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 Claire Loupiac journaliste

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MBS

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MessageSujet: Claire Loupiac journaliste   Mer 31 Oct 2007 - 1:06

Claire Loupiac journaliste




1er août 1914

Je jette ces premières phrases sur un cahier à couverture bleue. Je sais qu’elles ne seront que les premières d’un récit sanglant.
Ce matin, le crieur de journaux a jeté à la ville l’épouvantable nouvelle.
Jaurès est mort !
Et Jaurès mort, c’est forcément la guerre… Lui seul avait assez d’autorité et de puissance morale pour écarter notre destinée de l’inéluctable. Déjà, je sens les faucons triompher, fourbir leurs armes.
Ce cahier sera mon cahier de guerre. Le repère, le guide, le phare de ma pensée, de ce que je suis.
Moi, Claire Loupiac, je fais serment ici de ne rien cacher de ce que je pourrais apprendre sur ce conflit qui se prépare à embraser toute l’Europe. Déjà la Serbie, l’Autriche-Hongrie, la Russie… Bientôt nous et l’Italie ... Peut-être même les Anglais…
Je suis journaliste et ma plume ne saurait être bâillonnée. J’irai au plus près des combats pour que chacun sache, pour que chacun comprenne ce que c’est que le sang inutilement versé… Ce que c’est que la vermine qui gangrène, la folie qui monte, la bestialité qui reprend le dessus. Grand-père m’a raconté la Crimée, les tranchées devant Sébastopol.
Et je n’ai rien oublié.

3 août 1914

Raymond Armengaud n’a pas été facile à convaincre. Alors que l’évidence crève les yeux, il n’est toujours pas persuadé de l’imminence de la déflagration. Certes, l’Allemagne a déclaré la guerre à la Russie… et la Russie est notre principale alliée mais…
- Cela ne prouve rien, mademoiselle Loupiac ! C’est une guerre de sauvages… Nous, dans cette partie de l’Europe, nous sommes civilisés… Nous connaissons les dangers des armes modernes…
- Ce n’est pas ce que je vous demande, monsieur Armengaud… Ne détournez pas la conversation… Acceptez-vous de m’envoyer sur la ligne de front…
- Vous envoyer en première ligne ?… Et qu’y feriez-vous s’il vous plait ?
- La même chose que je fais ici… J’écrirais des articles…
- Avez-vous perdu la raison, mademoiselle ?… Vous tenez dans mon journal une chronique sur la bourgeoisie de la ville et ses petits secrets… Chronique anonyme, et heureusement pour vous, je vous le rappelle… Vous n’existez que sous la protection des simples initiales R.V. Et vous voudriez aller affronter la mort sur les champs de bataille. Croyez-vous que la guerre se fait en crinoline ?
- Monsieur Armengaud, considérez je vous prie la chose sous un tout autre angle. Pourquoi suis-je capable de vous adresser chaque semaine une chronique fort documentée et acide sur les travers de ceux qui comptent dans la ville ?
- Parce que vous êtes de ce monde et que vous y passez inaperçue… Même grimée comme à Carnaval, personne ne vous prendra pour un troufion…
- Monsieur, si je passe inaperçue, c’est surtout parce que je ne me fais pas remarquer. Je suis là mais personne ne me voit… Parce que je ris aux horreurs que j’entends, parce que je pleure avec une sincérité feinte même lorsque je n’ai aucune tristesse. Je me fonds dans le paysage… Comme Nelly Bly du New York World
- Ah, s’il vous plait, ne recommencez pas avec votre héroïne américaine…
- Si elle a été capable de se faire interner dans un asile pour rendre compte ensuite à ses lecteurs, je peux bien réussir à me fondre dans l’entourage, non des soldats, mais de l’Etat-major…
- Si votre Nelly je ne sais quoi a été capable de se faire interner dans un asile et qu’elle en est sortie, cela montre avant tout l’incompétence des médecins américains…
J’avais une dernière carte à jeter.
- Qui enverrez-vous alors ?
- Si la guerre se déclenche, ce que je ne crois pas contrairement à vous, j’enverrai Parmentier… ou bien Cazes…
- Impossible, monsieur… Ils seront mobilisés avant que vous n’ayez pu les contacter… Croyez-moi, en choisissant d’envoyer une femme, vous prendriez un avantage décisif sur vos rivaux. La Dépêche a un fil direct avec Paris mais auront-ils quelqu’un capable de se glisser dans les réceptions à l’Etat-major ?… J’en doute.
La perspective de damer le pion à La Dépêche c’était tendre à Raymond Armengaud, directeur de La Garonne illustrée, une pomme dans laquelle il ne refuserait pas de mordre. Il poussa un long soupir rauque, tira une bouffée de sa pipe grise et prononça les mots que j’attendais.
- Ne comptez pas quand même que je vous signe un contrat…

5 août 1914

J’écris secouée par les chaos du train. Me voici en route pour Paris, posée tant bien que mal sur une banquette de deuxième classe. Partout sur les quais de Matabiau, j’ai vu s’entasser, s’amonceler les vareuses bleues de nos soldats en attente de départ vers le front. Ni joie, ni enthousiasme… Juste un vague semblant de certitudes… On sera revenus bientôt !
Maman n’a pas pleuré. Papa n’est pas venu. C’était plus que je ne pouvais imaginer. Aurais-je été capable de leur mentir une dernière fois, là sur ce quai de gare ? Officiellement je partais tenir compagnie à une ancienne amie de lycée dont le mari venait d’être mobilisé et dont la grossesse s’avérait périlleuse.
- Va, ma chérie… N’aie pas de regrets… Avec la guerre, la librairie n’aura pas besoin de toi… Va consoler ton amie.
Maman était bonne. Bonne et naïve. Elle aurait été la dernière à comprendre et à accepter que le R.V. qui avait brocardé si férocement sa dernière réception était sa propre fille.
Papa était aussi sérieux que fermé. Il ne vivait que pour son travail, cette Librairie des Arcades qu’il avait installé, comme un défi, en face de la mairie, face aux pouvoirs des « Rouges » comme il disait.
J’ai rejeté leur monde avant qu’il ne me rejette.
Je suis libre.

