un petit article paru dans L'express:
Livres Critique
L'Express du 12/06/2008
Comment acheter un jury en dix leçons
par Jérôme Dupuis
Dans les années 1970, les manipulations battent leur plein autour des prix littéraires. L'écrivain Jacques Brenner fut témoin et acteur de ce théâtre germanopratin. Le tome IV de son Journal le raconte. Edifiant!
Commençons par un paradoxe: voilà un livre littérairement affligeant, humainement désespérant et, pourtant, fascinant. Chaque soir, pendant des décennies, Jacques Brenner (1922-2001), homme de lettres parisien vaniteux, aigri, mais très bien introduit dans le monde des salons (déclinants) et de l'édition (florissante), notait dans son journal intime tout ce qu'il avait vu et entendu pendant la journée: ragots, manipulation des prix littéraires, dessous des élections à l'Académie... Au point qu'Angelo Rinaldi avait surnommé cet homme massif, toujours affublé de sa pipe, le «Maigret des lettres».
Fayard publie ces jours-ci le volume IV de ce journal, couvrant les années 1970-1979. Intitulé Rue des Saints-Pères - adresse des éditions Grasset, dont Brenner était salarié - il aurait tout aussi bien pu s'appeler: «Comment acheter un juré de prix littéraire en dix leçons». Entre deux promenades avec Olaf, son cocker épileptique - pour lequel il est capable de refuser un dîner avec Henri Michaux! - et les agissements sadiques de Peter, son gigolo est-allemand, Brenner livre ses comptes rendus de greffier, souvent pauvres, comparés à ceux d'un «oeil» comme le journaliste Matthieu Galey, qui décrit les mêmes dîners avec autrement de saveur dans son propre Journal.
Si elle ne répond donc à aucune urgence littéraire, la publication du journal de Brenner n'est, en revanche, pas dénuée d'arrière-pensées. C'est un secret de Polichinelle: en révélant ce document, Claude Durand, pdg de Fayard et de Pauvert, espère porter l'estocade à un système des prix où sa maison est rarement à la fête. Constellé de coquilles - «Roland Gary», «Baltus», «Jean-Edern Halltier»... - ce Journal se distingue par une innovation dont on ne sait si elle relève du machiavélisme éditorial ou du calcul commercial: un index des noms de personnes citées qui ne renvoie à aucun numéro de page... L'Express dresse donc ici son propre index.
Goncourt (Prix) : chaque mercredi, Jacques Brenner participe au fameux comité de lecture des éditions Grasset, au sein duquel l'éditeur Yves Berger déploie tous ses talents de «faiseur de prix». Le 3 mars 1971, Brenner note ainsi que Berger souhaiterait proposer au juré Goncourt Roland Dorgelès de publier ses oeuvres complètes en échange d'un vote en faveur d'un candidat maison. Il est inquiet, car il vient d'apprendre que le Mercure de France a versé une avance de «10 000 francs» à l'épouse d'un autre juré pour «un roman dont pas une ligne est écrite»...
Juré (Comment influencer un) : la palette des coups révélée ici par Brenner est vertigineuse. Il y a tout d'abord le provincial Kléber Haedens, juré Interallié, dont Grasset «prend en charge les frais de séjour parisien pendant une semaine» au moment du vote. Au Claridge, bien sûr. Pour 1971, la note, salée, s'élève à 4 500 francs...
Certaines méthodes sont nettement plus brutales - l'hebdomadaire d'extrême droite Minute aurait fait chanter un juré Goncourt en menaçant de révéler son appartenance au PPF (Parti populaire français) pendant l'Occupation - ou presque «poétiques»: «Berger a inventé une drôle de comédie chez Grasset, note Brenner le 13 mars 1979. Comme Pierre-Jean Launay, membre de l'Interallié, voudrait faire partie du comité de lecture et que sa présence n'y paraît pas souhaitable, on organise pour lui un faux comité - une fois par mois - où on le laisse parler des manuscrits qui ont retenu son attention, mais dont on devine qu'ils sont impubliables...»
Mais la «cuisine des prix» coûte cher: selon Brenner, un juré Renaudot «reçoit des enveloppes de la maison» et le lauréat 1974 de ce même prix, Georges Borgeaud, confie qu'il a dû verser une partie de ses gains à un ponte de Grasset qui aurait influencé les jurés en sa faveur...
Nourissier et d'Ormesson: fin lettré, l'amer Brenner n'a jamais de mots assez durs pour ses deux têtes de Turc. Du premier, qui, en ces années-là, n'est pas encore membre du jury Goncourt, il écrit le 17 janvier 1976: «Nourissier ne travaille plus chez Grasset depuis des années, mais on continue à lui verser le même salaire. Façon peut-être de lui payer les services qu'il rend par ses articles?» D'Ormesson, lui, ne serait qu' «un bourgeois qui n'a pas d'oeuvre derrière lui». Mais aussi l'un des grands «ratages» de Grasset, qui a refusé sa Gloire de l'Empire, peu avant que le romancier soit élu à l'Académie française et nommé directeur du Figaro! «Je suis surpris que l'on n'ait pas été mieux renseigné sur la situation mondaine de cet auteur», s'étonne perfidement notre Maigret des lettres...
Pseudonyme: en ces années très seventies, Brenner roule en DS, tombe sous le charme du tennisman paraguayen Victor Pecci et, en 1977, publie un roman, La Rentrée des classes. Son ami Marcel Arland lui demande de trouver un confrère favorable pour en rendre compte dans les colonnes de la prestigieuse NRF, dont il est le patron. Brenner avoue dans son Journal: «J'ai finalement écrit une note moi-même, la signant Alain Mercier», pseudonyme auquel il attribue même une fausse adresse à Paris! Et notre diariste de conclure: «Travailler dans l'édition vous fait un peu oublier la littérature!» On ne saurait mieux résumer ce journal.