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 Nouvelle : La voix

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MBS

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MessageSujet: Nouvelle : La voix   Dim 16 Nov 2008 - 6:37

- Le train numéro 5 mille 3 cents trente-six en provenance de Hendaye va entrer en gare. Ecartez-vous de la bordure du quai s’il vous plait.
Norbert aimait venir regarder les trains. Ca l’avait pris comme ça, un jour.
Il travaillait sur le chantier de la médiathèque. La gare était à côté et, à longueur de journée, il entendait une voix de femme scander arrivées et départs, répéter des noms de ville qui n’étaient justement pour lui que des noms. Puis les grands couinements stridents des freins, la rumeur sourde des passagers libérés sur les quais. Du troisième étage où il posait de drôles de volets en bois destinés à couper la lumière du soleil, il ne devinait pas grand-chose de tout ce remue-ménage. La grande verrière, vestige du XIXè siècle, et dont il ignorait qu’elle fut l’œuvre de Gustave Eiffel lui-même, cachait les aller et venues des trains et de leurs occupants.
Alors, il avait pris l’habitude de venir manger son sandwich sur le quai n°4 tout en regardant passer les trains de marchandises comme une vulgaire vache des campagnes. Au bout d’une semaine, il avait fini par comprendre l’organisation de la gare : les TGV sur le quai n°1, les trains grandes lignes sur les quais 2 et 3, les trains régionaux sur les 4, 5 et 6.
Il avait aussi fini par succomber à la voix féminine qui annonçait arrivée et départ. Une voix à la fois neutre et bien accentuée, presque mécanique.
- Tu parles, se disait-il, ça doit être chiant de répéter la même chose tous les jours…
La voix était omniprésente. Quand elle ne se souciait pas du mouvement des trains, elle donnait des conseils plus généraux : sur la sécurité (« nous vous demandons de nous signaler tout paquet suspect »), sur les services en gare (« un buffet se trouve dans le hall des départs », « des services de location de voitures vous attendent dans le hall des arrivées »). Plus fort encore, de temps en temps, elle se mettait à parler anglais et espagnol à la suite de l’annonce en français.
Un jeudi, il prit la décision d’en savoir plus sur l’inconnue qui tenait le micro. Il fallait qu’il la rencontre, qu’il discute avec elle de ses conditions de travail. Lui, il trouvait son propre job pénible, mais alors que dire de celui de la jeune femme (elle était forcément jeune pour supporter ça…). Quand il arrivait sur le chantier, elle était déjà là. Quand il repartait, même après avoir effectué plus d’heures que son service normal, elle bossait encore. Sans se fatiguer, sans se départir de son ton léger et suave. Juste avec ce petit air mécanique dans l’intonation.
Par où commencer à la chercher ?
Il aurait pu arrêter le premier type en uniforme venu et lui poser la question… Mais seulement voilà, Norbert était timide. De cette forme de timidité terrible qui le rendait incapable de demander quelque chose à quelqu’un. Si jamais il osait, il devenait rouge cramoisi au troisième mot et s’enfuyait tout penaud avant d’avoir prononcé le quatrième.
Donc, pas question de demander quoi que ce soit à quelqu’un. Ce serait sa petite enquête à lui… Et quand il aurait trouvé « la Voix », il lui demanderait si elle ne voulait pas prononcer, rien que pour lui, le nom de toutes ces villes qu’il n’avait jamais vues et qui le faisait rêver. Tout son courage, toute sa détermination verbale, il préférait l’économiser, la mettre de côté pour ce moment-là. Pour elle…
Norbert avait compté qu’il lui restait dix jours, peut-être douze, à poser les volets de bois le long des parois de la médiathèque. A raison d’une pause d’une heure par jour, ça ne lui laissait qu’une toute petite dizaine d’heures pour découvrir le repère de « la Voix ».
Il se mit bravement en chasse. Il n’avait pas une minute à perdre…
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MessageSujet: Re: Nouvelle : La voix   Dim 16 Nov 2008 - 6:38

