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 PINOCHET et ses nombreux prédecesseurs

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MessageSujet: PINOCHET et ses nombreux prédecesseurs   Jeu 15 Mai 2008 - 0:23

Je voudrais Mena que tu nous parles des grands résistants chiliens, de la complexité des coeurs dans la répression, des écrits et des formes de lutte, de la façon dont un peuple peut habiter une terre ravagée par la haine, de ce qu'est le Chili actuel, de la façon dont la haine a ou n'a pas encore totalement disparu. Comment vit-on avec le poids des morts? Comment se construit-on avec le poids de la honte qui est aussi la nôtre?
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MessageSujet: Re: PINOCHET et ses nombreux prédecesseurs   Jeu 15 Mai 2008 - 1:53

Je copie ici ton article :
Bien que le Chili, comme beaucoup de pays de l'Amérique latine, ait connu d'autres périodes de gouvernements tyranniques, quand l'histoire des investissements étrangers se confond avec les intérêts particuliers, le gouvernement de Pinochet ressort entre tous de par sa longévité, sa cruauté et sa démarche volontaire de saccage.

1) Longévité : 17 ans de dictature et non des moindres, avec incarcérations, expulsions et disparitions des opposants (vous me direz qu'il y en a d'autres, dont une qui n'est pas encore terminée).
2) Cruauté : l'application systématique de la torture, celle-ci pratiquée sur tous les opposants et leur famille, ainsi que sur leur entourage très proche (il n?était pas bon, après le coup d'Etat d'être l'ami, la connaissance ou le voisin de palier d'un « gauchiste »)
3) Saccage : non content d'anuler les nationalisations réalisées par le président Allende, il permit les vols systématiques et le saccage des propriétés ou appartements plus modestes des opposants disparus ou partis en exil. Et pour clôturer le tout, l'affaire pour laquelle il était assigné à résidence dernièrement : la découverte de plusieurs millions de dollars cachés dans des banques suisses et nord-américaines, ainsi que des lingots d'or dans une banque chinoise.

Je viens d'écouter un article diffusé par l'Express, en ligne, où le journaliste, après avoir donné différents qualificatifs à Pinochet, qualificatifs avec lesquels je suis d'accord, porte un avis favorable « à l'état dans lequel il a laissé le pays : c'est une des démocraties qui se porte le mieux en Amérique latine, l'économie est au top. ». Oui, mais à quel prix, monsieur le journaliste ! Il a été l'initiateur d'une économie ultra-libérale en Amérique latine, ce qui a eu pour résultat une misère encore plus grande chez les miséreux, une classe moyenne agonisante et quasiment exterminée par ses exactions - il en a éliminé la moitié et fait s'expatrier l'autre, qui vit maintenant « à l'américaine » : trois ou quatre boulots pour joindre les deux bouts, endettée jusqu'à la deuxième ou troisième génération, les gens de la classe moyenne actuelle au Chili laisseront des dettes à leurs enfants et même à leurs petits enfants..! - favorisé de nouveaux riches - comme c'est curieux...! - et rendu les anciens... encore plus riches. Alors Monsieur le journaliste de l'Express en ligne, vous appelez ça « une économie au top ». Evidemment, il n'existe pas des lois comme en France, qui régulent le travail, des règlements qui s'imposent aux patrons pour l'exploitation des ouvriers, etc. et... ça s'appelle « une économie au top »... et il y a encore des quartiers où la police ou les carabiniers n'entrent pas : trop de trouille, où il n'est pas bon de rentrer chez soi après 21 heures, où les taxis refusent de vous y conduire (trop peur de se faire dévaliser et massacrer), où les enfants grandissent complètement analphabètes - il n'y a pas non plus d'éducation gratuite et obligatoire - : ils apprendront de leur aînés la loi de la jungle... ils deviendront voleurs, violeurs... et massacreurs (de la viande fraîche pour le gros de l'armée au cas où... on ne sait jamais)... ça s'appelle « une économie au top »...

Mais d'où vient Pinochet ? Il est né dans un village nommé « Concón » (nom mapuche qui veut dire « récolte abondante »), tout près de Valparaiso. Issu d'une famille de classe moyenne, descendant d'une famille d'origine française dont les aïeux se situent en Bretagne. Le premier Pinochet marin est arrivé à la fin du XVIIIè siècle dans la ville de Concepción venant d'un bateau rempli de marchandises, mais il ne put les débarquer car la couronne espagnole à l'époque ne permettait pas le commerce des étrangers. Il trouva alors une solution en épousant une femme de la noblesse locale.

L'enfance de Pinochet est celle d'un enfant pas très brillant. Il ne rentre à l'Ecole militaire qu'après la troisième tentative, en 1933, et au bout de quatre années d'études il obtient le grade de second lieutenant d'infanterie. En 1937 il rejoint le régiment « Chacabuco » à Concepción avant d'obtenir le grade de sous-lieutenant en 1939. En 1947, le capitaine Pinochet est chargé de garder un camp de prisonniers où sont détenus les communistes par ordre du Président Videla (dit « le traître » (el traidor) : il se fit élire avec les voix de la gauche chilienne et ensuite il retourna sa veste ; Neruda dut s'exiler en Argentine en traversant la Cordillère des Andes à cheval (c'est pour la petite histoire).
Après avoir dirigé l'Ecole militaire de Santiago, en 1963, Eduardo Frei, le président de l'époque, le fait nommer général de brigade (1964-1970). En 1972, il devient le chef d'état-major du général Carlos Prats, commandant en chef de l'armée de terre, et c'est le même général Prats qui le fait nommer général de division en 1973. Nous savons que par la suite le général Prats fut assassiné en exil (son petit-fils s'est payé le luxe d'aller cracher sur le cercueil de Pinochet lors de sa veillée funèbre).

