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 Nouvelle : Le Grand Balcon

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MBS

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MessageSujet: Nouvelle : Le Grand Balcon   Jeu 13 Nov 2008 - 0:58

Les mains croisées sous la tête, il regarde une auréole brune au plafond. Depuis plus de deux heures, il mesure son insomnie au clocher d’une église voisine. Le temps avance et lui recule. Quelque part, il le sait, il est en train de fusiller sa vie en laissant son esprit refuser le sommeil. Demain,… non pas demain… tout à l’heure, il aura besoin de toute sa lucidité, d’un regard aigu, d’une vigilance de tous les instants. Et là, il ne trouve rien d’autre à faire que chercher dans une tâche sombre un signe du destin.
De temps en temps, il en vient à maudire le mécanicien qui lui a indiqué cet hôtel en plein cœur de la ville. S’il avait dormi au pied de son avion, il aurait sans doute trouvé le sommeil plus rapidement… Mais là, il y a dans l’air quelque chose d’indéfinissable qui l’obsède. Il a l’impression que les murs l’épient, que les murs l’observent. Le reflet dans le miroir de la bougie, qu’il a fini par rallumer, démultiplie cette sensation paniquante. Il est l’étranger, l’intrus, le gars du Nord venu s’échouer ici aux marges de l’Espagne. Celui qu’on comprend à peine quand il parle. Celui dont les habitudes dérangent… Quand elles ne choquent pas.
Il sent que ces minutes qui s’éternisent, qui jouent avec ses paupières et martyrisent son corps, pourraient être les dernières dont il pourrait avoir une conscience exacte. Pourtant, il n’y trouve aucun plaisir particulier. Quand il ferme les yeux, il revoit les balles traçantes qui strient le ciel, il entend le staccato claquant des mitrailleuses. Le défilé des jours de combat est toujours là pour le rappeler à l’ordre : tout ce qu’il vit, c’est du supplément. Il lui est arrivé de croiser dans les rues de ces visages sans figure, de ces corps mutilés qui rappellent l’horreur encore toute proche. Et lui, avec sa belle gueule de chevalier des airs, il se sent à chaque fois coupable. Coupable de n’être pas né plus tôt pour partir au combat dès 14, coupable de n’avoir vu les tranchées que depuis la cabine de pilotage de son Spad. Coupable lorsqu’une jeune femme laisse un peu trop traîner ses yeux dans sa direction.
Peut-être que s’il avait eu une de ces beautés peu farouches dans ce lit, elle aurait su apaiser ses craintes, calmer ses remords. Il avait survécu à la boucherie sans nom qui avait jeté sous terre des millions de jeunes gars comme lui, il avait le même visage avenant, le même corps robuste que le jour où on était venu le chercher à la ferme de ses parents pour le conduire vers un centre d’entraînement. Une bonne fortune avait voulu qu’on détecte son excellente vue et des qualités de tir remarquables. Au lieu d’aller croupir dans la fange des crevures de la terre, on l’avait expédié vers une escadrille de chasse, au paradis des querelleurs chevaleresques pour qui la guerre avait des allures de tournoi moderne.
La bonne fortune était-elle en train de l’abandonner ? Elle avait pourtant continué à lui faire signe après sa démobilisation sous la forme d’une lettre envoyée par un de ses anciens camarades d’escadrille. Une phrase l’avait décidé à répondre à l’appel qui lui était lancé, une phrase qu’il pouvait encore citer de mémoire plusieurs mois plus tard.
- Ici, on continue à voler… Nous sommes quelques-uns à préparer ce qui sera une révolution… Tu peux en être… Je t’attends…
Quand il était arrivé sur l’aérodrome de fortune planté au milieu des champs, on célébrait des funérailles. Celles de l’ami qui l’avait invité à le rejoindre et qu’une panne soudaine de moteur avait propulsé sans espoir de survie à la rencontre du sol. La providence, cruelle dans ses caprices, en avait fait le remplaçant du disparu. Depuis, il avait perdu toute confiance dans sa bonne étoile.
Dans la trace brune au plafond, il lisait le sang des camarades, l’huile brûlante qui gicle au visage, l’étoile sombre qui le guiderait vers le néant.
Si seulement, il avait pu avoir une femme auprès de lui pour le traiter en héros et pas en simple homme. Si seulement, il avait pu lire dans les yeux d’une autre le reflet de sa chance insolente… Si seulement, il avait pu trouver en elle un charme propre à conjurer les miasmes mauvais de la mort… Si seulement…
Oui mais, les trois jeunes femmes qui géraient l’hôtel étaient connues pour veiller à l’honorabilité de leur établissement et n’entendaient pas voir des filles faciles, des catins publiques, faire claquer leurs talons sur le bois verni du grand escalier qui filait aux étages.
Il n’avait pour compagnes qu’une tâche brune et une bougie à la flamme vacillante. Couché sur le lit, les mains croisées sous la tête, il avait l’impression d’être le seul participant à sa propre veillée mortuaire.

