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 Savoir et te connaître [Fiona 1 - terminé]

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MBS

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MessageSujet: Savoir et te connaître [Fiona 1 - terminé]   Jeu 23 Oct 2008 - 23:49

La lecture de cette longue nouvelle pré-suppose d'en avoir découvert les personnages principaux dans les deux textes suivants :
http://liensutiles.forumactif.com/mbs-f154/l-ancetre-t14800.htm
http://liensutiles.forumactif.com/mbs-f154/sept-jours-en-danger-t14443.htm



Prologue


Le thème du colloque – La femme au Grand Siècle - ne pouvait que m’attirer et, à dire vrai en le découvrant près d’une année avant sa tenue à Saint-Denis, je n’avais pas imaginé qu’on pourrait m’y convier tous frais payés. La reconnaissance de ma valeur professionnelle se mesurait à ces détails que d’aucuns de mes confrères jugeaient normaux voire insignifiants : on m’offrait la chambre pour deux nuits, les repas et le transport.
Tout cela en échange de ma présence à un débat sur Les femmes dans la ville au XVIIè siècle.

Je ne parvenais pas à m’habituer à ces gestes de considération. Quelque part, cela me gênait. Quand je pensais aux spectateurs qui, eux, devaient financer leur venue sans avoir le salaire d’un enseignant à l’université, je me sentais mal à l’aise. Je le comprenais d’autant mieux qu’il m’était arrivée à plusieurs reprises, lorsque j’étais étudiante, de traverser tout le pays juste pour une heure ou deux de conférence sur un sujet qui m’intéressait. Désormais, après m’être confrontée aux opinions de trois confrères devant un public choisi, j’aurais le loisir d’assister gratuitement pendant trois jours à toutes les conférences, tous les débats du colloque. Avait-on vraiment aboli tous les privilèges ?

Sait-on jamais pourquoi on fait les choses d’une manière plutôt que d’une autre ? Il faisait si beau ce vendredi-là que je m’étais interdit de prendre le taxi ou le métro pour aller de la gare du Nord à l’université de Paris 8. Le taxi parce que je n’avais pas envie d’entendre un type me débiter un discours convenu et poujadiste sur les malheurs de l’époque. Le métro parce que je n’arrivais pas à me guérir de cette idée que, même trois ans après, il y aurait toujours quelqu’un dans cette foule compacte pour reconnaître la fille qui avait fait couler l’émission Sept jours en danger.
Vu sur la carte de Via Michelin que j’avais consultée dans le train, le trajet paraissait relativement court. Dans la réalité, la rue de la Chapelle se révéla interminable. L’avenue du président Wilson qui la poursuivait au-delà du périf parisien était d’un ennui mortel (je repassais, sans nostalgie aucune, devant le studio où j’avais commis le sacrilège de tourner en ridicule Daphné l’animatrice vedette de Sept jours en danger). Lorsque j’abordais l’avenue Lénine, un nom qui rappelait la banlieue rouge de jadis, je ne devais plus ressembler que d’assez loin à la gravure de mode que je m’efforçais d’être pour paraître en public.
Dans ces moments-là, on revisite le dictionnaire des injures et des invectives à son seul profit. Juste histoire d’oublier la sueur qui s’écoule le long du dos et les pieds gonflés qui hurlent dans leur étouffoir en forme d’escarpins. La valise, si légère au départ, semble peser une tonne… Et même l’ordinateur portable ultra-fin prend des allures d’unité centrale des années 80.
J’en étais à « T’es vraiment qu’une grosse débile » quand le type a surgi. Une bonne tête de plus que moi, un semblant de sourire sur les lèvres et quelque chose de menaçant dans la dégaine.
- T’es pas un peu trop chargée, jolie ?
J’ai passé mentalement la seconde et accéléré ma marche. Il m’a rattrapé, m’a saisie par le bras, m’a arraché mon sac.
Mon sac avec mon ordinateur.
- Merci !
Il s’est mis à courir. Et moi, en panne d’imagination devant la soudaineté de l’attaque, je n’ai su que crier un « Au voleur ! » pathétique et vain. Dans ma tête, défilaient déjà les conséquences de ce vol : l’ordinateur contenait mes cours, les données de mes recherches actuelles, le texte d’un manuel en cours d’écriture, mon journal « intime »… plus quelques photos sexy, souvenir d’un amoureux aussi fugace dans ma vie que porté sur la photographie érotique. Peut-être que quelqu’un d’autre aurait rassemblé ses maigres forces pour galoper derrière le voleur, moi je suis restée les bras ballants, ma valise sur les pieds.
Sans que je comprenne vraiment ce qui se passait, j’ai vu une fille jaillir d’une voiture, bousculer le type en le saisissant aux jambes. Un vrai plaquage de rugby (étant montalbanaise de naissance, j’avais un peu d’ovalie dans le sang) ! Un caramel désintégrateur !
Mon voleur, surpris par l’attaque, s’est relevé, a abandonné le sac et l’ordinateur pour mieux s’enfuir. Tout penaud sans doute d’avoir été défait par une jeune femme qui devait lui rendre une bonne vingtaine de kilos.
- J’espère que l’ordinateur n’a rien, m’a fait la fille en me ramenant mon sac… Il a quand même cogné fort sur le trottoir.
Je ne savais pas trop quoi lui dire. Un simple merci me semblait trop court et l’embrasser, impulsion dont j’étais de toute façon incapable, largement prématuré.
- J’espère aussi… Mais bon, l’essentiel c’est qu’il soit là plutôt qu’entre les mains de ce voyou… Il y a dans le disque dur tout mon travail et…
Je me suis rendue compte que finalement je parlais de mes soucis au lieu de la remercier.
- Et je vous remercie de vous être interposée. C’était courageux…
- Un peu dingue surtout… S’il m’avait vue arriver, il aurait pu m’assommer sans même ralentir… Vous écrivez un nouveau livre ?
- Oui… Mais comment vous savez que j’écris ?
- Je sais qui vous êtes… Vous êtes Fiona Toussaint, maître-assistante d’Histoire moderne à l’université Jules-Verne d’Amiens…


Dernière édition par MBS le Lun 13 Fév 2012 - 18:15, édité 3 fois
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MessageSujet: Re: Savoir et te connaître [Fiona 1 - terminé]   Sam 25 Oct 2008 - 0:04

Chapitre I
La lettre


Moi qui n’aimais pas les bars, j’ai proposé à l’inconnue qu’on s’installe dans le premier venu, histoire de se remettre de nos émotions.

Le premier venu avait pour enseigne, et ce sans une once d’originalité, « Le café du Stade » ; on devinait effectivement depuis la terrasse les hautes structures du Stade de France (peut-être le bâtiment avait-il auparavant répondu au doux nom de « café Lénine » ou d’ « Au rendez-vous des camarades » avant que la grande enceinte de béton vienne effacer toute trace du glorieux passé rouge).
J’entrai sur la pointe des pieds, la bouche trop pleine de questions pour réussir à faire claquer un « bonjour » bien sonore.
- Vous voulez qu’on se mette là ?…
- Là ou là… Comme vous voulez…
D’entrée, nous avions lancé un concours foireux de politesse. Comme s’il y avait un intérêt stratégique et primordial à choisir la petite table près des toilettes plutôt que la table rectangulaire qui donnait sur la rue.
- Vous prenez un café ? m’a demandé l’inconnue.
- Malheureusement non… Je n’ai pas encore réussi à acquérir cette forme de convivialité-là… J’en suis restée à la bonne vieille menthe à l’eau.
- Ca m’ira très bien. J’ai déjà eu ma dose d’émotion et d’énervement pour la semaine.
Avant même que j’ai pu dire quelque chose, elle avait hélé le garçon pour commander deux « Menthe à l’eau ».
- Il a une batterie votre ordi ?
Pourquoi c’était elle qui menait la discussion ? J’aurais dû monopoliser la parole, me confondre en remerciements, en protestation d’amitié et de reconnaissance qu’elle aurait repoussées avec une modestie feinte ou désintéressée. Autant j’avais su progresser dans ma gestion des situations ordinaires, autant l’extraordinaire me ramenait sans coup férir à ma personnalité étriquée et hésitante d’associale.
- Oui…
- Vous devriez vérifier qu’il fonctionne…
- Vous avez raison.
En extrayant l’ordinateur de sa fine housse synthétique, je me rendis compte que mes mains tremblaient avec une frénésie parkisonienne. La tentative de vol m’avait donc ébranlée en profondeur même si mon esprit se concentrait surtout sur celle qui m’avait tirée de cette difficile situation. Même tremblotement au moment d’appuyer sur le bouton « on » planté en haut à gauche du clavier. J’avais beau savoir que, même si l’ordinateur était hors service, on pourrait toujours extraire les données du disque dur, il y avait quelque chose d’angoissant à attendre un signe de vie de celui qui était dans les faits mon plus proche ami.
L’écran s’éclaira tandis que le garçon arrivait avec nos deux « Menthe à l’eau » brandies comme la torche de la statue de la Liberté.
- Ca a l’air bon, fis-je avec un sourire toujours crispé. L’écran s’allume et le disque dur tourne.
- Tant mieux ! lâcha l’inconnue dont la satisfaction me parût démesurée par rapport à ce qu’était la mienne.

Comme d’habitude, le verre était rempli au tiers de son volume de sirop. Boire une menthe à l’eau dans un bar revenait à conjuguer à tous les modes le verbe « diluer ». C’était au début une menthe avec un peu d’eau… ça finissait avec de l’eau vaguement teintée de menthe. Si ça faisait une moyenne une fois ingéré, c’était un maigre soulagement lorsqu’il fallait avaler la première gorgée toujours trop chargée en sirop.
- Comment vous vous appelez au fait ?… J’ai oublié de vous le demander… Ca m’a tellement étonné que vous me connaissiez.
- Je m’appelle Ludmilla Roger… Je suis étudiante en Histoire à Paris 8. C’est pour cela que je vous connais. J’ai lu votre thèse et quelques-uns de vos articles… Et je sais que vous préparez un manuel pour une jeune maison d’édition de Lille.
- Vous travaillez aussi pour les Renseignements généraux, non ?… A vos moments perdus ?
Elle se mit à rire sans répondre.
Soit ma plaisanterie était vraiment drôle, soit elle cherchait à m’avoir à la bonne.
- Le texte du manuel, il est dans votre portable n’est-ce pas ?
- Oui… Et je suis stupide au point de ne même pas en avoir un double quelque part… L’air de rien, vous avez sans doute sauvé une petite maison d’édition lilloise en reprenant mon sac…
- Plus un bon paquet d’étudiants…
- Ca, seul l’avenir nous le dira.
J’avais déjà trop parlé à mon goût. Je plongeais mes lèvres dans la mélasse mentholée pour me donner le temps de trouver une nouvelle orientation à la discussion.
- Vous en êtes où de vos études ?… Vous me semblez avoir mon âge… DEA ? Thèse ?
- J’ai un an de plus que vous…
- Parce que vous connaissez aussi ma date de naissance… Décidément, je vais finir par imaginer que notre rencontre ne relève pas seulement du hasard.
- Oui et non… En fait, j’allais à la fac pour aider à l’organisation du colloque… Et c’est vrai que je me suis débrouillée pour être affectée dans l’amphi X, celui où vous devez intervenir demain.
Ce genre de révélation me mit mal à l’aise. Je n’arrivais pas à comprendre qu’on puisse avoir pour moi cette attitude d’idolâtrie quasi mystique. Visiblement, cette Ludmilla reportait sur moi ce qui ressemblait à une frustration. A son âge, elle était encore du côté des étudiants quand moi j’avais déjà franchi la barrière qui mène dans la prairie grasse, bien verte et bien payée des enseignants.
Comme si elle avait lu l’inquiétude dans mes pensées, elle poursuivit ses révélations.
- Je suis arrivée jusqu’en maîtrise et puis j’ai laissé tomber. Une histoire un peu dingue qui m’a sorti des rails sur lesquels je m’étais engagée avec enthousiasme. Obligée de gagner ma vie, j’ai passé et réussi le concours pour être prof des écoles… Mais ça a été plus fort que moi… J’ai commencé par venir traîner à la fac à l’heure du repas, puis le mercredi après-midi… Et j’ai croisé votre regard sur la quatrième de couverture de l’édition de votre thèse… Là je me suis dit avec une jalousie que je ne chercherai même pas à vous cacher, pourquoi elle et pas moi ?
Soudain, elle me faisait peur. Je voyais arriver la suite. Je lui avais pris sa vie, sa carrière, sa gloire et ce genre de conneries pour psychopathe profondément maboul et égotique.
Fallait-il que le me lève et que je m’en aille ? Fallait-il écouter encore sans broncher en guettant le moindre geste suspect de cette folledingue peut-être prête à se débarrasser d’une rivale ?
- Vous m’avez rendue le courage que j’avais perdu. Rien que pour cela, il fallait que je vous voie et que je vous le dise… Je ne pensais pas que ça se ferait aussi tôt et dans de telles circonstances.
Ouf ! Ca sentait la fin d’alerte !
Je rajoutais de l’eau dans mon verre de menthe qui commença enfin à prendre une couleur moins soutenue. Si mon breuvage s’éclaircissait, ce n’était pas forcément le cas des propos de Ludmilla.
- Je sais de source sûre quelque chose qui pourrait être une bombe pour l’histoire du XVIIIè siècle.
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MessageSujet: Re: Savoir et te connaître [Fiona 1 - terminé]   Lun 27 Oct 2008 - 0:05

Je l’ai écoutée en me demandant si je n’aurais pas préféré être à cette heure en train de pleurer sur mon ordinateur envolé et ma propre inconséquence. Ce que me racontait cette fille tenait du mauvais roman. Un complot vieux de plus de deux siècles dont la seule preuve se serait consumée sous ses yeux. Sans être une spécialiste et une inconditionnelle su Siècle des Lumières, il y avait de quoi douter sincèrement de la santé mentale de la demoiselle. La Pompadour assassinée ! Victime des basses œuvres d’un membre du Secret du Roi, ancêtre d’un vieux bougon réactionnaire dont un sinistre château décrépi semblait être le seul héritage.
- Vous ne me croyez pas, n’est-ce pas ?
Avant de répondre, je pris le temps de rajouter de l’eau dans ma menthe ee plus en plus décolorée. Ce répit donna le temps à Ludmilla de rajouter une coda à son couplet précédent.
- Vous êtes la première personne à qui j’en parle… Même à mon directeur de mémoire je n’ai rien dit. J’ai inventé une excuse bidon pour justifier mon renoncement… Je sais bien que ça n’a pas de sens et que je n’ai aucune preuve… Ca m’a bousillé la vie cette histoire… J’ai mis cinq ans à m’en remettre… Et puis, la semaine dernière, j’ai reçu cette lettre.
Ludmilla tira de sa poche une enveloppe encore fermée et pliée en deux.
- Tout d’un coup, j’ai eu l’impression de tenir ma revanche. Tous les signaux se remettaient en quelque sorte au vert à travers une configuration idéale, une convergence de coïncidences troublantes. Il est impossible que le vieux comte de Rinchard m’écrive sans faire référence, au moins par périphrase, à cette histoire. Je savais pouvoir rencontrer dans ce colloque d’assez curieux pour m’entendre et corroborer mes propos le cas échéant. Il me fallait un… ou une spécialiste.
- Et vous avez pensé à moi ?…
- Admettez, Fiona, que nos vies étaient parties pour être en quelque sorte parallèles… Nous aurions même pu être rivales pour ce poste à Amiens.
- Vous ne savez rien de ma vie, Ludmilla… Vous n’en connaissez que la partie lumineuse.
- Cette partie-là me suffit, je n’ai pas pour ambition de fouiller votre passé comme peut-être vous aurez envie ensuite d’explorer le mien. Nous sommes toutes deux des modernistes, plutôt brillantes dans nos premières années de fac. Passionnées. Ne trouvant goût à la vie qu’à travers nos études et nos recherches… Et je crois même pouvoir dire sans me tromper que nous avons vite saisi combien l’ordinateur pourrait nous aider dans notre travail.
- Continuez…
- Vous, vous avez réussi… Moi je me suis heurtée à ce mauditcomte et à ses préjugés d’un autre temps, à sa morgue et à son honneur dépassé. J’avais sous la main quelque chose qui aurait enfoncé, en dépit de sa qualité, votre thèse sur ces messieurs de Montauban… Et c’est parti en fumée… Sous mes yeux…
- Ce n’est pas ma faute si…
- Ce n’est pas votre faute, je ne l’ai jamais dit, ni même pensé… C’est juste une passionnée qui demande à une autre passionnée de la croire l’espace d’une minute, le temps d’ouvrir en sa présence une lettre qui peut remettre ma vie dans la bonne direction.
Quand elle avait dit « passionnée » j’avais été tentée de penser « dingue ». A croire que nous étions bien semblables effectivement et toutes deux complètement dingues. J’ai eu envie de la croire. Cela n’a pas duré longtemps.
Juste le temps de dire les mots qui m’engageaient.
- Vous voulez que j’ouvre cette lettre ?
- S’il vous plait… En prenant toutes les mesures de rigueur que vous estimerez nécessaires au plan scientifique. Je ne vais pas vous donner de leçons sur ce point-là… Si ce message ne contient rien qui étaye mes propos, vous aurez juste perdu un quart d’heure de vie mais vous aurez gagné une menthe à l’eau à l’oeil.
- Et si… Notez bien que je suis très sceptique… Si cela va dans votre sens ?…
- Alors, nous serons deux à ne plus pouvoir nous endormir aussi sereinement qu’auparavant.
Avant de saisir la lettre, je dévisageais mon interlocutrice. J’avais tellement cherché à savoir ce qu’il en était de son état mental que j’avais omis de véritablement l’observer. Elle avait peut-être raison lorsqu’elle affirmait que nos trajectoires avaient été parallèles jusqu’à ce moment où sa vie avait basculé. Si elle n’avait rien de l’étudiante négligée que j’avais été, tant dans ma mise que dans mes rapports avec les autres, elle n’avait pas non plus cette assurance, un peu forcée certes, que ma réussite professionnelle m’avait donnée. C’était une jeune trentenaire brune au visage plutôt bronzé (semaine au sport d’hiver il y a peu peut-être ?), aux yeux d’un bleu délavé tirant parfois sur le gris. Elle avait les lèvres un peu fortes, une mèche rebelle qui lui glissait sur les paupières, les dents un peu jaunâtres de quelqu’un qui fume beaucoup… ou dont l’hygiène bucco-dentaire laisse à désirer. Elle s’habillait de manière décontractée et simple n’ayant sans doute pas trouvé comme moi dans la construction d’un double un peu fantasmatique une identité factice propre à protéger ses fêlures. Elle ne faisait pas instit, pardon professeur des écoles, du moins dans la représentation débilement figée que je pouvais m’en faire en me fondant sur des souvenirs anciens de vingt ans déjà.
- Je veux bien ouvrir cette lettre…
Tout d’un coup, un éclair me traversa l’esprit. Une troisième voie pour cette histoire incroyable qui me laissait incrédule depuis un bon quart d’heure. Soit cela était vrai, soit cette fille était véritablement atteinte et méritait un traitement psychiatrique… Soit, troisième éventualité qui venait me labourer l’esprit au dernier moment, c’était la vengeance tordue d’un certain producteur de télévision dont j’avais tué la poule aux œufs d’or trois ans plus tôt. J’imaginais les images tournant en boucle sur une des nombreuses chaînes du satellite ou, pis, sur le net. L’universitaire brillante prête à se laisser embobiner par une histoire sans queue ni tête. Ah ça, pour sûr, j’aurais l’air fine dans les colloques internationaux ou devant mes étudiants !
- Je veux bien ouvrir cette lettre, repris-je… Tout en vous disant par avance que je le fais en échange du service immense que vous m’avez rendu tout à l’heure. Je reste profondément, comment dire, dubitative sur toute votre histoire.
- Si vous m’aviez cru sur mes seules affirmations, je serai allée porter cette lettre à quelqu’un d’autre. Cela aurait prouvé que vous n’aviez pas la rigueur nécessaire… Et…
- Et ?…
- Et j’aurais été déçue.
Ca se tenait…
Oui, c’était ça qui était terrible… SI l’histoire de Ludmilla était impossible à croire, tout ce qui gravitait autour était plausible.
La seule façon de savoir si le cœur de ses propos avait un fondement était d’ouvrir cette lettre en espérant y trouver confirmation de l’assassinat de Jeanne Poisson, marquise de Pompadour et favorite du roi Louis XV, par un obscur chevalier du Secret du Roi.
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MessageSujet: Re: Savoir et te connaître [Fiona 1 - terminé]   Lun 27 Oct 2008 - 13:54