A première vue, Pinochet était un militaire sans grande envergure, mais sous ses dehors tranquille et bon enfant, il cachait une ambition sans limites. Tant et si bien que lorsque la grève des camionneurs, conduite et appuyée par la CIA, fit vaciller le gouvernement du président Allende, celui-ci le nomma au gouvernement pour aider à maintenir l'ordre. Alors, la bête se réveilla : il fit très vite le tour des généraux sur lesquels il pouvait compter, écarta et élimina physiquement ceux qui avaient encore un ordre moral « à l'ancienne » ; le père de l'actuelle présidente Michelle Bachelet en mourut sous la torture. Il s'attela à son action première : le bombardement de La Moneda où Allende fut acculé au suicide, et se mit en devoir de faire arrêter tous les « communistes » ou soupçonnés de l'être, remplit le Stade de Santiago où il fit disparaître pas mal de « militants » : dirigeants syndicaux, professeurs, avocats, musiciens, artistes, etc. La suite... 17 ans de gouvernement sans pitié, appuyé par les bourgeois et les descendants de la noblesse ruinée, ainsi que par les dollars versés à profusion par le gouvernement Nixon. Allende avait touché au sacro-saint capital étranger qui entretenait depuis des décennies les bourgeois indolents, qui mettait l'économie du pays à terre - « tout sort, rien ne rentre » - les cerveaux avaient des bourses des Etats-Unis, allaient y finir leur études et y restaient. On produisait pour exporter et on importait pour consommer. Allende avait appliqué une réforme agraire en distribuant des terres en friche aux paysans, mais en dédommageant leurs propriétaires... qui n'apprécièrent guère que l'on s'approprie leurs « héri-tages », même mal entretenus et à l'abandon. Quelques-uns allèrent même habiter en Europe ou aux Etats-Unis !
Il avait décrété la nationalisation des mines de cuivre, Chuquicamata, la deuxième mine du monde à ciel ouvert et qui tournait avec les capitaux des fonds de pensions américains, ainsi que les mines de charbon du sud du Chili, exploitées aussi par des capitaux étrangers.

Les Américains appuient donc Pinochet et il peut donner libre cours à son ambition en éliminant sans pitié tous ceux qui se mettront en travers de sa route.

Curieusement, le Chili - pays qui a souffert de plusieurs dictatures, qui ne semblaient pas avoir laissé trop de traces dans la mémoire collective, à part le massacre de l'Ecole Santa Maria de Iquique - en reprenant la phobie américaine pour les partis de gauche s'est pris d'une hystérie collective envers ces partis-là. La moitié du pays semblait vivre une véritable histoire d'amour avec Allende et son parti, et l'autre moitié l'avait complètement diabolisé.

Il y eut la création de la police militaire, nommée DINA, véritable police style SS de la Seconde Guerre Mondiale, qui fut chargée d'appliquer le Plan Condor : élimination physique des opposants au régime réfugiés à l?étranger, et agissant en vertu d'un pacte passé avec les autres dictatures en place : l'Argentine, l'Uruguay, le Paraguay et le Brésil. Ce plan Condor eut un rôle déterminant. Le régime de la terreur dura jusqu'à la fin des années 80.

A l'intérieur du pays, la DINA arrêtait d'abord les opposants, les incarcérait et les soumettait à la torture. Personne n'y échappait, jeunes, femmes et hommes soupçonnés d'appartenir ou d'avoir fait partie d'un groupe d'opposition. Parfois on trouvait les cadavres mutilés, abandonnés sur une plage, dans un terrain vague, ou rapportés par la marée, au sud ou au nord du Chili.

Le désert chilien, le deuxième au monde après le Sahara, tant il est sec et dépourvu de vie, servit de cimetière et de terrain à bâtir pour des camps de concentration. Les camps de concentration furent nombreux aussi au sud du Chili, près de la grande île de Chiloé, ou dans les îlots près de la Terre de Feu.

Le centre de torture le plus célèbre « la Villa Grimaldi », située dans une rue du centre de Santiago, appelé aussi par les habitants des alentours « la discothèque » (à cause de la radio qui diffusait de la musique par des hauts parleurs, afin de masquer les cris des torturés), fut un des plus craints, et rares sont les survivants qui en témoignent. On y trouvait tous les ingrédients dignes du temps des SS d'Europe : les fils électriques (pour hommes et femmes, je vous laisse imaginer), les chaînes qui glissaient sur des poulies pour leur faire faire « la balançoire », les sommiers de fils de fer nommés « la parrilla » (la grille à four), etc.

Luis Sepúlveda a dit lors d'une intervention en tant qu'invité des « Belles étrangères » (festival des lettres étrangères) à Aix-en-Provence, à peu près ceci : « J'abhorre les militaires, il faut être un déficient mental pour devenir militaire... ». Sa femme est une survivante de la Villa Grimaldi et lui fut détenu dans la prison de Temuco pendant 4 ans : « Chaque fois qu'on nous sortait de la prison pour nous emmener à l'endroit où nous étions « interrogés », nous voyagions dans un camion tapissé de merde toute fraîche, extraite exprès pour nous des fosses sceptiques, et nous devions voyager ventre à terre... ». La célébrité de Sepúlveda est due surtout à son talent d'écrivain.

Quelqu'un de ma famille, heureusement éloignée, a dit à ma nièce lors de son passage au Chili : « Tout ce que mon général a fait il l'a bien fait, il a exterminé la vermine... » Ma nièce, future magistrate, travaillait pour Amnesty International... elle n'en revient toujours pas. Et ça fait mal, très mal de voir que Pinochet est mort de « sa belle mort ». A son âge la crise cardiaque était prévisible. Mais il reste encore les autres et... je ne suis pas catholique, je ne tends pas l'autre joue.

Diomenia Carvajal
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MessageSujet: Re: PINOCHET et ses nombreux prédecesseurs   Dim 18 Mai 2008 - 19:20