6 août 1914

Le journal a déjà deux jours mais c’est le seul qui traîne à l’hôtel où j’ai établi mon quartier général.
Je me force à relire le titre puis l’article…
C’est impossible !
Comment peut-on écrire de telles absurdités ?
« Les statistiques des dernières guerres démontrent que plus les armes se perfectionnent, plus le nombre de pertes diminue »
Et c’est Le Temps, le grand journal sérieux du pays, qui ose affirmer cela ?
Je câble un premier article à Armengaud : « Paris ne sait rien de la guerre ».
Mais moi qu’en sais-je vraiment ?

7 août 1914

La ville ne sait rien de la guerre, alors elle s’invente ses propres frissons. Les espions sont partout si on en suit l’homme de la rue. A croire qu’une armée intérieure allemande s’est glissée dans la ville. Ici on a vu une femme regarder fixement une unité embarquant à la gare de l’Est, là c’est un vieux qu’on a entendu jurer en allemand. Vérification faite, la jeune femme cherchait son amoureux pour lui envoyer un dernier baiser… Et le vieux était un Alsacien qui avait fui sa province au moment de l’invasion en 70… La foule, prompte à se rassembler, à s’émouvoir, à se faire violente, n’a accepté ces explications qu’à contrecœur.
Parfois, rien ne peut arrêter la vague écumante de haine. Il y a quatre jours, à l’angle des rues Rochechouart et Condorcet, elle est venue cogner contre le laboratoire de l’entreprise Maggi. Le premier flux s’est heurté à une barrière d’agents. Trois heures plus tard, le flux a franchi la digue, submergé le bâtiment et tout détruit. Le bilan n’a pas permis de mettre la main sur le moindre poste émetteur ou sur ce lait empoisonné dont l’ingestion aurait envoyé selon la rumeur - toujours elle - deux cents enfants à l’hôpital.
Si la guerre est loin de Paris, les premiers dégâts y sont déjà visibles. J’ai senti sous mes pas crisser le verre brisé des bouteilles de lait, j’ai vu les tôles tordues des panneaux publicitaires.
Comme les mesquineries et les bassesses feutrées des élites toulousaines me semblent loin de l’électricité qui court dans les rues.
Dois-je envoyer le récit de ces abominations à Armengaud ?
Je crois que je vais attendre.
Demain, j’essaye de me faufiler au milieu des képis et des galons.

8 août 1914

La crainte des espions n’est pas propre au seul peuple de Paris. Au ministère de la guerre, on m’a gentiment raccompagné à la porte en m’assurant qu’on prenait bonne note de mes offres de service.
Je suis désespérée.
Comment Nelly Bly aurait-elle fait pour aller plus loin ?

15 août 1914

L’air est de moins en moins respirable. Une chape de plomb couronne la ville.
On attend des nouvelles…
Qui ne viennent pas.
Les journaux paraissent toujours mais ils fanfaronnent plus qu’ils n’informent. A les croire, nos armées avancent. Pourquoi ne pas les croire après tout ?

Grâce à quelques renseignements arrachés ici ou là, j’ai pu approcher le ministre de la Guerre, Adolphe Messimy. Cet homme, qu’on pourrait croire fort occupé au vu des circonstances, a trouvé le temps de se rendre au théâtre de la Renaissance. Edouard de Max jouait L’homme riche, un divertissement sans prétention.
Je me suis approchée du ministre à l’entracte. Sans être une beauté, je sais comment émouvoir les hommes. Joli robe et lèvres bien rouges, un peu de chair à portée de mains et de regard. De quoi me donner assez de confiance pour monter à l’assaut sans l’ombre d’une hésitation. Je connaissais et comprenais mieux ce monde que celui de la rue parisienne.
- Monsieur le ministre, je vous prie, comment fait-on pour se battre ?
- Se battre, mademoiselle ?… Mais vous n’y pensez pas… Nous n’en sommes pas rendus à un point où nous aurions besoin de vos charmes pour défendre le pays.
« Pas rendus à un point… ». Cela signifie-t-il que les opérations militaires sont mal engagées ? Sur le coup, je n’ai pas pris le temps d’analyser ce qui peut apparaître comme une révélation.
- Ne peut-on servir le drapeau quand on est bien née ?
- On sert avec son cœur, mon enfant… Et le vôtre semble prêt à servir avec enthousiasme…
- Oh monsieur ! Si vous pouviez me donner à être utile à la France…
On ne m’a pas laissé de temps d’attirer le regard ministériel vers mon décolleté flatteur. Un officier à l’élégante prestance, sanglé dans son uniforme bleu, s’est interposé.
- Monsieur le ministre, connaissez-vous cette personne ?
- A peine, capitaine Bruno, mais nous sommes en train d’approfondir cette connaissance.
- Puis-je vous recommander de vous défier de ce genre de personne ?
J’ai failli gifler l’officier… Je n’étais pas « ce genre de personne ». Mais la demi-mondaine patriote que je m’ingéniais à être n’aurait pas réagi ainsi. Nelly Bly, à ma place, pas davantage.
- Pourquoi, a questionné le ministre ? Mademoiselle est charmante et…
- Avez-vous oublié que l’ennemi…
- L’ennemi ? Capitaine Bruno, vous avez tendance à voir des ennemis partout… Voyons, il est impossible que ce regard si franc, si sincère, ait quelque chose de semblable à celui des gretchen prussiennes.
- Tout est possible, monsieur le ministre. Vue la situation il ne faut prendre aucun risque.
J’aurais tant souhaité qu’il développât son propos. Quelle était cette situation ?
Une aigre conviction a pris forme dans mon esprit. La situation n’était pas celle que la presse de Paris développait avec fougue et patriotisme. Le ministre n’était sans doute venu au théâtre que pour tranquilliser le bon peuple. Ce capitaine Bruno l’avait, à son corps défendant, amené à lâcher des bribes d’informations. Rien de tangible certes. Pas de quoi faire un article pour Armengaud… mais assez pour le prévenir de la réalité des choses.
Je me suis retirée dans un grand froissement de tulle. Sur mes épaules découvertes, j’ai senti peser le regard du capitaine Bruno.