La lettre avait été postée le 28 février à Charentilly dans le département numéro 37. Je fouillais dans ma mémoire pour en extirper le souvenir de la nomenclature départementale qu’un instituteur un peu sadique nous avait contraint à apprendre par cœur en CE1.
- Indre-et-Loire ?
- Oui… C’est bien en Touraine, au nord de Tours, que vit le comte de Rinchard… Moi je suis originaire de Blois… Déjà ça partait mal sur le plan relationnel…
L’enveloppe était d’un format habituel. Papier blanc. Timbre courant. Rien que de très classique et banal. Au dos, on ne remarquait aucune trace de colle qui aurait pu laisser penser que la lettre avait été ouverte puis recachetée. Si j’avais été flic, j’aurais peut-être pensé empreintes digitales et ADN, mais ces procédés-là n’étaient pas au cœur de mes pratiques professionnelles d’historienne.
- Je vais la photographier avant d’aller plus loin, dis-je… On ne sait jamais…
- Bonne idée… On pourra comparer avec mes propres photos ensuite.
Cette fille commençait à m’horripiler. J’avais l’impression qu’elle lisait en moi comme ces grands joueurs d’échecs qui savent plusieurs coups à l’avance ce que vous allez faire.
Je n’ai pas répondu – qu’aurais-je pu dire d’ailleurs qui ne soit pas un aveu d’infériorité sur le coup ? – et j’ai saisi dans mon sac mon téléphone portable. Trois clichés par face. L’occasion en même temps de m’attarder sur de petits détails comme la légère inclinaison du timbre ou l’emplacement exact du tampon dateur de la Poste. Rien d’essentiel mais, bon, on ne sait jamais…
Mes mains légèrement tremblantes me montrèrent à quel point je me prenais à croire à cette histoire. Après tout, pourquoi pas ? Pourquoi ne pas considérer après tout que le roi Louis XV, lassé du rôle de la Pompadour dans ses affaires, défait par la perte du Canada et de l’Inde au traité de Paris, ait voulu se débarrasser de sa favorite d’une manière radicale ? La mort supposée naturelle de la Pompadour permettait de ne pas perdre la face : répudier la favorite aurait été reconnaître ouvertement que le choix du roi de l’écouter pour ses affaires avait été mauvais et que cette erreur avait duré des années.
Je décollais la languette autocollante au lieu d’utiliser le dispositif d’ouverture rapide disposé sur le côté gauche de l’enveloppe. Sous mes doigts je sentis un papier léger de type velin. Un papier à lettres à l’ancienne quand aujourd’hui le moindre courrier arrivait sur d’austères feuilles granuleuses crachées au kilomètre par de tristes imprimantes.
- Lettre manuscrite sans aucun doute, affirmai-je sans pousser plus loin ma tâche d’ouverture.
- Je n’imaginais pas le comte s’être converti sur ses vieux jours à la machine à écrire.
Je dégageais avec précaution la feuille pliée en quatre. Ludmilla ne tenait pas en place sur sa chaise, se contenait avec peine pour ne pas se saisir de la missive avant même que je ne l’ai dépliée. Cette folle impatience me semblait accréditer son histoire… ou alors elle jouait à merveille la comédie de l’impatience.
Moi je n’osais pas poser mes yeux sur les premiers mots. En cet instant, tout ce qui aurait dû être au cœur de mes préoccupations – colloque, carrière, ouvrages et recherches à terminer – était exclu de mes pensées les plus immédiates.
- Lisez, me commanda Ludmilla !
Je pris un inspiration profonde, expulsai l’air qui oppressait ma poitrine et me lançai dans une lecture mécanique.

« Château de Jumeau, le 15 janvier 1999
Lorsque vous lirez cette lettre, mademoiselle, mon corps aura rejoint la terre et mon souvenir ne sera plus qu’une traînée de poudre fugitive dans l’esprit d’une dizaine de personnes. Je sais que vous serez de ce nombre réduit. Vous ne pourrez jamais oublier ces journées passées à Jumeau et le secret dont vous êtes désormais la dépositaire ne vous quittera que lorsqu’à votre tour vous pousserez votre dernier soupir. Vous êtes désormais liée à ma famille par un lien qui, s’il n’équivaut pas à celui du sang, vous attache de fait à notre destinée. Je vous ai proposé de recueillir ma fortune et l’honneur de ma lignée. Avec vos sottes idées de communiste, vous avez repoussé mon offre. Aujourd’hui, vous ne pouvez rien pour échapper à votre destin. Mon notaire a reçu hier une nouvelle version de mon testament et des consignes précises à appliquer après ma mort. Il devra vous retrouver où que vous vous soyez enfuie et vous remettre cette lettre. Si vous ne lui répondez pas dans le mois qui suit, il pourra disposer librement de ma fortune, la disperser aux quatre vents et il détruira alors toutes les archives de ma famille. Vous seule avez le pouvoir d’empêcher que meure le nom des Rinchard. Relevez ce nom et vous pourrez disposer à votre guise des secrets accumulés pendant des siècles par mes aïeux.
Je vous recommande au regard miséricordieux de notre Seigneur.
Louis-Etienne de Jumeau de Rinchard
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MessageSujet: Re: Savoir et te connaître [Fiona 1 - terminé]   Lun 27 Oct 2008 - 20:51

Il m’avait bien fallu admettre la véracité des faits que Ludmilla m’avait contés. Même si ce n’était pas écrit noir sur blanc, et donc les faits historiques évoqués demeuraient sans preuve, l’évocation du « secret » dont ma partenaire de menthe à l’eau était la « dépositaire » venait confirmer l’assassinat sinistre de la favorite de Louis XV en 1764.
Mais la lettre allait plus loin que je ne l’aurais imaginé : en acceptant la proposition du défunt comte, Ludmilla devenait une riche héritière. Sa réaction aurait dû être positive ; elle ne fut qu’un lamento répétitif.
- Quel salaud !… Je le savais !… Quel salaud !
- Eh ! Il ne faut pas injurier comme ça un vieux monsieur qui vous abandonne sa fortune, dis-je en posant ma main sur celle de Ludmilla.
- C’est comme si…
- Et puis je suis bien obligée de vous croire désormais…
- Mais, Fiona, vous ne comprenez pas… C’est comme s’il m’avait baisée…
Le mot cru me sauta au visage. Non pas que je sois bégueule – certaines aventures de mon passé récent m’avait en partie vaccinée contre une pudibonderie naturelle – mais l’image de Ludmilla en train de se faire sauter par un vieillard m’importunait.
- Vous ne comprenez pas… Il voulait déjà me rendre dépositaire de sa fortune et de son nom lorsque nous nous sommes affrontés le soir où il a brûlé la fameuse preuve. J’ai dit que je refusais et je suis partie sans me retourner. Mais lui, il n’a pas renoncé à son idée… Il a attendu que le temps passe… Et là, il me rattrape des années après avec le même chantage odieux.
- A quoi ce legs vous engage-t-il au juste ?… A rien… Juste à profiter de la fortune qu’on vous offre…
- Une fortune dont je ne veux pas… Il le savait bien que l’argent ne m’intéressait pas… C’est pour cela qu’il me fait miroiter la libre disposition de ses archives familiales… Ca, il avait bien compris que je ne pouvais pas résister… Surtout après tant d’années à remâcher toute cette histoire… Qui sait s’il n’y a pas une autre pépite enfouie là-bas ?… Fiona, rendez-vous compte, je n’ai accédé qu’à une petite partie de tout ce que les Rinchard ont accumulé sur plusieurs siècles. J’en ai pour une vie entière à classer, ordonner, exploiter ce qu’il y aura dans les greniers du château. Ne me dîtes pas que vous ne comprenez pas ce que cela signifie pour quelqu’un comme moi… Ce que cela signifierait pour quelqu’un comme vous…
Elle aurait voulu que je lui dise de ne pas accepter. J’en étais intimement convaincue par de nombreux petits signes. Mais qui était cette jeune femme qui écoutait Ludmilla râler contre cette double bonne fortune ? La prof d’université équilibrée et lucide ? Ou la thésarde complexée par tout ce qu’elle pensait avoir à prouver au monde ? Plus Ludmilla parlait, plus je me sentais régresser, revenir à un état ancien dans lequel je ne maîtrisais rien de ma vie tout en croyant en être l’unique maîtresse. C’était à mon tour d’être jalouse. J’aurais plaqué là ma carrière, ma petite gloire naissante, mes fortes certitudes pour me retrouver au pied de la montagne d’archives que Ludmilla me dépeignait. Etre face à l’impossible, se dresser face au défi le plus incroyable qui fût.
Pour en triompher. Evidemment.
- Combien de temps faut-il pour aller là-bas, demandai-je ?
- Où ça là-bas ?
- Au château des Rinchard… Chez vous, quoi !
- Trois heures à peu près… En fonçant sur l’A.10 !
- Eh bien, on y va !…
Ludmilla me regarda avec dans ses yeux bleu-gris une évidente mauvaise humeur. J’étais en train de décider pour elle. Et pas dans le sens qu’elle souhaitait.
- Vous vouliez bien que je vous donne un avis, non ?
- Sur le mystère des Rinchard… Pas sur ce que j’avais à faire.
- Vous oseriez renoncer à ce défi ?
- Bien sûr que non !
- Alors qu’est-ce que vous attendez ?… Vous êtes en vacances puisque vous avez accepté de donner un coup de main à l’organisation du colloque.
- Justement… J’ai à faire ce soir… A la conférence inaugurale… Puis au dîner présidé par le ministre de la Recherche… Et il serait de bon ton que vous y assistiez aussi.
- Personne ne peut vous remplacer ?
- Je ne suis pas du genre à me défiler… Je me suis engagée et j’assumerai…
- Moi aussi, je me suis engagée… Juste à être ici demain à 13 heures pour un débat… D’ici là, je suis encore libre de faire ce que je veux, non ?… Puisque vous avez peur des fantômes, passez-moi les clés de votre voiture et j’y vais, moi, prendre ce château d’assaut.
- Au nom de quoi ?
- Au nom de sa légitime propriétaire… Et si ce que j’y trouve ne me plaît pas, je ne manquerai pas de vous le dire.
- Je vous pensais plus équilibrée que ça.
- On ne sait jamais ce que les gens ont au fond d’eux, Ludmilla. Nous brouillons nos cœurs sous un vernis convenu d’apparences.
Je ne sais pas si cela voulait dire quelque chose pour Ludmilla mais pour moi cette dernière phrase prenait une résonance très particulière. Je m’amusais beaucoup dans mon métier, je le prenais à cœur et en recevais de grandes satisfactions. Pourtant, je me rendais compte que Fiona Toussaint n’avait jamais été autant elle-même que lorsque d’autres l’avaient poussée à bout, avaient voulu lui tracer un chemin. C’est en leur résistant que j’avais construit ma vie, décidé de mes priorités, assumé mes envies et dépassé mes limites. Je sentais confusément que Ludmilla avait besoin de connaître cela à son tour pour exister enfin. C’était à moi de lui forcer la main.
Ludmilla posa ses clés de voiture sur la table, puis les papiers du véhicule. Elle rajouta une feuille de carnet sur lequel elle avait jeté à la va-vite quelques chiffres.
- Mon numéro de portable…
- Je vous appelle dès que j’arrive là-bas…
- Allez y doucement… Ma Clio est quasiment d’époque…
- Quelque chose me dit que vous pourrez bientôt la troquer contre un carrosse doré.
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MessageSujet: Re: Savoir et te connaître [Fiona 1 - terminé]   Mar 28 Oct 2008 - 0:26

Chapitre 2
Etude


Il en est des raccourcis comme des longs discours : ils ne mènent pas toujours où on croyait aller. En voulant sortir de l’autoroute avant Tours pour éviter de me laisser emporter au-delà de ma destination, je m’étais égarée dans l’entrée de l’agglomération, au milieu d’une sorte de grand capharnaüm fait de zones d’activités toutes semblables et dans lesquelles les panneaux des directions principales disparaissent au profit d’indications purement locales. Mon impatience naturelle – toujours chercher à éviter les espaces bloqués - avait fait le reste ; j’avais continué à tourner en rond. Résultat : à 18 heures, j’étais encore en train de fulminer dans les bouchons à la sortie de Tours alors que je comptais avoir déjà atteint le château des Rinchard à cette heure-là. Du coup, je doutais – et douter était un verbe bien faible – de parvenir à remplir la mission que je m’étais sottement attribuée.
Une réflexion en entraînant une autre, je méditais sur mon coup de tête. Quelques heures plus tôt, j’étais en train de m’enthousiasmer pour les conférences auxquelles j’allais assister à Saint-Denis, sur les avantages que me procurait mon statut d’intervenante… Et j’avais balayé tout ça pour une inconnue que j’avais pris, de prime abord, pour une échappée de l’asile. Une inconnue que je vouvoyais toujours lorsque je l’avais quittée et que je n’aurais certes pas osé qualifier d’amie… D’ailleurs des amies, depuis les déclarations de cette salope de Léa à Channel 27, j’évitais d’en avoir. Mes attentes en la matière s’étaient singulièrement réduites. J’avais des relations cordiales avec beaucoup de personnes que je recevais chez moi ou à qui je rendais visite, mais je me refusais à les laisser empiéter plus que de nécessaire sur les plates-bandes de ma vie. J’avais appris à m’amuser, à me fondre dans une foule sans en avoir peur ; je n’avais toujours pas saisi l’intérêt du partage de ce que je considérais comme mon domaine privé et personnel.
Ce qui me troublait de plus en plus en pensant à Ludmilla, c’était que ses réactions auraient pu être les miennes si d’aventure j’avais été à sa place. Après tout, j’aurais pu abandonner ma thèse, avec une aigreur identique à celle de Ludmilla, lorsque les services universitaires me mirent en demeure de la présenter dans les quatre mois. Et qu’aurais-je fait alors ?… J’avais affronté Daphné, Channel 27, les boutonneux poseurs de questions, les élèves remuants d’un collège difficile parce qu’ils me barraient la route que j’avais choisie… Mais que ce serait-il passé si la route s’était dérobée d’elle-même sous mes pas ?
J’avais croisé étant étudiante des dizaines de mes congénères sans trouver en eux la moitié de la passion que j’avais mise à l’étude de l’Histoire. Depuis que j’étais maître-assistante, parce que mon regard avait pris une hauteur plus propice à l’analyse, j’en avais distingué deux ou trois dont je m’étais bien jurée de m’occuper personnellement lorsqu’ils aborderaient leur master. Jamais avant de croiser Ludmilla Roger, il ne m’avait été donné d’affronter un tel désarroi, un tel sentiment de manque et d’injustice. Jamais je ne m’étais sentie aussi proche de quelqu’un par la pensée… A l’exception notable de mon maître, le professeur Loupiac, qui de toute façon était placé à vie sur la plus haute marche du podium.
Voilà pourquoi je me traînais sur la D.801, passant de rond-point en rond-point en désespérant de voir surgir devant mes phares la direction de Château-La Vallière.

Je n’avais obtenu de Ludmilla qu’un semblant d’indications pour trouver le château. Pour compléter celles-ci, j’avais dû me rabattre – avec l’efficacité qu’on connaît – sur un atlas routier qui vieillissait sur les sièges arrières de la Clio. Etrangement, et bien qu’il n’y eut nulle signalisation touristique pour l’indiquer, je mis moins de temps à découvrir le manoir des Rinchard qu’à quitter l’agglomération tourangelle. La longue allée qui suivait un temps le lac avant de se perdre sous un alignement de cèdres centenaires, l’épaisse couche de graviers grisâtres, l’escalier majestueux auquel le temps avait ôté une grande part de son lustre. Tout s’était succédé comme le souvenir de Ludmilla me l’avait restitué.
- Ainsi donc, c’est cela le domaine des Rinchard ?!
A première vue, il ne m’impressionnait guère. Des châteaux, j’en avais étudié bon nombre entre Tarn et Garonne lors de la préparation de ma thèse. Celui-là était dans une honnête moyenne selon une classification toute personnelle. Comme beaucoup, il faisait coexister des fragments d’époques différentes. Les deux tours latérales témoignaient d’un édifice médiéval préexistant bien qu’elles eussent été percées depuis de fenêtres assez larges. Un corps de logis plus classique dans son ordonnancement reliait les deux citadelles rondes tandis que s’en échappaient perpendiculairement deux ailes mêlant fantaisie baroque et rigueur néo-classique. Un château comme il y en a des milliers en France.
- Allons voir si on peut être reçu à cette heure avancée…
A vrai dire, j’en doutais fort et, si j’avais eu en cette après-midi si particulière un pouce de cette intelligence qu’on me prêtait volontiers, j’aurais rebroussé chemin dès les premiers embarras routiers tourangeaux de peur de ne pas revenir à temps pour mon débat du lendemain. Pour conforter mes doutes, nulle lumière ne brillait à l’intérieur du château. J’avais bien compris que toute forme de progrès n’étant guère prisée de l’ancien propriétaire, il ne fallait pas s’attendre à des délires lumineux. J’espérais juste, en mon optimisme inconscient, voir vaciller la flamme timide d’une chandelle m’annonçant la présence d’un hôte ou d’une hôtesse au château.
J’eus donc une belle surprise en voyant danser une torche électrique à l’intérieur du grand hall d’entrée. Visiblement, quelqu’un ayant entendu le moteur de la Clio descendait de l’étage pour s’intéresser à une visite qui paraîtrait au mieux étonnante, au pire inopportune.
La porte d’entrée, à double battants, avait été en partie vitrée par commodité. Elle s’ouvrit sur un jeune homme dont le ton bougon ne m’annonçait pas un accueil chaleureux.
- Tu es encore en retard ! Ca fait deux soirs de suite…
- Pardon ? répondis-je étonnée.
La lampe torche cessa de balayer le sol pour se braquer sur mon visage. Eblouie, je fis un pas en arrière me protégeant les yeux, dans un réflexe primaire, avec mon bras droit.
- Qui êtes-vous ?
- Et vous ?
C’était sorti tout seul. Je m’étais fortifiée dans cette idée que je représentais la légitime propriétaire des lieux. S’il y avait des questions à poser, c’était à moi de les poser.
- Guillaume Bordes… Je suis clerc de notaire à l’étude de maître Rioux à Tours… Seriez-vous mademoiselle Roger ?
- En quelque sorte… Disons que je suis sa conseillère particulière… Elle était dans l’incapacité de se déplacer et elle m’a chargée de la représenter… Vous l’attendiez ?
- Nous l’attendons depuis plus d’une semaine… Huit heures de travail à l’étage avant de pouvoir échapper à la glacière de ce château… Nous tournons à trois… J’ai cru que c’était justement la collègue qui devait me remplacer qui arrivait… Je m’excuse de vous avoir aveuglée et sans doute effrayée.
- On peut entrer ?…
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MessageSujet: Re: Savoir et te connaître [Fiona 1 - terminé]   Mar 28 Oct 2008 - 1:44

Peut-être y avait-il une prime promise pour le clerc qui aurait la chance d’accueillir la nouvelle propriétaire des lieux ? Si tel était le cas, le clerc Guillaume Bordes fit tout pour la mériter. Il se montra prolixe et précis dans ses explications. Avait-il été abusé par ma présentation, me prenant à tort pour une avocate d’affaire mandatée par Ludmilla Roger ? Si j’étais versée dans les termes techniques, ma connaissance portait surtout sur la situation des propriétés au Grand Siècle. Je connaissais ainsi bien mieux la fiscalité complexe du XVIIè siècle – et encore seulement en terre d’oc - que celle de mon époque. Néanmoins, je parvins à saisir l’essentiel. Tout avait été réglé par le comte de Rinchard, y compris l’épineuse question des frais de succession. Le personnel avait reçu ses gages et prié de quitter les lieux, les différents fournisseurs avaient été payés – et plutôt largement – et le domaine avait été expertisé par un arpenteur assermenté. 110 hectares de forêts, de lacs et de champs exploités par un entrepreneur agricole beauceron, un château de 2352m² avec des dépendances, une fortune estimée à environ 649 millions d’euros.
- Certains actifs ne sont pas encore évalués avec précision. Ils sont placés dans des pays asiatiques et leur rendement reste à préciser.
Ces chiffres me donnaient le vertige même si je m’ingéniais à n’en rien laisser paraître. Quand les producteurs de Sept jours en danger m’avait collée entre les mains deux milles euros en billets orangés de cinquante, j’avais eu la sensation de toucher à une fortune extraordinaire. Depuis, mon confortable salaire d’universitaire avait relativisé cette impression d’opulence financière. Je n’en demeurais pas moins consciente du privilège fabuleux d’être autant payée pour faire ce que j’aimais. J’en avais parfois de lourds scrupules.
Alors comment Ludmilla, dont le salaire de professeur des écoles débutant ne devait dépasser que de fort peu les mille euros, allait-elle pouvoir concevoir ce prodigieux changement d’échelle de fortune ? Etre riche cela ne s’apprenait pas mais il fallait longtemps s’y préparer. Je ne l’estimais pas prête à encaisser – sans jeu de mot – la révélation et les contraintes de ses nouveaux moyens financiers.
- Que doit faire mademoiselle Roger dans les jours qui viennent ?
- Elle doit se présenter à l’étude de maître Rioux, boulevard Heurteloup à Tours, avant le 28 mars à 19 heures pour signer les différents documents qui attesteront qu’elle accepte le legs du comte de Rinchard.
- Et en attendant ?
- En attendant, je crains fort que nous soyons obligés, mes collègues et moi, de continuer à hanter ce grand château vide.
- Je pense que ma…
Je faillis dire « ma cliente » ce qui eût été bien abusif et de nature à compliquer la suite des opérations.
- Que mademoiselle Roger sera sensible à votre dévouement et se hâtera d’abréger vos désagréments…
Un moteur se fit entendre. La relève arrivait enfin pour Guillaume Bordes. En ayant terminé avec sa petite mise au point, il aspirait visiblement à retrouver un monde dans lequel chauffage et électricité relevaient de la normalité.
- Vous permettez ? fit-il…
- Allez accueillir votre collègue… Je vais me promener un peu dans cette grande bâtisse en attendant votre retour.
- Sans lumière, vous n’irez pas bien loin… Prenez ma torche.