Bon, il faut dire que cet article date de la mort de Pinochet. Un ami, mon premier éditeur, m'avais demandé d'écrire un article pour la revue Vendémiaire : http://www.geocities.com/actpol/V23CarvajalPinochet.html
J'ai mis ce que je pouvais mettre, c'est-à-dire, à mon avis, pas grande chose, car l'amertume, et le malheur de tous mes concitoyens et compatriotes qui ont subi la dictature, autant à l'intérieur qu'à l'extérieur du pays, est le reflet du malheur de ceux qui n'ont jamais pu avoir gain de cause et ils ne l'auront jamais. Il y a de choses qui ne peuvent pas être "dédommagées", pas plus que des actions accomplies "défaites", considérées comme si elles n'avaient jamais existées, même pas imaginées dans nos pires cauchemars. Alors qu'est-ce qu'il nous reste à faire dans ce cas-là? Essayer de continuer à vivre, sans "revivre" d'autres souvenirs. On essaie de se rappeler les moments heureux que l'on a vécu "avant" la grande catastrophe, avant le grand accident. Et c'est à ce moment là que l'on préférerai que le malheur soit venu plutôt d'une "catastrophe naturelle", style "terremoto" y "maremoto" (gros tremblement de terre avec ras de marée, ou tsunami), et non pas de tomber tête la première dans un puis profond, pour déboucher dans un gros tunnel, le regard étonné, en découvrant ton voisin, ou ton oncle et ton cousin, travestis en bêtes humaines, ou pire encore "déshumanisées".
Car cela s'est passé comme ça dans beaucoup de familles, pas seulement dans la mienne. Mais ce n'est pas quelque chose de nouveau, lors de la Guerre Civile Espagnole, les espagnols ont vécu la même chose, le même phénomène, des familles déchirées, des liens sociaux dissous. C'est pour ça qu'une révolution politique, marquée par des idéologies différentes, surtout lorsqu'il y a une "cassure", fini, en général, en tuerie. Et en France cela s'est passé en 17...(combien?, je ne me rappelle plus!, je deviens amnésique pour beaucoup de choses), et après, cela a continué. mais cela a dû se produire aussi dans d'autres périodes, ailleurs, dans d'autres mondes encore inconnus pour les occidentaux, seulement c'était dans d'autres "galaxies", dans d'autres vies, dans une autre dimension, peut-être.
Plus bas je tacherai de vous faire un petit raccourci d'histoire, pour le Chili surtout, et voir comment et à quel degré l'histoire chilienne a été complexe et meurtrière, seulement que nous, tout au moins, ma génération à moi, les gosses de mon époque avons reçu des leçons d'histoire complètement fausses et mensongères. Heureusement que nous avions, comme moi-même, des "mémoires vivantes" au sein de nos propres familles, dans la mienne c'était ma grand-mère paternelle. Alors ce que je n'apprenais pas à l'école, je le savais par elle, qui, malgré son grand âge, avait une mémoire extraordinaire, car je ne l'ai jamais connue "jeune". Pour moi c'était une vieille dame, asservie dans la société dans laquelle elle avait grandi, avec pas beaucoup d'instruction, à part celle qui lui avait donné la vie qu'elle avait vécu. Et elle est morte à l'âge où les grands-mères d'antan mouraient, c'est-à-dire, pas très âgée, une soixantaine d'années. Mais pour moi, elle était vieille. Je ne l'ai jamais vue mal mise, pourtant, elle était coquette. Elle mettait de la crème et se lavait la figure en mettant quelques gouttes "d'eau de rose" dans l'eau pour faire sa toilette. Quand je sens l'angoisse m'envahir parfois, je vais et j'achète un petit flacon de l'eau de rose. Alors, je me sens apaisée quand je m'asperge avec. Gamines, mes filles en riaient, elles me disaient "tu fais ta doudoune?". Et je sais, que maintenant elles garderont le même souvenir de moi, que celui que je garde de ma grand-mère, rien qu'en humant le parfum de l'eau de rose.
Déjà, pour ne pas couper le fil de la discussion, sur cette "haine" qui a ravagé" le pays tout entier, au moment de l'élection d'Allende et qui était encore vivace à la mort de Pinochet, je vous enverrai regarder ces vidéos, pendant que je prépare la deuxième partie.
http://www.youtube.com/watch?v=dES7V56Qmww&feature=related
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MessageSujet: Re: PINOCHET et ses nombreux prédecesseurs   Mar 27 Mai 2008 - 18:42

Je vais essayer de répondre à tes questions Pascal. Je n'ai pas encore très bien préparé mon sujet, mais je pense que ceci pourra se mettre en place petit à petit.
Pour enclencher d'abord l'histoire douloureuse et compliquée du Chili, il faut, je pense, que je puisse expliquer d'abord le phénomène de la colonisation espagnole et ses répercutions sur l'ensemble de ce qui constitua par la suite "la société chilienne".

Comme dans beaucoup des pays qui sont devenus indépendants après quelques siècles de colonisation, le Chili a pris beaucoup de temps à se débarrasser de ses démons inculqués lors de sa dépendance envers ce que nous appelions (même et encore dans les années 60!) "la mère Patrie", qui n'était autre que l'Espagne!
C'est à dire, à quel point la société chilienne gardait encore dans les replis de son inconscient, l'idée de "Patrie", qui au fond ne se situait pas là-bas, mais ici, en Europe... sur le sol espagnol!
C'est hallucinant, quand je regarde et analyse ce phénomène de l'extérieur, je me sens comme le chaman, devenu "aigle royale" et pouvant de sa hauteur regarder le pays en plongée.
Je viens de recevoir par mail les dernières nouvelles de la réunion des plusieurs pays qui ont construit ce qu'on nomme en termes économiques le MERCOSUR (je vous expliquerai ça plus tard). Mais en attendant, je vais vous poster et copier/coller, cet article que j'avais déjà publié ailleurs, dans le blog du Portail Arcoiris et qui explique certaines attitudes que nous avions et que, une certaine classe sociale chilienne, a toujours.
Cette division devenue "naturelle", "normale", lors de l'indépendance du Chili.

Cet article avait été écrit lors de l'élection de Evo Morales en Bolivie. Car la Bolivie a comme président, actuellement, un indigène aymara, ce qui n'est pas bien vu, évidemment, par les États Unis et par les descendants de la classe bourgeoise et des nantis boliviens. Et un de nos éminents écrivains latino-américains, uruguayen, nommé Eduardo Galeano avait fait un article très beau où il parlait du "réveil de la Bolivie" et de toute l'Amérique Latine, qui élit pays après pays, un président socialiste ou influencé par le socialisme. Ce qui explique l'introduction avec le nom de Eduardo Galeano.