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Dernière édition par MBS le Jeu 13 Nov 2008 - 1:03, édité 1 fois
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MessageSujet: Re: Nouvelle : Le Grand Balcon   Jeu 13 Nov 2008 - 0:59

Y avait-il eu un autre occupant dans cette chambre ?
Il avait l’impression étrange que rien n’avait changé depuis qu’il était parti. Certes, le lit avait été refait et les volets avaient été ouverts, mais l’odeur de la bougie flottait encore dans l’air.
Et la tâche brune était toujours là…

* * *


Cinq jours avaient passé depuis son départ. Le vol aller vers Barcelone avait été étrangement tranquille. Il avait redouté que le sommeil le gagnât ; l’air vif au-dessus des Pyrénées s’était chargé de le maintenir éveillé. A l’arrivée, les ennuis avaient commencé. Les autorités espagnoles ne voulaient pas le laisser repartir avec le courrier qu’il était venu chercher.
Et comment lui, le Nordiste, aurait-il pu dialoguer avec ces barcelonais qui parlaient un espagnol fortement teinté de catalan ? Heureusement, Jules, son mécano, avait réussi à rapprocher son occitan chantant des phrases incompréhensibles des fonctionnaires espagnols butés. Il avait fallu contacter l’ambassade à Madrid. Visiblement, il y avait dans ce pays des forces contradictoires qui s’opposaient. Quand certains attendaient le progrès, d’autres le regardaient comme une menace. Ils avaient perdu deux jours.
Le retour s’était passé sans autre problème qu’une fuite d’huile sur le moteur. Après un atterrissage d’urgence non loin de Limoux, Jules avait réparé… Mais il avait été impossible de repartir, la nuit de janvier, froide et précoce, interdisant à l’appareil de reprendre l’air. Ils avaient dormi serrés l’un contre l’autre, au pied de l’appareil, enveloppés dans plusieurs couvertures.
- Si un jour, on y arrive à ce fichu désert, on n’aura pas besoin de se coltiner tout ça, avait rigolé Jules.
- C’est sûr, avait-il concédé…
Le désert ? C’était l’objectif du patron depuis le début. Franchir les Pyrénées n’était rien. Monsieur Latécoère voyait plus loin. D’abord atteindre l’Afrique, effacer le désert jusqu’à Dakar… et puis, objectif insensé, franchir l’Atlantique Sud jusqu’au Brésil. Cela leur semblait tellement de l’ordre du rêve tout ça. Les noms qu’ils entendaient sur l’aérodrome lorsqu’on évoquait l’avenir étaient ceux qu’ils avaient croisés sur les cartes de l’empire lorsqu’ils étaient en classe. Gibraltar, Casa la blanche, Dakar et l’île de Gorée, Rio.
La chambre 7, même seul, avait plus de charme que la compagnie de Jules et de ses ronflements dans la nuit glacée de la campagne audoise.
Il jeta son sac sur le lit.
Après tout, s’il s’y prenait bien, peut-être pourrait-il ramener une fille pour finir de donner une atmosphère acceptable à cette chambre ?
En croisant son visage dans le reflet du miroir, il comprit que la « belle gueule » avait besoin d’être extraite de sa gangue de fatigue et de crasse avant de prétendre chavirer le cœur des belles Toulousaines. Il faisait un boulot dangereux, un boulot qui ne pouvait que faire rêver les douces jouvencelles de cette ville aux allures de gros bourg. Pourtant, avoir l’aura du héros ne suffisait pas. Les copains le lui avaient dit : l’aviateur devait sentir bon.
La bassine et le broc d’eau lui tendaient les bras pour une toilette indispensable. Un savon parfumé complétait le nécessaire posé sur une petite table. A Paris, la chambre aurait sans doute eu un robinet et un petit évier… Mais on n’était pas à Paris… Il était à Toulouse, point de départ des futures lignes Latécoère. Il était à l’hôtel du Grand Balcon, l’hôtel le plus moderne de la ville. C’était à prendre ou à laisser.
Il avait choisi de prendre.

