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 Savoir et te connaître [Fiona 1 - terminé]

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MBS



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MessageSujet: Re: Savoir et te connaître [Fiona 1 - terminé]   Ven 31 Oct 2008 - 20:18

Sacré Roger ! Il avait fait une de ces têtes en me voyant passer devant sa mairie quelques minutes plus tard au volant de ma Clio pourrie. J’avais sorti pour répondre à son air interloqué le plus beau de mes sourires que j’avais accompagné d’un signe de la main rien moins que royal. Soit il comprendrait que je m’étais bien fichu de sa gueule, soit la réputation d’excentricité des Britanniques compterait une preuve de plus à raconter dans tout le canton.
Ma visite à la mairie n’avait pas été sans intérêt. Déjà, je repartais avec, sur papier officiel aux armes de la ville, l’adresse et le numéro de téléphone de l’étude de maître Rioux. Si je me souvenais du nom du notaire parce que c’était le nom d’un historien de la France contemporaine, le nom du boulevard – Heurteloup – m’était sorti de la tête depuis longtemps. Le petit papier écrit de la main du maire me permettait d’éviter un passage par la Poste du village avec recherche périlleuse dans les Pages jaunes. De plus, ce que j’avais appris lors de la conversation entre les deux maires allait dans le sens de la lettre et des affirmations de Ludmilla : un vieux comte mort depuis peu, pas d’héritier connu, un notaire discret sur l’affaire. La visite au notaire, qui était prévue de toute manière, aurait d’autant plus de véracité après qu’une richissime anglaise eût fait connaître auprès des édiles locaux son désir de trouver château à acheter.
Pour débarquer boulevard Heurteloup à Tours, il me fallait changer d’apparence. J’étais connue en ces lieux sinon de tout le monde du moins par trois des jeunes clercs sur-actifs qui y bossaient. Carnaval commencerait donc avec un peu d’avance. A condition de ne pas en faire trop dans le déguisement, on pouvait réussir à rester à la fois soi-même et à donner le change. Quelques détails suffiraient : la couleur des cheveux, le maquillage plus discret, des lunettes pour cacher mes yeux, des vêtements plus amples pour diluer mes formes et des chaussures plates pour modifier ma taille.
- Vous êtes sûre que vous voulez une teinture rousse ? me demanda la coiffeuse. Vous avez de beaux cheveux et…
- Je sais ce que je fais, rassurez-vous… Ce n’est pas la première fois que je succombe à cette envie.
J’admirais, avec un manque de modestie évident, mon esprit de décision. Une Anglaise rousse c’était tellement évident comme truc ! J’avais donc immédiatement accepté de sacrifier ma blondeur pour replonger dans les affres infernales d’une couleur que je n’aimais pas (quand bien même une précédente expérience m’avait prouvée que ça m’allait plutôt pas mal). J’ai quand même fermé les yeux quand les ciseaux ont commencé à tailler quinze centimètres de ma chevelure. Alea jacta est comme disait le divin Jules…
Les vendeuses des différents magasins que j’ai visités ensuite ont eu globalement le même type de réaction. L’étonnement ! Il n’eut pas été professionnel pour elles de me dissuader des choix que j’opérais – il y en eut même une pour s’extasier avec jovialité que ça me transformait – alors elles ne dirent rien. Il n’était pas difficile de sentir que mon acharnement à bousiller mon look les intriguait quand même furieusement. Pour les lunettes, je n’osais pas demander à l’opticienne qu’on posât des verres blancs sur une monture très classique ; j’optais finalement pour des lunettes de soleil, peut-être superflues en cette saison, mais qui avait comme autre avantage de me manger une grande partie du visage. Ma métamorphose terminée, je m’observai dans une glace et trouvai que, finalement, je me reconnaissais encore. D’un autre côté, je me connaissais depuis 30 ans et les autres ne m’avaient croisée qu’une dizaine de minutes au grand maximum. Ca irait très bien comme ça !… Avant de passer à la suite, je programmai une note mentale pour mon retour à Amiens : j’avais changé de look capillaire pendant mon week-end à Paris ! Les gens qui profitent d’être malade pour aller chez le coiffeur sont généralement assez mal vus de leurs supérieurs hiérarchiques.

Chez le notaire, tout le monde parlait un anglais parfait ce qui ne m’arrangeait pas vraiment. J’avais pu constater lors de rencontres de travail européennes sur les noblesses des temps modernes que mon anglais restait plutôt scolaire. Je pouvais lire des ouvrages anglais ou américains et en saisir parfaitement le sens – avec un bon dico sous la main quand même – ou prendre l’accent qui convenait pour balancer quelques phrases de base ; dès lors qu’il fallait dépasser le stade des figures imposées, je me cassais la gueule.
- Parlons français, parlons français, répétai-je avec mon épouvantable accent à la secrétaire, je vous comprends très bien.
Dans le bourdonnement incessant de l’étude, pendant que je remplissais une fiche de renseignements fantaisiste, je vis passer à plusieurs reprises les trois clercs dont je craignais qu’ils me reconnussent… Il ne se passa rien… Je pris dès lors un peu plus confiance dans l’efficacité de ma métamorphose. D’un autre côté, emportés dans une course incessante entre leurs bureaux et les archives, avaient-ils le temps de regarder la dizaine de personnes qui patientaient ? Ils lâchaient des bonjours mécaniques à chaque passage mais sans vraiment nous envisager.
Comme j’étais recommandée par les maires de Charentilly et de Saint-Roch, on m’avait promis de me glisser entre deux rendez-vous de maître Rioux pour un premier examen de ma demande. Il n’y avait qu’à attendre… Et ce fut long !… Deux bonnes heures ! Un Français aurait trouvé légitime de s’emporter contre une attente aussi excessive ; je jugeais que le fameux flegme britannique devait garantir mon personnage contre de tels écarts de conduite. Je passais donc mon temps à butiner posément parmi les annonces des magazines disposées sur la petite table à mes pieds ou bien à observer l’agitation de la ruche. J’étais prête à exploser lorsque la chance se manifesta enfin. Un bouchon opportun avait mis en retard la fiancée d’un jeune homme bien sous tout rapport qui attendait en face de moi depuis dix – courtes - minutes. Une des secrétaires vint m’avertir qu’on allait s’occuper de moi en profitant de ce contretemps. Elle m’invita à la suivre. Je pus enfin dégourdir mes jambes et étoffer ma connaissance des lieux en découvrant le fameux couloir qui semblait aspirer les clercs avant de les rejeter tout aussi violemment.
- Mademoiselle Le Poezat va s’occuper de prendre les premières informations puis elle vous conduira auprès de maître Rioux.
Et merde !!!
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MessageSujet: Re: Savoir et te connaître [Fiona 1 - terminé]   Ven 31 Oct 2008 - 23:35

La brune piquante avait mis beaucoup de miel dans ses propos. Autant elle avait été agressive lors de notre première rencontre, autant elle fit preuve d’une amabilité extrême à mon endroit. Comme quoi elle devait vraisemblablement détester les blondes et trouver plaisir à s’entretenir avec les rousses. En revanche, elle tenait à étaler sa maîtrise parfaite de la langue anglaise ; dès mon entrée dans son bureau, elle se lança dans une tirade insensée. Je ne pus que répondre en la suppliant de parler français.
- Je viens en France pour parler votre langue… S’il vous plait, parlons français…
- Si vous voulez… Vous cherchez donc à acquérir un château dans notre région… Quelle somme comptez-vous investir dans cet achat ?
Comment lui donner un chiffre ? Je n’avais pas la moindre idée d’un ordre de grandeur malgré deux bonnes heures passées à feuilleter des magazines spécialisés dans l’immobilier de luxe. Preuve que mon esprit était ailleurs tout ce temps-là.
- Investir ? Que veux dire ce mot ?…
- To invest…
Là j’avais gaffé… Le mot anglais était bien trop proche du verbe français pour justifier mon doute. La clerc de notaire allait comprendre que je cherchais à gagner du temps.
- Oh oui !… Je vois… Je suis vraiment sotte parfois… Je vous mets tranquille : l’argent n’est pas un problème…
- D’accord…
Elle cocha une case sur sa fiche.
- Sans vouloir être trop curieuse, vous avez donc une certaine fortune… Vous êtes dans les affaires ?
- J’écris des livres… des romans…
J’ai failli ajouter « historiques »… Ca s’est transformé dans l’urgence en « érotiques ». Et la guêpe bretonne, avec une certaine gêne, a rengainé son dard à questions personnelles pour revenir à la check-list de sa fiche.
- Vous avez indiqué sur votre demande que vous désiriez quelque chose près de Tours. Il y a une raison à cela ?…
Là, j’avais une réponse toute prête.
- Le TGV… Paris c’est à côté… Et Londres tout juste plus loin… Vraiment très pratique pour aller signer les contrats… et avoir les chèques…
A mon sourire complice, elle ne répondit pas. Elle suivait froidement sa logique et ne me faisait aucune proposition concrète que nous aurions pu commencer à discuter. Sa mission consistait donc seulement à terminer la préparation de la rencontre future avec son patron. Si je ne passais pas à mon tour au questionnement, elle ne lâcherait rien d’essentiel sur les mystères du château Rinchard..
- Et vous pensez que vous avez quelque chose ? demandai-je tandis qu’elle poursuivait son travail de cochage de croix…
- C’est maître Rioux qui gère tout cela… Je ne suis pas autorisée à..
- J’ai vu ce matin un château qui m’avait l’air sans personne à l’intérieur et qui m’a beaucoup plu. Beaucoup d’espace, de forêts… Du calme… Comment dîtes-vous cela ?… De la quiétude ?… Idéal pour écrire…
- Peut-être s’agit-il du château de Rinchard ?…
- Oui, c’est cela… C’est le nom que le mayor, je veux dire le maire, a dit ce matin… Rinchard… Ce n’est pas très beau comme nom mais le château est beau, lui…
Elle avait mordu à l’hameçon. Elle allait parler, dire ce qu’il en était de ce château… Et la porte de communication avec le bureau du notaire s’est ouverte brusquement.
- Ah ! C’est le signal… Maître Rioux est prêt à vous recevoir.

Moi dont le père n’avait été qu’une ombre, j’aurais aimé qu’il ressemblât les années passant à l’homme qui m’accueillit dans la douce quiétude de son bureau. Chez maître Rioux, tout était suave, calme et chaleureux. Il y avait dans son regard quelque chose de réconfortant et de joyeux, dans sa parole une rondeur et une faconde qui forçait au dialogue, dans sa mise une élégance sobre et une distinction sans arrogance. Le temps avait fait neiger sur ses cheveux mais l’œil bleu était toujours vif et perçant, le corps élancé et robuste. Le professionnel avait sans doute de la qualité, l’homme prive devait avoir de l’intérêt.
- Je m’excuse madame Woodworth de vous recevoir ainsi entre deux rendez-vous… tout comme je suis au regret de ne point avoir lu encore de vos livres. Peut-être n’ont-ils pas encore été traduit en français ?
J’esquissai un sourire. Je l’eus voulu de pardon bienveillant, il était malheureusement bien plus ironique je crois : Gabrielle Le Poezat n’avait pas précisé sur ma fiche le type d’ouvrages que j’étais censée rédiger. Etait-ce une « niche » volontaire faite à son patron ? Je l’eus aimé, cela lui aurait donné un peu de véritable humanité.
- Vous êtes donc intéressée par une installation dans notre belle province de Touraine. La douceur des lieux est proverbiale et c’est tout à fait mérité, convenez-en. Nos forêts, nos lacs, notre patrimoine… On sent dans votre désir poindre la femme de goût.
- Je vous remercie… Mais vous comprenez bien que je ne peux pas travailler dans n’importe quel endroit… Il me faut du calme, du luxe et même je dirais de la volupté.
J’avais l’impression d’avoir assimilé totalement la personnalité que j’incarnais. A tel point que je me demandais lorsque l’esprit de Fiona Toussaint reprenait parfois le pas sur celui de Florence Woodworth si je saurais me débarrasser de l’accent qui imprégnait désormais chacune de mes syllabes.
- Nous l’avons bien compris… Hélas, chère madame, en ce moment le marché est bien calme et je crains fort de ne pouvoir point vous apporter satisfaction…
- On m’a parlé ce matin…
- Du château Rinchard, oui je sais… Ma collaboratrice a téléphoné au maire que vous avez rencontré tantôt… Ce pauvre homme était bien mal informé… Les rumeurs courent vite, vous le savez, surtout dans nos vieilles provinces. Je suis véritablement désespéré de vous apprendre que le château a d’ores et déjà été vendu à une chaîne internationale spécialisée dans le tourisme de luxe…
- Déjà ?!
Pourquoi avais-je lancé ce « déjà » qui pouvait laisser à penser que j’en savais plus sur cette affaire ? Un instant de faiblesse ou l’intrusion dans mon cerveau d’un élément qui parasitait mes certitudes.
Le notaire ne laissa rien paraître. Erreur sans frais.
- Excusez-moi, je veux dire… Depuis combien de temps ? Peut-être est-il possible de proposer plus ? Je l’ai dit à la jeune fille, j’ai beaucoup d’argent…
- L’affaire était déjà conclue…
Il me sembla qu’il appuyait beaucoup sur ce « déjà ».
- … avant que le malheureux comte de Rinchard nous quitte. Les dettes de ce vieux monsieur étaient telles qu’il fallait une avance pour éviter que son château soit vendu à l’encan.
- A l’encan, qu’est-ce que cela ?
Je me félicitais pour ma vigilance. Là c’était le terme qui me paraissait lâché comme pour sonder ma maîtrise de la langue française. Combien de Français connaissaient ce mot-là ?
- Aux enchères… Pour presque rien…expliqua maître Rioux. Si vous le permettez, je dois vous abandonner pour prendre mon rendez-vous suivant. J’espère vous revoir bientôt pour conclure cette affaire… D’ici quelques semaines peut-être… Nous vous tiendrons au courant…
- Je l’espère aussi… Quel dommage quand même que ce château…
Je n’eus même pas le temps de terminer ma phrase. Sans brusquerie mais avec une onctueuse fermeté, le notaire à la voix de velours m’avait fait sortir de son bureau.

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MessageSujet: Re: Savoir et te connaître [Fiona 1 - terminé]   Sam 1 Nov 2008 - 1:58

Chapitre 7
Intrusion


J’abandonnai Florence Woodworth dans l’intimité d’un petit chemin désert au sud de Tours. De la romancière anglaise amatrice de belles demeures il ne me restait que la chevelure flamboyante, l’accent ayant consenti à s’éclipser par magie dès mes premiers exercices vocaux angoissés. A Florence Woodworth ne pouvait succéder sans une transition nécessaire Fiona Toussaint et ses tenues professionnelles strictes. Pour la suite de cette journée, il me fallait endosser sinon une autre identité du moins de nouveaux vêtements.
Mon nouveau look se déclinait en noir : pantalon souple, pull épais, gants doublés et même un bonnet pour calmer le rougeoiement de mes cheveux sous la lune. Mon objectif de la veille n’avait pas changé : je devais entrer dans le château. Les affirmations du notaire avaient totalement contredit celles de son clerc Guillaume Bordes. Pourquoi ? Qui avait raison ? Quel était le lien réel avec Ludmilla ? Les réponses étaient à coup sûr à l’intérieur du domaine des Rinchard. Le silence angoissant et tranquille de la nuit serait mon allié pour explorer les archives et m’approcher de cette vérité qui filait sans cesse entre les doigts.
Je peaufinai mon expédition au cours d’un arrêt dans une grande surface de bricolage. La liste dressée tenait compte de mes infortunes de la veille et de mes réflexions matinales : une échelle suffisamment longue pour atteindre la fenêtre, un outil pour découper le verre et une sorte de pâte pour le remettre ensuite en place – je doutais un peu de la faisabilité de la chose qui sentait trop le film d’espionnage mais bon… Une lampe torche était indispensable pour me déplacer à l’intérieur. Si je réussissais à entrer... Enfin, un achat inattendu s’imposa à moi : deux barres de galerie pour pouvoir transporter l’échelle. Un petit numéro de charme – plus aisé maintenant que j’avais quitté les fringues de Florence Woodworth - m’aida à obtenir l’aide d’un vendeur qui m’installa tout cela sur le toit de la Clio. Il ne restait plus qu’à attendre la nuit en dormant un peu.
J’étais consciente de la folie de mes actes. La veille, j’avais fréquenté un commissariat de police pour avoir été choppée à l’intérieur d’une maison où je ne devais pas être et, là, froidement, je me préparais à recommencer et cette fois-ci sans la moindre circonstance atténuante. J’attendais de tout cela un peu de lumière. J’en étais venue dans mon analyse à dissocier les événements entre ce que j’appelais l’affaire Ludmilla et l’affaire de l’héritage Rinchard. Je m’étais trouvée confrontée aux deux énigmes mais sans que jamais ne se soit matérialisée vraiment le lien entre elles. Sur mon schéma, ce n’était que des pointillés, des doutes, des portes fermées… Qu’est-ce qui me poussait dans cette aventure ? Cette fois-ci, je n’étais pas prisonnière d’un contrat signée par une autre avec des producteurs télé avides de sensations. J’étais partie risquer ma petite vie honorable pour défendre quoi ? Mon honneur ? Il avait été reconnu par le procureur de la Seine-Saint-Denis. Ma réputation ? Je la mettais plutôt en grand danger. Une seule réponse s’imposait : ma foutue fierté ! Celle que Bob me reprochait de toujours vouloir protéger, celle qui me faisait mordre plutôt qu’admettre une erreur. Les erreurs, je venais de les accumuler… Il fallait donc que je morde pour me reconstruire des certitudes.
J’étais tellement consciente de tout cela que je ne parvins pas à fermer l’œil. C’était un mauvais point pour la suite.
Je me mis en route finalement vers 19 heures grignotant tout en conduisant un sandwich poulet-mayonnaise-crudités et des chips. Que du léger ! Ca ne m’aiderait pas à grimper plus aisément mais ça calait un peu ma trouille. Un peu…
A force de faire le trajet entre Tours et les environs de Charentilly, il me paraissait de plus en plus court. Je commençais à connaître, et à reconnaître, les carrefours, les virages, les malformations de la chaussée. Les ombres menaçantes des arbres ne parvenaient même plus à m’inquiéter. Ma seule crainte, c’était d’être vue ou entendue. Une Clio blanche avec une échelle sur le toit ça n’était pas courant et ça pouvait marquer les promeneurs de chiens ou les curieux de tous poils. En plus cette maudite échelle brinquebalait sur la galerie en faisant un bruit d’enfer. Si le château s’était repeuplé pendant la journée, on m’entendrait arriver de loin.
Cette pensée m’amena à une prudence qui se révéla finalement superflue. J’arrêtai la voiture à bonne distance du château et terminai le chemin à pied juste pour constater que rien n’avait bougé. La suite fut une histoire de force et de courage. L’échelle était bien trop lourde. La traîner dans l’herbe fut un supplice, la déplier un calvaire, la hisser une mission que je crus longtemps impossible. Je finis par comprendre que tout n’était qu’une affaire d’équilibre. En dressant l’échelle trop vite et trop loin du mur, j’en augmentais le poids et, les muscles tétanisés, j’échouais dans ma tentative. Elle retombait lourdement dans un grand clang métallique dont les vibrations me remontaient dans les bras. En opérant au contraire par efforts mesurés et successifs, je parvins à coller l’échelle perpendiculairement au mur puis, prenant à chaque fois appui contre la paroi pour me reposer, à la dresser à la verticale de la petite fenêtre au volet ouvert. Le souffle court, les mains brûlantes, le dos submergé de sueur, je me laissais tomber dans l’herbe. J’avais fait à mon sens le plus dur mais je ne me sentais plus capable de continuer.
- Si tu restes là sans bouger et que tu t’endors, tu vas mourir de froid.
C’est vrai que j’étais en train de partir du côté du pays des rêves. Insensiblement. Emportée par la fatigue. L’esprit anesthésié en même temps que le corps.
En remettant les deux pieds sur le sol, j’eus même un court vertige.
- Si ça tourne avant même d’avoir commencé l’ascension, c’est pas la peine d’y aller.
Ce deuxième coup de pied aux fesses mental fut décisif. Je me lançai dans la grimpette la plus importante de ma vie. Deux étages de combat avec le vide en ayant pour seuls amis des barreaux ronds de cinq centimètres de diamètre.
- A tout prendre, je crois que j’aurais presque préféré essayer la corniche...
Une minute plus tard, j’étais prête à infirmer cette opinion. J’étais parvenue au sommet de l’échelle en un seul élan. Le roi n’était pas pour autant mon cousin mais je comprenais bien mieux sir Edmund Hillary. D’en haut tout est plus beau.
De ma poche, je tirai les deux outils qui devaient me permettre d’entrer. Je collai d’abord une ventouse à deux têtes destinée à tenir la partie à découper dans le verre. La roulette de vitrier entra alors en action et fit de vrais miracles. Elle raya suffisamment le verre pour affaiblir sa résistance ; d’un coup sec, je détachai dans la foulée la partie ventousée. Ma main se glissa à l’intérieur, trouva la poignée et, l’actionnant sans trembler, me livra passage. J’étais dans la place.

