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 Feuilleton : Le tombeau des amours

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MBS

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MessageSujet: Feuilleton : Le tombeau des amours   Lun 14 Juil 2008 - 23:20

Here's the feuilleton of cet été...

Chapitre 1
Méranval


Il y avait naguère, à quelques lieues du château de Germiny, une grande forêt réputée maléfique où disparaissaient régulièrement de jeunes vierges. Seuls les inconscients, les téméraires et les hommes d’Eglise, porteurs de lances ferrées ou armés de grandes croix, osaient parfois s’approcher de ces lieux maudits. Ils en revenaient en général vivants, mais les récits qu’ils faisaient alors étaient propres à décourager les plus hardis. Créatures diaboliques, fracas épouvantables, éclairs incandescents hantaient dès lors leurs nuits et celles des inconscients qui avaient voulu les écouter.

Jean de Dampierre était de cette race de jeunes seigneurs prêts à tout pour étaler au grand jour une valeur personnelle qui n’avait jamais réussi à s’exprimer. En tant que troisième fils, il n’avait rien à attendre de l’avenir… si ce n’était quelques miettes du lustre familial qu’il n’obtiendrait que par sa seule force.
Pierre, son aîné, profitant de la sénilité précoce de leur père, avait déjà mis la main sur l’héritage des Dampierre. Geoffrey, le cadet, avait franchi la porte du monastère de Saint-Benoît avec le secret espoir d’accéder un jour à la charge d’abbé. Mais si, pour l’un comme pour l’autre, la fortune n’était pas certaine, pour Jean elle avait la triste apparence d’une chimère.
Pierre avait épousé un an plus tôt une riche héritière du Gâtinais, union qu’une naissance était déjà venue confirmer. Jean ne pouvait donc plus rien espérer en ces lieux. Si, par extraordinaire, Pierre et son rejeton étaient rappelés précocement dans la Lumière du Seigneur, Geoffrey saurait se dépouiller en un tournemain de ses serments ecclésiastiques pour retrouver l’état laïc et capter l’héritage. La messe était dite.
Jean n’avait rien à envier à l’ambition de ses aînés. Durant toute son enfance, sa mère, qui avait eu pour ce tard-venu plus d’affection que pour ses autres fils, avait préparé l’esprit du petit dernier au combat pour la vie (la descendance comptait aussi une fille… qu’on s’était hâté d’enfermer dans un monastère d’Orléans afin que nul ne puisse savoir qu’on n’avait pas de quoi la doter).
- Tu seras seul… Aussi longtemps que tu n’auras pas assis ta propre fortune, conquis la gloire, tu seras seul. Tu devras te contenter de ribaudes et de filles de passage, demander l’hospitalité pour la nuit aux auberges les plus puantes… Mais si tu rencontres la gloire…
La mère de Jean avait une façon bien à elle de dresser l’index, comme pour prendre la mesure des forces occultes présentes dans la grande salle du château. Le silence semblait lui obéir, prisonnier des respirations suspendues.
- … si tu rencontres la gloire, les portes de tous les royaumes s’ouvriront à toi.
Et le doigt retombait pour signifier que la leçon était terminée. Alors, Jean sortait dans la cour du château, se saisissait d’une épée et commençait à tailler dans des monstres imaginaires à grands moulinets de bras. Ces gestes, il les avait répétés des années durant. La veille encore, avant d’entrer en prière, il les avait reproduits à nouveau. Gestes désordonnés d’un combattant mal formé mais à qui on se préparait pourtant à accorder les honneurs insignes de la chevalerie.
Portant à son bras l’écu neuf frappé aux armes des Dampierre, deux léopards dorés sur fond d’azur, Jean profitait de cet instant fugitif où une flamme nouvelle illuminait son destin. Près de lui, son frère, le moine Geoffrey, multipliait les signes de croix, bénissant chacune de ses armes, son heaume et ses éperons. Le rempart de Dieu ne serait pas de trop sur les mauvais chemins de la chrétienté, chemin qui le mèneraient, qui sait, jusqu’aux terres usurpées par les Infidèles.
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MessageSujet: Re: Feuilleton : Le tombeau des amours   Lun 14 Juil 2008 - 23:21

Lorsque Jean fut habillé de pied en cap, il s’agenouilla devant sa mère et, avec quelques larmes dans la voix, implora de celle-ci le secours de ses prières.
- Ma mère, la vie me détache ce jour de vos bonnes grâces. Je m’en vais par les routes à la rencontre de la gloire et de la bonne fortune. Chaque instant, votre visage me guidera dans cette quête. Bénissez je vous prie l’enfant qui s’en va et aimez l’homme qu’il devient.
Hermine de Dampierre, sans s’abaisser à la moindre émotion, releva son fils d’un geste impérieux.
- Allez, mon fils !... Mais, avant que de quitter votre enfance, dites-moi quel combat sera le vôtre ?
- Avec votre permission, ma mère, et la vôtre aussi mon père, j’irai d’abord chasser de la forêt de Méranval les créatures maléfiques qui nous la rendent hostile… Ensuite, si Dieu m’a porté fidèle assistance, j’irai l’en remercier jusqu’en la belle Jérusalem.
Une rumeur narquoise traversa la grande salle du château. Aller se frotter aux créatures de la forêt ? Diantre ! L’intrépide n’était donc qu’un audacieux sans cervelle ! C’était là s’embarquer pour un voyage dont on revenait à peine lorsqu’on était armé de la foi maturée auprès du Seigneur, lorsqu’on s’était grisé le poil au long d’une vie de guerres. Pour un freluquet avec juste un duvet de barbe au menton, il y avait peu de profit à espérer d’une telle folie.
Près de la cheminée, portant le grand manteau gris de son maître, Ludovic de Lorris avait blêmi. Pour les autres participants à la cérémonie, la témérité du jeune Jean de Dampierre était source de moquerie plus que d’admiration. Lui n’éprouvait que terreur et consternation. Ces promesses jetées au vent mauvais de l’avenir n’augurait rien de bon. Pour lui, elles signifiaient l’obligation de s’enfoncer aux côtés de son maître dans l’épaisse frondaison de la forêt maudite. Lui, un Lorris ?!... Aller se perdre dans cette aventure ?! Quand un si beau destin se dessinait pour lui !…
A quatorze ans, Ludovic de Lorris avait des idées bien arrêtées sur sa destinée. Et il n’avait jamais envisagé que la forêt de Méranval pût en être l’ultime extrémité.
- Seigneur Jean, fit-il lorsqu’il se retrouva seul avec son maître, ne pouvez-vous surseoir à votre projet ? Il se trouve au grand sud force Sarrasins qui ne demandent qu’à trouver le trépas au bout de votre épée.
- Tu ne m’as pas entendu, Ludovic ?! J’ai dit devant toutes ces personnes ce que j’allais faire… Et tu voudrais que je renonce… Simplement parce que tu trembles comme une poule mouillée…
- Mais, seigneur, nous n’en reviendrons pas !
- Qu’en sais-tu ? D’autres en sont bien revenus…
- Oui, mais le poil plus blanc que de logique… et la raison fortement dérangée.
- Nous irons…
Et sur ces paroles déterminées qui se voulaient définitives, Jean de Dampierre souffla sa bougie. La pénombre couvrit à peine le bruit des larmes de l’écuyer.
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MessageSujet: Re: Feuilleton : Le tombeau des amours   Mer 16 Juil 2008 - 8:34

La forêt de Méranval s’étendait aux confins des terres des sieurs de Dampierre, de Lorris et de Gien. Fait exceptionnel, les trois seigneurs avaient cessé de réclamer le moindre droit féodal sur l’espace forestier… au point que les habitants des lieux, s’il y en avait, se trouvaient désormais quasiment libres propriétaires. A vrai dire, ils ne pouvaient espérer percevoir une quelconque somme, leurs collecteurs d’impôts respectifs ayant préféré la geôle à une expédition dans la forêt.
Il fallut trois journées à Jean de Dampierre pour faire ses adieux à sa famille et à tous ceux, proches ou vassaux de son père, qui étaient venus assister à son adoubement. Trois journées qui furent autant d’instants de torture morale pour Ludovic de Lorris. Sa noblesse, l’instinct de sa race lui interdisaient de fuir comme le dernier des couards mais lorsqu’on le cherchait, on le trouvait invariablement agenouillé en prières dans la chapelle du château de Dampierre.
- Noble seigneur, je vous en conjure à nouveau…
- Ludovic, si tu poursuis ainsi, je ferai dire à ton père et seigneur en quelle piètre extrémité tu te trouves et à quel point tu déshonores son nom par tes incessantes jérémiades.
L’écuyer baissa la tête et recommença à panser le destrier de parade de son maître. C’est sur celui-ci qu’il caracolerait une dernière fois autour du château avant de s’éloigner… A jamais, hélas !...
La nuit fut toute aussi pénible que les précédentes pour Ludovic de Lorris.

Il n’y avait pas de place dans la fierté chevaleresque pour la peur ou le doute. Il n’y eut donc ni cris ni larmes au moment où Jean de Dampierre prit congé de ses parents. Son père qui le reconnaissait à peine, sa mère dont les bras ne se donnèrent même pas la peine de le serrer, son frère aîné sans doute heureux de se débarrasser si facilement d’un éventuel rival pour le futur.
A peine, les deux cavaliers avaient-il couvert deux lieues qu’un nuage de poussière monta à l’horizon, grossissant à vue d’oeil jusqu’à venir se heurter à eux.
- Holà, c’est vous messire de Lorris !
- Oui, c’est bien moi… Et je suis heureux d’arriver à temps !... Avez-vous perdu précocement la raison comme, hélas, votre pauvre père qui fut pour moi un compagnon d’armes loyal et fort durant des années ?
- Messire…
- Laissez-moi finir !... Mon fils a bien fait de me faire prévenir par un de mes vassaux. S’il lui était arrivé le moindre malheur au cours de votre folle expédition, j’aurais voué la race des Dampierre à une vengeance éternelle… En m’avisant de votre folie, il a sauvé votre nom d’une ruine certaine… Vous êtes un sot, jeune freluquet… Un sot, un vantard et un incapable… Viens te joindre à nous, mon fils…
Ludovic de Lorris quêta un geste, un signe d’assentiment de la part de Jean de Dampierre. Il n’y en eut aucun. Il éperonna quand même sa monture et rejoignit son père et la troupe qui l’accompagnait.
- Allez donc vous faire tuer… ou pire, sucer le raisonnement par les créatures du diable qui hantent cette forêt… Je n’en ai cure désormais…
Le seigneur de Lorris piqua sa monture de ses étriers d’or et repartit au galop. Le nuage de poussière ne tarda pas à le rejoindre et à l’engloutir.
La témérité d’un jeune homme est une chose qui n’existe que pour se donner en spectacle. Resté seul, Jean de Dampierre n’avait plus aucun témoin de ses futures aventures. Il n’avait plus personne à qui demander ses armes. Cette solitude était une déchéance en même temps qu’une source d’interrogations.
Devait-il continuer ?
D’un côté, il y avait la honte qui finirait bien par l’étouffer. Sa propre honte et puis celle que lui ferait tous ceux qui estimeraient, et à juste titre, qu’il avait trahi son honneur et son nom en se parjurant. Cela militait clairement pour la poursuite de l’expédition. Mais, en prenant en compte toutes les données, il devait bien admettre que seul il n’avait aucune chance de succès… si tant est qu’il en est eu avec la seule aide de son écuyer…
Il leva les yeux au ciel.
- Seigneur, je suis perdu… Envoyez-moi un signe… Quelque chose qui me guidera dans la décision que je dois prendre.
Soit Dieu était facétieux ce jour-là, soit les gros nuages qui montaient depuis longtemps à l’horizon étaient enfin mûrs. En tous cas, la pluie se mit à tomber violemment… et Jean de Dampierre, poussant sa monture, se réfugia rapidement dans une ferme non loin de là.
- Entrez messire ! Entrez ! Cette pluie ne durera guère mais elle pourrait bien vous causer la mort.
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MessageSujet: Re: Feuilleton : Le tombeau des amours   Lun 21 Juil 2008 - 18:01

Autour de la table, une femme encore jolie mais déjà marquée par une sorte de langueur morbide, un jeune homme vigoureux au visage fermé. Près de lui, le débarrassant de sa lourde cape de voyage, un paysan rugueux comme la terre qu’il devait égratigner depuis des années.
- Approchez-vous du feu, messire…
Jean de Dampierre s’avança en faisant claquer ses bottes sur la terre du sol. Il sentait les regards posés sur lui. Sans doute était-ce la première fois que ces manants recevaient un des fils de leur seigneur dans leur demeure. Pour sa part il n’était guère friand de ce type d’invitation. La fréquentation des gueux lui était difficilement supportable et ce depuis son plus jeune âge. Sa mère lui avait inculqué jour après jour le sens de la hiérarchie sociale jusqu’à lui en marquer l’esprit de manière indélébile. Dans son monde à lui, il n’y avait que preux et belles, les premiers devant servir les secondes, les aimer d’une passion fulgurante mais feinte, les aider enfin à engendrer une descendance noble.
Arrivé près de l’âtre, il n’osa plus se retourner de peur de croiser encore les regards emplis d’animalité des manants qui lui avaient apporté un abri contre la pluie. Lui… Devoir quelque chose à des gens comme eux. Mais non… Ce n’était qu’une chose normale après tout. Cette maison n’était pas la leur, elle appartenait aux Dampierre depuis des générations. Comme cette terre, comme ces deux porcs qui ronflaient dans un coin et dont la puanteur commençait à le révulser. Tout était à lui. Il était chez lui…
- Est-ce bien vrai ce qu’on raconte, messire ?
- On jase beaucoup chez vous, c’est ma foi vrai… Et on en oublie de travailler…
Le rude paysan marmonna quelque chose à travers sa barbe pouilleuse avant de reprendre la parole.
- Nous travaillons, messire… Mais Dieu nous accable sans que nous ayons fait quoi que ce soit contre lui…
- Dieu serait donc injuste… Si mon frère vous entendait blasphémer ainsi…
- Si ce n’est Dieu, c’est que c’est le Diable, messire, intervint la mère…
- Dieu… Le Diable… Que ce soit l’un ou l’autre qui vous tourmente, ils ne le font pas sans raison…
Il y eut un silence lourd seulement troublé par le grognement d’un des porcs. Jean de Dampierre en venait à regretter d’avoir accepté d’entrer ici, chez ces paresseux. Des bavards, des envieux, des blasphémateurs…
Jean de Dampierre sentit la douce brûlure du feu monter en lui. Des gouttes de sueur perlèrent ses mains, à son front.
- Messire, on dit que vous allez à la forêt…
- J’y allais en effet… Avant que ce couard de Ludovic de Lorris ne m’abandonne… Sans écuyer, je vais devoir rebrousser chemin… L’honneur me commande de porter sans attendre l’affaire devant notre seigneur afin d’obtenir réparation de l’affront qui vient de m’être infligé…
Pourquoi leur expliquait-il cela ? Ces notions d’honneur et d’affront leur étaient sans doute totalement étrangères. Que connaissaient-ils ces gueux de son monde sinon la cour du château où ils venaient payer leur cens et apporter une partie de leurs récoltes ?
Dampierre se rendit compte que la chaleur n’était pas la cause de sa sueur. Il frissonnait.
Il avait peur.
Peur d’aller affronter seul les ténèbres de Mérenval.
Et, sans en prendre conscience, il avait testé sur ces manants la belle explication qu’il donnerait pour expliquer son retour précipité au château. Bien sûr, ensuite, il faudrait peut-être aller jusqu’au duel judiciaire face au seigneur de Lorris… mais le temps jouerait pour lui… Oui, il allait attendre puisque son honneur n’était pas atteint.
Il se retourna vers la famille désormais rassemblée autour de la table branlante.
- Je le tuerai s’il le faut, tonitrua Jean de Dampierre, mais j’aurais réparation.
Sa menace plana un moment, tournoyant de murs en murs avant de s’éteindre finalement dans un ultime souffle.
- Messire, ma sœur a disparu dans cette forêt… Depuis le jour de la saint Marc… Permettez que je vous accompagne.
La voix du fils était sonore, trempée dans le bronze. Elle résonna elle aussi un moment comme si le paysan avait bien voulu montrer qu’il avait autant de force que le fils de son seigneur.
- Vous avez besoin de quelqu’un pour porter vos armes, vous ouvrir la route… Je peux être cet homme-là… Mes parents ont toujours refusé que je parte à la recherche de Jeanne… Mais si je pars à vos côtés, ils ne pourront s’y opposer… Mon seigneur, je vous conjure de…
- Vous vous oubliez… Un écuyer est de noble naissance… Il a appris le métier des armes dès sa prime jeunesse… Que savez-vous des épées, des fléaux d’armes ?
- Je sais me servir d’une hache et je manie le bâton avec aisance…
- Je ne vous interrogeais pas… Je pensais seulement à voix haute…
- Messire, mon fils ne sait pas ce qu’il dit…
- Si, mère, je sais ce que j’affirme… Sans Jeanne, cette maison n’a plus de sens… En disparaissant, elle nous a plongé dans le chagrin en même temps qu’elle a rompu l’union que vous aviez envisagée avec la famille du forgeron. Son absence vous tue, son absence nous ruine.
- As-tu seulement une monture pour me suivre ?
- Je marcherai, messire.
- Tu ne pourras pas avancer assez vite…
- La forêt n’est pas si éloignée que je ne puisse l’atteindre sur vos pas…
- Tu n’es pas noble… Cette discussion n’a pas de raison d’être.
- Messire, pardonnez à mon fils, fit le paysan en s’inclinant respectueusement vers Jean de Dampierre.
- Je ne pardonne pas… Votre fils a eu l’outrecuidance de se poser en écuyer de ma personne… Il a outrepassé sa naissance… Soyez heureux que je ne le fasse pas saisir par les gens de mon père et enfermer dans les cachots du donjon…
Les regards de Jean de Dampierre et du courageux paysan se heurtèrent comme deux lances à la première reprise d’un tournoi.
- Ne pardonnez pas, messire ! Allez plutôt étaler votre couardise au château et faire rire à vos dépens…
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MessageSujet: Re: Feuilleton : Le tombeau des amours   Lun 11 Aoû 2008 - 22:51

Il aurait dû le massacrer dans cette bauge infâme qu’ils osaient appeler une maison. Lui… et aussi ses parents pour faire bon poids.
Il aurait dû mais il ne l’avait pas fait. Plus forte que sa colère, que sa fierté blessée, une idée avait retenu son bras vengeur. Une idée qu’il savourait en regardant trotter le manant devant lui, plus pressé que lui d’aller affronter la forêt maudite et ses occupants malfaisants.
Il avait besoin d’un témoin pour authentifier son courage, sa valeur, sa noblesse. Qui mieux qu’un bougre inculte pour admirer et magnifier les actes d’un preux chevalier tel que lui ? Il l’éblouirait, lui mettrait le nez dans la fange de sa condition servile pour bien lui rappeler sa bassesse natale. Quand le manant l’aurait vu à l’œuvre, celui-ci ne pourrait plus retenir ses louanges… Dampierre avait déjà prévu de les lui laisser chanter parmi les siens avant de le jeter au fond d’une basse fosse d’où le vilain pourrait ensuite brailler jusqu’à la folie.
Finalement, il n’avait besoin que d’un exploit… Un exploit qu’il aurait d’autant plus de mérite d’avoir accompli sans l’aide de son écuyer. Le paysan avait eu raison sur un point : un retour précipité n’aurait pas été de nature à le glorifier.
C’est surtout pour ces mots-là qu’il voulait le voir mourir…
- Nous approchons, Messire !
- Je le sais… Ma vue est bien meilleure que la tienne… Et mon cheval me grandit encore par rapport à toi… Ne t’épuise donc pas à regarder au loin, tâche simplement de me suivre. Je prends un peu d’avance pour évaluer les périls.
On voyait clairement désormais se dessiner derrière les champs de seigle et d’avoine une ligne verte immense qui barrait l’horizon.
Méranval !
Jean de Dampierre éperonna les flancs de sa monture, dépassa le paysan en prenant bien soin de l’éclabousser de la boue du chemin. Première vengeance mesquine.
En attendant mieux.

