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 Feuilleton : Le tombeau des amours

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MBS



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MessageSujet: Re: Feuilleton : Le tombeau des amours   Lun 11 Aoû 2008 - 23:23

J’eus les larmes aux yeux en pénétrant dans la cabane de dame Aliénor. Son parfum, un extrait de violette qu’elle laissait à décocter dans un alambic étrange, emplissait encore la pièce. Ses livres étaient là, impeccablement rangés, les volumes serrés les uns contre les autres dans leur peau de cuir rouge, les rouleaux fagotés en bottes et protégés de l’humidité par des sortes de capuches en peau fine.
Dame Yolande m’avait dit que désormais tout cela m’appartenait. Peut-être qu’Aliénor de Bellegarde avait laissé un écrit, une sorte de testament par lequel elle reconnaissait ne pas m’avoir rendue folle et me cédait toute la richesse de ce savoir accumulé. Je n’étais sûre de rien tant le visage de dame Yolande était demeuré impénétrable tandis que nous évoquions mon futur rôle à Méranval.
J’ai caressé machinalement la chouette empaillée qui veillait sur ces trésors de sagesse. Athéna, déesse païenne de l’intelligence et de la ruse, m’inspirerait-elle dans mes nouvelles attributions ? Son oiseau fétiche sembla cligner un de ses grands yeux globuleux ; je sursautais. L’œil venait de s’ouvrir en basculant vers l’avant.


Géraud se réveilla couché dans une pièce sombre et humide dont le plafond était si proche de son visage qu’il finit par le toucher en étendant juste le bras. Les douleurs n’avaient pas disparu suite à son évanouissement, ce simple geste le mit à l’agonie. Serrant les dents pour ne pas hurler, il rampa pour faire le tour de son « domaine ».
Il y avait un bruit un peu étrange qu’il eut du mal à identifier. Une sorte de claquement répétitif et lancinant. Ce n’est qu’en arrivant près d’une grille rouillée mais d’une redoutable solidité qu’il comprit. C’était de l’eau ! De grosses gouttes qui, à intervalles de plus en plus rapprochés, venaient s’écraser contre la grille. Cela aurait pu être la pluie… mais c’était autre chose. Géraud n’avait aucun doute : on ne l’avait pas enfermé là pour le mettre à l’abri mais pour poursuivre l’entreprise de démolition, de dégradation de ses forces. Cet eau n’avait rien d’honnête.
Il repensa à ce qui se disait parfois dans les veillées. Les plus vieux parlaient d’une pièce de torture particulière qu’avait imaginé Hugues de Dampierre, le grand-père de l’actuel seigneur. Une prison de fer et d’eau.
C’était là qu’on l’avait conduit.
Ils voulaient le noyer !

Une clé !
C’était la plus étrange des cachettes pour la plus étrange des clés. Elle était en or, un or fin et léger qui pesait à peine dans ma main. Je balayais la pièce du regard en quête d’une serrure dans laquelle introduire ce précieux sésame.
Rien !
Aucune serrure en vue sinon celles beaucoup plus imposante de la porte et d’un coffre.
Alors ?...
Je n’eus pas le temps de réfléchir plus outre à cette énigme. Un carillon que je connaissais bien s’était déclenché au-dessus de la porte. Quelqu’un venait d’entrer dans la forêt.


L’eau commença à sourdre timidement par la grille rouillée, puis le débit s’accéléra progressivement. En quelques instants, il eut de l’eau jusqu’au cou.
Il sentit ses poumons exploser lorsque la vague recouvrit son visage.

Lorsqu’un étranger pénétrait dans le périmètre de Méranval que nous contrôlions, nos observatrices actionnaient un dispositif mis au point par dame Aliénor. Il suffisait de tirer sur une cordelette pour que, presque instantanément, toute la communauté soit avertie de l’imminence d’un danger. Ensuite, sire Georges entrait en scène, piquant dans la direction d’où venait l’intrus (chaque point d’observation délivrant une note différente, il était facile de savoir où il devait se rendre). Face au chevalier noir, l’intrus, qu’il fut homme ou femme, humble ou chevalier, baissait rapidement pavillon et se rendait. Son sort était ensuite débattu entre les grandes dames du conseil… comme l’avait été celui de Géraud. Pour la grande majorité, l’entrée dans la forêt avait signé la fin de leur intelligence du monde. La « soupe » de dame Aliénor s’était chargée de leur faire tout oublier. Seules deux fugitives et Géraud avaient échappé à ce châtiment.
- C’est l’entrée sud… Celle par où ils nous ont attaqué hier !
Je le savais bien… Moi aussi, j’avais clairement identifié le son dur de la clochette qui annonçait une intrusion depuis le chemin qui va à Germiny.
Si c’était la troupe qui est entrée dans la forêt, nous étions perdues !
Dame Yolande avait sauté en selle. La jument de sire Georges nous était revenue après l’affrontement de la veille. C’était notre dernière richesse militaire. Sur ses flancs, pendait la lourde épée que Géraud avait abandonné dans sa chute et que Blanche était allée récupérer.
- Jeanne, accompagnez-moi !
Elle me tendit le bras. Je m’y agrippais et sautais derrière elle. Je n’avais pas l’habitude de chevaucher - à vrai dire, c’était même la première fois – et je faillis être désarçonnée quand dame Yolande piqua les flancs de la jument. Je passais mes bras autour d’elle pour me retenir.
Et nous partîmes au galop !
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MessageSujet: Re: Feuilleton : Le tombeau des amours   Lun 11 Aoû 2008 - 23:24

Blanche avait le capuchon rabattu sur les yeux. Elle ne voulait prendre aucun risque : il aurait suffi d’une seule personne qui la reconnaisse et…
De temps en temps, elle coulait un regard sur le côté ou devant elle. Mais elle n’avait rien vu. Ni figure connue, ni un signe prouvant la présence de Géraud en ces lieux. En revanche, elle avait observé le pilori noir et vide. Si Géraud n’y avait pas été conduit, c’est qu’on le détenait enfermé dans quelque cul de basse fosse. Elle devait savoir où.
C’était une folie sans nom d’être là, elle s’en rendait compte désormais. A Germiny, comme dans tous les villages du royaume, on regardait sans aménité les étrangers, les visages inconnus. A plus forte raison, les femmes qu’on suspectait aisément d’être des créatures de mauvaise vie venues attirer le malheur par le commerce maudit qu’elles effectuaient avec le diable.
Blanche baissa davantage la tête et marcha vers le château. Là-bas, elle pourrait sans doute apprendre quelque chose. Dans le pire des cas, elle verrait son cadavre pendu au-dessus du pont-levis.