17 août 1914

R.V. doit prendre la parole à nouveau, faute d’apparaître aux lecteurs de La Garonne illustrée comme un incapable.
Une fois la guerre déclarée, Armengaud a dû « vendre » à la foule des rues de Toulouse l’air du front et de l’Etat-major que le mystérieux R.V. était allé respirer « pour vous ». C’est ainsi qu’il avait introduit il y a un peu plus de deux ans ma première chronique. Le propriétaire du journal n’est pas du genre à renoncer aux effets qui fonctionnent.
Autant la plume court sur ce cahier, autant elle reste sèche lorsque je dois m’adresser à ces centaines de personnes qui, dans ma province, attende de savoir. Je mesure l’importance de ce que je vais leur raconter. Que la situation soit dramatique et mes phrases sèmeront l’inquiétude, la peur, l’angoisse. Que la situation soit bonne et ce sera l’espoir, la confiance.
Ici, à Paris, les journaux ont choisi la seconde solution. Les manchettes continuent à dégouliner d’euphorie et de sentences déjà victorieuses. Sans autre preuve qu’une solide conviction dans la qualité de nos chefs, de nos armes et de nos vaillants soldats. L’Intransigeant – au nom décidément mal choisi – ne s’épanchait-il pas ce matin sur « l’inefficacité des projectiles ennemis » qui « sont l’objet de tous les commentaires ».
Pourtant, le retour annoncé pour la fin des moissons a insensiblement laissé la place à une nouvelle échéance : les vendanges.
Je regarde par la fenêtre courir le métropolitain au-dessus de la Seine. De grands criaillements de métal jalonnent son avancée. Comme la rame, j’avance en freinant, secouée et ballottée par le doute.
Deux titres se superposent : « Sommes-nous déjà défaits ? » est le plus pessimiste ; l’autre n’est guère plus engageant : « Le silence du gouvernement est-il bon signe ? ». Je ne parviens pas à trancher.
En refermant les volets, je viens d’apercevoir un homme accoudé sur une rambarde. Ses yeux ont croisé les miens. Est-ce un effet de mon imagination ? J’ai l’impression qu’il me surveille.

J’ai reçu cet après-midi un message du ministre Adolphe Messimy. Il souhaite me rencontrer au ministère demain matin à 10 heures. Allons, me voilà dans la place ! La vérité n’a qu’à bien se tenir.

Sortie en fin de journée pour câbler mon article au journal.
Cette fois, j’en suis sûre : on me suit.
Et ce n’est pas un coureur de jupons… Sans quoi il m’aurait abordé depuis longtemps.


Dernière édition par MBS le Lun 10 Nov 2008 - 21:16, édité 2 fois
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MessageSujet: Claire Loupiac journaliste (2)   Mer 31 Oct 2007 - 1:11

18 août 1914

Mon nom semble être le plus extraordinaire des sésames. Il suffit que je le prononce pour que deux huissiers stylés s’inclinent devant moi et m’invitent par quelques gestes raffinés et répétés à les suivre. Une à une, les lourdes portes aux dorures éclatantes s’effacent sur mon passage puis se referment sans bruit.
Le ministre se lève lorsque je pénètre dans son bureau. Il est seul et cela m’inquiète quelque peu. Aurais-je assez de fermeté tranquille pour résister aux avances que je devine déjà empressées d’Adolphe Messimy ? Depuis la fin tragi-comique du président Félix Faure, les Français - et moi comme eux - sont instruits des aventures galantes qu’abritent les palais de la République.
- J’ai pris en compte votre requête mon enfant, m’annonce-t-il sans même le temps d’un véritable salut.
Dois-je agir en demi-mondaine en lui donnant à voir un peu plus de ma gorge presque offerte ? Ou en patriote sincère figée devant le drapeau ?
- Je vous fais mille mercis, monsieur le ministre…
- Remerciez la France… Elle a besoin de chacun de ses enfants en ces moments douloureux… Et encore plus de ceux qui sont capables de s’arracher à leur confort pour la servir…
Messimy me tend une lettre.
- Voici un laisser-passer qui vous permettra de vous rendre auprès du général Percin à Lille. Vous lui transmettrez ce message que je vous interdis dans votre propre intérêt de consigner par écrit. Vous l’apprenez et vous l’oubliez jusqu’au moment de le réciter au général Percin.
Je dois rouler des yeux incrédules. Moi qui pensais avoir été convoquée pour passer à la casserole sur le tissu défraîchi un vieux divan, me voilà promue agent de liaison.
- Vous vous demandez pourquoi je vous confie cette mission-là ?… Tout simplement parce que vous passerez inaperçue… A condition bien sûr de vous vêtir autrement, cela va de soi… Il y a des ordres qui ne doivent transiter que par un minimum de personnes…
- Bien sûr…
Je crois que j’ai bégayé ce ridicule « Bien sûr » .
- Avez-vous bonne mémoire, mademoiselle ?
- Sans doute monsieur le ministre…
- Vous demanderez au général Percin pourquoi les canons et les munitions qu’il doit évacuer de Lille ne sont toujours pas parvenus à Vincennes et à Versailles… Vous avez compris ?
- Oui… Je crois…
En fait, je n’ai rien compris. J’avais la preuve que j’attendais et je restais comme une potiche un peu sotte, ce qui correspondait exactement à ce que j’étais censée être par ailleurs. Si on évacuait des armes de Lille vers la région parisienne, c’est que nous reculions.
- Pouvez-vous répéter ?
- Je dois demander au général Percin pourquoi les canons et les munitions qu’il doit évacuer de Lille ne sont toujours pas parvenus à Vincennes et à Marseille…
- Versailles !
- Oui… Versailles… Excusez-moi !… Je suis émue…
- Eh bien, oubliez votre émotion, ce message, changez de toilette et prenez le premier train pour Lille… Voici une somme d’argent pour vos frais…
- Et que dois-je faire, monsieur le ministre, lorsque j’aurais transmis ce message ?
- Après… Après… Vous revenez à Paris… Et si nous sommes contents de vous, nous aviserons.