Son esprit est sans faiblesse, son âme a rejeté le doute.
Le chevalier attend, la lance plantée dans la glaise.
Il sait que quelqu’un doit venir aujourd’hui le défier.
Il sait parce que les échos de la forêt lui ont chanté la nouvelle.
Il sait car plus rien n’a de sens pour lui que de défendre le secret de Méranval.
Jusqu’à donner sa vie…
Mais ça, il n’y croit pas…
C’est encore un jeune fol qu’on envoie prendre d’assaut la forteresse de branchages. Pourtant, il suffirait d’une bonne armée et les maigres défenses de Méranval ne pèseraient pas bien lourd. Seulement le roi est loin, occupé à des rêves de gloire au-delà des mers. On le dit même prisonnier des païens dans une prison de sable et de chaleur. Si la rumeur est vraie, il ne risque pas de mobiliser le ban et l’arrière-ban contre la forêt. Mais combien de temps ce répit durera-t-il ?
La meilleure protection de Méranval, c’est encore sa légende.
Lorsqu’il aperçoit son adversaire, le chevalier pique légèrement sa monture de la pointe de l’éperon pour quitter l’ombre de son rempart de frondaisons.
Son armure est noire comme la mort. Sur son blason menaçant, un dragon crache la cendre. Et dans son cœur, un souvenir mortel empoisonne un peu plus chaque jour la fin de sa vie.
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MessageSujet: Re: Feuilleton : Le tombeau des amours   Lun 11 Aoû 2008 - 22:52

- Ainsi, voilà donc l’effrayante, l’épouvantable défense de la maléfique forêt de Méranval… Un chevalier en armure noire….
Jean de Dampierre a l’injure facile. Il a tant maltraité de servantes, de manants et de vassaux de son père que les mots n’ont aucune peine à être crachés de sa bouche. Il aime être obéi, qu’on rampe à ses pieds. Si ce n’était l’impassibilité tranquille du chevalier noir, il croirait déjà à un triomphe éclatant et sans péril.
- Est-ce toi qui tournes l’esprit des pauvres fols qui reviennent de ces lieux, reprit-il. Est-ce toi qui leur fait raconter mille sornettes, des histoires de sortilèges et d’arbres enchantés ? Est-ce toi, dis ?
Jean de Dampierre a beau s’époumoner à défier son adversaire, celui-ci ne bouge pas d’un pouce, demeure impassible et silencieux comme le voile de la mort.
Deux sentiments s’entrechoquent dans sa tête. La peur, car l’assurance de son futur adversaire ne peut que l’angoisser. Qu’a-t-il à opposer à ce guerrier serein sinon une maigre expérience du combat acquise au cours des entraînements sans dangers de son enfance. L’incompréhension. Ce Méranval-là est à mille lieues de ce qu’on a bien pu raconter d’extraordinaire à la table de son père.
Il choisit donc d’attendre avant d’entamer les hostilités. Attendre, car le manant qu’il a abandonné sur le chemin ne devrait plus tarder à les rejoindre… A deux contre un, le coup lui semble gagnant par avance. Si l’adversaire ne sort pas de son sac quelques maléfices diaboliques, ils triompheront ensemble de l’énigmatique chevalier en armure noire… Et puis, victoire acquise et gloire atteinte, il embrochera comme vile volaille le manant. Il aura tout le temps du chemin de retour pour construire, comme le plus habile des trouvères, la légende qui glorifiera son nom pour sa vie entière.
- Enfin, te voilà, maraud !... Tu as traîné en chemin, ma parole !... Ma lance !
Le paysan prend le temps de s’essuyer le front du revers d’une main. La dernière demi-lieue lui a semblé interminable. La lance dans une main, un lourd sac en travers du dos, la boue qui cloue les sabots à la glaise noire du chemin. Chaque pas a été un calvaire et ses jambes sont désormais dures comme du bois. Il se laisse tomber dans l’herbe pour reprendre haleine.
- Debout, manant ! Debout ! Tu paresseras plus tard lorsque tu raconteras mes exploits à ta descendance…
Le vilain s’arrache à la fatigue dans un sursaut de fierté. Il ne veut pas donner au seigneur qui a insulté ses parents, un motif supplémentaire de vilipender sa famille. La perspective d’assister au combat l’aide aussi à se redresser. On lui a raconté l’animation des joutes annuelles données par les seigneurs de Lorris, les dames et leurs écharpes en matière précieuse, la furie des chocs, le râle des perdants et les entrailles qu’on ramasse parfois sur la lice. On lui a dit la violence, le courage, le goût du sang. Le reste, il l’a imaginé dans des rêves un peu fous. Il quittait son état misérable pour devenir lui aussi un noble sire, se couvrant de gloire jusque en ces terres barbares où était perdu le bon roi Louis. A la faveur d’une halte dans un château enfoncé dans un pays de montagnes, il rencontrait une dame belle comme une statue de la Vierge. Elle finissait par lui céder, séduite par sa force rude et la délicatesse de ses caresses.
Rêves insensés.

Le chevalier de Dampierre entame une longue cavalcade à travers le champ pour assurer sa lance contre lui. A son tour, le chevalier noir quitte son immobilité, relève sa lance comme pour inviter son bouillant adversaire à venir à sa rencontre.
Jean de Dampierre a saisi le message muet, s’aligne face au mystérieux défenseur des portes de la forêt, pique ses éperons dans les flancs de sa monture. Tous les muscles du cheval s’animent brusquement, transforment l’énergie animale en puissance fulgurante qui avale le chemin.
Le paysan reporte son regard sur le chevalier noir. Lui aussi a poussé sa jument en avant. En gagnant de la vitesse, il commence à abaisser sa lance jusqu’à lui faire atteindre l’horizontale.
A peine le temps de se tourner à nouveau vers son seigneur que déjà les deux cavaliers sont l’un sur l’autre. Double choc. Une violence qui soudain explose. Un effroyable carnage de métal embouti dont les échos déchirent les chairs de l’atmosphère.
Et deux lourdes cuirasses qui s’effondrent dans la boue simultanément.
- Oh ! Messire Jean !
Oubliant ses douleurs et sa fatigue, le paysan se précipite. Il repense aux racontars des amis : les tripes au soleil, les viscères éclatés, le sang qui gicle et trempe la terre. Est-ce ce spectacle là qui l’attend ?
- Qu’est-ce que tu fais là à rêvasser, merdeux ? Aide-moi à me relever… Qu’on en finisse !
L’armure de Jean de Dampierre semble intacte… Seul son écu, toujours sanglé à son bras gauche, est cabossé, tordu par la violence de la rencontre.
A quelques pas de là, le chevalier noir, sur les genoux lui aussi, tire son épée pour mieux se redresser.
Le combat n’est pas fini.
Jean de Dampierre, le souffle encore coupé, paraît étouffer sous son casque. Son visage, couvert de sueur noire et de boue, a viré au pourpre.
- Faut-il vous débarrasser de ce casque ?
- Enlève-moi aussi mon épée, mon bouclier et ma côte de mailles tant que tu y es ! Et va combattre à ma place.
Le chevalier noir, tout aussi éprouvé par le choc de la lance du Dampierre, a du mal à se rétablir. Ses genoux par deux fois se dérobent, peinent à le porter.
- Va l’achever, je n’en puis plus, ordonne soudain le seigneur Jean en tendant son épée à son écuyer d’un jour.
- Moi, mais je…
- Tue-le et je ferai de toi mon écuyer de manière définitive… Va…
L’épée est lourde. Malhabile, le paysan s’avance vers le chevalier noir, ne sachant trop s’il doit lever son arme pour asséner un coup de haut en bas ou, au contraire, la projeter sur le côté comme quand on tranche le cou à un canard.
- Tue !... Tue !...
Loin de le galvaniser, les encouragements du seigneur Jean le paralysent. Tuer ? Pourquoi tuer ? Et un homme encore à terre ?… Dans les récits de chevalerie qu’on lui a contés enfant, les seigneurs n’agissaient pas ainsi.
- Etes-vous prêt à combattre à nouveau, messire ?
- On vous ordonne de me tuer, jeune homme. Etes-vous sourd ? Allez donc ! Frappez !
- Je ne frapperai pas si vous ne pouvez vous défendre…
- Alors, vous mourrez… Car, une fois sur mes jambes, vous ne pourrez parer mes coups…
- J’en accepte le risque, messire.
Une nouvelle exhortation fétide de Jean de Dampierre s’abat sur les tympans du paysan comme un bourdonnement de haine.
- Tue ! Tue !...
- Non, messire ! J’ai donné ma parole… Je laisse à ce preux le temps de se remettre en état de combattre…
- Alors, si tu ne le tues pas, je serai bien obligé de le faire moi-même.
Dans un effort terrible, Jean de Dampierre arrache son heaume, le jette au loin, avale goulûment l’air encore humide et fonce vers l’avant. De sa ceinture, il a tiré un poignard de piquier qu’il brandit devant lui. Avant que le paysan n’ait pu réagir et s’interposer, il surgit, bouscule du genou le chevalier à l’amure noire, se jette contre son flanc et enfonce sa dague entre le cou et l’épaule.
- Traître !
Le mot sonne comme un testament. A peine frappée, la tête du chevalier noir verse sur le côté.
- Méranval ! Tu es à moi !
Jean de Dampierre a gaspillé ses dernières forces pour hurler la rage de sa victoire. Le souffle court, il se retourne vers le paysan et le menace d’une voix qui a perdu son énergie mais où sourd toujours l’arrogance de la race.
- A toi maintenant, vaurien de bouseux !
Le paysan redresse l’épée dans un réflexe. Le frottement de la lame sur la côte de mailles arrête net la marche en avant de Jean de Dampierre. Le corps épuisé se cabre, bascule en arrière puis en avant et s’abat sur la pointe aiguisée sans un bruit.
Il faut quelques instants à Géraud, fils de Pierre le vilain, pour comprendre qu’il vient d’ôter le dernier souffle de vie à son seigneur. Le regard révulsé, les bras encore agité de sursauts haineux, messire Jean n’est déjà plus de ce monde. C’est un des crimes les plus terribles qui soient… Et nul témoin ne pourra attester de sa bonne foi dans ce corps à corps funeste.
- Je suis maudit ! Maudit !....
- Conduis-moi dans la forêt, jeune homme… Et tu y trouveras sans doute ce que tu es venu y chercher.
Géraud n’en croit pas ses yeux. Le chevalier noir est à nouveau à genoux.
C’est le diable ou un quelconque pouvoir maléfique qui l’anime ?… Géraud bondit en arrière pour échapper à l’emprise de la voix chenue qui l’interpelle à nouveau.
- N’aie pas peur ! Il n’y a nul prodige à ma résurrection… Un vieux chevalier comme moi n’a plus toutes ses forces, ni la puissance du souffle de la jeunesse… mais la ruse et la prudence sont des armes toutes aussi aiguisées que le poignard de ton maître… Approche !...
Géraud hésite encore.
- Retrouverai-je ma sœur dans la forêt ?
- Sans doute, jeune homme, si c’est elle que tu cherches… Dans cette forêt, nulle âme ne se perd si elle est pure… C’est pourquoi la tienne n’y craindra rien.
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MessageSujet: Re: Feuilleton : Le tombeau des amours   Lun 11 Aoû 2008 - 22:54

Chapitre 2
Des larmes de velours


Il est arrivé en jetant autour de lui des regards étonnés, effrayés.
Comme tant d’autres avant lui !
Sans savoir qu’il ne quitterait le cœur de la forêt que sous l’emprise du filtre de folie d’Aliénor notre apothicaire. Sans savoir que les images qu’il gravait dans sa mémoire n’étaient que de timides répliques de celles qui l’obséderaient jusqu’à la fin de ses jours. Les beaux chênes deviendraient à jamais de sinistres troncs rabougris et couverts de croûtes noirâtres. Le lac perdrait sa belle surface d’eau calme pour bouillonner d’un magma brûlant. Et les êtres qui animaient la forêt seraient pour toujours à ses yeux des créatures difformes sorties tout droit de l’esprit d’un diable malicieux. Son âme était perdue, damnée par avance. Telle était la règle. Les étrangers à la communauté ne pouvaient prétendre quitter la forêt en emportant le terrible secret qui nous retenait en ces lieux. Le danger était trop important pour notre survie déjà si précaire.
Il est arrivé et je ne l’ai pas vu tout de suite. J’ai bien entendu les exclamations qui accueillaient le retour de notre fier chevalier, sire Georges. Le vieux combattant avait donc encore une fois rempli sa mission : défendre aux intrépides coureurs de gloire l’accès à notre bois sacré. Et puis les cris ont changé quand sire Georges s’est effondré du haut de sa monture. Tout le monde a compris que cet affrontement avait sans doute été de trop, que les articulations, que le souffle, que le cœur du chevalier ne pouvaient plus supporter les charges de la mission qui lui étaient dévolues. Tout le monde a compris que nous serions désormais vulnérables.
J’ai levé les yeux de ma traduction, posé ma plume en équilibre sur le rebord de mon encrier.
Et là je l’ai vu.
Dans toute sa beauté, dans toute sa force. Une sorte de géant aux yeux de feu. Sa grande couronne de cheveux roux était collée par la sueur et la boue mais il était bien ce lion indomptable dont le souvenir n’avait pu quitter ma mémoire. Même l’étonnement avait dans ses yeux un je ne sais quoi d’impérial. Il n’avait jamais su, il n’avait jamais pu s’empêcher de soutenir le regard des plus âgés, des plus grands, des plus puissants. Comme s’il avait su qu’en lui coulait un sang plus pur que l’ordinaire…
Et pourtant il ne savait pas…
Il ne pouvait pas savoir…
Il ne devait pas savoir…
Lui l’espoir d’un peuple, lui le champion d’une lutte à venir était venu perdre la raison à jamais dans la forêt de Méranval.
A moins que…
Mais à moins que quoi ?...
J’étais la seule à savoir, la seule à pouvoir dire qu’il fallait l’épargner, que tout cela dépassait notre propre histoire et que personne ne pouvait mesurer les conséquences pour le monde des effets du breuvage destructeur d’Aliénor sur cet être à la destinée extraordinaire.
Et je me trouvais prise entre deux secrets sans pouvoir décider lequel était à défendre en priorité.
La peur, l’angoisse me paralysèrent à ma table de travail. Je m’étais rassise très vite de peur qu’il ne me remarque, que la passion folle qui m’avait consumée le cœur ne se ranime sans espoir de survie. Une première fois, je l’avais fuie. Elle menaçait de me submerger à nouveau. En faisant entrer Géraud au cœur de notre saint des saints, sire Georges avait commis la plus effroyable de toutes les erreurs, avait ouvert une nouvelle boite de Pandore.
Le fils de l’Aigle n’était pas du genre à rester en cage.
Et moi, sa sœur, de lait bien plus que de ventre, je pleurais déjà le déchirement douloureux de notre prochaine séparation.
Sa place n’était pas parmi nous.