C’était un homme seul. Il avançait d’une démarche résolue, frappant le sol devant lui d’un lourd bâton de pèlerin.
Je sentis dame Yolande se détendre : ce n’était pas l’offensive qu’elle redoutait et qui aurait signé la mort de notre communauté.
- Il a signé la fin de son existence en entrant dans Méranval, murmura-t-elle… L’inconscient !
- Encore faut-il que nous le capturions, répondis-je sur le même ton… Il utilise sans doute beaucoup mieux son bâton que vous l’épée de sire Georges.
Dame Yolande tira sur la bride. La jument s’arrêta à quelques toises de l’intrus.
- Marchez à sa rencontre… Je le surprendrai à revers…
J’aurais bien rétorqué que c’était un plan un peu trop simple pour triompher d’un combattant aguerri, mais il n’y avait guère d’autres solutions… Et puis, on ne discutait pas les ordres de dame Yolande !
Je sautai au bas de la jument, dépliai ma longue tunique que j’avais relevée pendant la cavalcade. Un moment de coquetterie, totalement vain j’en conviens, me fit chasser de mes épaules et de mes manches quelques particules de boue. Je me redressai enfin de toute ma taille, toisant l’inconnu qui approchait.
A quelques pas de moi, il me reconnut… Et moi aussi, je le reconnus.
- Jeanne !
- Père ?!...
Les mots me manquaient tout comme ils lui faisaient défaut. Nous restâmes quelques instants ainsi, nous regardant sans parler.
- Je ne pensais plus te trouver en vie… Les esprits…
- Il n’y a pas d’esprit dans cette forêt, père… Aucun esprit…
Ma confession m’engageait, j’en pris conscience aussitôt. Mon père ne pourrait quitter la forêt avec le souvenir de ce qu’il y avait vu et entendu.
- Je cherchais Géraud…
- Géraud n’est plus ici… Hier, il a été capturé et emmené… sans doute à Germiny…
- Mon Dieu ! Le chevalier noir c’était lui ?... Voilà pourquoi il n’a pas frappé… Voilà pourquoi il m’a laissé vivre…
Je vis le visage de mon père se décomposer. Géraud n’était pas son fils et pourtant ce que je venais de lui annoncer l’emportait sur le bonheur de m’avoir retrouvée, moi qui étais de son sang.
- Ils ne me le pardonneront jamais…
- Qui ?
- Ils sont venus le chercher… Son destin l’appelle en Germanie…
Il n’entendit pas le galop furieux de la monture de dame Yolande. Celle-ci avait tiré l’épée de sire Georges et la laissait pendre le long des flancs de la jument attendant le dernier moment pour la relever et frapper.
Je fis un geste pour arrêter le bras meurtrier de dame Yolande. Incrédule, elle arrêta sa monture et me demanda :
- Qui est-ce ?
- C’est mon père !...
- Il venait vous chercher ?... Il a pris son temps…
- C’est Géraud qu’il voulait retrouver… Retournons au village… Je crois que nous vous devons vous révéler certains secrets qui engagent l’univers tout entier…


Hermine de Dampierre savourait sa victoire. Le chevalier noir, le défenseur de Méranval, était à sa merci.
Cassé, battu, humilié.
La nuit prochaine, les cauchemars n’auraient pas le même goût acide et amer.
Et puis l’homme roux était entré.
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MessageSujet: Re: Feuilleton : Le tombeau des amours   Lun 11 Aoû 2008 - 23:25

Chapitre 7
Les bannières de France


Je n’avais jamais vu mon père dans cet état de prostration. Il se laissa enfermer dans une cabane sans mot dire. Le remords était dans son regard, dans ses gestes, pesant sur ses épaules effondrées.
- Ne bouge pas ! Je reviens…
M’avait-il seulement entendu ?