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MessageSujet: Re: Nouvelle : Le Grand Balcon   Jeu 13 Nov 2008 - 1:00

Chaque fois qu’elle riait, il sentait son cœur s’arrêter de battre dans sa poitrine. Il avait profité d’un moment d’inattention d’Henriette Marquès, la propriétaire, pour faire entrer la jolie souris toulousaine.
A croire que mon visage roussi et grêlé par les gouttes d’huile brûlante avait un charme délicieux. La donzelle avait fondu en un clin d’œil dès mes premiers mots. Pilote, Espagne, Afrique… Il ne savait pas ce que cela représentait exactement pour elle. Sans doute l’aventure, l’ailleurs. Le premier baiser, c’est elle qui l’avait donné avec cette franchise et cette détermination farouche qu’ont acquise les femmes pendant la longue épreuve de la guerre. On était sous les arcades, lui client du restaurant, elle serveuse placide.
En apparence…
Car sitôt entrée dans la chambre, elle s’était transformée en une sorte de furie, dégrafant elle-même son corsage, envoyant valser son jupon sur le fauteuil. Cette frénésie d’amour, cette envie folle de jouir de la vie, il ne l’avait plus vraiment connue depuis la grande explosion du 11 novembre 18 quand la nouvelle de l’armistice avait jeté la foule dans les rues de Paris. Depuis, la France semblait s’abîmer dans le deuil et le recueillement. Mais elle, cette petite chevrette qui sentait la violette, était bien décidé à aller au-delà des codes de morale qu’on enseignait aux jeunes filles dans les écoles. Sans aucune pudeur, elle s’était allongée nue sur le couvre-lit et avait tendu les bras vers lui.
- Qu’est-ce que tu attends ?
Il y avait dans cette question toute la chaleur de son sud-ouest natal… Du moins, il le pensait à cet instant. Il ne devait apprendre que bien plus tard qu’elle était fille d’immigré espagnol.