Géraud n’en croyait pas ses yeux. La forêt s’était comme fendue pour laisser place à une clairière de belles dimensions. Là, dans un ordre qui lui sembla rationnel, de petites cabanes s’alignaient de part et d’autre du chemin. A l’entrée du petit village, deux mulets actionnaient une meule qui écrasait des épis de céréales. Ils ne parurent même pas s’émouvoir du passage près d’eux du chevalier et du paysan et poursuivirent leur ronde monotone. S’il y avait des « bleds » à écraser, c’est que la petite communauté de la forêt avait quelque part des champs à récolter… A moins qu’une main mystérieuse vienne leur livrer des sacs entiers remplis d’épis…
L’essentiel était ailleurs. Jean de Dampierre n’aurait eu aucun autre chevalier à culbuter s’il était venu à bout du seul défenseur de Méranval. Il n’y avait nul sortilège dans la forêt. Cette constatation soulevait des dizaines de questions en lui, mais une seule avait véritablement de l’importance : où était Jeanne ? S’il n’y avait nulle magie pour la contraindre à rester en ces lieux, pourquoi n’était-elle pas revenue ?
En entendant les pas de la jument de sire Georges, plusieurs femmes sortirent des cabanes. Des femmes et seulement des femmes. Il n’y avait donc pas un seul homme dans cette forêt ? C’était incroyable…
Il ressentit plus qu’il ne vit le vieux chevalier s’abattre de sa monture. Il entendit les cris enthousiastes se transformer en plaintes. Il vit les plus robustes parmi la vingtaine de femmes qui l’entourait se saisir du combattant blessé et le traîner avec prudence jusqu’à l’ombre d’un arbre.
- Qu’on aille quérir dame Aliénor ! Qu’on fasse bouillir de l’eau ! Il ne doit pas mourir !...
La femme qui avait jeté ces ordres fut immédiatement obéie. A en juger par sa manière de s’exprimer, par son ton sec et supérieur, par ses gestes impérieux, elle était de noble naissance… et elle semblait régner sur le village. Que faisait-elle là ? Qui étaient-elles ? Où était Jeanne ?
- Qui êtes-vous ?
Géraud comprit qu’il n’était pas le seul à être traversé par quantité d’interrogations. Le regard de celle qui commandait à toutes se mit à trahir une forme d’exaspération provoqué par la présence de l’inconnu.
- Je m’appelle Géraud…
- D’où viens-tu ?
- Des abords de la forêt… Mon père est paysan sur les terres du seigneur de Dampierre…
- Et pourquoi es-tu ici ?
- Je suis à la recherche de ma sœur, Jeanne…
- Jeanne ?...
Géraud nota une imperceptible hésitation entre le moment où il prononça le nom de sa sœur bien-aimée et l’instant où la femme le répéta. Cela lui suffit pour décider qu’elle n’était pas inconnue en ces lieux… Elle était peut-être là, dans une de ces maisons de bois, à l’attendre, à espérer un secours.
- Qu’est-il arrivé à sire Georges ?
- Il a chuté de cheval en affrontant sire Jean de Dampierre…
- Ce fol ?
Le paysan ne sut que répondre. Sire Jean lui avait parfois semblé déconcertant mais cela suffisait-il pour le penser atteint de folie.
- Je sais de quoi je parle, reprit la femme… On me l’avait destiné… J’ai préféré fuir… Où est-il ? J’espère qu’il ne vous a pas suivi…
- Il ne suivra plus personne, madame… Le Seigneur l’a rappelé auprès de lui…
- Mon Dieu, que vous savez être bon parfois…
La femme esquissa un signe de croix rapide et leva les yeux au ciel comme pour le remercier de cette nouvelle.
- Un homme comme Jean de Dampierre ne peut pas rejoindre le seigneur… Il va griller en enfer au milieu des ignares et des porcs… Seigneur, faites donc plutôt que sire Georges ne meure pas… Je veux pouvoir le remercier de m’avoir délivrée de ce fou…
- Qui êtes-vous ?
Géraud avait senti qu’il était temps d’affirmer sa position. Si la femme tenait à sire Georges, elle ne pouvait que tenir en bonne estime l’homme qui l’avait ramené en ces lieux.
- Je suis Yolande de Gien, fille de Louis de Gien et de Marianne de Dampierre… Oui, Jean de Dampierre était mon cousin… et vous voyez, je suis mauvaise femme pour ne pas le pleurer mais au contraire me réjouir de son trépas…
- Madame… Sire Georges revient à lui…
- Le Seigneur nous comble aujourd’hui… Je viens… Vous, ne bougez pas d’ici…
Le jeune paysan se le tint pour dit. Il prit la bride de la jument de sire Georges à la main, flatta l’animal et attendit.
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MessageSujet: Re: Feuilleton : Le tombeau des amours   Lun 11 Aoû 2008 - 22:55

Dame Yolande avait demandé à toutes les jeunes femmes réunies autour de sire Georges de s’éloigner et de la laisser seule. Il n’y avait eu ni contestation, ni remarque, ni murmure. La demande leur apparaissait pleinement légitime : toutes savaient ce qu’elles devaient à la maîtresse des lieux. Aussi ne discutaient-elles jamais ses décisions.
- Messire mon parrain, vous voici de retour parmi nous…
- Grâce aux bons soins de dame Aliénor… Sans elle…
Sire Georges prit une inspiration avant de poursuivre mais sa vaste poitrine ne consentit à livrer passage qu’à une faible rasade d’air. Il laissa tomber sa main sur le genou de mademoiselle de Gien.
- Mes forces m’abandonnent, ma petite… Je ne vous serai plus d’un grand secours désormais…
- Allons, s’il n’y a plus votre force, il y aura toujours votre intelligence et votre connaissance du vaste monde…
- Ma petite, vous me prenez pour plus fol que je ne suis avec vos belles paroles… Si elle ne me fauche pas aujourd’hui, la mort me trouvera demain ou d’ici quelques jours… Mon souffle s’affaiblit, mes muscles se dessèchent, mon regard s’obscurcit. Ce jour fut un ultime avertissement. Il faut vous préparer à me remplacer… Je ne suis pas éternel, quel que soit votre amour pour moi et quelle que soit la science de dame Aliénor.
- Messire mon parrain, remettez-vous d’abord… nous aviserons lorsque vous aurez pris du repos…
- Il faut se hâter, petite… Ne pas remettre à plus tard… Il en va de votre survie… Allez d’abord faire disparaître le corps de cet insensé Dampierre pour que la légende de Méranval puisse encore durer…
- Je donne des ordres…
- Fais-le toi-même… Il est des vengeances sur la vie qu’il est bon de savourer. Cela ouvre l’esprit à de vils sentiments mais cela permet aussi de mieux les enfermer ensuite dans les profondeurs les plus noires de son cœur… Amène avec toi le paysan qui m’a sauvé… Jauge-le, juge-le et s’il te semble aussi droit et habile que je le pense, qu’il me succède… Je l’en crois digne.

- Et où sont vos maris ? Ils travaillent dans les champs ?
Après tout, dame Yolande lui a demandé de ne pas bouger. Elle ne lui a pas interdit de questionner les quelques femmes encore présentes. Il y a trop de choses qu’il ne parvient pas à comprendre. L’absence des hommes est celle qui est la plus criante… Mis à part sire Georges et lui-même, il n’en a pas vu un. Pis, tandis qu’il attendait, il a eu tout loisir d’observer les alentours. Le linge qui sèche sur les branches ? Des jupes, des cottes, des fichus. Les cabanes ? Des habitations très simples d’une seule pièce… Trop petites pour abriter une famille… Et puis d’abord, s’il n’y a pas d’hommes, il n’y a pas non plus d’enfants…
- Nos maris ?
Elles éclatèrent de rire. Un rire d’aise, de joie, de plaisir. Une gentille moquerie à son égard. Evidemment, il ne pouvait pas comprendre, le pauvre !
- Nos maris, reprit la jeune femme… Avec d’autres femmes… On l’espère pour eux… Mais pas pour elles… Ici les hommes sont absents… Tu comprends ce que cela veut dire pour toi ?
Elle avait dit ça avec un sourire carnassier. Un court instant, Géraud prit peur. Cela signifiait-il qu’il était condamné à mourir pour être entré dans la forêt ? Il se rassura en pensant que sire Georges lui accorderait sa protection et qu’il ne l’abandonnerait pas aux instincts meurtriers de ces femmes…
Des femmes ?... Ou plutôt des mantes religieuses ? Il eut un nouvel accès de crainte. Après tout, les femmes avaient leurs propres besoins en matière d’amour. Il avait pu s’en convaincre à travers les agissements de quelques filles du village qui avaient envers lui des attentions suspectes, des gestes sans équivoque. Une telle communauté pouvait fort bien avoir de telles attentes envers les hommes de passage… Avant de les éliminer définitivement, histoire de nier leur faiblesse de quelques instants et rêver à nouveau d’une pureté totale.
Le retour de dame Yolande tira Géraud de ses doutes. La maîtresse des lieux ne manifesta guère plus d’aménité à son égard. Elle fit claquer un ordre, appela deux jeunes femmes à l’accompagner et enfourcha comme un homme la jument de sire Georges.
Géraud reprit l’animal par la bride et entreprit de faire à l’envers le chemin parcouru une heure plus tôt.
Quelque part il espérait que parvenu à l’orée du bois, il pourrait obtenir de retrouver sa liberté. Et soudain le sort de Jeanne lui apparaissait un peu secondaire.

Dame Yolande avait une autorité tellement naturelle, un sens si accompli de ce que doit être une personne de sa race qu’on admirait sa force de caractère sans la regarder vraiment. Au cours du trajet jusqu’à la lisière de la forêt, Géraud s’appliqua à percer le mystère de la demoiselle de Gien. Si elle avait montré une satisfaction qu’il avait jugé disproportionnée à l’annonce de la mort de Jean de Dampierre, tout cela était désormais oublié. Elle chevauchait le visage calme, empreint d’une sérénité de vierge, sans montrer ni nervosité, ni jubilation malsaine. Comme si elle avait sur elle-même un empire suffisant pour enfouir toutes ses émotions.
Elle devait être proche de sa trentième année. Cela pouvait expliquer le dégoût qu’avait suscité la perspective d’épouser un homme beaucoup plus jeune qu’elle, un homme dont elle aurait d’abord dû attendre la maturité avant d’être rapidement supplantée par d’accortes jouvencelles. Dame Yolande ne pouvait être de ces femmes qui attendent le retour de leur héros en faisant de la tapisserie. Il y avait en elle trop de force, trop d’énergie… Autant de qualités qu’il avait découvert en grandissant dans sa sœur bien aimée. Etait-ce un hasard si ces deux femmes avaient Méranval en commun ?
Dame Yolande avait des cheveux roux d’une longueur inhabituelle. On aurait dit qu’elle ne les avait jamais coupés. Même ramenés en chignon, ils formaient une masse impressionnante. Cela ajoutait encore à la force qui se dégageait de son visage impénétrable. Géraud devinait plus qu’il ne le voyait le regard noir et fouisseur de la dame. Il avait l’impression qu’elle se gorgeait de chaque instant, qu’elle cherchait à apprendre, à découvrir sans cesse. Il n’avait aucun mal à imaginer l’ennui mortel qui l’aurait gagnée si elle avait dû épouser Dampierre.
Elle aurait dû… Les mots ne l’avaient pas marqués jusqu’à ce moment… « Elle avait préféré fuir »… Jeanne aussi devait se marier… Tout cela formait plus que des coïncidences…
- Tu aimerais bien savoir ce que j’enferme dans le secret de mes pensées, n’est-ce pas ?
Géraud eut un mouvement pour se défendre mais on ne pouvait pas tricher avec une femme telle que dame Yolande… et il n’aimait rien de plus que la franchise.
- Je me pose beaucoup de questions…
- C’est le lot de ceux qui pénètrent ici…
- Trouvent-ils des réponses ?
- Jamais pour longtemps…
La dernière remarque avait été glaciale. Un avertissement à peine voilé. Dame Yolande poursuivit cependant sans marquer le moindre remords à cette menace.
- Raconte-moi le combat entre ce foutriquet de Dampierre et sire Georges.
Le paysan cessa d’ouvrir le chemin pour progresser désormais aux côtés de la châtelaine de la forêt.
- Il fut bref mais intense, dame Yolande. Au premier choc de leurs lances, les deux adversaires versèrent au bas de leurs montures. Ils eurent l’un comme l’autre beaucoup de difficultés à se relever. Mais finalement, sire Georges, par sa bravoure et son expérience, l’emporta en transperçant de son épée le malheureux fils du seigneur de Dampierre…
- Est-ce bien tout ? Ton récit me paraît bien court… Comment sire Georges fut-il blessé à l’épaule ?
- Oh, j’oubliais cela… Messire de Dampierre avait tenté de le daguer au niveau du cou…
- Si tu oublies les épisodes, comment peut-on avoir foi en ce que tu racontes ? Ne chercherais-tu pas à cacher ton rôle dans ce combat ?
- Je ne sais pas me battre…
- Pourquoi ?
- Je suis vilain, pas chevalier…
- Tu parles bien pour un simple chevalier…
- J’ai reçu de bonnes leçons…
- De qui ?
- D’un prêtre qui était de notre famille… Il venait régulièrement depuis Orléans pour surveiller mon éducation…
- Voilà qui explique certaines choses…
- Lesquelles, dame Yolande ?…
- Ce n’est pas le sujet de cette discussion… Réponds, quel fut ton rôle ?
- J’ai refusé d’achever sire Georges alors qu’il était à terre…
- Et tu tais cela…
- J’ai désobéi à mon seigneur…
- Tu as agi selon ton cœur et ton âme. Tu as décidé selon ton libre arbitre… Tu as jugé en homme et non en bête…
Géraud eut l’impression agréable que dame Yolande lui faisait meilleure figure et qu’un sourire de satisfaction éclairait son visage.
- Quel genre de paysan es-tu donc, Géraud de Germiny ?
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MessageSujet: Re: Feuilleton : Le tombeau des amours   Lun 11 Aoû 2008 - 22:56

Après avoir compris que Géraud était reparti avec dame Yolande, je n’ai plus réussi à travailler à ma traduction. Les mots latins se confondaient dans mon esprit avec ceux de ce grec que je cherchais à apprendre auprès de dame Aliénor.
N’avais-je revu le frère que j’aimais que pour le perdre aussitôt ?
J’ai laissé mon ouvrage en plan pour rejoindre sire Georges qu’on avait conduit dans sa cabane. Dame Aliénor le veillait de ses soins compétents.
- C’est vous, Jeanne ? Entrez ma fille… Vous me seconderez dans la veille de notre malheureux seigneur… Et si son repos nous en laisse loisir, nous échangerons quelques mots dans le langage de Platon et d’Aristote.
Dame Aliénor m’impressionnait. Elle était la plus âgée au sein de notre communauté et la seule, hormis sire Georges bien sûr, à être ici de sa pleine volonté. Elle avait eu un époux, un valeureux chevalier tombé à la bataille de Saintes. Au cours de cet affrontement, son fis unique, Richard, avait lui aussi trouvé la mort. Elle avait failli sombrer dans la folie après ce double coup du sort… Durant plusieurs mois, elle était restée cloîtrée au dernier étage du donjon du château familial. L’étude, qu’elle avait toujours pratiquée depuis sa plus tendre enfance, l’avait sauvée du désespoir
- Puisque je ne recevrais plus de bien dans ce monde, je me dois d’en donner, disait-elle souvent lorsque nous butions sur nos travaux et qu’elle intervenait pour nous secourir…
Et lorsque nous la mécontentions par nos erreurs ou nos remarques non fondées, elle usait de mots durs pour nous rabrouer, des mots qui lui faisaient encore plus mal qu’à nous-mêmes ; elle nous traitait d’Anglais. Pour elle, c’était désormais la pire des insultes.
La pâleur de dame Aliénor avait subsisté en dépit de notre vie au grand air de la forêt. Il me semblait parfois qu’une partie de son sang s’était retirée de son visage comme pour rejoindre par son teint cadavérique son époux et son fils disparus. Ses pommettes, ses lèvres, ses yeux d’un bleu limpide étaient presque décolorés… Mais on y lisait toujours une farouche détermination, une intelligence vive, un appétit d’apprendre encore et surtout de transmettre son savoir.
Je n’étais sans doute à ses yeux qu’une paysanne. Plusieurs mois de vie commune ne parviennent pas à effacer les stigmates d’une naissance dans la fange des étables aux yeux de dames grandies dans les hautes salles des châteaux. Pourtant, plusieurs signes m’avaient montré que dame Aliénor, comme dame Yolande, avait pour moi une sympathie et une confiance certaines. J’usais de ce privilège pour entamer rapidement la conversation :
- Se remettra-t-il ?
- Sans doute… Même âgée, la carcasse est solide… Simplement, il lui faut plus de temps pour se remettre… Il a voulu faire bonne figure devant sa filleule… Dès qu’elle est partie avec le jeune paysan, il est retombé en pamoison.
- Où sont-ils allés ?
- Quelle curiosité, ma petite !
- Je m’en excuse, dame Aliénor… mais ce jeune paysan ne m’est pas inconnu…
- Serait-ce le guillaume auquel on voulait vous marier contre votre gré ?
- Si tel était le cas, je me soucierai comme d’une guigne de son sort… Ce paysan est Géraud, mon frère…
- Votre frère !... Et que diable faisait-il avec cet écervelé de Jean de Dampierre ?
- Je ne sais !... On m’a dit que le seigneur de Dampierre était mort…
- Dame Yolande est partie faire disparaître son corps… Vous savez sans doute combien ce moment est pour elle rempli d’une parfaite ironie ?
- Je ne l’ignore pas… Mais mon frère, doit-il craindre ?...
- Je n’ai reçu pour l’instant aucun ordre de dame Yolande le concernant…
- Oh, Dieu merci !... Dame Yolande, on ne peut le plonger dans la folie ! C’est un homme bon et qui pourra nous être ici de grand secours…
- Qu’il reste et vos semblables se battront pour obtenir ses faveurs… Je ne vous apprends rien, c’est un homme bien bâti… Elles en viendront à se jalouser, à s’épier, à se crêper les cheveux juste parce qu’il aura fait force galanteries à l’une plutôt qu’à l’autre.
- Mais si sire Georges…
- Si sire Georges vient à nous faire défaut, nous lui trouverons un successeur parmi les vieux chevaliers des environs… Sûrement pas en le remplaçant par un paysan qui ignore le métier des armes.
La dureté de dame Aliénor n’avait pour origine que ses préjugés de caste. Si elle avait su qui était Géraud… Mais je ne pouvais rien dire… Juste me satisfaire de savoir qu’il ne risquait rien pour le moment.
- Pour votre frère, le conseil de la communauté prendra une décision… Si vous souhaitez y prendre part, nous vous écouterons… Mais, ne vous bercez pas d’illusions, le secret de cette forêt a déjà coûté des vies, a réduit bien des êtres à l’état de folie… Nous n’hésiterons pas à agir selon nos intérêts essentiels.
Cela, je ne l’ignorais pas… J’en avais vu de ces pauvres bougres sombrer dans la démence après avoir respiré des décoctions mystérieuses fabriquées par dame Aliénor… J’avais même raccompagné un de ses malheureux, un prêtre exalté, jusqu’à l’orée de la forêt. Durant tout le trajet, il m’avait, moi et ma compagne, agoni d’injures salaces, nous traitant de diablesses repoussantes et de sodomites bleues. Je ne saurais jamais ce qu’il voyait réellement mais sûrement pas les deux paysannes en tuniques blanches qui le guidaient sur le chemin d’une éphémère liberté.
Sire Georges reposait, le visage presque aussi pâle que celui de dame Aliénor. Son souffle était léger, sa respiration régulière. C’était sans doute le résultat d’une des drogues de notre savante apothicaire.
- Dame Aliénor, ce serait un drame qui dépasserait de beaucoup le cadre de notre communauté…
- N’insistez pas, ma petite… Je vous ai dit ce que je pensais de la situation.
Je me le tins pour dit. De toutes les façons, je ne pouvais pas révéler (pas encore ?) que Géraud était le fils de l’Aigle et que s’il déployait ses ailes sur le monde, notre petite forêt ne serait que fétu de paille devant son pouvoir. Personne ne m’aurait cru, personne ne l’aurait accepté.
Et tandis que dame Aliénor m’interrogeait sans ménagement sur ma grammaire grecque, j’en vins à me dire que la survie de Géraud ne dépendait plus que de moi.
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MessageSujet: Re: Feuilleton : Le tombeau des amours   Lun 11 Aoû 2008 - 22:56