Dame Yolande m’attendait chez elle. J’avais obtenu que ce soit, comme la veille, une entrevue particulière. Ce que je devais lui confier n’avait pas à transpirer davantage.
- Jeanne, vos mystères m’insupportent… Si les circonstances étaient différentes, je vous aurais brûlé la mémoire moi-même.
J’avais espéré que sa curiosité atténuerait l’animosité qu’elle me portait. Peine perdue ! Cette femme était une tigresse. Elle ne connaissait que l’autorité rigide, la défense farouche de ses intérêts propres. Elle n’allait pas aimer ce que j’allais lui révéler.
- Dame Yolande, ces secrets qui vous déplaisent ne sont pas les miens. Ils m’ont été imposés par de plus puissants que moi, par de plus puissants que vous.
Je la sentis se raidir. Elle n’aimait pas qu’on lui rappelle qu’il pouvait exister des pouvoirs plus importants que le sien. A Méranval, il n’y avait ni suzerain, ni roi, ni pape. Juste sa puissance à elle.
- Naguère, l’empereur Frédéric II eut de coupables relations avec une jeune comtesse du pays de Normandie, une de ses lointaines cousines venues le visiter dans ses domaines italiens. La belle revint avec en elle un fruit de ce pêché. Cet enfant naquit dans le secret, sous la protection des plus hautes bannières de France.
- Cet enfant, je le connais ?
- C’est Géraud, ma Dame…
Je la vis rosir de plaisir. Ma révélation effaçait sans doute le sentiment de déchéance qui l’avait envahie en se donnant à un simple paysan. Elle n’avait pas déshonoré son nom et ses ancêtres par cette relation. Bien au contraire ! Elle avait offert son corps à la sève impériale, celle des Stauffen, les plus puissants souverains de l’Occident.
- Il a été élevé par mes parents comme s’il était un simple vilain…
- Mais pourquoi dans une si basse condition ?… Les châteaux grouillent de bâtards plus ou moins reconnus… Le moment venu, leur père sait se rappeler de leur existence et leur donne le rang et les revenus dignes de leur naissance…
- Géraud a toujours été le recours ultime. Il devait demeurer inconnu de ceux qui pourraient être tentés d’éliminer tous les descendants de l’Aigle. Il ne manquait ni en Germanie, ni en Italie, et a fortiori dans les rangs de l’Eglise, d’ambitieux décidés à éteindre la lignée impériale… Il est vrai que Géraud n’a jamais appris à combattre comme un chevalier, mais il a reçu une instruction de clerc. Le moment venu, il aurait pu…
- Et ce moment est venu, n’est-ce pas ? C’est la raison pour laquelle votre père a osé pénétrer dans notre forêt. On lui réclame Géraud… Et Géraud est mort !...
- Géraud n’est pas mort !...
- Que me dîtes-vous ?! S’il n’a pas été massacré par ceux qui se sont emparés de lui, il parlera… Les raffinements de la torture font dire au plus courageux des hommes les plus secrètes de ses pensées.
- Géraud n’est pas mort !... Blanche en est persuadée…
- Faites-la appeler !...
- Impossible, dame Yolande !... Je l’ai autorisée à se rendre à Germiny pour…
- Elle a quitté Méranval, rugit dame Yolande ?! Vous l’avez autorisée à quitter Méranval !
- C’était la seule solution pour savoir si Géraud était vivant… et si…
- Si ?...
- Si nous pouvions le libérer…
Je vis passer dans le regard violet de dame Yolande plusieurs expressions différentes. La colère bien sûr qui s’allumait si facilement chez elle. Le sentiment de ne plus être celle qui tirait les ficelles et la peur qui l’accompagnait… Et puis quelque chose qui ressemblait à de l’espoir. Peut-être s’imaginait-elle soudain donnée en mariage à l’héritier du trône impérial ?... Si tel était le cas, j’avais peut-être encore une chance de la convaincre de me laisser tenter une ultime folie.
Tout notre avenir était plein de conditionnels. Dieu nous avait abandonné comme il abandonne parfois les marins sur une mer déchaînée. Nous étions à la dérive, sans ancrage solide. Que faire ? Devions-nous risquer de fragiliser davantage le secret de Méranval pour libérer Géraud ? Fallait-il, au contraire, accepter sa perte comme nous avions dû accepter la mort de sire Georges ?... Mais sire Georges ne pouvait plus nous nuire, tandis que les possibles révélations de Géraud jetaient de nouvelles menaces sur nous…
- Qui réclame Géraud ?
- Je ne sais, dame Yolande… Peut-être le roi !
- Le roi est en Terre sainte !...
- Alors son frère, messire de Poitiers…
- Qu’attendez-vous alors, si les ordres viennent de si hauts personnages, pour vous mettre à la recherche de votre frère ?
Elle aurait pu dire « Géraud ». Elle aurait pu l’appeler « prince impérial ». Elle l’avait désigné par son faux lien de parenté avec moi. Toujours la même façon de se comporter avec moi. D’une main, elle m’accordait ce que je voulais. D’un mot, elle me rappelait ce que je n’aurais jamais. L’amour de Géraud.
S’il vivait toujours…
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MessageSujet: Re: Feuilleton : Le tombeau des amours   Lun 11 Aoû 2008 - 23:25

Ils venaient de le ramener au pilori. Trempé comme si on l’avait plongé dans les douves du château. Suffoquant comme si on l’avait privé d’air.
Mais il était vivant !
C’était bien Géraud, son Géraud, qu’on était en train de ployer afin que tête et poignets reprissent leur place dans le carcan de bois noir.
Blanche eut du mal à ne pas pousser des cris de joie. Elle entama une prière muette sans se rendre compte que les motifs qui la justifiaient n’avaient rien de très chrétien. Elle remerciait Dieu de lui avoir conservé un amant, un mâle qui avait honoré une bonne dizaine de jeunes femmes comme elle à Méranval.
Le pilori était une peine infamante, pénible à endurer, mais, grâce à Dieu, pas mortelle par elle-même. Géraud restait accessible pour une opération de délivrance.
A moins que ce ne fût justement ce qu’espéraient ces geôliers ?...
- Ramenez-le au château !
Les deux gardes maugréèrent. Traîner le prisonnier jusqu’ici puis le replacer dans sa position dégradante avait été suffisamment pénible pour qu’ils n’opposassent pas un minimum de résistance face au contrordre.
- Ramenez-le, je vous dis ! Il paraît qu’il y a du nouveau…
- De quel genre ?
- Je ne sais pas, moi. C’est depuis que dame Hermine a parlé au rouquin…
- Une créature du diable celui-là aussi, rouspéta le plus grand des deux gardes ! Elle ferait mieux de ne pas l’écouter…
- En tous cas, on le ramène au château…
Le ramener au château ?
Blanche sentit quelque chose de fort lui piquer les yeux et le nez. Deux larmes ! Deux larmes de déception ! Deux larmes de rage ! L’espoir de délivrer Géraud était mort presque aussi vite qu’il était né en elle. Le laisser repartir avec les gardes, c’était assurément risquer de ne plus jamais le revoir.
- Attendez !
Sa voix avait été assez forte et assez ferme pour que les gardes s’interrompent. Elle ne savait pas ce qu’elle allait leur dire. Elle ne savait pas ce qu’elle était capable d’inventer pour faire échouer leur mission. Et elle ne se rendit même pas compte qu’elle venait d’enfreindre la promesse faite à Jeanne. Elle s’était faite remarquer.
- Qu’est-ce que tu veux, toi ?
- Mon fils, tempêta Blanche imitant le parler sec d’une lointaine cousine devenue abbesse à Chartres, ne pourriez-vous avoir un comportement plus honnête et plus chrétien envers cet homme ?
Elle avait à peine abaissé le capuchon de sa pèlerine. On pouvait imaginer qu’elle fût femme ayant offert sa vie à Dieu. Le « mon fils » ébranla le garde qui l’avait apostrophée et qui avait sans doute bien plus que son âge.
- Ma mère, cet homme est un criminel… et de la pire espèce. Depuis des années, il sème le trouble et le malheur dans toute la région.
Que dire ? Que répondre à cela ?
Blanche sentit son esprit s’affoler. Si elle ne restait pas dans son rôle, si elle laissait le doute s’installer dans la tête des gardes, elle aurait tenté cette folie pour rien.
- Dieu a-t-il dit qu’il était un criminel ?
- C’est la justice des hommes qui passera la première. Dame Hermine de Dampierre exercera ses droits avant que Dieu n’exerce les siens.
- Vous blasphémez !
Elle n’en était pas sûre, mais cela ferait peut-être illusion.
Pour toute réponse, un des gardes cracha au sol. Toutes ces discussions lui faisaient perdre du temps. Il avait rendez-vous avec une jeune servante.
- J’obéis aux ordres !
Il passa son épaule sous l’aisselle de Géraud pour le soulever. Son compagnon en fit de même et, sans prêter attention à Blanche qui continuait à hurler « Blasphème ! Blasphème ! », tous deux commencèrent à traîner Géraud vers le château.
- Ma mère, passez votre chemin !... Je vous le dis pour la dernière fois, cet homme appartient à dame Hermine. Vous ne pouvez rien pour lui. Son âme est noire.
Il s’était approché pour qu’elle se taise, pour qu’elle ne cherche pas à les suivre. Approché si près que Blanche, poussé par la fièvre des circonstances, n’eut aucun mal à lui enfoncer dans le corps la lame de son poignard.
La suite se déroula comme dans un cauchemar. Le garde se mit à hurler avant de s’affaisser. Ses compagnons se retournèrent, laissèrent choir Géraud, se précipitèrent vers Blanche la dague à la main.
Instinctivement, Blanche se protégea le visage offrant aux poignards vengeurs ses flancs. Ils la déchirèrent férocement, lardant son ventre, sa poitrine de coups de plus en plus profonds, de plus en plus cruels. Même morte, elle ne leur apparaissait pas encore assez punie pour ce qu’elle venait de faire.
Lorsqu’ils sortirent de leur ivresse meurtrière, visages et mains éclaboussés du sang de leur victime, ils constatèrent que le prisonnier avait disparu.
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MessageSujet: Re: Feuilleton : Le tombeau des amours   Lun 11 Aoû 2008 - 23:26