La gare était une imposante bâtisse de pierres ocres, construite au début du siècle. En façade, sous la très symbolique horloge qui rythmait ce monde si particulier, une enfilade de petits blasons colorés rappelait les différentes villes que desservait l’ancienne Compagnie de chemin de fer qui, dans toute la région, avait précédé la SNCF. Bien sûr, le bâtiment avait subi de nombreux liftings… Peu à peu, le métal avait reculé, le verre s’était imposé, l’électronique avait tout submergé (jusqu’au vénérable panneau d’annonce des trains avec ses barres d’affichage pivotante qui venait d’être remplacé par un tableau lumineux). Suprême hérésie sans doute pour les concepteurs de la gare, la partie « arrivées » et la partie « départs », même si elles étaient toujours séparées par un couloir où se trouvaient les guichets de vente des billets, n’avaient plus qu’une signification symbolique. On descendait sous les quais par des escaliers mécaniques et les halls tremblaient sous les incessants claquements des composteurs.
A vrai dire, Norbert s’était jusque là peu intéressé au bâtiment lui-même. Ce qui l’avait attiré, sans doute par une sorte de nostalgie des jouets de son enfance, c’était les trains. La puissance des motrices, l’élégance des rames grises et bleues des TGV, le côté un peu ringard des vieux omnibus qui démarrait, déjà cahotants, pour les destinations pittoresques au fin fond du Massif central.
La découverte des réalités de ce monde-là fut comme un coup de poing. Ca courait de partout. Du train au taxi, des escaliers venant du métro vers les quais, des bus de ville vers les composteurs. Et, au milieu de tout ce désordre, de ce mouvement, de cette vague furieuse, les statiques. Ceux qui attendaient avec plus ou moins de patience, les jambes serrées autour de leur valise, l’affichage du quai de leur train.
La même question revint à son esprit. Où la chercher ?
Il jeta un regard rapide à la pendule électronique, nouvelle aberration moderne dans ce temple du siècle ancien. Il n’avait que dix minutes. Pas assez de temps pour entamer vraiment son enquête, sa quête. Assez cependant pour finir de prendre des repères.
Côté hall des départs : un relais presse, une boutique de souvenirs, une sandwicherie et le buffet de la gare. Le mot l’intrigua quelque peu. Pourquoi « buffet » ? Ca ressemblait à un bar-restaurant classique… Avec un comptoir et, derrière ce comptoir, des petites étagères ou s’empilaient plusieurs collections de verres. Des étagères ! Pas un buffet ! Il se promit de chercher le sens de ce mot chez lui en rentrant… Il devait bien y avoir quelque part ce foutu dictionnaire offert lors de son entrée en 6è… Offert par qui d’ailleurs ? Le département ? La région ? Le collège ? Il ne s’en souvenait plus et, à dire vrai, maintenant comme à l’époque, c’était bien le cadet de ses soucis. En revanche, il songea qu’il pourrait peut-être en apprendre plus sur « la Voix » en venant manger le lendemain au… « buffet ». Après tout, il devait bien y avoir un moment où elle grignotait de quoi tenir le coup, cette pauvre fille ! Et si elle ne mangeait pas dans la salle, entre l’express de 12h18 pour Bordeaux et le rapide de 12h27 pour Paris, peut-être qu’un garçon, sorte de pingouin improbable, lui apportait directement son repas… Eh, eh ! L’idée était à creuser… Il le suivrait et alors il saurait…
Tout content de sa stratégie, forcément gagnante, Norbert poursuivit son exploration. L’espace de vente des billets était entièrement fermé sur trois côtés par de grandes parois de verre. On y accédait par des portes automatiques qui s’ouvraient et se refermaient toujours à contretemps. Il s’arrêta quelques instants pour jouir de ce spectacle récréatif et gai. Les gens qui s’arrêtent au dernier moment lorsqu’ils constatent que la porte ne va pas s’ouvrir, font un pas en arrière, lèvent la tête intrigués vers le capteur de présence défaillant… et finalement se précipitent en avant comme des miraculés lorsque, enfin, le passage se libère.
Avant de repartir, Norbert nota que derrière les guichets, il y avait un mur couvert de boiseries au milieu duquel s’ouvrait parfois une porte. Peut-être était-elle là, cette femme dont la voix ne cessait de retentir dans les hauts parleurs.
- Le train numéro 10… mille… quatre cents… cinquante… deux… en provenance de… Limoges… et à destination de… La Tour-de-Carol… est annoncé avec un retard de… dix minutes.
Zut ! Le 10452 était en retard… Il ne pourrait pas le voir se glisser avec élégance jusqu’au quai n°3, ondulant d’aiguillages en aiguillages comme des skieurs de slalom. C’était avec ce train que se terminait toujours sa pause.
Norbert balaya d’un regard circulaire le grand hall d’arrivée. Elle était quelque part par là, cachée mais toujours présente.
- A demain, murmura-t-il…
- Le train numéro 10… mille… quatre cents… cinquante… deux… en provenance de… Limoges… et à destination de… La Tour-de-Carol… est annoncé avec un retard de… dix minutes.