- Nous n’allons pas l’enterrer dans la forêt !
Les ordres de dame Yolande n’étaient décidément pas de ceux auxquels on s’oppose. Les deux jeunes femmes qui l’accompagnaient hochèrent la tête sans poser de questions.
- Pourquoi dame Yolande ?
Géraud, lui, n’avait pas la prudence des damoiselles. Il commençait à se demander quel était la source du mystérieux pouvoir de la dame, ce que cachaient ses sourires quand elle le regardait, les raisons de la présence de toutes ses femmes (et de Jeanne ?) dans cette forêt.
- Il me déplairait d’avoir à croiser lorsque je m’y promène le spectre de ce méchant homme… Cette raison vous semble-t-elle acceptable ?
Géraud se gratta le sommet du crâne. Si elle lui demandait son avis, il fallait bien qu’il trouve une réponse à la hauteur de cette interrogation.
- Je comprends votre ressentiment envers le seigneur Jean… Et, s’il plait à Dieu de l’accueillir auprès de lui, il lui faudra sans doute une grande partie d’éternité pour se libérer d’une partie de ses instincts mauvais… Mais est-il dans votre intérêt qu’on le retrouve ainsi ? Vaincu par un simple coup d’épée…
- Vous avez de l’esprit, Géraud de Germiny… Je ne comptais pas le laisser ainsi, offert aux becs dévastateurs des corbeaux… Pas plus qu’il n’est dans mon esprit de l’enterrer en espérant le soustraire à la vue des curieux qui partiront immanquablement à sa recherche… Je veux qu’on le retrouve au contraire… Et que cela serve de leçons à tous les écervelés qui seraient tentés par une aventure comme la sienne.
Dame Yolande se laissa glisser de sa monture, saisit un poignard qu’elle gardait attaché contre son avant-bras et commença à larder la dépouille de Jean de Dampierre.
- Anne, Josèphe, imitez-moi ! Il ne doit plus rester une goutte de sang dans ce porc.
Là encore, les deux jeunes femmes baissèrent la tête, récupérèrent le poignard qu’elles portaient au même endroit que leur maîtresse et, sans le moindre état d’âme, entreprirent de saigner le corps du fils du sire de Dampierre.
Géraud avait déjà tué le cochon, il avait déjà braconné en forêt et ramené du gros gibier abattu à la flèche et achevé au couteau… Mais il n’avait jamais assisté à un acte d’une telle violence. Si les deux jeunes assistantes agissaient presque mécaniquement, dame Yolande trouvait un véritable plaisir morbide à frapper, frapper et frapper encore. Sa tunique était couverte d’une myriade d’éclats de sang qui bientôt finirent par teindre complètement son vêtement.
Soudain, sans raison apparente sinon l’effet de sa propre volonté, dame Yolande ordonna l’arrêt du carnage.
- Déshabillez-le maintenant !...
Et tandis que Anne et Josèphe arrachaient bouts de tissus et lambeaux de chair mêlés, dame Yolande se débarrassa de sa propre tunique. Sans la moindre pudeur, elle apparut nue devant Géraud. Le jeune paysan, bien que bouleversé par le spectacle auquel il venait d’assister, ne put s’empêcher de trouver la dame attirante. Elle demeura pourtant insensible au trouble du jeune homme et poursuivit les préparatifs de la mise en scène qu’elle avait élaborée…
Jean de Dampierre, ou ce qui en restait, fut dressé sur ses jambes, revêtu de la tunique de dame Yolande, juché sur sa monture à laquelle il fut attaché. Les gestes étaient toujours sûrs, vifs, précis… Les exécutantes dociles et la grande ordonnatrice de la macabre mise en scène attentive au moindre détail.
- Et maintenant, ma vengeance !...
Géraud manqua défaillir en l’entendant prononcer ces mots… Rien de ce qui venait d’advenir n’était le fruit de la vengeance, du ressentiment légitime de la femme bafouée ? Que pouvait-elle imaginer de plus cruel que l’acharnement de trois femmes sur une dépouille privée de vie ?
Il eut un haut le cœur quand il vit dame Yolande, soutenue par Anne et Josèphe, brandir à nouveau son poignard. D’un coup vif, elle trancha le sexe de Jean de Dampierre et le planta dans la bouche du cadavre.
- Pour que tout le monde se rappelle bien à quel point tu aimais les beaux écuyers !
Dame Yolande flanqua une tape sur la croupe de la monture qui, sans doute elle aussi impressionnée par la situation, partit au galop.
- Nous ne pouvons laisser le doute entrer dans l’esprit du monde qui nous entoure. Notre légende nous défend…
- N’avez-vous donc aucun sens du pardon, demanda Géraud ? Il était mort de toutes les façons…
- La mort n’est qu’une étape, Géraud de Germiny… Juste une étape dans nos vies… Après elle, il reste toujours des cœurs pour pleurer des larmes de velours.
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MessageSujet: Re: Feuilleton : Le tombeau des amours   Lun 11 Aoû 2008 - 23:07

Chapitre 3
Soupe amère


Les réunions des grandes dames de notre communauté décidaient de manière impérieuse et définitive du sort de ceux, et de celles, qui ayant découvert l’existence de notre groupe, devenaient des menaces potentielles.
Dès le retour de dame Yolande et de Géraud, je m’étais mise à guetter les premiers signes d’organisation d’un conseil. Il me suffisait de ne pas perdre de vue dame Marguerite qui ne possédait pas, loin sans faut, la sagacité et l’intelligence de ses compagnes. Deux fois veuve, elle avait consenti à suivre dame Yolande alors que ses propres fils dressaient pour elle un nouveau projet d’union. Mais là où, sans perdre la morgue de leur sang, dame Yolande et dame Aliénor avaient su nous accepter, nous les filles de la terre, les sans fortune, les sans culture, dame Marguerite gardait envers nous le plus profond des mépris. C’est pour cela qu’elle était si facile à pister. Elle ne nous voyait pas et, au bout de plus d’une année, elle ne connaissait pratiquement aucun de nos prénoms.
Je me suis glissée sans attirer l’attention derrière une tenture. Même dans une pauvre cahute forestière, dame Yolande entendait imposer à tous son goût aristocratique pour le beau. Les murs de planches étaient donc masqués par de splendides tapisseries que sire Georges avait achetées à un marchand courant entre Flandres et Méditerranée. Des bougies parfumées diffusaient une odeur agréable, presque entêtante, qui parvenait à couvrir les relents de moisissure du bois encore gorgé de pluie. La table autour de laquelle le conseil se réunissait portait des plats bien garnis en viandes rôties et en pâtisseries sucrées. Bien plus que ne pouvaient en consommer les cinq dames présentes.
Le luxe, le goût de paraître continuaient à imprégner leurs gestes, leurs attitudes, leurs pensées. Parfois je me demandais pourquoi elles avaient offert à d’aussi humbles paysannes la chance de les rejoindre à l’ombre du mystère de Méranval. La réponse était pourtant évidente et me laissait à chaque fois un goût amer dans la bouche. Elles avaient besoin de nous pour continuer à dominer, pour affirmer leur rang. Elles avaient besoin de nous pour accomplir la plupart des tâches auxquelles leurs nobles mains ne pouvaient consentir.
J’avais à peine aperçu l’intérieur de la demeure de dame Yolande lorsqu’à plusieurs reprises j’avais coulé un regard curieux par la porte entrebâillée… Là, je ne cessais d’explorer la pièce depuis mon refuge de tapisserie, attendant le cœur battant que dame Yolande ouvrit le conseil. Pour l’heure, les participantes mordaient à belles dents dans les viandes, avec une détermination carnassière que n’auraient pas reniée leurs ancêtres mâles. Elles se comportaient comme des hommes, comme ces êtres dont elles ne cessaient d’énumérer les turpitudes lorsque, parfois, le manque de virile tendresse nous jetait dans le désarroi le plus complet. Jusqu’aux rires qui me paraissaient bien gras…
- Ce jeune paysan me semble tout à fait apte à seconder, dans un premier temps, mon noble parrain… puis, lorsque Dieu en décidera, à le remplacer.
Dame Yolande n’avait pas prononcé de phrase rituelle pour lancer le conseil. Elle avait simplement haussé la voix pour mettre fin aux propos, sans doute salaces à en juger par leurs rires, de dame Roberte et de dame Catherine. Et elle s’était tranchée sans transition une bonne part de tarte aux mirabelles. Comme pour dire, le couteau en avant, qu’elle n’entendait pas être démentie.
Malheureusement pour elle, et pour moi car je devinais que les choses se dérouleraient ainsi, dame Aliénor n’était pas du même avis et le fit savoir avec véhémence.
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MessageSujet: Re: Feuilleton : Le tombeau des amours   Lun 11 Aoû 2008 - 23:08

La sauvagerie de la vengeance de dame Yolande avait ébranlé Géraud. Mais s’agissait-il bien d’une vengeance ? Cet acharnement sur un corps sans vie, qui l’avait épouvanté et n’avait cessé de le hanter depuis, lui paraissait trop déplacé pour être véritablement sincère. Il soupçonnait dans la macabre violence déployée une mise en scène destinée à impressionner, à faire peur.
Mais à qui ?
Enfermé dans une des premières cabanes de ce village semé sous les arbres, il posait et reposait sans cesse cette question. Selon la réponse qu’il y donnait, ses espoirs de survivre augmentaient ou s’évanouissaient. Il lui semblait parfois que tout cela n’était que simulacre destiné à préserver la réputation de Méranval. Dame Yolande n’avait-elle pas elle-même avoué ce dessein alors qu’ils prenaient le chemin du retour ?
Pourtant, cette explication sonnait faux à ses oreilles. Elle était trop évidente. Il espérait que la menace lui était davantage destinée. En cas de trahison du secret… Cela pourrait signifier qu’elle lui permettrait de rentrer rejoindre ses parents.
Sans Jeanne…
Avant d’être relégué dans cette cabane qui sentait la paille humide et l’urine, il avait essayé de l’apercevoir. Cela avait été d’autant plus aisé que de nombreuses femmes avaient jailli de leurs cabanes, avaient abandonné leurs tâches, pour le voir. Comme s’il était un de ces ours placides tout autant que dangereux que les bateleurs présentent dans les foires de Gien.
Comme la première fois, Jeanne n’était pas apparue.
Peut-être ?...
Mais non, il ne croyait plus aux peut-être… Si Jeanne avait été là, elle n’aurait pu résister à l’envie de se jeter dans ses bras. Elle avait toujours eu pour lui les plus grands signes d’affection… et plus ils avaient grandi, plus cette petite sœur s’était faite douce et protectrice. Il y avait entre eux des chapelets de mots vérité, des écharpes de confidences, des rubans colorés de moments de bonheur. Des courses échevelées dans les champs aux farces dont le régisseur du château était le plus souvent la principale victime.
Si elle avait été présente, Jeanne aurait paru.
Elle ne s’était pas manifestée. Il ne lui restait donc qu’à survivre.
Et plutôt ailleurs qu’ici.

Les débats s’éternisaient.
Dame Aliénor avait trouvé en dame Marguerite une alliée de circonstance. Pour cette dernière, toute intrusion supplémentaire d’un élément non aristocratique dans a communauté était susceptible de finir de la pervertir. Elle avait déjà entonné ce couplet, si mes informations étaient bonnes, lorsque dix semaines plus tôt, nous avions organisé l’évasion d’une jeune bourgeoise de Montargis qu’on promettait à un vieux barbon aussi sénile que bien pourvu en cliquailles d’or. Cette fois-là, elle s’était heurtée à la coalition granitique des deux « têtes pensantes » de la communauté de Méranval.
Certaine de ne jamais être contredite dans ce cénacle aristocratique, dame Yolande avait proposé que les décisions soient prises à la majorité. Elle le regrettait amèrement. Que Roberte ou Catherine se rallient aux idées de dame Aliénor et le troublant Géraud de Germiny serait réduit à jamais à l’état de folie.
Cette idée, elle ne l’acceptait pas.
Et sans percevoir clairement que ses motivations n’étaient pas seulement dictées par la volonté d’assurer son autorité sur ses semblables…
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MessageSujet: Re: Feuilleton : Le tombeau des amours   Lun 11 Aoû 2008 - 23:09

Il y eut d’abord un grattement à la porte. Quelque chose de presque imperceptible… Un ongle timide éraflant le bois comme par mégarde.
Puis il y eut un chuchotement nerveux. Des mots à demi-ravalés. Une bouillie de sons.
La personne qui se tenait devant la porte paraissait paralysée par l’hésitation. Il le sentait… Qui était-elle ? Que voulait-elle ?
Il se redressa soudain de son lit de paille fraîche, mû par une espérance nouvelle.
Jeanne !
Ca ne pouvait être qu’elle…
Il se précipita vers la porte.
- Jeanne ?... Jeanne ?, murmura-t-il…
- Non, je ne suis pas Jeanne…
Il y eut un grincement vif.
La porte s’ouvrit.
Une silhouette se dessina. Silhouette de femme découpée dans la lumière claire d’une nuit de pleine lune.
- Messire Géraud, j’ai fui ma famille qui voulait me donner en épousailles à un barbon édenté et qui puait le vin… Ici, il n’y a point d’hommes sauf messire Georges mais il a juré abstinence devant le Seigneur… Moi aussi, j’ai fait un tel vœu pour être acceptée ici… J’ai juré sans savoir… J’avais 15 ans… Mais je suis encore pucelle, messire… Et point ne veut le demeurer toute ma vie… Aidez-moi à savoir ce qu’est l’amour, si c’est si merveilleux que ce que me chantent mes compagnes… Aidez-moi je vous en conjure…
Plus que la proposition de l’inconnue, Géraud fut troublé par le fait qu’on l’appelât « messire ». Il était fils de paysan, issu de cette lourde glaise noirâtre et non des berceaux dorés des châteaux. Le titre le gênait, l’indisposait. Il chercha à éloigner l’intruse…
- Comment t’appelles-tu ?
- Je suis Blanche de Beaugency…
Elle avait dit ça avec une morgue nobiliaire aisément palpable pour qui n’était pas bien né. Géraud tenta de l’éloigner. Les filles de seigneurs ne se font pas courtiser par les vilains. S’ils étaient surpris, son sort serait scellé dans un sens définitif, cela ne faisait aucun doute.
- Nous allons être surpris… Dame Yolande me fera tuer et elle vous chassera…
- Il y a quelqu’un qui fait le guet… et nous ne risquons rien… Dame Yolande est enfermée dans sa cabane avec les grandes dames de notre société… Elles débattent de votre sort, messire…
La coquine était habile. Elle venait à point nommé, mais sans le dire vraiment, lui rappeler que c’était peut-être sa dernière occasion d’honorer une femme. Elle s’offrait comme un cadeau, avec sa virginité en prime.
- Vous serez punie, hasarda-t-il pour essayer de la raisonner.
- Peu m’importe désormais ! Si l’acte d’amour est ce qu’on raconte, je préfèrerai mille fois pouvoir l‘exercer que de demeurer en cette forêt. S’il n’est pas tel qu’on me la décrit, s’il m’ennuie à mourir, je retournerai chez les miens…
Elle était folle, elle ne réfléchissait pas. Jamais dame Yolande ne la laisserait repartir au risque de trahir les secrets de Méranval.
- Baisez-moi les lèvres, messire… Baisez-moi dans le cou…
Elle eut un petit rire doux lorsque les lèvres de Géraud commencèrent à courir sur sa peau.