Ma découverte du château s’apparenta à une expédition à la Indiana Jones. Je balayai sans cesse l’espace devant moi peignant l’espace à grands coups de torche pour éviter les obstacles malins que la vénérable histoire des lieux avait pu semer sur mon passage : chaises, coffres, tapis épais. A chaque pas, je craignais de voir surgir un spectre venu tout droit du passé. L’Histoire était beaucoup moins impressionnante quand on l’abordait en plein jour face à un carton d’archives.
Cette réflexion me conduisit à changer mes plans. Partie à la recherche du fameux tableau montrant Louis-Edgar de Rinchard étouffant le poisson – plus exactement, j’en étais convaincue désormais, la Poisson -, je me mis en quête de ce fameux grenier aux merveilles. Le tout était de trouver un escalier… et de préférence le bon.
Une voix impérieuse me stoppa dans mon élan d’aventurière nocturne.
- Mademoiselle ! Mademoiselle !… Vous pouvez redescendre s’il vous plait ?
C’était une voix de femme. Sans doute la fameuse remplaçante du clerc de notaire. Si c’était elle qui avait choisi d’assurer la garde de nuit dans ce vaste château vide et froidureux, nul doute que la demoiselle ne devait pas manquer de cran. Ou d’ambition.
- Vous ne pouvez pas me laisser quelques minutes ?
- Je crains que non… Je dois vous parler immédiatement…
- Eh bien, vous me parlez… Continuez donc.
C’était un peu cavalier comme façon de se comporter mais je comprenais au ton sec de la dame qu’elle n’avait pas à mon endroit les mêmes prévenances que son prédécesseur. Jalousie de femme ou méfiance mieux mesurée à l’égard de l’étrangère qui avait déboulé dans la place au milieu de la soirée ?
- Comprenez moi s’il vous plait… Vous n’avez rien à faire ici.
- Je représente mademoiselle Roger…
- Laquelle ne vous a pas donné ce me semble de mandat écrit particulier qui puisse le prouver.
- C’est bon, je descends.
Tant pis pour le grenier aux milles merveilles du temps passé ! Il y aurait sans doute d’autres occasions de l’approcher… Et peut-être même par une visibilité meilleure…
Lentement, je rebroussais chemin, tâtant de la pointe du pied l’espace devant moi à la recherche de la marche suivante.
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MessageSujet: Re: Savoir et te connaître [Fiona 1 - terminé]   Mar 28 Oct 2008 - 10:24

Si l’on dit certaines brunettes piquantes, la demoiselle qui m’attendait dans le petit salon bleu avait une grande pointe en acier bien trempé pour m’accueillir. Elle ne piquait pas, elle agressait. Son œil noir brillait d’une colère brûlante, ses boucles tressaillaient de rage et ses mains nerveuses fouettaient l’air en gestes impatients.
- Qui êtes-vous ? me demanda-t-elle ne prenant même pas la peine d’un salut qu’elle jugeait sûrement inutile après nos premiers échanges dans l’escalier. Cet abruti de Guillaume n’a même pas été fichu de vous demander votre nom.
- C’est, je crois, qu’il a été surpris de voir survenir une inconnue à l’heure précise où il vous attendait…
Et pan ! Prends ça dans les dents !
- S’il n’était pas aussi fainéant, il saurait bien qu’on ne peut pas lâcher la rédaction des minutes en plein milieu… Ce crétin vous a laissé entrer, vous a tout exposé de la situation de la succession Rinchard sur votre seule bonne mine. Il fait bien peu de cas du secret de notre profession.
« Abruti », « Fainéant », « Crétin ». En trois phrases, elle avait habillé le pauvre Guillaume pour l’hiver. Pour sûr, une telle vêture de mots ne lui tiendrait guère plus chaud lorsqu’il reviendrait prendre son poste dans l’après-midi du lendemain mais, au moins, elle le déciderait peut-être à prendre garde davantage aux emportements de sa langue. Tout m’indiquait en effet que la jeune clerc de notaire devait lui avoir envoyé ces quatre vérités à la figure avant de l’en faire profiter à mon tour.
- Alors ? J’attends… Qui êtes-vous ?… Je vous préviens que s’il faut appeler la gendarmerie pour vous déloger, je n’hésiterai pas.
Pour désarmer quelqu’un qui vous prenait de haut, j’avais recours fréquemment à une ironie mordante. J’avais remis en place ainsi quelques étudiants dont la haute opinion qu’ils avaient d’eux-mêmes ne s’était pas accordée avec la note que j’avais inscrite sur leur copie. J’en avais usé aussi avec quelques collègues condescendants qui, ayant sans doute eu vent de mes aventures télévisuelles, pensaient ne trouver en moi qu’une parvenue médiatique. Comme une bonne prise de judo, le trait d’esprit faisait d’autant plus choir l’adversaire qu’il s’appuyait sur la force que celui-ci avait mis dans son attaque. Je contre-attaquais donc sur le même ton agressif que la demoiselle.
- Vous pourriez ameuter directement tout le Ministère de la Défense, mettre en alerte nos sous-marins nucléaires et, tant que vous y êtes, demander un coup de main aux forces de l’OTAN. Mon nom je vous l’aurais bien donné si vous aviez pris la peine de me le demander avec un tant soit peu de ce sentiment social qu’on appelle la politesse. Mais si c’est par la force uniquement que vous comptez me mettre à la question, je vous préviens que cela sera sans effet aucun. Je suis d’un naturel tranquille mais ceux et celles qui ont voulu me casser les pieds sont encore en train de s’en mordre les doigts.
Après cette sortie qui se termina l’index menaçant et pointé en direction de la demoiselle, j’attendis la suite sans angoisse. Là où elle avait mis en une phrase tout le poids de sa fonction de gardienne des lieux, j’avais répliqué en plusieurs bien construites et bien senties. Sur ce point au moins, elle devait avoir compris qu’elle n’aurait pas le dernier mot… Et avant que la gendarmerie débarque au fin fond du domaine des Rinchard, elle aurait eu à essuyer de nouvelles volées du même cru. Je n’étais pas un malheureux Guillaume prêt à se laisser tympaniser par une collègue furieuse.
- Soit… Reprenons autrement alors…
Elle s’était calmée. Ce n’était, je le voyais bien, qu’une apparence. On sentait derrière l’œil noir ardent et les pommettes rougies le feu du volcan prêt à jaillir à nouveau pour m’engloutir. Peut-être parce qu’elle avait dû subir dans ses études le sentiment de supériorité de ses confrères à la mâle assurance, la demoiselle n’acceptait pas de s’avouer vaincue.
- Voici ma carte… Gabrielle Le Poezat… Je suis clerc de notaire à l’étude de mâitre Rioux à Tours. Comme mon collègue, je suis chargée de veiller sur le domaine de Jumeau en attendant que la légitime héritière se manifeste… Légitime héritière que vous n’êtes pas il me semble.
- Je n’ai pas de carte de visite à vous donner et je vous prie très humblement de m’en excuser. Puisqu’un semblant de paix s’installe entre nous, je crois pouvoir me présenter à mon tour. Je suis Fiona Toussaint, maître-assistante d’histoire moderne à l’université Jules Verne d’Amiens.
- Et à quel titre vous trouvez-vous ici ?… L’attrait des vieilles pierres ?
- Un peu comme David Vincent, je cherchais un raccourci que jamais je ne trouvai…
Visiblement, elle n’avait jamais vu la vieille série télévisée des années 60 sur « Les Envahisseurs » et ma remarque, loin de poursuivre la détente fragilement opérée, contribua à relancer la bouderie énervée de mon interlocutrice.
- Je suis venue en quelque sorte en qualité d’experte, repris-je sans lui laisser le temps de placer un mot. Ma thèse portait sur les possessions de la noblesse dans la région de Montauban. Je m’y connais donc un minimum en terres et en châteaux anciens. J’ai donc proposé à mon amie Ludmilla Roger de venir voir ici de quoi il retournait.
- Vous pouvez le prouver ?
- Pour la thèse ?
- Non… Pour la mission qu’on vous aurait confiée…
- Je suppose qu’un coup de téléphone à Ludmilla ne vous suffirait pas. Il doit vous falloir du papier timbré, des coups de tampons partout et des tas de signatures pour que vous commenciez à faire confiance aux gens.
- Vous pourriez appeler le pape ou le président de la République que je n’aurais aucun moyen de m’assurer de l’identité réelle de la personne à l’autre bout du fil.
- Ecoutez, on ne va pas s’agresser et se contre-agresser comme ça indéfiniment. Pas entre dames en tailleur cintré de bonne facture.
J’avais décidé qu’il était temps d’en finir. Je commençais à sentir le poids de ma longue journée et de ma longue marche à travers Saint-Denis et j’aurais échangé toute cette tension contre un repos de quelques heures dans un grand lit. En mettant en avant l’honorabilité de nos uniformes –cela en était bien un pour elle comme pour moi – j’espérais secrètement lui faire comprendre que je l’estimais à sa juste valeur et que j’admirais sa conscience professionnelle… Pas très loin de me rappeler en fait celle que j’avais pu mettre quelques années plus tôt dans mon propre travail.
- Vous avez raison… Nous avons à faire… Vous à votre université et moi à mes actes en retard… Je vous raccompagne.
Ma première nuit au château semblait prendre du retard.
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MessageSujet: Re: Savoir et te connaître [Fiona 1 - terminé]   Mar 28 Oct 2008 - 12:09

C’est une chose que j’admets sans barguigner : j’aime avoir le dernier mot. Et là, en l’occurrence, ce dernier mot m’échappait tandis que nous gagnions le hall d’entrée. Je me faisais jeter à la rue – si je puis dire, la rue la plus proche étant à des kilomètres – sans opposer de résistance, sans oser le moindre baroud d’honneur. On ne peut impunément accepter la défaite une fois, cela conditionne trop de choses dans le futur… D’autres défaites surtout. Je lançais donc une nouvelle offensive.
- Si j’osais vous demander l’hospitalité ?…
- Je vous répondrais qu’il n’est pas de mon droit de la décider.
- Où peut-on dormir alors dans le coin ?
- Poussez donc jusqu’à Tours… Les capacités hôtelières de la ville sont loin d’être épuisées en cette saison.
Chacune de ses phrases avait l’effet d’un coup de balai me chassant devant elle et je ne parvenais vraiment pas à me satisfaire du rôle de vulgaire poussière qui m’était attribué. La perspective de reprendre la voiture, de tourner dans une ville inconnue à la recherche d’un hôtel d’un certain confort – je commençais à avoir le dos délicat – ne me mettait pas vraiment d’humeur positive. Quelque part, cela aurait du bon pour le débat du lendemain : j’arriverais à Saint-Denis d’une humeur massacrante, prête à pulvériser l’adversité. Mais pour le moment cela ne me servait à rien, j’étais incapable de trouver l’argument qui me permettrait de me camper sur place sans que la cerbère en tailleur puisse me déloger.
Il fallait faire vite. Nous étions à la porte et j’avais déjà la main posée sur la poignée métallique.
- Une dernière question s’il vous plait… Comment pourrez-vous juger de l’identité de Ludmilla Roger quand elle viendra se présenter à vous ?… Je parie que vous n’allez pas la croire sur parole puisque vous peinez à me considérer comme son envoyée.
- Nous considérerons d’abord ses papiers d’identité.
- Comme je commence à saisir votre petite paranoïa, vous ne vous satisferez pas d’un document qui peut se maquiller, se falsifier voire être un faux grossier.
- Certes… Nous connaissons cependant bien mademoiselle Roger pour l’avoir fait rechercher dès lors qu’a commencé l’agonie du comte de Rinchard…
- Vous pourriez donc la décrire ?
- Nous avons sa description, oui…
- Je suppose que cette description comporte quantité de renseignements précis la concernant ?
- Cela va de soi…
- Comme la marque et le modèle de sa voiture ?
- Sans aucun doute…
- A ce propos, vous n’aurez pas été sans remarquer la vieille Clio pourrie immatriculée dans le Loir-et-Cher qui stationne devant le château…
Pour une fois, Gabrielle Le Poezat ne trouva rien à redire. Comme un tennisman ayant débordé son adversaire par un coup profond, je me précipitais au filet.
- De même, peut-être connaissez-vous ce numéro de portable ?
Je tirai de ma poche le bout de papier griffonné par Ludmilla que j’avais précautionneusement plie en deux, l’ouvris sous le nez de la brunette aux abois…
- Et si cela ne vous suffisait pas comme preuve, peut-être demanderiez-vous à voir le courrier que vous avez adressé à mademoiselle Roger ?
- Mais… Mais certainement…
- Eh bien le voici…
Cette fois-ci, c’est l’écran de mon téléphone portable que je me mis à brandir devant les yeux défaits de Gabrielle Le Poezat. Avec en gros plan la lettre du comte de Rinchard et, comme le répétait souvent ma mère quand elle avait des démêlés avec l’administration, avec le cachet de la Poste qui faisait foi.
La question était donc réglée.
Jeu, set et match, Fiona Toussaint !

J’ai eu une chambre pour la nuit mais pas de draps pour le lit. Les flammes timides du chandelier ne parvenant pas à me réchauffer – ce n’était pas d’ailleurs leur fonction - je me roulais en boule sous un monceau de couvertures pour pouvoir m’endormir.
J’avais vainement tenté de joindre Ludmilla. Par deux fois, sa messagerie rigolote m’avait accueillie et j’avais fini par laisser quelques mots rapides lui disant que j’occupais la place en dépit d’un accueil peu chaleureux.
- Avec plusieurs centaines de millions d’euros devant elle, j’espère qu’elle pensera à faire installer le chauffage.
Ce fut ma dernière pensée avant d’abandonner à Morphée le peu d’énergie qui me restait au bout de cette journée au déroulement inattendu.
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MessageSujet: Re: Savoir et te connaître [Fiona 1 - terminé]   Mar 28 Oct 2008 - 15:25

Chapitre 3
Débats


Une sensation de vide me laboura le ventre. Il y avait assurément des manières plus agréables de s’éveiller que celle qui commence par la faim. Les événements de la veille ne m’avaient laissé dans l’estomac que le contenu d’un paquet de gaufrettes acheté sur une aire d’autoroute. Cela faisait léger pour quelqu’un qui avait appris à se plier à des rendez-vous réguliers et conséquents avec la nourriture. J’avais cessé de me contenter d’en-cas rapides, de sandwichs ou de salades avalés sur le pouce. Non pas que la gastronomie me fut devenue un plaisir indispensable mais elle avait des vertus de sociabilité que je me plaisais désormais à cultiver.
La faim ne fut mon souci principal que quelques secondes… Juste le temps de jeter un œil sur ma montre. Il était 9h30 ! Et je devais être à Saint-Denis dans trois heures et demi, dernier carat ! Sachant mes ennuis de repérage de la veille et la limite de puissance de la vieille Clio de Ludmilla – on pouvait à peine atteindre les 110 km/h en descente ! – j’étais plus qu’en retard potentiel. J’étais déjà hors limite.
Je ne pris même pas le temps de me changer. Partir était la première des priorités, réfléchir à la meilleure stratégie une option secondaire dont je pourrais éventuellement débattre en chemin.
En bas de l’escalier, je tombais sur le troisième des gardiens zélés du domaine qui devait avoir pris son service aux aurores. Je n’avais ni l’envie, ni le temps de faire des présentations.
- Je suis en retard. Je dois être à Paris à une heure, expliquai-je…
- Prenez plutôt un TGV alors, me lança-t-il. Avec cette vieille carne, vous n’y arriverez jamais.
Je me suis arrêtée devant la porte le temps de finir d’enfiler mes escarpins. La remarque du clerc de notaire était en train de faire son chemin dans ma tête. A 300 km/h, soit une heure de trajet environ, j’avais encore mes chances. Encore fallait-il que les horaires me soient favorables ! Je connaissais bien ceux des Thalys et des Eurostars entre Amiens et Paris mais doutait qu’un samedi matin, sur cet axe-là, il y eut une possibilité que la SNCF me tirât d’affaire.
- Vous savez quand il y en a un ?…
- Vers 10h30… C’est celui que je prends quand je vais sur la capitale pour le travail. Il arrive un peu avant midi.
- Banco ! On le prend à Tours ?
Le clerc de notaire me considéra avec un regard navré. Il avait dû entendre mon pedigree détaillé par sa collègue et restait confondu par mon ignorance (en l’occurrence, plutôt un trou de mémoire lié à mon stress).
- Il n’y a pas de TGV à Tours… Il faut le prendre à Saint-Pierre-des-Corps…
- Oui, bien sûr, Saint-Pierre-des-Corps… Tours est un cul-de-sac… Comme Orléans… J’avais oublié ce point essentiel de géographie ferroviaire… Et Saint-Pierre-des-Corps, on y va comment ?
- En suivant les panneaux… C’est plutôt bien indiqué, vous verrez…

C’était effectivement plutôt bien indiqué… Après avoir contourné Tours par l’Est, enjambé d’un coup d’accélérateur la Loire et ses îles, j’avais, par la sortie 21, gagné la gare de Saint-Pierre-des-Corps.
Le bâtiment dressait son architecture moderne au milieu des immeubles beiges d’une banlieue triste. Au milieu d’un délire de verre, deux lourds piliers circulaires soutenaient un arc de cercle épais d’où pendait une horloge à aiguilles gigantesque.
10h10 ! Je n’avais vraiment pas chaumé en route. La vénérable Clio, après avoir été dûment maltraitée par mes soins, méritait un long moment de repos que je lui accordais en la garant dans le parcotrain voisin.
Je n’avais plus qu’à courir dans les escaliers, puis sur la dalle bétonnée qui menait à la gare. Au pire, si les distributeurs automatiques étaient encombrés, je pourrais toujours prendre mon billet auprès du contrôleur. Et tant pis pour l’éventuel supplément !
Tout semblait enfin se remettre en ordre dans cette histoire. A quelques détails près : Ludmilla allait me battre froid de ne pas lui avoir ramené sa voiture dont elle aurait vraisemblablement besoin lundi pour reprendre le travail ; je puais la transpiration et mon tailleur était zébré d’une myriade de faux plis grisâtres ; j’avais des notes à relire dans la perspective du débat.
Chaque chose en son temps ! D’abord partir d’ici !
Il y avait une borne d’achat libre. En deux minutes, j’en obtins mon précieux billet pour la capitale. Première classe et dans le sens de la marche, tout allait bien sur ce plan-là. Le reste de mes soucis s’ordonna ensuite progressivement. Pour mes notes, j’avais une heure et quelque pour les retravailler, chose que je n’aurais pas pu faire en poussant la Clio de Ludmilla à fond sur l’A.10. C’était bien le diable si je ne pouvais trouver à me changer dans les toilettes pendant le trajet, même en sachant qu’à 300 km/h cela relèverait de l’exercice d’équilibrisme. Enfin, j’étais prête à payer sur mes propres deniers une voiture de location pour Ludmilla. Sans compter qu’avec la perspective de sa toute nouvelle fortune, elle préférerait peut-être s’en acheter directement une nouvelle.
La tête apaisée, je me mis à observer plus en détail la gare. C’était une sorte de bonbonnière fermée à son sommet par une verrière qui faisait loupe, une rotonde étroite d’où on ne s’échappait qu’en s’engouffrant dans un petit tunnel passant sous les voies. Après le rituel mécanique du compostage, il restait encore à trouver le bon quai. Ici, la numérotation défiait toute logique, la voie 1 voisinant avec la 6… Et la 2 avec la 4… Deux trains pour Paris étant annoncés en même temps, il y avait une certaine effervescence dans le couloir souterrain les voyageurs hésitant quant au quai à rallier.
Le quai principal, celui entre la voei 1 et la voie 6, se vida d’une partie de ses voyageurs lorsque le Corail Inter-Cités emporta vers Paris Austerlitz ceux qui n’étaient pas pressés, pas tentés pour la grande vitesse ou qui avaient à faire du côté de Blois ou Orléans. Trois minutes plus tard, le TGV s’arrêtait sur la voie 1. Il était à l’heure et tout se goupillait décidément bien.
Trop bien !
Depuis Sept jours en danger, j’avais appris à me méfier des apparences. Tout ce qui s’ordonne à la perfection ne l’est souvent que pour mieux semer le désordre plus tard.
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MessageSujet: Re: Savoir et te connaître [Fiona 1 - terminé]   Mar 28 Oct 2008 - 18:36