* * *


- C’est dangereux de voler ?
Dangereux ? Quelle question ! Il lui suffisait de reporter ses yeux vers la tâche brune qui aussitôt évoquait le sang séché des camarades, de sentir la chaleur de la bougie pour repenser aux cadavres calcinés de ces pilotes, de ces mécaniciens restés prisonniers de leur appareil en feu…
Bien sûr que c’était dangereux ! Il n’y avait qu’à savoir qu’à 25 ans on était un miraculé si on volait encore…
Et 25 ans, c’était son âge !
L’aéroplane était un moyen très agréable pour découvrir le monde autrement. On éprouvait un tel sentiment de liberté qu’on pouvait s’imaginer régnant sur le monde, domptant les nuages et les vols rectilignes des oiseaux migrateurs, flottant entre la terre et les étoiles. Mais, on ne flottait pas vraiment, on était juste suspendu au ciel par d’invisibles et fragiles liens, toujours trop prompts à se rompre. On ne domptait pas les nuages, ils attendaient juste de vous engloutir. Il fallait fuir les oiseaux qu’une trop grande curiosité conduisaient à venir se faire découper par l’hélice noyant de moteur de chairs encore palpitantes et d’un édredon de plumes. Et lorsque commençait l’ascension vers les cieux, on n’avait qu’une seule liberté : prier Dieu en espérant que l’entrelacs de bois légers, de toile et de cordes à piano ne devienne pas un cercueil.
C’était dangereux. Terriblement dangereux. Pourtant, on n’en parlait jamais. Ni dans les grises soirées sur la Somme, ni sur la piste de monsieur Latécoère, on n’envisageait à haute voix l’inéluctable. Ceux qui étaient tombés étaient des malchanceux ou des incapables. Trahis par une mécanique mal révisée ou par le geste qu’il ne fallait pas commettre. Frappés par une fatalité aveugle qui tombait pourtant toujours par extraordinaire seulement sur les autres.
- Ne t’en fais pas… Il ne m’arrivera rien…
- Alors, tu reviendras ici ?
- A chaque fois, oui…
- Et tu voudras encore de moi ?
Il eut un sourire qui se voulait confiant. Elle ne l’avait pas déçu la petite serveuse du restaurant des arcades. Il n’y avait aucune raison qu’il refusât de la retrouver. Pendant la guerre il avait connu des « repos du guerrier » beaucoup moins engageants, de ces rombières déjà décaties soudain enrôlées au service de la patrie. « De la patrie et des parties » comme le disait sans finesse son chef d’escadrille, grand consommateur de ces chairs déjà rassies.
Isabella, elle, sentait bon. Elle avait une grande douceur dans les mains, une peau brune de braise, des cheveux noirs épais comme une crinière. Ses yeux, il le sentait, la couvaient déjà comme s’il devait être le seul amour de sa vie.
Oui mais elle riait trop fort…
Et à minuit les sœurs Marquès vinrent tambouriner à sa porte pour exiger le départ de la créature qui, manifestement, s’était établie frauduleusement dans leur établissement. Il fallut bien se résoudre à la voir partir.
Pour replonger entre tâche brune et bougie dans l’angoisse du lendemain.

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MessageSujet: Re: Nouvelle : Le Grand Balcon   Jeu 13 Nov 2008 - 1:01