De l’école, Norbert n’avait pas retenu grand-chose, hormis les grands fondamentaux de la lecture, de l’écriture et quelques bribes de mathématiques. Cela lui suffisait largement pour vivre et exercer son métier d’artisan. Bien sûr, il y avait toujours des personnes pour se moquer de sa façon d’employer indistinctement les auxiliaires « être » et « avoir » lorsqu’il utilisait le passé composé. Ca donnait des « il a parti » ou des « il est été en vacances en Espagne» qui heurtaient l’oreille des lettrés mais le laissait personnellement de marbre.
Pourtant, il avait dans la tête des tonnes de petites choses qui lui faisaient un monde à part. Il se souvenait parfaitement de quelques légendes (il ne pouvait aller jusqu’au mot de mythe…) grecques que son instituteur de cours élémentaire racontait en fin de journée Quand l’attention des élèves commençait à baisser dangereusement et qu’il fallait un moyen de canaliser les débordements prévisibles.
Suspendu dans le vide, seulement retenu par une corde attachée à son harnais de sécurité, il se sentait Ulysse… et une sirène obsèdait son esprit par sa voix mélodieuse.
Il aurait voulu la rejoindre… mais il ne pouvait pas.
Alors il laissait l’organe de miel entrer par ses oreilles, courir dans sa tête, affoler ses sens et brûler son cœur. Et il s’accrochait comme un malheureux aux grandes baies froides pour ne pas dévisser le long de la paroi.
Demain, il reviendrait.
Demain. Et pas avant..
Car, à 18 heures, son patron sifflerait trois coups brefs. Norbert aurait alors une minute pour finir de ranger ses affaires et descendre à la camionnette. Hors du boss, point de salut ! C’est lui qui passait le prendre dans sa cité perdue le matin, à la lueur des dernières voitures brûlées, et le raccompagnait le soir.
Il savait que Georges parlerait beaucoup pendant le trajet.
De tout et de rien.
Et qu’il ne l’écouterait pas.
Encore sous le charme de sa sirène.
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MessageSujet: Re: Nouvelle : La voix   Dim 16 Nov 2008 - 6:39

Il s’était précipité vers la gare, traversant de manière inconsciente le boulevard qui enserrait désormais la médiathèque, plongeant dans l’escalier qui menait vers le métro.
La voix l’avait cueillie alors qu’il se détournait du flux des usagers des tourniquets diaboliques pour se faufiler par le souterrain jusqu’aux voies.
Elle était là !
Comme tous les jours !
Sans une variation dans l’inflexion. Sans une hésitation, sans une erreur.
Parfaite !
Comme toujours !