Devais-je courir ? Dame Yolande m’avait autorisée à partir moi aussi à la recherche de Géraud mais je n’avais que mes jambes pour me déplacer. La jument restait à Méranval… et puis, de toutes façons, je ne savais pas monter.
J’augmentais le rythme de mes pas. Courir ne m’aurait servi à rien.
En franchissant la lisière de la forêt, je fis un petit signe à Adèle qui en gardait l’entrée.
- Où vas-tu ?
- A Germiny !
- A Germiny ? Mais tu es folle ! On te reconnaîtra…
- Ne t’en fais pas pour moi…
Je reviendrai avec Géraud ou je ne reviendrai pas…


Le froid. La peur. Les muscles durcis par la souffrance. Le souffle brûlé par l’air.
Géraud n’était plus capable d’avoir une seule sensation normale. Il revoyait la vague le submerger, il entendait les hurlements de la jeune femme, il revivait l’immobilité déterminée de son père. Tout s’additionnait dans son esprit, tout se mélangeait. A la folie de son âme s’ajoutait celle qui pousse les bêtes traquées. Il regardait sans cesse autour de lui, guettant un danger, cherchant une issue.
Il avait saisi l’occasion sans même s’en rendre compte. Réaction ultime d’un corps, sursaut désespéré d’une âme qui n’espérait plus en rien. Il avait rassemblé ses forces et marché. Marché d’abord, puis couru enfin après que son esprit ait réussi à s’imposer à la douleur.
Germiny n’était qu’une bourgade. Quelques maisons et trois rues. On le retrouverait s’il essayait de se cacher. On le retrouverait s’il cherchait à fuir.
Derrière lui, il entendit des cris, des aboiements rauques. Il était la proie. Le piège se refermait déjà. Sa liberté n’aurait été que feu de paille.
Le froid. La peur. Les muscles durcis par la souffrance. Le souffle brûlé par l’air.
Géraud s’arrêta et fit face.
Il avait pour lui la science du combat acquise auprès de sire Georges et l’effet de surprise.
Le premier garde tenta de le frapper d’un geste vif porté de haut en bas. Géraud esquiva en tirant son corps en arrière, releva un genou et plia le soldat en deux en le frappant au bas ventre. Il ramassa le poignard et se retourna face au second assaillant. Encore une fois, celui-ci se rua sans prudence. La rage et le sentiment d’avoir affaire à un adversaire diminué lui avaient ôté toute faculté de raisonnement. Un nouveau bond en arrière éloigna Géraud de la lame du garde. Il se projeta en avant, frappa deux fois à la racine du cou. Le garde s’effondra.
Géraud s’éloigna en titubant. Ils le retrouveraient forcément. A moins qu’il ne trouvât une monture pour mettre rapidement de la distance avec Germiny et son château…
Mais le peuple n’avait ni chevaux, ni juments.
Il rebroussa chemin et marcha sur le château.

Ils avaient eu du mal à se comprendre. Elle parce qu’elle était sûre de sa force, de sa puissance et qu’elle ne pouvait concevoir nulle autorité au-dessus de la sienne. Lui parce qu’il cherchait ses mots, écorchait certains sons, entrecoupait ses propos d’imprécations terribles dans sa langue natale.
Ils avaient eu du mal à se comprendre mais ils avaient fini par y parvenir. Tous deux étaient de la race des vainqueurs, forgés dans le fer et le sang, sûrs de leurs droits et de leur force. Et leurs intérêts étaient si proches. Il voulait le fils de l’Aigle pour être certain qu’il disparaisse. Elle avait le gardien de Méranval et n’attendait que son propre bon vouloir pour l’envoyer au diable. Tout était pour le mieux depuis que l’étranger aux cheveux roux avait reconnu sur le visage du prisonnier mis au pilori les traits impériaux de feu Frédéric.
- L’empereur Conrad saura vous remercier…
- J’accepterai volontiers ses remerciements s’il les accompagne de cliquailles d’or et d’argent.
- C’est l’usage à sa cour d’agir ainsi…
- Alors, le bâtard est à vous… Dès qu’on nous l’aura ramené…
Un tumulte venu de la cour du château interrompit Hermine de Dampierre. Elle ne s’en émut guère, les rixes étant fréquentes entre les paysans et le régisseur de ses terres. L’étranger, au contraire, se précipita vers une ouverture et observa ce qui se passait.
- Acht ! Il s’envole !
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MessageSujet: Re: Feuilleton : Le tombeau des amours   Lun 11 Aoû 2008 - 23:27