J’avais embarqué avec cette confiance un brin inconsciente en ma bonne étoile du jour.
Sans même rejoindre ma place, un carré duo en milieu de wagon, je me précipitais directement vers les toilettes, traînant derrière moi ma petite valise : je ne me voyais pas zigzaguer dans tout le wagon après le départ du train, qui plus est sous le regard narquois des autres voyageurs, en serrant contre moi ma nouvelle tenue, dessous compris. J’avais gagné en impudeur, certes… Mais pas à ce point-là.
Faire entrer la valisette dans la cabine de toilettes fut déjà complexe car la porte ne s’ouvrait pas en grand. En extraire de nouveaux vêtements le fut bien davantage. Le TGV, parti comme un escargot le temps de rejoindre sa ligne particulière, gagnait peu à peu en vitesse et le balancement, s’il était amorti par l’aspect spécifique de la voie, n’en prenait pas moins des proportions difficiles à maîtriser. Me déshabiller d’un seul bras – l’autre se tenant fermement aux poignées diverses plantées dans les cloisons, se révéla la tâche la plus aisée. En revanche, me tortiller pour remonter ma petite culotte puis ma jupe droite prune fut un calvaire, l’effet de mes déhanchements étant presque aussitôt annulé par la cadence que menait désormais le train.
J’étais abîmée dans quelques réflexions sur cette expérience vestimentaire particulière lorsqu’on frappa à la porte.
- Il y a quelqu’un ? lança une voix égrotante pour ne pas dire âgée…
- Oui… Je termine et je sors…
- Ca fait un moment que vous êtes là, constata, un brin sévère, la voix extérieure…
- J’essaye de faire au plus vite… C’est promis.
- Mais vous faites quoi au juste ?…
Là, j’avais beau avoir mauvaise conscience du temps durant lequel j’avais occupé les lieux, je ne pouvais pas faire autrement que montrer un peu d’irritation.
- Je ne me permettrais pas de vous retourner la question dans quelques instants, madame, quand vous serez à ma place.
- Si vous ne sortez pas, je vais me plaindre au contrôleur…
- Mais si je sors, vous vous plaindrez aussi au contrôleur, madame… Je suis entièrement nue…
Il y eut comme un murmure autant étouffé que scandalisé derrière la porte. Pour la passagère frustrée d’un accès aux toilettes, la chose allait visiblement trop loin. Peut-être imaginait-elle que je me livrais de surcroît à quelques galipettes, seule ou en galante compagnie, dans l’édicule sur boggie ?
- Ca ne se passera pas comme ça…
C’était peut-être mon tort principal. Avoir voulu me livrer à ce déshabillage-rhabillage dans les toilettes du wagon de première, là où le voyageur est plus chatouilleux sur le service offert à bord. On râle plus pour le principe que pour le motif et la petite vieille risquait fort d’ameuter toute la rame pour débusquer un des contrôleurs.
J’avais intérêt à ne pas rester plus que de nécessaire dans le cabinet de toilettes. Tant pis pour les bas assortis, je trouverais bien un moment pour les enfiler dans le taxi (ça intéresserait sans doute beaucoup le chauffeur). Quant au maquillage, il faudrait se contenter d’un rapide réajustement avec mon petit miroir de poche.
Au moment où je m’extrayais enfin de la cabine, il y eut une violente décélération du TGV qui me projeta en avant par-dessus ma valise. Je donnais de la tête contre le casier à bagages qui se trouvait en face… avec la chance infinie d’atterrir contre un sac de toile plutôt que contre une valise à coque dure. En quelques secondes, le train s’était immobilisé. Et moi aussi.
- Mesdames, messieurs, notre train vient de s’arrêter en pleine voie. Veuillez rester à votre place et ne pas chercher à ouvrir les portières. Merci.
Le contrôleur avait dégainé le message traditionnel avant même que j’ai pu commencer à m’extirper de l’amas de bagages dans lequel j’étais allée donner.
- Ca c’est un avertissement, me dis-je… Tout se passait trop bien… Il fallait bien remettre un peu de tension dans toute cette histoire.
Je me sentais ridicule à genoux, la tête enfouie dans les replis du sac kaki. Pas une bonne âme en vue heureusement pour m’aider à me relever. La honte aurait fini de m’achever ! Je pris appui de la main gauche sur une barre métallique verticale que j’avais eu la chance d’éviter dans ma chute et réussit à me remettre sur mes jambes. Ma tête, encore étourdie par le choc, bourdonnait. Je me laissais choir quelques instants sur un petit strapontin jaune qui se trouvait fixé à proximité de la porte.
- Mesdames, messieurs, un voyageur ayant actionné le signal d’alarme, notre train restera immobilisé jusqu’à ce que l’équipe de contrôleurs ait localisé le wagon de la rame où s’est produit l’incident, puis y est porté solution. En tout état de cause, notre train ne repartira pas avant une dizaine de minutes. Nous vous demandons à nouveau de ne pas chercher à ouvrir les portes du train. Merci.
Une dizaine de minutes ?! Là, ça commençait vraiment à sentir le roussi pour le débat. Du coup, mes soucis de bas et de maquillage prenaient un tour beaucoup moins urgent. Il me fallait plutôt trouver une bonne excuse à présenter aux organisateurs du colloque… Je n’étais pas très forte dans cet exercice-là, mettant toute mon énergie vitale à ne jamais avoir à m’humilier de la sorte.
Je n’avais pas assez de mots durs pour me flageller. Si je ne m’étais pas laissée embarquer dans cette histoire stupide, si j’avais pensé à faire sonner l’alarme de mon portable plutôt qu’à faire confiance à mon propre réveil interne… Si… Si… Je pouvais dans ces moments-là enfiler les « si » à la queue leu leu sans me lasser dans un processus vigoureux d’autodestruction.
Comme pour me sortir de cette litanie d’injures formulées à mon endroit, un contrôleur vint à passer. A peine élégant dans sa livrée gris souris… et clairement ridicule avec une sorte de képi mou posé en équilibre instable sur la tête. Je me raccrochais à lui comme avec l’espoir d’une bonne nouvelle.
- Vous en savez plus, monsieur ? questionnai-je… On repart bientôt ?…
- Regagnez votre place, madame… Nous ne devrions pas tarder à savoir… Il semble que cela vienne de cette voiture… Vous n’avez rien remarqué ?
- Je sortais des toilettes quand le train a freiné brusquement… J’ai juste fait connaissance avec les effets personnels d’autres voyageurs.
L’agent ferroviaire ne prit même pas la peine de sourire ou de me demander de mes nouvelles. Les portes vitrées s’ouvrirent automatiquement devant lui. J’emboîtai son pas rapide pour rejoindre enfin mon siège. Place 62. Par chance, il n’y avait personne en face de moi ce qui me libérait automatiquement de l’espace dans le casier à bagages supérieur. Je pus caser tranquillement ma valisette au-dessus de ma place.
- Ouf, fis-je ! Il n’y a plus qu’à espérer qu’on reparte rapidement. Dix minutes, un quart d’heure seulement et ça reste jouable !
J’ouvris mon dossier de travail sur la tablette centrale et, avec cette capacité très personnelle d’abstraction de tout ce qui m’entourait, je me plongeais dans mes notes sur la place et le statut de la femme dans les villes européennes au Grand Siècle. Je ne relevais les yeux de mes feuilles que quelques minutes plus tard troublée par un embrouillamini de vociférations. Le contrôleur, poussant devant lui une grand-mère chenu mais à la voix tonitruante, remontait le couloir.
- Vous n’aviez pas à faire cela, c’est tout, vitupérait-il !
Ce qui faisait dangereusement branler son képi gris…
- Mais je voulais aller aux toilettes et il y avait cette fille dedans toute nue…
- Madame, personne ne se déshabille dans les trains…
- C’est ce qu’elle m’a dit…
- Ce n’était pas une raison pour tirer le signal d’alarme.
- J’avais besoin de vous et vous n’étiez pas là !…
Dans ce type de circonstances, les passagers d’un wagon se partagent en deux catégories : les curieux qui relèvent la tête par-dessus le dossier du siège devant eux pour examiner tous les événements ; les gênés qui ne sachant trop comment se comporter se plongent plus ardemment dans leur magazine ou regardent le paysage soudain devenu captivant. Je confesse appartenir au second groupe et, on comprendra aisément pourquoi, ce jour-là encore plus qu’à l’habitude.
D’autant que la petite vieille hargneuse, regagnant sa place, vint s’installer en face de moi. Pendant une heure, je dus supporter ses récriminations contre la SNCF qui venait de lui coller une amende de 135 euros, contre ce contrôleur bête comme ses pieds et, surtout, contre cette petite dévergondée qui se déshabillait dans les toilettes. Autant dire que mes capacités supérieures de concentration ne purent rien pour moi. Ce fut assurément une des heures les plus longues de ma vie.
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MessageSujet: Re: Savoir et te connaître [Fiona 1 - terminé]   Mar 28 Oct 2008 - 21:26

Rien n’y fit ! Ni mes prières muettes, ni une entrée accélérée dans l’agglomération parisienne. Le TGV stoppa sa course gare Montparnasse avec vingt-deux minutes de retard. Le temps de trouver un taxi, de convaincre le chauffeur de se lancer dans une course folle pour me mener à l’autre bout de la capitale, de franchir une demi-douzaine de feux tricolores nous séparant du périphérique, vingt nouvelles minutes s’étaient écoulées. Il en restait à peine autant pour contourner Paris par l’ouest et s’engager dans Saint-Denis.
Comble de malchance, la batterie de mon portable m’avait lâchée. Impossible de joindre l’organisation du colloque pour prévenir de mon retard ! La roue de la fortune avait décidément choisi de tourner du mauvais côté.
En dépit de quelques dépassements des 80km/h imposés sur le périphérique, de deux feux orange bien mûrs franchis allégrement, le taxi me laissa devant l’université de Paris X à 13h17. Il me restait encore à rallier le centre névralgique du colloque, à m’y faire connaître, à me répandre en plates excuses en espérant ne pas encourir des foudres que je ne me sentais pas capable d’endurer. Pour un débat devant durer une heure, je ne pouvais trouver réjouissance qu’à l’idée d’avoir offert à chacun de mes interlocuteurs un tiers de temps de parole supplémentaire.
Planté derrière un comptoir haut à l’entrée de la fac, un homme en chemise à carreaux dirigeait la manœuvre de la lourde machinerie du colloque. Il guidait les apparitrices et les hôtesses, pointait les allées et venues, renseignait les congressistes. Je pris une bonne minute supplémentaire avant d’oser franchir les derniers mètres me séparant de l’accueil. La bouche sèche, les mains tremblantes, j’effectuais enfin la distance terminale de mon rocambolesque périple pour échouer devant le grand ordonnateur de la fête.
- Voilà, je suis désolée… Je suis très en retard… Un train qui s’arrête en rase campagne et tout qui s’enchaîne dans le mauvais sens…
- Vous êtes ? me demanda-t-il.
- Je suis en retard…
C’était involontaire bien sûr comme réponse. La faute à cette honte qui me submergeait, m’engloutissait sous une écume de remords. L’homme le comprit bien et me sourit avec indulgence.
- Vous êtes ? répéta-t-il.
- Fiona Toussaint…
- Mademoiselle Toussaint, effectivement… Nous désespérions de vous voir arriver. Nous vous attendions hier dans l’après-midi. Sans nouvelles, nous avons appelé chez vous toute la matinée parce que nous étions inquiets. Vous avez donc simplement été retardée…
Tout cela était dit sans la moindre agressivité, avec une suavité qui me déconcertait. Moi j’étais en nage, les nerfs à vif, me couvrant de cendres et lui, qui aurait dû me tenir un discours virulent de vieux surveillant général, s’inquiétait juste de moi et de ma santé.
- Je ne suis pas digne de votre gentillesse. J’ai fichu en l’air le débat où je devais porter la contradiction à une école de pensée que mes recherches tendent à démonter peu à peu…
- Vous êtes encore jeune, mademoiselle Toussaint. Je souhaite pour vous que vous ne deveniez pas comme certains de vos confrères arrogants qui s’annoncent et se décommandent au dernier moment. Il n’y a qu’à voir la pâleur de votre visage, l’embarras qui transparaît dans vos propos pour ne pas douter de votre honnêteté… Voici votre mallette de congressiste. Séchez donc ce début de larmes… Je vous fais conduire immédiatement à l’amphi X… Et puis, ne vous inquiétez pas, nous avons trouvé quelqu’un au pied levé pour vous remplacer.
- Merci monsieur…
- Encore une fois, ne croyez pas que vous êtes quelqu’un de compliqué à gérer… Vous vous tromperiez lourdement.
Ceci dit, Jérôme Groussard – j’avais repéré en cours de discussion le macaron nominatif épinglé sur sa chemise – se replongea dans ses notes, appela une hôtesse en veste vert clair et lui demanda de me guider jusqu’à l’amphi X. Tout en marchant et en essayant de remettre de l’ordre dans mes pensées, j’ouvrais la mallette, en tirais la petite carte plastifiée d’identification que j’épinglais sur ma veste. Je donnais l’ordre formel à mon esprit de retrouver sa rigueur, à mon corps de se redresser, à mes mains de cesser de trembler. Je redevenais Fiona Toussaint la battante après m’être effondrée comme un cours d’action un jour de tempête financière. Je n’avais pas connu cela depuis des années. J’avais cru en être délivrée mais ce n’était toujours pas le cas. Dure rechute !
A aucun moment, je ne m’étais demandée à qui on avait bien pu faire appel pour me remplacer. En pénétrant dans l’amphi X, j’eus la réponse à cette question que je ne m’étais pas posée. En jean délavé et chemisier blanc, Ludmilla Roger occupait ma place sur la scène, seule touche féminine et jeune au milieu d’un trio de pontes reconnus et passablement radoteurs sur leurs vieux jours.
J’arrêtai d’un geste l’hôtesse qui me guidait.
- Merci, chuchotai-je, je vais attendre qu’un « blanc » se fasse dans le débat pour rejoindre la scène. J’ai déjà le mauvais goût d’être en retard, je ne vais pas y ajouter l’impertinence de m’imposer.
Du haut de l’amphithéâtre, je dominais et l’estrade et l’auditoire concentré sur la discussion qui, à ce qu’il m’apparut très vite, était assez tendue. Ludmilla était au cœur du débat et voyait se concentrer sur elle les attaques et les remarques perfides des autres débatteurs. Elle répondait avec calme, mettant en avant des arguments que je connaissais bien puisqu’il s’agissait des miens. Et ce calme, cette quiétude face aux attaques ne faisait qu’attiser la hargne de ses adversaires. La position de la femme dans la ville n’était rien d’autre que la position de toute femme dans la société du XVIIè siècle. J’avais prouvé, je crois, dans ma thèse – et même si cela ne constituait pas le centre de mon propos - qu’auprès de mes grands seigneurs montalbanais les épouses jouissaient sinon d’une liberté du moins d’une autonomie qui leur permettaient, certes en travestissant leurs actions sous les apparences lisses de la tradition, d’exercer une véritable influence sur la culture locale. J’avais ensuite dans une série d’articles approfondi cette observation à travers différents prismes locaux. Ludmilla n’ignorait rien de tout cela, elle venait même de citer un exemple que j’avais développé à partir de recherches menées dans plusieurs petites villes picardes. Avais-je besoin d’intervenir ? Elle se débrouillait très bien toute seule.
A 14 heures et quelques poussières de minutes, l’animateur de l’après-midi quitta l’ombre sous laquelle il s’était retiré après avoir présenté les participants. Il prononça les excuses classiques concernant le timing qui était à tenir mais souligna – cela aussi c’était quasi rituel – qu’on pouvait quand même poser quelques questions rapides aux intervenants.
La première question jaillit du côté gauche de l’amphithéâtre. J’en connaissais fort bien l’auteur, un enseignant de mon université d’origine qui avait eu l’honneur et le privilège – c’est ainsi qu’il présentait les choses en tous cas lorsque nous nous croisions aux réceptions de notre éditeur – de me connaître en mes débuts tonitruants (une rafale de mentions Très Bien).
- Pardon, mademoiselle, mais outre que je n’ai pas retenu votre nom, je suis étonné de ne pas vous avoir entendu évoquer le nom de l’enseignante à qui vous avez volé l’essentiel de vos arguments.
C’était à la fois agressif et blessant. La manifestation classique d’un certain esprit de clocher universitaire, voire d’une malhonnêteté car j’étais assurée, sans en avoir été témoin pourtant, que Ludmilla ne pouvait pas ne pas avoir mentionné au moins une fois ses sources. Je choisis donc ce moment pour me manifester.
- Mon cher Patrick, un léger contretemps m’a effectivement empêché de participer à ce débat… Fort heureusement, mademoiselle Ludmilla Roger avait à la fois ma confiance et les capacités pour me seconder et, pour dire le vrai sur le peu que j’ai vu de l’affrontement, me remplacer efficacement. Elle entreprendra l’année prochaine sous ma direction un master en histoire moderne consacré à l’histoire d’une vieille famille française de Touraine… Ou, si la chose ne se pouvait faute d’archives suffisantes, sur les favorites royales au XVIIIè siècle.
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MessageSujet: Re: Savoir et te connaître [Fiona 1 - terminé]   Mer 29 Oct 2008 - 0:10

On s’est retrouvées à la sortie de l’amphi, échappant avec peine aux quelques étudiants qui souhaitaient nous questionner encore et toujours, voire nous féliciter pour nos travaux passés ou à venir.
- C’était quand même osé comme pari… Mais tu t’en es bien tirée. On sent que tu t’es imprégnée de tous mes travaux au point que tu les défends avec aisance et naturel…
Le « tu » était venu naturellement. Comme une évidence. La démonstration de Ludmilla, quand bien même elle n’avait fait que piller mes propres recherches, témoignait de sa valeur et me permettait de la placer à mon propre niveau. Je ne tutoyais que quelques collègues, deux ou trois amis et c’était tout. Encore une barrière qui avait eu du mal à céder au cours des dernières années. Le « tu » pour moi était quelque chose qui se méritait.
Elle l’avait mérité.
- Merci, répondit-elle les yeux perdus dans le vague.
- Finalement, on est plutôt complémentaires et interchangeables. Je m’occupe de tes affaires et tu sauves les miennes.
- Avec une différence fondamentale… Il faut que je vous abandonne pour retourner enfiler ma veste verte. Je suis encore de service dans l’amphi X cette après-midi.
Elle m’avait vouvoyée. Cela pouvait être autant une marque de respect qu’une habitude difficile à quitter. Plus étonnant encore, elle ne me demandait rien quant à ma visite au château des Rinchard. A croire que les preuves qu’elle venait d’administrer de ses qualités personnelles avaient finalement mis un terme à l’histoire vécue quelques années plus tôt. Elle pouvait s’être soudain débarrassée de ses doutes, de ses complexes en une heure de débat là où il m’avait fallu une semaine de folie. Le déclic avait-il suffi à tout remettre à plat, à refermer la blessure ?
- On mange ensemble ?… J’ai beaucoup de choses à te raconter et à te demander.
- J’aurais juste une question à poser avant d’y aller...
- Ah enfin, pensai-je, elle y vient !
- Cette proposition de diriger mon master c’était sérieux ?
- Je ne plaisante jamais avec le travail, Ludmilla… C’était on ne peut plus sérieux… Comme le reste… On en reparle ce soir. Rendez-vous ici à dix-neuf heures ?
- C’est parfait… Dix-neuf heures…
Je sentais que quelque chose ne tournait pas rond. Etait-ce le grand écart auquel elle venait de se livrer passant du statut d’ombre en veste verte à celui de vedette du débat ? Avait-elle perdu la confiance qu’elle m’avait témoignée la veille ? Se trouvait-elle déboussolée par la conjonction de tous les événements qui se précipitaient dans sa vie ?
Toutes ces pensées occupèrent mon esprit une bonne partie de l’après-midi m’empêchant de prendre le plaisir que j’espérais aux différentes conférences auxquelles j’assistais. Je ne cessais de consulter ma montre et de me plaindre sotto voce que décidément le temps ne tournait pas assez vite. J’avais déjà oublié que le matin même je récriminais exactement en sens inverse.