Je laissai mon cœur retrouver son rythme habituel avant d’allumer la torche. Le premier jet de lumière, porté vers ma montre, me donna l’heure. 22 heures et 5 minutes ! J’avais mis près d’une heure à grimper mais j’y étais arrivée et c’est tout ce qui comptait pour le moment. Si je voulais avoir décampé au lever du jour, tout en gardant assez de lucidité pour effectuer convenablement le chemin inverse, je ne devais pas tarder… Au-delà de 3 heures du matin, je savais que j’avais du mal à ne pas laisser mes yeux se fermer tous seuls. Il valait mieux éviter que la chose se produisit pendant que je me balancerais au-dessus du vide.
La lumière crue de la torche m’aida à savoir où j’avais atterri. Autour de moi, il y avait quatre murs ; seul celui donnant sur l’extérieur était en pierre, les autres étant fait de bois. C’était une pièce close qu’on pouvait tenir sans crainte de se tromper pour une ancienne chambre de domestiques. Elle n’était pas très grande, environ 10 m², ce qui était cependant très convenable pour loger une personne seule, voire un couple, vivant aux XVIIIè ou XIXè siècles. A part pour y dormir, on ne vivait pas dans cette pièce.
- Faites que la porte ne soit pas fermée. Ce serait trop con d’avoir fait tout ça pour rien.
Ma prière muette fut exaucée. La porte n’était pas fermée, du moins à clé, et je débouchai dans un couloir pas très large qui irriguait tout l’étage. En me repérant rapidement par rapport au plan du château, j’estimai que l’accès à l’escalier devait se trouver droit devant moi. Je fis quelques pas dans cette direction, balayai l’espace autour de moi de ma lampe torche avant de repartir. Je recommençai plusieurs fois cette manœuvre destinée à m’assurer que je ne passais pas à côté de quelque chose d’important. Bien m’en prit. Alors que j’éclairais sur ma droite, je me rendis compte que devant moi un rai de lumière sourdait de sous une porte. Etais-je aussi seule que je le croyais dans le château ?

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MessageSujet: Re: Savoir et te connaître [Fiona 1 - terminé]   Sam 1 Nov 2008 - 11:48

Ma première tentation fut de rebrousser chemin. Si j’étais capable de toutes les audaces en solitaire, le contact physique, l’affrontement me flanquaient clairement la trouille. Je savais avoir partie perdue dans tous les cas de figure étant incapable même de balancer un coup de poing sans me démonter la main. Il était bien tard pour regretter de ne pas m’être mis au judo ou au karaté comme je me l’étais promis après Sept jours en danger. Pour faire taire les fâcheux et leur imposer le respect, les mots comme j’avais pu le constater ne suffisaient pas toujours. Il fallait pouvoir intimider par des gestes forts.
D’un autre côté, je n’allais pas abandonner après avoir fait tout ça pour ce qui n’était peut-être qu’une simple lampe laissée allumée. D’autant qu’à en croire Ludmilla – mais fallait-il la croire ? – les archives des Rinchard étaient sous le toit. De l’autre côté de la porte, il y avait sans doute ce que j’étais venue chercher. C’était trop con de se dégonfler maintenant.
Tremblante, je posai la main sur la poignée. Elle était différente de celle de la chambrette que j’avais quittée précédemment. Une poignée « moderne » en aluminium contre une vieille poignée à tête de porcelaine qu’il fallait tourner et non abaisser. Cela renforçait mon intuition que cette pièce gardait bien les secrets de famille des Rinchard. Après une dernière respiration, j’abaissai la poignée et poussai en avant. Rien ne se passa.
C’était fermé ! Fermé de l’extérieur. La clé était de mon côté de la serrure… Mon cœur qui s’était à nouveau emballé au contact froid de la poignée ne se calmait pas. Bien au contraire. Mon front était trempé, mes yeux s’embuaient et mes mains poursuivaient leur tremblement frénétique. Rien n’allait. Je me liquéfiai véritablement sur place. Avant de poursuivre, il me fallait d’abord reprendre le contrôle de mes nerfs. Déjà pour réfléchir. Le cocktail porte fermée à clé / lumière à l’intérieur ne pouvait signifier que deux choses : soit quelqu’un avait laissé la lumière dans les archives en partant, soit on avait enfermé quelqu’un dans cette pièce. La première option était plausible mais se heurtait à une objection de taille : le jour important sous la porte conjugué à la pénombre régnant dans le couloir aurait dû tout de suite alerter sur cet oubli. La seconde possibilité pouvait faire de moi une héroïne en rendant la liberté à la personne emprisonnée. Qui pouvait-elle être cependant ? Quelque part au fond de moi, un mince espoir me criait que cela ne pouvait être que Ludmilla quand tout le reste de mon esprit me mettait en garde contre cette idée. Cette fille était du côté des méchants, elle m’avait espionnée puis jouée, elle m’avait mise en accusation devant la police. Quand bien même elle eût été la prisonnière des archives, cela ne l’aurait pas rendue plus sympathique.
J’avais besoin de me calmer encore davantage, de laisser la raison reprendre le commandement de mon cerveau. J’avais besoin de me parler à voix haute, de m’invectiver pour me redonner confiance et courage. Ne pouvant le faire sans risque d’être entendue devant la porte fermée, je revins à grands pas vers la petite chambre d’où j’étais partie, en refermait l’huis et commençai à soliloquer.
- Tu vas pas te dégonfler maintenant, hein ?… T’as bossé comme une dingue, comme une tarée pour être là maintenant, c’est pas pour te laisser paralyser par une lumière allumée ?… Putain, je deviens folle… Qu’est-ce que je fais là à parler toute seule ?!…
C’était toujours pareil. Dès que j’outrepassais les limites du raisonnable, mon esprit rationnel se rebellait. Je me sentais désemparée au moindre écueil, tentée de revenir en arrière. Je n’étais pas Cortès pour brûler mes vaisseaux, il me fallait toujours me garantir plusieurs portes de sortie sous peine de ne plus avancer. Il m’était indispensable de répondre à tout un tas de questions qui commençaient toutes par « qu’est-ce que je fais si… ». Cela finissait toujours par me rassurer assez pour repartir au feu. Ce que je fis après cinq bonnes minutes de cet intermède verbeux.
Cette fois, la main ne trembla pas. Elle se posa sur la serrure, la tourna lentement, puis actionna la poignée. Je poussai la porte vers l’avant puis me reculai contre le mur. Il n’y eut aucune réaction à l’intérieur. Ces cons avaient juste oublié d’éteindre la lumière !

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MessageSujet: Re: Savoir et te connaître [Fiona 1 - terminé]   Sam 1 Nov 2008 - 15:45

Enfin c’est ce que j’ai cru jusqu’à ce que je distingue une silhouette penchée sur un bureau encombré d’un fatras de papiers et de volumes reliés. Une silhouette qui ne bougeait pas, concentrée sur ce qu’elle lisait, coupée du monde par le filtre bruyant des écouteurs d’un baladeur numérique.
Cela ne pouvait être que Ludmilla.
Profitant du fait qu’elle me tournait le dos et n’avait rien entendu de l’ouverture de la porte, je jetai un coup d’œil périphérique sur la pièce. Des cartons d’archives s’entassaient le long des murs, tantôt bien propres, tantôt éventrés et grignotés (sans doute par des souris ou des rats), obstruant même me sembla-t-il les deux fenêtres d’un espace qui ne devait donc jamais voir le jour. Près du bureau, en fait une planche posée sur deux tréteaux, ronronnait un poêle à charbon qui apportait un minimum de chaleur à la travailleuse. Pas très loin, un matelas était jeté par terre recouvert d’une couette impeccablement disposée.
Qui dans une situation aussi étrange était capable d’une telle rigueur dans le rangement de son lit, mis à part Ludmilla la maniaque de l’ordre ? Je n’avais pas besoin de voir son visage ou de reconnaître les formes de son corps sous la lourde doudoune qui le recouvrait. Cette façon de se comporter suffisait à l’identifier.
Je me demandai alors comment l’aborder. A la fois parce que je craignais qu’effrayée elle réagisse violemment et aussi parce que je ne savais plus trop quoi penser de cette fille. A moins d’avoir des vertus ascétiques et des envies monacales, on ne se faisait pas enfermer volontairement dans un endroit comme ça. Même avec sous la main un stock aussi important de vieux papiers à traiter. Ne serait-ce que pour satisfaire à des besoins qualifiés de naturel, il fallait qu’on puisse sortir de temps en temps. En être réduit à cette extrémité, cela voulait dire qu’on était en prison.
J’aurais dû en être réjouie. C’était bien la jouissive réponse du berger à la bergère que j’avais espérée. Elle avait voulu me faire mettre en taule et c’était elle qui se retrouvait privée de liberté. Et pourtant, à considérer le froid glacial qui régnait dans ce grenier mal isolé (en fait, pas isolé du tout), je me disais que c’était déjà suffisant comme punition.
J’ai fini par choisir de frapper à la porte. D’abord doucement d’un toquement trop léger de l’index ce qui ne provoqua aucune réaction, puis plus lourdement en cognant du poing sur le bois.
Elle sursauta, se retourna brusquement en faisant choir le cahier sur lequel elle écrivait, plissa les yeux.
- Vous êtes qui ? Qu’est-ce que vous me voulez ? s’écria-t-elle plus énervée qu’apeurée.
Je fis un pas de plus pour me rapprocher du cercle de lumière qui l’enveloppait, arrachai mon bonnet noir.
- Fiona ?!
J’avais espéré au tréfonds de mon optimisme maladif que ce serait un cri de joie. Ca ressemblait d’avantage à un mélange d’incrédulité et de mauvaise humeur. Ma venue ne lui procurait visiblement aucun plaisir.
- Qu’est-ce que tu fous là ? demanda-t-elle.
- Je te retourne la question… Il me semble que tu n’es pas en position de force pour mener le jeu des questions et des réponses.
Il y a eu un long silence au cours duquel nous nous sommes jaugées et jugées ayant conscience que les mots qui viendraient seraient décisifs.
- Je dépouille les comptes de la fabrique de Saint-Roch au XVIIè siècle. Le curé était un Rinchard par la main gauche ; à sa mort, le seigneur a rapatrié tous ses papiers au château, sans doute pour s’assurer qu’il n’y avait pas dedans quelques vilenies contre la branche « saine » de la lignée… A moins que ce fût das l’espoir d’y trouver quelques traces des secrets de la confession.
A Montauban, on appelle ça « botter en touche ». Au lieu d’en venir à ce qui nous opposait, Ludmilla avait préféré parler de quelque chose d’autre, qui plus est susceptible de me faire tendre l’oreille positivement.
- Puisque tu es en train de classer des papiers, tu peux aussi classer, et classer sans suite, la plainte que tu as déposée contre moi hier matin.
- De quoi tu parles ?… Hier matin, j’étais déjà ici…
- A 8h25, tu étais au commissariat de police du Blanc-Mesnil où l’agent Louise Favart a enregistré une plainte contre moi pour harcèlement. Plainte qui m’a valu d’être interpellée en milieu de journée.
- Je n’ai pas de montre mais si je ne me trompe pas, j’étais bien hier dimanche matin dans ce grenier.
- J’écoute ta version des faits…
La façon dont elle avait par deux fois indiqué ne pas avoir déposé la fameuse plainte me troublait plus que je l’aurais souhaité. Il fallait que je me prépare à démonter son récit pour ne pas me laisser endormir par des dénégations qui ne manqueraient pas d’être étayées. Je devais me raccrocher à un fait précis et pour moi patent : les fichiers retrouvés sur son ordinateur personnel.
- Quand je suis rentrée samedi soir, il y avait un type dans la maison… J’ai pensé à un voleur, j’ai crié… Mais un voleur n’attend pas les gens tranquillement assis sur une chaise dans la cuisine. Il m’a intimé l’ordre de me taire, me disant qu’il ne me voulait pas de mal, qu’il fallait juste que je le suive pour finir de régler la question de l’héritage Rinchard. C’était lui qui m’avait retrouvée pour le compte du notaire et il m’a dit que, suite à ta visite, il fallait tirer rapidement les choses au clair quant à mes intentions, qu’il y avait une importante offre pour la vente du château… Enfin, bref, je l’ai cru… A toutes mes questions, à toutes mes remarques, il avait une réponse rassurante. Je voulais te laisser un message, en envoyer un à Jérôme. Il m’a conseillé d’attendre le lendemain matin pour ne pas vous déranger en pleine nuit. Tout ce qu’il disait se tenait… A l’exception d’un fait essentiel : il n’avait même pas eu à forcer quoi que ce soit pour entrer, il avait la clé. Je me suis dit que ça clochait quelque part et j’ai préféré faire un truc discret mais qui pourrait montrer qu’il m’était arrivé quelque chose d’anormal.
- Qu’est-ce que tu as fait ?
- Je me suis débarrassée de mes clés de voiture en les posant sur la hotte aspirante de la cuisine. Ca voulait te dire, car je me disais que tu finirais par venir jusqu’à chez moi, que j’étais bien rentrée le samedi et aussi pour quel endroit où j’étais repartie. Comme le type n’avait pas allumé la lumière dans la pièce, il n’a pas pu se rendre compte de mon geste.
- Et alors, fis-je avec humeur, comment on pouvait savoir que ce n’était pas là que tu les mettais tes clés ?
- Il y a un grand porte-clé dans l’entrée.
Dans un flash, je le revis en effet… Une espèce de grande clé en métal sur laquelle pendaient d’autres clés, seules ou en petits trousseaux. C’était d’une trop grande subtilité pour moi son truc. Je n’avais pas percuté.
- Et la douche, c’était aussi volontaire ? demandai-je.
- Quoi la douche ?
- Tu en as bien pris une ?
- Si j’avais su la suite des opérations, j’aurais demandé oui…
Deuxième déduction ratée. La voisine avait raison contre moi, l’aspect mouillé venait bien de la fuite du flexible.
- On est parti du Blanc-Mesnil vers minuit et quart, donc finalement assez vite après mon retour. Il n’a pas voulu que je prenne un sac et quelques affaires. Juste de quoi me changer pour la journée du lendemain puisque j’étais censée revenir dès que tout serait réglé. On a roulé un bon moment. Il avait mis une radio qui diffusait de la country ; c’était le seul bruit dans la voiture, il ne parlait pas et moi je passais mon temps à me demander si j’avais bien fait de partir sans résistance. Quand on a quitté le périphérique, il m’a proposé un bonbon… J’aurais dû me méfier… C’était précisément des pastilles mentholées dont je raffole. Le genre de truc que je ne pouvais pas refuser, étant accro à la chose depuis que j’ai renoncé à fumer. Je suppose qu’il y avait un puissant soporifique à l’intérieur car je suis tombée dans les vapes et je me suis réveillée ici.
Ca se tenait… Enfin presque… Moi, un type entré en pleine nuit dans ma maison, je ne reste pas à l’écouter. Je prends mes jambes à mon cou ou je gueule à réveiller le quartier. Du moins c’est ce que j’imaginais, là, à froid (dans tous les sens du terme… car passée l’action, je commençais à me cailler grave avec mon simple pull en laine polaire).
- Ensuite ? fis-je en commençant à sautiller d’un pied sur l’autre.
- Rapproche-toi déjà du poêle… Viens profiter des émanations de monoxyde de carbone…
Elle accompagna sa remarque d’un petit rire que je trouvai sidérant. Elle avait l’air satisfaite de ce qui lui arrivait.
- Ensuite ? répétai-je.
- Vers midi, hier, une femme est venue m’apporter à manger. Elle m’a conduit aux toilettes en m’expliquant qu’elle repasserait trois fois par jour et que donc je devais prendre mes dispositions. Elle m’a montré – mais je l’avais déjà vu – ce qu’on avait disposé pour moi sur le bureau : le cahier, les stylos et tout le matériel pour bosser sur les archives.
- Pourquoi ils ont préparé ça ?
- Sans doute pour m’occuper… Je pense qu’ils comptent me garder ici un bon moment.
- Jusqu’à la fin du mois…
- C’est ce que j’imagine… Le temps que le délai pour que j’accepte l’héritage soit dépassé.
- A qui profite le crime si on suit ton raisonnement ?
- Au notaire…
- Et qui a engagé le détective pour te retrouver ?
- Le notaire…
- Et qui m’a affirmé cette après-midi que le comte de Rinchard était ruiné ?…
- Le notaire ?…
- Lui-même en personne… Je crois que beaucoup de choses commencent à s’éclaircir dans l’affaire Rinchard… Et si on abordait maintenant l’affaire Ludmilla ?

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MessageSujet: Re: Savoir et te connaître [Fiona 1 - terminé]   Sam 1 Nov 2008 - 20:23

Elle me regarda avec dans son oeil bleu quelque chose qui ressemblait à de l’appréhension.
- Qu’est-ce que tu appelles l’affaire Ludmilla ?
- Une série de choses assez désagréables dans ma vie et dont tu es l’origine évidente.
- Je ne vois pas de quoi tu parles… A moins que tu veuilles t’entendre dire que, oui, je te considère comme mon modèle, mon maître et l’inspiratrice du renouveau de ma vie… J’ai cru tomber dans les pommes quand tu as dit devant tout le monde que tu me prenais comme étudiante l’année prochaine… Et pourtant, là, j’ai l’impression que tu vas revenir sur cette promesse.
- D’abord tu m’as fait peur, Ludmilla… Ensuite, je t’ai admirée… Et maintenant, j’aimerais avoir la force de dire que je te hais, que tu m’es odieuse… mais bon, je veux quand même entendre ta défense.
- Ma défense sur quel point ? Depuis tout à l’heure, tu sous-entends des tas de trucs : que j’ai déposé plainte contre toi, que je t’ai rendue la vie impossible…
- Rien que le fait de m’obliger à redevenir rousse quelques mois, ça devrait te conduire devant un peloton d’exécution.
Pourquoi avais-je dit ça ? C’était une vanne de connivence que rien ne me forçait à dire. C’était sorti tout seul. Comme s’il n’y avait qu’avec elle que je pouvais partager ce genre de plaisanterie… J’étais en train de céder devant elle. C’était impossible ! Il n’était pas question que je ne sache pas ce qu’elle m’avait fait.
- Oublie ce que je viens de dire, je parlais aux murs. Ce qui est très désagréable c’est cette véritable idolâtrie à mon égard ; même ta voisine est au courant. Quant à ce qu’il y a sur ton ordinateur…
- Déjà, je te rappelle que je n’ai pas déposé de plainte contre toi… Du harcèlement ?… Tu ne me connaissais pas… Comment aurais-tu pu me harceler ?
- Des fêlées qui portent plainte contre des innocents, je ne dirais pas que ça se voit tous les jours mais…
- Mais je ne suis pas comme ça… Si tu consens à regarder les choses froidement…
- C’est ce que je fais depuis le début, assurai-je…
- Alors tu sais…
Qu’est-ce que je pouvais bien savoir depuis le début ?… Elle parlait trop souvent par énigme, cherchait à m’embrouiller, à me prendre par les sentiments
- Explique-moi comment tu m’as remplacée à Saint-Denis, tiens… puisque tu veux qu’on remonte au début.
- Moi, je me disais que ce serait plus marrant que je te raconte ça quand on aurait 80 balais à la maison de retraite mais bon…
- L’humour en ce moment, tu évites s’il te plait…
- Les blondes sont pas si connes qu’on croit… Mais alors les rousses, elles sont pas futées… T’énerve pas, ajouta-t-elle en voyant mon regard virer au noir, je te réponds… Je te réponds... En fait, j’ai commencé à avoir des doutes sur ton retour quand j’ai reçu ton message sur mon portable… Note bien que c’est plus en ma voiture que je n’avais pas confiance qu’en toi. La pauvre vieille peine certains jours à faire Le Blanc-Mesnil / Saint-Denis… Alors, après avoir réussi à t’amener jusqu’à Tours, je me disais qu’elle ne te ramènerait peut-être pas…
- Sympa ! Tu aurais pu me le dire avant que je parte.
- Tu ne m’as pas écoutée.
Elle avait raison, c’était indubitable. Un point pour elle.
- A 11 heures, à la fin de mon service du matin, je suis donc allée trouver Jérôme…
- Jérôme Groussard ?
- Oui, qui d’autre cela pourrait-il être ?
- Je ne sais pas… Un prof de la fac, un petit ami…
- Non, Jérôme c’est Jérôme… On s’entend bien depuis qu’on s’est connus au premier stage de préparation du congrès il y a six mois. Depuis il est souvent comme un petit papa pour moi… Bref, il s’inquiétait de l’absence d’une congressiste pour l’après-midi et moi je lui dis « ce ne serait pas Fiona Toussaint par hasard ? ». Il me répond que si, que c’est bizarre parce que tu devais arriver la veille et qu’il ne t’a pas encore vue. Je le rassure, je lui explique à demi-mot qu’on se connaît bien et qu’en fait tu es partie me rendre un service. Je lui prouve même la chose en lui faisant écouter ton message sur ma messagerie.
- Je comprends mieux sa mansuétude quand je suis arrivée à la bourre l’après-midi… Il aurait dû m’engueuler et il m’a presque félicitée d’être venue quand même… Il savait donc en gros de quoi il retournait… Et toi, tu as sauté sur l’occasion pour te proposer pour me remplacer au cas où…
- Tu aimerais que je te dise que ça s’est passé comme ça, hein ?… Ca irait dans le sens de ta parano, de ton « affaire Ludmilla » ?… Tu vas déchanter alors. Après la pause repas, quand je suis revenue sur les coups de midi trente, Jérôme m’a dit qu’il y avait un problème sur ma veste verte, qu’il fallait que je l’enlève tout de suite pour qu’on arrange ça. J’ai cru que je m’étais tâchée ou un truc dans le genre… Quand il a eue la veste entre les mains, il m’a regardée et il m’a dit : « c’est bon, tu es crédible ». J’ai pas compris ce qu’il voulait dire…
- Comment il savait que tu pouvais assurer ?…
- Il y a six mois, je n’avais que ton nom à la bouche. Il s’en est souvenu.
- Quand je parlais d’idolâtrie… Sans transition ou presque, tu étais où le 23 août de l’année dernière ?
- Le 23 août, ah ça c’est facile de s’en souvenir… C’est le jour où j’ai emménagé dans mon logement de fonction au Blanc-Mesnil.
- Tu en es sûre ?
- Ecoute, si on m’avait laissé mon sac à main, tu serais fixée tout de suite, j’ai toujours pas rangé la facture du camion de déménagement. Je regarde le chiffre quand je veux me dissuader de faire un achat coûteux.
- Tu ne traînais pas au Pays Basque à la fin août ?…
- Sûrement pas… Je n’y suis jamais allée… C’est joli ?…
Plus rien ne collait… Même si d’un côté je n’avais aucune preuve de ce qu’elle racontait, ses affirmations pouvaient se confirmer assez facilement. Il était près de minuit, je pouvais encore très bien appeler Jérôme Groussard, pour qu’il me raconte les conditions de mon remplacement. La facture était peut-être avec le sac à main de Ludmilla quelque part dans le château.
- Pourquoi tu m’admires comme ça, Ludmilla ?… Je n’en vaux pas la peine… Je viens de passer 36 heures à te haïr à tort.
- Moi aussi, je t’ai détestée… Ca a duré quelques mois. Comme je te l’ai dit, quand j’ai découvert ton visage sur ton premier bouquin. J’ai bien été jalouse à en crever, tu vois… Mais plus j’étudiais tes travaux, plus je découvrais ton parcours, plus je me disais qu’il était impossible qu’on passe notre vie sans se rencontrer et sans s’apprécier. On se ressemble trop et comme on dit « qui se ressemble s’assemble ».
- Fais gaffe à ce que tu vas dire, la déclaration d’amour lesbienne j’ai déjà donné ! Et la réponse est clairement non.
- Désolée de te décevoir… Pour moi aussi, la réponse est non. J’aime pas les rousses.
Pour la première fois depuis le début de cette grande explication tendue, nous avons ri ensemble. Sans l’avoir pardonnée, sans avoir tout saisi de ses évolutions personnelles, j’étais prête à l’accepter à nouveau comme confidente et amie.
- Nous sommes dans une histoire qui je crois nous dépasse, dis-je pour revenir au premier volet de mes préoccupations. Il y a autour de cet héritage des intérêts si importants qu’ils nous broieront si on ne fais pas gaffe.
- Tu me cherchais ce soir ? demanda-t-elle.
- Même pas… Te retrouver, c’était pour dans deux ou trois coups, le temps de laisser mûrir encore la haine et le dégoût… Pour moi ce soir, il y avait surtout plein de petites choses à vérifier, des tas de vérités à confirmer et des montagnes de mensonges à démonter. C’est en grande partie fait. On n’a plus qu’à se barrer d’ici et à prévenir les flics.