J’ai fini par comprendre que j’étais tombée dans un traquenard.
La tenture s’est brusquement soulevée et dame Aliénor m’a saisie par le poignet pour me tirer vers l’avant.
- Puisque vous nous écoutez depuis le début, Jeanne, vous allez pouvoir nous dire ce que vous pensez de cette affaire… Elle vous tient à cœur n’est-ce pas ?
Je baissai la tête avec humilité comme à chaque fois que mes maîtresses me prenaient en faute dans mes exercices.
- Oui, dame Aliénor.
- C’est pour cela que nous avons toléré votre présence indiscrète jusqu’à ce moment. Vous avez entendu ce que nous avions à dire les unes et les autres sur le sort de votre frère. Quels mots trouverez-vous pour le défendre ?
Je relevai la tête. On me demandait mon opinion. Quel était ce prodige ? Quelques heures plus tôt, dame Aliénor m’avait clairement signifiée que mon avis n’aurait aucun poids dans la décision finale. Moi qui pensais devoir organiser la fuite de Géraud, je me trouvais en position de pouvoir le sauver par ma voix.
- Mes dames, honorées protectrices de notre communauté, Géraud est mon frère. La personne que je chéris le plus au monde, celle à qui il a été le plus difficile de renoncer au moment de partir pour vous rejoindre. C’est un homme franc, honnête, droit. Sa parole est d’or et son bras est de fer. Son courage l’a conduit jusqu’ici et, si j’en crois la rumeur qui a couru parmi nous, son sens de l’honneur a permis d’épargner la vie de sire Georges
- Ce n’est pas le portrait d’un homme cela… c’est le portrait d’un saint, objecta dame Marguerite.
- Il vaut mieux qu’un ange, madame... Dans son corps coule du sang d’aigle...
Aucune des femmes présentes ne réagissant à ma remarque dans le sens que j’avais espéré, je poursuivais bien décidée à trouver de nouveaux arguments.
- Géraud ne peut voir son destin s’arrêter…
- Il en sait trop !...
- Il ne sait rien qu’il ne sache oublier si on le lui demande…
- Il parlera forcément… Les hommes parlent toujours lorsqu’ils forcent sur le vin…
- Je ne l’ai jamais vu ivre…
- Boit-il ?
- Oui, concédai-je… mais sans que cela lui entrave jamais le jugement.
- Aime-t-il les femmes ?
Je dus me mordre les lèvres pour ne pas rétorquer que les femmes l’aimaient plus encore qu’il ne les appréciait. J’avais flairé juste à temps le sens de la remarque de dame Catherine.
- Il n’est point porté sur les jeunes pages… Je vous en conjure, mesdames, épargnez-le… Par Dieu, écartez-moi de votre communauté s’il le faut mais laissez-le vivre, laissez-le suivre le destin que Dieu a tracé pour lui.
- Tu te sacrifierais pour lui, demanda dame Yolande ?
- Je n’hésiterai pas.
Dame Yolande me fixa de son regard sombre. J’eus l’impression qu’elle fouaillait en moi, qu’elle sondait mon cœur et ma mémoire.
- Tu l’aimes donc à ce point que tu donnerais ta vie, que tu renoncerais à toute la science que tu découvres parmi nous juste pour lui.
- Je le ferai…
- Alors c’est qu’il n’est pas ton frère… Qui est-il ?
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MessageSujet: Re: Feuilleton : Le tombeau des amours   Lun 11 Aoû 2008 - 23:11

Pierre de Dampierre n’aimait pas les intrusions de sa mère dans les affaires de la seigneurie. Qu’elle eût monté la tête de cet incapable de Jean avec des rêves de gloire lui importait peu ; cela revenait à éloigner un possible rival, un ambitieux qui aurait pu lui interdire d’une manière ou d’une autre de finir de capter l’héritage paternel.
Le départ de son frère était donc une bonne nouvelle… Et depuis deux jours, Pierre de Dampierre avait entrepris d’affirmer encore plus clairement qu’il était le maître. Il se sentait d’une humeur gaie, plaisantait volontiers et mangeait avec un double appétit. Pourquoi fallait-il donc que sa mère gâchât tout par ses jérémiades ?
Depuis le repas de la mi-journée, elle ne cessait de lui commander d’envoyer des hommes à Méranval. Elle avait, répétait-elle avec des yeux révulsés de possédée, de mauvaises visions. Jean était malade… Malade ou mort, elle ne le percevait pas bien, mais il était en danger, elle en était sûre. Au milieu des larmes qui inondaient son visage, elle exhortait son aîné à ne pas laisser périr l’honneur du sang familial.
- Si quelque chose avait du advenir à mon gentil frère, son couard d’écuyer aurait détalé et nous serions déjà au courant…
- Je vous affirme mon fils que Jean était seul… Seul… Comme abandonné… Votre père, s’il en avait encore la possibilité, n’aurait guère tardé à sonner le boute-selle…
- La maladie de mon seigneur et père m’a donné le droit de décision pour toutes les affaires de nos terres… En conséquence, je décide… Je décide de ne pas envoyer en pleine nuit les quelques hommes dont nous avons grand besoin pour la garde du château à la chasse aux fantômes…
- Ah vous voyez ! Vous aussi, vous avez de mauvais pressentiments… Vous parlez de fantômes…
Pierre de Dampierre ne se donna pas la peine de répondre et tourna le dos. Avant d’aller se coucher, il avait le temps d’aller honorer de sa vive semence une jeune dame de compagnie de son épouse. Tout retard pouvait compromettre la réussite de cette aventure mille plus fois plus excitante pour son esprit que la quête de son cadet dans une forêt… Même par une nuit de grande lune claire.

Je restai la bouche sèche, les yeux fixés quelque part derrière dame Yolande. Surtout ne pas la regarder en face, ne pas lui laisser lire dans mes yeux l’amour que je portais à Géraud. Elle l’aurait vu, elle l’aurait compris. Ses doutes se seraient confirmés. Là, je le sentais, elle cherchait à me conduire à dire des vérités dont elle ne soupçonnait même pas l’importance.
- Géraud est mon frère… Je le jure devant Dieu.
J’avais contenu ma voix pour l’empêcher de trembler. Je l’avais corsetée de toute ma volonté. Un semblant d’hésitation, une pointe de sanglot et dame Yolande se serait jetée sur moi comme les chiens au moment de la curée. Sous ses assauts, je n’aurais pu que succomber et parler et dire ce que je me devais de cacher. Au péril de ma propre vie. Au péril de mon âme.
J’avais juré devant Dieu. Je m’étais maudite. Qu’avais-je à perdre désormais que les portes du Paradis m’étaient totalement fermées ?
Dame Marguerite, avec sa hargne habituelle, me vint en secours.
- Peu importe qui il est ! Il doit partir d’ici…
- Il ne partira pas, trancha dame Yolande. Nous le garderons parmi nous.
- Nous devons décider collégialement, intervint dame Aliénor…
- Je suis certaine que trois voix approuveront ma position…
Il y eut un silence de marbre. Une telle certitude ne pouvait se fonder que sur le soutien des moins impliquées des grandes dames de la communauté. Roberte et Catherine comprirent qu’il n’était plus possible de retarder le moment de parler.
- Qu’il reste, fit finalement dame Catherine…
- Oui, approuva dame Roberte… Sire Georges est si mal allant…
- Fort bien, conclut dame Yolande… Trois voix contre deux… Le paysan reste parmi nous…
- C’est une erreur, objecta Aliénor de Bellegarde ! Nous introduisons un loup dans la bergerie…
- Sauf que les moutons ne se laisseront pas dévorer… Cependant, il y a une autre décision que je souhaiterais mettre aux voix…
J’étais toute à la joie de la nouvelle. Géraud était sauvé. J’allais pouvoir le rejoindre, lui parler… Lui parler, encore et encore, me noyer dans ses bras…
J’entendis à peine dame Yolande poursuivre.
- Jeanne devra nous quitter…
Nos regards se croisèrent le temps d’un éclair. Un éclair de haine dans le sien. Un éclair de lucidité en moi.
Elle avait reconnu en moi une rivale.


Blanche de Beaugency n’avait eu qu’à laisser son sang lui dicter les gestes, les signes, les mots. Tout s’était enchaîné sans que Géraud ait, d’une manière ou d’une autre, à la conseiller, à lui montrer le chemin. Il en vint à douter un moment de la virginité de la jeune femme. Le petit cri qu’elle poussa lorsqu’il déchira son hymen le rassura : elle ne l’avait pas abusé. En revanche, il ne tarda pas à comprendre que ses compagnes l’avaient abondamment renseignée sur ce qu’elle allait devoir faire. Blanche n’était pas comme les quelques oies des villages environnants qu’il avait pliées sous lui. Certaines avaient déjà l’expérience de l’acte et se révélaient des partenaires agréables et joueuses. D’autres n’osaient rien, hésitaient entre froideur et gestes impulsifs et maladroits.
Blanche, elle, savait comment agir. Elle bloquait de temps en temps ses mouvements en elle pour lui montrer qu’elle pouvait à tout moment le mener au plaisir suprême. Elle le dévorait de baisers insensibles à ses joues râpeuses et chaque petite mouvement de lèvres était un instant d’extase, une aiguille de plaisir qu’elle fichait dans la peau de son visage.
- Blanche de Beaugency, vous n’avez pas honte, fit-il alors qu’ils reprenaient leur souffle ?
- Je ne sais ce que je dois ressentir, messire. Il y a en moi comme une tempête qui me submerge à chaque fois que vous roulez en moi. Si je dois ressentir de la honte de ce plaisir qui me renverse le cœur, je préfère l’ignorer pour en jouir encore.
- Qui est celle qui fait le guet pendant que nous jouons ainsi à nous rouler dans cette paille froide ?
Blanche se mit à rire. Le genre de rire qu’ont les femmes qui cachent leur esprit derrière leur visage ingénu.
- Il n’y a personne, mon beau seigneur… Personne…
Géraud ne fut guère surpris par cette révélation. La damoiselle n’était sans doute pas du genre à partager de telles aventures.
- Dommage ! Nous aurions pu l’inviter à nous rejoindre…
Elle se tourna vers lui, leva la main comme pour le gifler.
- Comment ? Vous vous lassez déjà de moi que vous ayez besoin de convoquer une autre ?
Elle recommença à rire et, tout en basculant en arrière, elle le fit revenir en elle.
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MessageSujet: Re: Feuilleton : Le tombeau des amours   Lun 11 Aoû 2008 - 23:12

- Tu as bien dit que tu donnerais ta vie ?… Sois heureuse, nous te laisserons la vie sauve…
J’étais prise à mon propre piège… et pourtant, d’un autre côté, j’étais bien prête à subir tous les châtiments pour que le fils de l’Aigle puisse un jour prendre son envol au-dessus du monde.
- Dame Aliénor, vous veillerez à effacer tous les souvenirs de Jeanne…
Aliénor de Bellegarde ne répondit pas. Elle me regardait avec dans les yeux quelque chose qui ressemblait à de la détresse. Comme une mère qui voit son enfant le plus prometteur s’abîmer dans la médiocrité. Elle me prit par le bras et me guida vers sa cabane, son antre d’alchimiste, le repère dans lequel elle mettait au point potions et remèdes, l’antre dans laquelle elle conservait de précieux exemplaires d’ouvrages anciens.
- Pourquoi es-tu allée aussi loin, demanda-t-elle dès qu’elle eut refermé l’huis derrière nous ? Pourquoi sacrifier ton intelligence pour un paysan à la tête creuse, pour un gratteur de boue, pour un médiocre ?
- Ce n’est pas un médiocre, ripostai-je ! Vous pourrez vous en assurer vous-même, dame Aliénor, si vous le mettez en présence de vos grimoires. Il sait lire et il réfléchit avec beaucoup de vivacité.
- Un paysan ne peut être ce que vous dîtes, Jeanne… On n’émerge pas de la glaise dans laquelle on a grandi. Elle vous emprisonne à jamais…
- Vous oubliez que moi…
- Je n’oublie rien, Jeanne. Vous auriez pu sauver votre intelligence… Au lieu de cela, vous vous abandonnez pour un paysan inculte…
- Il n’est pas inculte… Faites-le conduire ici et vous verrez que je dis vrai…
- J’en jugerai forcément dans l’avenir… mais j’aurais toujours un regret amer, celui de ne pas t’avoir vue parvenir au sommet de la connaissance… Toi, ma fille…
Je ne sais plus ce que j’ai dit. Sans doute un borborygme informe, un son sans consistance. Dame Aliénor qui n’avait plus aucune famille s’était prise pour moi d’un amour de mère. Un instant suffit pour que plusieurs mois d’incompréhension s’éclairent soudain. Elle était toujours plus dure avec moi, plus insistante, plus coupante lorsque je m’égarais sur mes textes grecs. Là où elle pardonnait aux autres, elle me vilipendait. Là où elle aidait les autres à reprendre le cours de leur travail, elle me laissait patauger dans mes doutes, trouver seule la clé des énigmes de ces phrases étranges.
J’ai dû vaciller.
Voilà pourquoi elle avait détesté Géraud dès le début. Elle avait compris que s’il restait, elle me perdrait.
- Je ne méritais pas votre affection, dame Aliénor. Je suis moi aussi de cette terre noire que vous n’aimez pas. J’en aime le parfum, la consistance, la violence. C’est elle qui fait renaître chaque année des armées d’épis de blé. C’est elle qui nous donne cette vie dont nous ne rendons grâce qu’à Dieu.
- Tu ne peux être fille de la terre comme tu le prétends. Tu es trop fine dans tes raisonnements, trop pleine de bon sens. Tu apprends sans difficulté, tu recopies sans faire de fautes. Je voulais que tu sois mon élève, ma disciple, ma continuatrice… Au lieu de cela, me voilà contrainte d’effacer tout souvenir de ta mémoire, de te plonger dans la folie. Toi dont l’âme était si belle… dont le cœur était si pur…
- Peut-on quelque chose contre son destin ?
- Je me suis longtemps posée cette question… Aurais-je pu éviter que mon époux, que mon fils succombent ? J’ai cherché la réponse dans toutes sortes d’écrits anciens… J’ai même fait le chemin jusqu’à la lointaine Cordoue, en pleines terres de ces païens adorateurs d’un prophète au nom barbare. Nulle part on ne dit mot de cela… Le destin est ce que nous envoie Dieu pour nous rappeler que nous ne sommes que des êtres humains, qu’il peut nous courber comme nous inspirer…
- Alors c’est que Dieu m’a condamné…
- Qu’as-tu fait pour le provoquer ?
- J’ai menti… Menti en m’abritant derrière son nom…
Dame Aliénor ferma les yeux, sembla mettre son esprit en état de léthargie. Elle fouillait dans sa mémoire à la recherche du souvenir qui donnerait sens à mes propos.
- Tout à l’heure, face à dame Yolande, tu as juré devant Dieu… Est-ce ce mensonge auquel tu penses ?
J’ai hoché la tête et j’ai pris la parole, bien consciente que dame Aliénor me torturerait l’esprit jusqu’à ce qu’elle en ait extirpé ce qu’elle souhaitait savoir.
- Puisque vous allez réduire mes souvenirs à une bouillie de visages, de moments et de mots, il me faut léguer à quelqu’un le secret qui me brûle depuis des années… Moi partie, quelqu’un devra s’assurer qu’il n’arrive rien à Géraud…
- Il n’est pas plus paysan que moi, n’est-ce pas ? C’est bien ce mensonge-là que tu as couvert du nom de Dieu tout à l’heure.
- Oui…
- Qui est-il ?
- Un fils caché…
- Un seigneur des environs aurait dissimulé un enfant illégitime à sa famille en le faisant élever chez des paysans ?
- Pas un seigneur des environs, dame Aliénor… Un aigle…
Je savais qu’elle comprendrait.
Maintenant que le secret avait voyagé vers une autre mémoire que la mienne, la nuit pouvait venir. J’attendis sans impatience d’avaler la soupe amère qui arracherait tout sens à mon âme.
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MessageSujet: Re: Feuilleton : Le tombeau des amours   Lun 11 Aoû 2008 - 23:13

Chapitre 4
L’auberge des mélancolies


Les terres sucrées de l’Italie lui manquent. Lorsqu’il regarde par la fenêtre, Conrad ne voit que champs de neige et grandes étendues froides. L’hiver est une saison qu’il n’accepte pas. S’il en avait le pouvoir, il en décréterait l’abolition. Mais, même en ayant le plus grand trône de l’Occident sous lui, il ne peut rien contre les saisons. Peut-il d’ailleurs quelque chose contre quelqu’un ou quelque chose ? Il a l’impression que l’univers tout entier a décidé de se liguer contre lui. Le pape, les grands seigneurs allemands et l’hiver conspirent à le chasser des terres qui sont les siennes.
Son père est mort. Il hésite à le pleurer vraiment. Par son obstination, sa fierté, son arrogance, il l’a placé dans la situation délicate qui est la sienne. Il devrait être craint, respecté par tous. Il n’est qu’un seigneur sans couronne, un héritier sans puissance, à la merci des caprices d’un pape fourbe qui a bien décidé de ne faire aucun cadeau au fils du plus grand démon qu’ait jamais connu la chrétienté.
Son père est mort. Excommunié, rejeté par tous, accusé de tous les maux, de toutes les félonies. Brisé par la vanité d’un rêve de conquête universelle qui n’a jamais pu se réaliser. Ecartelé entre les appels d’une Méditerranée de conquête et les réalités d’une Germanie maudite.
Son père est mort et le voilà empereur du monde, descendant de Charlemagne, de Constantin et de César. Il est Conrad IV, maître théorique de l’Occident, seigneur réel d’une poignée de terres qui n’attendent que le moment où il tournera le dos pour lui échapper. Où doit-il courir pour rassembler ces grains de sable qui pourraient constituer la base de sa statue d’éternité ?
Son père est mort. Et nul homme, pas même lui, ne peut avoir assez de force, de rage, de magnificence pour succéder vraiment à Frédéric II.
- Seigneur, il est temps…
- Je viens…
L’hiver s’accroche aux collines de Souabe comme un manteau blanc. Dans quelques instants, il revêtira à son tour le manteau de feu des empereurs, il coiffera la couronne de Charlemagne… mais il sait bien que comme la neige qui écrase le paysage, tout cela est destiné à disparaître, à fondre. Il lui manquera toujours l’onction décisive, celle qu’à Rome un Innocent IV refusera toujours de lui octroyer.
- Seigneur, avant que vous n’alliez recevoir les insignes de votre puissance, il me faut vous mettre au courant d’un de ces secrets qui auront jalonné la vie de votre père…
- Un de plus, soupire Conrad.
- Il n’est pas sans conséquence pour vous… pour votre pouvoir…
- Un nouveau rival ?
- Peut-être…
L’archevêque Siegfried de Mayence fait quelques pas dans la pièce, cherche ses mots, compare la richesse de la langue latine à la rudesse du germanique et finalement choisit la langue de l’Eglise qu’il représente.
- Quelque part dans le royaume de France, un aiglon a grandi…
- Encore un !
Conrad songe à ce Manfred, bâtard de son père, qui s’agite dit-on du côté de la Sicile.
- Sait-on qui il est, où il se trouve ?…
- J’ai lancé l’enquête lorsque j’ai su… Nous avons assez vite découvert que d’importantes sommes sont allées profiter à l’évêque d’Orléans et à l’abbaye de saint Benoît… Elles ont continué en dépit de l’excommunication de votre père. Ces clercs auraient dû repousser de tels dons ; ils en avaient le droit, ils en avaient le devoir…
- Cela servait-il à dire des messes pour la mémoire de mon père ? Si tel est le cas, il faudrait doubler ou tripler la somme pour espérer amadouer Dieu et son vicaire sur cette Terre…
- Je suppose que votre demi-frère recevait une éducation propre à lui permettre de venir un jour prétendre au trône d’Othon…
- Un rival… Encore un rival !... Qu’ai-je commis comme crime en mes jeunes années pour être sans cesse trahi, combattu, nié ?
- Votre seul crime est d’être né…
- C’est cette naissance qui me donne aujourd’hui le droit de ceindre la couronne glorieuse des Romains et des Francs… Allons, le destin d’un empereur n’attend pas…
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MessageSujet: Re: Feuilleton : Le tombeau des amours   Lun 11 Aoû 2008 - 23:15