Géraud ne m’a même pas reconnu. Il piquait vers la forêt en se retournant sans cesse. Comme si les soldats au service d’Hermine de Dampierre avaient eu le pouvoir de ressusciter, de sauter en selle et de voler à sa poursuite.
J’ai levé la main pour lui faire signe de s’arrêter. Cela n’a eu aucun effet sur la course de sa monture. J’ai alors abaissé la capuche de ma pèlerine. Peut-être n’a-t-il pas saisi tout de suite ? Il a encore poursuivi plusieurs foulées avant de s’arrêter, puis de revenir au petit trot vers moi.
- Jeanne ?
Il doutait… Cela faisait plus d’un an qu’il ne m’avait vue. Mais moi, qui l’avait entraperçu à son arrivée à Méranval, je n’avais rien oublié de ses traits, de sa carrure d’épaules, de son port fier. Lui, le fils de l’Aigle… Moi, la fille de paysan. Lui qui aimait ailleurs, moi qui n’aimais que lui.
- Tu as pu t’enfuir ?… Où est Blanche ?
Il leva les yeux vers le ciel avec un soupir. Il ne m’en fallut pas plus pour comprendre. Blanche n’était plus.
- Allons, ne traînons pas, fit-il. Nous serons plus en sûreté à Méranval.
Sur le coup, ne connaissant pas le détail des événements survenus à Germiny, j’en doutais. Une pensée malsaine me traversa l’esprit et, depuis, chaque soir, j’en demande pardon à Dieu. J’avais retrouvé Géraud et Géraud m’avait retrouvé – après tout n’était-ce pas pour moi qu’il avait accompagné Jean de Dampierre ? – alors… Que ne partions nous loin de cette forêt et de cette folie !
Il me tendit le bras, m’arracha au chemin. Serré contre lui, je me laissais emporter vers Méranval.
La sensation était étrange, grisante. J’avais mes bras autour de son corps. Il était à moi en cet instant. Il ne connaissait pas le secret de sa naissance, il ne savait rien des faux liens qui m’attachaient à lui… et encore moins des sentiments que j’éprouvais. J’aurais pu tout lui dire en cet instant. Peut-être m’aurait-il cru ? Peut-être pas ? Mais je savais qu’à Méranval, mon père attendait. Lui seul avait le droit de lever le secret. Et après, on verrait bien ce que son cœur dicterait à Géraud.
Alix et Adèle nous saluèrent de gestes sans équivoque. Le retour de Géraud était une bonne nouvelle. Peut-être croyaient-elles que Blanche suivrait un peu plus tard ? Puis ce fut l’arrivée dans notre village clairière. Toutes nos compagnes abandonnèrent leur tâche pour venir faire fête au héros. Là aussi, les cris et les bravos ne laissaient aucun doute. Après l’échec de Géraud, la mort de dame Aliénor, quelque chose de positif survenait enfin. Certains visages disaient à quel point les doutes avaient été envahissants. A quoi bon demeurer à Méranval si on n’était plus sûr d’y être à l’abri des dangers qu’on avait voulu fuir.
Dame Yolande sortit parmi les dernières. Mes compagnes s’écartèrent pour lui laisser le passage. Géraud qui saluait par de petites tapes chacune des femmes qui lui faisaient fête s’arracha à mes bras et sauta au sol. Quelques pas et il se jeta aux pieds de dame Yolande.
- Pardon ! Je n’ai pas été digne de vous, ma dame !
Je n’oublierai jamais le regard de celle qui régissait notre petite communauté. Dans ses yeux, le sentiment d’une victoire sans pareille, la manifestation d’une morgue et d’une supériorité enfin reconnue par son homme étalon. Il n’était qu’à elle !
Et ce regard s’adressait surtout à moi…
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MessageSujet: Re: Feuilleton : Le tombeau des amours   Lun 11 Aoû 2008 - 23:29

Ils avaient quitté Sens au petit matin. Une petite armée de cinquante chevaliers aux ordres du seigneur Arthur de Chevreuse. Tous des fidèles du comte de Poitiers, régent du royaume. A ses côtés, ils avaient participé à la croisade. Ils avaient été de son escorte lorsqu’il était allé prendre possession de ses terres du comté de Toulouse. Guy de Chasseneuil, Guillaume de Mer, Ludovic de la Marche… Des noms qui inspiraient le respect lorsque les trompes annonçaient les premiers assauts des tournois. Des lances habiles, des épées aguerries, des combattants dévoués à leur maître.
Et le maître avait dit :
- Ramenez-moi le fils de l’Aigle ! Il est embusqué dans la forêt de Méranval !… Les vilains du coin vous raconteront peut-être des sornettes sur cette forêt. Ce sont des légendes que nous avons trouvé utiles de laisser courir… Et qu’il est temps de clore !

J’avais le cœur accroché à de faux espoirs. Géraud ne savait pas qu’il pouvait m’aimer. Géraud voulait jouer au chevalier et avait tout naturellement fait allégeance à celle qui représentait l’autorité supérieure à Méranval. Géraud avait toujours eu pour moi la plus exquise attention : il m’avait protégée de tous, y compris de celui qui aurait dû devenir mon époux.
Je me suis réfugiée dans la cabane de dame Aliénor. Mon nouveau royaume. Ma main s’est posée sur la tête de la chouette. J’ai repensé à la petite clé en or.
Je l’avais remise dans sa petite cachette faute de trouver ce qu’elle pouvait bien ouvrir. Le même geste sur la chouette empaillée me larestitua.
Il y avait bien une utilité à cette clé… J’avais pensé à des dizaines de choses. Des coffrets restés dans son château de Bellegarde, des serrures intimes, de subtils cadenas fermant l’accès à des livres aux propos infamants pour Dieu et ceux qui le servent. Plus je cherchais et moins je comprenais. Pourquoi dame Aliénor aurait-elle gardé près d’elle cette clé si elle n’en avait pas eu une utilité immédiate ?
Cela n’avait aucun sens.
Aucun !
Mais cela en avait forcément un… Dame Aliénor n’était jamais incohérente. Elle avait trop de science, trop de connaissance du monde. Elle aimait découvrir, comprendre. C’était cette science-là qui l’avait empêchée de sombrer dans la folie après les décès de son fils et de son mari. Tous ces actes avaient un sens. Cette clé avait une utilité, une utilité capitale sans doute…
Que pouvait-elle ouvrir ?
Cette énigme m’aida à oublier mon Géraud et dame Aliénor qui devaient fêter leurs retrouvailles sans verser de larmes sur la pauvre Blanche. Elle m’épargna la douleur de les voir côte à côté au repas du soir.
Elle m’aida encore plus à oublier lorsque je parvins à percer le secret de la petite clé d’or.