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MessageSujet: Re: Savoir et te connaître [Fiona 1 - terminé]   Sam 1 Nov 2008 - 22:55

Pour moi, la chose était entendue. Puisque j’avais ouvert la porte, Ludmilla était libre. Elle ne partageait pas mon point de vue et me le dit tout de go.
- Au début de ma présence ici, je me suis dit que si tu avais pour moi le quart de la moitié du sentiment que je te porte tu finirais par me retrouver. Je n’ai pas paniqué et j’ai décidé d’attendre sans la moindre inquiétude. Ton arrivée ce soir me prouve que j’avais raison de te faire confiance…
- J’étais là dès hier soir, fis-je avec fierté et reconnaissance pour la confiance qu’elle me portait. Je n’ai pas réussi à entrer…
- Et peut-être a-t-il mieux valu car je t’aurais suivie… Ce matin, j’ai pris un peu de temps pour penser à tout ça et, franchement, l’évasion ce n’est pas la bonne solution.
- Tu ne veux pas dire que tu veux rester ici ?
- Si justement… Et je vais te dire pourquoi.
C’était ça qui était casse-pieds avec les amies. Fortes de cette amitié, elles s’autorisaient à vous donner des avis, des conseils quand ce n’était pas des ordres.
- D’abord, cet héritage tu sais bien que je m’en fiche. Il m’encombrera plus qu’il ne m’aidera à vivre et à réaliser ce que je veux dans ma vie. J’ai l’impression d’avoir déjà perdu trop de temps… Donc s’ils veulent l’argent, je leur laisse.
- Tu leur as dit.
- Je crois bien, oui…
- Mais tu n’as rien signé ?
- Pas consciemment en tous cas… Je n’ose pas cependant en jurer puisqu’il paraît que je signe des procès-verbaux de dépôt de plainte sans le savoir.
- Ce sont de gros méchants, Ludmilla… On ne comprend pas tout mais le peu qu’on parvient à saisir nous montre qu’ils ont bien agencé leur coup… Que crois-tu qu’ils feront quand la date sera dépassée et qu’ils pourront légalement profiter de la fortune du comte ?… Je commence à connaître la région : les étangs ne manquent pas…
- Tu crois que je ne le sais pas… Je te fais confiance pour arriver à temps avec la cavalerie.
- A condition qu’ils attendent bien la date limite pour décider d’en finir avec toi. Ils pourraient vouloir presser les choses. L’essentiel c’est que tu ne te manifestes pas. Et, du fond de l’étang, on ne t’entendra pas crier.
- Ils sont obligés d’attendre… La lettre n’est pas entre leurs mains… Et ils savent que je ne l’ai plus.
- Tu ne l’as pas gardée ?…
- Non, après que tu sois partie vendredi, je me suis dit qu’il valait mieux la confier à quelqu’un de sûr. Au cas où il m’arriverait justement quelque chose, qu’il y aurait une embrouille… J’ai ajouté une lettre manuscrite disant que j’acceptais l’héritage du comte de Rinchard et que si je venais à décéder avant de l’avoir confirmé dans les formes attendues je chargeais une certaine personne de recueillir à son tour cet héritage pour le répartir selon des dispositions définies en annexe.
- La personne chargée de recueillir à son tour, ne me dis pas que c’est moi…
- Si… Qui d’autre ?…
- Je ne sais pas, je te connais seulement depuis trois jours.
- Et moi depuis tellement plus longtemps.
- Ce quelqu’un de sûr ?…
- La commissaire Nadine Caron du Blanc-Mesnil. Si la Poste s’est décidée à fonctionner normalement, elle a dû trouver ma grande enveloppe A4 ce matin au courrier.
- C’est une personne sûre ?…
- J’ai son fils dans ma classe… C’est une garantie suffisante, les représailles pourraient être terribles… Tu vois comme les choses sont étranges… Cette lettre aurait permis de te sortir de prison si tes autres preuves n’avaient pas suffi.
Je goûtais fort peu l’ironie de la chose. Quelque chose me dérangeait dans cette histoire, quelque chose qui avait trait justement à cette fameuse plainte. Qui l’avait déposée ? – la question était désormais un classique – mais aussi, et c’était nouveau, pouvait-on imaginer que les méchants qui semblaient tout savoir de Ludmilla aient pris le risque d’envoyer quelqu’un lui ressemblant dans un commissariat où on pouvait la connaître ? La réponse à cette question-là valait son pesant de doute. Je préférai changer de sujet.
- Tu ne veux pas plutôt rester pour fouiner à loisir là-dedans ? demandai-je en montrant l’amoncellement des archives.
- Même en y passant chaque minute de ma séquestration, je ne verrais même pas le bout du commencement du traitement de tout ça. Tu veux jeter un œil ?
- Si tu me promets de garder mon téléphone portable pour pouvoir me joindre ou appeler les flics en cas de problème.
- Je veux bien te promettre de prendre le portable. Après je me laisse juge d’appeler ou pas selon les circonstances. N’oublie pas que si on veut prendre les gros méchants comme tu dis, il faut qu’il y ait quelque chose pour les confondre. Un genre de flagrant délit… Et le seul flagrant délit possible, c’est les pincer pour enlèvement et séquestration. Si je m’évade, on ne pourra jamais rien prouver.

J’ai partagé encore deux heures de la nuit de Ludmilla. Profitant de sa liberté de mouvement et de ma puissante lampe torche, elle m’a fait visiter le château. Nous nous sommes longuement arrêtées devant le portrait de Louis-Edgar de Rinchard.
- Vraiment moche la toile, ai-je affirmé dans un cri du cœur.
- Tu ne dis pas de mal de ma famille, s’il te plait, m’a rétorqué Ludmilla en s’esclaffant.
Puis elle a ajouté.
- Si je trouve un peintre de qualité pour refaire la toile, je sortirai volontiers mon carnet de chèques. C’est quand même un tableau qui a une grande valeur historique, n’est-ce pas ?
Sur le coup de deux heures du matin, j’ai embrassé mon amie en lui recommandant pour la trentième fois de faire preuve de la plus grande prudence. Et puis j’ai fermé la porte et tourné la clé dans la serrure.
Je comptais bien revenir par le même chemin dès le lendemain. Je me suis donc contentée de repousser le volet sans réparer la vitre et j’ai tiré l’échelle à l’abri des regards dans l’appentis.
Dans une vingtaine de minutes, je serai dans mon lit au Formule 1, la tête pleine de questions encore et la bouche remplie de tous des mots que je n’aurais pas eu le temps de dire à Ludmilla.

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MessageSujet: Re: Savoir et te connaître [Fiona 1 - terminé]   Dim 2 Nov 2008 - 2:19

Chapitre 8
Cascade


Je fus tirée de mon sommeil par la femme de ménage qui ouvrait la porte. Elle explosa aussitôt en un déluge de récriminations que son accent africain chantant rendait presque joyeux.
- Oh là madame, il faut vous lever là… C’est bientôt midi !… Mais c’est pas possible ces gens qui ne pensent qu’à eux et qui nous empêchent de travailler… Et qu’est-ce que vous diriez vous si je débarquais à votre travail pour vous empêcher de travailler ?
Je n’avais qu’une envie. Qu’elle se taise ! Ma tête devait avoir doublé de volume pendant ma nuit décalée, mes yeux avaient quitté leurs orbites. Quant à mes muscles, inférieurs comme supérieurs, ils n’avaient jamais aussi rudement rappelés leur existence. J’étais dans un potage complet et il était hors de question de prendre une douche bien chaude pour arranger cela.
- Dans cinq minutes, je suis dehors… Promis !… Vous pouvez me laisser m’habiller quand même ?!
La femme de ménage grommela que je l’empêchais de travailler normalement, qu’elle ne pouvait pas aller et venir comme elle le voulait à cause du fil de l’aspirateur – explication que je ne compris pas - et qu’elle préférait attendre que je sorte pour pouvoir faire du bon travail. Elle claqua la porte ce qui finit de me déchirer le cortex.
Cette intrusion avait cependant du bon. Elle me disait quelque chose que j’aurais dû faire depuis la veille. Aller voir ailleurs. Le Formule 1 de Parclay Meslay était peut-être bien placé pour accueillir les voyageurs descendant ou remontant l’A.10. Il pouvait convenir à ceux qui voulait découvrir l’agglomération tourangelle et le Val de Loire. Il était trop loin du château des Rinchard et allait, comme je venais de le constater, m’empêcher d’aller et de venir aux horaires particuliers qui m’attendaient sans doute dans les prochains jours.
Dans la précipitation, je remis les vêtements amples et inexpressifs de Florence Woodworth, bouclai ma petite valise avant de me propulser le plus vite possible de cette chambrifime. Le femme de ménage attendait dehors, tapant du pied sur le sol et du poing contre la rambarde métallique de l’étage. Elle ne lâcha pas « bon débarras ! » mais le cœur y était.

Je ne me sentais pas d’aller au restaurant à ce qui était pour moi l’heure du petit-déjeuner, pas plus que je n’envisageais de me goinfrer pour le deuxième jour consécutif de viennoiseries. Tant pis pour mon estomac qui lançait des plaintes bruyantes… Il patienterait jusqu’à 13h30 pour trouver à se remplir. En attendant, j’avais un premier problème à résoudre. Je me trouvais sans téléphone et ce moyen de communication, quelles que soient les préventions que je pouvais avoir contre lui, m’était indispensable pour communiquer avec Ludmilla. Pas question de conclure un abonnement qui aurait laissé un nom et une adresse permettant de remonter jusqu’à moi, ce téléphone devait devenir celui de Florence Woodworth puisque la romancière anglaise allait par son envie châtelaine me permettre de revenir régulièrement dans les jours prochains à l’étude de maître Rioux.
Après le téléphone, je dus acheter une carte de rechargement puis entrer le code interminable d’une dizaine de chiffres (avec la tête en vrac que j’avais, il me fallut en plus m’y reprendre à deux fois). Un message SMS put enfin partir à destination de l’appareil que j’avais laissé à Ludmilla. Quelques mots simples et bien orthographiés - je me refusais aux simplifications syntaxiques adoptées par les usagers de ce type de communications - , ça disait « Test du téléphone – Dans 9 heures, je serai avec toi – Travaille bien ! ».
Je poursuivis mon périple dans la galerie marchande à la recherche de nouveaux vêtements, toujours aussi lugubres et amples, pour Florence Woodworth. Pas facile de se fringuer en anti-mode dans les temples de la grande consommation ! Il y eut quelques tentatives vaines – à l’usage, les fringues se révélaient beaucoup trop collantes – avant de pouvoir réussir à dégager les éléments de la panoplie du jour. Dernière étape – mais pas la moindre tant mon estomac se faisait plaintif – la cafétéria où je renouais à fin d’entraînement avec mon accent anglais… tout en me nourrissant de poisson et de chips. On ne travaille jamais assez un rôle.
Le temps avait tourné dans la matinée. Lorsque je sortis du centre commercial, la pluie avait fait son apparition. Pluie froide et drue dont je compris très vite qu’elle me compliquerait sérieusement la vie en soirée. Surtout si le vent, encore timide, venait à se renforcer.

J’avais besoin d’un nouveau point de chute, plus proche de Charentilly et Saint-Roch, plus discret et dans lequel je pourrais plus facilement justifier d’horaires fantaisistes. En théorie, je l’avais déjà trouvé ; restait à voir si on pouvait m’y accueillir. Florence Woodworth tenait à s’installer dans un château, il se trouvait justement que sur la commune de Charentilly, en un lieu dénommé la Carrière, se dressait une grande maison de maître qui « offrait » des chambres d’hôtes. A vol d’oiseau, celles-ci se trouvaient à moins de trois kilomètres du château des Rinchard et pour aller des unes à l’autre on n’était même pas obligé de traverser le village. Cela me semblait idéal.
Par chance, la saison était loin d’être lancée dans cette seconde moitié du mois de mars et les deux chambres aménagées étaient libres. Entre la chambre Romantique et la chambre Massaï, mon cœur n’eut pas balancé longtemps. Les couleurs sobres de la seconde et les objets précieux qui la décoraient me plaisaient davantage. Je pris cependant la première, estimant que Florence Woodworth avec sa fantaisie britannique goûterait davantage les violets flashy de la Romantique.
- Je la prends pour une semaine, dis-je au propriétaire dont le regard se mit à flamboyer à l’annonce de cette excellente nouvelle.
- Vous êtes ? me demanda-t-il.
- Anglaise, répondis-je avec un grand sourire… Ca ne s’entend pas ?…
- Je vous demandais juste votre nom… Pour le registre…
- Oh pardon !… Je suis Florence Woodworth de Londres, j’écris des romans et en ce moment, je suis dans la région à la recherche d’un endroit pour écrire au calme…
- Ici ce sera parfait…
- Certes, monsieur… Certes… Sauf qu’ici c’est encore chez vous et ce n’est pas chez moi… J’étais hier chez un notaire à Tours et il me disait que, par malchance, il n’y avait pas le moindre château à vendre dans les environs… Le vôtre ne l’est pas n’est-ce pas ?…
- Pas pour le moment… Mais si vous le souhaitez…
- Le problème c’est que ce serait un peu petit… Je voudrais plus grand.
J’en faisais trop, je le sentais… Mais Fiona Toussaint devait disparaître de cette histoire, l’idéal étant qu’on imaginât chez les méchants de cette histoire qu’elle était rentrée ruminer à Amiens. Je devais finir d’habiter Florence Woodworth et bien installer le personnage dans la vie locale.
- Vous mangerez à notre table ?
- Je vous remercie mais je dois vous expliquer que je travaille toujours à des horaires un peu étranges et je ne mange pas toujours à des heures normales… Surtout pour vous les Français…
- Votre voiture…
- Ce n’est pas ma voiture… C’est celle d’une amie française, une romancière aussi, à qui j’ai prêtée la Porsche pour quelques jours… C’est amusant comme petite voiture, ça me rappelle quand j’étais étudiante.
- Fort bien, miss Woodworth… Je vous souhaite un bon séjour et… un bon travail…
- Vous avez raison de me rappeler à mes devoirs. J’ai un manuscrit à terminer d’ici la fin du mois… Bonne après-midi monsieur… Je sortirai sans doute ce soir ; donc ne vous dérangez pas pour moi.
- S’il y a des coups de téléphone pour vous… De monsieur Woodworth notamment…
- Il n’y a pas de monsieur Woodworth, je suis lesbienne.
Ca, j’aurais vraiment pu m’en dispenser mais ça me semblait nécessaire pour éloigner le patron que je sentais d’une bien trop grande prévenance à mon endroit.

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MessageSujet: Re: Savoir et te connaître [Fiona 1 - terminé]   Dim 2 Nov 2008 - 15:18

Cette journée avait un goût étrange de parenthèse, un peu comme dans ces guerres des temps anciens où, avant la bataille, il n’était pas rare que les futurs adversaires se croisassent en se saluant et sans engager le combat. Il fallait juste placer ses pions et attendre.
Pour ma part, j’avais ressuscité Florence Woodworth et l’avait installée près du théâtre des futures opérations. Je lui avais créé un numéro de téléphone (que je m’étais empressée de communiquer celui-ci à l’étude de maître Rioux). Je ne savais pas si l’adversaire fourbissait de son côté quelque nouvelle surprise à nous proposer ; j’espérais bien que, persuadés de m’avoir écartée du jeu et après avoir capturé Ludmilla, ils se contenteraient d’attendre sans repérer les petits avantages que nous nous étions créés à leur insu.
J’ai essayé de travailler sur mon manuel pendant les deux dernières heures de l’après-midi mais ma concentration était bien trop épisodique pour que cela fût efficace. Je sentais confusément que je pouvais réorganiser un chapitre qui ne me donnait pas satisfaction… sans parvenir à faire jaillir l’étincelle qui éclairerait tout. C’était d’autant plus agaçant que, régulièrement, le même doute venait me tarauder : avions-nous raison d’attendre ? Après tout, il y avait la séquestration de Ludmilla qui constituait un véritable flagrant délit, de fortes présomptions contre le notaire. A partir de tout cela, il y avait de quoi lancer une enquête de police sérieuse ; il suffisait d’appeler et d’envoyer les flics observer les abords du château. On pouvait légitimement estimer que des professionnels seraient plus efficaces que deux malheureuses historiennes pour tirer toute l’affaire au clair. Pourquoi donc s’obstiner ?
L’obstination était d’ailleurs plus du fait de Ludmilla. Je la soupçonnais fort de continuer à me cacher quelques trucs. Avait-elle d’autres pistes, d’autres suspects en tête ? Derrière ses silences, il y avait peut-être la volonté de me protéger ou un moyen supplémentaire de gagner du temps pour explorer les archives des Rinchard. Elle ne me semblait pas certaine, comme je l’étais, de la culpabilité du notaire. Pour moi les choses étaient claires : si le notable avait fait part à Florence Woodworth de la ruine du comte de Rinchard et du projet déjà conclu de rachat du château, c’était bien pour travestir la réalité que m’avait énoncée son propre clerc. Ludmilla penchait davantage pour l’hypothèse d’un deus ex machina contrôlant tout, y compris le notaire, en attendant de se manifester à la fin. Je reconnaissais volontiers que cela n’était pas à exclure ; c’était juste vouloir compliquer encore une histoire qui l’était déjà singulièrement.

Vers 18h30, j’ai quitté la Carrière pour aller faire quelques courses pour la soirée. D’abord une veste noire imperméable à capuche car la pluie n’avait pas cessé de toute l’après-midi et la radio promettait que cela allait durer. Ensuite quelques douceurs sucrées que je me proposais de partager avec Ludmilla au cours d’un « goûter scientifique » qui nous verrait bâfrer des pâtisseries tout en refaisant l’Histoire. En chemin, une autre idée, un poil loufoque je le reconnais, me vint : meubler un minimum le grenier de Ludmilla ; une chaise et une petite table supplémentaires permettraient de nous installer plus confortablement pendant les heures à passer ensemble. Je savais déjà comment faire pour amener ce matériel dans le château sans passer par l’échelle ; une fois dans la place, il me suffirait de déclore une fenêtre du rez-de-chaussée de l’intérieur pour faire entrer à leur tour la table pliante et la chaise.