La chambre d’hôtel, paysage désormais familier, m’a ramené aux réalités de ma profession. L’espace de quelques minutes, je me suis grisée d’une importance qui n’était pas la mienne. Mon rôle était de traquer la vérité, de pourchasser les mensonges, d’apporter de véritables réponses aux questions que se posaient les Parisiens et avec eux, je n’en doutais pas, les habitants de tout le pays. Cette vérité, je l’ai désormais…
Et j’hésite à m’en servir.

Alors que j’écris, deux heures plus tard, roulant à 80 kilomètres par heure dans le rapide de la Compagnie du Nord, je ne suis pas sûre d’avoir effectué le bon choix.
J’ai renoncé au télégramme pour le téléphone. Ce que j’ai à dire à Armengaud ne doit pas tomber sous d’autres yeux.
Je vérifie plusieurs fois qu’on ne me suit plus – mon « galant » de la veille a disparu avec le nuit – avant de me rendre dans le 3è arrondissement dans les bureaux de la Société industrielle des Téléphones. Je joue à la perfection mon rôle de demi-mondaine un peu niaise et obtient d’un préposé qu’il m’explique comment on procède… puis qu’il établisse la communication avec le siège de La Garonne libre.
Un petit malaise et une demande de verre d’eau sucrée plus tard, je suis seule dans le bureau et la voix d’Armengaud qui hurle dans le combiné.
- Qui appelle ? Qui appelle ?
- Ici R.V., monsieur… Nous reculons, monsieur, la chose est certaine désormais… Je la tiens du ministre de la Guerre.
- Vous, s’étrangle-t-il ?! Comment… ?
- Avez-vous bien compris ?
- J’ai compris… Mais je ne peux pas…
- Moi non plus, je ne peux vous en dire plus… Mon article partira par la poste demain depuis Lille.
- Qu’allez-vous faire à… ?
Le préposé revient. Je raccroche, frustrant Raymond Armengaud d’une réponse qu’il aurait eu bien du mal à croire.
Désormais, il sait !… Libre à lui de publier l’information à la Une, telle un éclair fracassant une nuit sereine… ou d’instiller progressivement le doute dans l’esprit de ses lecteurs jusqu’à la chute finale.
Moi, je roule vers un destin encore plus imprévisible que celui de cette guerre dont je suis devenue, sans le vouloir vraiment, un élément.

19 août 1914

Le train s’est arrêté en pleine voie il y a deux bonnes heures. J’écris à la lumière d’une bougie qu’un voyageur prévoyant a bien voulu me céder contre quelques sous (le pécule remis par Messimy a du bon).
Tous, à tour de rôle, comme dans un intrigant manège, nous sommes descendus humer l’air de la nuit. Au loin, on entend rouler le tonnerre et le ciel se marque de lueurs vives.
L’orage ou la guerre ?
- A qui écrivez-vous ainsi, mademoiselle ? Vous mettez une grande énergie à rayer ce que vous avez jeté sur le papier avec furia quelques instants plus tôt…
- C’est un courrier privé…
J’essaye de dévisager l’inconnu à la faible lueur de la bougie. Il parle d’une manière étrange et cherche visiblement à lire les premières lignes de cet article que j’avais pensé écrire dans de meilleures conditions à Lille.
- Excusez-moi, je dois vous paraître terriblement indiscret, mais quelque part l’écriture et la curiosité sont des défauts professionnels. Je m’appelle Luigi Barzini, je suis journaliste italien… Correspondant de guerre.
J’ai hésité une bonne minute avant de lui répondre. Qui étais-je dans ce train ? Claire Loupiac ou une autre ? Une journaliste ou la messagère officieuse du ministre de la Guerre ?
- Je vais à Lille pour voir ma sœur, je m’appelle Claire Hervé…
- Et où votre sœur habite-t-elle à Lille ?
La gaffe ! Je n’avais pas envisagé qu’il puisse me questionner davantage… C’était un journaliste… et j’aurais dû me méfier.
- A Lille !…
J’espère avoir mis assez de fermeté dans ma réponse pour qu’il croit que mon manque de précision est surtout dû à ma volonté de couper court à cette séance d’interrogatoire.
- Bonne fin de voyage alors…
Je le rappelle avant même qu’il ait fini de tourner le dos.
- Vous savez quelque chose sur la guerre ? Où en sont nos armées ?…
- C’est ce que je vais chercher à savoir, mademoiselle… L’avantage d’être italien c’est que je peux dire dans mon journal des vérités que chez vous on cherche à cacher…
- Pourquoi cela ?
J’ai dû me redresser de trop. Etre trop vive. Ne plus être Claire Hervé qui va voir sa sœur à Lille. Laisser percer ma nature profonde, impulsive et curieuse du monde.
S’il l’a remarqué, il n’en a rien laissé paraître.
- Les préfets ont convoqué journalistes et directeurs de journaux il y a quelques jours partout en France. Désormais, toute divulgation d’informations militaires et diplomatiques est interdite…
- Ils n’ont pas accepté cela quand même ?!
- Si j’en crois certains amis, les journaux se sont pliés à la loi… Cela veut dire que seuls les neutres, comme moi, peuvent encore espérer éclairer la guerre du rayon de la vérité.