Lorsque Eduardo Galeano nous décrit le "réveil" de la Bolivie, en nous donnant les motivations de ce grand et, à la fois, petit pays (8.000.000 d’habitants) je ne puis que me rappeler ma propre enfance, dans le lointain Chili, où longtemps j’ai crû que je n’étais qu’une petite blanche parmi tant d’autres, qui avaient le teint plus clair que moi, les yeux bleus et les cheveux pas si blonds que ça, mais si "châtain clair" (comme on dit ici) J’ai été élevée dans un pays où traiter de "indien" (ou) "indienne" quelqu’un était une insulte. Alors, autant que possible quand les parents le pouvaient, ils envoyaient leurs enfants dans une école privée, avec une directrice du pays d’origine (la "mixité" n’existait pas encore) : anglaise, italienne, allemande, française, etc., histoire d’apprendre aussi la langue étrangère qui devrait plus tard nous servir dans nos longues et interminables études, qui parfois ne duraient pas si longtemps pour les unes, et très... trop longtemps pour les autres. Mais au dire de nos parents nous sortions "bilingues". Raison de plus pour "pavoiser" devant les "petits indiens" qui fréquentaient l’école publique... Ceci pourrait s’inscrire dans une histoire que j’avais écrite il y a longtemps pour la lire à mes enfants : "Quand j’étais petite et que je n’étais pas encore grande..." Lorsque vint l’instant du "réveil", je veux dire de "mon réveil à moi", j’avais sauté allégrement l’âge du "dindon" comme on dit là-bas ou "l’âge bête", comme on dit ici. C’est-à-dire que j’avais cessé de me regarder dans la glace, pour voir si parfois mes yeux "changeaient de couleur" comme ceux d’une copine d’enfance qui, elle-même, les avait hérités d’un lointain ancêtre d’origine polonais. Je m’étais aperçue que je plaisais aux garçons telle que j’étais, et j’avais même réussi à "sortir" avec le plus "convoité" de ma classe (prenez le mot avec la chaste définition d’antan : traduc. aller faire un tour au centre ville, pour "le paseo", et se montrer main dans la main, devant les copains pour lui, et les copines pour moi, mais être de retour à 18 heures !) l’heure fatidique car le papa ne tarderait pas à arriver de son boulot... Et ça c’est surtout pour moi... pour le garçon je suppose qu’il n’y avait pas autant des restrictions... et je ne me suis jamais inquiétée de le savoir. Ce n’est que lorsque j’étais à mi-chemin dans mes études secondaires que j’ai pris conscience de cet esprit "raciste", de cette différence entre les "métisses", qui ne connaissaient même pas le mot, et si on l’avait lu ne serait-ce qu’une fois dans un manuel d’histoire, nous ne faisions pas le rapprochement, et les indigènes. Nous vivions encore de plan pied dans la hiérarchie sociale instaurée par la colonisation : tout en haut de la pyramide, les espagnols et leurs descendants, pur-sang castillan, pas une goutte de sang indien (les criollos), au-dessous les métis : mélange d’espagnol et d’indien ; encore en dessous "les zambos", mélange de noir et d’indien, et au dernier degré, tout en bas de la pyramide, les indiens ou indigènes. Les noirs n’existaient pas ! Il est vrai que je parle du Chili, où il n’y avait pas d’importation d’esclaves d’Afrique, le climat et le terrain ne se prêtant pas à certaines cultures. Alors pour moi, dans ma tête, je ne m’asimilais pas aux espagnols, car il en arrivait encore, surtout depuis les débuts de la Guerre Civile et les débuts de la dictature de Franco, c’est-à dire depuis 1940 ; ils parlaient "drôlement bizarre" ils employaient la deuxième personne du pluriel* pour s’adresser à un groupe de personnes et tutoyaient tout le monde... quel manque d’éducation ! s’exclamait ma grand-mère. Pour nous la deuxième personne du pluriel du verbe nous l’avions mise à la poubelle depuis des décennies, d’ailleurs on ne tutoyait même pas ses parents... ! (étions-nous tous des descendants des conquistadores ? , on ne sait jamais...)mais maintenant j’aurais à rougir, surtout avec mon nom de famille : Carvajal, que les indiens avaient surnommé "le diable ou le bourreau des Andes", il n’y a pas de quoi "pavoiser", je ne sors plus de l’école de Miss Marsh, vieille fille acariâtre qui pratiquait les sévices corporels, coups de règle sur la paume des mains, coups de bâtons dans les tibias, à la grande satisfaction des parents... ah ! ces anglais... qu’est-ce qu’ils élèvent bien leurs enfants... ! Et pour éviter l’immanquable ritournelle de "c’est pour ça que tu es là-bas, tu sortiras bien élevée et en parlant l’anglais » (rime que je n’ai pas voulue) je n’osais pas montrer les quelques bleus dans les tibias, et les mettais sur le compte d’une course effrénée dans les escaliers de l’école... et plaf ! "j’suis tombée et personne n’m’a ramassée !" Pourtant mes parents n’étaient que, ce qu’on peut appeler maintenant "de classe moyenne". Mais voilà ! Une partie de cette classe moyenne n’avait pas encore pris conscience que nous n’étions que des simples invités, installés sans se faire inviter pour la plupart ou alors le fruit des liaisons non voulues par les uns et ne se sentant pas concernés par les autres. D’où notre naissance, bien loin des mariages arrangés ou des mariages d’amour mis à la mode aussitôt la colonisation installée, liens de sang obligés, ou bien "encomiendas" (donations venant du roi) obligent, quoique ceci ne se pratiquasse qu’au sein des familles "criollas". Les métis n’étaient que le fruit des liaisons successives du petit peuple avec les indigènes. Or puisque nous n’étions pas "noirs" mais seulement de peau mate, n’étions-nous pas des blancs ? Vaste dilemme... Cette ségrégation raciale et sociale, ajoutée à la ségrégation culturelle n’avait fait qu’élargir le fossé qui séparait les différentes couches de la population. Une seule chose restait pourtant claire. Du nord au sud, les habitants du Chili ce sont toujours reconnus "chiliens"... tout au moins, en partie. Mais une partie du sud chilien, les territoires de l’Araucanie, ne se sont jamais sentis concernés par ce que nous nommions "la nationalité chilienne". Ce qui est compréhensible quand on sait les circonstances de l’occupation des terres des indiens mapuches et leurs statuts dans la constitution chilienne, et que les gouvernements successifs ne se sont jamais gênés d’appliquer. L’indien mapuche est inexistant aux yeux de la constitution. Il n’a pas d’existence légalement reconnue, il n’est qu’un "bien" qui passait de main en main, en même temps que la terre. Il ne peut être propriétaire, ni vendre, ni acheter des terres, il n’est personne. Et l’exploitation des richesses et des mines sous terre ou à ciel ouvert, où qu’elles soient le long du territoire, n’a pas arrangé les choses, ni encore moins leurs statuts. Voilà le pourquoi de leur réivindications. Lorsqu’en arrivant en France quelqu’un m’a dit, tu as un teint d’espagnole du sud, mais pas les traits, d’où tu viens-toi ? ... Lorsque j’ai prononcé le mot Chili, on ouvrit des grands yeux, Ah ! Euh ben oui ! T’as les yeux un peu bridés ! C’est pas très loin, n’est-ce pas ? Depuis Pinochet, malheureusement, maintenant tout le monde sait où situer le Chili. Les argentins ont trouvé un mot pour décrire les métis de chez eux ; ils les nomment "los cabecitas negras" (les petites têtes noires) Il est vrai que les argentins ont débarqué, en mayorité, du continent européen. Je crois que c’est Borges qui disait : "Les mexicains descendent des aztèques, les péruviens descendent des incas et les argentins... descendent du bateau". Evo Morales a du pain sur la planche. Nous le savons, tous. Et Madame Bachelet devra se battre de toutes ses forces. Lisez l’article sur le Projet "Pascua Lama"** et essayons d’imaginer ce qu’il adviendra du monde entier si cela se faisait...
*La 2pp du verbe, ou vouvoiement en français, en espagnol n'est employé que comme "tutoiement collectif" = vosotros sois (une assemblée, un groupe de personnes, tous tutoyés)
Au fait, il existe deux tutoiements en langue espagnole: le tu ou 2ps (comme en français) et celui que je vous cite plus haut, qui se situe à la 2pp (vosotros, vosotras)
Et aussi, il existe deux sortes de vouvoiement: le singulier, qui ne s'adresse qu'à une seule personne "Ud. ou, Usted, et si situe à la 3ps (il, elle, Usted)
et le vouvoiement plurier est à la 3pp: elles, ellos, Ustedes
**http://arcoiris.over-blog.org