Il l’avait couverte d’injures. De partenaires, ils étaient soudain redevenus adversaires… même si leurs intérêts demeuraient communs.
- Aidez-moi à le retrouver…
- Avec quelles troupes, grand Dieu ?… Je n’avais que sept soldats… Et je n’en ai plus que quatre désormais à cause de ce diable de bâtard… Il faudrait rameuter les vilains en sonnant le tocsin pour faire nombre… Et ces bougres de paysans ne bougeront pas s’ils apprennent que c’est un des leurs qu’on pourchasse !
- Vous avez laissé fuir le fils de l’Aigle !
- Courrez lui après !
- Je vais le faire évidemment… puisque telle est la mission que m’a confié mon maître…
- Et si vous le trouvez, qu’il souffre !…
- Il souffrira, je vous le promets… Et il mourra ensuite… Mon maître a bien précisé que cette histoire devait ne laisser aucune trace dans les chroniques de notre temps… C’est pour cela que…
Il lui suffit d’un geste pour trancher la gorge d’Hermine de Dampierre.

La clé était une clé mais elle n’ouvrait rien.
Elle donnait simplement un accès.
Accès à un code.
Sur la tranche, quelques lettres et deux chiffres livraient la correspondance entre un texte crypté et le message que dame Aliénor avait voulu dérober à la compréhension de ses visiteurs.
Et le texte crypté, je le connaissais bien. Elle me l’avait montré à plusieurs reprises en me disant « Un jour, tu en sauras assez pour déchiffrer ce grimoire en langue araméenne… Je l’ai traduit moi-même dans notre alphabet ».
Pieux mensonge ! Ce n’était pas de l’araméen mais un langage codé.
Et c’était bien moi qui me trouvais confrontée à la mission de restituer au grimoire tout son sens.
Comment avait-elle pu être certaine de cela ?


Arthur de Chevreuse avait décidé de profiter de l’obscurité pour pénétrer dans la forêt. Si le régent l’avait mis en garde contre les racontars, sur les légendes de Méranval, il ne lui avait pas dit ce qu’il y trouverait. D’ailleurs, peut-être l’ignorait-il ?…
Ou peut-être n’y avait-il rien dans cette forêt ? Juste le silence des arbres…

J’ai sottement commencé par décrypter les premières lignes. La première phrase était d’une telle banalité que je me demandais pourquoi dame Aliénor avait éprouvé le besoin de la coder : « Je m’appelle Aliénor, dame de Bellegarde. Je suis née en l’an de grâce 1202 alors que le roi Philippe le deuxième régnait sur la terre de France… ». Elle me conforta toutefois dans mon intuition que ce manuscrit en pseudo-araméen livrait les secrets que dame Aliénor n’avait pas tout à fait voulu faire disparaître.
Il était évident que plusieurs époques de rédaction s’étaient succédées. Le parchemin n’était pas le même. L’encre variait dans sa couleur et sa composition.
J’eus alors l’intuition que l’essentiel était dans les dernières pages, celles dont l’écriture plus tremblée et l’encre fortement diluée attestaient qu’elles avaient été rédigées à Méranval. Une suite de signes, chiffres et lettres mêlés, me sauta aux yeux. Je les traduisis en premier.
« Ma fille »
Dame Aliénor n’avait jamais eu de fille… Juste un fils mort à la bataille de Saintes, il y avait plus de 10 ans… Mais elle nous appelait toutes ainsi… Ce simple fait me confirma que ces dernières pages dataient bien de la dernière année.
C’était une véritable déclaration. Une déclaration pleine de nostalgie et d’amertume, remplie à la fois de joie et de tristesse.
« Ma fille, te voir chaque jour si près de moi… Te savoir si pleine de vie, de force et d’intelligence ne peut que me remplir le cœur. Un jour, tu sauras à quel point je t’aimais, à quel point te voir finir de grandir aura été une consolation après tant d’années d’abandon… »
De qui parlait-elle ?
Elle avait donc eu véritablement une fille… Et cette fille se trouvait à Méranval…
Qui ?
« Force et intelligence ».
Dame Yolande !
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MessageSujet: Re: Feuilleton : Le tombeau des amours   Lun 11 Aoû 2008 - 23:30

Ils ont entendu bouger derrière un rempart de fourrés. Des éclairs de lumière ont jailli de la nuit. Une silhouette s’est redressée quelques instants. Une flèche décochée par Guillaume de Mer, qui avait appris l’archerie auprès d’experts gallois, la cloua sur place.
Il y avait bien des âmes dans cette forêt.
- C’était une femme, seigneur !
Une femme ?
Ici et en pleine nuit…
Arthur de Chevreuse commença à mettre sérieusement en doute les renseignements donnés par messire de Poitiers.