Deux heures dix. Le train repart.
Je cherche Luigi Barzini à travers la pénombre, le devine enfin.
Lui aussi me regarde.

Le général Percin était absent. J’ai donc attendu plusieurs heures avant que le destinataire du message qu’on m’avait confié revienne à son quartier général.
Il m’a écouté débiter la phrase apprise par cœur dans le bureau du ministre de la Guerre.
- Est-ce tout, a-t-il questionné d’un ton bourru ?
- Ma foi oui…
- En ce cas, je vous remercie…
- Vous n’avez pas de réponse à me donner ?
- Mademoiselle, si j’avais une réponse, j’éviterai de la confier à une personne dont je puis supposer qu’elle fût surtout une espionne…
- Doutez-vous du document que je vous ai présenté ?
- Je doute de tout, mademoiselle… Et maintenant, allez vous faire fusiller ailleurs, j’ai à faire.

Dans la rue, j’ai retrouvé – était-ce un hasard ? – Luigi Barzini. Tranquille et persifleur…
- Votre sœur habite donc au quartier général du général Percin ?
J’ai refusé de répondre et lui ai tourné le dos.
Il m’a poursuivie.
- Attendez, mademoiselle… J’ai vu ce que vous écriviez cette nuit dans le train. Vous êtes soit une espionne, soit une journaliste comme moi… Partageons donc nos informations… puisque de toutes les façons, vous ne pourrez pas les publier.
- Je ne suis pas venue jusqu’ici pour me taire. Ce que je sais, c’est que nous reculons, que les commentaires des journaux parisiens ne reposent sur rien, que c’est du vent ! Et je ne peux pas respirer sans l’air de la liberté. J’en ai assez des faux-semblants et des mensonges. J’ai grandi dans cette hypocrisie et là, maintenant, parce que c’est le moment, parce que c’est l’intérêt de tous, j’ai envie de déchirer ce manteau des apparences.
- Belle tirade ! Si votre plume est aussi alerte et habile, vous devez être détestée de la moitié de vos lecteurs…
- Je m’en flatte !
- Fort bien… Alors nous sommes faits pour nous entendre, car pour moi c’est la moitié du gouvernement qui cherche à me faire taire…
- Eh bien que savez-vous ?
- Bruxelles est sur le point de tomber… Les défenses belges sont enfoncées et les armées allemandes n’ont plus qu’à déferler sur le Nord de la France… A l’Est, les gains territoriaux de vos armées ont déjà été perdus… Et les Russes ne sont pas à deux jours de Berlin comme j’ai pu l’entendre ici ou là…
- Tout est donc perdu ?
- Sans aucun doute… A moins que…
- A moins que ?…
- Un soldat que j’ai rencontré tout à l’heure m’a parlé d’une chose incroyable. Une arme d’une puissance jusqu’alors inconnue que votre armée se préparerait à utiliser si les Allemands venaient à franchir les frontières… Il a appelé cela la turpinite… En avez-vous entendu parler ?
Je n’ai pas osé avouer à Barzini qu’il y a deux semaines j’étais quasiment incapable de faire la différence entre un canon et un fusil. D’ailleurs, à bien y réfléchir, c’est à peu près la seule chose que j’ai bien pu découvrir en matière militaire depuis le début de ma folle épopée..
- Cela ne me dit rien…
- Voilà ce que je vous propose… Puisque votre journal ne publiera aucun de vos articles… et comme je ne peux pas être à la fois à Paris et sur la ligne de front, je vous confie le soin de démêler cette histoire de turpinite. Vous enverrez vous-même l’article au Corriere della Sera à Milano. Voici l’adresse… Allez ! Il y a un express pour Paris dans une demi-heure… Cela pourrait bien être un des derniers.

Le train m’emporte sans que j’ai réussi à rassembler toutes les pièces du puzzle de ma nouvelle vie. Qui suis-je désormais ? Je suis ballottée par des événements et des responsabilités qui dépassent mes compétences de petite bourgeoise provinciale.
N’est pas Nelly Bly qui veut !
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MessageSujet: Claire Loupiac journaliste (3)   Mer 31 Oct 2007 - 1:34

20 août 1914

J’ai acheté ce matin un dictionnaire en finissant d’épuiser le pécule ministériel. Premier pas, je l’espère vers la découverte du secret de cette fameuse turpinite.
Je dévore les pages, bien certaine de n’y trouver aucune information sur cette arme nouvelle, mais curieuse de comprendre le fonctionnement des armes déjà existantes. Nulle part je ne trouve de sens pour le préfixe « turp » ou « turpi » ; en revanche, le suffixe en « ite », d’origine suédoise, indique clairement que cette fameuse arme est explosive : après la dynamite, la mélinite, voici venue la turpinite !