Tout ne fut pas aussi facile que la veille par la faute de cette maudite pluie. Première difficulté : me repérer faute de la clarté lunaire blanchâtre des jours précédent. Deuxième difficulté : dresser l’échelle et de la stabiliser sur un le sol gorgé d’eau et devenu spongieux. La complication vint aussi de la gouttière située à l’aplomb de la fenêtre que je visais ; elle fuyait et laissait s’écouler une petite cascade qui me fouetta le visage pendant la fin de l’ascension.
Qui aurait osé affirmer qu’en entrant dans la vieille chambre du domestique j’étais enfin rendue à pieds secs ? Mes pieds, comme le reste de mon corps, étaient détrempés. Fort heureusement – ça faisait du bien de se trouver un peu d’autosatisfaction après les dernière journées que j’avais vécues – j’avais anticipé la chose et prévu des vêtements de rechange.
Je frappai à la porte avec un quelque chose de cérémonieux dans l’index avant de tourner la clé et d’entrer. Ce fut le préalable à une soirée merveilleuse qui nous vît manger, parler de tout et de rien, travailler enfin un peu sur la mémoire des lieux. Ludmilla avait bien raison sur un point : nous étions faites pour nous entendre. Cela me sautait aux yeux… et me crevait en même temps le cœur à l’idée que j’allais à nouveau l’abandonner dans le froid désormais humide de ce grenier.
Au moment de partir, après avoir décidé de planquer table, chaise et reliefs de notre orgie pâtissière dans une autre des chambres de l’étage, Ludmilla me reteint par le bras.
- Attends ! Peut-être que tu devrais écouter tes messages avant de partir.
C’était bien vu. Dans ma générosité spontanée de la veille j’avais totalement omis de considérer qu’on pût chercher à me joindre sur mon téléphone. J’avais peu de correspondants de toutes manières et les gens qui me connaissaient savaient de toute manière que je préférais mille fois l’envoi d’un e-mail.
Il y avait deux messages sur ma messagerie. Le premier émanait d’un collègue de la fac qui, ayant appris mon absence par ses étudiants, me souhaitait un rapide rétablissement. Le second me laissa clairement sur les fesses :
« Allo, ici Richard Lepat… Je pense que vous ne m’avez pas oublié mais, au cas où vous auriez effacé mon nom de votre prodigieuse mémoire, je suis – ou plutôt j’étais – le producteur de Sept jours en danger. Si cela vous rappelle quelque chose, ne raccrochez pas tout de suite et écoutez ce que j’ai à vous dire. J’ai pensé à vous pour un nouveau projet d’émission culturelle et je souhaiterais vous rencontrer jeudi prochain à Paris. Mes bureaux sont au 24 rue du faubourg Saint-Honoré, au-dessus du magasin Hermès. J’ai bloqué pour vous recevoir un créneau complet entre 14 et 19 heures. Venez quand vous le voulez. »
- Est-ce que tu as entendu ce message ?
- Lequel ? Celui du producteur ? Ah non, pas du tout ! fit Ludmilla en prenant l’air un peu niais d’un enfant pris en faute.
- Tu en penses quoi ?
- Que tu passes très bien à l’écran… J’ai visionné des bouts de tes anciens exploits sur YouTube et Daily Motion, tu sais… Tu devrais le rappeler dès demain matin.
- Sûrement pas ! Je n’ai aucune confiance dans ce type !… Il doit toujours me haïr et la haine remâchée pendant trois ans ça n’est jamais bon. Sans compter qu’il est sans doute autant capable de construire un projet d’émission culturelle que moi d’innover dans la préparation physique d’une équipe de basket… Et puis de toute façon, j’ai pas envie qu’on me connaisse à travers le filtre d’une émission de télé.
- C’est déjà le cas, tu sais…
- Les gens oublient vite… Plus personne ou presque ne m’en parle… Et ça me va bien ainsi.
- Mais toi, tu y penses tout le temps… Tu continues à te référer à ça pour savoir comment agir dans ta vie de tous les jours… Alors vas-y !
- Cela voudrait dire que je ne serais pas auprès de toi si…
- Il y a encore de la marge avant la fin du mois… Je suis certaine qu’ils ne feront rien… Et puis, de toute façon, tu ne vas pas avoir des problèmes gastriques toutes les semaines. Tu devras bien retourner assurer tes cours à Amiens.

J’ai pris le chemin du retour la tête pleine de cette problématique supplémentaire. Est-ce par manque d’attention ou à cause des barreaux glissants, mon pied dérapa alors que j’étais encore à deux bons mètres du sol et je chutai sans pouvoir rien faire. J’atterris sur le ventre, mon visage s’enfonçant dans la boue, et mon poignet gauche se retournant contre le pied de l’échelle. Cette fois-ci, la douleur n’était pas une simple gêne. Ca cognait de partout dans mon corps. J’ai bien essayé de crier mais en sentant la terre gluante inonder ma bouche j’ai préféré en revenir aux bons vieux préceptes stoïciens : souffre et ferme ta gueule !
J’ai redescendu puis traîné l’échelle en utilisant mes dernières forces. Le souvenir de la suite s’est perdu dans la souffrance. Comment j’ai réussi à regagner la Carrière, je ne le sais. Et dans l’état second dans lequel j’étais, comment aurais-je remarqué la présence d’une nouvelle voiture sur le parking de la maison d’hôtes ?

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MessageSujet: Re: Savoir et te connaître [Fiona 1 - terminé]   Dim 2 Nov 2008 - 19:24

Chapitre 9
Jules


La douleur vive qui irradiait tout mon côté gauche et dont l’épicentre se situait dans mon poignet commença par compliquer mon déshabillage et ma douche. La belle faïence blanche des toilettes ne tarda pas à virer au beige tant j’étais maculée de boue. J’en rajoutais même une couche en essayant de laver mes vêtements et mes chaussures crottées. Au fil des minutes, le mal empirait et la chambre d’hôtes prenait des allures de champ de bataille. Je fouillai sans aucune retenue ma propre valise à la recherche d’une petite réserve de médicaments qui me suivait tout le temps. Il y eut bientôt des vêtements, désormais tous promis à la machine à laver, partout sur le sol. J’avalai deux comprimés analgésiques avant de succomber au besoin d’un calmant plus expéditif ; ma dernière gélule de somnifère y passa.

Ce fut une nuit horrible. Je me réveillais sans cesse, la main douloureuse et l’esprit brumeux, incapable de comprendre ce qui m’arrivait. Au bout de quelques minutes d’un délire brûlant, la chimie reprenait le dessus et je me rendormais, la bouche pâteuse et le poignet en feu. Jusqu’au prochain sursaut…
A 9 heures du matin, je me décidai à ne plus rechercher un sommeil idéal qui ne viendrait plus. Faute de vêtements de rechange pour Florence Woodworth, je me recomposai une tenue à partir des éléments de ma garde-robe. Après tout, la romancière anglaise avait aussi le droit de chercher à plaire… Cette pensée ne réussit pas à ranimer mon esprit saturé de fatigue et épuisé par la souffrance. Mon poignet violacé avait doublé de volume pendant ma courte nuit, mon visage portait des stigmates de la chute. On pouvait dire que j’avais morflé mais je ne pouvais m’en prendre qu’à moi. Si j’avais appelé les flics au lieu de jouer à la cascadeuse…

La table avait été dressée pour le petit déjeuner ce qui m’étonna puisque dans mon esprit j’étais la seule cliente du manoir. En entendant mes pas dans le couloir, une femme blonde longiligne quitta la cuisine. Ce devait être la patronne que je n’avais pas encore rencontrée.
- Madame Woodworth, vous prendrez bien un thé ? me demanda-t-elle.
- Je vous remercie mais non… Jamais de boissons chaudes, mon estomac ne les supporte pas.
L’accent anglais avait eu du mal à revenir et à se stabiliser. La propriétaire, si elle s’en rendit compte, n’en laissa rien paraître.
- Excusez-moi mais je trouve que vous avez mauvaise mine. Vous êtes toute pâle…
- J’ai mal dormi… En rentrant hier soir, je suis tombée et je crois que je me suis abîmée juste un peu la main…
- Montrez voir ça…
En découvrant sous la manche de ma veste l’état de mon poignet, elle eut un haut le cœur.
- Dîtes, ce n’est pas bien joli, ça… Il faut que vous alliez voir un médecin… Je ne pense pas que ce soit cassé mais vous ne vous en tirerez pas sans au moins une atèle. Ca ressemble à une grosse entorse… J’en ai eu plusieurs à la cheville quand je jouais au basket à Bourges… Comment vous vous êtes débrouillée pour vous faire ça ?…
- J’ai glissé sur l’herbe dehors et je suis tombée vers l’avant… J’ai peur que j’ai mis de la terre partout dans votre maison.
- Ce n’est pas grave… Vous voulez voir un médecin ?
- Il y en a un au village ?…
- Oui, le docteur Pouget… C’est un docteur un peu à l’ancienne mais des entorses il a dû en voir des milliers dans sa vie. Il vous arrangera ça. Je l’appelle… Il viendra vous voir ici. Je ne pense pas que vous soyez en état de conduire… Et moi je ne peux pas vous amener parce que l’autre monsieur n’a pas encore déjeuné.
- L’autre monsieur ?
- Eh oui, vous serez un peu moins tranquille pour travailler à votre prochain roman… Il y a quelqu’un qui nous est arrivé hier soir un peu après votre départ… Monsieur Jules Favart… C’est un architecte qui vient superviser un chantier. Il va rester là jusqu’à la fin du mois.

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MessageSujet: Re: Savoir et te connaître [Fiona 1 - terminé]   Dim 2 Nov 2008 - 23:18

Etait-ce la douleur ou bien la honte de m’être gaufrée lamentablement qui me maintenait dans cet état de nervosité pitoyable ? J’avais fini par accepter un bol de lait chocolaté – froid bien sûr – et des tartines que la propriétaire, madame Demont, m’avait tartinées elle-même.
- Vous n’allez rien pouvoir faire de ce bras-là pendant plusieurs jours… Vous n’êtes pas gauchère au moins ?
Non, je n’étais pas gauchère mais j’avais un bouquin à finir d’écrire et plus que cinq doigts pour le taper, une voiture à conduire qui ne possédait pas de direction assistée et, mais là je ne pouvais le révéler à madame Demont, une échelle à déplacer cette nuit plus quelques autres cabrioles dans ce goût-là. Le plus raisonnable aurait été d’appeler Ludmilla, de lui dire que je ne pouvais pas venir… et de me reposer. Je refusais purement et simplement de l’envisager ; j’aurais vécu ce renoncement comme une trahison. Donc toute cette situation m’énervait et plus je m’énervais plus j’avais mal.
Le dénommé Jules – je n’avais retenu que son prénom – descendit vers 9h30 ; visiblement, le métier d’architecte permettait de confortables grasses matinées. L’homme portait allègrement sa quarantaine, silhouette svelte et déliée, chevelure toujours abondante et d’un noir profond. Son regard noir en revanche paraissait éteint comme si rien, hormis sa propre personne, n’avait d’intérêt. Ce contraste, entre la vigueur de l’apparence et la faible empathie du regard, avait quelque chose de dérangeant qui rajouta encore à mon mal-être.
Il me salua à peine en s’asseyant en face de moi, s’abîma comme dans une invocation muette à sa tasse vide, puis se saisit d’une tranche de pain de mie grillé qu’il déchiqueta posément avant de commencer à le mâcher par petits bouts. Le silence de ce compagnon de tablée inattendu m’allait en fait très bien. Il me permettait de faire le vide dans ma tête, d’essayer – sans y parvenir totalement – de chasser la litanie des questions qui me bouffaient le cerveau.
- Café, thé ou chocolat, monsieur ? demanda la propriétaire.
- Café, merci.
- Vous ne connaissez sans doute pas madame Woodworth ?
- Non…
- Madame Woodworth est une romancière anglaise. Elle est venue ici pour terminer son prochain livre.
- Très bien…
- La malheureuse s’est blessée cette nuit en rentrant… Regardez son poignet, fit-elle en relevant ma manche.
- Impressionnant…
L’architecte était donc autant économe de ses mots que de ses regards. S’il agissait ainsi sur les chantiers, les consignes devaient avoir bien du mal à passer… Je l’imaginais… En fait non, je n’imaginais plus rien… La tête m’abandonna soudain et se mit à tomber vers ma poitrine. J’étais profondément lasse, vide, et, quelque effort que je fis pour me redresser, la tête repartait toujours vers l’avant mon cou refusant de la retenir.
- Madame, vous ne vous tenez plus droite, me fit l’architecte d’une voix que je trouvais râpeuse comme de la toile émeri.
- Je suis morte…
- Je vous raccompagne à votre chambre.
Je me sentis partir sans plus aucune possibilité de contrôler ma chute, et puis un bras me retint, me souleva et commença à m’entraîner. Et puis il n’y eut plus rien qu’un vide effroyable et béant.

En rouvrant les yeux, je vis, penché sur moi, un vieux monsieur au sourire espiègle. Il m’affirma plus tard que ma première réaction avait été « Ah non, pas déjà saint Pierre ! », chose que j’eus du mal à croire tant mon athéisme est forcené. Le trait est tellement piquant que j’aime cependant depuis à le conserver parmi ce florilège de moments que j’aurais aimés dans cette vie.
- Allons, mademoiselle, ouvrez vos beaux yeux… Tout va bien…
- Où suis-je ? Qu’est-ce qu’il s’est passé ?
Je reconnais qu’en matière de dialogue cette remarque-là n’a guère d’originalité profonde et souffre de son manque d’inventivité… Mais d’un autre côté, qui est capable de s’éveiller d’un profond étourdissement en prononçant derechef une parole à la fois sensée et historique ? Hein ? Qui ?
- Syncope caractérisée due à une grande fatigue et à une vertigineuse chute de tension… Je suppose que ce gros hématome violet à votre poignet gauche ne doit pas avoir aidé à votre repos ces dernières heures. Avant un examen plus poussé, je dirais que vous avez au minimum une entorse… Peut-être bien aussi que quelques ligaments se sont distendus dans l’histoire… Mais bon, tout cela se répare sans difficulté…
- Vous êtes le docteur ?…
Le nom s’était égaré quelque part dans ma mémoire.
- Docteur Pouget… Sylvain Pouget… Et vous, qui êtes-vous donc mademoiselle ?… Sûrement pas Florence Woodworth comme me l’a indiqué cette brave Nathalie… Ou alors c’est qu’un miracle se sera produit et que vous aurez perdu cet accent à couper au couteau dont tout le monde parle dans le village.
- Et merde !
- Comme vous dîtes, ma chère enfant... Et dans le français le plus pur et le plus raffiné qui soit… Tranquillisez-vous, j’ai prêté ce fameux serment qui me permettra d’oublier plus facilement ce que vous allez m’avouer maintenant. Votre nom, tout d’abord… Vous connaissez les services de la Sécurité sociale n’est-ce pas ? Brouillons et tatillons…
- Toussaint… Fiona Toussaint !
- Grands dieux ! Vous êtes Fiona Toussaint !
S’il n’y avait eu cette fatigue extrême, j’aurais peut-être eu la force de lui demander comment il me connaissait. Avant que mon cerveau se soit remis en ordre de bataille, le bon docteur Pouget avait pris mon poignet entre ses mains et le manipulait sans aucun ménagement. Il y eut un nouveau pic de douleur et je repartis au pays des songes.

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MessageSujet: Re: Savoir et te connaître [Fiona 1 - terminé]   Lun 3 Nov 2008 - 0:27

- Mademoiselle Toussaint… Mademoiselle Toussaint s’il vous plaît, nous sommes arrivés à l’hôpital.
- L’hôpital ? Quel hôpital ?…
- L’hôpital Bretonneau à Tours… Le docteur Pouget vous envoie passer une radiographie du poignet. Il vous a administré un léger sédatif pour atténuer la douleur… C’est bon, vous vous sentez un peu mieux ?…
Le bon docteur était quelqu’un de très particulier dans sa façon de se comporter avec ses patients. Il les endormait avant de les envoyer à l’hôpital. Au milieu des brumes de mon réveil, son visage parcheminé avec ses beaux cheveux blancs coiffés en brosse venait danser devant mes yeux. Et il souriait, il souriait... Il souriait comme je n’avais jamais vu quelqu’un le faire. Avec indulgence, respect et bonhomie, avec une tendresse sécurisante, comme s’il disait « je veille sur toi ».
On m’a installée sur un fauteuil roulant et je suis partie immédiatement aux urgences poussée par un infirmier rouquin. J’ai franchi une à une les étapes d’une admission classique à l’hôpital mais avec une célérité qu’au fond de moi je trouvais sidérante : en moins d’un quart d’heure, mon poignet reposait sur le froid métal de la table de radiographie. Quelques clichés et une attente supplémentaire d’une dizaine de minutes plus tard, le radiologue venait me trouver dans la salle d’attente, prenait lui-même les commandes du fauteuil et me conduisait à l’écart pour faire le bilan de mon examen.
- Mademoiselle Toussaint, vous avez une grosse entorse et, comme mon confrère le docteur Pouget le craignait, vous avez laissé quelques ligaments dans la torsion violente que vous avez subie. Le plus raisonnable c’est de vous plâtrer pour qu’il n’y ait pas de complications plus tard.
- Mais j’ai besoin de ce bras, rétorquai-je… Le docteur m’avait parlé d’une simple atèle.
En fait, c’était la patronne de la Carrière… Mais ça valait le coup d’essayer.
- Ce n’est pas comme si vous aviez perdu votre bras quand même… Il vous faudra vous adapter à ce petit handicap momentané ; ça durera quelques semaines. En ne plâtrant pas, vous risquez de perdre de la souplesse et, plus tard quand vous vieillirez, des douleurs importantes viendront et…
- Alors, on plâtre…
Que voulez-vous ? Passé un certain degré de complications, on devient philosophe. Il me restait encore un bras pour travailler, un bras pour composer le numéro de mon téléphone portable et prévenir Ludmilla que je lui ferais faux bond ce soir… On devait pouvoir en faire des choses avec un bras. Je n’imaginais pas que mon indisposition générale durât plus d’un jour. Une fois mes forces revenues, je saurais bien retrouver le chemin du grenier de Ludmilla.
Là encore, il m’a semblé que je disposais d’un horrible passe-droit au moment du plâtrage. A peine arrivée dans la salle d’attente où végétaient enfants braillards, personnes âgées effondrées, épouses inquiètes et parents angoissés, je fus admise dans la salle d’intervention. Le panneau lumineux déroulant les ordres de passage avait dû être pris d’une soudaine frénésie affichant mon numéro après un bond d’une quinzaine d’unités. Avant que ne se referme sur moi la porte coupe-feu, j’entendis monter les cris des (im)patients frustrés. Je souhaitai de tout mon cœur « bon courage » à la secrétaire médicale.
Après l’intervention, je dus conclure que je goûtai fort peu cette sensation d’emprisonnement de mon corps dans cette matière pesante (quand bien même la science eût fait de grands progrès en la matière). Quitte à mouler mon corps dans quelque chose, je préférais encore le vinyle de mon héroïque catsuit de dominatrice. Surtout pour me transformer ensuite en souris d’hôtel grimpant frénétiquement aux échelles. C’était plus pratique et bien plus seyant.

Le fauteuil m’a abandonnée sur le trottoir. Et abandonnée, je l’étais doublement, mon ambulancier prévenant s’étant volatilisé au lieu de m’attendre. Comment je rentrais moi ?
J’étais au centre de Tours – sans même savoir précisément où – avec juste mon sac personnel (et sans mon ordinateur !) et la grande enveloppe orangée contenant mes radios coincée sous mon bras… Et en plus, il pleuvait !… Je me suis réfugiée sous un abribus pour tout à la fois me repérer et me protéger. Complètement désemparée, je me suis assise un moment sous l’abribus – le docteur avait raison, j’étais vraiment dans le potage – et pour m’occuper, j’ai jeté un coup d’œil au compte-rendu qui accompagnait les clichés de mon poignet. Sans originalité, j’y retrouvai ce que le radiologue m’avait dit sotto voce dans un coin. En re-glissant la feuille dans son enveloppe, mes doigts rencontrèrent un petit bout de papier qui paraissait avoir été écrasé dans le fond lorsqu’on avait rangé les radios. Je l’extrayais avec un peu de peine (il m’aurait fallu les deux mains pour y parvenir normalement… les problèmes commençaient !), le dépliais.
C’était un message bref mais très clair : « Surtout, dans l’intérêt de tous, ne revenez pas ! »

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MessageSujet: Re: Savoir et te connaître [Fiona 1 - terminé]   Lun 3 Nov 2008 - 2:08

L’historien est une personne qui est capable de toujours prendre du recul. On ne doit pas rester le nez collé à ce qu’on prend pour une évidence mais l’expertiser, le confronter à d’autres choses que l’on sait – ou que l’on croit savoir – et toujours regarder la périphérie des choses avant d’être affirmatif sur leur cœur.
Il était temps de me rappeler que j’étais une historienne avant tout. Jouer les aventurières, sauter de trains en taxis, se déguiser, grimper sur des balcons et casser des carreaux, c’était agir mais ce n’était pas penser. Toutes les questions qui me trottaient sans cesse dans la tête tournaient sans fin faute de pouvoir se poser, se reconnaître pour pouvoir ensuite s’ordonner. Je ne construisais pas un raisonnement mais plutôt un catalogue de faits sans connexion fiable entre eux.
Où en étais-je de toute cette histoire ? Qui en étaient les acteurs et qui en étaient les spectateurs ? Le « tous » du message anonyme semblait indiquer que beaucoup de monde était concerné par ces deux affaires que je persistais à baptiser « affaire Rinchard » et affaire Ludmilla ». Les dernières heures avaient rajouté au générique de cette sous-production un bon docteur gâteau, une ancienne basketteuse patronne d’un manoir-étape, un ambulancier pressé de repartir et… après tout pourquoi pas ?… un architecte répondant au prénom terriblement désuet de Jules.
La première chose c’était quand même d’appeler Ludmilla, de lui en dire le minimum sur la situation de l’affaire pour ne pas l’inquiéter… et surtout de la faire parler, tant je craignais qu’à force sa solitude monacale ne lui dérangeât un peu l’esprit.
- Tu t’es cassée quoi, s’exclama-t-elle ?!
- Je n’ai rien de cassé, mais on a préféré me plâtrer… Grosse entorse !… Alors tu comprends, pour faire l’équilibriste sous ton balcon, je vais avoir du mal… Tu vas bien ?…
- Ca va, oui… Cerbère femelle est passée il y a environ une heure pour m’apporter à manger… Ca manquait clairement de tartelettes à la framboise son Canigou… Oh, j’ai trouvé un truc de folie ! Dans les papiers du curé, tu sais le bâtard, il y avait bien un relevé des confessions de certains paroissiens… Mais ce sont toujours les mêmes : je ne sais pas qui sont ces personnages, il faudrait pouvoir accéder au registre des baptêmes et des décès de la paroisse de Saint-Roch ou de Charentilly pour savoir qui ils étaient, mais la conclusion que j’en tire, c’est que le seigneur utilisait ses relations demi-fraternelles avec le prêtre pour espionner certains de ses manants. On n’a pas eu besoin d’attendre la presse people et la télé-réalité pour se vautrer dans le grand n’importe quoi… A propos, qu’est-ce que tu as décidé pour ton ami le producteur ?
J’avais réussi à la faire parler. Elle gardait visiblement bon moral. C’était déjà ça de positif. Mais là elle ramenait la discussion sur moi… et en plus sur un sujet qui ne me plaisait pas.
- J’ai autre chose à faire…
- C’est moi qui te demande d’y aller, Fiona… Il ne faut jamais partir du principe qu’on sait les choses à l’avance et que les êtres sont faits d’une seule étoffe… C’est peut-être parce qu’il a remarqué tes qualités il y a trois ans qu’il te veut pour son projet d’émission…
- Si j’y vais, comment je ferai pour te rejoindre demain soir…
- Mais demain soir, ce sera comme ce soir. Tu ne vas pas te mettre à croire aux miracles quand même ?… Ton poignet va t’interdire un bon moment de jouer aux funambules, crois-moi… Ce n’est pas une raison pour te faire du mauvais sang comme ça… Je gère la situation, tu m’entends, je gère… S’il y a le feu – au figuré bien sûr - j’ai ton téléphone pour appeler au secours. Tu as été décisive, Fiona, en me faisant passer un moyen de communiquer avec l’extérieur. Occupe-toi de toi, de ton poignet, de ton manuel… Va à Paris, retourne à Amiens un jour ou deux… Et quand tu te sens mieux, si tu as encore envie de te taper l’entrée par la petite fenêtre du grenier plutôt que par la grande porte, tu reviens.
- Tu es déconcertante. A t’écouter, on a presque l’impression que c’est moins qui suis en danger…
- Oui, au moins, pour sept jours encore…
Elle éclata de rire, satisfaite je crois de sa conclusion en forme de petite épine pour m’égratigner la mémoire.
- Je crois que je ne pourrais pas faire mieux, ajouta-t-elle… On se quitte là-dessus… Si tu veux, tu m’appelles vers minuit…
- Ok… Tu ne dormiras pas ?
- J’ai autre chose à faire de plus intéressant, crois-moi.