Ludmilla fut exacte au rendez-vous. Elle avait déjà remisé sa veste d’hôtesse sur le grand portant installé derrière le comptoir de l’accueil lorsque j’arrivais. Moi j’avais fini par me décider à aller prendre possession de ma chambre d’hôtel qui, par miracle, était toujours disponible. Une bonne grosse douche bien chaude pour chasser ce qui m’oppressait, un raccord maquillage plus soigné et la recharge de ma batterie de téléphone m’avait occupé une bonne heure. C’était déjà cela de gagné avant une soirée qui, j’en étais certaine, serait décisive pour la suite des opérations. Se mêlaient en fait deux problèmes : un problème « domestique » lié à la succession Rinchard, un problème professionnel quant aux relations que je pensais être amenée à nouer avec Ludmilla. Les deux étaient inextricablement confondus. Refuser l’héritage c’était pour Ludmilla se couper d’un corpus d’archives inédits pouvant lui assurer des années de travail, le master puis la thèse. D’un autre côté, pouvait-elle mener, même avec l’appui de mes conseils « avisés », ce passionnant travail tout en sachant que cela ne lui permettrait jamais de parvenir à prouver ce qui était la révélation la plus forte qu’elle eût reçue : le meurtre sordide de la Pompadour ?
Je n’avais aucune des clés et pourtant je sentais, confusément, que mon rôle serait prépondérant dans toute cette aventure. Dans quelle histoire étais-je encore allée me fourrer ? Je ne regrettais pas que l’intervention de Ludmilla m’ait conservée la veille mon précieux ordinateur. Je commençais cependant à douter d’avoir fait le meilleur choix en décidant d’effectuer ce voyage en Touraine. Il avait fini de brouiller les cartes entre nous. Qui était l’universitaire et qui était la riche héritière ?
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MessageSujet: Re: Savoir et te connaître [Fiona 1 - terminé]   Mer 29 Oct 2008 - 1:59

En tant que congressiste, j’avais un carton d’invitation pour le repas du soir dans le restaurant de mon choix à partir du liste imprimée au dos dudit carton. A ma grande stupeur, et en dépit de son double rôle, Ludmilla ne disposait pas du même privilège. A sa moue boudeuse, je compris bien vite qu’elle avait de toute façon contre ces établissements clinquants des préventions qui avaient longtemps été les miennes.
- Fast food alors ?
- Je suis d’accord si la discussion est bien plus longue que le repas.
- Je suppose que tu connais les lieux mieux que moi. Où peut-on aller ?
- Il y a un Mc Donald’s à côté du Stade de France, mais ça fait un peu loin à pied. On pourrait récupérer ma voiture et…
- Et là, il y a un petit problème…
- Vous avez eu un accident ? C’était ça la cause du retard ?
- Et d’un, tu arrêtes de me vouvoyer parce que j’ai les rides qui commencent à me pousser partout sur le visage… Et de deux, ta voiture prend un repos bien gagné dans un parking à Saint-Pierre-des-Corps. Tu la retrouveras dès demain si tu veux… Tiens, voilà les clés.
Ludmilla récupéra les clés sans rien dire et les fourra dans la poche de son jean.
On a continué à marcher comme ça en silence dans la ville. Le froid était de plus en plus vif et nos souffles dessinaient des petites brumes blanchâtres sur notre passage.
- Bon, lâchai-je lorsque la colère eût atteint les limites de ma patience, c’est quoi le problème ?… Depuis hier midi, je n’ai grignoté qu’un paquet de gaufrettes et un vague sandwich SNCF… Je me suis sans doute ruinée pour des années auprès des organisateurs de grands congrès historiques… J’ai coûté 135 euros à une petite vieille un peu timbrée… Et tout ça à cause – ou grâce, je ne me suis pas bien fixée sur la chose – à une personne qui m’était inconnue il y a encore 48 heures mais qui, elle, sait tout de moi au point de pouvoir me remplacer au pied levé dans un débat de haut niveau. Ce n’est pas que j’attends spécialement des remerciements mais au moins j’aimerais bien savoir pourquoi cette personne tire la tronche depuis un bon quart d’heure.
- D’abord, j’ai froid… Je n’avais pas prévu de rentrer à pied, en simple chemisier, avec quelques malheureux degrés au thermomètre.
- Alors entrons dans le premier resto venu… Et tant pis si on ne se gave que de salades ou de desserts… On n’en mourra pas… Enfin, pas tout de suite, j’ai survécu pendant des années à ce genre de régime.
On a fini par trouver notre bonheur. Quelque chose de classique, sans clinquant et avec une carte des desserts qui promettait de finir la soirée par une bonne indigestion. Le patron nous a désigné une table à l’écart, dans une sorte de no man’s land entre la salle et la cuisine.
- C’est tout ce qu’il me reste… La prochaine fois, pensez à réserver… C’est samedi…
- On essayera d’y penser, ai-je dit en élevant un peu la voix pour couvrir le fond sonore qui mixait musique d’ambiance et bourdonnement des discussions.
Je me suis assise la première, dos à l’escalier qui montait aux toilettes, et avant même que Ludmilla eût fini de s’installer, j’avais repris le cours de notre discussion interrompue devant la carte des menus.
- Tu as dit « tout d’abord »… J’en conclue qu’il y a d’autres points qui te chagrinent.
- J’ai l’impression de m’être fait forcer la main quant au voyage que vous… que tu as fait là-bas… Je ne voulais plus entendre parler de cette histoire et voilà que je m’y trouve à nouveau plongée. Cette lettre, je voulais d’abord la brûler et…
- Je sens que tout va bientôt être de ma faute, fis-je passablement irritée. Ce que je sais depuis ce fameux voyage, c’est que d’ici quelques jours s’il t’en prenait la fantaisie tu peux racheter ce restaurant… et même toute la rue avec… Et il t’en resterait encore assez pour tout raser dans le quartier et tout reconstruire.
Ludmilla me considéra avec un œil inquiet. Avais-je perdu la tête pour affirmer de telles sornettes ?
- Ce n’est pas parce que le château des Rinchard a oublié le progrès que le vieux comte n’a pas su placer ses billes au mieux des possibilités de son époque. Au bas mot, tu pourrais être en train de renoncer à 700 millions d’euros plus un château et son domaine. Cela fera sans doute la joie d’un notaire tourangeau qui pourrait, à défaut de dons généreux à de bonnes œuvres, décider de s’octroyer la meilleure part de ce gâteau-là…
- Le comte était donc si riche ?… Quelques millions, je ne dis pas… On sentait bien que l’homme avait sans doute un petit magot enfoui quelque part… Mais autant d’argent ?! Ce n’est pas possible !… Raison de plus pour que je refuse tout ça… Je ne suis pas une pute qu’on achète…
- Raison de plus pour accepter, Ludmilla.
Le patron, venant nous présenter sa carte, m’interrompit dans ma démonstration. Juste le temps pour nous de lui commander pour une seule livraison, deux parts de tarte au citron, des profiteroles, du cake maison, un petit saint-honoré et une mousse au chocolat.
- Vous ne prenez pas de plat ?
- On fête la double réussite de mon amie, répondis-je en forçant mon allégresse. En une seule journée, elle a acquis la richesse et la gloire…
- Du Champagne alors ?
- Non, intervint Ludmilla… Plutôt du coca…
Le patron s’éloigna en haussant les épaules et en marmonnant dans sa barbe (car il en portait une) sur ces filles d’aujourd’hui qui ne comprenaient rien à la cuisine.
- Je ne veux rien lui devoir, reprit Ludmilla que je sentais pressée désormais de vider son sac.
- Que peut-on devoir à un mort ? Crains-tu que son fantôme vienne hanter tes nuits ?…
- Ne me dis pas que tu ne sais pas ce que c’est que de vivre pendant des mois avec des petites fiches qui sont autant de ces fantômes des siècles passés que tu as extirpés du néant à partir de bouts d’archives ! Ces gens-là, même si tu apprends à force à les connaître, à les aimer ou à les détester, ne te sont rien. Comment veux-tu que j’aborde sereinement un travail sur les Rinchard si je suis justement celle qui prendra leur suite ? Il y a de quoi devenir schizophrène… Je ne peux pas tirer d’un côté sur cette famille et de l’autre retaper leur château pour le faire visiter.
De l’héritage pécuniaire on glissait insensiblement aux problèmes scientifiques. Les seuls qui, à ce qu’il me semblait clairement désormais, troublaient Ludmilla. Elle craignait davantage de perdre son âme en ne faisant pas preuve de rigueur historique qu’en acceptant les millions d’euros du comte. De là, sa question au sortir du débat sur mon désir de diriger ses futures recherches.
- C’est douter vraiment de tes qualités que de penser que tu puisses tricher sur la vérité des sources pour honorer un nom qui ne serait pas le tien… J’ai dit, et en public ce qui pour moi a une véritable valeur, que je te faisais confiance pour conduire des recherches stimulantes. Je ne vais pas me dédire devant une part de tarte au citron… Du moins quand elle arrivera… Bon sang, ce que j’ai faim !
- Pour toi, je dois accepter ?
- Prends la question par le bout que tu veux. Le problème est entre toi et toi. La femme d’honneur peut légitimement s’estimer en droit de refuser un héritage qu’elle estime ne pas avoir mérité. L’historienne peut tout aussi légitimement avoir appétit à se plonger dans des trésors anciens que je n’ai pas vus mais dont la seule présence m’a conduit à prendre d’assaut le grand escalier en pleine obscurité… J’ajouterai le mot de l’universitaire : si tout cela se perdait, quel gâchis !… Tout comme à toi, l’idée de cette masse d’informations livrée aux flammes m’est insupportable. Si cette idée t’insupporte, tu ne peux que prendre la bonne décision.
Comme pour finir de solenniser ma conclusion, les acteurs de l’orgie sucrée ont déferlé sur notre table. Nous n’avons plus parlé des Rinchard et de leur fortune jusqu’au moment où nous nous sommes séparées à la porte du restaurant. La nuit portant conseil, j’espérais que Ludmilla aurait forgé sa décision lorsque nous nous retrouverions pour la dernière journée du colloque sur la femme au Grand Siècle.
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MessageSujet: Re: Savoir et te connaître [Fiona 1 - terminé]   Mer 29 Oct 2008 - 17:38

Chapitre 4
Brouillard


La nuit avait jeté sur la ville un brouillard blanc que l’aurore n’avait pas su déchirer. J’avançais dans ce coton filandreux, traînant ma valise que – « pour des raisons de sécurité, vous comprenez n’est-ce pas ? » - l’accueil de l’hôtel n’avait pas souhaité garder jusqu’à la mi-journée. Le froid, de piquant, s’était fait humide et je regrettais fort la doudoune que l’avant-veille j’avais laissée à la maison sur la foi de prévisions météo optimistes.
Les dimanches matin dionysiens ressemblaient à ceux d’Amiens ou de Montauban. Une impression de vide dérangeant dans les rues, des voitures sagement garées plutôt que lancées à pleine allure le long des avenues, un silence presque angoissant quand tous les repères quotidiens prennent une autre forme, une épaisseur différente. On peut s’attarder, flâner, découvrir, s’étonner de ce que les autres jours on n’a ni le temps, ni l’envie de voir. Mais, moi ici, je ne connaissais rien et, enfoui sous ce brouillard à couper au couteau, le mobilier urbain avait des airs de monstres lugubres, les bâtiments se muaient en troncs gigantesques dont les ramures se perdaient dans un ciel blanc. Il y avait ce matin-là dans cette banlieue de Seine-Saint-Denis un peu de cette grâce étonnante que seuls connaissent les pays de contes de fées. On pouvait presque oublier le malaise, la violence, la pauvreté, toutes ces réalités qui reprendraient leur place lorsque le soleil d’hiver déchirerait la carapace de brume.
De l’hôtel à l’université il n’y avait guère que dix minutes à pied mais soit que je me sois perdue sans m’en apercevoir, soit que mes pensées se soient trop longtemps attardées à jouer avec les ombres fantasmagoriques, j’en mis le double pour atteindre la fac. Cela ne m’empêcha pas cependant d’être encore cinq bonnes minutes en avance au point de rendez-vous fixé avec Ludmilla. La ponctualité, qualité que je m’honorais de posséder à un stade quasi maladif, avait suffisamment été écornée la veille par mes soins pour que redoublât ma vigilance sur ce point.
Le hall d’entrée de l’université Paris 8, glacial, était tout aussi désert que les rues avoisinantes. Une sorte de petite Sibérie à quelques encablures de l’avenue Lénine… Les premières conférences ne commenceraient que dans un peu plus d’une heure et, si nous avions convenu avec Ludmilla d’une heure si matinale pour nous retrouver, c’était surtout pour que ma nouvelle amie ait la possibilité, en dépit de nos discussions passionnées, de vaquer à ses occupations d’hôtesse. Progressivement les allées et venues se multiplièrent dans le bâtiment, une machinerie désormais huilée commença à se remettre en marche… mais sans que Ludmilla vint à paraître.
Je ne connaissais certes pas tous les traits de caractère de la jeune femme qui avait bouleversé mes dernières quarante-huit heures. Peut-être après tout était-elle du genre à négliger la ponctualité ? Elle arriverait alors, comme certaines personnes que je connaissais trop bien, passablement endormie, les cheveux mal peignés et les yeux mi-clos s’excusant d’une demi-phrase bâclée dans laquelle je devrais comprendre que le réveil n’avait pas sonné…Je ne pouvais croire à une telle éventualité avec Ludmilla. Quelques minutes de retard, cela pouvait se concevoir aujourd’hui dimanche où les moyens de transport en commun circulaient au compte-goutte… Un peu plus même que ces quelques minutes si on prenait en compte l’épaisseur du brouillard qui pouvait susciter quelque entrave sur le chemin. Au-delà, il y aurait à se poser des questions.
C’est ce que je commençais à faire au bout d’un quart d’heure d’attente. L’inquiétude peut chez moi prendre des formes étranges. Il faut d’abord que je parvienne à me persuader que ce n’est pas moi qui ai commis une erreur, du genre avoir mémorisé un mauvais horaire. Cela consiste en gros à se remémorer autant de fois que de nécessaire la scène passée. Sans jamais être certaine que la date ou l’heure convenues est finalement la bonne. Faute de cette certitude primordiale, je me mets alors à déambuler en cherchant les points de vue les plus propices pour voir arriver la personne que j’attends. Passant de l’un à l’autre, je finis par craindre d’avoir réussi par mes gesticulations à la louper et revient me poster très exactement au lieu de rendez-vous. Le « petit jeu » dure ainsi jusqu’à ce que l’ami(e) attendu(e) survienne en s’excusant de son retard… retard auquel il faut en général ajouter mes longues minutes d’avance pour comprendre la lassitude qui m’envahit alors.
Source de stress supplémentaire pour moi, je me rendis compte que Jérôme Groussard, le responsable de toute l’organisation matérielle du colloque, était parvenu à son poste sans que je le vois arriver. S’il avait réussi ce tour de force, Ludmilla avait bien pu y réussir elle aussi et je l’imaginais ruminer quelque part dans les bâtiments sur cette Fiona incapable d’être à l’heure.
- Pardon, monsieur Groussard…
- Mademoiselle Toussaint…
Je n’avais pas mon macaron nominatif. Ca me laissait toujours sur le cul cette facilité qu’avaient certains à mémoriser les visages et les noms. Six mois après, ils se souvenaient de vous même en ne vous ayant côtoyé que quelques minutes. Je devinais bien que c’était avant tout une qualité professionnelle, destinée à mettre l’interlocuteur en confiance et à lui donner l’illusion d’une place prioritaire dans les préoccupations du personnel d’accueil. N’empêche, c’était vraiment fort !… Quoique, à bien y songer, les mérites de Jérôme Groussard n‘étaient pas si énormes que cela : on se souvient toujours des blondinettes casse-pieds, hystériques et dépressives quand on en croise une. Suivez mon regard…
- Avez-vous vu Ludmilla Roger ce matin ?
- Mademoiselle Roger ?… Je ne crois pas… Mais nous ne l’attendons que pour 9h30 comme toutes les autres hôtesses du colloque…
- J’avais rendez-vous avec elle à 9 heures…
- Et vous étiez à l’heure, et pas elle ?…
Si c’était une remarque vache par rapport à mon retard de la veille, elle avait été enveloppée d’un sourire jusqu’aux oreilles et d’un coup d’oeil complice.
- Vous pensez que j’ai des raisons de m’inquiéter ?
- Je vais lui téléphoner, histoire de savoir ce qu’il en est…
Je trouvais que les quinquagénaires (et même au-delà de cette tranche d’âge) avaient plus facilement adopté le téléphone portable que l’ordinateur (ce qui était en fait tout le contraire de moi). De sa main gauche, monsieur Groussard attrapa le combiné téléphonique sans fil tandis que sa main droite ouvrait un dossier et commençait à glisser le long d’une feuille à la recherche des coordonnées de Ludmilla. J’étais clairement incapable d’une telle dextérité. Encore plus fort, il pianota le numéro sans l’ombre d’une angoisse là où, devant saisir une adresse internet, il aurait procédé avec prudence et en vérifiant dix fois ce qu’il avait tapé. Un faux numéro, c’était déranger quelqu’un au saut du lit un dimanche matin avec les conséquences en terme de hurlements qu’on pouvait aisément imaginer. Une erreur dans une adresse internet et c‘était juste une page d’erreur 404 sur l’écran. Où était le risque le plus important ?
- Ca sonne, fit-il prenant un air rassurant.
Jusqu’à preuve du contraire, le seul fait rassurant dans une sonnerie de téléphone c’était que le réseau fonctionnait correctement.
- Ca sonne mais ça ne répond pas… Je vais essayer sur le portable, elle doit être en chemin…
C’est ce que je continuais à espérer mais sans vraiment y croire. Après la valse des « si », c’était une grande marche de « pourquoi » qui commençaient à processionner dans ma cervelle hyperactive.
- C’est sa messagerie, chuchota Jérôme Groussard…
Il changea de ton pour s’adresser au micro du combiné.
- Bonjour, c’est Jérôme Groussard. Je suis étonné de ne pas vous voir à la fac ce matin. J’espère que vous n’avez pas de soucis de santé ou autre… Rappelez-moi s’il vous plait dès que vous le pourrez.
- Là, fit-il en me regardant droit dans les yeux, je crois que vous avez des raisons de vous inquiéter.
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MessageSujet: Re: Savoir et te connaître [Fiona 1 - terminé]   Jeu 30 Oct 2008 - 0:24

Je n’aime pas me prendre en défaut. Les erreurs me rendent amères et m’amènent à m’agonir de reproches douloureux. Là, je les méritais bien. D’abord parce que je n’avais même pas supposé que Ludmilla ait pu habiter ailleurs qu’à Saint-Denis (alors qu’elle était venue en voiture…), ensuite pour l’avoir abandonnée à la sortie du restaurant sans proposer de la raccompagner (alors que c’était à cause de moi si elle n’avait plus de voiture). Pis encore, j’avais eu son adresse sous le nez puisqu’elle était sur la lettre envoyée par l’étude notariale de maître Rioux. Bref, j’avais été en dessous de tout. J’avais décidément encore beaucoup de choses à apprendre sur la manière de se comporter avec les gens pour qui je ressentais ce sentiment étrange que d’aucuns appellent l’amitié.
A dix heures moins le quart, j’avais décidé que l’attente serait décidément stérile et que seule l’action pourrait me maintenir nerveusement à flot. Cinq minutes plus tard, ma valisette accompagnant toujours fort péniblement ma pérégrination, je fendais les dernières nuées brumeuses vers la station du RER B. Ludmilla habitait au Blanc-Mesnil et ce n’était pas à proprement parler la porte à côté. J’en venais d’ailleurs à me demander si elle avait pu rentrer chez elle la veille au soir. Y avait-il encore des RER après 22 heures ? C’était le genre de détail que la provinciale que j’étais ignorait. Peut-être que mon angoisse était finalement stupide, que Ludmilla, faute de train, était allée coucher chez une amie ou à l’hôtel et qu’elle avait effectivement oublié de se réveiller. Si tel était le cas, Jérôme Groussard me préviendrait lorsque Ludmilla arriverait ; nous avions convenu de nous tenir mutuellement au courant.
En attendant, il me fallait bien soigner mes inquiétudes par l’action. Au 123 de la rue Maxime Gorki au Blanc-Mesnil.