Dernière édition par Mena le Lun 9 Juin 2008 - 0:21, édité 2 fois
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MessageSujet: Re: PINOCHET et ses nombreux prédecesseurs   Mer 28 Mai 2008 - 16:16

Les bourreaux et la justice.


Je viens d’apprendre que on commencera le procès des bourreaux qui ont sévit sous la dictature de Pinochet.

Voilà une bonne nouvelle pour toutes ces familles des torturés et des disparus, qui, longtemps ont été délaissées par la justice, à qui on a laissé attendre des heures durant devant les portes obstinément fermées d’un juge, qui ont fait des pétitions dans les journaux du monde entier : à l’ONU, à la Cour d’Espagne, par où le scandale a éclaté et finit avec l’arrestation de Pinochet à Londres, mais hélas relâché par la suite, et nous savons tous quelle a été sa fin. La fin d’un vieillard comme n’importe quel vieillard, dans son lit, d’une crise cardiaque. Alors les bourreaux ce sont dits : « maintenant que le Patron est parti, l’affaire est classé ! » Quelques uns sont retournés à ses occupations, ils sont presque tous à la retraite déjà, et font « des affaires », comme beaucoup de chiliens nantis ou de nouveaux riches dans cette société de consommation ultra libérale qui est devenu le Chili.
Madame Michelle Bachelet elle n’a pas lâché le morceau. Tant mieux ! Et elle sait de quoi il retourne, ce morceau, son père y laissa sa vie, torturé par ses pairs… il était lui aussi général !
Mais, vous me direz, « je croyais qu’on arrêtait simplement les opposants au régime, les communistes, les contestataires , mais…un capitaine de régiment ou un général…. !, là vous poussez un peu, vous ne croyez pas ? » Et je réponds : mais non, mais non, pas du tout. Pinochet a aussi mit aux arrêts et fit torturer des gradés de son armée ! Et il en a même fait « disparaître » en les assassinant, ceux qui étaient partis en exil ! (Schneider (une bombe dans sa voiture, il était avec sa compagne… en Amérique !) on étouffa l’affaire au Chili et… en Amérique, Nixon n’avait pas intérêt à dévoiler qu’il était dedans jusqu’au cou avec la CIA. ! Le général Prats en Argentine, même méthode, en vertu de l’application du Plan Condor (lisez l’article en tête de cette série).

Et les autres, les « petits », les sans nom, les Juan, comme les appelait Neruda dans son poème « El pueblo se llama Juan » (Le peuple se nomme Juan). Tous ces ouvriers, ces simples syndicalistes, professeurs, avocats, journalistes, écrivains, artiste peintre, acteurs, chanteurs, musiciens. Les plus dangereux de tous : les écrivains et poètes (leur fusil se nomme « crayon ») et les musiciens folkloristes « guitare, voix, chansons » que le pays entier chantonnait, dans les fêtes, les réunions d’ouvriers, dans les usines et chantiers. Voilà une bon moyen de diffuser « une propagande », par la chanson devenue populaire, et les chiliens chantent, écoutent, dansent, pour un oui ou pour un non. Le folklore est présent partout, on l’apprend à l’école, ou, on l’apprenait, j’ai appris à danser « la cueca », c’est comme si en France on apprenait aux fillettes et aux garçons à danser leur danses traditionnelles dans un programme scolaire (une fois par semaine nous avions les cours dispensés par des folkloristes) ceux qui ne voulaient pas danser pouvaient apprendre à chanter du folklore, après sélection et on préparait la représentation pour la fin de l’année. Tout était préparé à l’école : les instruments, les danses et les chansons. Une façon comme une autre de prendre conscience de ses racines, d’aimer son pays. Et le chilien du peuple aime son pays, il a souffert et souffre encore pour lui. Plus tard, après l’école on pouvait faire partie d’un groupe à l’extérieur, pour en faire un hobbies ou devenir professionnel. J’ai voulu faire ça, et me suis ramassée une gifle magistrale qui fit tourner trois fois ma tête ! Quoi ? Tu vas quitter tes études pour aller faire la danseuse de cueca dans un bar ? et l’on m’enferma pendant une semaine. Interdiction de communiquer avec mes copines ! Plus de coup de fils (nous avions le téléphone que mon grand père nous avait procuré par un « piston », il n’en existait pas beaucoup des propriétaires, car le téléphone est acheté comme un bien immobilier, la ligne t’appartiens pour la vie, après tu peux la vendre ou la revendre à quelqu’un d’autre, mais tu payes ta redevance mensuelle tout de même) bon je pense que ça n’a pas beaucoup changé… ma mère était intraitable…elle craignait pour ma réputation ! Danseuse de cueca ! franchement, non ?