Les avis de Ludmilla rejoignaient ceux du docteur Pouget et j’étais vraiment tentée désormais de les écouter. Qu’est-ce que cela me coûterait d’aller me ressourcer un peu chez moi ? De retrouver ma maison, mon petit jardin et sa pelouse bien verte, mes bouquins surtout. Je pouvais demander aux Demont de me faire parvenir mes affaires (et surtout mon ordinateur !) par un transporteur. Et puis, ici, j’étais de toute façon condamnée à l’impuissance et à l’immobilité. Je ne pouvais pas conduire, je ne pouvais pas grimper aux échelles et je commençais à me dire que même réfléchir sereinement devenait impossible. Quant à Richard Lepat et à sa proposition, on aviserait demain matin, selon l’humeur du moment.
La lecture du plan du réseau de bus m’apprit que je devais emprunter successivement la ligne 4 puis la ligne 6 en ayant une correspondance à la station Jean-Jaurès. Une fois à la gare de Tours, la consultation d’une borne me dirait s’il était possible de rentrer à un horaire raisonnable à Amiens dès ce soir ou si je devrais faire une halte à Paris. Et si l’arrêt à Paris était indispensable, alors ce serait un signe en faveur d’une rencontre avec Richard Lepat dans ses bureaux.
J’eus un choc en découvrant la gare de Tours que je ne connaissais pas. Je lui trouvais un gros air de ressemblance avec la gare du Nord. Que je connaissais si bien, elle. Bien sûr les dimensions n’étaient pas les mêmes mais la forme générale – lourde – était très proche. Sur une façade grossièrement triangulaire et allongée, on avait greffé une verrière semi-circulaire imposante (il y en avait en fait deux à Tours mais de taille réduite). De cette masse de pierres blanches, à peine allégée par le verre et le métal des structures, émergeaient des statues allégoriques représentant de grandes villes de la France. Si l’architecte n’était pas le même, il y en avait forcément un qui avait copié sur l’autre. Un second choc me terrassa lorsque, avisant un échafaudage sur le côté droit du bâtiment, je découvris le nom de l’architecte-conseil qui supervisait les travaux pour le compte de la SNCF : Jules Favart.
Enfin, la chance, la providence ou tout autre forme d’intervention surnaturelle sur nos malheureuses petites vies venait à se signaler positivement à moi. Jules Favart, l’homme à la voix râpeuse, celui qui m’avait empêchée de me fracasser une seconde fois sur le sol, ne pourrait pas refuser de me ramener à la Carrière pour que j’y récupère mes affaires. Promis, juré, je partais quand même… Mais avec ma valise et mon ordinateur, tout me serait quand même plus facile les jours prochains.
Je m’approchai d’ouvriers qui s’activaient sous une épaisse bâche bleue à décaper une pierre.
- Pardon, messieurs, est-ce que monsieur Favart est sur le chantier actuellement ?
- Favart ? fit le premier des nettoyeurs à son voisin. Tu vois qui c’est ?
- Ouais, répondit l’autre… Il est passé tout à l’heure… C’est le type avec la petite moustache.
- Avec une moustache ?… Monsieur Favart ?… Vous devez vous tromper…
- Ah ça, non, je ne me trompe pas… Je l’ai eu sur le dos deux mois sur le chantier de la nouvelle gare d’Orléans ; je le connais bien le gonze ! Une peau de vache, je vous dis que ça… Et vous en faites pas pour moi, il le sait déjà que je peux pas le blairer… Z’êtes pas sa femme au moins ?
- Non, je vous rassure… Mais ce n’est pas possible que monsieur Favart ait une moustache… Vous devez vous tromper… Ce matin il n’en avait pas au petit-déjeuner.
- Vous devez vous lever tôt alors mademoiselle… Parce que Favart, il était là quand je suis arrivé… A 8 heures !… Je vous dis, c’est le genre salaud et sadique qui pointe le temps que vous passez sur tout… Même à aller pisser…
- Merci monsieur… Je crois finalement que je ne vais pas aller le déranger…
- C’est pas moi qui vous ai dégoûté au moins ?
- Non, je crois que c‘est surtout que je n’aime pas les hommes à moustache.

Il était évident que je ne partais plus. Ni à Amiens, ni à Paris. Que Richard Lepat pouvait commencer à prospecter pour se trouver une nouvelle historienne pour son émission cul-culturelle. Et que même s’il fallait faire le trajet à pied, j’allais revenir comme la foudre à Charentilly.

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MessageSujet: Re: Savoir et te connaître [Fiona 1 - terminé]   Lun 3 Nov 2008 - 14:47

Tant qu’à être à la gare, autant sonder les chauffeurs de taxi pour savoir si l’un d’eux voulait bien sortir des sentiers battus de la ville pour me conduire à une quinzaine de kilomètres de là, entre étangs et forêts. Si vraiment ils refusaient de s’extraire de leur train-train habituel, il serait toujours temps de se rabattre sur un moyen de transport collectif – il devait bien y avoir des lignes départementales quand même – voire de se lancer dans le défi du siècle en louant une voiture à boite automatique et à direction assistée, location assortie d’un énorme cierge à saint Christophe pour qu’il étende sa protection sur moi et sur tous ceux qui croiseraient ma route.
Il y eut bien un généreux inconscient pour compatir à mon histoire. Déposée à l’hôpital et abandonnée par l’ambulancier, je me retrouvais sans moyen de retourner récupérer mes affaires en pleine cambrouse (euh, je n’utilisais pas ce terme péjoratif mais l’idée y était clairement dans l’intonation).
- On y va, mademoiselle… De toute façon, ici c’est toujours tranquille jusqu’au TGV de 17h19…
Alors, on va faire rugir un peu le moteur et ça devrait être bon.
Rugir le moteur. Oui, il y avait clairement de ça. La C4 Picasso a allégrement malmené les limitations de vitesse, s’offrant même un petit 150 dans la ligne droite après qu’on eût abandonné sur la gauche la route d’Angers. J’en vins à me demander si je ne risquais pas de revenir bientôt à l’hôpital de Tours pour quelque chose de plus sérieux qu’une grosse entorse du poignet. Mais non, le taxi, après un dernier rugissement, me laissa bien entière – avec juste le cœur au bord des lèvres – à l’entrée de la Carrière.
- Miss Woodworth ! s’exclama Nathalie Demont en me voyant franchir la porte. Le docteur Pouget m’avait dit que vous resteriez sans doute en observation à l’hôpital…
- Pour une entorse et un petit coup de fatigue ?… Il aime bien prendre des précautions ce bon docteur Pouget ; vous aviez raison, c’est un médecin à l’ancienne…
- Mais qu’avez-vous fait de votre accent ?
- J’ai profité d’être à l’hosto pour me le faire enlever… A force, ça ne faisait pas très sérieux…
- Qui vous êtes alors ?…
- J’ai envie de vous demander surtout qui est ce monsieur Jules Favart ?
- Un architecte qui…
- Ce Jules n’est pas plus architecte que je ne suis romancière anglaise… Le véritable Jules Favart travaille en ce moment à la rénovation de la gare de Tours…
- Eh bien, monsieur Favart est parti travailler ce matin, bredouilla la patronne, et…
- Monsieur Favart, le vrai, porte une moustache… Le genre grande brosse à balai grise qui pique…
- Cela ne me dit pas qui vous êtes et pourquoi tout le monde ment ici sur son identité…
- Vous connaissez le château des Rinchard, je suppose ?
- C’est le château que vous vouliez acheter, enfin que miss Woodworth voulait…
- Vous étiez donc au courant ?…
- C’est un gros bourg ici, tout se sait très vite…
- Vous allez me conduire au château…
- Ecoutez, cela commence à bien faire… Vous vous comportez de manière très bizarre. Vous vous faites passer pour une Anglaise, vous espionnez mes clients…
- Cela m’a tout l’air d’être le contraire, figurez-vous. Qui est arrivé en premier chez vous ?… Et…
Soudain, une idée me traversa la tête.
- Vous avez fait le ménage dans ma chambre ?
- Oui, quand même… Même si on n’attendait pas votre retour ce soir…
- Alors, allons voir à quoi elle ressemble.
La chambre Massaï avait retrouvé son ordre et son calme habituels. Tout était à sa place ; la moquette avait même été nettoyée enlevant les traces de boue que j’avais semées en rentrant la nuit précédente.
- Madame Demont… Nathalie… C’est très important… Comment avez-vous trouvé la chambre ?
- En désordre… Enfin un peu… Je vois pire, vous savez…
- Ou avez-vous rangé mon ordinateur ?
- Je n’ai pas touché à…
- Donc il a disparu !
Quelque part, j’avais l’impression de revenir à la case départ, avenue Lénine à Saint-Denis. Mais finalement je m’en foutais totalement. Cette partie-là de ma vie était devenue si secondaire à mes yeux. Cette histoire c’était devenu mon Irak, mon Afghanistan. Je ne savais pas vraiment pourquoi j’étais embringuée dans tout ça mais il fallait faire le job et je le faisais.
- Les vêtements étaient rangés dans ma valise ?
- Ils étaient sur la chaise, me répondit Nathalie Demont. Je n’ai pas vu votre valise…
- Je les avais dispersés dans toute la chambre parce que je cherchais des médicaments cette nuit. La valise était sur la chaise… Quelqu’un est entré dans cette chambre entre le moment où j’en suis sortie pour le petit-déjeuner et le moment où vous êtes venue ranger. Qui ? Qui sinon le brave docteur – dans lequel vous semblez avoir toute confiance et que vous connaissez bien – et ce faux architecte qui me paraît être un véritable voleur. Vous comprenez pourquoi il faut aller au château tout de suite ?…
- Non… Vous devriez appeler plutôt les gendarmes.
- Amenez moi au château s’il vous plait… Et vite !… Les gendarmes arriveraient sans doute trop tard.

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MessageSujet: Re: Savoir et te connaître [Fiona 1 - terminé]   Lun 3 Nov 2008 - 16:07

Dans la voiture, j’essayai d’appeler Ludmilla. Sans résultat. Je tombai systématiquement sur ma propre messagerie. Soit elle avait éteint l’appareil, soit il n’avait plus de batterie – situation que j’avais totalement omis de prévoir.
- Vous n’êtes pas sensée aller plus loin, fis-je à Nathalie Demont alors que nous allions tourner pour entrer dans le parc du château.
- Je ne comprends toujours rien…
- Je ne suis pas une méchante si ça peut vous rassurer…
- Qu’est-ce qu’il y a dans ce château ?
- C’est trop compliqué… Je ne sais plus moi-même…
- J’appelle les gendarmes ?…
- En leur disant quoi ? Vous ne savez rien… Laissez-moi là… Rentrez chez vous et oubliez cette histoire… Merci pour votre aide. Je passerai de toute façon régler ce que je vous dois.

Combien y avait-il de chances pour que le fameux « Jules Favart » fut la même personne que celle qui avait enlevée Ludmilla ? A priori, pas beaucoup… Mais il y avait deux ou trois trucs qui avaient fini par se télescoper dans ma tête. La plainte soi-disant déposée par Ludmilla avait été enregistrée par une certaine Louise Favart. La similitude des noms était étonnante et ne m’avait pas donnée à penser jusqu’alors. Le trouble qui m’avait saisie à la vue du faux architecte n’était pas seulement lié à mon état de fatigue. Je connaissais déjà ce visage, j’en étais persuadée désormais. Je l’avais peut-être croisé à Saint-Denis, au Blanc-Mesnil ou à Tours… Il y avait dans ce dernier cas un seul endroit où j’avais eu le loisir nécessaire d’observer les gens… et c’était chez le notaire !
Les faits que je relevais donnaient des réponses même s’ils amenaient de nouvelles questions. Le faux Favart avait dû être chargé d’enquêter sur la trop fameuse Florence Woodworth dont l’intérêt pour le manoir des Rinchard était étrange. Il l’avait retrouvée sans trop de difficulté à la Carrière… puisque tout se savait dans le village. Et depuis mon malaise du matin, il savait surtout que Florence Woodworth n’existait pas et que Fiona Toussaint, que les méchants pensaient peut-être hors du jeu, était sur la piste de Ludmilla Roger… Toute proche même.
Jules Favart était, j’en aurais mis ma main à couper, le chien de chasse du notaire tourangeau. C’était peut-être en prenant la piste de miss Woodworth qu’il avait inventé la couverture de l’architecte. Comme je l’avais fait plus tard, il avait vu le nom sur la pancarte informative à la gare. C’était on ne peut plus simple. Quant à supposer qu’il était un des geôliers actuels de Ludmilla, ça ne faisait plus guère de doute.

Dès que je relâchais ma tension nerveuse, la fatigue m’envahissait. Marcher le long de cette allée bordée d’arbres centenaires aurait été une promenade agréable en temps normal ; il ne pleuvait plus, la nuit n’était pas encore tombée et il y avait cette odeur si particulière de l’herbe mouillée que j’aime tant. Là, la promenade se transformait en calvaire. Je dus m’arrêter à plusieurs reprises pour souffler, trouver un secours dans des troncs accueillants qui voulurent bien me soutenir un petit moment. A chaque pause, je réessayais de joindre Ludmilla. La seconde fois enfin, elle décrocha.
- Salut, fit-elle …
- Tu fais quoi ?
- Je m’emmerde grave en ce moment…
- Avec tout ce que tu as autour de toi ?…
- Ce que j’ai autour de moi ne me passionne plus autant qu’avant.
Il se passait ce que je craignais. Elle saturait. Après des heures et des heures, elle éprouvait un besoin compréhensible de souffler, de faire et de voir autre chose.
- Ecoute, ça tombe bien… Je suis près du château…
- Tu es où, s’exclama-t-elle ?
- Oui, je sais… J’avais promis que je partais mais là ça commence à sentir très mauvais… Ecoute je suis vidée ; je ne me sens pas d’aller te rejoindre par la voie habituelle… Voilà ce que tu vas faire… Tu prépares tes affaires et c’est toi qui vas venir m’ouvrir.
- Comment ?
- C’est un vieux truc qui doit pouvoir fonctionner dans ce vieux château… Tu glisses une feuille sous la porte, tu fais tomber la clé en enfonçant le stylo dans la serrure… Et après tu ramènes doucement la feuille.
- Je connais le truc…
- Alors, je t’attends devant la porte.

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MessageSujet: Re: Savoir et te connaître [Fiona 1 - terminé]   Lun 3 Nov 2008 - 18:16

Soit que mes jambes aient consenti à accélérer la marche, soit que Ludmilla ait été excessivement prudente dans l’exercice d’adresse que je lui avais indiqué, je dus attendre plusieurs minutes avant que le lourde porte de bois ne s’ouvrît de l’intérieur.
- Casse-toi ! me cria-t-elle. Casse-toi !…
Je restai sans voix. Elle avait fait tout ça pour me demander de partir ?
- Mais putain, casse-toi, Fio !!! Ils sont là !…
Je n’ai pas eu le temps de réagir –de toute façon, je pouvais à peine marcher - que déjà une femme brune surgissant derrière Ludmilla me mettait en joue avec un vieux fusil qui devait faire partie de l’héritage. Peu après, mon architecte préféré survenait à son tour, la main posée sur son œil gauche.
- Remontez, ordonna-t-il !
L’air de chien battu de Jules Favart était une pure comédie destinée à endormir la méfiance. Au naturel, le détective du notaire retrouvait un regard vif, une voix forte, des gestes nerveux et impérieux.
Il y a des principes que tout un chacun est prêt à accepter sans barguigner : l’obéissance à un gros pistolet brandi sous votre nez en est un. Je pénétrai donc dans le château et, suivie de Ludmilla, gagnai le grand escalier qui partait à l’étage, puis sous la forme d’un petit viret, grimpai sous le toit.
Les principes étant faits pour être contestés, surtout par des iconoclastes comme moi, je me mis à parler à voix haute m’adressant, sans la regarder, à Ludmilla.
- Qu’est-ce que tu lui as fait au beau brun ténébreux ?
- Il a pris un recueil d’actes sur la tronche… Malheureusement, il devait manquer quelques pages et…
- Taisez-vous, hurla le faux Jules…
- On ne fait que parler… Vous avez dit de monter, on monte ! On obéit… Alors, ne faites pas chier !
Ludmilla avait décidément une manière de marquer le premier point que j’admirais. En général, il n’y avait pas à en remettre une seconde couche. Service gagnant, on passe à la suite !
- T’es vraiment pas futée, Fiona… Je t’ai envoyée plein de signaux au téléphone.
- Tu m’excuseras mais là je suis pas au meilleur de ma forme. Qu’est-ce que tu as dit de si extraordinaire ?
- Que je m’emmerdais et que je ne trouvais pas ce que j’avais autour de moi très passionnant.
- Je comprends qu’effectivement tu ne les trouves pas passionnants… Moi je les trouve même carrément assommants.
Sommet de l’escalier. A gauche le long couloir, à droite la salle des archives familiales.
- Entrez… Faut qu’on parle avant la suite !
J’entrai la première suivie par Ludmilla.
- Miss Toussaint, j’ai fait tout mon possible pour que vous ne veniez pas mettre votre joli nez dans toute cette histoire. Vous n’avez pas voulu comprendre… Tant pis pour vous ! Vous allez donc rester là jusqu’au bout, vous aussi…
- C’est quoi au juste le bout ? demandai-je. Le moment où vous allez nous éliminer ?…
- Ce n’est pas prévu. Ca ne l’était déjà pas pour miss Roger, ça l’est encore moins pour vous. Une fois qu’on aura l’argent, on sera loin et intouchables. Vous pouvez être libres et bavardes, on ne risquera plus rien. C’est même plutôt jouissif de se dire que vous pleurerez toute votre vie votre belle fortune.
- Vous dîtes cela parce que vous pensez tomber sur un fabuleux héritage, fis-je… Mais vu que le vieux comte était ruiné…
- Ruiné ? intervint la femme. Qui vous a dit ça ?
La manière dont elle était intervenue dans la discussion tendait à prouver que j’avais touché là à un point sensible.
- C’est ce qu’on a affirmé à l’étude de maître Rioux à la riche Anglaise qui voulait acheter ce château !
- Tu vois bien, fit la femme, il se fout de nous…
- Je ne crois pas… Je connais bien la miss, je sais qu’elle est habile de la langue. Et pas seulement de la langue d’ailleurs. Je ne l’avais pas reconnue sous les fringues ringardes de l’Anglaise. Quelle a été ma surprise de l’entendre gémir en français dans mes bras ! La valise et les vêtements n’avaient rien à dire, l’ordinateur, lui, a été plus loquace. Florence Woodworth n’était pas une romancière anglaise. Pas le moindre récit érotique dans son disque dur… Juste quelques photos…
Je ne pus pas m’empêcher de rougir à cette évocation. L’idée que ce type m’avait vue déshabillée m’était insupportable.
- Mon ordinateur, fis-je pour me secouer l’esprit, vous comptez me le rendre ?… Maintenant que vous savez tout, mais alors vraiment tout, de moi… Et puisque vous dîtes que nous serons sauves à la fin…
- Jo, rends-lui son ordi… Tu enlèves juste la batterie, histoire qu’elles ne parviennent pas à toucher quelqu’un à l’extérieur… Et tant que nous parlons haute technologie, veuillez me confier vos portables. Aucune communication n’est malheureusement possible durant votre séjour ici.
La femme – Josiane ? Josette ? Joanna ? – me ramena mon ordinateur, me le mit dans les bras comme on prendrait contre soi un bébé. J’avais au moins cette chance-là. Deux fois volé, deux fois retrouvé… En échange, nous avons donné nos téléphones. La scène me faisait furieusement penser à ces westerns américains des années héroïques, quand le héros est obligé de défaire son ceinturon et remettre son colt au méchant. Comme quoi le manichéisme, on l’apprend d’abord au cinéma.
- Expliquez-moi juste une chose. La fausse plainte contre moi, c’était bien une de vos idées…
- L’objectif, expliqua le faux Favart, c’était de vous mettre hors du circuit, que vous retourniez à vos chères études et que vous nous fichiez la paix. Donc, on a essayé par tous les moyens de vous pourrir la vie quand vous avez déboulé dans nos pattes. Plus vous détesteriez miss Roger, plus on était sûrs que vous nous ficheriez la paix…
- Donc, le coup de téléphone au flic, c’était vous aussi… Vous avez eu du bol d’appeler précisément au moment où j’étais dans le logement de Ludmilla…
- Il n’y a jamais de hasard, retenez bien ça.
- C’est donc qu’un complice vous aura prévenu… Un ou une complice… Peut-être la même personne qui sera allée déposer la plainte au commissariat du Blanc Mesnil…
- Là, vous m’en demandez trop…
- Les fichiers pourris, c’était vous aussi… Histoire de me rendre Ludmilla encore plus détestable… J’ai du mal à comprendre comment vous avez fait pour me suivre depuis l’été dernier… A cette date-là, vous ne pouviez pas savoir que je serai mêlée à tout ça.
- Joker !… Enfin presque… Amusez-vous à taper votre nom dans Google… C’est toujours très instructif… Je dis cela pour vous titiller l’esprit parce que ce n’est pas pour tout de suite… On vous laisse ensemble en espérant secrètement que vous finirez par vous détester vraiment et par vous voler dans les plumes…Ah oui, pas de pipi possible ce soir, ça vous apprendra à me cogner dessus…
Le détective privé du notaire referma la porte. J’entendis couiner la clé dans la serrure… Mais cette fois-ci j’étais du mauvais côté. Ca faisait quelque chose de bizarre de se dire que la liberté c’était fini pour un moment. J’avais déjà connu ça au Blanc Mesnil.
- Ah oui… On enlève la clé cette fois-ci, cria Jo.