Sire Georges était un maître exigeant. Géraud l’apprenait chaque jour à ses dépens. Il n’était pas un exercice qu’il ne lui refit faire à des centaines de reprises. C’était le prix à payer pour espérer des progrès rapides… A croire que le vieux chevalier mesurait chaque jour à l’aune de sa faiblesse le peu de temps dont il disposait pour former celui qui prendrait sa place.
- Tu progresses, Géraud… Ta forte nature t’y aide mais plus encore j’apprécie l’intelligence et la hauteur d’âme que tu mets à appliquer les conseils que je te donne…
- Un bon conseil est toujours un cadeau, répondit Géraud.
La phrase était de pure convenance. Il était des conseils, sinon des ordres, que Géraud transgressait avec un acharnement qui finissait par l’inquiéter. Combien avaient-elles été à le rejoindre dans sa cabane une fois la nuit tombée et les chandelles soufflées ?… Sept ou huit… Il les avait honorées avec fougue ou une molle passivité selon la passion qu’elles lui inspiraient. Certaines n’avaient été qu’aventure d’un soir… D’autres, comme Blanche de Beaugency, guettaient en permanence le signal convenu, le mot à double sens qui annonçaient une nouvelle nuit de joutes amoureuses.
Il s’étonnait que personne ne sût le secret de ces amours de paille et de pluie. Les langues des damoiselles étaient à son grand étonnement plus habiles à susciter le désir qu’à clabauder sur ses exploits. Parfois, il en venait à suspecter sire Georges d’en avoir lui-même usé de la sorte avec les jeunes femmes de la communauté de dame Yolande. Une telle discipline ne pouvait être spontanée…
Les grandes dames lui battaient froid.
Sans doute pour des raisons bien différentes.
Il avait fini par saisir les regards trop froids de dame Yolande, par accepter les yeux méprisants de dame Marguerite, par ne plus chercher à comprendre les mines changeantes de dame Aliénor. Parfois cette dernière l’appelait auprès d’elle pour des leçons sur le monde. Elle lui parlait de terres lointaines dont les noms chantaient ensuite en lui pendant des journées entières. Elle lui racontait les grands empires, les glorieux souverains qui avaient bâti les longs murs du temps, les batailles glorieuses et les mariages malheureux. Sa mémoire semblait inextinguible. Elle pouvait discourir ainsi toute la soirée le privant d’une de ces récréations nocturnes qui finissaient de lui briser le dos.
A plusieurs reprises, des soldats aux armes des Dampierre étaient venus renifler l’orée de la forêt. On les avait fait déguerpir avec des éclairs de feu grégeois, des concerts de gros tambours et de grands sifflements qu’on obtenait en faisant tournoyer des cordes étrangement musicales. Derrière ces sortilèges qui effrayaient le mortel au cœur le mieux accroché se trouvait encore la science de dame Aliénor. Elle avait encore une fois tiré ces sortilèges visuels et sonores de ses grimoires indéchiffrables. A croire que s’y trouvaient toute la sagesse et toute la connaissance de l’univers.
- Connaissez-vous le secret des planètes et des astres, lui avait-il demandé un jour ?
- Il se trouve des hérétiques pour prétendre que la Terre n’est pas le centre de toute vie… mais ce sont des hérétiques et on ne saurait les croire…
Elle avait accompagné sa remarque d’une moue énigmatique qui, dans le meilleur des cas, constituait l’indice d’un doute sinon d’une approbation. Enigmatique comme les sources de son savoir qu’elle semblait être la seule à pouvoir dompter. Toutes celles qu’elle faisait travailler, toutes celles à qui elle inculquait le secret des lettres, le mystère des chiffres, se plaignaient de sa dureté, de la rudesse de ses remarques, de la chicheté de ses encouragements lorsqu’elles venaient trouver consolation sur son lit de paille. Lui-même avait parfois à subir des foudres de reproches, brûlants comme un poison acide. Cela durait quelques temps puis les nuages sur le front de la vieille dame s’évadaient vers d’autres horizons et elle reprenait ses leçons avec le même entrain.
- Pourquoi ces ombres dans votre regard, lui avait-il demandé un soir où l’atmosphère était légère ?
- Ce sont les ombres de mon passé qui viennent m’embrumer le cœur… Tous les êtres que j’aimais et qui ont disparu à jamais… Mon seigneur, époux doux et combattant valeureux… Mon fils, beau comme un soleil et ardent comme une flamme… Ma fille, généreuse et miraculeuse comme une pluie d’été…
Elle avait poussé un long soupir et détourné la conversation vers les forêts de Germanie.

Je n’ai pas été contrainte d’avaler l’odieux breuvage que dame Aliénor gardait dans un tonnelet marqué d’une énorme croix verte. Elle a écrasé une larme en murmurant qu’elle ne pouvait pas. Elle a refusé d’obéir, elle a pris le risque de se compromettre pour moi, la paysanne. Elle que je croyais si haute, si imbue d’elle-même et de sa science.
J’ai dû jouer la folie, hurler, éructer, baver, me tordre en d’épouvantables spasmes, me lancer dans des diatribes vulgaires, réclamer la semence de tous les démons pour refroidir mon corps brûlant. Combien de temps a duré ce simulacre terrible ? Une heure ? Deux heures ? Je ne sais plus. Tout ce que je sentais c’était le regard inquisiteur de dame Yolande posé sur moi, planté sur ma nuque, semblant n’attendre qu’une chose : la preuve d’une supercherie qu’elle estimait sans doute possible.
De temps en temps heureusement, je sombrais dans une molle léthargie. J’avais encore dans la tête le souvenir de l’homme que j’avais ainsi raccompagné un jour jusqu’à l’orée de notre monde. Il finissait toujours par se calmer, passant de l’excitation à la prostration la plus improbable, épaules voûtées, visage blafard, yeux révulsés… J’ai mimé, imité, contrefait.
A l’entrée de la forêt de Germiny, dame Yolande s’est arrêtée. Elle a demandé à celles qui me conduisaient, Anne et Josèphe, devenues avec le temps ses âmes damnées, de me mener jusqu’à la route entre les villes de Gien et Montargis, de m’y abandonner et de se hâter de revenir.
- Tu sais, est-elle venue ensuite souffler à mon oreille, ton Géraud sera à moi…
Etait-ce un dernier piège pour juger de mon réel envoûtement ou le dernier coup de poignard d’une rivale victorieuse ? Je ne sais toujours pas. J’ai eu en tous cas l’heureux réflexe de rester impassible. Il y a eu une tape sonore sur la croupe de ma monture et nous avons débouché dans la lumière grise de ce monde que j’avais fui et dans lequel on me replongeait soudain.
Abandonnée, il m’a fallu plusieurs jours pour que les larmes cessent de m’assaillir dès que je pensais à Géraud, à dame Aliénor, à mes compagnes de la forêt, à tous ces mots grecs, latins et même arabes qui allaient peu à peu s’effacer de ma mémoire, me renvoyant à ma condition première. Je n’avais pas encore perdu la mémoire ; cela viendrait pourtant, je le savais.
J’ai marché en me cachant, j’ai évité les villages et les écarts. Certes, on m’avait relâché loin des terres qui m’avaient vu grandir mais un mauvais hasard restait toujours possible. Quelqu’un qui se serait rendu à un marché pour y vendre quelques surplus de récolte. Le curé du village se rendant à un concile provincial. Un de mes nombreux soupirants partant chercher à s’engager pour les travaux de labour. L’improbable restait toujours possible.
Mangeant ce que les lambeaux de forêt ayant échappé aux haches des défricheurs pouvaient m’abandonner, j’ai gagné Montargis, puis, de là, la ville de Sens, siège d’un archevêché puissant puisqu’il s’honorait d’avoir la capitale royale dans son diocèse. On venait d’y terminer la construction d’une nouvelle cathédrale dont les tours dominaient les maisons comme deux bras tendus vers un Ciel protecteur. C’est là que j’ai trouvé à me poser, à me nourrir, à reconstruire une vie.
Je suis servante à l’auberge de maître Rigaud, un tenancier au visage sec et au parler rude, qui me houspille sans cesse, cherche à me pousser dans son lit et vide godet sur godet avec sa clientèle essentiellement constituée des soldats aux ordres du prévôt de l’archevêque.
Servante.
Pour remplacer la belle Diane dont le souvenir aimable semblait tenir lieu de seule justification à cette réunion de mâles avinés.
Ils avaient rapidement appris à leurs dépens que je n’avais rien de commun avec Diane, la belle Diane, qui crachait dans les godets juste pour mesurer jusqu’où les hommes pouvaient s’humilier pour l’avoir. La belle Diane qui savait donner la fièvre en relevant sa jupe ou sa cotte. La belle Diane qui avait quitté un beau jour cruches et godets pour le service d’un bourgeois de la ville dont elle partageait souvent les siestes.
Lorsque le soir, la chandelle qui m’accompagne dans ma chambrette entame son agonie, je prends une plume et je trace des lettres hâtives sur un parchemin âpre et puant. Juste pour ne pas oublier qui je suis, d’où je viens et la somme des tristesses qui me font vivre.
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MessageSujet: Re: Feuilleton : Le tombeau des amours   Lun 11 Aoû 2008 - 23:16

Cela devait arriver !
Dame Yolande avait pénétré en plein cœur de la nuit dans la cabane de Géraud, avancé sa chandelle vers la paillasse et découvert une de ses « pensionnaires » endormie dans les bras du jeune paysan.
- Je le savais, murmura-t-elle… Je le savais…
Elle n’éleva pas davantage la voix pour éveiller le couple perdu au pays des rêves. Très tranquillement, elle posa le talon de sa socque de bois sur la cheville de la jeune femme – Blanche de Beaugency, cette incapable – et appuya d’un seul coup.
Blanche se redressa en hurlant. Elle fut cueillie par une gifle retentissante qui lui emporta la nuque en arrière.
- File !
On ne désobéissait pas à un ordre de dame Yolande. Surtout pas lorsqu’on était surprise en faute. Et y avait-il pire faute que transgresser le vœu de chasteté prononcé par les pensionnaires de Méranval ? Ce serment juré sur les reliques de saint Aignan, dans la crypte humide d’une abbaye des environs. Ce point de départ, ce lieu de passage sur le chemin de la fuite.
- Je…
- Tais-toi… Estime-toi heureuse que je n’ai pas voulu rompre ta cheville… Impotente, tu ne nous aurais plus servi à rien. Va…
Blanche ramassa sa longue tunique de laine et sa pelisse noire, se précipita au dehors.
Géraud, éveillé par les cris, avait eu un réflexe pour se saisir d’un moyen de défense. Il n’avait rien trouvé à portée de sa couche, s’était dressé pour protéger Blanche.
Sans pouvoir lui éviter la claque semée par la colère froide de dame Yolande. Il avait ensuite assisté sans réagir au départ de son amante.
- Je ne vous demanderai rien sur vos pêchés charnels avec Blanche… Juste qu’ils cessent… Nous ne pouvons nous avoir d’enfantelets à élever ici… Ce serait condamner la mère et son fruit à une mort certaine. Un enfant, ça braille, ça court partout, ça ne sait pas se montrer discret… Et la discrétion dont nous faisons preuve nous protège… Ai-je été claire ?
Géraud hocha la tête dans le noir. Pouvait-il évoquer dans les circonstances présentes les six pensionnaires de Méranval qui avaient profité de ses ardeurs ?... Et les risques inhérents à de telles aventures ? Il préféra amener la conversation sur un autre terrain.
- Pourquoi forcez-vous ma porte à cette heure de la nuit ?
- Sire Georges s’est éteint dans son sommeil… Dame Aliénor l’a découvert les yeux grands ouverts, la main encore crispée sur le pommeau de son épée… Comme s’il avait voulu se défendre contre la mort lorsqu’elle a commencé à l’envahir. Géraud, vous voilà devenu notre gardien !...
Un silence pesant tomba sur la cabane. Géraud ne pouvait se réjouir d’une telle nouvelle. Il ne se sentait pas prêt. Ni à combattre, ni à assumer la responsabilité de cette vingtaine de femmes. Il était gueux par la naissance et le port de l’armure lui paraissait toujours être une pure usurpation. Il faudrait pourtant se glisser dans la grande carcasse de métal afin de faire fuir les curieux… peut-être même baisser la lance, tirer l’épée, ôter des vies.
- Je ne suis pas capable de…
- Vous êtes capable, Géraud… Si pour vous être mâle se limite à déflorer les jouvencelles, votre place n’est pas parmi nous… J’enfilerai moi-même le heaume et je brandirai la lance lourde devant les ennemis de notre quiétude.
- Je…
- Vous ne me laisseriez pas le faire n’est-ce pas ?
- Non…
- Pourquoi ?
- Ce ne sont point là des activités pour le doux sexe…
- Et quelles sont selon vous les activités de mon doux sexe ?
Elle agrippa la main de Géraud et la conduisit contre sa poitrine.
- Donnez-moi ce que vous lui avez donné…

Qu’est-ce qui a attiré mon attention lorsqu’il est entré ? Je ne sais pas… Pourtant, immédiatement, j’ai ressenti une vibration malsaine. Le danger venait de croiser ma route. Cet homme était une menace.
Pourtant…
Pourtant j’avais beau le dévisager en me cachant moi-même, je ne le reconnaissais pas. Ce n’était pas un témoin de mon autre vie, quelqu’un qui aurait pu m’identifier comme Jeanne la fugitive.
Le client, qui venait de s’attabler et guettait avec des gestes nerveux d’impatience mon arrivée, était plutôt grand. Il avait le poil blond roux, les cheveux épais, une moustache et une barbe qui mangeaient son visage. Ses yeux furetaient partout, sans cesse aux aguets… Je crois bien que c’est cela qui avait déclenché en moi ce sentiment de malaise. Il cherchait quelque chose. Immédiatement, j’ai pensé que c’était moi.
Je dus me raisonner avant d’aller accomplir mon office de servante. Mes parents me croyaient dissoute dans la folie maléfique de Méranval. La famille de mon promis avait sans doute dû m’oublier et je ne l’imaginais pas lancer à mes trousses, surtout plusieurs mois après ma désertion nuptiale, un chien de chasse de ce gabarit. Quant aux dames de la forêt, elles n’auraient pas eu recours à un tel homme. Sire Georges me connaissait… Si elles avaient mis à jour le stratagème de dame Aliénor, elles auraient envoyé le vieux chevalier pour me retrouver.
- Du vin !
Il avait fini par s’impatienter et m’avait rappelée sans ménagement à mes devoirs. Sans m’approcher de lui, je filais quérir dans un tonneau une pinte d’un vin noir comme la suie. Maître Rigaud avait ses propres vignes sur des coteaux qui dominaient la rivière Loing, des ceps squelettiques qui, malgré le manque de soleil, parvenaient par miracle à fournir des grappes suffisamment abondantes pour nourrir le pressoir seigneurial. Qu’ajoutait-il pour que le breuvage prenne cette couleur noirâtre, je ne sais… Bizarrement, personne ne se plaignait. S’il y avait querelle dans la taverne, c’était bien plus pour affaires de femmes ou rivalités de mâles que pour la couleur ou le goût du vin de maître Rigaud.
J’ai posé la cruche et le godet de terre cuite sur la table, prête déjà à repousser l’inconnu s’il tentait de porter ses lourdes paluches sur ma cotte. Il m’a ignoré superbement, plongeant son regard sur le vin… Moi j’avais toujours cette boule acide dans la gorge, cet étranglement d’âme, ce pressentiment lugubre que cet homme représentait un danger. J’aurais voulu fuir mais je ne pouvais pas. J’étais tout autant intriguée que peureuse. Comment savoir ?
Il a poussé un grognement en constatant que je demeurais près de lui. Il a tiré une pièce de monnaie de sa bourse et me l’a jetée.
- Paye-toi, catin, et cesse de vouloir jouer avec moi… Je ne suis pas de ta clientèle… J’ai pour partenaire de plaisir des femmes d’une autre naissance que la tienne.
Il parlait avec une certaine lenteur… Comme s’il cherchait ses mots… Il écorchait certains sons…
J’hasardais une question.
- Coucherez-vous sous notre toit ?
- Plutôt crever ! Si ton lit vaut ton vin, j’y laisserais sans doute ma santé et ma vie… Ne t’ai-je pas dit que je n’avais pas besoin de tes services… Je finis de me brûler le gaster avec cet effroyable vin et je quitte la ville…
Il partait.
Je m’étais donc trompé… J’allais m’éloigner lorsqu’il me rappela d’une question :
- Que dit-on par chez toi de la forêt de Méranval ?
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MessageSujet: Re: Feuilleton : Le tombeau des amours   Lun 11 Aoû 2008 - 23:17

Chapitre V
Les étoiles de Dieu


Elle a exigé d’être la seule et Géraud n’a eu qu’à obéir. On ne résistait pas à dame Yolande, il l’avait compris dès le premier jour.
En amour, elle avait la même fougue que lorsqu’elle commandait aux femmes de la communauté. D’ailleurs, elle n’était pas une simple partenaire de jeux amoureux, elle était la maîtresse, celle qui faisait les règles, celle qui décidait du quand et du comment.
- Tu sais que si tu avais été de sang noble, je n’aurais sans doute pas fui les chaînes du mariage, lui avait-elle confié le deuxième ou le troisième matin de leur relation.
Géraud avait hoché la tête. A quoi bon essayer de résister, de lui tenir tête ? Jusque dans sa façon de se serrer contre lui, cette femme avait des manières de bête sauvage, de prédatrice. Elle prenait ce qu’elle voulait. Plus il y pensait, plus il se demandait pourquoi elle avait attendu plusieurs mois avant de prendre d’assaut sa citadelle fragile.
La réponse était venue au cours de ces instants d’insomnie qui suivaient toujours l’amour. Elle n’était venue vers lui qu’après la mort de sire Georges… Jusque dans la satisfaction de ses besoins les plus inavouables, il était le successeur du vieux chevalier.