- Père…
J’avais réussi à ouvrir la serrure sans faire de bruit et mon père dormait encore lorsque je l’ai secoué.
- Jeanne ?
Il avait une façon bien à lui de se frotter les yeux. De longs gestes partant de la racine du nez vers les joues, puis se prolongeant par un massage des globes oculaires.
- Géraud est revenu…
- Je sais… J’ai entendu les clameurs… et puis sa voix… Il faut le faire partir d’ici… Le fils de l’Aigle n’est plus en sécurité.
- Il est plus en sécurité ici que dans la prison de Germiny.
- Tu ne sais rien, Jeanne... Lorsque Géraud, encore bébé, me fut confié, c’était pour le soustraire aux héritiers directs de l’empereur… ou à ceux qu’une marche de plus vers le trône auraient encouragé à un massacre systématique de tous les descendants. Depuis que Géraud est parti pour Méranval, une folie à laquelle je n’ai pas pu m’opposer, j’ai tenu régulièrement l’évêque d’Orléans informé de la situation… Par l’intermédiaire de qui tu sais…
Bien sûr que je voyais de qui il parlait… Le moine de Saint-Benoît qui avait appris à lire à Géraud.. et un peu à moi aussi par la même occasion.
- Il y a dix jours, l’évêque m’a averti que Géraud courait un danger… Le nouvel empereur avait lancé sur ses traces un faucon… Un de ces chasseurs auxquels nulle proie ne peut échapper si elle n’est pas prévenue.
- Je le connais… Un homme roux, un véritable chasseur d’homme.
Mon père me considéra avec étonnement. Comment pouvais-je être au courant de cela ?
- Poursuis, je te prie… Je t’expliquerai plus tard.
- C’est pour cela que je me suis porté volontaire pour participer à l’expédition qui irait défier Méranval. Il fallait que je puisse prévenir Géraud… Lui dire qu’il devait fuir ! Que la forêt n’était pas une cachette assez sûre.
- Tu savais qu’il était là ?
- Oui… Mais je ne pouvais pas imaginer qu’il portait désormais l’armure de sire Georges.
Là ce fut à mon tour de ne plus très bien comprendre. Comment mon père pouvait-il connaître l’ancien défenseur de Méranval ?
- Mais qui t’a dit qu’il était à Méranval ?
- Sire Georges… C’est lui qui m’avait annoncé qu’il était préférable que Géraud aille se réfugier dans la forêt afin de profiter de la réputation magique des lieux…
- Donc, tout était organisé…
- Presque !… Nous n’avions pas prévu que ce fol de Dampierre viendrait s’entremettre dans cette histoire.
Entre la révélation de la filiation entre dame Aliénor et dame Yolande et celle des contacts entre mon père et sire Georges, j’avais la tête bourdonnante. Ma vie n’avait donc été qu’une trajectoire heurtée entre les mailles de tout un réseau de mensonges. Les secrets se déchiraient tous en même temps.
- Que savait Géraud ?
- Rien ! Il ne savait rien !… Il était persuadé de partir réellement à ta recherche…
- Mais sire Georges t’avait dit alors que j’étais dans la forêt et en bonne santé…
- Jeanne, c’est sire Georges qui a exigé que tu ailles à Méranval. Nous n’aurions jamais pris la décision de te marier à un homme aussi peu intéressant que ce guillaume qui t’était imposé.
Piégée !
Encore une fois !
J’avais été un pion dans leur jeu. L’appât pour que Géraud, qui m’aimait, aille finalement se réfugier dans la forêt, disparaisse derrière cet écran de sortilèges et de maléfices, se perde aux yeux de ceux qui l’avaient connu.
- C’est donc sire Georges et dame Yolande qui tiraient les ficelles…
- Qui est cette dame Yolande ?
- Celle qui était avec moi lorsque nous t’avons récupéré à l’entrée de la forêt… Tu auras sans doute remarqué sa façon de se comporter et de commander.
J’ajoutais à voix plus basse en masquant tant bien que mal un sanglot…
- Et c’est la femme que Géraud épousera…
- Non, celle qui imaginait ces stratégies ne s’appelait pas ainsi… Je ne l’ai jamais rencontrée… Elle a toujours refusé de venir vous voir… C’était l’épouse de sire Georges…
- Dame Yolande, l’épouse de sire Georges ?…
- Non… Son nom était Aliénor de Bellegarde.
- Mais enfin, père, cela ne se peut pas… Cela voudrait dire que…
J’étais horrifiée. Dame Yolande, fille d’Aliénor de Bellegarde, avait eu des relations amoureuses avec son propre père… Et c’est cette créature diabolique qui me privait désormais de l’amour de Géraud.
- Jeanne… Tu n’as pas compris, je crois…
- Père, c’est un enfer !…
- Jeanne… Je ne suis pas ton père !…
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MessageSujet: Re: Feuilleton : Le tombeau des amours   Lun 11 Aoû 2008 - 23:34

La forêt commençait à reconstituer sa protection de feuillage, mais les chevaliers qui violaient le sanctuaire de Méranval parvenaient à avancer sans trop de peine entre taillis et troncs.
Lorsqu’un éclat de lune révéla la clairière avec ses petites cabanes identiques, Arthur de Chevreuse fit signe à ses compagnons de s’espacer pour mieux encercler ce que faute de mieux il désignait en son for intérieur du nom d’adversaire.

S’il n’était pas mon père qui l’était ?
Sire Georges ?
- Lorsque l’empereur Frédéric traversa le royaume de France, il y rencontra une dame bien avancée déjà en âge, qui n’avait pas les charmes de ses habituelles conquêtes mais qui connaissait le monde pour l’avoir abondamment étudié. Elle était veuve d’un premier mari et sans enfant. Un mage lui avait affirmé que son ventre était sec et ne pourrait jamais donner vie. Elle se laissa séduire par l’empereur Frédéric et, soit par l’œuvre du démon, soit comme je le crois par l’opération du saint Esprit, elle tomba enceinte.
- De Géraud… Dame Aliénor était la mère de ?…
- Elle eut des jumeaux… Un garçon et une fille… Le garçon est effectivement Géraud.
- Et qui est la fille ?
- Mais toi, Jeanne !


La consigne était claire. Arthur de Chevreuse voulait qu’on lui amenât tous les jeunes hommes qu’on trouverait dans ce village perdu sous la lune.
Les chevaliers enfoncèrent les portes des cabanes, ne trouvèrent pratiquement que des femmes. Les lois de la guerre prirent le dessus sur celles de l’honneur. Ils forcèrent celles qui résistèrent.
Guy de Chasseneuil pénétra dans la cabane qui occupait le centre du village. Il distingua deux corps entrelacés qui sursautèrent lorsqu’il enfonça la porte.
- Qui ose ?…
C’était une voix de femme ! Une voix de commandement, d’autorité qui l’ébranla un instant. Un instant trop long ! Il sentit à peine le froid de la lame le transpercer avant de s’effondrer sans vie.