Aux petits sauts de mouton au-delà des Pyrénées ont succédé des bonds de géant. Il n’a pas été le premier à passer Gibraltar pour aller poser ses roues au Maroc. Mais qu’importe ! Casa n’était qu’une étape. Bientôt il y aurait Dakar et qui sait, si la chance ne l’abandonnait pas, il serait peut-être de ceux qui iraient se confronter aux vents sucrés de l’Atlantique Sud.
Tout avait tendance à devenir monotone. Les vols d’abord… et il en venait parfois à souhaiter qu’un incident vienne perturber des voyages un peu trop tranquilles. Sa relation avec Isabella ensuite. Oh il y avait de la lionne dans le cœur de cette fille et nul doute qu’un autre homme que lui se serait satisfait des caresses félines et sensuelles de son ibérique conquête ! Pourtant, elle comme lui avaient fini par ressentir que ce n’était pas et que ce ne serait jamais de l’amour. Leur plaisir était purement animal et seule la perspective de tromper la vigilance des sœurs Marquès donnait encore un peu de saveur intellectuelle à ces rendez-vous de début de nuit. Pourtant, en dépit des ruses, jamais Isabella n’avait découvert le petit jour entre ses bras. Le problème était peut-être là, tout simplement.
Trois ans déjà qu’il passait une ou deux nuits par semaine dans la chambre 7. Le reste du temps, c’était l’aventure. Barcelone, Alicante, Rabat, Casablanca. Les noms qui chantaient quelques années plus tôt avaient perdu beaucoup de leur mystère. Le désert avait désormais pour lui une apparence, une odeur. Le vertige du vide n’y était pas le même. Les vagues y étaient claires et dangereuses lorsqu’on les rasait de trop près. L’hélice qui soulève un nuage de poussières, le moteur qui cale et c’était le piqué court et fatal.
Il n’était pas de ces insensés qui volaient en rase-mottes pour éviter le froid des altitudes. Il préférait observer le désert de plus haut ne descendant vers le sol que pour saluer les quelques convois transsahariens qui croisaient sa route. Rien ne l’attendait à Toulouse… Enfin, plus grand-chose… Mais ce n’était pas une raison pour prendre des risques inconsidérés.
Le nouveau boss, Didier Daurat, l’avait plutôt à la bonne pour ça. Parce qu’il ramenait toujours l’avion. Pour le reste, le contact entre les deux hommes était plutôt froid. Mais avec qui Daurat pouvait-il vraiment s’entendre ? Cet homme avait fait de l’exigence un minimum, de l’excellence un préalable et de l’erreur le pire cauchemar de ses subordonnés. Sa réputation commençait déjà à gagner. Certains des pilotes qui se proposaient de travailler pour les lignes de Pierre-Georges Latécoère entraient blêmes pour leur entretien avec le chef d’exploitation. Cela ne signifiait pourtant en rien qu’ils ne seraient pas engagés. Daurat était pilote, il était capable de lire au-delà de leur malaise.
Ce soir, Isabella n’était pas venue. Il ne l’avait à vrai dire pas vraiment attendue. C’était peut-être sa façon à elle de dire que tout était fini… à moins que ce ne soit encore une fois une de ces inquiétudes fulgurantes qui la prenaient parfois à la veille d’un départ de son amant. Demain serait c’est vrai particulier. Latécoère intensifiait les relations avec le Maroc. Il y aurait désormais un vol par jour vers Casa. Il serait donc absent plus souvent. Etait-ce cela qu’elle voulait lui faire payer ?
Au moment de fermer les yeux, c’était toujours la même angoisse. Et elle n’était pas là pour balayer de son rire et de ses caresses les idées noires pendues au plafond.

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MessageSujet: Re: Nouvelle : Le Grand Balcon   Jeu 13 Nov 2008 - 1:01

Le nouveau a une drôle de tête et un drôle de nom. Comme lui, il a pris pension à l’hôtel du Grand Balcon. Comme lui, il a l’aviation dans la peau même si chez lui la passion est finalement récente. Ce Jean Mermoz est un drôle de type quand même. Il a fait de l’aviation un dérivatif à ses échecs artistiques. Il se voyait écrivain ou sculpteur, c’est le manche à balai entre les mains qu’il a fini par gagner sa croûte. Pas sûr qu’à la longue il n’y ait pas d’étincelles entre lui et Daurat… mais le patron pouvait-il hésiter un instant à engager ce type qui avait bourlingué dans les airs de Syrie pendant un an et demi ?
Mermoz a sa chambre attitrée… et les sœurs Marquès lui passent plus volontiers ses incartades qu’aux autres pilotes.
Pourquoi ? Qu’a-t-il donc de plus ?
Peut-être ce sourire franc qui découvre une dentition parfaite ? Ou bien ce charme étrange d’une chevelure folle toujours prête à s’envoler dans son sillage ? Ce type est un aventurier, un vrai. Nul doute que c’est à lui qu’on demandera bientôt d’ouvrir les nouvelles lignes. Pour le moment, il se rode encore sur l’Espagne. Mais son tour viendra, il en est sûr !...
La chambre 7 est devenu un monde à part, une sorte de refuge dans lequel il se sent bien. Il y a ses livres, une collection de romans du siècle passé dont il traîne toujours un ou deux exemplaires dans ses voyages. Parfois il se dit que s’il était plus raisonnable, il abandonnerait la vie de pilote pour se plonger dans l’écriture ou, au moins, assurer les besoins de sa vie quotidienne en devant professeur de littérature.
D’ailleurs, il sent bien que la libraire n’est pas insensible à ce client régulier. Comment s’appelle-t-elle déjà ? Camille…
Et puis, après une serveuse, une libraire… Personne ne pourrait lui reprocher de prendre pour amante une fille plus instruite que la précédente.
Isabella n’est plus qu’une plaie mal refermée. Il la croise parfois en se promenant sur les allées à l’ombre des platanes et au milieu des valses qui tournoient hors des guinguettes. Elle s’affiche au bras d’hommes plus âgés qu’elle. La belle a choisi des amours socialement plus élevés. Peut-il faire autrement que l’imiter sous peine de la voir jeter sur lui des regards narquois.
La libraire, oui… Après tout pourquoi pas ?
Mais pas pour un amour… Juste pour l’aventure, pour le plaisir de conquérir une place d’apparence inexpugnable mais dont sent bien qu’il a déjà bien affaibli les défenses. Proposer l’amour ce ne serait pas juste pour elle. Il se murmure que quelqu’un va partir préparer l’extension des lignes Latécoère en Amérique du Sud… Et ce quelqu’un ça pourrait être lui…
Il y a deux types de gars… Ceux qui foncent, ceux qui pensent. Pour Daurat, il appartient à la deuxième catégorie. Pas forcément la plus utile aux yeux du patron… mais pour repérer les pistes possibles, négocier avec les autorités locales, les baroudeurs sont sans intérêt. Oui, le premier sud-américain ça pourrait être lui… Et quand il aura fini, on lancera un Mermoz à l’assaut des Andes ou de l’océan.