Je me suis vengé à ma façon, lorsque j’ai pu reprendre des études en France, après avoir perdu tout espoir de retour, j’ai passé ma maîtrise « Folklore chilien engagé » avec une note TB ! Évidemment c’était surtout de la recompilation mais qu’est-ce que je me suis éclatée ! J’étais partie pour faire une bonne carrière, bon, je n’ai jamais chanté ni joué du folklore, mais je danse encore la cueca, quand ça me « chante »… !

Je reviens donc sur les motivations de la bande d’assassins et des bourreaux. Lorsque vous tourniez le bouton de la radio au Chili, pays où la profusion des radios libres a toujours existé, rien qu’à Valparaiso il en existait une dizaine, plus les deux radios publiques ou d’État. Au début, ces radios libres étaient surtout un espace d’expression pour des groupes de toute sorte : communautés, syndicats de différents ordre , etc. La Radio Minerai (Radio Minería), et Radio Caupolicán en sont les meilleurs exemples. Ensuite venaient les radios municipales, qui parfois donnaient un espace à des petites communautés. Le Folklore chilien était diffusé par Radio Caupolicán (le nom d’un des héros de la résistance mapuche lors de la conquête). Son programme était de diffuser de la musique folklorique à longueur de journées et vers 20h. ils avaient un programme avec des entrevues des éminents folkloristes ou chercheurs, ou alors on racontait la vie de l’un d’entre eux, depuis son enfance jusqu’au jour présent. Parfois ils variaient, ils lançaient un concours avec des poésies à lire en direct, des chansons à interpréter, aussi en direct. Plein de jeunes ce sont fait connaître comme ça, et avec du public dans la salle. Bref, une vie culturelle pétillante, vrai, enracinée quoi !

Au début des années 60, le folklore commença à changer de visage, du folklore « criollo » avec des tonadas et cuecas (je vous dirai plus tard quelle signification ont ces mots), on passa à une nouvelle forme de sons « la flûte indienne ou quena et le « charango » et la zampoña

Mais ceci ne margina pas pour autant le folklore que nous avions l’habitude d’entendre. Mieux encore, nous l’avons très bien « intégré » dans nos racines, parce qu’il se produisait en même temps un phénomène qui n’était jamais arrivé auparavant. Je pense que ce phénomène s’enracina au plus profond de nous, d’une certaine jeunesse au fait, parce qu’il portait en lui deux choses essentielles : la qualité de ses interprètes, le message universel qu’il voulait faire entendre. Disons que la jeunesse était prête sans le savoir « à accepter » ces airs du folklore qui avant, ne lui rappelaient rien, surtout pas ses racines.

Et c’est là que nous arrivons à ce chapitre douloureux, oh combien ! et à cette ignominie déclanchée un 11 septembre 1973, au petit matin, qui mena des milliers de prisonniers à remplir un stade national, où une dizaine d’années auparavant, on avait déjà fêté un Mondial de foot !
C’est là que les vestiaires de ce Stade devinrent tout à coup de salles de torture, certains couloirs qui menaient vers les gradins, en dépotoir de cadavres, les hauts murs de ces mêmes couloirs parcourus auparavant par des milliers de spectateurs d’un événement sportif majeur, en murs de fusillés sans passer par la case jugement. Et c’est là que le bourreau de Victor Jara sévit en toute impunité.


Dernière édition par Mena le Jeu 29 Mai 2008 - 9:58, édité 1 fois
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MessageSujet: Re: PINOCHET et ses nombreux prédecesseurs   Mer 28 Mai 2008 - 16:19

Mais qui était Victor Jara ?


L’un des chanteurs, là-bas on le nommait le « cantautor » (mélange de chanteur et poète dans ce mot) le plus populaire et le plus écouté du Chili.
Je vous copie ce qui raconte Wikipédia, qui me semble assez bien résumé d’ailleurs.

Un article de Wikipédia, l'encyclopédie libre.

Víctor Lidio Jara Martínez (Chillán, 28 septembre 1932 - Santiago, 16 septembre 1973) était un chanteur, auteur et compositeur populaire chilien.
Membre du Parti communiste chilien, il fut l'un des principaux soutiens de l'Unité Populaire et du président Salvador Allende. Ses chansons critiquent la bourgeoisie chilienne (Las Casitas del Barrio Alto, Ni Chicha Ni Limona), contestent la guerre du Viêt Nam (El Derecho de Vivir en Paz), rendent hommage aux grandes figures révolutionnaires latino-américaines (Corrido De Pancho Villa, Camilo Torres, Zamba del Che), mais aussi au peuple et à l'amour (Vientos del pueblo, Te recuerdo Amanda).
Arrêté par les militaires lors du coup d'Etat du 11 septembre 1973, il est emprisonné et torturé à l'Estadio Chile (qui se nomme aujourd'hui Estadio Víctor Jara) puis à l'Estadio Nacional avec de nombreuses autres victimes de la répression qui s'abat alors sur Santiago. Il y écrit le poème Estadio de Chile qui dénonce le fascisme et la dictature. Ce poème est resté inachevé car Víctor Jara est rapidement mis à l'écart des autres prisonniers. Il est assassiné le 15 septembre après avoir eu les mains brisées à coup de botte et de crosse de fusil.

Une jeunesse chilienne
Victor Jara est né d'un couple de paysans modestes, installés non loin de la capitale chilienne. Il semble que sa mère était elle-même chanteuse à ses heures, ce qui a pu inspirer le jeune Victor, auquel elle apprit les rudiments de la guitare. Ses connaissances musicales ne sont donc pas académiques, mais ancrées dans le terroir populaire chilien. La mort prématurée de sa mère l'affectera durablement. Monté à la capitale, Victor fréquente le séminaire, puis intègre l'université du Chili où il participe au projet "Carmina Burana" (1953). La même année, il débute un travail de recensement du folklore chilien. En 1956, il intègre la compagnie de Mimos de Noisvander, et se forme au théâtre et au jeu d'acteur. Il rejoint ainsi la compagnie de l'université du Chili.