Quand les premiers cris ont commencé à monter, mon père – plaise à sa mémoire que je le nomme encore ainsi - a bondi :
- Ils sont là !
- Qui ?
- Les chevaliers du roi… Ils viennent chercher Géraud…
- Mais qu’en feront-ils ?
- Ils l’enfermeront ou ils le tueront… Je ne sais pas… Il faut qu’il m’écoute…
Il est sorti en hurlant :
- Paix ! Paix ! Au nom du roi !
Il n‘était pas jeune. Il dérangeait par ses cris les chevaliers occupés à violer mes compagnes. Il fut massacré en quelques coups d’épée.


Géraud et Yolande avaient compris que le sanctuaire de Méranval était submergé, que plus rien ne pourrait désormais arrêter la vague de mort qui déferlait. Ils avaient refermé la porte de la cabane et barricadé l’entrée avec un coffre en bois.
- Ils sont venus pour moi, fit Géraud…
- Non… Ce sont mes erreurs que nous payons… Si j’avais écouté Aliénor…
- Si je me rends, ils vous laisseront la vie sauve…
- Je ne veux pas te perdre… J’ai déjà eu tant de mal à te voler à Jeanne…
Géraud faillit lui demander de s’expliquer. Il n’en eut pas le temps… Une voix forte se fit entendre au dehors…
- Etes-vous le paysan qui se fait appeler Géraud ?
- Je me nomme en effet ainsi…
- Le roi souhaiterait vous rencontrer…
- Messire, je suis paysan, cela ne veut point dire que je sois sot ! Le roi est à la croisade !
- Il en reviendra… Et en l’attendant, on vous fera loger chez lui, en son palais…
- Un paysan ? Au Louvre ?…
- Messire Géraud, un paysan ignore que le palais du roi se nomme ainsi… Ne résistez pas !… Venez à moi sans crainte.
Géraud regarda Yolande dont la chevelure incandescente vrillait la nuit. Comment avaient-ils pu ne pas comprendre que le temps d’une vie était trop court pour exprimer tout l’amour de deux cœurs, tout l’amour de deux corps ? Sa faiblesse à lui, son arrogance à elle leur avaient coûté de longues nuits de plaisirs, de longues nuits d’amour.
- Je le dois, ma douce dame…
- Ils vont te ramener au pilori… et puis ils te pendront…
- Qu’ils me pendent si tu dois vivre…
Géraud se pencha pour repousser le coffre et libérer le passage.

Je me suis laissée faire. Il m’a violé comme un soudard. Et puis il m’a laissée là.
D’autres n’ont pas eu ma chance et ont eu le crâne fracassé ou le corps transpercé par la froide lame d’un poignard.
Il m’a laissé avec autour de moi un armée de fantômes, de masques de cire tournoyant dans mon âme écrasée de peur, de remords et d’incompréhension.
J’ai pleuré sans savoir ce que je pleurais exactement. Ma virginité fracturée, mes amours effondrées, mon père nourricier assassiné… Ou bien cette mère qui a fini par me rappeler auprès d’elle pour m’aider à lui ressembler.
Je suis de sang impérial mais à quoi cela me sert-il tandis que je remonte le petit chemin qui traverse le village. Du sang, il y en a partout. Un sang honnête, un sang innocent. Ici, on a soldé le compte d’une affaire ancienne. Ici, on a réglé une querelle sordide de succession. Mon sang à moi bouillonne lorsque je reconnais ces corps sans vie. Mon sang explose devant ce spectacle sans nom. Elles ne demandaient rien qu’un peu de liberté. C’était trop encore !
Mon sang se liquéfie lorsque je les découvre. Leurs corps ont été jetés l’un sur l’autre. La longue chevelure de dame Yolande cascade jusque sur le dos de Géraud. Là où s’ouvre la plaie mortelle ! Elle n’a jamais été aussi blanche de peau. Sur son visage, se dessine un rictus qui ressemble à un sourire. Je la trouve belle… Elle qui fut ma rivale n’avait en fait aucune raison de l’être. J’étais bien la sœur de Géraud. Et en cet instant, je me sens morte comme elle.
Ils n’ont pas emporté les corps. Peut-être était-ce voulu ? Je ne sais pas… Je n’arrive pas à réfléchir. Au milieu du carnage, je semble être la seule en vie.
Pourquoi ?
Pour être celle qui racontera ?
J’ai dû vomir à ce moment-là… Le cœur trop plein de haine et d’horreur…
Méranval n’était plus. Mais pour moi, un espoir demeurait et demeure encore. Qu’ils ne soient pas morts assassinés mais que l’amour qui était né entre mon frère et dame Yolande ait été plus fort que le risque de la séparation. Cette mort qui les a fauchés, je voudrais être certaine qu’elle n’ait pas venue d’une autre main que la leur. Qu’au dernier moment, avec son énergie et sa violence habituelles, Yolande a frappé Géraud et s’est tué ensuite.

Méranval n’est plus. Le mystère s’est dissipé… ou plus exactement il s’est consumé dans l’incendie qui a détruit toute cette partie de la forêt. Quelques heures après que j’ai fui portant dans un sac de toile le manuscrit codé rédigé par ma mère. Ce texte sacré qui m’a permis de comprendre qui elle était et qui j’étais. Ce texte qui me suit depuis dans tous mes voyages pour me rappeler d’où je viens.
Méranval n’est plus. Mais pour moi ce bout de terre, que je revois toutes les nuits dans mes rêves, est plus qu’un morceau de forêt brûlé. Il est la vie et la mort, la passion et la folie, le jamais et le toujours. Il est l’endroit où les cendres de Géraud se sont mélangées à celles des femmes qui l’ont aimé.
Méranval, le tombeau des amours.


FIN



Pas de véritable relecture de la "chose" qui a été écrite comme un feuilleton...Beaucoup de problèmes avec les temps et quelques accords mal faits (je m'en rends compte an copiant-collant)... Je m'y replongerai peut-être un jour pour arranger, voire étoffer.
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