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MessageSujet: Re: Nouvelle : Le Grand Balcon   Jeu 13 Nov 2008 - 1:02

Il ne reconnaît plus rien.
Cela ne devrait pas l’étonner. Vingt ans qu’il est parti. Vingt ans… Exactement l’âge qu’il avait lorsqu’il est arrivé à Toulouse la première fois. Aujourd’hui, il en a 47 et les rides commencent à inonder son visage, à ravager ses mains.
Comme lui, la ville a connu la guerre. Les traces en sont invisibles mais il devine que dans les cœurs la morsure est profonde.
Comme lui, la ville a changé de destin. Il était parti comme chef d’escale provisoire pour les lignes Latécoère, il était responsable de la compagnie nationale française pour toute l’Amérique latine lorsque Hitler est entré en Pologne.
Là-bas, sur les bords du rio de la Plata, il a rencontré l’amour et quelque chose qui ressemble à un bonheur vrai. Ses nouveaux amis l’ont surnommé « le nouveau Gardel » pas tant pour sa façon de chanter le tango (pitoyable !) mais parce qu’ils savent qu’il vient lui aussi de Toulouse, la patrie natale de l’idole de tout un peuple. C’est sa seule gloire. Guillaumet dans les Andes, Mermoz sur l’Atlantique Sud, Saint-Ex et tous les autres sont entrés dans la légende, lui est resté sur le pas de la porte.
Alors, pour se convaincre qu’il n’avait pas rêvé, il a fait le pèlerinage toulousain. Vingt ans après ! Vingt ans déjà !
La chambre 7 a désormais l’eau courante et l’électricité. Le papier peint est plus engageant et la vieille armoire a été changée. Mais le lit est le même. Au même endroit. A travers les persiennes, on devine toujours la pierre et la brique qui se mélangent sur la façade du Capitole. Ca au moins, ça n’a pas changé.
Il voudrait bien s’allonger sur le lit mais un scrupule le retient. Qui a couché ici ? Les sœurs Marquès n’ont pas été très prolixes sur le sujet. D’autres pilotes sans doute mais lesquels ? Et puis pendant la guerre, des officiers allemands, des collaborateurs ?
La chambre de Mermoz est devenue un sanctuaire, la sienne est restée juste une chambre. A dire vrai, il s’en fiche… sauf que, là, sous ses yeux, le temps passé soudain se matérialise. Plus rien n’est pareil et les souvenirs se déchirent. Il n’est plus sûr de rien. N’a-t-il pas embelli ce passé au Grand balcon ? Ne l’a-t-il pas recouvert d’une couche de peinture dorée à force de trop l’évoquer avec les pilotes de la Ligne ?
Finalement, c’était une mauvaise idée de revenir. Il n’y a plus rien de lui dans cette ville. Il n’y a plus rien de lui dans cette chambre. Même plus de tâche brune au plafond.