Les heures passent. Je me heurte à ce mystère comme les papillons de nuit à une vitre.
On frappe.
- Qui est-ce ?
- Capitaine Bruno… On s’est rencontrés au théâtre…
Je m’étonne à peine. J’étais persuadée de retrouver sur ma route l’inquiétant capitaine et sa redoutable méfiance.
J’ouvre.
- Vous ne devriez pas rester à Paris, mademoiselle.
Il ne m’a même pas laissé le temps de lui proposer de s’asseoir. Toujours aussi rigide et déterminé, il poursuit :
- J’ai longtemps hésité avant de décider si vous étiez une espionne, une simple aventurière ou une femme légère en mal de sensation… Vous logez dans un hôtel coûteux, vous allez au théâtre, vous portez de belles robes… Ce n’est que quand on m’a averti que vous fréquentiez ce Barzini que j’ai compris. Journaliste n’est-ce pas ?
- Ce n’est pas un crime…
- Certes, mais cela pourrait le devenir… Vous savez que nos armées reculent et, dans le meilleur des cas, nous ne pourrons plus cacher cette information dans une semaine. D’ici là, il convient que vous disparaissiez des rues de cette ville… On ne peut pas avoir confiance dans des personnes de votre espèce. Vous répétez tout ce que vous entendez…
- C’est vrai… Mais, à Paris, certains inventent aussi… A moins que vous ne leur souffliez ce qu’il faut écrire.
- Nous n’avons jamais donné d’ordres pour que soient mises dans les journaux les nouvelles auxquelles vous faites allusion !… Comment pourrions-nous demander à la presse de suicider le Kronprinz à cinq reprises en un mois ?
- Vous ne voyez donc pas que ces pauvres gens étouffent de ne pas savoir. Pour leurs proches qui sont partis au combat, pour eux… De l’air, capitaine Bruno ! De l’air !… Que craignez-vous ? Un nouveau 4 septembre ? Mais il me semble que la République existe déjà !…
- Mademoiselle, vous avez déjà échappé une fois à votre destin… Mais cette fois-ci…
- Que voulez-vous dire ?
- Le général Percin aurait dû vous faire interner à la forteresse de Lille… C’était le sens du message que vous êtes allée lui délivrer… Là-bas, d’éventuels complices auraient bien pu essayer de vous retrouver… Mais, allez savoir pourquoi, Percin a estimé qu’il avait d’autres chats à fouetter… Et vous avez pu revenir… Ce qui n’était pas prévu…
- Quel est donc mon crime ?
- Vouloir vous approcher trop près de la Vérité… Votre patron est un habile homme d’avoir songé à utiliser une femme… Nous aurions pu vous ignorer complètement si vous n’aviez pas commis la folie d’approcher directement le ministre.
- C’était mon idée… Je suis capable de penser par moi-même, vous savez…
- Vous aurez donc une semaine pour penser… Vous êtes consignée dans cette chambre d’hôtel. Interdiction de sortir !
- Et si je refuse ?
- Mes hommes tireront !
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MessageSujet: Claire Loupiac journaliste (fin)   Mer 31 Oct 2007 - 1:34

26 août 1914

Mon cher cahier ! Je n’ai pas osé t’ouvrir de toute cette longue semaine d’enfermement. Que t’aurais-je raconté d’ailleurs ?
Mon ennui, mon accablement, mon pessimisme.
Moi qui croyais que seul mon univers natal était gangrené par l’ambition, la mesquinerie et la fausseté, je suis revenue de mes illusions.
Ici aussi, comme quand j’étais petite, on m’interdit de parler, de dire ce que je sais, ce que j’ai à dire, sous prétexte que ce n’est pas bon à entendre. Ici aussi, on ne peut pas compter sur les autres : Pourquoi Barzini ne remue-t-il pas ciel et terre dans Paris pour me retrouver ? Pourquoi Raymond Armengaud ne s’inquiète-t-il pas de mon silence ?
Nelly Bly pourrait être fière de moi. Je me suis tellement infiltrée dans le milieu sur lequel je devais enquêter que je n’en puis plus sortir.

J’ai obtenu l’autorisation d’ouvrir la fenêtre qui donne sur la rue. Les rumeurs qui montent du pavé semblent prouver que ma réclusion prendra bientôt fin… Si le capitaine Bruno tient parole. Depuis trois jours, les passants n’ont plus que des avis pessimistes à la bouche et le crieur de journaux lance de sa voix éraillée des nouvelles de plus en plus réalistes. Du jour au lendemain, les Allemands ont réoccupé la Belgique et Mulhouse, prit Bruxelles et Charleroi. Et on ne parle plus de l’avancée foudroyante des cosaques russes.
Mais hier, de la manière la plus stupéfiante, le dialogue d’une habitante de l’immeuble d’en face et de sa concierge m’a redonné l’énergie de me battre pour la Vérité.
- C’est mon mari qui me l’a écrit… Ils ont ordre de reculer pour laisser les Allemands envahir la Champagne… Et là, on les arrosera avec des obus à la turpinite.
La concierge a posé la question qui, quelques jours plus tôt, avait occupé toutes mes pensées.
- C’est quoi cette turpinite ?
Je n’ai pas pu entendre la réponse. Elle s’est perdue dans le fracas métallique d’une rame du métro aérien.

27 août 1914

Me voici libre !
Ce matin, au réveil, je n’avais plus de cerbère devant ma porte.
J’aurais pu me dire que tout était joué et que je n’avais plus rien à faire ici. Désormais bien connue des services du ministère, j’étais grillée à jamais.
J’aurais pu… Au lieu de cela, je me suis précipitée vers l’immeuble de l’autre côté de la rue. Je voulais en savoir plus sur cette trop fameuse turpinite. Ecrire l’article pour le journal de Barzini. Avant de me regarder dans une glace pour savoir ce que je voulais vraiment faire de ma vie.