Le buffet (il avait appris le sens exact de ce terme dans le dictionnaire qu’il avait fini par retrouver calant une armoire dans sa chambre) était encore plutôt tranquille.
Il y avait des places…
Et des places bien placées… Exactement ce dont il avait rêvé… Près de l’entrée donnant sur le hall des départs, tout proche du comptoir et des discussions des habitués.
Pour trouver cet emplacement si profondément espéré, il avait lâché ses outils en avance, s’était éclipsé en silence. Nul doute qu’il se ferait enguirlander par Georges à son retour, mais le jeu en valait la chandelle. S’il l’avait trouvée, s’il l’avait vue, la terrible engueulade glisserait sur lui comme Carole Montillet sur la neige.
Au dernier moment, il eut un scrupule. Un de ses scrupules stupides liés à son sentiment chronique d’infériorité. Pouvait-il entrer, dans ce qui pour lui était un restaurant chic, vêtu de son pantalon épais de travail, délavé par la pluie et grillé par le soleil ?
Avant qu’il n’ait pu mettre en marche son plan de repli stratégique anticipé, une jeune femme d’une vingtaine d’années, robe noire stricte et petit tablier blanc s’était approchée, un calepin à la main.
- Vous désirez ?
Cueilli alors qu’il venait d’enclencher une marche arrière mentale, Norbert répondit la première bêtise venue.
- Manger un bout…
La fille eut la délicatesse de ne pas exploser de rire…
- Vous êtes seul ?
Norbert poussa un long soupir.
Bien sûr qu’il était seul ! Avec sa timidité et son esprit limité aux rêves de beautés inaccessibles, il ne pouvait qu’être seul. Seul avec ses doutes. Seul avec ses peurs. Seul avec cette angoisse de ne jamais trouver celle qui lui donnerait la joie d’être à deux.
La serveuse eut le sentiment d’assister à un profond déchirement d’âme. Elle ne faisait pas, dans une autre vie, fac de psycho pour rien. Ce visage creusé, ces yeux sombres, cette bouche triste… et pourtant, au fond de la pupille, cette petite lumière de vie qui n’attendait que de devenir brasier. Cas pathologique de l’homme à la dérive qui se rattache à un quelque chose pour continuer à flotter entre les eaux du présent et du futur.
- Installez-vous… Je vous apporte une carte…
- Où je veux, bredouilla Norbert qui s’attendait à être refoulé ou relégué dans un coin de la salle ?
- Evitez juste de vous asseoir sur la dame là-bas…
Dès qu’elle eut tourné le dos, l’amoureux transi de la belle voix des hauts parleurs se précipita vers la chaise, vers la table dont il n’avait osé espérer qu’elles lui fussent réservées.
La traque commençait.