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MessageSujet: Re: Savoir et te connaître [Fiona 1 - terminé]   Lun 3 Nov 2008 - 21:12

Quelqu’un a écrit « après l’amour, le premier qui parle dit toujours une connerie ». Dans un contexte bien différent, nous ressentions exactement la même chose. Il y eut donc un silence gêné de quelques minutes. Ludmilla s’était assise sur le « lit », j’étais appuyée contre la cloison, le regard essayant de deviner, par-delà le mur, l’horizon de cette aventure.
- Tu as mangé avant de venir ? me demanda Ludmilla pour rompre le silence.
- Non… Et en fait, je n’ai rien mangé à midi non plus… J’étais à l’hosto… Mon dernier repas c’était deux tartines et un bol de chocolat.
- Ils ne reviendront pas avant la fin de la matinée demain… Tu vas avoir la dalle…
- Toi non plus, tu n’as pas mangé.
- Non… Mais depuis deux jours, je me rationne… J’ai des réserves.
Ludmilla souleva les deux gros oreillers et ramena deux morceaux de sandwichs.
- Je me suis dit que si jamais ils décidaient de ne plus venir me nourrir, il valait mieux que je me garde quelque chose sous le coude.
- En l’occurrence, c’est plutôt sous la tête…
- On partage ?
Elle tendit un demi-sandwich vers moi. Je ne sais par quelle manœuvre insensible de nos corps, nous nous sommes rapprochées puis enlacées (en tout bien tout honneur, je précise). Pendant un long moment, nos fatigues, nos doutes, nos peurs sont venus se réchauffer aux fatigues, aux doutes et aux peurs de l’autre.
- Ca te plairait, ai-je dit en hésitant à formuler l’idée qui me brûlait le coeur… ça te plairait de devenir ma sœur adoptive ?
- Ca n’existe pas une sœur adoptive…
- Eh bien, on pourrait créer cela rien que pour nous deux. C’est quelque chose qui ne sera jamais dans aucun arbre généalogique mais qu’on gardera pour nous. Comme des frères de sang… Sans le côté sanglant.
Ludmilla a été la première à se dégager de l’étreinte. Son visage, de radieux, avait viré au grave.
- Je savais bien que tu comprendrais ce que j’avais en moi. Il y a des gens pour qui on a tellement de respect, d’admiration, d’attirance que la simple amitié c’est trop faible… et que l’amour physique ce n’est pas ce qui convient. J’ai ressenti ça dès que j’ai cessé d’être jalouse de toi. C’était tellement évident, tu comprends. Que tu étais mon complément essentiel. Que je ne pourrais jamais rien apprendre du monde que de toi… Mais il faut que je te dise une chose, parce que c’est quelque chose dont je ne suis pas fière…
- Tu me préfères en rousse finalement ?
- Ne rigole pas, c’est sérieux… Vendredi dernier, le vol de ton sac c’était un coup monté…
- Tu veux dire que c’est toi qui as manigancé tout ça… Mais pourquoi ?…
- Il fallait que je te parle vite, il fallait que tu ouvres cette lettre… J’attendais depuis trop longtemps devant cette enveloppe fermée. Un copain de la fac a bien voulu jouer le méchant voleur, c’est même lui qui m’a expliqué comment je devais le prendre aux jambes pour l’arrêter.
- Tu es une…
- Ouais, je sais… Je te le dis, je ne suis vraiment pas fière…
- Mais ? Comment tu savais que j’allais passer là ?
- Tu nous a donné du mal, crois-moi. Le copain t’attendait à la descente du train… Ca avait été facile pour moi de savoir où et quand tu arrivais, j’avais juste jeté un coup d’œil dans le gros dossier de Jérôme. Du coup, on avait prévu de faire ça soit à la station de métro de la fac, soit après que tu sois descendue d’un taxi… Il fallait donc connaître ton itinéraire… Quand Mamadou a vu que tu partais à pied, il m’a appelée et on a improvisé le plan B dans lequel je descendais de voiture sur ton chemin. Mamadou est revenu à toute vitesse par le métro. On a cherché un endroit pour garer la Clio. La suite tu la connais…
- C’est un autre bout de question qui trouve une réponse… Tu en as encore beaucoup des révélations comme ça ?
- Non… Plus pour le moment… Tu le veux ce sandwich ?
- Je devrais te dire non mais là, franchement, j’ai la dalle... Après, j’irai me coucher… Oh, avant que je me décide à ne plus te parler d’un bon moment, comment ils ont su que j’allais venir ce soir ?
- Par ton coup de téléphone bien sûr. J’avais réussi à planquer à temps ton portable quand ils sont arrivés sans crier gare… Sauf qu’il a commencé à vibrer quand tu m’a appelée. J’ai réussi à l’étouffer deux fois ; la troisième ils s’en sont rendus compte et ils m’ont demandé de répondre. Puis ils m’ont demandée de te dire de venir. La suite tu la connais.
- Et comment ils ont su que j’étais déjà venue ?
- Tant que c’était Jo qui venait me voir, il n’y avait rien à craindre. Elle arrivait, elle déposait la bouffe, elle me conduisait aux toilettes sous la menace de son fusil, elle me ramenait, elle fermait la porte et j’étais tranquille pour environ dix heures. Quand notre cher détective a compris qui tu étais, il est venu ici et lui il a vu tout ce que Jo n’avait pas su voir. A commencer par les marques dans l’herbe de l’échelle et de ton gros gadin. Il en a conclu que tu étais déjà venue et qu’il serait idiot de te courir après puisque tu reviendrais de toi même… Moi ce que je voulais c’était que tu…
Ludmilla n’eut pas le temps de terminer. Il y eut comme une explosion sourde et plusieurs cartons d’archives tombèrent dans la pièce.
- C’était quoi ça ?

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MessageSujet: Re: Savoir et te connaître [Fiona 1 - terminé]   Lun 3 Nov 2008 - 23:47

Chapitre 10
Ruines


Ce que c’était nous n’avions aucun moyen de le savoir, ce qui rajouta beaucoup à notre angoisse. Nous avons essayé d’analyser le bruit, de le disséquer, d’estimer sa puissance mais, sans moyen de voir à l’extérieur, nous en restions réduites aux suppositions. Ce qui nous angoissait, c’était l’incendie qu’aurait pu provoquer l’explosion ; un incendie qui était peut-être en train de courir dans le parc, dévorant les arbres centenaires, se préparant à venir lécher les vieilles pierres du château.
- C’était puissant et c’était loin, estimait Ludmilla.
- A mon avis, c’était proche mais les arbres ont étouffé une grande partie de l’onde de choc.
- Tu sais, m’a alors avoué Ludmilla, lorsque j’ai commencé à sortir de ce cauchemar qu’avait été la destruction de la lettre sur l’assassinat de la Pompadour, lorsque j’ai commencé à retrouver le goût de l’Histoire, je me suis mis à ingurgiter des montagnes de bouquins… J’ai passé des heures à faire et à refaire des fiches. Pour rattraper le temps perdu et pour être à ta hauteur… ou pas très loin... Ca ma redonné le goût de vivre… Je savais ce que je voulais désormais dans ma vie ; c’était savoir et te connaître. Alors, je ne crains plus rien désormais.
Qu’est-ce qu’on pouvait répondre à ça ?

Le temps nous parut plus que long. Nous n’avions pas de montre (la mienne s’étant cassée dans ma chute, Ludmilla n’en portant jamais), nous ne pouvions mesurer l’écoulement des minutes que par des éléments indirects, des décomptes que nous effectuions chacune à notre tour, les sensations de faim ou de fatigue dans nos corps. Plusieurs heures s’écoulèrent ainsi que nous subîmes serrées l’une contre l’autre pour conjurer la peur et lutter contre le froid. Et puis, insensiblement, nous avons commencé à nous détendre. Pas de sirènes de pompiers, pas de crépitements de flammes. L’alerte semblait passée. J’ai commencé à m’endormir sur l’épaule de Ludmilla, ma chère petite sœur adoptive à qui j’étais prête à tout pardonner puisque son seul objectif avait été de nous réunir.

La porte s’est ouverte alors que nous dormions toutes les deux. Un rayon lumineux a balayé la pièce, a fini par s’arrêter sur nous.
- Merci mon Dieu, elles sont là !
Peut-être parce que je dormais depuis plus longtemps, j’ai été la première à réaliser que quelqu’un venait d’entrer dans le vieux grenier.
- Qui êtes-vous ? demandai-je.
- C’est le docteur Pouget.
- Docteur ?… Qu’est-ce que vous faites là ?…
Je secouai Ludmilla qui s’éveilla en frottant doucement ses paupières du revers de ses mains, geste enfantin et délicieusement gracieux.
- Le docteur ? Ce n’est pas possible que ce soit le docteur, fit-elle en s’étirant. Je ne suis pas malade.
- Voilà qui est original, répliqua le docteur avec jovialité, mais cela n’équivaudra jamais à ce que m’a dit une patiente qui sortait de syncope ce matin : «Ah non, pas déjà saint Pierre ! ».
- Comment êtes-vous entré, docteur ? demandai-je fort intriguée – le mot était faible - par l’irruption du vieux médecin dans notre prison.
- J’ai été le médecin personnel du comte pendant plus de 40 ans. Sa santé a toujours été fragile, surtout après la mort tragique de son fils, et il pouvait me faire venir à n’importe quelle heure du jour ou de la nuit. Du coup, j’ai toujours possédé un exemplaire de la clé qui permet d’entrer par l’office… Voilà qui explique mon arrivée auprès de vous. Alors, comment vous sentez-vous, Fiona ? Ce poignet ?…
- Il me pèse beaucoup. Au plan physique comme au plan moral… Mais ce n’est rien par rapport à la fatigue… La tête tourne tout le temps… Je n’ai de l’énergie que durant quelques minutes, après je m’étiole.
- Ne bougez pas, je vais prendre votre tension.
Le vieux médecin avait gardé assez de souplesse pour se mettre à genou. Il me saisit le bras, l’enserra avec le tensiomètre, glissa son stéthoscope au creux de mon coude.
- Mais, fis-je…
- Chut !… Je vous écoute, jeune fille !…
Relâchant la pression dans l’appareil, il livra son verdict avec une moue peu engageante.
- 9.4… Il faut vraiment vous reposer jeune fille… Et ce n’est pas en restant ici que vous y parviendrez… Allez, levez-vous si vous le pouvez ! Ludmilla va vous aider à descendre l’escalier.
- Comment êtes-vous venu ici, docteur ? Et comment connaissiez-vous mon nom ce matin ?
- Chaque chose en son temps… Nous parlerons quand nous serons au chaud dans ma voiture…
J’ai ramassé mon sac, rangé à l’intérieur mon ordinateur. Ludmilla a ramassé ses propres affaires – elle portait des vieux vêtements que Jo lui amenait chaque jour – et le cahier avec ses notes.
- Docteur, je m’encombre de quelques vieilleries si vous le permettez, fit-elle avec un regard nostalgique vers sa table de travail…
- Ne traînez pas, s’il vous plait…
- Juste ce registre et ce carton…
- Ne cherchez pas à tout porter en une fois… Vous remonterez le chercher après… Aidez plutôt Fiona à descendre !
- Tu es prête, soeurette ?… Alors on décolle…

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MessageSujet: Re: Savoir et te connaître [Fiona 1 - terminé]   Mar 4 Nov 2008 - 0:47

- Je vous amène à l’abri, fit le septuagénaire… Vous n’avez pas trop intérêt à rester dans le secteur.
Cela me rappelait quelque chose.
- Le bout de papier anonyme, c’était vous ?
- Oui c’était moi… Et, au risque de vous paraître comme une vieille barbe, je pense que vous auriez mieux fait de m’écouter. Pour votre santé et c’est le médecin qui s’exprime… et pour la tranquillité de tous et là c’est le vieil habitant de Charentilly qui parle.
- Qu’est-ce qu’il s’est passé ce soir, docteur ? questionna Ludmilla. Cette explosion ?
- Ah vous l’avez entendue ! Les vitres ont tremblé dans tous le village…
- Difficile de ne pas l’entendre, c’était si fort.
- Quelqu’un a fait sauter la Carrière !… Vous vous rendez compte… Faire exploser ce petit château… Quelque chose d’inimaginable… Il a fallu trois heures pour éteindre l’incendie… Tout a été détruit : le château, les voitures, même les arbres dans le parc ont pris feu.
- Et les Demont ?… Ils sont ?…
- Jean-Pierre a été gravement blessé. C’est moi qui suis arrivé sur place le premier et qui ai pratiqué les premiers soins… Dieu merci, il a eu le temps de quitter la maison par l’arrière avant l’explosion… Sans quoi, il y restait… Il s’en sortira mais avec des séquelles.
- Et Nathalie ?
- Nathalie n’était pas là… A ce moment-là, elle était chez moi… Vous imaginez le choc quand elle a compris ce qui c’était passé. Quand elle a vu le résultat des efforts de toute sa vie réduit à cet état… Dès qu’on a eu fini avec Jean-Pierre, je l’ai placée sous sédatif et je suis partie avec elle à Tours.
- Qu’est-ce qu’il s’est passé ? Ce n’est pas un accident n’est-ce pas… Vous avez dit « Quelqu’un a fait sauter ».
- On ne le sait pas exactement, expliqua le médecin… Nathalie était venue m’expliquer qu’elle vous avait accompagnée au château Rinchard… C’était très confus dans ses propos… Tout autre que moi n’y aurait rien compris. Elle disait que l’Anglaise n’en était pas une, que l’architecte ne l’était non plus, qu’il y avait que chose de louche au château… Pour l’Anglaise, je savais… Pour le reste, il a fallu que je me creuse un peu la cervelle une fois que j’ai eu fini d’intervenir sur les lieux du crime… Car ce devait être un crime m’a-t-il semblé. Le capitaine des pompiers, après les premières constatations, dit que ce sont des grenades qui ont explosé dans la cuisine… Vous imaginez… La cuisine, avec le gaz…
- C’est pourtant horriblement clair, docteur, fis-je en sentant mon visage se vider de mon sang. Celui qui nous a enfermé au château avait compris que quelqu’un, en plus de moi, savait qu’il n’était pas l’architecte Jules Favart qu’il prétendait être. Ou bien Nathalie lui aura parlé, ou bien elle en a dit deux mots à son mari qui a voulu avoir des explications. Favart, ou quelque soit son vrai nom, était tellement persuadé que rien ne pouvait lui arriver, que personne ne pouvait soupçonner son rôle dans cette affaire qu’il a paniqué et a voulu se débarrasser du témoin… Tu vois, Ludmilla, ce qu’il fallait penser des belles promesses de ce type. Il nous aurait butées lorsqu’il n’aurait plus eu besoin de nous.
Le docteur Pouget ne pouvait avoir – je suis sûre qu’on lui avait fait mille fois des blagues à propos de cela – d’autres voitures qu’une Peugeot. Le confort douillet de la voiture était d’autant plus rassurant que nous venions de prendre conscience que nous avions échappé à la mort. Ludmilla, puis moi, avons versé dans un sommeil qui pour être court n’en fut pas moins apaisant.

« L’abri » du docteur Pouget c’était un appartement situé dans le centre-ville de Tours à quelques encablures de la gare. Le médecin arrêta la voiture en plein milieu de la rue – à 3 heures du matin, cela ne risquait pas de gêner grand monde – et nous désigna le n°9.
- Deuxième étage gauche… Vieille possession de famille, expliqua-t-il en nous donnant les clés… Vous y trouverez deux chambres et tout le confort moderne… Les placards sont toujours remplis de produits peu périssables si vous avez faim… Boissons dans le frigo… Restez-y le temps que vous voulez, mais je vous conseille vraiment de prendre le large. Evitez de rentrer chez vous, c’est là-bas qu’ils vous chercheront en premier…
- Sans être indiscrète, pourquoi cet appartement est-il toujours prêt à recevoir quelqu’un ?
- Quand j’ai dit « vieille possession de famille », je n’ai pas précisé de quelle famille il s’agissait, Fiona. Cet appartement appartenait au comte de Rinchard. Il me l’avait donné pour que je puisse dormir sur Tours lorsqu’il était hospitalisé. J’étais ici quand j’ai appris sa mort… Depuis, je continue à conserver la bonne habitude de venir regarnir les placards et le frigo tous les mois. Je reste ici la nuit quand j’ai accompagné un patient à l’hôpital ou si je veux prendre un train pour Paris de bonne heure le lendemain.
- Vous allez dormir où, docteur ?
- Je ne crois pas que je vais dormir, Ludmilla. Je retourne à l’hôpital veiller Nathalie… C’est une fille tellement bien… Elle a joué au basket en pro vous savez et, quand elle est arrivée au village, c’est comme si elle avait toujours été là…
- Docteur, dis-je, quand elle se réveillera, dites-lui que je regrette… Que je l’embrasse et que dès que cette folie sera terminée, je viendrai les voir elle et son mari… Et que j’aiderai… Elle pourra me demander ce qu’elle veut… Je…
Je n’ai pas pu terminer ma phrase. Je pleurais comme une fontaine. Je pleurais sur eux et je pleurais sur moi. Qui étais-je pour avoir ainsi brisé la vie de ces gens-là ?
- Fiona, je ne vous connaissais pas avant ce matin, dit le docteur de sa voix toujours douce et égale. Vous êtes quelqu’un de bien. Chez certaines personnes, il faut prendre le temps de les connaître avant de les apprécier. Vous, vous avez un diamant dans le cœur et de l’or dans la tête… Ne pensez plus à ça, allez vous reposer maintenant.

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MessageSujet: Re: Savoir et te connaître [Fiona 1 - terminé]   Mar 4 Nov 2008 - 14:43