Entre théâtre et musique: l'impossible choix
Ses carrières théâtrale et musicale suivent des trajectoires parallèles à partir de 1957. Il intègre le groupe "Cuncumén" de Margot Loyola, spécialisé dans les danses et les musiques folkloriques, au sein duquel il rencontre Violeta Parra, qui le poussera à suivre une carrière de chanteur. Il deviendra le chanteur soliste du groupe. Parallèlement, il réalise sa première mise en scène, d'après une oeuvre d'Alejandro Siveking, ce qui lui permet de voyager en Argentine, au Venezuela, au Paraguay et à Cuba (1959). Il restera fidèle à cet auteur, tout en explorant d'autres pistes, mettant en scène du Cruchaga, la "Mandragore" de Machiavel, du Raúl Ruiz ou du Brecht. Directeur artistique du collectif "Cuncumén", il réalise une tournée en Europe en 1961 (France, Hollande, URSS, Europe de l'Est...). La même année, il compose son premier morceau, une ballade folklorico-poétique, "Paloma Quiero Contarte".
Ses qualités artistiques sont appréciées, puisqu'il devient en 1963 directeur de l'Académie folklorique de la Maison de la Culture de Ñuñoa, et intègre l'équipe de direction de l'institut théâtral de l'université du Chili (Ituch). Il sera ainsi professeur de plateau de 1964 à 1967, dans la cadre de l'université. En 1965, il est primé, et la presse commence à s'intéresser à ce directeur d'acteurs infatigable et talentueux. Sa carrière musicale n'est pas entre parenthèses pour autant, puisqu'il prend la direction du collectif Quilapayún en 1966. La même année, alors qu'il est assistant à la mise en scène de William Oliver sur une oeuvre de Peter Weiss, il enregistre son premier disque avec le label "Arena".
La notoriété
En 1967, c'est la consécration. Encensé par la critique pour son travail théâtral, il est invité en Angleterre par le consul britannique. Parallèlement, il enregistre avec la maison de production "Emi-Odeón", qui lui remettra un disque d'argent.
La période 1969-1970 marque l'apogée de sa carrière théâtrale. Professeur invité à l'École de théâtre de l'université catholique en 1969, il monte "Antigone" de Sophocle. Il monte également "Viet-Rock" de Megan Terry avec l'Ituch. En 1970, il est invité à un festival international de théâtre à Berlin, et participe au premier Congrès de théâtre latinoaméricain à Buenos Aires.
Sa carrière de chanteur et de compositeur prend par ailleurs son rythme de croisière. Il gagne en 1969 le premier prix du festival de la nouvelle chanson chilienne, et chante lors du meeting mondial de la jeunesse pour le Vietnam à Helsinki. Cet engagement politique de plus en plus affirmé ne le détourne pas de sa boulimie créatrice: il enregistre l'album "Pongo en tus manos abiertas" avec le label "Dicap" en 1969, et reste en contact avec "Emi-Odeón" pour un nouvel opus.
La chanson comme un choix politique
En 1970, il renonce à prendre la direction de l'Ituch. Ce choix est fondateur d'un nouvel engagement politique, car il s'engage dans la campagne électorale du parti "Unidad Popular" de Salvador Allende. Victor Jara estime à l'époque qu'il peut être plus utile par la chanson, ce qui lui donne l'opportunité de s'adresser au pays entier. Cette nouvelle option, qui lui fait délaisser le théâtre, est confirmée par la parution chez "Emi-Odeón" de l'album "Canto libre" en 1970.
De fait, il se met vite au service du gouvernement "Unidad Popular". En 1971, il rejoint le ballet national, puis le département des technologies de la communication de l'université technique de l'État. Devenu l'ambassadeur culturel du gouvernement Allende, il organise des tours de chant dans toute l'Amérique latine et participe à plusieurs émissions de la télévision nationale chilienne, pour laquelle il composera entre 1972 et 1973. A la sortie de son opus "El derecho de vivir en paz" (Dicap, 1971), il est sacré meilleur compositeur de l'année.
Comme le précèdent opus, la sortie de "La población" (Dicap, 1972) témoigne de la ferveur communiste et nationaliste de l'artiste. Il réalise en 1972 une tournée en URSS et à Cuba, où il est invité pour le Congrès de la musique latino-américaine de La Havane. Présent sur tous les fronts, Victor Jara dirige également l'hommage au poète Pablo Neruda (qui vient de recevoir le Prix Nobel) dans la Stade National de Santiago, et n'hésite pas à s'enrôler parmi les travailleurs volontaires lors des grandes grèves de 1972.
Soutenant toujours activement la campagne législative "Unidad Popular" en 1973, il chante lors de programmes dédiés à la lutte contre le fascisme et contre la guerre civile à la télévision nationale. Il réalise par ailleurs un tour de chant au Pérou à l'invitation de la Maison nationale de la Culture de Lima. L'année 1973 est également l'occasion de travailler sur ses derniers enregistrements, qui mettent à l'honneur le patrimoine culturel et musical chilien. Il en résulte un album, "Canto por traversura", qui sera plus tard interdit à la vente.
Le martyre et le mythe
Aux élections législatives de mars 1973, Allende perd le contrôle du parlement, bien qu'il reste chef de l'Etat. Il décide de légiférer par décrets afin de passer outre l'assemblée, et recherche un massif soutien populaire. Le Chili est au bord de la guerre civile. En août 1973, Allende nomme Augusto Pinochet à la tête de l'armée. Avec le soutien des États-unis et des grands propriétaires chiliens, Pinochet renverse le gouvernement Allende le 11 septembre 1973. Une répression féroce s'abat sur les milieux pro-Allende et procommunistes.
Le jour du coup d'État de Pinochet, Victo Jara est en route vers l'université technique de l'État où il officie depuis 1971, pour l'inauguration chantée d'une exposition avant de rejoindre Allende au palais présidentiel. Chantre du régime renversé, il est enlevé par les militaires et transféré au Stade National en compagnie d'autres militants pro-Allende. Après avoir été torturé, il y meurt criblé de balles le 16 septembre 1973, quelques jours avant son 41ème anniversaire. Son corps rejoindra celui de tous les anonymes massacrés durant la répression.
Son martyre correspond aussi à la naissance d'un mythe. Ses derniers instants sont devenus célèbres dans le Chili post-Pinochet grâce au témoignage de l'écrivain Miguel Cabezas. Après l'avoir passé à tabac, les militaires lui auraient tranché plusieurs doigts avant de lui intimer l'ordre ironique de chanter. Victor Jara aurait défié les sbires de Pinochet en se tournant vers les militants détenus avec lui et en entonnant d'une voix brisée l'hymne de l'Unité Populaire. Les militaires furieux l'auraient alors exécuté par balles, ainsi que les malheureux qui avaient repris son chant en choeur (voir à ce propos l'article du journal "L'Humanité" datant du 13 janvier 2000; http://www.humanite.fr/2000-01-13_International_-Une-nuit-de-terreur-longue-de-dix-sept-ans).
Et voici le lien où vous pouvez regarder une vidéo de Victor en chantant une merveilleuse histoire d'amour: Te Recuerdo Amanda
http://www.youtube.com/watch?v=GRmre8ggkcY
En voici un autre lien où nous le voyons à la fin avec Neruda et Allende.
http://www.youtube.com/watch?v=UplDxPhxLqE&feature=related
S'il fallait analyser les paroles des chansons de Victor Jara (et un jour je le ferai, car je n'ai pas pu le faire pendant ma maîtrise) on pourrait voir l'influence de ses racines paysannes et de la foi, inculquée par sa mère et ses études de séminariste, (les pauvres pratiquent une foi qui flirte presque avec la superstition)