Hermine de Dampierre n’avait jamais pleuré. Elle n’avait d’une femme que les formes façonnées par Dieu. Au fond d’elle, brûlaient l’énergie, la force des volcans, la détermination des conquérants, la brutale certitude du bon droit.
- Mon fils, l’hiver est passé… Les neiges sont fondues, les pluies sont calmées. Qu’inventerez-vous désormais pour vous détourner de la juste vengeance que vous devez assurer à la mémoire de votre frère Jean ?
- Mère, votre incrédulité me laissera toujours sans voix. Avez-vous cru un seul instant que j‘irai risquer ma vie contre les esprits mauvais qui hantent Méranval ?
- Vous en avez fait serment sur le tombeau de votre malheureux frère ? Vous avez renouvelé ce serment devant moi…
- Eh bien, vous admettrez que je mens sans vergogne et sans difficulté.
- Vous vous en vantez ?
- Je m’en glorifie, ma mère. Je n’ai pas la folle tête de Jean… Et je ne crois pas comme vous à ces missions venues du Ciel. Notre seigneur a voulu que j’occupe le siège de mon père, que je prenne sa place dans chacune des tâches que la destinée a accordé à notre famille. Je suis seigneur de Dampierre et c’est là bien suffisant pour occuper ma vie.
- Votre vie n’est faite que de chasses, de festins et d’exercices à la quintaine… Quand honorerez-vous votre chevalerie ? Quand irez-vous cueillir la gloire qui couronnera vos étendards ?...
- Jamais ma mère !... Et même si depuis la lointaine terre d’Egypte, notre seigneur le roi m’appelait à le rejoindre, je feindrais de ne point l’avoir entendu.
Hermine de Dampierre n’avait jamais pleuré. Lorsqu’elle enfonça la dague au manche nacré dans le cœur de son fils aîné, elle ne versa pas une larme.

Je ne dors plus depuis plusieurs semaines…
Oh, sans doute que mes yeux se ferment, que mon corps s’abandonne à quelque chose qui ressemble au sommeil, mais mon esprit n’a plus de repos.
L’inconnu de l’auberge est un de ces chiens limier chargés de débusquer un gibier. Sa lenteur n’est qu’un stratagème pour mieux cacher la vivacité de son regard, un moyen pour dissimuler la curiosité de ses oreilles. Je n’oublie ni sa question directe, ni ma réponse bredouillée. Peut-être a-t-il flairé mon embarras ? Peut-être ai-je été assez forte pour lui cacher mon trouble ? Il n’a rien dit, m’a regardé sans exprimer autre chose qu’une tranquille indifférence. Il a ramassé sa lourde cape grise et a disparu.
Que pouvait-il bien chercher de si précieux dans les environs de Méranval ?
A part mon Géraud tant aimé ?...
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MessageSujet: Re: Feuilleton : Le tombeau des amours   Lun 11 Aoû 2008 - 23:17

Une brume épaisse noie encore la forêt. Au loin, un soleil lourd peine à s’extraire de la glaise. Il fait frais et le métal de l’armure noire mord la peau.
Comment Yolande de Gien peut-elle prévoir l’arrivée des intrus ? Il ne sait pas et elle refuse de lui révéler ses sources d’information. Hier soir, après l’avoir éreinté, elle s’est arrachée à ses bras en lui murmurant :
- Demain, il viendra une troupe depuis le château des Dampierre… Ce seront gens d’armes moins faciles à effrayer que les rustres que la curiosité nous amène parfois.
En cet instant, il n’a même pas peur. Si tout devait s’arrêter maintenant, il aurait tellement l’impression d’avoir trahi la confiance de Yolande… Celle de sire Georges aussi qui a brûlé ses dernières forces pour lui apprendre à manier la lourde lance ferrée, à faire manoeuvrer sa monture, à la dresser telle un rempart pour mieux l’abattre ensuite sur l’adversaire.
Il connaît bien maintenant les deux énormes tambours dissimulés non loin du chemin qui s’enfonce dans la forêt de Méranval. Il faut deux jeunes pensionnaires de la communauté pour tirer de chacun d’eux ces longues et rugueuses notes qui font trembler les feuillages, le sol et les esprits. Non loin de lui, il entend le pépiement de Blanche de Gien, incapable de tenir sa langue comme d’habitude.
Attendre.
Ecouter le moindre bruit comme s’il était lourd de menace, comme s’il annonçait l’affrontement à venir.
Il imagine que la brume, le roulement lourd des tambours, les éclairs de lumière pourront suffire à éloigner la nouvelle menace. Qui aurait le courage d’aller à l’avant d’une telle sorcellerie ? Un fou sans doute… Mais les fous ne viennent pas à Méranval, ils en sortent.

La cuirasse lui pèse aux épaules. Sans doute que son époux devait la trouver plus légère qu’elle… mais pour Hermine de Dampierre, le pouvoir vaut bien l’inconfort de quelques heures. Lorsqu’elle s’est découverte parée comme pour la guerre, elle a ressenti la douce ivresse de la force. Trop longtemps elle avait cherché à agir en contrôlant les êtres, en les manipulant, en les contraignant à faire ses quatre volontés. Cela avait fonctionné avec son mari qui, pendant plusieurs années, avait calqué ses intérêts sur les siens. Cela aurait pu fonctionner avec Jean qu’elle avait préparé pour exercer le pouvoir en lieu et place de son aîné. Pierre était trop sûr de sa force, trop confiant dans son étoile. Il n’avait jamais compris qu’elle n’avait abdiqué devant lui que pour mieux le poignarder plus tard. Dans sa famille, on vivait vieux quand on était femelle. Elle avait patienté jusqu’à la chevalerie de Jean espérant que, couvert de gloire, il viendrait réclamer sa part d’héritage. Elle avait escompté une lutte entre les deux frères, lutte inégale puisqu’elle aurait insufflé à Jean l’intelligence et la sagesse dont il était tristement dépourvu. Pierre était destiné à mourir de toutes les façons, elle s’était contentée de forcer le destin.
- Ainsi, c’est cela Méranval !
La forêt barre l’horizon, immense trait de peinture passé entre le ciel bleu et la terre brune. Des nuages laiteux stagnent au-dessus des flaques. Il n’y a pas de vent et on n’entend monter de cette touffeur de branchages aucun bruit. La forêt est assoupie… Comme…
Ensorcelée ?
Hermine de Dampierre balaye cette pensée. Elle ne croit pas à ces sornettes. Elle n’y a d’ailleurs jamais cru… sinon elle n’aurait pas envoyé ce fol de Jean s’y frotter. La témérité insensée de son fils n’avait aucune chance de triompher face à la puissance des grandes magies.
De telles magies n’existent pas, elle en est sûre.
Lorsqu’elle lève le bras pour ordonner à ses troupes, maigres comme le sont les faibles armées des pauvres sires, de se regrouper pour l’assaut, une clameur sourde s’élève soudain des bois.

Comme s’ils avaient été insensibles au vacarme, une dizaine d’hommes avance vers l’entrée de la forêt.
Géraud doit retenir sa monture qui, fatiguée par son immobilité et incommodée par les percussions sataniques, piaffe d’aller de l’avant.
- Pas encore, ma belle !
L’adversaire envoie la piétaille en avant-garde. De pauvres hères qui ne portaent pas les armes des Dampierre mais la tunique déchirée et le bonnet crasseux des paysans. Des malheureux qu’on a dû acheter par quelques belles promesses ou un bol de soupe noyée de vin.
Ses frères de jeunesse. Des humbles nés les pieds dans la glaise et dont le regard partait sans doute un peu trop à l’assaut des étoiles. Des rêveurs ou des ambitieux.
Il n’a pas le choix. Il doit les tailler en pièces - et vite ! - pour finir d’épouvanter ceux qui sont restés en arrière et qu’il devine plus aguerris que lui dans le métier des armes.
Il attend qu’une gerbe de lumière jaillisse des fourrés pour éperonner sa jument. En quelques instants, il est sur les manants, en bouscule un du pied, en renverse un du bout de sa lance, tournoie sur lui-même pour en faucher plusieurs dans le même mouvement, tire son épée et frappe. Le sang jaillit comme l’eau des fontaines après la pluie. Une tête, un bras volent.
Lorsque ses yeux se posent sur le seul qui n’a pas failli, qui ne court pas en tous sens, restant fermement campé face à l’inéluctable.
Son père !...
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MessageSujet: Re: Feuilleton : Le tombeau des amours   Lun 11 Aoû 2008 - 23:19

J’ai senti le poids du chagrin s’abattre sur mes épaules alors que je reprenais le chemin de Méranval. D’un seul coup, quelque chose s’est cassé, mes jambes ont refusé de continuer à avancer, mon cœur a explosé dans ma poitrine, mon souffle s’est éteint comme une vieille chandelle.
Depuis, bien sûr, j’ai compris ce que cela signifiait : Dieu m’avait averti à sa façon de ce qui venait de survenir à l’orée de la forêt de Méranval, sur le chemin qui court de Dampierre à Lorris. L’instant de surprise de Géraud, le temps infime où l’épée demeure suspendue en l’air, la monture qui continue sa volte… et les étriers qui se dérobent. Je n’ai pas vu la scène mais je n’ai aucun mal à l’imaginer. Géraud qui penche sur la gauche et s’abat soudain au sol, le choc flasque du casque sur la boue, les épées qui le cernent…
Et la voix autoritaire d’Hermine de Dampierre qui ordonne :
- Ne le tuez pas ! Je veux le traîner devant ma justice… Pour que mes gens sachent comment je punis les assassins.


- Que font-ils ?
Blanche de Gien avait eu grand mal à ne pas interrompre le mouvement saccadé des lourds maillets sur les énormes peaux des tambours. En un instant, elle avait compris que seul le vacarme pouvait encore dissuader les assaillants de pénétrer dans la forêt. Qu’ils s’arrêtent et ils comprendraient que Méranval était à prendre.
Les bras tétanisés par l’effort, le cœur brûlant d’angoisse, elle avait quand même continué à marteler les tambours.
Ils n’avaient pas tué Géraud, elle l’avait vu entouré puis redressé et enfin enchaîné. Ils n’avaient pas cherché à pousser plus loin leur avantage. Cette première victoire sur les esprits de Méranval leur était sans doute apparue assez conséquente pour en annoncer d’autres.
ls reviendraient.
Quand ?
Et jusqu’à quand fallait-il battre le tambour ?
Peut-être que tout cela n’était qu’une ruse ? Peut-être qu’ils n’attendaient que l’arrêt du vacarme pour revenir en force ?
Ils s’éloignaient, parfois illuminés par les derniers éclairs de lumière des gardiennes de Méranval. Elles avaient souhaité échapper à la tyrannie des mâles, mais elles étaient bien seules désormais pour défendre leur liberté.
Blanche tremblait pour Géraud. Son fier amant… La corde pour le manant qu’il était ou le bûcher pour les actes de sorcellerie qu’on ne manquerait pas de lui faire avouer ? De toutes les manières, il était perdu.
A moins que…
Une idée lui traversa l’esprit, une idée aussi généreuse que folle. Une idée qui lui fit oublier les muscles durs, les mains écorchées par les rudes marteaux de bois, ses tympans brûlants.
A deux lieux de là, on entendait encore les tambours de Méranval lorsque la brume finit par se lever.

Les étoiles de Dieu n’avaient jamais brillé aussi fort que cette nuit-là. Dame Aliénor les avait vues danser de manière étonnante. Tantôt, elles semblaient se regrouper dans un coin du ciel, tantôt elles partaient en vigoureuses arabesques patiner sur le velours noir du ciel nocturne.
- Qu’est-ce que cela signifie ? Qu’est-ce que cela signifie ?
Elle avait compulsé tous les savants ouvrages qui meublaient sa cabane. Les traités interdits par Rome, les traductions des œuvres des plus réputés astronomes de l’Orient. Nulle part, elle n’avait trouvé le sens de ces mouvements étranges.
Et puis la brume avait gagné son regard en même temps qu’elle s’était étendue entre la forêt et les cieux.
Elle s’était endormie la plume à la main, son visage parcheminé écrasé contre la vieille peau de mouton griffée.
Sans savoir qu’elle ne se relèverait plus.
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MessageSujet: Re: Feuilleton : Le tombeau des amours   Lun 11 Aoû 2008 - 23:20

Chapitre 6
Le pilori noir


Je suis arrivée comme on finissait de la porter en terre. Ayant bravé les sourdes menaces des éclairs de lumière, j’avais été arrêtée par une de mes anciennes compagnes alors que je m’enfonçais dans la forêt. Elle m’avait mis au courant des drames qui venait de frapper notre communauté : la capture de Géraud, la mort de dame Aliénor.
- Hâte-toi si tu veux l’accompagner…
J’avais pressé le pas, couru même, espérant contre toute logique atteindre notre petite clairière avant que la terre grise n’ait recouverte le cercueil… si cercueil il y avait. J’avais pressé le pas mais en vain. A travers mes larmes et la sueur noire, j’avais vu les dames de Méranval se disperser, regagner leurs occupations. La parenthèse qu’elles venaient de refermer, d’enfouir sous quelques pieds de terre, ne leur faisait pas oublier pourquoi elles étaient là. Bien au contraire. La perte quasi simultanée de Géraud et de dame Aliénor nécessitait un regain d’énergie, une volonté encore plus farouche de survivre. Demain peut-être, ils reviendraient, bien décidés à extirper de cette forêt les esprits mauvais qu’ils pensaient y trouver. Le cerbère à l’armure noire avait mordu la poussière, ils imaginaient sans doute que le plus difficile avait été réalisé.
Blanche fut la première à me reconnaître.
- Jeanne ?... Jeanne, c’est bien toi ?...
- Oui, Blanche… C’est bien moi… Je ne suis pas un esprit mais bien celle qui a partagé avec vous les travaux et l’étude.
- Comment se peut-il que ?...
- Je t’expliquerai… Mène-moi auprès de dame Yolande, je dois lui parler.
J’étais écrasée de chagrin. Ma peau était glacée, mes lèvres blanchâtres. Je me tenais à peine debout tant j’avais épuisé mes dernières forces pour arriver plus vite. Mais j’avais en moi une rage violente comme une plaie pour me soutenir encore. Il ne me restait qu’un morceau de vie, mais ce morceau de vie je voulais le consacrer à tenter de sauver ce qui pouvait l’être encore de Méranval.
Pour cela, il me fallait affronter dame Yolande, sa jalousie et sa force de caractère. Cela ne m’enchantait guère. Je la savais désormais capable de toutes les vilainies pour se débarrasser d’une rivale. Sa froideur cachait une détermination sans failles. Et moi, je me savais si fragile, si naïve…
J’avais prévu d’aller confier mes soupçons concernant l’étranger de Sens à dame Aliénor ; sa sagesse aurait su sans doute me conseiller l’attitude à tenir… Mais elle était partie trop tôt…
Et j’allais, à la suite de Blanche, à la rencontre de celle à qui je devais confier un des plus terribles secrets qu’il ait été donné de porter à une simple fille du peuple.