- Il est 12h15… Pat’, tu peux lui amener son repas ?
Le garçon, interpellant sa jeune collègue depuis le comptoir, ne pouvait qu’attirer l’attention de Norbert qui, tout en mâchouillant un saucisse-purée de qualité assez ordinaire, scrutait alternativement la salle et le hall des départs.
L’artisan sursauta, heureux qu’un espoir s’ouvrît enfin pour lui, dépité lorsqu’il se rendit compte qu’il ne pouvait abandonner brusquement sa place pour prendre le garçon en filature. Partir sans payer ? C’était se condamner à de bien graves ennuis…
Mû par un réflexe que sous-tendait une lourde vague de frustration, il se dressa et tendit le cou pour suivre la course habile du serveur entre les banlieusards pressés et les retraités insouciants. Mais les distributeurs automatiques de friandises et les piliers masquèrent rapidement la cible de son regard. Mouvements de cou vers la droite… vers la gauche… Tel un héron se débattant avec un poisson, il se tordait alternativement, désespéré à l’idée de gaspiller cette occasion de savoir. Un ultime effort lui permit de distinguer le garçon qui se glissait dans l’espace qui menait au quai n°1.
- Il y a un problème, monsieur ?
- Hein ?! Quoi ?
Norbert se retourna promptement comme un gamin pris en faute. De petites gouttes de sueur vinrent perler sur ses tempes et ses joues. Lui qui ne craignait rien, suspendu dans le vide par une corde à la hauteur d’un sixième étage, se surprit à trembler face à une jeune femme.
- Vous attendez quelqu’un peut-être ?
Oh ! La belle perche qu’elle lui tendait là !
- Oui… Oui… J’attends quelqu’un…
- Mais vous allez vous arranger les cervicales à vous agiter ainsi… Si vous voyez mal, on peut vous déplacer… Il reste des tables libres…
- C’est gentil, bredouilla-t-il… Mais ici, c’est parfait… Parfait…
Patricia avait une forme de curiosité assez répandue : elle aimait bien comprendre ce qui se passait. Et là, ce garçon un peu perdu dégageait tant de candeur qu’il en était attendrissant… Et forcément intrigant pour la psychologue en formation qu’elle était.
- C’est une femme que vous attendez ?…
Le patron pouvait bien attendre une minute… Ce type était plus passionnant qu’un nième saucisse-purée à livrer.
- Oui.
Norbert sentait une grosse goutte s’écouler sur son front. Fallait-il l’évacuer d’un revers de la main ? Ou, au contraire, fallait-il demeurer immobile, insensible, comme si de rien n’était ?
- Vous avez chaud ?
- Non, non, ça va…
- Alors, c’est que celle que vous attendez vous obsède vraiment beaucoup et vous plonge dans un état second…
Norbert haussa les épaules… Il n’avait pas vraiment compris ce que la serveuse avait voulu dire.
- C’est peut-être une femme mariée, osa Patricia ?
Elle se rendit immédiatement compte qu’elle n’aurait pas dû formuler une telle hypothèse. Le pauvre garçon manqua chanceler à cette seule perspective.
Mariée ? Elle ?
Il n’y avait même pas songé !
Qu’elle pût ne pas être libre !
Qu’un homme lui ait peut-être déjà donné son nom !
- Je ne sais pas…
- Ah !
Ce fut tout ce que Patricia trouva à répliquer. Consciente de sa gaffe, elle allait battre en retraite lorsque le client la rappela :
- Peut-être que vous, vous savez ?!
- Savoir quoi, monsieur ?…
- Si elle est mariée… C’est quelqu’un qui travaille à la gare…
Bien sûr… Tout s’expliquait… Un amoureux transi, attendant sa nouvelle conquête et craignant en même temps d’être surpris avec elle…
- C’est la fille qui annonce les trains…
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MessageSujet: Re: Nouvelle : La voix   Dim 16 Nov 2008 - 6:39

- Patricia ! Il y a une dame qui voudrait commander…
- Je viens…
Patricia fit un petit geste de tête pour prendre congé de l’étrange client amoureux. L’intervention du patron venait de lui sauver la mise. Elle n’avait même pas eu le temps de laisser s’installer sur son visage la stupéfaction terrible qu’allait susciter la révélation de l’identité de l’adorée de ce jeune homme.
Dégainant son petit carnet, elle s’approcha de la cliente. Mais tandis que celle-ci hésitait entre viande et poisson, Patricia continua à surveiller discrètement le client qu’elle venait de quitter. Elle le vit brusquement se lever, régler son addition directement au patron puis s’éloigner d’un pas rapide…
- Pauvre gars, murmura-t-elle…
- Pardon…
- Non, non… Rien madame… Alors, vous disiez que le poisson vous tentait ?