La concierge avait l’air morose. Elle ne déparait guère dans le paysage de ces gens qui allaient et venaient dans la ville, pressant le pas. Certains chargeaient déjà des meubles et des malles sur des charrettes.
- Madame, j’ai une question à vous poser… Il y a deux jours, une dame vous a parlé de la turpinite. Vous souvenez-vous de ce qu’elle vous a dit ?
- Et d’où sortez-vous ainsi, demoiselle ? La turpinite, toute la ville en parle !… Il faudrait qu’on s’en serve vite d’ailleurs… Les Boches seront bientôt là !… Les frontières ont cédé…
- Il faut que je découvre ce qu’est cette turpinite… Je suis journaliste… Que vous a dit cette personne ? C’est très important pour moi…
- Vous pouvez demander à n’importe qui à Paris. On vous répondra… Pour une journaliste, vous êtes très mal informée…
- Dîtes-moi s’il vous plaît…
- Quand la turpinite explosera, ça asphyxiera les Boches. Il y a trois jours on en a tué 50 000 en une seule fois… C’était juste un essai, il paraît.
- Et vous y croyez ?
J’avais un doute. J’avais lu et entendu tant de choses insensées depuis mon arrivée à Paris. Tant que je n’aurais pas eu une explication rationnelle et précise sur ce nouvel explosif, ses propriétés me laisseraient sceptiques.
- Bien sûr que j’y crois… Sans vouloir vous faire de la peine, ma fille, les seules choses que je ne crois pas sont dans les journaux.
La turpinite n’était donc qu’une rumeur. Une de plus. Comme celle qui avait envoyé une foule hostile dévaster les locaux de Maggi. Comme celle qui affirmait que les espions allemands cachaient des postes émetteurs derrière les plaques publicitaires des bouillons Kub. Entre les mensonges de la presse et les divagations fantaisistes des esprits, quelle place restait-il pour la Vérité ?
Comme je prenais congé, la concierge a rajouté :
- Vous voyez, ce monsieur Turpin, il faudra le décorer… C’est un vrai héros, lui !

Ainsi donc, il existe un monsieur Turpin. Physicien ou chimiste je ne sais. Et c’est lui qui aurait mis au point cet explosif aux vertus si extraordinaires.
Il me faut le trouver.

31 août 1914

J’ai fini par retrouver la trace d’Eugène Turpin. Ma première surprise aura été de constater qu’il existait bien un homme portant ce nom et qu’effectivement il avait les compétences requises pour mettre au point des explosifs. Bien qu’étant à l’origine un fabriquant de jouets en caoutchouc, il avait mis au point la fameuse mélinite en 1885, explosif à base d’acide picrique. Une révolution !
Alors ? Pourquoi pas la turpinite dans cet été étouffant de 1914 ?
Mais Eugène Turpin s’était aussi signalé par un procès retentissant quelques années plus tard contre l’écrivain Jules Verne. Il avait cru se reconnaître dans le portrait fait par l’auteur d’un savant fou. Procès perdu sans gloire aucune.

Paris n’est plus qu’agitation infernale. Les Allemands ont dépassé Amiens et marchent sur la capitale. Les vieux souvenirs, colportés par les derniers témoins du siège de 70-71, appellent non à la résistance mais à la fuite. On a rappelé le vieux Galliéni pour défendre la place. Le nouveau gouvernement, auquel le président Poincaré a donné le nom de gouvernement d’Union sacré, se prépare à partir pour Tours ou Bordeaux.
Tout va mal !
Et pourtant, au milieu de cette frénésie morbide, je n’ai qu’un objectif : aller demain à Pontoise à la rencontre d’un vieux monsieur, chimiste émérite ou savant fou, pour pouvoir boucler mon article sur la turpinite.

2 septembre 1914

Je reviens à l’instant de Pontoise. Ceci est le récit de ma journée d’hier, 1er septembre.

Pour rejoindre la demeure d’Eugène Turpin, il m’a fallu marcher quelques temps en suivant l’Oise. Au loin, vers le Nord, on entend gronder le canon. La guerre se rapproche. Et, pour des milliers de Parisiens et de soldats, l’espoir d’inverser la situation repose plus sur l’homme que je vais voir que sur celles de Joffre, de Poincaré ou de Millerand.
C’est absurde et je le sens bien.
Mais peut-on en vouloir à ces gens, sevrés d’informations pendant si longtemps, de se raccrocher à cet irrationnel rassurant ?