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MessageSujet: Re: PINOCHET et ses nombreux prédecesseurs   Mer 28 Mai 2008 - 22:04

Te recuerdo Mena... quando bailas la cuenca...

Ce procès dont on n'entend pas parler dans nos journaux égocentriques n'est pas qu'une bonne nouvelle pour les familles et les victimes dont la reconstruction a besoin du sens de la justice, du rétablissement historique de la vérité. C'est de l'humanité entière qu'il s'agit et nous étions je crois nombreux à cracher sur nos écrans cathodiques le jour où Pinochet sortit de l'avion et se leva du fauteuil-prétexte, défiant le monde, ridiculisant nos droits internationaux pour l'heure perdus au fin fond des océans, et il est l'heure pour toi Mena - si ce n'est pas déjà fait - d'écrire et de publier dans l'urgence cette Histoire insoutenable. Ne te contente pas de nous la transmettre sur ce forum, fas la somme de tout ce que tu portes en toi, avions, cris, stade, chansons, coups, extinction, ces regards et ces corps ployés, que sais-je moi qui n'ai pas les mots, moi qui ai besoin des tiens, nous qui en France avons besoin de ton récit immortel. Il y a bien sûr d'autres chiliens, d'autres textes, d'autres poèmes, mais c'est de ta voix dont nous avons besoin. Raconte-nous, porte-nous vers ceux qui ont combattu et continuent à défendre un humanisme fraternel. Parle des autres, parle de toi, mélange le tout, mais que ce livre immense naisse. Peu importe pour la douleur en toi, un livre ne guérit rien, ce serait trop facile. Ta voix et ton regard portent bien au-delà des frontières puisque tu es de partout et que partant, tu peux, toi, parler à tous.

Me recuerdo Mena, quando bailas la cueca... Wink
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MessageSujet: Re: PINOCHET et ses nombreux prédecesseurs   Mer 16 Juil 2008 - 20:57

Je vous mets ici un lien pour voir un Championat des Cuecas, actuellement elle se danse autant qu'avant!
C'est un peu comme ça que je faisais:
Huija-rendija-la- la mama y la hija - tiquitiquití - tiquitiquitá- vamos p'a llá!
Evidémment vous ne pourrez pas le prononcer, ce sont les premiers mots que le chanteur ou la chanteuse de cueca dit pour encourager les danseurs.
http://fr.youtube.com/watch?v=14OFp6pAmvk&feature=related
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MessageSujet: Re: PINOCHET et ses nombreux prédecesseurs   Mer 16 Juil 2008 - 21:56

Mena a écrit:
Je vous mets ici un lien pour voir un Championat des Cuecas, actuellement elle se danse autant qu'avant!
C'est un peu comme ça que je faisais:
Huija-rendija-la- la mama y la hija - tiquitiquití - tiquitiquitá- vamos p'a llá!
Evidémment vous ne pourrez pas le prononcer, ce sont les premiers mots que le chanteur ou la chanteuse de cueca dit pour encourager les danseurs.
http://fr.youtube.com/watch?v=14OFp6pAmvk&feature=related

Pas la peine de craner, regarde, moi aussi j'y arrive:
Huija-rendija-la- la mama y la hija - tiquitiquití - tiquitiquitá- vamos p'a llá!

Wink
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MessageSujet: Re: PINOCHET et ses nombreux prédecesseurs   Mer 16 Juil 2008 - 22:33

Ah! Toi t'es un as! Tu pourras même jouer du piano pour une cueca! Tu sais qu'on peut accompagner une cueca à l'accordéon aussi?
Bisous
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MessageSujet: Re: PINOCHET et ses nombreux prédecesseurs   Jeu 17 Juil 2008 - 0:32

Donne-moi une partition de piano et je le bosse! Wink Bon l'accordéon je m'y suis pas encore mis mais j'aime bien (sauf le musette!) (t'as vu j'ai bossé mon site au lieu d'écrire ihih)
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MessageSujet: Re: PINOCHET et ses nombreux prédecesseurs   Jeu 17 Juil 2008 - 1:11

Chouette ce que tu as fait! C'est plus "rangé". J'aime bien ce que tu écris. Moi, je suis "coincée" je bosse sur plusieurs thèmes: deux traducs. et un texte que je vais, peut-être publier dans la revue...s'il reste de la place...s'il ne reste pas , tant pis, il peut attendre (c'est le cordonnier le plus mal chaussé, on dit? En Espagnol le pendant c'est "chez le coutellier, on n'a que des couteaux en bois". J'aimerai publier Madame Ana, en entier. Il y a déjà quelques fragments qui ont été publiés chez L'Ours Blanc. S'il me reste encore un exemplaire je te l'enverrai, c'était une petite Anthologie. Mais le livre entier fait plus de 200 pages, format A4, ligne simple, c'est pour dire, il y a beaucoup à épurer.Moi, j'ai mis Mercedes Sosa dans le blog de arcoiris. J'adore cette chanteuse. Il faudra que je trouve le temps de mettre la traduc. de la chanson sous la vidéo.
Bonne nuit, rêve "des petits diables" (en espagnol on dit aux enfants "sueña con los angelitos" (rêve des petits anges), moi j'aime bien faire le contraire de ce qu'on me dit! La preuve, je dévrais déjà dormir. J'ai banni la télé, elle m'emmerde! J'écoute des chansons...vieilles ou nouvelles...bref, je me ballade dans cette barraque et je ne fous plus rien!
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