Le garçon était parti en direction du quai n°1, le quai qui était collé contre le bâtiment de la gare et sur lequel embarquaient les passagers des TGV en partance pour Paris. Son trajet aller-retour avait duré six minutes.
Norbert, en arrivant sur le quai, jeta un coup d’œil rapide à sa montre. 1 minute 45 depuis le buffet de la gare. Où pouvait-il entrer en environ une trentaine de secondes ?
Il remonta sur sa gauche. Tous les trois mètres s’ouvraient de grandes portes en verre fumé.
Elle pouvait se trouver derrière l’une de ces portes.
Son cœur se mit à battre…
A battre d’autant plus fort que la voix rêvée se mit à résonner dans les hauts parleurs, faisant vibrer le cœur de Norbert. Le plus beau des poèmes ne pouvait égaler le sucre distillé en quelques mots simples par l’inconnue.
- Le TGV numéro… Sept cents… Quatre-vingt… Deux… En provenance de Paris-Montparnasse va entrer en gare quai numéro… Un… Ecartez-vous de la bordure du quai s’il vous plait.
Norbert avait tendu l’oreille… Si elle se trouvait près de lui, peut-être pourrait-il entendre sa véritable voix, non déformée par le crachotement des hauts parleurs ?
Mais rien… La voix épousait tout l’espace entre les murs de pierres et la marquise de fer et de verre ouvragée. Impossible d’entendre autre chose…
Lorsqu’il vit le TGV se présenter au bout du quai, impressionnant de puissance contenue dans son approche au ralenti, Norbert comprit qu’il avait là l’occasion de se faufiler à l’intérieur des bureaux. Ce n’était pas la première fois qu’il voyait le TGV 782 entrer en gare… Parti de Paris à 8h13, il amenait des hommes d’affaires qui rentraient chez eux, des couples en vacances, des retraités venant rendre visite à leur famille. C’était à chaque fois une ou deux centaines de personnes qui d’un seul coup se pressaient sur le béton gris du quai, tirant derrière eux presque autant de petites valises dont les roulettes cahotaient bruyamment. En deux ou trois vagues, la foule des voyageurs venait se briser sur les deux portes automatiques. C’était une cohue brève mais forte. Un moment particulier, étrange, dense. Comme ces orages de montagnes qui grondent, ébranlent l’horizon de leurs grondements menaçants avant de s’enfuir sans rien détruire.
Norbert attendit que les premiers voyageurs jaillissent de la rame grise et bleue. Quand il eut l’impression qu’ils étaient assez nombreux, il se laissa porter par la vague, avançant entre un homme en complet veston et une grand-mère portant péniblement un panier avec un petit chat. C’était si simple de se fondre dans cette masse.
Il s’en écarta soudain, posa fermement sa main sur une poignée chromée, poussa d’un coup sec.
Un petit couloir sombre l’accueillit, donnant sur deux portes claires.
Entre les deux, un homme en costume bleu surveillait une batterie d’écrans.
- Vous désirez, fit-il sans se retourner ?…
- Ce n’est pas la sortie ?
- Non… Ce n’est pas la sortie… Ici, c’est le PC de sécurité de la gare…

Pitoyable !
Il avait été pitoyable !
En regagnant la joyeuse ambiance du chantier, Norbert n’avait pas le cœur à rire.
C’était une véritable fuite. Une fuite consécutive à une déroute, à une humiliation sans nom.
Entre bégaiement et excuses bidon, il s’était comporté comme un con face au type du PC de sécurité… Celui-ci n’avait eu aucun mal à lui démontrer qu’il ne descendait pas du TGV. En quelques clics de souris, il avait retrouvé les images qui le montraient sur le quai cinq bonnes minutes avant l’arrivée du train à grande vitesse. Il l’avait assommé d’un ultime :
- Ca fait plusieurs jours que vous traînez dans la gare à l’heure du repas… Qu’est-ce que vous cherchez au juste ?
Norbert avait répondu d’un ton mal assuré qu’il venait regarder les trains qu’il aimait bien les trains et que comme il travaillait pas loin… Une réponse véridique à la base mais qu’il avait rendu parfaitement suspecte par ses regards fuyants et la quête maladroite de ses mots.
- On vous a à l’œil, avait conclu le vigile avant de le raccompagner jusqu’à la sortie.

