas si près du but.
Lorsqu’elle se sent suffisamment sûre d’elle, elle bascule brusquement sa tête en arrière jusqu’à sentir le contact de son mollet. Son bras droit tient toujours la hampe du ruban, et sa main gauche esquisse un gracieux mouvement avant de se stabiliser au-dessus de son visage.

Les premiers accords du Bolero de Ravel se font entendre, résonnant aux quatre coins du gymnase. Elodie est sereine, elle connaît son enchaînement sur le bout des doigts et se lance, sûre d’elle et de ses gestes.
Le ruban tournoie, virevolte au-dessus de sa tête, frôle ses jambes sans jamais les toucher vraiment. Et le silence assourdissant qui plombe soudainement la salle retentit comme une sirène dans sa tête. Son bras retombe, ses jambes se fixent dans une pose grotesque, elle qui s’apprêtait à bondir telle une gazelle.
Simple souci technique. Banal. Il lui faut se remettre en place, oublier les sifflements du public outré qu’une telle erreur puisse arriver en championnat national retransmis en direct à la télévision.
Mais Elodie est préparée à ça, et fait taire son cœur qui fait mine de vouloir s’emballer.
Elle reprend la pose, rien ne doit la déconcentrer, même si la sueur qui perle sur son front témoigne de la tension qu’elle subit malgré elle.

La musique redémarre, et la gymnastique reprend elle aussi ses droits sur le mental de la jeune fille.
Elle ne s’est pas départie de sa grâce, et cette courte interruption a au contraire décuplé ses forces et sa détermination. Rien ne la détournera de son but, elle est la meilleure, elle le sait, et son rêve n’est qu’à quelques minutes de se réaliser.
Sa plastique parfaite se cambre, se tend et se contorsionne au gré des mouvements induits par le ruban. C’est lui qui mène la danse et non son bras, ce sont les ronds parfaits du satin écarlate qui façonnent ses gestes. Aucune faute ne vient troubler sa chorégraphie parfaite, et Elodie exulte de bonheur tandis qu’elle se prépare à entamer la dernière diagonale.

D’un coup de poignet sec et précis, elle envoie son ruban à six mètres au-dessus du praticable blanc et s’élance. Elle est sûre de son charme, sa grâce est à son maximum et le rythme va en s’intensifiant au fur et à mesure que les instruments du Bolero augmentent de puissance.
Un saut de biche, deux roulades de côté à cause de son chignon, une pirouette parfaitement maîtrisée et enfin, le saut final où son ruban vient de nicher au creux de sa main. Sous les applaudissements enthousiastes du public, elle les entend déjà, elle se posera en une arabesque où sa jambe viendra au-dessus de sa tête, formant un angle improbable pour tout être humain normalement constitué mais qui pour elle est d’un naturel très banal.

Elle n’aura jamais le temps d’entendre les hourras du public, de son public.

La douleur est fulgurante, mais Elodie ne s’en aperçoit qu’au moment où elle voit avec effroi son ruban lui échapper. Elle se rend compte alors que sa main est restée sur place après le saut, car sa jambe est retombée avec un bruit sourd sur le tapis froid.
La hampe du ruban retombe stupidement à quelques centimètres de sa main, qui reste tendue vers l’engin, comme dans ces dessins animés où l’action se fige en un ralenti idiot pour signifier la fin de l’épisode et ménager le suspense. Sauf que pour elle, le suspense est déjà terminé.
Tout est fini pour elle, et elle le sait.
Un claquage. A elle. Elle qui s’entraîne douze heures par jour depuis tant d’années, qui sacrifie sa jeunesse à sa passion, qui n’a aucune amie mais seulement des rivales.
Elle qui ne vit que pour ses engins, fait corps avec eux, n’est rien sans eux.
Fini.


Elodie ne ressent pas la douleur lancinante qui lui vrille la cuisse gauche. Si ses yeux s’emplissent de larmes, ce n’est pas à cause de sa jambe mais de ce public qui se tien debout, comme de sots et muets pantins. Elle ne parvient pas à se relever, la honte la submerge. Elle n’avait pas le droit de perdre, elle devait gagner, elle allait gagner. Et sa jambe la lâche au moment où elle allait terminer sa chorégraphie. Son mental avait été plus fort qu’une stupide interruption technique et son physique lui faisait défaut alors qu’elle était au mieux de sa forme.

Elle ne peut plus bouger. Elle ne doit surtout pas croiser le regard de son entraîneuse qui lui a répété des centaines de fois de surveiller son alimentation, estimant qu’elle s’affamait trop et qu’elle allait en payer le prix un jour. Mais Elodie savait qu’elle avait raison. A chaque passage sur la balance, elle savait qu’elle avait raison de ne rien garder dans cet estomac qui faisait une boule monstrueuse sous son justaucorps qui moulait ses formes trop généreuses. Elle le savait, personne ne voulait la croire mais elle, elle savait. 50 kilos pour 1 mètre 75 c’était trop pour une gymnaste, beaucoup trop.

Mais maintenant tout est fini. Il faut se relever, les juges n’aiment pas que l’on s’appesantisse sur un échec. Et c’est un échec incomparable pour elle, à deux doigts d’entrer dans la légende : la plus jeune gymnaste de l’équipe de France à gagner une finale pour les cinq engins.
Elle se relève, plaque sous ses yeux noircis du rimmel qui n’a pas résisté à ses larmes un sourire calculé et longuement répété. Elle doit impressionner les juges, le public, la télévision par son courage et sa détermination. Ce n’est qu’un stupide claquage, elle reviendra l’année prochaine et se qualifiera pour les Jeux Olympiques, ça ne fait pas de doute.

Elodie sourit malgré tout en visionnant pour la millième fois son dernier passage en compétition de gymnastique rythmique.
Elle ne doit pas être en retard pour l’entraînement qu’elle supervise et ses jeunes élèves comptent sur elle pour le championnat inter-département, le clou de la saison.
Elle éteint son magnétoscope, pose son sac à main sur ses genoux et pousse un léger soupir en tournant les roues de son fauteuil avant de sortir par la rampe à côté de l’escalier.

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