Le RER B me déposa un peu avant 11 heures à la gare du Blanc-Mesnil. L’édifice, pour dire le vrai, je ne m’en occupais pas le moins du monde, ce qui m’importait c’était de trouver un plan de la ville. Quelque part, dans une autre vie, il me faudrait songer à souscrire un abonnement à un service de GPS via portable. Je commençais à être un peu fatiguée de devoir chercher sans cesse mon chemin.
Faute de plan évident – j’avais pourtant étudié le recto et le verso de toutes les bornes d’affichage publicitaire semées autour de la gare – il devint obligatoire de passer par une phase « dialogue avec l’habitant » afin d’obtenir l’information dont j’avais besoin. Une petite vieille – pourquoi donc les personnes âgées sont-elles toujours de petite taille lorsqu’elle croise ma route… ça tourne au stéréotype – une petite vieille donc me renseigna, rallumant en moi la considération due à nos aînés qu’une sexagénaire atrabilaire avait lourdement écorné la veille. C’était « simple », « simple » comme cela l’est toujours pour celui qui explique. En l’occurrence, elle avait parfaitement raison. Il me suffit de suivre la grande avenue qui fuyait devant la gare du RER (rue Anatole France puis avenue Henri Barbusse), de surveiller le nom des rues qui partaient sur ma gauche – et il y en eut un bon paquet ! – pour trouver enfin l’embranchement vers la rue Maxime Gorki.
La rue était rectiligne et me parut de prime abord interminable (toute cette agitation pédestre avec valisette-handicap commençant sérieusement à me peser dans les jambes). Quelques invectives bien senties eurent raison de mon coup de fatigue. Plus le temps passait et plus le silence de mon portable me confortait dans mon idée première : Ludmilla n’était pas allée à l’hôtel ou chez une amie. Avant de passer à une phase qui m’échapperait forcément – un signalement à la police – je devais m’assurer qu’elle n’était pas chez elle. Un malaise, un coup de blues qui vous ferme au monde, une indigestion de pâtisserie, tout était concevable. Mais si elle n’était pas au 123 de la rue Maxime Gorki, alors il y aurait à passer de l’inquiétude à l’angoisse.
De part et d’autre de la rue Gorki, c’était un essaimage assez régulier de petites maisons le plus souvent collées les unes aux autres. De temps en temps, un immeuble dressait ses étages et projetait une ombre grise sur le trottoir et les maisons d’en face.
Je remontais la rue dans le sens de la numérotation, les numéros impairs – ceux que recherchaient – sur ma gauche. Jusqu’au 119, tout me parut évident même si je sentais aux battements accélérés de mon cœur que je redoutais les moments qui allaient venir. Et puis, soudain, après avoir dépassé l’école Victor Hugo, on passa au 127. Je rebroussais chemin pour éclaircir l’énigme, comptant mentalement, puis à voix haute.
- 119 la maison, 121 l’école… et… 127 !
Non content de faire disparaître Ludmilla, on avait aussi volé son adresse. Une tempête force 10 se déclencha sous mon crâne : qu’est-ce que tout cela pouvait bien signifier ? Que la mairie du Blanc-Mesnil ne savait pas compter ? Qu’on avait transformé le parcellaire sans modifier la numérotation ( ce qui était somme toute cohérent) ? Qu’on me menait en bateau depuis le début avec cette histoire ? Cette dernière réflexion déclencha chez moi un réflexe quasi-pavlovien : je me mis à regarder la rue nerveusement en quête d’une caméra ou d’une fourgonnette banalisée qui aurait pu la dissimuler.
Ca tournait au délire. Je parvins à me convaincre qu’il y avait forcément un numéro 123… et aussi un numéro 125 du même coup. Je finis par découvrir cette adresse dans une petite rue discrète qui partait derrière l’école Victor Hugo ; ailleurs, on aurait appelé cette venelle l’impasse Maxime Gorki… Ici, elle était partie intégrante de la rue principale, mobilisant une plaque de la numérotation des habitations. J’évacuais rapidement ce problème de mon esprit ; de toute façon, au 125, tous les volets étaient fermés. Vacances. Il ne fallait pas compter trouver là d’informations sur la localisation du 123.
Je revins à mon décompte… Le 121 c’était l’école… Laquelle ne portait pas de plaque comme cela se fait souvent dans tout le pays. Qu’a-t-on à faire d’un numéro distinctif quand la nature du bâtiment, connue de tous qui plus est, suffit à l’identifier clairement parmi les autres ? Une école plus grise que blanche par sa vêture défraîchie, caractéristique par son architecture des bâtiments de l’après-guerre : deux étages, lignes lourdes et rectangulaires, fenêtres divisées en panneaux rectangulaires dont seuls le dernier s’ouvrait par un système de glissières (je n’avais aucun mal à reconnaître ayant commencé ma scolarité dans le même type de locaux) et ses deux portes d’entrée voisines.
Je la tenais mon explication. Deux portes, deux adresses ! Quand l’école avait été construite, il n’y avait pas de mixité, les filles entrant d’un côté et les garçons de l’autre. Le 121 c’était l’école et le 123 c’était aussi l’école ! Ludmilla n’habitait pas à côté de l’école comme je le supposais cherchant un 123 à proximité du 121, elle habitait dans l’école. Un logement de fonction…
Cette brillante déduction, je m’en rendis compte très vite, ne me servait pas à grand chose. La grille d’entrée était fermée par une lourde chaîne et je devinais que les lourdes portes devaient elles aussi être hermétiquement closes. Le logement de fonction pouvait se trouver dans la cour, ou juste donner sur la cour depuis la longue barre du bâtiment principal. Comment savoir ?
Sur la gauche du bâtiment, une petite maison était quasiment collée à l’école, tellement proche qu’il était impensable qu’un architecte municipal ait pu laisser se faire cet accouplement contre nature.
Pas de clôture, pas de garage mais un chemin d’accès pour la voiture, pas non plus de nom sur la boite aux lettres, pas plus que de numéro.
121 ?
Je toquais à la porte. Sans réponse. Une tentative de coup d’œil à l’intérieur par la petite fenêtre de la salle de bains (ou des toilettes ?) se révéla un nouvel échec. On ne voyait rien à l’intérieur. Il m’aurait suffi d’un indice minime – une couverture de livre, de revue historiques - pour me fortifier dans l’idée que c’était bien là le logement de fonction de Ludmilla.
Même si la perspective ne m’enchantait guère, il ne me restait plus qu’à faire le tour du voisinage.
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MessageSujet: Re: Savoir et te connaître [Fiona 1 - terminé]   Jeu 30 Oct 2008 - 1:46

Il fallait rien moins qu’un petit miracle pour rééquilibrer la tendance de cette matinée pénible. Il se produisit lorsque je frappais au 119, une sorte de maison-appartement collée à sa voisine jumelle et légèrement décalée. Une mère de famille un peu ronde sous son peignoir vert fluo, les cheveux enserrés dans une serviette éponge rose d’un goût douteux, m’ouvrit. Derrière elle, une marmaille bruyante cavalcadait en hurlant des « c’est qui ? c’est qui ? » hystériques.
- Vous désirez ?
- J’aimerais savoir si vous connaissez la personne qui habite dans la maison d’à-côté…
- Au 117 ?
- Non, de l’autre côté, la petite maison sans clôture… Celle qui est dans l’ombre de l’école…
- Bien sûr qu’on la connaît… C’est mademoiselle Roger, l’institutrice… Qu’est-ce que vous lui voulez ?
- Eh bien je la cherche… Nous avions rendez-vous et…
- Rendez-vous ce week-end ? Vous devez vous tromper. Ce week-end, ça fait un moment qu’on le sait, elle est sur Saint-Denis… A la fac…
- Justement… Elle y était hier mais aujourd’hui elle n’est pas venue…
- Pourtant, il n’y a pas sa voiture… C’est qu’elle est partie ce matin… Vous vous serez manquées voilà tout.
- L’avez-vous entendue rentrer hier soir ?… Il devait être tard, peut-être minuit…
- Hier soir, je ne sais pas… J’étais au travail… je suis agent d’entretien à Roissy et là je fais la nuit… Et mon mari était au match au Parc des Princes… D’habitude le samedi, quand c’est comme ça, mademoiselle Roger, elle garde les petites… Mais hier, elle ne pouvait pas… Ca fait des mois qu’elle nous avait prévenus qu’elle ne serait pas là…
- Où étaient vos filles alors ?
- Elles sont restées toute seule, répondit la mère avec quelque chose qui ressemblait à de la fierté dans le regard…
- Même, intervint la plus jeune des enfants, que j’ai pas eu peur…
- Et, excusez-moi de vous embêter encore avec mes questions, lorsque vous êtes rentrée du travail ou lorsque votre mari est rentré du match est-ce qu’il y avait de la lumière chez elle ?
- Je ne m’en souviens pas…
J’ai dû faire une tête d’enterrement qui a interpellé la voisine.
- Vous êtes une amie ?
- Disons que nous avons la même passion…
- Ah, vous aussi, vous êtes historienne…
- C’est ça, confirmai-je…
- Moi et mon mari on n’est pas vraiment fan, on a trop souffert à l’école, vous comprenez… Par contre, Lucille mon aînée, elle aime bien ça… D’ailleurs, elle a l’autorisation de mademoiselle Roger pour aller chercher des petits livres chez elle…
- Chercher des petits livres chez elle ?…
- Oui, m’expliqua Lucille, ce sont des tout petits livres qui racontent toujours l’histoire d’un grand personnage… Il y a plein de dessins en couleurs dedans parce que mademoiselle Roger elle dit toujours qu’il ne faut pas oublier qu’à leur époque il n’y avait pas la télé et les appareils photos, c’est pour ça qu’on est obligé de les dessiner…
- Mais, dis-moi, Lucille, questionnai-je, quand est-ce que tu vas comme ça chez mademoiselle Roger ?
- Quand je veux… Mademoiselle Roger, elle m’a donnée une clé.
Il était là mon miracle. Dans la bouche candide d’une gamine de dix ans.

Dieu seul sait pourquoi j’ai pensé en ouvrant la porte d’entrée à quelque chose que Ludmilla m’avait dit deux jours auparavant, dans ce bar de Saint-Denis. Que c’était moi qui finirais pas essayer d’entrer dans sa vie ou quelque chose de ce goût-là… Ben voilà, j’y étais…flanquée de la voisine du 119 qui avait affronté les quelques mètres séparant les deux maisons dans son peignoir de bain immonde.
- Vous qui connaissez les lieux, c’est comment ?
- Comment d’habitude… Enfin, je crois…
- C’est toujours aussi bien rangé ? demandai-je…
- C’est toujours comme ça… Mademoiselle Roger c’est quelqu’un de très méticuleux.
Depuis le temps que je répétais à mes étudiants de première année qu’il fallait aborder l’étude d’un document avec le même esprit que l’inspecteur Columbo sur les lieux d’un crime… Là, j’y étais en plein… Espérant toutefois au plus profond de moi que crime justement il n’y avait pas… et, au moins pour ma propre sauvegarde mentale, que Ludmilla était bien rentrée dans la nuit précédente.
C’était impressionnant ! Les seuls meubles dans la maison paraissaient être des bibliothèques, rayonnages basiques achetés en kit chez Ikea. Il y avait des livres partout… Plus que moi encore, Ludmilla semblait être atteinte de bibliophilie. Si elle avait lu tout ça…
J’avais dû penser à voix haute car la voisine me répondit.
- Moi aussi je lui ai posé la question. Elle m’a dit qu’elle avait tout lu… Et certains mêmes plusieurs fois… Tenez celui-là, elle en parle souvent.
Pas besoin de voir de près la couverture de près pour reconnaître l’édition aux Presses Universitaires du Rouergue de ma thèse.
Et ce qui devait arriver arriva…
- Mais c’est vous là sur la photo…
- Oui madame, c’est bien moi, fis-je en me forçant à sourire…
- Alors, vous êtes célèbre, vous ?… Vous passez à la télé ?
Ah la télé ! Le mètre étalon de la célébrité, sinon de la respectabilité !
- Ca m’est arrivé, oui…
Je ne pouvais pas le nier… De là à préciser dans quelles circonstances et dans quelle genre d’émission.
- Vous pourrez lui dédicacer alors…
Voilà, me dis-je en prenant bien garde de ne pas penser tout haut cette fois-ci, pourquoi Columbo n’a pas d’adjoint.
Rien de suspect dans la maison. Le lit était fait, la cuisine impeccablement rangée tout comme les produits de toilette dans la salle de bain. La normalité à en croire mes sources était tout à fait normale. Même les miettes du petit-déjeuner étaient dans la poubelle et pas disséminées d’un evers de manche sous la table.
- Je ne sais pas si vous avez quand même le droit de fouiller comme ça, fit la voisine alors que je commençais à soulever le rideau de la douche…
- Dans un premier temps, il vaut mieux que ce soit moi plutôt que la police, vous ne pensez pas ?… Tenez, regardez, le fond de la baignoire est mouillé… C‘est bien la preuve que Ludmilla…, enfin mademoiselle Roger, était là ce matin…
- Ou alors c’est que l’ouvrier de la mairie n’est toujours pas venu réparer la fuite sur le tuyau d’arrivée d’eau… Ca goutte tout le temps…
Allez savoir pourquoi une partie de mon cerveau, au milieu de mon abattement, a été assez lucide pour noter cette situation comme un excellent exemple des pièges qu’on court en analysant un document. Celui qui sait quelque chose y verra toujours mieux la réalité que celui qui cherche à l’imaginer.
On a donc quitté la salle de bain pour revenir à la cuisine. Et là j’ai vu ce qui aurait dû me sauter tout de suite aux yeux.
Les clés de la Clio posées bien en évidence sur le rebord de la hotte aspirante.
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MessageSujet: Re: Savoir et te connaître [Fiona 1 - terminé]   Jeu 30 Oct 2008 - 18:29

Chapitre 5
Boomerang


Un appel à l’accueil de l’université de Paris 8 me confirma que Ludmilla ne s’était toujours pas présentée, ni n’avait donné de ses nouvelles. Elle était donc rentrée chez elle dans la nuit et puis en était repartie. Sans doute au matin comme tendait à le prouver, en dépit des objections de la voisine, l’humidité dans la douche.
Tout ce que je savais se limitait à ces quelques points. Que fallait-il faire ? Au bout de combien d’heures pouvait-on légitimement considérer que la disparition d’une personne devenait une affaire relevant de la police ? Après tout, Ludmilla était majeure. Personne n’avait le droit de lui interdire d’aller ou de venir où bon lui semblait. Elle était libre de décider de prendre sa journée pour aller visiter un musée, se faire un aller et retour au bord de la Méditerranée ou courir en forêt e Compiègne. Une liberté qu’elle avait désormais – potentiellement certes – les moyens de se payer. Rien ne disait non plus qu’elle n’avait pas été prévenue d’un souci familial, un deuil ou la maladie d’une grand-mère qui aurait nécessité son départ en catastrophe et suffisamment perturbé son esprit pour qu’elle oublie de téléphoner à Jérôme Groussard.
Un grand nombre d’éléments militait certes pour que je fis preuve de patience mais, outre que cette qualité m’était largement inconnue en dehors de mon domaine de prédilection, il y avait deux contre-arguments majeurs et à mon sens décisifs. Ludmilla était, autant que j’avais pu en juger en deux jours, sinon parfaitement équilibrée du moins très rigoureuse en tout ; comme moi, elle s’inquiétait beaucoup de l’image qu’elle donnait et refusait d’être prise en faute… Ce qui voulait dire que, même dans la pire des circonstances, elle aurait trouvé inadmissible de ne pas donner de ses nouvelles et de ne pas s’excuser pour son absence. Deuxième point, et il n’était pas le moindre, elle n’était plus une citoyenne comme les autres étant sur le point de devenir riche à millions. C’était là un paramètre qui pouvait expliquer bien des choses. Les notaires ou leurs clercs, le (ou les) détective(s) qui avai(en)t retrouvé sa trace, sans compter les anciens membres du personnel du comte de Rinchard, la connaissaient et pouvaient avoir de très valables récriminations à formuler contre son héritage. J’inclinais en fait largement vers cette hypothèse sans pouvoir pourtant la privilégier sachant qu’elle émanait d’un cerveau fatigué, inquiet et toujours capable d’échafauder les théories les plus complexes.
- Vous ne voulez pas qu’on appelle la police ? demanda la voisine.
- Ce serait peut-être quelque chose à faire… Et pourtant, il n’y a aucune preuve tangible que cette « disparition » ne soit pas volontaire…
« Tangible » était peut-être hors du lexique personnel de la voisine qui, je l’avais appris entre temps, répondait au doux prénom de Laetitia. Celle-ci revint donc à la charge.
- S’il lui est arrivé quelque chose…
- Je serais la première à me le reprocher, madame… La première… Et peut-être la seule… Je crois que je vais retourner attendre dans la maison… Si vous voulez bien me redonner la clé.
- La police n’est pas loin… Juste au bout de la rue ou presque…
- Ludmilla est repartie d’ici. S’il lui est arrivé quelque chose, ce n’est vraisemblablement pas au Blanc-Mesnil mais dans le RER ou à Saint-Denis. La police d’ici ne fera rien pour la retrouver… Par contre, si on découvre quelque chose sur elle dans un autre lieu, on téléphonera à son domicile. Je crois qu’il vaut mieux attendre ici.
Combien ces mots furent-ils difficiles à quitter ma bouche ! J’avais presque dû les arracher de ma gorge tant ils allaient à l’encontre de mes impulsions naturelles. Avais-je jamais attendu quelque chose dans ma vie ? Non ! J’étais toujours allée le chercher.
- La clé s’il vous plait…
- Je vous la donne, mais vous promettez que s’il ne se passe rien, on préviendra les flics…
- Je vous le promets… Je lui donne jusqu’à ce soir pour donner des nouvelles.
- Et puis, je vous en prie, ne fouillez pas dans les affaires de mademoiselle Roger… Elle m’en voudrait beaucoup si elle savait que je vous ai laissée entrer chez elle.
Là, je n’étais pas prête à promettre car à peine entrée à nouveau dans la petite maison, je me remis en chasse. Mes cibles prioritaires : son armoire, la bibliothèque - en commençant par mes propres ouvrages et tous ceux qui tournaient autour de la Pompadour -, l’ordinateur.

Je n’avais pas osé lors de ma première visite ouvrir l’armoire dans la chambre. Non par pudeur mais bien parce que j’avais la voisine dans les pattes. Si quelqu’un ouvrait ma penderie dans ma propre chambre à Amiens, on ne manquerait pas de tomber sur une certaine tenue en vinyle noir qui aurait bientôt fait d’orienter les esprits dans des directions qui n’en valaient pas la peine. Pour continuer dans cette logique-là jusqu’au bout, si Ludmilla avait des penchants érotiques sm, cela ne concernait pas Laetitia et son peignoir fluo. Chacun ses perversions vestimentaires après tout…
De perversion, il n’y avait pas d’ailleurs. L’armoire était pleine – et c’était ce « plein » qui m’intéressait – de vêtements classiques. Ni tape-à-l’œil, ni fashion. Des tee-shirts, des pulls, des chemisiers, des pantalons et des jeans. Bon, il y avait bien aussi quelques ouvrages d’Histoire mais tout bien considéré cela ne m’étonnait guère.
Le départ de Ludmilla ce matin n’était donc pas le prélude à une absence de longue durée, ce qui fermait certaines pistes.