Nous nous sommes effondrées sur nos lits sans prendre le temps de manger et de nous déshabiller. Objectif : dormir, dormir et encore dormir. En espérant que le sommeil voudrait bien nettoyer un peu nos doutes et nos remords.
Peine perdue… Il n’était que onze heures lorsque j’ai commencé à ouvrir les yeux. D’abord, le miracle a bien eu lieu… Je me sentais reposée, la tête dégagée des soucis, le corps libéré des nœuds que les événements des jours précédents avaient générés. Et puis j’ai senti le poids du plâtre, et puis j’ai pensé aux Demont, et puis je me suis rappelé que rien n’était fini. Que nous étions devenues (ou redevenues) les proies d’un groupe de prédateurs mal identifiés. Qui étaient-ils au juste ? Il y avait ceux dont étions certaines de l’implication : « Jules », Jo – sa sœur selon Ludmilla -, le notaire.. Et puis, parce que la paranoïa n’est jamais loin, il y avait tous les autres dont nous ne savions s’ils étaient impliqués consciemment, manœuvrés ou totalement hors de cause. Notre seul allié connu était le bon docteur Pouget, un allié dont le ralliement ne s’expliquait semble-t-il que par les liens étroits qu’il avait eu avec le comte de Rinchard.
La cavale était un art qui par certains côtés m’amusait. Il y avait eu ce déguisement en romancière anglaise, ce jeu de dupe sans fin avec le chasseur, cette sensation qu’on ne pouvait tenir qu’en prouvant qu’on était plus malin que les autres. Ce perpétuel face à face avec le danger était finalement grisante. La cavale était aussi épuisante, déstabilisante et inquiétante. Peu à peu, j’avais ce sentiment de ne plus être vraiment moi-même, de m’enfoncer dans un long tunnel dont je ne voyais pas le bout. Il fallait avancer quoi qu’il en coûtât parce que revenir en arrière était impossible. Il aurait été tellement plus simple de se placer sous la protection des forces de l’ordre. Tellement plus simple, oui, mais j’aurais considéré qu’il s’agissait là d’une fuite, d’un renoncement. Nous étions engagées, Ludmilla et moi, dans un jeu complexe où les apparences et les faux-semblants étaient légion. Personne ne pouvait désormais s’engager dans ces entrelacs sans risquer de provoquer l’effondrement de ce système complexe. Rameuter la police c’était risquer de faire entrer l’éléphant dans le magasin de porcelaine.
La cavale c’était aussi coûteux. Si j’avais bien économisé sur l’alimentation ces derniers jours, le budget « fringues » avait largement explosé. Et cela promettait de ne pas s’arranger puisque nous ne devions surtout pas repasser, même furtivement, par nos domiciles respectifs. Je suis donc sortie pour acheter des vêtements neufs pour Ludmilla et moi. Rien de fabuleux, juste de quoi s’habiller normalement, sans excès de style, pendant deux jours.
Lorsque j’ai regagné l’appartement, l’air embaumait le café frais et le pain grillé. Des odeurs qui, je ne sais pourquoi, m’évoquaient les vacances et le bonheur. Bien loin de tout ce qui m’occupait l’esprit.
- Je ne sais pas si tu sais, me fit Ludmilla lorsque je lui présentai le choix de vêtements que j’avais fait pour elle, mais j’ai aussi un salaire… Ca n’équivaut pas évidemment ce que gagne un prof de fac.
- T’occupes pas de ça. Avec ce que tu as économisé aujourd’hui, tu t’achèteras des bouquins… J’ai cru voir une bibliothèque dans laquelle il y avait un trou. Au moins de quoi glisser deux Points Histoire… et des gros !… Et puis, bientôt, tu sera riche…
Ludmilla ne répondit à cette perspective que par un long soupir. Elle n’avait toujours pas admis cette réalité.
- Il me suffirait de me présenter à l’étude du notaire pour que tout s’arrête, soupira-t-elle… J’ai bien le droit de le refuser cet héritage, pas vrai ?…
- Non, tu n’as pas le droit… Tu sais très bien pourquoi…
- Les archives ?… Si tu savais…
- Les archives, il suffirait d’une camionnette pour déménager le tout… Non, moi je te parle de l’héritage financier…
- A supposer qu’il existe, fit remarquer Ludmilla.
- S’il n’existait pas, tu crois que « Jules » se donnerait tout ce mal ?… Il n’y en a peut-être pas pour des centaines de millions, mais assez pour que tu fasses le bien avec cet argent. Je sais comment tu fonctionnes, ça me ressemble tellement… Cet héritage, tu ne l’utiliseras pas pour te payer des voitures de sport, des séjours dans des cinq étoiles à tous les coins de la Terre…
- Qu’est-ce que tu en sais ?
- Ca ne serait pas toi… Cet argent, tu l’utiliseras pour mener des combats que peut-être tu n’imagines pas, pour aider ceux qui en auront besoin…
- C’est toi qui as un diamant dans le cœur et de l’or dans la tête comme l’a joliment dit le docteur cette nuit… Moi je ne crois pas être comme cela… Je suis plus terre à terre, plus matérialiste. J’ai besoin d’avoir des livres, plein de livres…
- Eh bien, tu rachèteras la bibliothèque François Mitterrand et tout ira bien.
- Même pas drôle… Ecoute, si on veut tout mettre à plat, moi je te rappelle que cette après-midi, on t’attend à Paris.
- Tiens, c’est vrai… J’avais oublié ça…
Le pire, c’est que c’était vrai. Le rendez-vous avec Richard Lepat m’était complètement sorti de l’esprit. C’était à vrai dire le cadet de mes soucis que ce type se retrouve en difficulté par ma faute.
- Je ne me sens pas en état, Ludmilla… Le docteur m’a ordonné de me reposer… Moi je pensais qu’on allait cocooner pendant deux jours avant de mettre un point final à cette histoire.
- Dans les propos du docteur, tu prends ce qui t’arrange… Il nous a également conseillé de prendre le large… Moi, je viens de passer trois jours enfermée, j’ai besoin de prendre l’air.
Nos positions étaient difficilement conciliables et pourtant elles étaient toutes les deux parfaitement légitimes. Nous sommes restées un bon moment sans rien dire à mastiquer nos tartines de pain grillé confiturées ; c’était un bras de fer muet pour savoir qui céderait.
- Il y aurait peut-être une solution, fit Ludmilla dont j’avais senti le regard s’éclairer quelques instants plus tôt…
- Dis toujours…
- Je vais à Paris à ta place.
- Si ça t’amuse de te faire passer pour moi… Note bien que ce ne serait pas la première fois et qu’il ne faudrait pas que cela devienne une habitude.
- D’un côté, ça permet de savoir ce que te veut ce producteur… De l’autre, tu te reposes toute la journée et demain on met les voiles… Moi je vote pour quelques jours à l’océan… Tu te souviens, je ne suis jamais allée au Pays basque.
- Il me suffirait de demander au professeur Loupiac…
- Ah ! Le fameux gourou !… Tu vois qu’on a d’autres alliés.
- Je ne veux pas l’impliquer dans cette affaire, Ludmilla… Mais sa maison de campagne à Urrugne, je suis sûre qu’il ne fera aucune difficulté pour me la prêter quelques jours.
- Alors on marche comme ça…
- Et comment on reste en contact ?…
- Très simplement… Regarde ce que j’ai trouvé cette nuit posé par terre devant la porte de la salle des archives… Nos portables… Et il y avait même ta batterie d’ordinateur…

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MessageSujet: Re: Savoir et te connaître [Fiona 1 - terminé]   Mar 4 Nov 2008 - 19:01

Ludmilla m’appela de la gare pour m’indiquer qu’elle avait un train qui la laisserait à Montparnasse à 14h30.
- Fais de beaux rêves, me lança-t-elle avant de raccrocher.
De beaux rêves, il ne fallait pas trop y compter. S’il prenait au sommeil la fantaisie de venir me visiter à nouveau, je l’accueillerais volontiers mais je doutais fort de cette perspective. J’avais dit que je me reposerais et le repos, pour moi, devait prendre la forme d’une ou deux heures de travail. Le travail n’en est pas vraiment quand on l’effectue couchée sur un lit, non ? La position allongée, conjuguée à la grande lassitude qui me submergeait par vague, eut quelques vertus intéressantes. Au bout d’un quart d’heure de cette posture, les yeux au plafond, la main droite sous la nuque (le plâtre étant fort inconfortable pour que j’y laissât la gauche), une commutation se produisit dans ma tête et je rebasculai vers les soucis de la prof d’université. La restructuration de mon chapitre sur les métiers dans la ville moderne commençait à se mettre en place tout doucement. Je déplaçai virtuellement, par la seule force de mon esprit, des blocs entiers de texte, changeai les titres, redistribuai les documents d’accompagnement sur les pages. A partir d’une entrée différente, l’étude du cas d’un maître verrier amiénois, tout prenait un sens forcément nouveau. De temps en temps, ma jauge d’énergie personnelle virait au rouge, un voile de fatigue venait danser devant mes yeux tandis qu’un curieux avertisseur sonore se déclenchait dans ma tête. Je laissais alors filer mon esprit vers les grandes plaines du repos avant de revenir insensiblement à ma tâche. J’avançais ainsi par constants va et vient, construisant étape par étape, morceau après morceau.
Et puis, un voyage fut sans retour et je m’endormis.

A mon réveil, le mieux était certain. La pendule de la cuisine indiquant 17 heures 30, je devais avoir mijoté dans les bras de Morphée un peu plus de trois heures, soit exactement mon cycle de sommeil habituel. Chose merveilleuse, j’avais toujours en tête tout ce que j’avais cogité avant de m’endormir et il me sembla même qu’inconsciemment j’avais encore finalisé quelques trucs pendant mon sommeil. Il ne me restait plus qu’à retranscrire tout cela sur mon ordinateur.
Las ! Dès le lancement, l’icône batterie se mit à clignoter nerveusement dans la barre des tâches, puis elle vira au rouge tandis que des bip furieux étaient émis à intervalles de plus en plus rapprochés. Conséquence logique et prévisible, l’écran s’éteignit me laissant désemparée : mon câble secteur devait se trouver quelque part dans les ruines de la Carrière, je n’avais donc aucun moyen de poursuivre mon travail.
- Je n’ai plus qu’à sortir en acheter un, soupirai-je. Tant pis pour le repos !
A vrai dire, ce contretemps ne me déplaisait guère. Après avoir passé mes dernières journées à crapahuter, l’immobilité quasi forcée que je m’étais imposée finissait déjà par être insupportable. J’avais aussi un petit frisson agréable à l’idée que, par la plus grande malchance, je pouvais tomber nez à nez avec l’onctueux notaire, l’irascible Gabrielle ou le gentil Guillaume. Ma petite roulette russe à moi en somme.
J’avais repéré dans la nuit la grande rue qui avait capté les principaux magasins de la ville. La Rue Nationale descendait de la grande place Jean-Jaurès, carrefour obligé pour les bus tourangeaux, vers le principal pont sur la Loire. C’était une de ces artères larges et orgueilleuses comme il en a poussé dans toutes les grandes villes françaises au XIXè siècle. Le genre d’endroit où on se perd facilement dans la foule, où on redevient anonyme, où on se laisse emporter par le mouvement général. L’idéal pour se dissimuler aux méchants.
Les trottoirs étaient bondés ; c’était l’heure où les uns rentraient du travail, les autres quittaient les magasins après un mercredi après-midi de shopping ou de simple lèche-vitrines. A la Fnac, je trouvais mon bonheur : un adaptateur secteur correspondant exactement aux spécifications de mon ordinateur. Dans un premier temps, le vendeur ne m’avait pas laissé beaucoup d’espoir : « On n’a pas tous les modèles en stock parce que chaque modèle a ses propres caractéristiques… C’est très compliqué de trouver le bon… Si on n’a pas le vôtre, il faudra soit aller dans un magasin spécialisé dans l’alimentation électrique, soit aller chercher sur Paris… Par contre, ne vous fiez pas aux modèles qu’on trouve sur le net, la plupart du temps c’est de merde… Ils grillent très vite ». Après un tel accueil, l’annonce qu’il me fit à son retour du dépôt prit une saveur encore plus forte. Je pouvais rentrer, relancer ma machine et me remettre au travail.
J’étais sur le chemin du retour lorsque un bip bip un rien basique m’avertit de la réception d’un SMS. Provenance ? Mon propre portable.
- Tu en as mis du temps à te rappeler que j’existais, dis-je. Ca a dû t’intéresser le monde de la télé…
Le texte s’afficha par bribes sur l’écran du portable : « Rdv super interes. ProG top Klité ! Resto avc Rich. 21h. Bizz Ludm. ». Je le trouvais consternant à plusieurs titres. D’abord, il y avait ce langage étriqué et rabougri, certes non sans astuces, mais que je considérais avec mon esprit ringard – ou lucide ? - comme une des causes du manque d’orthographe et de syntaxe des copies de mes étudiants. J’étais gênée par le fait que Ludmilla ait pu trouver super intéressant le projet de Richard Lepat ; certes, je ne connaissais rien de son contenu mais, même avec un bon miracle, on ne verrait jamais certains ahuris qui passaient à la télé pondre le roman du siècle – ni même de l’année. La probabilité d’une reconversion de Richard Lepat dans le monde de la culture ne pouvait qu’être proche du zéro absolu. Troisième pilule difficile à avaler, le rendez-vous au restaurant. Là, ça frisait le grotesque et la faute de goût. On ne se laisse pas avoir par le bagou et les costumes Giorgio Armani d’un Richard Lepat quand on aspire à démêler les secrets intimes d’un seigneur du XVIè siècle. Ca ne tient pas une seconde une futilité pareille lorsqu’on prend la peine de regarder qui on a en face de soi. Pas l’apparence, le fond. Pas le clinquant, le creux. Certains êtres se déchiffrent bien plus facilement qu’une archive. La décision de Ludmilla d’accepter le rendez-vous était purement inconcevable. De plus, fin du fin, elle oubliait complètement de préciser quand elle revenait. Pour un retour en soirée, cela paraissait compromis : dans le genre de restaurant où Richard Lepat devait avoir ses habitudes, on ne mange pas en une demi-heure.

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MessageSujet: Re: Savoir et te connaître [Fiona 1 - terminé]   Mar 4 Nov 2008 - 21:03

Cette fois, ce fut un véritable appel qui fit danser le téléphone portable dans ma main tandis que je finissais d’achever l’ascension de l’escalier par sa face la plus facile, la cage d’ascenseur. Le numéro qui s’affichait ne me disant rien, je ne prononçai pas le moindre mot laissant à mon interlocuteur le soin d’entamer le dialogue.
- Miss Woodworth ?… Ici Gabrielle Le Poezat de l’étude de maître Rioux à Blois.
Miss Woodworth ? Je pensais que la romancière britannique était déjà morte et enterrée, victime des vents contraires de toute cette histoire. Visiblement, la clerc de notaire ne le savait pas. C’était un bon point pour elle.
- Bonsoir, mademoiselle… Alors, vous m’avez trouvé un château ?
- Ecoutez, il semble que oui… Est-ce que vous pourriez passer nous voir demain dans la journée ?
Passer les voir à l’étude ? Et quoi encore ?… Me jeter dans la gueule du loup ?… Ils voulaient peut-être aussi que je fournisse le bâillon et les menottes ?
- C’est que…
J’eus une vision suspecte… Un barillet de revolver en train de tourner. Une table de roulette au casino. Le hasard dans toute sa splendeur. Le coup de bluff ultime. J’allais le tenter.
- C’est que demain je serai partie… Je dois rapporter mon manuscrit terminé à mon éditeur.
- Ah… C’est dommage… Voilà pourquoi je vous appelais. Finalement, le château Rinchard ne va pas se vendre comme cela était prévu. Il s’est passé hier un événement qui a refroidi les acheteurs.
- Refroidi les acheteurs ?… Il y a un problème de chauffage au château ?
J’entendis le rire à peine étouffé de Gabrielle Le Poezat. Mon petit contre-sens était so british que je faillis d’ailleurs en rire moi-même.
- Pas du tout… C’est assez compliqué à expliquer au téléphone… Un groupe terroriste a revendiqué un attentat contre un château qui accueillait des touristes. Il a diffusé un communiqué annonçant qu’il s’en prendrait à tous les étrangers qui posséderaient nos châteaux…
- Ce n’est pas spécialement bon pour moi, ça…
- Personnellement cela me semble plutôt l’œuvre de plaisantins de mauvais goût. Selon mes informations, le château en question a été simplement victime d’une fuite de gaz… Mais les investisseurs qatari qui étaient sur l’affaire y ont cru, eux… Donc le château Rinchard est à nouveau à vendre…
Second bon point pour la guêpe bretonne, elle ignorait que j’avais habité à la Carrière et que j’aurais dû m’y trouver au moment de l’explosion si je n’avais été au même moment enfermé justement au manoir des Rinchard. C’était donc quelqu’un de clean par rapport à notre affaire, quels qu’aient été ses comportements initiaux à mon égard.
- Ecoutez, je suis sur Tours encore ce soir… Je pourrais peut-être venir pour que nous voyions si la transaction peut se faire.
- Ce soir ?…
Il y eut « au bout du fil » le bruit classique d’un remue-ménage à la recherche qui d’un agenda, qui d’un stylo et puis la voix de Gabrielle Le Poezat revint, claire et ferme, dans l’écouteur.
- Vous pouvez venir. On vous casera dès qu’on le pourra.
- Je me prépare et j’arrive.

Se préparer et arriver, cela voulait dire ressusciter la romancière anglaise. Je me rendis soudain compte que de la robe informe jusqu’aux lunettes de soleil tout avait été détruit dans l’explosion de la Carrière. Il me fallait donc constituer à la dame un nouveau trousseau pour cette rencontre importantissime ; j’en escomptais, ni plus ni moins, que la conclusion d’une entente avec Gabrielle Le Poezat qui pourrait devenir notre sous-marin au sein de l’étude Rioux.
Le « dès qu’on le pourra » m’incita également à me montrer prudente. Il me fallait quelque chose à lire pour tromper l’attente que j’imaginais désespérément longue. Avec un peu de chance, le bon docteur avait un peu de littérature chez lui. Quelque chose que la bonne romancière anglaise pourrait lire pour son édification personnelle. J’ai donc ouvert l’armoire dans la chambre et, au milieu de quelques piles de linge, j’ai découvert une demi-douzaine d’ouvrages. Trois portaient sur la médecine ; je les rejetais aussitôt sans pousser plus avant. Le suivant était un roman un peu leste… enfin très leste comme je pus le constater en le feuilletant un peu : le docteur Pouget était un fieffé canaillou. Celui qui suivait dans la pile était un beau livre, relié avec soin dans une couverture bleu nuit. Il portait un simple titre « Ma vie ». Intriguée par le côté anonyme de la première de couverture, par le silence de la quatrième sur le contenu de l’ouvrage, j’arrivais à la page de garde qui, elle, révélait le nom de l’auteur : Louis-Etienne de Rinchard.
Je ne sus jamais de quoi traitait le dernier bouquin de la pile…

La vie de Louis-Etienne de Rinchard ne me passionna que pendant une trentaine de pages, le temps que la secrétaire vienne m’appeler pour me conduire dans le bureau de Gabrielle Le Poezat.
- Miss Woodworth, je suis enchantée de vous revoir… Installez-vous, je vous en prie… oh, mais que vous est-il arrivé ?
J’avais essayé de dissimuler le plâtre sous les manches bouffantes de mon chemisier. Peine perdue, la clerc de notaire l’avait remarqué.
- Une mauvaise chute.
- C’est cassé ?
- Non, juste une grosse entorse… Mais vous savez à mon âge, il faut prendre des précautions…
Le rire fut sans doute de pure convenance car très rapidement la jeune femme en revint à ses préoccupations professionnelles.
- Tenez, regardez le journal de ce matin… « Charentilly : un château détruit par une explosion »… Et dans l’article, je vous l’ai surligné au fluo, « … L’explosion a été revendiquée par un énigmatique Comité de Libération de la Touraine qui promet de s’en prendre à nouveau à des châteaux possédés par des étrangers à la région ».
- Ce n’est pas très rassurant quand même.
- Je vous ai fait copie du fax que j’ai reçu du maire de Charentilly. Il nous donne quelques informations sur le déroulement de l’enquête. J’ai aussi le rapport des pompiers qui conclue à une explosion au gaz.
- Comment puis-je être certaine que ce sont des vrais ?
La romancière anglaise avait des doutes sur la véracité de ces documents… et l’historienne encore plus. N’importe qui – le notaire en particulier ? - aurait pu faire passer ces documents factices à Gabrielle le Poezat. J’étais bien placée pour savoir que si le gaz avait joué un rôle dans la violence de l’explosion, c’était dans un deuxième temps. C’est le capitaine des pompiers lui-même qui avait expliqué au docteur Pouget quelle avait été l’origine de la déflagration ; comment pouvait-il conclure dans son rapport à un simple accident dû au gaz ?
- Miss Woodworth, se récria Gabrielle Le Poezat, vous êtes chez un notaire. Tous nos documents sont forcément authentiques.
- C’est que je trouve quand même bizarre qu’une affaire qui était faite il y a deux jours se soit arrêtée soudainement.
- Business is business comme on dit chez vous…
- Ah, on dit cela ?…
- Il paraît… Vous n’êtes donc plus intéressée par ce château ?…
- Je l’aime bien mais il peut être aussi une ruine à l’intérieur. Je ne l’ai vu que de dehors…
- Il est un peu tard pour aller là-bas maintenant… d’autant qu’il n’y a pas l’électricité en ce moment… mais je peux vous montrer des photos.
La clerc de notaire ouvrit un dossier à couverture verte et en extirpa une série de clichés tirés par une imprimante laser. On y voyait sur papier brillant la grande salle du premier étage déployer ses splendeurs austères, le hall d’entrée avec son lustre de cristal, deux chambres avec un feu flambant comme en enfer.
- Trouvez-vous que ce château fasse ruine, miss Woodworth ?
- Certes, non !… Certes, non !… J’imagine déjà assez bien mon bureau de travail dans cette chambre-ci… et les réceptions qu’on pourra donner dans cette salle immense. Tous mes amis de Londres et tous mes amis de Paris réunis en une seule fois…
- C’est l’érotisme de vos romans qui vous permet d’avoir autant d’amis ?
La réflexion était étrange. Si je me souvenais bien, la demoiselle avait été mal à l’aise lorsque mon « historique » avait glissé en « érotique ». Et la voilà qui revenait sur le sujet, sujet dont elle avait omis – sciemment ou pas – de faire mention auprès de son patron dans ma fiche de présentation.
- Ne vous faites pas d’illusion sur le pouvoir de la littérature. Ces amis sont là pour l’argent et par l’argent. D’ailleurs, ils savent qu’ils n’auront rien de moi. Je suis lesbienne…
- Ah ! C’est pour cela que vous me regardez depuis le début avec ce regard-là.
- Quel regard ? Je n’ai pas plusieurs regards, mademoiselle.
- J’ai toujours l’impression que vous cherchez à lire au fond de moi… et c’est très troublant… Alors pour couper court, je vais vous avouer que j’ai eu deux expériences avec une femme, que j’ai adoré la première et détesté la seconde. J’aime mon copain… Il est comme tous les mecs : il ne comprend rien à la vie, il ne pense qu’au foot et il ne range jamais ses chaussettes… Mais pour le moment, je crois qu’il n’y a pas mieux que lui sur le marché. Il a une grosse… situation…
Elle se lâchait sacrément, la Gabrielle. Fallait-il donc que mes regards soient à ce point insistants pour qu’elle eût senti le besoin de me dévoiler sa vie affective !
- Vous voulez un bonbon ?
Reprenant d’une main les photos, elle poussa en avant la bonbonnière.

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MessageSujet: Re: Savoir et te connaître [Fiona 1 - terminé]   Mer 5 Nov 2008 - 0:47

Chapitre 11
Piqûres


Qu’y a-t-il de plus humiliant que le sentiment de s’être fait avoir ?… Sinon le sentiment d’avoir été possédé en croyant avoir possédé l’autre ?
Après avoir recouvré toute ma conscience, j’ai eu longuement la possibilité de disserter sur cette question-là. Gabrielle Le Poezat avait marqué deux points en sa faveur pendant notre entretien ; je n’avais pas comptabilisé, sans doute parce que j’avais l’esprit ailleurs, ceux qu’elle marquait en douce contre moi. J’étais prête à parier désormais que son copain qui avait une grosse situation n’était autre que le notaire. Ca expliquait tout : la proximité des deux bureaux, la grosse engueulade contre Guillaume Bordes traité comme un vulgaire subordonné, les belles explications destinées à bien m’endormir. Au figuré d’abord, au propre ensuite. Quant à se demander si la piquante Gabrielle connaissait le divin « Jules », cela se vérifiait jusque dans la manière qu’elle avait de se débarrasser des petites historiennes pas assez méfiantes.