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MessageSujet: Re: Nouvelle : Le Grand Balcon   Jeu 13 Nov 2008 - 1:03

Juan Antonio a vingt-cinq ans. Il a toujours eu pour son arrière-grand-père une admiration sans borne même s’il l’a peu connu.
Ce mec, il en avait quand même pour se lancer à l’assaut du ciel dans des coucous de bois et de toile ! Cette pensée l’a aidé durant tout le vol vers la France à lutter contre son vertige. Si Claudio avait pu accepter de se détacher si souvent de la Terre, il n’y avait aucune raison que lui ne le puisse pas à son tour.
Il serre contre lui une petite boite en métal. Les cendres de l’aïeul. Ces cendres qu’il a toujours souhaité voir revenir vers la France, vers cette terre qu’il n’avait plus revue depuis plus de quarante ans lorsqu’il s’était éteint à l’âge de 85 ans dans la banlieue de Buenos Aires. Depuis plus de vingt ans, la boite était là, posée sur un buffet, comme un précieux trophée qui attend de trouver les mains de son vainqueur.
Juan Antonio avait économisé. Au plus fort de la crise économique, il avait gratté sou après sou pour se payer le voyage vers Toulouse. Lui qui avait hérité des prénoms de Mermoz et de Saint-Exupéry allait enfin découvrir le terrain des exploits de ces grands hommes dont les photographies avaient longtemps tapissé la chambre de l’aïeul. La piste de Montaudran, l’hôtel du Grand Balcon. Là était l’âme de ces temps héroïques, la vertu de ces conquérants, la puissance généreuse de leurs sacrifices.
Le taxi le dépose près d’un alignement de rochers énormes jetés de part et d’autres d’une route par quelque engin de levage.
- C’est ici, demande-t-il ?
- Oui, répond le chauffeur. Ils ont fermé les installations il y a plus de six mois… Il n’y a plus rien…
- Il n’y a plus d’avions ?
- Plus d’avions… Jamais ! Je crois qu’ils vont faire des immeubles ou des maisons… Vous savez, la ville est en plein boum… Il faut des logements en plus… Alors, le passé, tout le monde s’en fout. A part ceux dont les parents ont bossé ici… Moi mon père, il était à l’entretien dans des bâtiments qui étaient là-bas… Ce sont les premiers qu’ils ont rasés… Il en a chialé pendant des jours…
- Alors amenez-moi ailleurs… Place du Capitole.
- Comme vous voudrez…
Juan Antonio aurait voulu rester un peu plus encore ici… Mais à quoi bon ? Tout est mort du passé de Latécoère et de ses pilotes… si ce n’est une stèle commémorative que le chauffeur de taxi lui a montré en arrivant. Il se gave pourtant des dernières images de la piste goudronnée envahie désormais par les rochers. Oui, plus personne ne se posera jamais à Montaudran.

L’enseigne est là. Les murs sont de cette brique rose ou plutôt rouge que l’aïeul a si souvent décrit. Les fenêtres donnent bien sur la place. Et pourtant, très vite, Juan Antonio comprend que son voyage n’aura servi à rien. Tout est fermé, barré. Les fenêtres sont grillagées. Et le silence règne.
Les passants passent. Indifférents. Savent-ils que l’hôtel est fermé ? Ont-ils remarqué la petite pancarte blanche qui annonce les travaux de rénovation ? Dessus, il y a le mot « démolition ». Ca sonne aux oreilles de Juan Antonio comme une véritable fin. L’arrière-grand-père est bien mort, les temps héroïques sont bien terminés. L’aventure d’aujourd’hui est financière puisque n’importe qui est désormais capable de voler. Bientôt il ne restera plus rien. La geste des chevaliers de l’Aéropostale n’aura pas de nouvel épisode. L’argent est le plus fort.

FIN

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