Je quittai la chambre pour la seconde pièce, celle qui servait de bureau. C’est ici que la concentration en bouquins était la plus forte. Il y en avait partout, on se serait cru dans le rayon - bien fourni - d’une grande librairie de province. Cette masse de savoir paraissait faire cortège à l’ordinateur qui trônait sur le bureau, un de ces modèles récents qui ressemblent plus à des cubes colorés qu’à des unités centrales.
Comme j’étais lancée dans mon exploration du monde intime de Ludmilla, je m’assis au bureau, tâtonnai un peu pour trouver le bouton « Power » et démarrai la machine. J’étais prête à parier qu’elle n’avait pas mis de code de protection pour sa session, les célibataires endurcies comme nous ne voyant pas bien qui pourrait s’intéresser à leurs petits secrets. Le lancement de la « bête » se fit effectivement sans interruption et je me retrouvai face à un bureau électronique on ne peut plus banal. Sauf le papier peint qui était le célèbre portrait de madame de Pompadour par François Boucher.
- Elle doit avoir des dossiers bien mieux tenus que les miens, fis-je en actionnant simultanément les touches Windows et E.
C’était effectivement un vrai régal que de se déplacer à l’intérieur de son disque dur. Il y avait de grandes catégories bien délimitées : Communication, Ecole, Etudes, Recherches, Services… puis des sous-dossiers aux noms clairs. Je me promenai un peu à la recherche du mot ou de l’expression qui déclencherait un flash.
Ce fut, dans la partie Recherches, mon propre nom donné à un dossier dont l’icône comportait deux de mes photos.
- Qu’est-ce qu’elle a pu mettre là-dedans ?…
Il y avait en tout sept fichiers word en plus des deux fichiers photos.
- Si elle a résumé mes bouquins et mes articles en y mettant son grain de sel, ça m’intéresse.
Sans même prendre le temps de me demander si, moralement, ce que je faisais était honorable, j’avais déjà attrapé ma petite clé USB dans mon sac et lancé le transfert du dossier complet.
- On verra ça plus tard dis-je en glissant la clé 4 giga dans ma poche…
Peut-être aurais-je dû me rendre compte à ce moment-là que j’étais la seule enseignante de toute l’université française à avoir l’honneur d’un tel dossier ?
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MessageSujet: Re: Savoir et te connaître [Fiona 1 - terminé]   Jeu 30 Oct 2008 - 20:43

Ce qu’il y a de bien avec les flics français c’est qu’ils n’ont pas le sens de la discrétion. C’est le genre je fais sonner le clairon en même temps que j’envoie la cavalerie. C’est un coup à faire déguerpir les suspects et à piéger les innocents.
Dès que j’ai entendu enfler le son d’une sirène, j’ai fermé la session de l’ordinateur me doutant que cette bruyante irruption devait avoir à voir avec ce que j’aurais pu appeler « l’affaire Ludmilla Roger ». Un coup de frein brutal et quelques coups frappés rudement à la porte plus tard, je me trouvais face à face avec les Starsky et Hutch locaux.
- Police ! C’est bien ici la disparition ?
- Je vois que la voisine n’a pas pu résister à l’idée de mettre un peu d’animation dans sa rue…
- On vient effectivement de nous téléphoner des environs mais l’histoire n’est pas très claire…
Le chef de patrouille, la quarantaine bien sonnée, gaillard au physique de pilier de rugby autant que de bar, plongea la main dans la poche qu’il portait sur le cœur et en ramena un petit carnet à spirale.
- Une institutrice, mademoiselle Roger, aurait disparu… Et une personne occuperait en son absence son habitation située au 123 rue Maxime Gorki… Description : environ 1m70, élancée, cheveux tirant sur le blond, vêtue d’un tailleur de grande marque… Ca doit être vous…
- J’aurais du mal à vous détromper… Surtout pour le tailleur qui vient en fait de chez Carrefour.
- Dans ce cas, je vais vous demander de nous suivre…
- Vous suivre ?!
Là, c’était fort de café ! C’est moi qui avais besoin d’aide et on m’embarquait !
- Et sans résistance, ajouta-t-il… Ce serait mal vu…
- Et pour quel motif s’il vous plait ? De quoi m’accuse-t-on au juste ?
- Violation de domicile en attendant mieux, répondit l’adjoint qui avait rapidement fait le tour de la maisonnette avant de revenir dans l’entrée… Il n’y a personne d’autre, précisa-t-il au boss.
- C’est un peu fort… Je n’ai pas violé ce domicile puisque c’est la voisine qui m’a ouvert la porte…
- C’est aussi elle qui nous a prévenu… On confrontera vos témoignages.
L’adjoint semblait prendre la suite du chef de patrouille… lequel tapotait nerveusement son carnet trouvant sans doute qu’il était temps de changer de ton avec moi.
- Ensuite ici c’est chez une de mes amies…
- C’est ce que nous allons chercher à préciser également au commissariat.
- Vous ne voulez pas me passer les menottes tant que vous y êtes…
J’étais totalement enragée par la situation. C’était la seconde fois que je me retrouvais aux prises avec les forces de l’ordre, la seconde fois que les apparences étaient contre moi, la seconde fois aussi que j’étais la victime d’un coup tordu. Et il n’y aurait pas toujours une gentille Coralie pour me sortir du pétrin ! La première fois, on m’avait prise pour une call girl de luxe… et maintenant, à tout le moins, pour une cambrioleuse. A ce rythme-là, mon casier judiciaire allait vite être trop petit… et mon avenir dans la fonction publique plus que compromis.
- Je peux au moins récupérer mon sac dans la cuisine ?
- Bien sûr… Et puis, vous en profiterez pour me donner vos papiers d’identité.
Cela prit à tout casser trente secondes et nous sommes sortis. La voiture de police banalisée était en travers du chemin d’accès, son gyrophare amovible balayant d’éclairs bleus tout le voisinage. Il devait y avoir du monde à toutes les fenêtres.
En me faisant monter à l’arrière de la voiture, les flics allaient poser la main sur ma nuque pour me faire baisser la tête. J’avais vu ce geste dans des tas de films ou de séries télé. Et ça servait à quoi au juste ? A éviter que le prévenu se mange l’encadrement, blessure qui pourrait ensuite passer pour une bavure ?
- Pas la peine de m’aider à monter… Je crois que je vais savoir le faire toute seule.
- Fermez-la un peu ! Vous jacassez comme une pie !
Et le costaud posa sa main sur ma nuque.

Le commissariat de police était effectivement à peu de distance de l’école Victor Hugo. Moins de cinq minutes chrono, trajet parcouru bien sûr sirène hurlante (qu’est-ce qui pressait autant ?).
On ne me passa pas les menottes pour franchir les quelques mètres à remonter place Gabriel Péri. C’était peut-être pire : mon poignet était écrasé sans ménagement dans la lourde pogne du chef de patrouille. J’ai appris depuis qu’à l’entrée du commissariat du Blanc-Mesnil se trouve une œuvre d’art, sorte de fresque murale moderne ; je veux bien le croire même si mes yeux ne virent rien de tout cela. Une brume de larmes me submergeait, j’avais envie de hurler, de pisser et de vomir. A aucun moment, ils n’avaient imaginé que je puisse être innocente. Comment me sortir de là ?
- On a une salle d’interrogatoire ? demanda le flic à la préposée de l’accueil.
- La première est libre, répondit-elle tout en appuyant sur un bouton sous son comptoir.
Un bourdonnement, un clac sonore et une petite porte s’ouvrit pour nous permettre de passer de l’espace visiteurs à la zone réservée aux forces de l’ordre. Ca n’aurait servi à rien de crier, de tempêter ici. Je mis un pouce virtuel sur mes lèvres et m’imposai un silence que je me préparais à violer lorsque nous serions en face à face.
De face à face, il n’y eut pas car l’adjoint, ayant garé la voiture de fonction au parking, nous rejoignit et, sans piper, alluma un ordinateur portable. Visiblement les rôles étaient déjà répartis dans l’équipe. Un poserait les questions, l’autre retranscrirait mes réponses. Avant que tout commence, il manquait cependant un dernier ingrédient. Il vint sous la forme d’un dossier à couverture rouge qu’une auxiliaire de police en tenue déposa entre les mains du chef de patrouille.
- Veuillez je vous prie décliner votre identité, fit le boss sans formule d’introduction superflue.
- Je m’appelle Fiona Toussaint, j’ai 30 ans, je suis née à Montauban, je suis maître-assistante d’histoire moderne à l’université d’Amiens et je proteste contre cette détention qui n’a aucun sens.
- Vous avez été surprise en flagrant délit et vous êtes placée en garde à vue, il n’y a rien d’anormal à cela, précisa l’adjoint.
- Je ne partage pas votre lecture des faits…
- Le procureur qui a été prévenu, la partage lui… Complètement… Cela nous suffit, rétorqua le chef de patrouille
Après avoir jeté un coup d’œil au dossier rouge, il enchaîna immédiatement sur un point qui dans son esprit paraissait lié à mon interpellation.
- Ce matin, s’est présentée au commissariat une personne du nom de Ludmilla Roger, institutrice au Blanc-Mesnil ; elle a déclaré être harcelée depuis plusieurs jours par une certaine Fiona Toussaint qui aurait tenté à plusieurs reprises des formes d’intimidation et l’aurait menacée. Que répondez-vous à cela ?
Ce que j’avais à répondre à cela ? Oh il n’y avait pas de mots assez orduriers dans la langue française pour répondre à ça ! Il fallait au minimum construire un mot nouveau en empilant « salope », « charogne », « sale pute », « crevure »… Et puis, non, même pas… Il n’y avait rien à dire… Juste me laisser envahir par le dégoût. Ah ça, elle m’avait bien eue et « eue » était encore faible. Je ne m’étais pas sentie aussi minable depuis que les autres cons m’avaient trimballée dans la fac dans une tenue d’allumeuse. Elle avait tissé son truc sous mon nez et je n’avais rien vu.
- Je peux aller aux toilettes ?
C’était tout ce qu’il me restait comme échappatoire. Aller vomir, me vider de tout et puis commencer à remonter la pente. La haine était vraiment bien proche de l’amitié.
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MessageSujet: Re: Savoir et te connaître [Fiona 1 - terminé]   Jeu 30 Oct 2008 - 23:15

- Je dois être affreuse…
C’était bizarre ce souci de mon apparence dans de telles circonstances. Là aussi, la situation me renvoyait trois années plus tôt. Malade au restaurant, j’avais pleuré de souffrance dans les toilettes en me foutant éperdument des sillons noirs qui me zébraient le visage. Aujourd’hui, j’avais expurgé de mon corps des flots de bile et de rancœur mais je me sentais surtout désemparée et vieillie, sale et moche.
- Il y a pire, me répondit la fille de l’accueil qu’on était allée chercher pour m’accompagner aux WC.
- C’est la première chose gentille que j’entends depuis que je suis là.
- Je vous ramène…
C’était un ordre, pas une question. La gentillesse, c’était déjà terminé.
Les faits se bousculaient dans ma tête. Je cherchais à les relier entre eux, à identifier les signaux que je n’avais pas perçus et qui auraient dus m’alerter. Il y avait bien sûr ce dossier sur son ordinateur, cette intervention providentielle sur l’avenue Lénine – pourquoi était-elle garée si loin de l’université ? – et ce trousseau de clés posé en évidence à la cuisine pour bien m’obliger à rester sur place à attendre. Que restait-il en revanche pour me faire croire en l’innocence de Ludmilla dans tout ce qui m’arrivait ?…
- Vous avez des explications à nous donner ?
- Je vais essayer d’être claire. Premièrement, vous pouvez téléphoner au numéro suivant, le 06.18.54.76.12. Vous trouverez au bout du fil monsieur Jérôme Groussard qui organise le colloque sur la femme au Grand Siècle à Paris 8 ; il vous dira sans peine pourquoi je suis venue aujourd’hui au Blanc-Mesnil alors que j’avais prévu de passer ma journée à assister à ce colloque. Deuxièmement, je me permets de vous recommander d’interroger la voisine de Ludmilla Roger afin qu’elle vous donne un récit complet de ce qui s’est passé aujourd’hui. Troisièmement, je ne peux pas avoir harcelée mademoiselle Roger depuis plusieurs jours sachant qu’il y a 48 heures je ne la connaissais même pas. Vous devez pouvoir sans peine je suppose vérifier mon emploi du temps de la dernière semaine – j’étais soit à la fac, soit aux archives municipales – ainsi que mes relevés téléphoniques. Quant à ma soirée d’hier soir, il se trouvera à Saint-Denis, au restaurant « Les plaisirs du palais », au moins deux personnes, le patron et sa serveuse, pour vous dire que j’y étais effectivement avec mademoiselle Roger, que l’ambiance était détendue et qu’au moment de l’addition nous nous sommes livrées à une petite compétition amicale pour savoir qui payerait nos petites folies pâtissières. Je peux vous raconter mes quarante-huit dernières heures en détail, elles ont été suffisamment rempli pour nous occuper un moment mais cela ne vous avancera pas si vous refusez de me croire quoiqu’il arrive : tout ceci est un complot, un coup monté dû à la jalousie que mademoiselle Roger ressent à mon égard. Elle est persuadée que d’une certaine manière, j’usurpe la fonction qui aurait dû être la sienne si ses études avaient été couronnées de succès… Je ne vais pas trop vite pour vous, monsieur ?…
- Rassurez-vous, l’ordinateur enregistre aussi vos propos, me répondit l’adjoint. On remettra en ordre avant de vous donner le PV à signer.
- Combien de temps faudra-t-il pour vérifier tout ce que je viens de vous dire et qui, normalement, devrait suffire à me disculper ?
- Vous soutenez donc que la plainte déposée ce matin contre vous est une simple vengeance ?
- Je le soutiens, je l’affirme et je suis sûre que vous pourrez le prouver très vite… Avant même que vous ayez pris la peine de me demander de choisir un avocat… Et si cela ne suffisait pas, je pense que vous trouverez sur l’ordinateur de mademoiselle Roger un certain dossier me concernant… Un dossier qui doit remonter à plusieurs mois… Peut-être pourriez-vous commencer par là avant même de déranger vos collègues de Saint-Denis et d’Amiens ?
Plus je parlais, plus je me détendais. Les premiers instants de tension passés, mon esprit remontait logiquement le fil de cette histoire, retrouvait et réunissait les arguments en ma faveur. Des arguments qui ne valaient certes pas la déposition que je devinais consignée dans le dossier rouge mais dont je comptais bien que, par leur précision et leur facile confirmation, ils soient suffisants à me faire libérer. J’avais déjà fréquenté une cellule – vide – et j’appréhendais vraiment de rester ne serait-ce qu’une nuit au milieu des ivrognes, des jeunes délinquants voire, s’il y en avais ici, des femmes de petite vertu.
- Comment savez-vous que ces fichiers existent ? Vous avez allumé son ordinateur ?
- C’est un crime ?
- Moins que le harcèlement et la violation de domicile… Disons que si vous avez pénétré dans l’ordinateur, c’est une atteinte à la vie privée… Et que vos arguments sur ce point ne tiennent plus dès lors juridiquement.
Par un étrange retournement, c’était le pilier de rugby qui répondait et non plus l’adjoint. Inversaient-ils les rôles en cours d’interrogatoire ?
- On va trouver vos empreintes sur l’ordinateur ? poursuivit-il.
- Bien sûr… Moi ce que je cherchais c’était quelque chose qui pouvait me dire où était Ludmilla…
- Donc vous la harceliez…
- Je m’inquiétais pour elle… La voisine le confirmera… Et si vous voulez plus de témoins encore de ma bonne foi, recherchez tous les participants du débat sur « la Femme dans la ville au Grand Siècle », débat durant lequel mademoiselle Roger a quasiment usurpé mon identité… et au terme duquel, dans ma grande inconscience, j’ai affirmé que mademoiselle Roger serait l’année prochaine mon étudiante en master… D’ailleurs, si j’ai regardé cet ordinateur, c’était aussi pour comprendre par quelle magie cette demoiselle pouvait maîtriser aussi bien mes propres idées et le résultat de mes recherches… Je confesse – et cela vous prouvera que j’ai l’esprit tranquille – avoir récupéré ledit dossier sur clé USB pensant y trouver ses propres analyses sur mon travail… Cette clé est dans ma poche… Souhaitez-vous la consulter ?
- Ce n’est pas une preuve ? demanda l’adjoint à son chef.
- Bien sûr que si que c’est une preuve… Mais je commence à trouver que cette histoire ne sent pas bon… Nous avons à faire visiblement à deux cinglés hystériques dont l’une est sans doute beaucoup moins maligne qu’elle le croit… Prends la clé et regarde… On avisera ensuite…
J’ai fouillé dans la poche de ma veste de tailleur, tendu la clé USB au flic et je me suis calée sur ma chaise avec le même sentiment qu’un joueur de roulette russe quand il commence à appuyer sur la détente.
- Est-ce que vous savez ce qu’il y a dans ce dossier, mademoiselle Toussaint ?
- Deux photos et sept fichiers texte, c’est tout ce que j’ai vu… Vous êtes arrivés en ameutant le quartier à ce moment-là et j’ai tout éteint
- Vous savez où vous étiez le 23 août dernier ?
- Le 23 août ?… Ca ne me dit rien de particulier… Je ne pars pas en vacances, je n’ai pas beaucoup d’amis… J’ai travaillé une partie de l’été à relire et amender une série d’articles qui ont été publiés depuis en novembre aux éditions du Septentrion. Je n’ai quitté Amiens que seulement trois jours pour discuter de certaines de mes conclusions avec mon ancien prof, il m’a invité dans sa maison au pays basque.
- Et vous êtes sortie avec lui au restaurant ?
- Exact !
- Eh bien, visiblement, mademoiselle Roger y était aussi.
L’adjoint fit pivoter son ordinateur portable. Sur l’écran, occupant tout l’espace de la page du traitement de texte, une photographie me montrait avec le professeur Loupiac en train de rire comme une petite folle. En dessous, au titre de légende, quelques mots : « 23 août – Urrugne – Elle est heureuse ».
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MessageSujet: Re: Savoir et te connaître [Fiona 1 - terminé]   Ven 31 Oct 2008 - 1:21

J’ai évité la cellule. On m’a gardé le temps de vérifier certaines de mes affirmations pendant deux heures dans la salle d’interrogatoire. Avec un traitement qui me rendait optimiste quant à l’issue de ma garde à vue : deux sandwichs, du jus d’orange et la jouissance de mon livre de chevet du moment.
- Le procureur a tranché, me dit le chef de patrouille, la plainte pour harcèlement est rejetée sur la foi des témoignages que nous avons recueillis… Monsieur Groussard a bien confirmé vos dires ainsi que la voisine… Elle nie toutefois être celle qui nous a prévenus de votre présence chez mademoiselle Roger.
- Qui donc alors ?
- Peut-être un autre voisin qui vous aura vu tourner autour de l’école puis pénétrer dans la maison… Je ne pense pas que nous aurons le temps de diligenter une enquête sur ce point précis… En revanche, si vous le souhaitez, nous pouvons recueillir votre déposition en vue de porter plainte contre mademoiselle Roger pour atteinte à la vie privée et fausse dénonciation.
- Qu’est-ce que cela change ?… Que vous pourrez l’interpeller quand elle reviendra chez elle ?…
- Elle nous a fait perdre notre temps… A nous comme à vous… Madame le commissaire est furieuse de cette histoire ; elle me prie de vous présenter ses excuses et vous incite à déposer cette plainte.
- Suis-je obligée de le faire dès aujourd’hui ?…
L’inspecteur de police judiciaire me considéra avec un regard un brin attendri. Comme s’il me devinait.
- Non bien sûr… Je suppose que vous êtes pressée de rentrer chez vous.
- C’est exactement cela… J’ai des cours demain à la fac et vous comprenez qu’il va bien falloir une nuit et quelques cachets pour que j’évacue mes deux dernières journées.
- Je vais vous faire ramener à la gare…
- C’est très aimable à vous.
- Vous me promettez de rentrer chez vous ?
- C’est ce que je viens de dire, non ? rétorquai-je agacée par sa soudaine sollicitude.
- Et c’est donc ce que vous ferez… Sous peine de vous retrouver à nouveau plongée dans les emmerdements jusqu’au cou… Vous auriez pu vous retrouver bouclée pour un bon moment avec cette histoire. Ne tentez pas le diable !
- Vous croyez que je vais chercher à la retrouver ?
- Je suis sûr que cette histoire n’est pas finie… Ces fichiers sont édifiants… C’est elle qui cherchera à vous retrouver… Portez plainte si vous voulez qu’on la choppe avant que ça tourne mal…
- Et si je ne porte pas plainte ?
- Alors je serai convaincu que vous allez la chercher vous-même.