L’avoir à l’œil ?
Cela signifiait que son enquête prenait fin comme ça. Bêtement ! Simplement parce qu’il n’avait pas ouvert la bonne porte…
Il ne pouvait plus envisager de retourner à la gare fouiner pour découvrir le repère de cette voix ensorceleuse. Il savait que pèseraient sur lui les regards froids et impersonnels des caméras de surveillance. Où qu’il aille, quoi qu’il fasse, elles seraient là à scruter le moindre de ses gestes, le plus infime de ses actes.
Adieu, belle inconnue ! Adieu, destinations rêvées !
De l’une, il ne connaîtrait que la voix sublime. Des autres que des noms évocateurs d’ailleurs.
Plusieurs fois au cours de l’après-midi, il fut tenté d’en finir avec cette souffrance sans cesse ravivée par le vent qui ramenait jusqu’à lui les annonces diffusées par les hauts parleurs. C’était si simple depuis le cinquième étage de se laisser tomber…
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MessageSujet: Re: Nouvelle : La voix   Dim 16 Nov 2008 - 6:41

Le week-end fut terrible. Gorgé de désespoir, noyé de pluies de larmes, écrasé de remords noirs.
Il ne restait à Norbert que deux alternatives.
L’oubli ou la persévérance.
Après une nuit et une journée de souffrances, de plaies intérieures mises à vif, après que même l’après-midi sportive du samedi lui eût parue insipide, Norbert finit par comprendre qu’oublier était impossible. Le dictionnaire resté sur la table de la cuisine le lui avait confirmé. Oublier, c’était effacer, détruire, réduire à néant.
Et il ne pouvait réduire à néant un souvenir, un espoir qui reviendrait le hanter dès le lundi suivant lorsque la voix retentirait à nouveau dans les hauts parleurs.
Alors, il eut une idée.
Une idée qui lui sembla géniale… tant, l’ayant tournée et retournée dans son esprit, il n’y trouva aucune faille.
Demain, on était dimanche…
Et le dimanche, on ne travaillait pas…
Donc, à la gare, « Elle » ne devait pas travailler… et sans doute qu’il y avait moins de monde pour surveiller les caméras. Conditions idéales pour reprendre son enquête… Et cette fois-ci, aller jusqu’au bout !
Il n’avait pas de moyens personnels pour se rendre au centre-ville mais il se débrouillerait. Au besoin, il marcherait pendant deux heures…
Ayant retrouvé une certaine tranquillité d’âme, il s’endormit en dépit des beuglements hystériques et vains des poulains de la StarAc.