Il était impossible de savoir où j’étais et l’heure qu’il était. C’était encore la nuit, c’est tout ce que je pouvais dire. Ou alors la pièce était sourde et aveugle…
A tâtons, j’en avais fait le tour. Elle mesurait environ cinq mètres sur trois. Pas de meubles. Un sol carrelé froid et humide. Un mur crépis à gros grains. Pas de porte sur tout le périmètre que j’avais exploré. J’aurais bien dit une cave sauf qu’il n’y avait pas flottant dans l’air, accroché à la paroi, cette odeur de vinasse aigre que je ne supportais pas. Si c’était bien une cave elle n’était pas vinicole. Si c’était bien une cave elle pouvait se trouver n’importe où. Sous le bâtiment qui abritait l’étude du notaire ripoux. Dans le château des Rinchard. Quelque part en banlieue parisienne. Sans doute pas dans un rayon supérieur à 200 km autour de la Touraine. Je n’avais pas mangé avant d’aller au rendez-vous fatal avec cette salope de Le Poezat et, là, j’avais à peine faim.
Bien sûr, il faisait froid et, quoique fatiguée, je me forçais à rester debout et à bouger pour me réchauffer. Ca aidait aussi à ne pas trop gamberger, à oublier qu’après un bon resto avec Richard Lepat Ludmilla était peut-être au lit avec lui. Ca pouvait éventuellement aider à refuser de se lamenter sur ces décisions que je n’avais pas prises quand il le fallait. La roue avait tourné dans le mauvais sens quand il n’aurait tenu qu’à moi de ne pas entrer dans le casino. Pour faire le vide et m’épuiser davantage, je crois que j’ai révisé les quelques mouvements d’aérobic appris dans une très ancienne tentative d’approche du sport en société (une idée à maman, bien sûr !). Avec pour conséquence de cet effort imbécile un rapide étourdissement, une sensation de vide, une main qui se retient au dernier moment au mur. Avec 9.4 de tension la veille, je n’étais pas prête pour postuler au poste de Claudette en chef. Il fallait que je l’accepte.

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MessageSujet: Re: Savoir et te connaître [Fiona 1 - terminé]   Mer 5 Nov 2008 - 0:48

Mon intuition s’est révélée exacte lorsque j’ai entendu au-dessus de ma tête des pas lourds qui martelaient un dallage. Leur claquement – certains pouvaient être des talons aiguilles - était accompagné d’un autre bruit plus sostenuto, comme un raclement contre le sol lorsqu’on traîne quelque chose. Il était une heure trop avancée de la nuit pour que ce soit un sac de pommes de terre de 50 kilos et je n’avais pas envie d’imaginer ce qu’on pourrait bien faire avec un sac de ciment du même poids. Quelques minutes plus tard, les pas sont revenus et la lumière a soudain jailli dans la pièce. Au plafond, une ampoule nue délivrait une bonne centaine de watts. Je me suis protégée les yeux avec mon avant-bras. L’agression de cette lumière crue sur mes rétines habituées depuis des heures à l’obscurité était horrible.
A peu près en même temps, une trappe s’ouvrit dans le plafond et une voix tomba d’en haut avec une agressivité tout aussi redoutable que celle de l’ampoule.
- Vous êtes enfin réveillée ?
- Avec un tel traitement vous auriez réveillé un aveugle, répliquai-je à cette voix dont le timbre ne me disait rien. Vous venez me sortir de là ?
- Pas encore… Votre tour n’est pas encore venu, miss Woodworth…
- Je ne suis pas miss Woodworth…
- Vous savez, vues les photos de Fiona Toussaint qui galopent en ce moment sur le net, je crois qu’il vaudrait mieux pour vous, adopter désormais l’identité de cette richissime femme de lettres britannique… même lesbienne.
On a parfois des flashs étranges dans la tête. Au lieu de m’abattre, cette révélation d’une exhibition public de mon corps ne provoqua qu’une seule pensée : « ben voilà, je suis comme Laure Manaudou maintenant… sauf que je nage moins vite ». C’est dire si j’étais atteinte…
- Vous avez besoin de quelque chose ?
- De prendre un peu l’air…
- Vous avez vraiment beaucoup d’humour et un sens de la provocation indéniable… Mais je ne suis pas très patiente… Si vous avez besoin de quelque chose, dîtes le maintenant… Je ne sais pas si je repasserai dans les dix prochaines heures.
J’avais besoin, j’avais besoin… Pour dix heures d’attente, j’avais besoin de tout. De lumière, de chaleur, de nourriture – si possible déstressante -, d’occupation, d’aller aux toilettes… Mais je ne pouvais pas m’abaisser à demander autant en une seule fois. C’était probablement le meilleur moyen pour ne rien avoir.
- Passez moi mon livre et une grosse couverture et vous n’entendrez plus parler de moi pour un moment.
- Je vous souhaite que personne n’ait envie de prendre votre phrase au mot.
La trappe se referma en projetant dans ma cellule une petite pluie de terre et de poussière. Quelques instants plus tard, la couverture, puis le livre, atterrirent à mes pieds. Une poche les rejoignit peu après.
- Le boire et le manger.
- Je ne sais pas pourquoi mais je n’ai pas trop confiance dans votre chef cuistot, madame… Ces plats sont lourds. On en est comme foudroyé…
- Taisez-vous et lisez bien ! C’est très instructif !
Nouvelle petite averse dans le fond de ma cave qui me chassa dans un coin de la pièce. Je m’enroulai dans la couverture et, reprenant mon livre là où j’en avais interrompu la lecture, m’abîmai dans la biographie du défunt comte de Rinchard. Je l’avais quitté après qu’il eût conté les origines de sa prestigieuse lignée qui se perdait d’après la mémoire familiale quelque part au temps des croisades. Les Rinchard avaient servi les Plantagenêts comme les Capétiens, mettant dans leurs rapports avec leurs suzerains une certaine distance et une indépendance assumée. Ils avaient combattu à La Roche-aux-Moines, à Saintes, à Taillebourg, à Crécy, à Poitiers, à Azincourt, tantôt dans un camp, tantôt dans l’autre. Parfois dans les deux, c’est dire ! J’aimais bien dans ce récit la mise en perspective du destin familial avec tout le contexte politique et socio-économique. Ce n’était pas une simple succession de mariages, de naissances et de décès plus ou moins glorieux. C’était en même temps que l’histoire d’une famille l’histoire d’une terre et l’histoire d’un temps.
- Ludmilla a beaucoup exagéré dans le portrait du vieux comte. Ce devait être un sacré érudit pour maîtriser toutes ces connaissances-là.
Plusieurs pages décrivirent l’apogée de la famille aux XVIIè et XVIIIè siècle, insistant notamment sur le fameux Louis-Edgar, l’assassin supposé de la Pompadour, mais sans que son crime figurât même sous forme d’allusion ; sur ce point la lettre-testament envoyée à Ludmilla était plus claire, à défaut d’être compréhensible aux non-initiés. La Révolution marqua une évidente rupture pour la famille ; certains émigrèrent, d’autres restèrent en France – il y eut même un Rinchard tué à Austerlitz… mais c’était sous l’uniforme autrichien. Et puis les temps industriels plongèrent la famille dans un certain repli. La Touraine n’était ni la Lorraine, ni le Nord, ni même les Vosges avec leurs industries textiles. La terre, c’était toute la richesse dont on osait disposer. Le comte citait à ce propos un extrait de l’Argent d’Emile Zola – citation que je n’eusse pas imaginée sous la plume d’un personnage aussi réactionnaire - dans laquelle l’auteur naturaliste rappelait la croyance inébranlable de certains en un prestige légitime et supérieur de la rente foncière. Enfin, vinrent les ancêtres proches, grands-parents et parents tous natifs de la Touraine, prélude à la naissance de Louis-Etienne.
La première partie couvrait en une centaine de pages huit siècles d’histoire, les trois cents suivantes allaient s’intéresser à l’auteur. Louis-Etienne de Jumeau de Rinchard était né en janvier 1920, peu de temps après le retour de son père qui avait à Verdun, puis dans l’armée d’Orient servi le drapeau avec un courage admirable. Si, comme c’était coutume dans ce genre d’ouvrage, la présentation de la famille tenait de l’hagiographie, celle-ci n’était pas pour autant conduite avec une héroïsation systématique des aïeux ; on pouvait donc tenir pour véritable le comportement remarquable du fils de famille envoyé à l’autre bout du continent d’abord contre les Serbes et les Bulgares, puis contre les « Rouges ». Son retour à la fin de l’hiver 1918-1919 avait apporté un peu de joie au château. Joie de courte durée. Peu de temps après avoir assisté à la naissance et au baptême de son fils et héritier, Louis-Eric de Rinchard s’était suicidé pour fuir les souvenirs de la boucherie ignoble.
Sa femme, Lucie-Eglantine née Grillon-Roland, avait alors pris le relais… Plus exactement, elle l’avait repris ayant déjà pendant les années de guerre conduit avec patience et énergie la gestion du domaine. Elle allait mettre, au nom de son fils mineur, une énergie de lionne à consolider puis accroître la puissance de la maison. C’est elle qui la première allait oser placer une partie du capital familial dans les affaires industrielles et commerciales. Suivait une description à la fois rapide, précise, et donc percutante, des effets en France de la seconde révolution industrielle.
Un réflexe professionnel, trop longtemps bridé tant dans mon esprit ce type de littérature hagiographique ne pouvait prendre en compte les données de la « vraie » Histoire, m’amena à stopper ma lecture pour feuilleter les dernières pages. Curiosité, somme toute classique dans mon milieu, qui vise à connaître les ouvrages utilisés, les auteurs convoqués pour parvenir à dresser un panorama scientifique d’une question. Il y avait une bonne dizaine de pages… Et du lourd ! Les grandes collections universitaires étaient bien présentes, quelques biographies ou synthèses de poids les complétaient. Il avait dû falloir des années de travail au comte pour lire, ou même simplement picorer, dans tous ces ouvrages. Ne les ayant vus nulle part dans le château – Ludmilla n’aurait pas manqué de me les montrer dans la bibliothèque – j’en déduisis que le comte les avait consultés à la bibliothèque de Tours, voire qui sait à la Bibliothèque nationale, rue Richelieu.
Je restai toute interdite en découvrant mon nom pour un article dans la revue XVIIè siècle consacré aux noblesses urbaines de la France de l’ouest. De là à imaginer que le bon docteur Pouget avait découvert ma petite existence en lisant la bibliographie de l’ouvrage du comte, il y avait un pas à franchir, un pas bien plus grand et improbable encore que celui d’Armstrong sur la Lune en 1969. Le docteur apparaissait d’ailleurs dans le livre. A la dernière page, consacrée aux remerciements, avec au regard de son nom une phrase qui était bien plus que de circonstances : « pour avoir été l’infatigable veilleur de mon corps épuisé et de mon âme tourmentée » , phrase qui expliquait la présence de cet ouvrage, sans doute imprimé plus que publié, dans sa bibliothèque personnelle.
La ligne suivante sur la page des remerciements me cloua sur place. Il y était dit : « A L.R. pour avoir veillé à l’historicité de ce récit, en avoir corrigé les erreurs et adouci l’amertume par de savants conseils ».
L.R.
Ludmilla Roger.
Elle avait bien eu raison de me préciser qu’elle ne m’avait pas tout dit « pour l’instant »…

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MessageSujet: Re: Savoir et te connaître [Fiona 1 - terminé]   Mer 5 Nov 2008 - 13:05

Du coup, forcément, la vie du comte de Rinchard prenait un autre sens, un autre goût. Amer surtout. Ridiculisée par mes adversaires, j’était désormais trahie par ceux que je prenais pour mes amis. Il était impossible que, proche du comte comme il l’était, le docteur Pouget n’ait pas connu l’existence de Ludmilla ainsi que le rôle qu’elle avait joué dans la rédaction de cette autobiographie. Et même bien connue… Ce qui expliquait par voie de conséquence ce grand cri lorsque j’avais prononcé mon véritable nom devant lui.
Je rembobinai la vie du comte jusqu’à la fin des années 90. Ludmilla n’y apparaissait qu’une seule fois. Sans le recours cette fois-ci à des initiales transparentes. « Mes relations avec Ludmilla Roger, étudiante en Histoire venue faire un mémoire sur Louis-Edgar de Rinchard, furent électriques. La demoiselle, malgré ses grandes qualités, avait une conception du passé qui n’était pas la mienne. Cela ne dura entre nous que trois jours ». La dernière phrase donnait presque l’impression d’une relation amoureuse. Comme si, en même temps que les profondes divergences qui s’étaient creusées entre eux, quelque chose d’autre les avait réunis. En tous cas, cela expliquait le choix du comte de léguer toute sa fortune à Ludmilla. Il n’y avait pas chez lui que du ressentiment à l’égard de l’historienne débutante… ou si ressentiment il y avait eu c’était surtout parce qu’elle avait refusé de demeurer auprès de lui au-delà de ces trois jours… Mais que s’était-il passé ensuite ?
Faute de réponse à cette question, je butinai un peu au hasard dans le bouquin, cherchant à mieux cerner le personnage du comte. Les pages sur la mort du fils étaient poignantes, on percevait à quel point l’événement avait été une rupture fondamentale dans la vie de Louis-Etienne. Il n’avait pas connu son père, il avait à peine connu son fils. Il était pris entre deux néants, celui de son passé et celui de son futur. Il était condamné à n’être qu’une « fin de race » ; son épouse, plus âgée que lui, ne pouvait plus donner la vie et, chez les Rinchard, on n’acceptait pas, au nom des principes de la sainte Eglise, l’odieuse procédure du divorce. Il lui fallait vivre avec ce fardeau, avec cette punition ; il était celui qui avait failli à perpétuer la race. Le livre laissait bien entendre que le comte avait pu se donner du bon temps ici ou là, mais cela ne comptait pas. Seule la légitimité était acceptable au moment de transmettre les possessions acquises par les aïeux.

Vaincue par la fatigue, le froid et les vertiges, je me suis endormie roulée en boule dans la couverture. Trop crevée pour que les nombreuses questions restées sans réponse puissent triompher.
- Allez, réveillez-vous ! Réveillez-vous !
J’ai ouvert un œil et la première chose que j’ai vue c’était une échelle posée en face de moi. J’ai levé la tête mais, aveuglée par la lumière toujours aussi brûlante, je n’ai pu distinguer le visage penché sur l’ouverture.
- Il faut que je monte ?
- On vous attend… Il est l’heure de vous montrer utile.
Je ne compris pas ce que cela voulait dire. A quoi pouvais-je donc être utile ? Dans toute cette histoire, j’avais tellement eu l’impression de ne servir à rien… Sinon à planter toutes les chances de Ludmilla d’entrer en possession de son héritage.
Après une ascension périlleuse – l’échelle était quasi à la verticale et mon plâtre me gênait – je pus recueillir deux informations sans savoir laquelle aurait le plus d’intérêt pour la suite. Sur le lieu d’abord. Nous étions bien au château Rinchard, la trappe qui venait d’être refermée après mon passage étant située sous la cuisine. Un ancien dépôt pour la viande salée sans doute. Seconde information, la voix qui m’avait provoquée appartenait à une femme d’une cinquantaine d’années. Ses cheveux avaient déjà viré au gris mais on ne pouvait la dire vieille tant son corps, ses gestes, le timbre de sa voix attestaient d’une énergie intacte. Les yeux verts brillaient d’une sorte de contentement rageur qui ne pouvait qu’exprimer un sentiment de vengeance assouvie. Je ne la connaissais pas et elle ne devait jamais m’avoir vue ; pourtant, elle semblait goûter si fort à se position de puissance, au fait de me tenir en sa dépendance, que je songeais davantage à une vengeance de classe, de caste qu’à un quelconque tort que j’aurais pu effectivement lui causer. La femme âgée sans diplôme triomphant de la jeune universitaire.
- Passe devant…
Elle n’avait pas d’arme pour me menacer et j’aurais pu, sans doute, tenter quelque chose. J’avais avec mon plâtre une arme plus solide que mes petits poings maladroits et fragiles. Je n’en avais plus la force et plus l’envie. Tenter de fuir ? Et pour quoi faire ? Chaque fuite n’avait fait qu’ouvrir encore plus, depuis le début de toute cette affaire, le champ des possibles. S’éloigner c’était certes se donner du répit mais c’était aussi s’enfoncer dans des interrogations sans cesse renouvelées. En croyant avancer, j’avais fait du sur place. Les révélations que j’avais pu obtenir m’avaient plus causé de souffrances qu’elles n’avaient apporté de réponses. Basta ! Qu’on en finisse !

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MessageSujet: Re: Savoir et te connaître [Fiona 1 - terminé]   Mer 5 Nov 2008 - 16:49

Le jour commençait à poindre mais les chandelles brûlaient encore dans la grande salle à manger de l’étage. La nuit avait dû être longue car il ne restait souvent que quelques morceaux étiques de bougie et la cire fondue avait recouvert le cuivre brillant des chandeliers. Dans cette semi pénombre, que les derniers feux de l’éclairage ne pouvaient plus combattre, plusieurs personnes, j’en comptais cinq, m’attendaient. Certaines étaient assises, d’autres debout semblant tourner en rond nerveusement. C’était un peu une ambiance Cluedo mais avec une variante de taille ; dans toute cette assistance, il n’y avait qu’une personne innocente : moi.
- J’avais espéré ne pas être obligé d’en arriver là mais les circonstances nous étant décidément contraires…
La voix était celle d’un homme appuyé tranquillement dans une partie sombre de la pièce.
- Vous êtes bien « Jules Favart » ? ai-je demandé.
- Si vous prenez plaisir à m’appeler ainsi, continuez… Cela m’évitera de laisser traîner mon nom hors du cercle restreint de mes complices.
Le détective du notaire quitta l’ombre - je ne l’avais pas distingué jusqu’alors, ils étaient donc six - pour se rapprocher d’un chandelier posé sur un meuble. Il se saisit de la source de lumière et l’approcha du visage d’une des personnes assises.
- Votre amie Ludmilla est une fieffée secrète. Elle ne dit rien, elle n’explique rien… Même quand on l’aide…
Je poussai un cri d’horreur. Le visage de Ludmilla était odieusement marqué par les coups, boursouflé, sanguinolent, un de ses yeux notamment était largement fermé. Elle avait perdu conscience et s’était affaissée sur le fauteuil. Je repensai au bruit entendu dans la nuit, à ce frottement. C’était elle qu’on amenait… Le voyage à Paris s’était donc mal terminé. Avant ou après la soirée au restaurant.
Le détective continua à abaisser le chandelier pour me montrer les bras et les jambes de Ludmilla. Ils étaient attachés par du gros scotch noir épais. Non seulement ils l’avaient tabassée mais en plus sans qu’elle puisse se protéger un minimum de leurs coups.
- Vous devinez la suite ?
- Je vais subir le même sort ? répondis-je, la voix et le cœur pleins de rage. Mais à quoi bon recommencer ce que vous avez si bien réussi avec Ludmilla ? Je n’ai pas plus de réponses que vous ?… Je crois connaître les membres de ce complot contre Ludmilla et ses intérêts. Je suis certaine d’en connaître les raisons… Je pense malgré tout que ce n’est pas là ce que vous voulez entendre de moi. Tout cela vous ne l’ignorez pas et pour cause… C’est le pourquoi qui vous intéresse. Je ne pourrais vous être d’aucune utilité sur ce plan-là.
- C’est ce que vous croyez ou c’est ce que vous dîtes par peur de subir le même traitement, me demanda le détective ?
- A votre avis ?…
Je n’en savais fichtre rien pour dire vrai. Oui, j’avais peur. Bien sûr. Depuis l’explosion de la Carrière, on était clairement passé à un autre stade dans cette histoire. Les « gros méchants » étaient énervés, craignaient de ne pas parvenir à leur fin. Ils étaient désormais prêts à tuer ; le stade de la simple intimidation était clairement révolu. Et cet énervement n’avait d’ailleurs aucun sens : ils n’avaient qu’à attendre une chose : que le 28 mars soit passé. Après, tout l’argent leur reviendrait.
- Qu’est-ce que vous vouliez qu’elle vous dise ?
Je m’étais rapprochée à pas mesurés du fauteuil de Ludmilla, avais posé une main sur son épaule sans susciter la moindre réaction.
- J’aimerais savoir ce qu’elle a fait de mon héritage !
C’était une nouvelle voix, celle d’un homme encore. Un homme qui revendiquait l’héritage du comte de Rinchard mais qui n’était pas le notaire, j’aurais reconnu son onctuosité naturelle.
- Qui êtes-vous ?
- Je suis désespéré que vous m’ayez déjà oublié, mademoiselle Toussaint… Nous avons si longuement conversé tous les deux vendredi dernier.
- Guillaume Dubois ? Le clerc de notaire ?
- J’aurais dû m’appeler Guillaume de Rinchard… Mais ce fumier n’a jamais voulu me reconnaître. Il a préféré tout donner à cette ambitieuse…
La femme qui m’avait conduite jusqu’à la salle à manger intervint dans mon dos.
- Il m’avait promis, le vieux ! Il m’avait promis ! Si tu as un fils, il deviendra le mien qu’il me disait. Il a bien payé les études de Guillaume, ça il n’a manqué de rien… Les bonnes écoles, la fac de droit… Mais c’était pour l’éloigner en fait. Il ne voulait pas que sa fortune passe au fils d’une servante. C’était la déchéance du nom pour lui…
- Sylvie, taisez-vous ! N’en dites pas trop… Miss Toussaint sait se servir de sa tête et elle pourrait bien nous manoeuvrer si elle savait tout… Ce qui compte c’est ce qu’elle sait et que nous ne savons pas.
- Mon cher Jules… Vous permettez que je vous appelle « cher » aussi ?… Je pense toujours que vous en savez bien plus que moi et que je ne vois pas ce que j’aurais à vous dire.
- Dans ce cas…
Je me suis ramassée une gifle qui m’a quasiment jetée par terre. La main qui avait frappé était venue courageusement par derrière. Impossible à prévoir, impossible à contrer. C’était ma première gifle ; jamais on ne m’avait frappé lorsque j’étais enfant. Et je n’avais même pas de nom ou de visage à mettre sur cette lâcheté.
Toujours sans prévenir, j’eus droit au deuxième service qui, cette fois-ci me frappant au haut du visage, fit péter mon arcade sourcilière.

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