J’ai refusé de porter plainte. Je me suis contentée de signer le PV de mon interrogatoire dans l’affaire qui dénonçait mon harcèlement supposé. Je n’avais que trop traîné au Blanc-Mesnil.
Je suis remontée dans la même voiture banalisée grise – mais cette fois, à côté du chauffeur – pour aller à la gare prendre un RER pour Paris. Les consignes données au flic étaient évidentes : il devait s’assurer que je quittais bien la ville. Il a vérifié l’air de rien que je prenais bien à la borne automatique un billet pour la gare du Nord, m’a accompagné jusqu’au quai et m’a quasiment poussée dans la rame à deux étages lorsque les portes se sont ouvertes avant de me tendre ma valisette. Partie à 17h21 de la station RER du Blanc-Mesnil, je débarquais un quart d’heure plus tard à la gare du Nord. La suite du trajet, je la connaissais bien pour la faire de temps en temps. Métro n°4 jusqu’à Montparnasse-Bienvenüe, puis un long cheminement entre escaliers archaïques et tapis roulant ultramoderne jusqu’à la gare des TGV Atlantique.
Sur l’interminable tapis roulant, je serrais bien fort dans ma main les clés de la Clio de Ludmilla que j’avais récupérées dans la cuisine avant d’être embarquée par les poulets. Tout ce dans quoi je m’étais lancée depuis l’avant-veille m’était revenue dans la gueule. Maintenant c’était à mon tour de revenir leur faire mal.
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MessageSujet: Re: Savoir et te connaître [Fiona 1 - terminé]   Ven 31 Oct 2008 - 1:27

Chapitre 6
En quête


J’avais bien tortillé toutes les données de cette histoire dans le TGV qui m’avait enlevée de Paris à 18h10. Tortillé était le mot juste parce que ça partait vraiment dans tous les sens avec des entrelacs et des circonvolutions à rendre dingue un amoureux des arabesques. Les seuls faits dont j’étais certaine était ceux auxquels j’avais directement été mêlés. J’avais bien rencontré Ludmilla avenue Lénine à Saint-Denis, j’avais bien ouvert la lettre, j’avais bien décidé moi-même – quel coup de tête stupide ! – d’aller au domaine des Rinchard, j’avais bien effectué l’aller et retour et je m’étais de moi-même, ou presque, mise en situation de retard pour le débat. A moins de supposer que la grand-mère irascible et tireuse de signal d’alarme fût de connivence avec Ludmilla, il n’y avait dans ce retard-là nul complot caché.
En revanche, en observant tous les faits intercalaires, je découvrais des variantes que je n’avais pas imaginées, faute sans doute de ne pas avoir assez réfléchi. Une fois passée la raison inexpliquée qui avait mis Ludmilla sur mon chemin, il y avait la lettre dont rien ne prouvait qu’elle n’avait pas été envoyée par Ludmilla elle-même ou par un de ses complices. L’accueil que j’avais reçu au château pouvait également être suspect. A bien y songer, le Guillaume Bordes avait été très loquace avec une étrangère et les chiffres qu’il m’avait donnés étaient quand même stupéfiants : pouvait-on vivre reclus dans un vieux château en refusant le progrès et amasser autant d’argent ? C’était à creuser. Puis la réaction de Gabrielle Le Poezat avait été diamétralement opposée à celle de son collègue ; je n’avais obtenu de sa part qu’aigreur, suspicion et reproches. Je n’avais pas non plus pris la peine d’éclaircir les conditions dans lesquelles Ludmilla m’avait remplacée. Etait-elle déjà connue et reconnue à Paris 8 comme spécialiste de la question ? Qui avait avalisé le principe du remplacement ? Sans doute pas Jérôme Groussard qui n’était qu’un administratif et pas un enseignant spécialiste. Imagine-t-on une porteuse de ces panières qui récupèrent les affaires des athlètes remplacer au débotté une sprinteuse au couloir n°3 en finale olympique ? Ca ne tenait pas debout !… Si Ludmilla avait déposé sa plainte le dimanche matin, c’était bien parce qu’elle pensait que j’allais venir jusque chez elle… Mais comment pouvait-elle être sûre que j’allais frapper chez la voisine et réussir à me faire ouvrir la porte du logement de fonction ? Si elle avait compté sur mon intrusion, pourquoi avait-elle laissé sur son ordinateur ces fichiers qui l’accablait ? Et, en dernier lieu, qui avait prévenu les flics ? Elle même ? Un ou une complice ?
Rien ne se tenait, rien ne se goupillait. J’avais l’impression d’essayer de monter un puzzle avec des morceaux venant de plusieurs boites différentes. Et j’avais beau essayer de classer toutes les questions dans un ordre logique sur mon écran d’ordinateur, il y avait toujours des points qui se chevauchaient ou s’opposaient.
- Ce n’est pas linéaire, fis-je soudain… Les faits ne vont pas à la suite les uns des autres… Ils se répondent. Il faut que je réfléchisse comme si c’était un système, un système dans lequel je serais au centre et avec tout autour les différents protagonistes de l’histoire.
J’abandonnai le traitement de texte pour un logiciel de PAO qui me permit de tracer des formes (mon prénom occupait un petit cercle au centre de l’écran et Ludmilla un rectangle d’un rouge agressif en haut à gauche) et tout un réseau de flèches (pleines pour les certitudes, pointillées pour ce qui restait à démontrer). Au final, ça donnait quelque chose d’innommable où les seules flèches bien franches me reliaient à Ludmilla.
- A supposer bien sûr, dis-je en refermant l’ordinateur quand le contrôleur annonça l’arrivée à Saint-Pierre-des-Corps que Ludmilla soit bien Ludmilla…

S’il y avait une seule personne fidèle dans toute cette histoire, c’était bien la Clio – ma muse - qui m’attendait là où je l’avais laissée la veille au matin. L’addition fut plutôt salée à la borne de paiement ; je n’en avais vraiment rien à foutre. Si je m’étais réjouie plusieurs semaines à l’avance de la gratuité qui m’était offerte pour ce week-end, j’étais dorénavant prêtre à griller mes économies pour en finir avec cette histoire. Channel 27 avait essayé de se payer ma gueule, ça ne leur avait pas trop réussi. Ludmilla Roger et toute sa clique était d’ores et déjà vouée au même sort.
La première des choses à faire – je l’avais décidé avant même de monter dans le RER B – c’était de venir enquêter au château. D’abord, ça m’éloignait du Blanc-Mesnil et de ses perspectives pénitentiaires, et ensuite cela me permettrait sans doute d’éclairer le premier mystère : celui de la lettre. Avec un peu de chance dans le trafic et en supposant que la rotation des clercs de notaires au château fût la même tous les jours, j’aurais à tirer les vers du nez à Guillaume Bordes, ce qui était quand même plus faisable à mon sens qu’à sa collègue bretonne. Dans le pire – ou le meilleur - des cas, je tomberais sur toute la bande en train de fêter mon exclusion du jeu universitaire.
Comment se concentrer sur la circulation lorsque l’esprit est ailleurs ? Il suffit de tenir un tant soit peu à sa vie. A mon deuxième refus de priorité, je jugeais préférable de mettre toutes mes réflexions entre parenthèses. Pour pouvoir dénouer le mystère, il fallait au préalable que je reste vivante.
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MessageSujet: Re: Savoir et te connaître [Fiona 1 - terminé]   Ven 31 Oct 2008 - 10:43

Comme l’avant-veille, le « parking » devant le château était vide. Cela n‘avait rien d’étonnant. Les gardiens successifs du manoir arrivaient à bord d’une voiture de fonction que reprenait le collègue qui repartait ensuite. Pas davantage de lumière mais là aussi j’en connaissais la raison par avance : le sous-équipement criant de la demeure en électricité. En revanche – et cette nouveauté me confortait dans certaines de mes idées - la lourde porte en chêne était close désormais. Cela pouvait signifier que la relève étant effectuée, Gabrielle Le Poezat ou un de ses collègues avaient choisi de se claquemurer afin d’être tranquille toute la nuit durant ou, seconde option, que Ludmilla s’était présentée pour prendre le contrôle de son bien et que le notaire avait décrété la fin de l’occupation des lieux. Ou bien alors…
Je bridais immédiatement mon imagination galopante. En continuant, j’allais trouver d’autres explications plausibles à la situation qui se présentait à moi. Or, je n’étais pas venue pour penser mais bien pour agir. La seule certitude que je pouvais tirer de cette porte close, c’est que quelque chose avait changé. Quoi, il était bien trop prématuré pour l’affirmer mais pas pour essayer de le découvrir.
- Il me faudrait entrer là-dedans pour chercher des indices…
Après tout c’était bien la finalité première de mon second voyage en ces lieux. Pénétrer dans le château pour en connaître les véritables secrets. Je laissais mon cerveau s’emballer dans cette nouvelle direction.
- Trouver une fenêtre sans volets à l’étage, puis une échelle pour l’atteindre, casser un carreau et entrer.
Sur le papier de mon imagination, la chose ne manquait pas d’attrait et avait un caractère évident que la suite des opérations n’allait pas confirmer. Il y avait bien une échelle jetée sur un fatras de vieilleries dans l’appentis branlant qui semblait encore veiller sur l’ancien jardin à la française. En revanche, point de brèche dans les fenêtres du premier étage, le clair de lune était très éloquent sur ce point précis. L’échelle ne me servirait donc à rien.
Par acquis de conscience, je refis un tour complet de la vaste demeure profitant du pinceau d’albâtre lunaire pour scruter les différentes façades. Je découvris enfin un point de passage. Au second étage, c’est-à-dire dans ce fameux grenier dont Ludmilla m’avait tant parlé et que j’avais échoué à atteindre l’avant-veille, un petit volet était resté ouvert.
- Fort bien que tout cela, maugréai-je sans même prendre la peine de baisser la voix, et comment grimper là-haut sans risquer de se rompre le cou ?
Comment en effet quand on n’a aucune attraction particulière pour l’alpinisme oser se risquer à l’ascension de l’aile nord par sa face la mieux éclairée ? A fortiori en tailleur chic et escarpins…
- Il faudrait atteindre un balcon grâce à l’échelle et puis suivre pas à pas la mince corniche qui enserre tout l’étage, rejoindre la gouttière, grimper le long du tuyau, tendre un bras pour s’accrocher au volet, se rétablir et entrer.
J’avais beau mimer ce beau projet d’ascension avec mes mains, il y avait toujours un moment où celles-ci se mettaient à trembler et où je chutais virtuellement. J’eus quand même le cran – c’est dire l’état quasi second dans lequel j’étais – de coller l’échelle contre le balcon le plus proche du fameux finestrou (comme on disait dans mon pays d’oc pour désigner une petite fenêtre). Pieds nus – ou presque, portant depuis le matin une paire de bas noirs pour donner galbe et chaleur à mes jambes – j’entamai mon périple casse-gueule, finissant par enjamber le haut de l’échelle pour prendre appui sur la rambarde de pierre du balcon. D’un petit bond, je fus sur le balcon lui-même et je me précipitai tout de go pour observer la corniche. Elle était encore plus minuscule que vue d’en bas, cinq centimètres à tout casser, et last but not the least fort usagée, le matériau me paraissant au toucher friable comme de la pierre ponce.
- Fin de l’aventure pour ce soir, concluais-je tristement…
Je redescendis en évitant comme à l’aller de regarder en dessous de moi, retrouvai mes escarpins enfouis dans l’herbe humide – gla gla !!! – et ramenai l’échelle sur son galetas. Ce n’était à mes yeux qu’une retraite destinée à mieux préparer un retour en force. Demain, la journée serait longue tant il y avait de pistes à creuser et de vides à combler dans toute cette histoire mais je ne doutais pas de trouver le temps de m’équiper en conséquence pour atteindre la petite fenêtre au volet resté battant.
Un retour sur l’agglomération tourangelle me procura tout ce dont j’avais besoin pour le moment, le manger – une cafétéria dans un centre commercial – et le dormir – un triste Formule 1 où ma carte bleue fit une dernière fois merveille pour cette journée. Le seul point sur lequel je n’avais pas menti à l’inspecteur du Blanc-Mesnil c’est qu’il me fallut bien un cachet pour que, mes muscles et mon cerveau se détendant en quelques instants, je cède enfin à un repos délicieux.
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MessageSujet: Re: Savoir et te connaître [Fiona 1 - terminé]   Ven 31 Oct 2008 - 15:44

Mon premier acte marquant dans cette froidureuse journée de lundi fut un énorme mensonge. Je le délivrais par voie téléphonique au secrétariat de l’UFR d’Histoire. Un problème digestif qui m’avait mis sur le flanc et m’empêcherait d’assurer mes cours du lendemain. Ayant réglé ce problème d’absence, j’avais désormais au moins deux jours entiers pour me plonger dans mes affaires personnelles.
Quelques viennoiseries achetées dans une boulangerie me tinrent lieu de petit-déjeuner et accompagnèrent mon retour vers le château des Rinchard. Avant toute autre entreprise, il me fallait m’assurer que les lieux étaient toujours dans le même état d’abandon apparent que la veille.
Ayant abandonné la voiture à un bon kilomètre du château, je finis mon approche à pied coupant à travers bois ce qui m’avait donné tout loisir de surveiller les hypothétiques mouvements sur le chemin d’accès. Il n’y en eut aucun. La nature, engourdie par le froid matinal, était encore muette lorsque j’arrivais au château. Ce silence se troubla lorsque je mis le premier pied sur le gravier qui recouvrait la petite placette devant le perron. Crouiiiic !!! J’eus l’impression que ce simple bruit allait mettre en branle tout le château. Il n’en fut rien ! La porte de chêne resta fermée tout comme l’ensemble des volets du manoir. Certaine qu’il n’y avait décidément personne et que nulle surprise ne pouvait advenir, je poursuivis vaillamment mon avancée sur le gravier bruyant.
Cette situation de désertion du château m’arrangeait ; elle confirmait l’évolution que j’avais supposée la veille et m’incitait à poursuivre mes investigations dans l’ordre que j’avais défini. L’étape suivante me conduisit à la mairie du village le plus proche, Charentilly, d’où était partie la fameuse lettre qui avait tout déclenché. Je me fis passer auprès de la secrétaire de mairie pour une Anglaise cherchant à acheter une belle demeure dans la région, région qui était « so wonderful ! » avec sa « very nice river » et ses « beautiful forests ». Le mélange de français et d’anglais, que je baragouinais avec un accent appris dans les chansons de la radio, dut faire suffisamment illusion pour impressionner la fonctionnaire laquelle entreprit avec de grandes précautions syntaxiques de me faire un tour complet du marché immobilier local.
- Il y a beaucoup de châteaux dans la région… Castle ? Many castles ? Do you understand ?
- Je comprends bien oui… Les châteaux beaucoup…
Le plus dur c’était de ne pas éclater de rire et de garder la dignité et la distinction données à la dame que je m’évertuais à camper.
- Mais… But… Je ne crois pas qu’ils soient à vendre… No sold !
- Ah ! Pas château vendu !
- No… Pas de château à vendre…
- Il y a peut-être le château du vieux comte de Rinchard, intervint une voix venant du bureau du maire.
L’élu, dont la porte était ouverte mais qu’on ne voyait pas, ne s’était jusqu’alors pas manifesté. S’il maîtrisait la langue de Shakespeare, il devait s’étouffer pour ne pas rire devant les efforts de sa secrétaire pour se faire comprendre La suite devait me prouver qu’il en connaissait encore moins.
- On ne sait rien sur qui hérite, répondit la secrétaire… Peut-être qu’il sera vendu mais de toute façon cela prendra des mois.
Il me fallut faire un effort démesuré pour peindre sur mon visage l’incompréhension – ils parlaient bien trop vite pour que je sois sensée suivre leur discussion – alors que le dernier dialogue venait de me confirmer et l’existence d’un comte de Rinchard et son décès récent.
- Faites entrer cette dame dans mon bureau, je vais appeler René à Saint-Roch… Il doit savoir, lui, où en est cette histoire. L’essentiel des terres du domaine c’est chez lui.
La secrétaire m’introduisit dans le bureau du maire, une pièce toute en longueur. Elle s’ouvrait à son extrémité sur une autre pièce dans laquelle je devinais le dépôt des archives communales. L’homme vint vers moi la main tendue et, après m’avoir démonté le poignet, il me montra une chaise pour m’inviter à m’asseoir.
- Juste un moment, dit-il en contournant son bureau.
- Je vous en prie…
Le coup de téléphone au maire de Saint-Roch dura plusieurs minutes. Je n’entendais pas les réponses de l’autre élu local mais les questions étaient assez explicites.
- Le notaire ne t’a rien dit ?… C’est quand même étrange… Il n’avait pas d’héritier le vieux comte, c’est ça ?… Ah, le château est fermé depuis la mort du comte ?!… C’est plutôt un signe que le domaine va changer de mains alors… S’il était à vendre, ça ferait dans les combien ?… Ouais, tu sais pas… En fait, j’ai quelqu’un qui est venu se renseigner s’il y avait un château à vendre… Oui, le plus simple c’est de voir le notaire… Tu as ses coordonnées ?… Oui, je note… Ok, merci René… On se voit demain au pot de départ de Roger… Eh bien à demain. Salut René.
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MessageSujet: Re: Savoir et te connaître [Fiona 1 - terminé]   Ven 31 Oct 2008 - 20:18

Sacré Roger ! Il avait fait une de ces têtes en me voyant passer devant sa mairie quelques minutes plus tard au volant de ma Clio pourrie. J’avais sorti pour répondre à son air interloqué le plus beau de mes sourires que j’avais accompagné d’un signe de la main rien moins que royal. Soit il comprendrait que je m’étais bien fichu de sa gueule, soit la réputation d’excentricité des Britanniques compterait une preuve de plus à raconter dans tout le canton.
Ma visite à la mairie n’avait pas été sans intérêt. Déjà, je repartais avec, sur papier officiel aux armes de la ville, l’adresse et le numéro de téléphone de l’étude de maître Rioux. Si je me souvenais du nom du notaire parce que c’était le nom d’un historien de la France contemporaine, le nom du boulevard – Heurteloup – m’était sorti de la tête depuis longtemps. Le petit papier écrit de la main du maire me permettait d’éviter un passage par la Poste du village avec recherche périlleuse dans les Pages jaunes. De plus, ce que j’avais appris lors de la conversation entre les deux maires allait dans le sens de la lettre et des affirmations de Ludmilla : un vieux comte mort depuis peu, pas d’héritier connu, un notaire discret sur l’affaire. La visite au notaire, qui était prévue de toute manière, aurait d’autant plus de véracité après qu’une richissime anglaise eût fait connaître auprès des édiles locaux son désir de trouver château à acheter.
Pour débarquer boulevard Heurteloup à Tours, il me fallait changer d’apparence. J’étais connue en ces lieux sinon de tout le monde du moins par trois des jeunes clercs sur-actifs qui y bossaient. Carnaval commencerait donc avec un peu d’avance. A condition de ne pas en faire trop dans le déguisement, on pouvait réussir à rester à la fois soi-même et à donner le change. Quelques détails suffiraient : la couleur des cheveux, le maquillage plus discret, des lunettes pour cacher mes yeux, des vêtements plus amples pour diluer mes formes et des chaussures plates pour modifier ma taille.
- Vous êtes sûre que vous voulez une teinture rousse ? me demanda la coiffeuse. Vous avez de beaux cheveux et…
- Je sais ce que je fais, rassurez-vous… Ce n’est pas la première fois que je succombe à cette envie.
J’admirais, avec un manque de modestie évident, mon esprit de décision. Une Anglaise rousse c’était tellement évident comme truc ! J’avais donc immédiatement accepté de sacrifier ma blondeur pour replonger dans les affres infernales d’une couleur que je n’aimais pas (quand bien même une précédente expérience m’avait prouvée que ça m’allait plutôt pas mal). J’ai quand même fermé les yeux quand les ciseaux ont commencé à tailler quinze centimètres de ma chevelure. Alea jacta est comme disait le divin Jules…
Les vendeuses des différents magasins que j’ai visités ensuite ont eu globalement le même type de réaction. L’étonnement ! Il n’eut pas été professionnel pour elles de me dissuader des choix que j’opérais – il y en eut même une pour s’extasier avec jovialité que ça me transformait – alors elles ne dirent rien. Il n’était pas difficile de sentir que mon acharnement à bousiller mon look les intriguait quand même furieusement. Pour les lunettes, je n’osais pas demander à l’opticienne qu’on posât des verres blancs sur une monture très classique ; j’optais finalement pour des lunettes de soleil, peut-être superflues en cette saison, mais qui avait comme autre avantage de me manger une grande partie du visage. Ma métamorphose terminée, je m’observai dans une glace et trouvai que, finalement, je me reconnaissais encore. D’un autre côté, je me connaissais depuis 30 ans et les autres ne m’avaient croisée qu’une dizaine de minutes au grand maximum. Ca irait très bien comme ça !… Avant de passer à la suite, je programmai une note mentale pour mon retour à Amiens : j’avais changé de look capillaire pendant mon week-end à Paris ! Les gens qui profitent d’être malade pour aller chez le coiffeur sont généralement assez mal vus de leurs supérieurs hiérarchiques.

Chez le notaire, tout le monde parlait un anglais parfait ce qui ne m’arrangeait pas vraiment. J’avais pu constater lors de rencontres de travail européennes sur les noblesses des temps modernes que mon anglais restait plutôt scolaire. Je pouvais lire des ouvrages anglais ou américains et en saisir parfaitement le sens – avec un bon dico sous la main quand même – ou prendre l’accent qui convenait pour balancer quelques phrases de base ; dès lors qu’il fallait dépasser le stade des figures imposées, je me cassais la gueule.
- Parlons français, parlons français, répétai-je avec mon épouvantable accent à la secrétaire, je vous comprends très bien.
Dans le bourdonnement incessant de l’étude, pendant que je remplissais une fiche de renseignements fantaisiste, je vis passer à plusieurs reprises les trois clercs dont je craignais qu’ils me reconnussent… Il ne se passa rien… Je pris dès lors un peu plus confiance dans l’efficacité de ma métamorphose. D’un autre côté, emportés dans une course incessante entre leurs bureaux et les archives, avaient-ils le temps de regarder la dizaine de personnes qui patientaient ? Ils lâchaient des bonjours mécaniques à chaque passage mais sans vraiment nous envisager.
Comme j’étais recommandée par les maires de Charentilly et de Saint-Roch, on m’avait promis de me glisser entre deux rendez-vous de maître Rioux pour un premier examen de ma demande. Il n’y avait qu’à attendre… Et ce fut long !… Deux bonnes heures ! Un Français aurait trouvé légitime de s’emporter contre une attente aussi excessive ; je jugeais que le fameux flegme britannique devait garantir mon personnage contre de tels écarts de conduite. Je passais donc mon temps à butiner posément parmi les annonces des magazines disposées sur la petite table à mes pieds ou bien à observer l’agitation de la ruche. J’étais prête à exploser lorsque la chance se manifesta enfin. Un bouchon opportun avait mis en retard la fiancée d’un jeune homme bien sous tout rapport qui attendait en face de moi depuis dix – courtes - minutes. Une des secrétaires vint m’avertir qu’on allait s’occuper de moi en profitant de ce contretemps. Elle m’invita à la suivre. Je pus enfin dégourdir mes jambes et étoffer ma connaissance des lieux en découvrant le fameux couloir qui semblait aspirer les clercs avant de les rejeter tout aussi violemment.
- Mademoiselle Le Poezat va s’occuper de prendre les premières informations puis elle vous conduira auprès de maître Rioux.
Et merde !!!
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