La maison est très modeste. L’invention de la mélinite a peu rapporté à Eugène Turpin et son procès perdu a fini de le ruiner. L’homme est pourtant très correctement mis lorsque, guidée par sa bonne, je pénètre dans son bureau. Le front largement dégarni, les cheveux blanchis, une moustache tombante, il porte sur le visage les stigmates d’une vie qui l’a mené des honneurs à la prison et du tribunal à la ruine.
Le bureau est sagement rangé. Comme si j’avais été attendue.
- Ainsi donc vous vous intéressez à moi, mademoiselle ? C’est flatteur pour quelqu’un de mon âge.
- Je m’intéresse en particulier à votre turpinite…
- Mademoiselle, je vais sans doute vous décevoir mais il n’y a pas de turpinite. Je n’ai pas une si haute opinion de moi pour mêler mon nom à mes inventions. En règle générale, j’ai recours à des racines grecques. Ainsi ma mélinite vient du mot grec signifiant « miel » parce que l’explosif avait une belle couleur jaune orangé…
- On dit partout à Paris que…
- J’ai entendu dire cela aussi… Un capitaine du ministère de la Guerre est venu m’avertir que je risquais à avoir à répondre à des questions sur ce sujet.
- Ne s’agirait-il pas du capitaine Bruno ?
- C’est en effet sous ce nom-là qu’il s’est présenté à moi… Mais pour en revenir à ce fameux explosif, savez-vous bien ce qu’il était censé faire ?
- C’est une sorte de gaz asphyxiant qui…
- Alors, on vous aura raconté une version bien édulcorée, mademoiselle… Selon le capitaine Bruno, il se dit à Paris, et même parmi nos armées, que la turpinite – quel nom horrible soit dit en passant – que la turpinite donc, agirait doublement. Dans un premier temps, elle affecterait le cœur en provoquant une endocardite foudroyante ; puis, et ce n’est pas le moins étonnant, elle asphyxierait l’ennemi non comme le ferait un gaz mortel mais en absorbant tout l’oxygène de l’air dans un rayon de 800 mètres. Absorber l’oxygène ! Rien que ça ! Y pensez-vous un peu ?… L’oxygène c’est la vie ! Qu’y aurait-il alors si l’air se retirait ? Du vide ! Et personne ne s’est avisé de songer à cela… Que le « terrible poison » tuerait non seulement les Prussiens mais aussi les animaux, les végétaux… Allons, ce n’est pas sérieux…
La turpinite était donc bien une légende. Je songeais à l’optimisme un peu forcé de la concierge. Y croyait-elle vraiment à cet explosif miracle ? Ou était-ce juste l’effet de cette croyance en une bonne étoile, celle qui fait qu’on attend toujours du destin le coup de pouce nécessaire, fut-il improbable ou tristement ordinaire ?
- Et quel est le rôle du capitaine Bruno dans tout cela ? Est-il seulement venu vous avertir de la curiosité que vous pourriez susciter ou était-il là pour vous demander de délivrer un message bien précis à ceux qui viendraient vous interroger ?
- Je pense que le capitaine Bruno est venu, comme vous, vérifier que je n’étais pas assez gâteux pour me mettre à raconter n’importe quoi…
- Comme confier certains secrets que vous auriez pu avoir encore en tête…
Eugène Turpin balaya ma remarque d’un revers de main. Son visage s’empourpra brièvement.
- Des secrets, j’aurais pu en avoir… Si tant est qu’on est bien voulu m’écouter en son temps… Après l’invention de la mélinite, on m’a suggéré de poursuivre mes recherches. Diable ! J’avais quand même trouvé le moyen de détruire des forts de défense enterrés que les obus à la poudre noire parvenait à peine à égratigner ! Ce n’était pas rien !… Eh bien, ils ne m’ont plus jamais écouté… Tout ce que j’ai pu leur proposer, ils l’ont trouvé inutile, sans effet, inintéressant…
- Donc vous auriez pu inventer cette fameuse turpinite qu’elle n’aurait trouvé le moindre succès à l’Etat-major…
- Je n’ai pas inventé ce que vous appelez turpinite… Et je ne veux plus entendre parler de cela… Merci pour votre visite, mademoiselle… Et au revoir…

Je me suis retrouvée sur le quai de l’Oise, déconcertée et frustrée. Si Eugène Turpin n’avait pas inventé la fameuse turpinite, qu’avait-il donc mis au point ? Le capitaine Bruno ne se serait pas déplacé s’il n’avait craint qu’une parcelle de vérité, de cette vérité qui lui faisait si peur, ne vienne à percer dans la presse.
- Vous ne craignez pas de rater le dernier train, mademoiselle ?
Il se dresse devant moi, tenant à la main un parapluie. Un orage bref a éclaté sur la ville.
- Décidément, capitaine, je vais finir par croire que nos rencontres ne doivent rien au hasard.
- Je crois qu’elles tiennent surtout à votre ténacité et à votre mépris des conseils appuyés qu’on vous donne.
- Je n’aime pas vos conseils, ils me rappellent trop les ordres dont mon père m’a abreuvé durant toute mon existence.
- Abritez-vous au lieu de dire des bêtises…
- Je ne vous permets pas…
- Mademoiselle, nous sommes destinés à nous opposer tant que durera cette guerre. Tout ce que vous voudrez savoir, je devrais vous empêcher de le découvrir. Je suis sûr que vous comprenez pourquoi.
- Dans ces conditions, je ne sais pas si je vais continuer… Je vais rentrer chez moi, m’enterrer dans la librairie de mon père et n’émerger des étagères poussiéreuses que pour mourir…
- J’espère que non… Vous êtes quelqu’un de plus agréable à traquer que les quelques espions que le Reich nous envoient…

Ce qui a suivi dans une chambre d’hôtel-retsaurant à Pontoise ne te concerne pas, petit cahier bleu. Ce n’est plus de la guerre qu’il s’agit mais de ma vie propre.
Monsieur Turpin a dit une chose très juste : « l’oxygène c’est la vie ». Et pourtant, moi, je dirais que la vie est mon oxygène. J’ai l’impression d’avoir vécu plus intensément ce mois que les vingt-cinq années qui l’ont précédé. Ce que j’ai dit au capitaine Bruno – au fait, son prénom c’est Louis – n’était pas ma vérité vraie. Je n’ai pas envie de m’enterrer à nouveau dans la librairie des Arcades. Tant pis pour les conséquences, tant pis pour les malheurs qui pourraient survenir. Tant que j’aurais une goutte de sang, tant que mon cœur battra, je veux voir le monde, dénoncer ses erreurs, pourfendre les menteurs et les méchants.
Ce matin, à la gare du Nord, j’ai croisé Luigi Barzini. Une nouvelle armée se forme à Paris pour contre-attaquer sur la Marne. Il m’a proposé de l’accompagner sur place.
Nelly Bly n’a qu’à bien se tenir.
L’aventure continue…

FIN
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