Le vent soulève des gerbes de sable. La chaleur est suffocante, annihile ses pensées les plus intimes. Quand il ferme les yeux, il revoit se refermer le piège de la Mansourah, son frère qui tombe, la mort qui frappe autour de lui. Combien de fois ces images sont-elles venues frapper son esprit, marteler ses nuits de leur glas lugubre ? Il est prisonnier. Prisonnier de sa volonté d’entêté. Il a voulu racheter par la guerre le cadeau fait par un Dieu bon qui l’a laissé vivre…Le voici loin de Vincennes, de Paris, de sa terre de France. Condamné à vaincre les Infidèles… Ceux-là même qui ont su le traiter avec la plus grande déférence, honorer sa couronne et vanter son sang.
Bientôt six années qu’il est parti ! Il n’était pas là lorsque sa mère a fermé les yeux pour la dernière fois. Il n’était pas là lorsque certains de ses vassaux ont comploté contre son frère, nouveau régent du royaume.
Il n’était pas là…
- Seigneur, des nouvelles de France !...
Louis se redresse sur le coude, essuie la sueur qui dégouline de ses tempes précocement grisées.
- Parle, Gauthier !...
- De fâcheuses nouvelles, seigneur… Cette missive vient de votre frère Alphonse de Poitiers…
- Lis !
- Mon frère et seigneur, un grand malheur menace vos domaines, la chose est désormais assurée. En plusieurs régions du royaume, on a vu des nuées ardentes courir dans le ciel au couchant. Les loups fuient les forêts et attaquent les paysans, pénètrent dans les châteaux. L’abbé de saint-Médard, que nous avons fait interroger, prédit une invasion de nos terres dans l’année qui vient.
- Qui pourrait s’en prendre aux terres d’un seigneur parti à la croisade ?
- Quelqu’un qui n’aurait aucun respect pour Notre Seigneur… Le fils du Diable…
Le roi Louis grimace en essayant de se lever. La sueur déchire les cicatrices des dernières mortifications qu’il s’est infligé en punition de son incapacité à atteindre les murs de Jérusalem.
- Ton bras, Gauthier… Nous rentrons…

Elle n’a même pas regardé son visage. Sans doute la dame de Dampierre craignait-elle d’y lire la mort de son enfant ?
Elle aurait pu le faire tuer sur place.
Elle a préféré l’humilier plutôt que lui donner une mort rapide. L’exposer à la face de tous, le jeter en pâture aux remarques aigres, aux quolibets, à la boue que lui jettent les enfants.
Le froid du soir commence à marquer cruellement sa peau de tâches bleues. Son dos, ses cuisses, ses épaules sont tétanisés par l’immobilité. Le pilori écartèle son corps, dompte sa rage. Il a bien essayé de se débattre, de s’arracher au carcan de bois, de regagner cette liberté perdue pour un instant d’hésitation.
Géraud n’entend pas les railleries. Géraud ne sent pas la boue qui s’abat par paquets entiers sur ses fesses et son dos.
Géraud pleure. Sur lui peut-être… mais surtout sur elles, toutes ces femmes perdues qui avaient placé en lui leur confiance et parfois leur amour. Sont-elles déjà tombées ? Méranval a-t-il déjà perdu sa liberté ?
Il n’a pas été l’homme dont elles avaient besoin. Il n’a pas été le bras solide, fier, conquérant qui aurait dû écarter la menace. Il n’a pas été courageux au point d’accepter et de provoquer la mort une fois son échec consommé.
Il n’a finalement été qu’une seule chose. Ce qu’il a toujours été.
Un paysan.
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MessageSujet: Re: Feuilleton : Le tombeau des amours   Lun 11 Aoû 2008 - 23:21

J’ai retrouvé ma cabane. Froide d’absence, perdue de souvenirs. La petite table où j’ai commencé à apprendre le grec, celle que j’occupais quand Géraud est entré pour la première fois dans notre village des bois.
Dame Yolande m’a bien offert le visage dur auquel je m’attendais. Elle n’a pas osé cependant s’en prendre à la mémoire de la dame Aliénor. Sa « trahison » n’a même pas été évoquée. Cela viendra sans doute dans les jours prochains, mais aujourd’hui, alors que la terre recouvrant sa tombe n’est pas encore tassée par le poids du temps, on ne pouvait rien dire contre ma mère d’esprit. Je l’en remerciais d’une prière muette, offrande pathétique de celle qui devrait continuer sa tâche.
Car c’est bien à cette condition que dame Yolande m’autorise à demeurer à Méranval : que je poursuive l’œuvre de dame Aliénor. Que je sois l’éclair de la connaissance, l’âme qui comprend, prévoit, anticipe. Que je dresse le rempart de la science face à la bêtise des hommes.
En revanche, elle a parlé de Géraud. Avec tant de tendresse que j’ai bien compris quel type de rapport les avait réunis. Avec tant de haine que j’ai saisi à quel point elle s’était senti trahie par son échec. Entre eux, rien ne serait plus pareil s’ils venaient à se retrouver. Dame Yolande avait offert son corps à sire Georges pour nous protéger toutes ; en le sacrifiant à nouveau à Géraud, elle avait pris plus de plaisir – cela se voyait à la façon dont elle parlait de lui – mais elle se rendait peut-être responsable de l’échec final. Elle n’aurait jamais dû se laisser aller à aimer.
J’ai retrouvé ma cabane et les rouleaux de parchemin que j’y avais laissé. Il y a là de quoi reprendre ma chronique de Méranval. Le sommeil ne vient pas, alors je recopie les mots de Sens, les mots de l’absence. Je reconstitue la trame de ce malheur qui nous a frappé, qui a fermé les yeux de dame Aliénor, qui a annihilé les forces de Géraud, qui menace de nous perdre demain ou dans les jours prochains. J’y passerai peut-être la nuit car telle me semble être l’urgence de ma vie.
Mais demain il me faudra revoir notre système de défense…


Blanche ne dort pas. D’ailleurs, qui dort vraiment dans la forêt ? Elle imagine que chacune de ses compagnes est comme elle hantée par des visages. Ceux des parents, ceux de l’homme qu’on leur avait destiné. Peut-être aussi celui de Géraud, le magicien qui avait su réveiller leurs corps assoupis ou encore neufs.
Elle n’a pas revu Jeanne depuis sa rencontre avec dame Yolande. Elle aurait dû peut-être essayer de la voir. Elle seule peut l’écouter, elle seule a assez de science pour lui dire si le projet qu’elle a formé contient une parcelle de réussite.
Jeanne est la seule qui a revu le monde extérieur.
Car, pour libérer Géraud, il faudra oser quitter la protection des fantômes de Méranval, risquer d’être reconnue, reprise, mariée de force à ce vieux barbon… s’il n’a pas encore rejoint les prairies brûlantes de l’enfer.
C’est un sacrifice qu’elle est prête à effectuer. En souvenir des rudes mains de Géraud ouvrant en elle un monde de paradis.

Hermine de Dampierre avait eu une nuit agitée de cauchemars morbides. A plusieurs reprises, le souvenir de Jean était venu l’agresser. Il aurait dû être satisfait cet ingrat ! Ce que son frère aîné, couard et déloyal, n’avait jamais osé faire, elle, elle l’avait fait. Sans hésiter et sans faiblir. Et le chevalier à l’armure noire était tombé entre ses mains. Elle le tenait à sa merci, bien décidée à le faire souffrir avant de lui ôter la vie… Mais cela ne suffisait pas à apaiser Jean. Il en réclamait davantage et, toute la nuit durant, il l’avait harcelé de conseils macabres, de récriminations virulentes. Il fallait démembrer sur l’heure le coupable de sa mort, le hacher menu et le jeter aux chiens… S’ils en voulaient… Et puis, remobiliser la petite troupe des féaux pour aller chasser de Méranval les derniers spasmes de magie.
Ce matin, elle n’a pas cherché au loin le ruban bleuté de la Loire mais s’est précipitée vers le chemin de ronde. De là, elle a plongé son regard vers le village, transperçant les derniers lambeaux de brume. Il était toujours là, cassé par la position humiliante.
Pourvu qu’il fut encore vivant…
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MessageSujet: Re: Feuilleton : Le tombeau des amours   Lun 11 Aoû 2008 - 23:22

Je n’oublierai jamais le regard de Blanche ce matin-là. Elle m’attendait devant la porte de ma cabane, emmitouflée dans une grosse couverture de laine écrue.
- Jeanne, je n’ai pas dormi… Il faut faire quelque chose pour le chevalier Géraud.
- Et quoi, Blanche ? Sais-tu seulement s’il est vivant ?
Ma propre froideur me fit honte, me glaça les sangs. Je parlais là de l’homme que j’aimais, de celui qui avait grandi près de moi, que j’avais d’abord considéré comme un frère avant de voir en lui celui dont j’attendais l’amour. J’avais à peine pensé à lui durant cette nuit interminable. Quelque chose en moi avait changé. Une bascule inattendue s’était opérée. Je comprenais mieux désormais les longs silences de dame Aliénor, je saisissais enfin les raisons du comportement sans concession de dame Yolande. Commander, c’était s’oublier. Décider, c’était porter son regard vers l’urgence en laissant de côté tout ce qui n’était pas, n’était plus essentiel.
- Il n’est peut-être plus de notre monde mais…
- Mais ?...
Je pressais le pas. Blanche se mit à trottiner à ma suite en se prenant les pieds dans sa couverture.
- Je suis prête à aller en juger…
- Tu quitterais Méranval ? Sais-tu bien ce que cela signifie ?...
- Je ne le sais que trop, Jeanne… Mais toi-même, tu es bien partie… et revenue…
- Et si on te reconnaît ?
- Pas de ce côté-ci de la forêt…
Blanche venait d’ouvrir en moi un espoir insensé. J’avais refusé de pleurer la mort de Géraud tant pour moi cela eût été une perte de temps dans le cours des heures difficiles que nous vivions. Mais cette « gamine », elle, avait conservé l’espoir. Un espoir véritable, solide, fier qu’elle brandissait devant moi sachant pertinemment qu’il ne pouvait que m’ébranler.
- Ils l’auraient tué tout de suite, reprit-elle… Combien de fois ai-je imploré de mon père le pardon pour tel ou tel braconnier surpris à cueillir des champignons ou à ramasser du bois sur nos terres ? A chaque fois qu’il s’est laissé fléchir, il a fallu des jours avant que sa justice ne s’exerce… Si bien qu’il a fini par donner l’ordre de tuer les braconniers lorsqu’ils étaient surpris… Et ils n’ont pas tué Géraud ! Je les ai vus l’entourer, le rouer de coups, l’entraver… Mais ils ne l’ont pas tué !...
L’enthousiasme, les certitudes de Blanche emportèrent la glace qui avait envahi mon esprit comme le premier rayon de soleil tiède fait fuir l’hiver. Tout se remit à bouger en moi : l’amour, l’espoir, la haine.
- Connais-tu le chemin qui mène à Germiny ?
- Je le découvrirai…
- Ce ne serait pas sage… Alix t’accompagnera le temps que tu le trouves… Va enfiler une pèlerine et préviens Alix… Vous partez immédiatement… Je te veux rentrée avant le coucher du soleil.


Quand ils l’ont arraché au pilori noir, Géraud a compris que le pire était à venir. Il n’avait à attendre aucune mansuétude de ces hommes. Les quelques gens d’armes qui l’entouraient n’étaient, comme lui, que des rustres qui, plutôt que gratter la terre pour un maigre profit, avait choisi de gagner pitance en servant les intérêts du seigneur. Ils n’auraient aucun état d’âme à le tourmenter, à casser son corps, à brûler son âme. Lui-même aurait pu être un d’entre eux si son père n’avait choisi de lui faire apprendre le secret des lettres, le doux parfum des mots.
Il a cherché une aide dans la foule qu’avaient attirée ses cris, ses plaintes. Ses poignets étaient à vif, son dos meurtri lui interdisait de se relever. Il a cherché une aide et son regard a croisé celui d’un homme. Un regard vif et vert au milieu d’une broussaille de poil roux. Un regard qui lui sembla percer jusqu’au fond de son corps écrasé de douleur. Un regard qui le fouilla, l’examina sans aucune pudeur, ni retenue. Comme s’il cherchait à reconnaître en lui quelqu’un d’autre.
La dernière chose qu’il vit avant de sombrer dans l’inconscient fut l’homme roux qui emboîtait le pas de la petite troupe. Il les suivait.
Il le suivait.

Alix connaissait le chemin pour l’avoir longtemps parcouru à l’époque où elle suivait son père dans sa tournée des bourgs. Il était bourrelier et réparait lanières, ceintures et rênes de cuir. De Germiny, il allait chaque lundi jusqu’à Lorris, puis redescendait jusqu’au monastère où reposait le corps de saint Benoît. Elle se serrait contre lui à chacun des cahots du chemin, l’encerclant de ses petits bras comme s’il était le dernier rempart contre le vide et la chute. De voyages en voyages, de réparation de cuirs usés jusqu’à la corde en création de modèles nouveaux et rutilants, il avait acquis une petite richesse qui en avait fait un des notables des environs. Les belles pièces d’or amassées lui avaient fait tourner la tête. Pour sa fille chérie, il avait voulu le meilleur… Le meilleur, ça avait été ce laboureur de Jargeau. La dot lui avait paru intéressante, il avait jeté son dévolu sur la fille du bourrelier… avant de jeter ses grosses paluches pleines de cal sur elle. Elle n’avait pas aimé cet empressement de brute et s’était enfuie.
- On arrive bientôt ?
Elles marchaient depuis deux heures et Blanche ne cessait de remâcher le délai ridicule que lui avait accordé Jeanne. Il fallait être revenue avant le coucher du soleil… mais en cette saison la nuit venait encore vite. Elle doutait d’y parvenir.
- Oui… Je vais te laisser aller seule maintenant… Je ne puis aller plus avant sans risquer qu’on me reconnaisse… Suis le chemin et tu atteindras Germiny.
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MessageSujet: Re: Feuilleton : Le tombeau des amours   Lun 11 Aoû 2008 - 23:23

J’eus les larmes aux yeux en pénétrant dans la cabane de dame Aliénor. Son parfum, un extrait de violette qu’elle laissait à décocter dans un alambic étrange, emplissait encore la pièce. Ses livres étaient là, impeccablement rangés, les volumes serrés les uns contre les autres dans leur peau de cuir rouge, les rouleaux fagotés en bottes et protégés de l’humidité par des sortes de capuches en peau fine.
Dame Yolande m’avait dit que désormais tout cela m’appartenait. Peut-être qu’Aliénor de Bellegarde avait laissé un écrit, une sorte de testament par lequel elle reconnaissait ne pas m’avoir rendue folle et me cédait toute la richesse de ce savoir accumulé. Je n’étais sûre de rien tant le visage de dame Yolande était demeuré impénétrable tandis que nous évoquions mon futur rôle à Méranval.
J’ai caressé machinalement la chouette empaillée qui veillait sur ces trésors de sagesse. Athéna, déesse païenne de l’intelligence et de la ruse, m’inspirerait-elle dans mes nouvelles attributions ? Son oiseau fétiche sembla cligner un de ses grands yeux globuleux ; je sursautais. L’œil venait de s’ouvrir en basculant vers l’avant.


Géraud se réveilla couché dans une pièce sombre et humide dont le plafond était si proche de son visage qu’il finit par le toucher en étendant juste le bras. Les douleurs n’avaient pas disparu suite à son évanouissement, ce simple geste le mit à l’agonie. Serrant les dents pour ne pas hurler, il rampa pour faire le tour de son « domaine ».
Il y avait un bruit un peu étrange qu’il eut du mal à identifier. Une sorte de claquement répétitif et lancinant. Ce n’est qu’en arrivant près d’une grille rouillée mais d’une redoutable solidité qu’il comprit. C’était de l’eau ! De grosses gouttes qui, à intervalles de plus en plus rapprochés, venaient s’écraser contre la grille. Cela aurait pu être la pluie… mais c’était autre chose. Géraud n’avait aucun doute : on ne l’avait pas enfermé là pour le mettre à l’abri mais pour poursuivre l’entreprise de démolition, de dégradation de ses forces. Cet eau n’avait rien d’honnête.
Il repensa à ce qui se disait parfois dans les veillées. Les plus vieux parlaient d’une pièce de torture particulière qu’avait imaginé Hugues de Dampierre, le grand-père de l’actuel seigneur. Une prison de fer et d’eau.
C’était là qu’on l’avait conduit.
Ils voulaient le noyer !

Une clé !
C’était la plus étrange des cachettes pour la plus étrange des clés. Elle était en or, un or fin et léger qui pesait à peine dans ma main. Je balayais la pièce du regard en quête d’une serrure dans laquelle introduire ce précieux sésame.
Rien !
Aucune serrure en vue sinon celles beaucoup plus imposante de la porte et d’un coffre.
Alors ?...
Je n’eus pas le temps de réfléchir plus outre à cette énigme. Un carillon que je connaissais bien s’était déclenché au-dessus de la porte. Quelqu’un venait d’entrer dans la forêt.


L’eau commença à sourdre timidement par la grille rouillée, puis le débit s’accéléra progressivement. En quelques instants, il eut de l’eau jusqu’au cou.
Il sentit ses poumons exploser lorsque la vague recouvrit son visage.

Lorsqu’un étranger pénétrait dans le périmètre de Méranval que nous contrôlions, nos observatrices actionnaient un dispositif mis au point par dame Aliénor. Il suffisait de tirer sur une cordelette pour que, presque instantanément, toute la communauté soit avertie de l’imminence d’un danger. Ensuite, sire Georges entrait en scène, piquant dans la direction d’où venait l’intrus (chaque point d’observation délivrant une note différente, il était facile de savoir où il devait se rendre). Face au chevalier noir, l’intrus, qu’il fut homme ou femme, humble ou chevalier, baissait rapidement pavillon et se rendait. Son sort était ensuite débattu entre les grandes dames du conseil… comme l’avait été celui de Géraud. Pour la grande majorité, l’entrée dans la forêt avait signé la fin de leur intelligence du monde. La « soupe » de dame Aliénor s’était chargée de leur faire tout oublier. Seules deux fugitives et Géraud avaient échappé à ce châtiment.
- C’est l’entrée sud… Celle par où ils nous ont attaqué hier !
Je le savais bien… Moi aussi, j’avais clairement identifié le son dur de la clochette qui annonçait une intrusion depuis le chemin qui va à Germiny.
Si c’était la troupe qui est entrée dans la forêt, nous étions perdues !
Dame Yolande avait sauté en selle. La jument de sire Georges nous était revenue après l’affrontement de la veille. C’était notre dernière richesse militaire. Sur ses flancs, pendait la lourde épée que Géraud avait abandonné dans sa chute et que Blanche était allée récupérer.
- Jeanne, accompagnez-moi !
Elle me tendit le bras. Je m’y agrippais et sautais derrière elle. Je n’avais pas l’habitude de chevaucher - à vrai dire, c’était même la première fois – et je faillis être désarçonnée quand dame Yolande piqua les flancs de la jument. Je passais mes bras autour d’elle pour me retenir.
Et nous partîmes au galop !
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