A 8 heures du matin, Norbert se mit en route. Il s’était vêtu d’un jogging sombre et avait chaussé ses meilleures chaussures de sport.
Il avait calculé qu’il en avait pour plus de 2 heures de marche avant d’atteindre la gare.
Cela ne lui faisait pas peur.
Il avait pour lui le souffle de sa jeunesse et l’ardente passion qui lui réchauffait le cœur.
Ce qu’il avait oublié de prendre en compte, c’était son manque total de sens de l’orientation. Lorsqu’il eut dépassé les limites de sa cité, il entra sur un territoire qui lui apparut parfaitement inconnu. Des maisons. Encore des maisons. Toutes différentes et pourtant toutes semblables… Surtout, un enchevêtrement de rues qui se croisaient sans cesse ou qui semblaient se replier sur elles-mêmes en d’inextricables spirales terminées par un cul-de-sac.
Rue des Glénans. Rue de Belle-Ile. Rue de Corse. Rue de Sein… Entre toutes ces îles, Norbert avait du mal à naviguer, à trouver le bon cap.
Il en fut réduit à ce qui pour lui était une torture invraisemblable. Demander son chemin.
Bien sûr, en voyant venir vers eux cette sorte de grand échalas à la peau burinée, les yeux éteints, le geste nerveux, les rares passants, pain ou journal sous le bras, changeaient de trottoir. Norbert comprenait qu’il était inutile d’insister. Il ne se sentait pas de les aborder quand même, d’imposer ses questions hésitantes à leurs oreilles forcément hostiles.
Enfin, il rencontra la perle rare. Une femme d’une quarantaine d’années que ni l’apparence, ni la mine étrange du jeune homme ne détournèrent de sa route.
- Pardon, s’il vous plait, madame… Comment on fait pour sortir de toutes ces maisons ?... Je veux dire des rues qui sont autour des maisons…
- Sortir du quartier ? Pour aller où ?
Zut ! Il savait bien qu’il oublierait quelque chose dans sa question…
- Je vais au centre-ville…
- Au centre-ville ?!... Mon pauvre garçon ! Vous n’êtes pas arrivé !
La femme put lire sur le visage de Norbert toute la détermination du jeune homme. Visiblement, il le savait !
- Redescendez la rue d’Oléron… Vous allez arriver près du stade… A partir de là, c’est fléché…
- Merci !...
Norbert adressa un sourire un peu las à la femme qui l’avait renseigné… Le stade ? Il le voyait depuis son immeuble…
Pendant trois quarts d’heure, il avait vraiment tourné en rond.

Contrairement à beaucoup de jeunes de sa cité, Norbert n’avait jamais eu la tentation d’aller envahir le centre-ville le dimanche après-midi. Pas de sortie ciné fast-food régulière avec flânerie bruyante dans les rues, histoire de trouver une petite utilité aux dimanches. Son univers dominical se résumait à sa télévision et à ses jeux sur console.
Aussi, il découvrit avec surprise, et un brin d’angoisse, les grandes avenues éteintes, les trottoirs livrés aux délires d’ados impolis… Et pour surveiller toute cette agitation bonne enfant, quelques sympathiques représentants des forces de police, fusil mitrailleur à la hanche.
- C’est la guerre ou quoi, se demanda Norbert ?
Bien que ses jambes soient devenues dures comme du bois, il pressa le pas. Il connaissait bien ces oiseaux-là… Quelques heures à attendre enfermés dans un camion suffisait à les mettre sous pression. Il repensa à Rafik, son pote du collège, retrouvé au terme d’une nuit d’émeutes le crâne fracassé dans un container à ordures. Accident qu’avaient dit les juges… Personne n’y avait cru…
En s’approchant de la gare, une nouvelle faune avait pris possession des trottoirs.
- Tu viens, chéri ?
Il secoua la tête énergiquement. Là aussi, c’était quelques mauvais souvenirs qu’il voulait fuir en hâtant le pas.
Enfin, le grand bâtiment de pierre et de verre se découpa au bout de l’avenue. Majestueux sous le soleil, il paraissait nimbé d’une auréole de nuages tendres.
Parvenu sur le parvis encombré d’automobilistes mal garés, Norbert consulta sa montre. 11h20… Il avait mis plus de trois heures pour venir jusque là…
Et il était claqué !
Il se vota d’autorité le droit d’aller au buffet poser ses fesses sur une chaise et ses lèvres sur le rebord d’un bon verre.
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MessageSujet: Re: Nouvelle : La voix   Dim 16 Nov 2008 - 6:42

Patricia le vit arriver. Démarche claudicante, épaules légèrement voûtées, yeux creusés. Une sorte de grande tige tordue par la fatigue.
Elle abandonna les nappes de papier qu’elle installait sur les tables en prévision des futurs repas de la mi-journée. Ses jolies jambes montées sur talons hauts avalèrent en quelques petites foulées la distance qui la séparait de la table – la même que deux jours plus tôt – où ce client attendrissant venait de se laisser tomber.
- Bonjour, monsieur… Heureux de vous revoir !...
Elle se rendit compte qu’elle n’aurait pas dû dire cela… Dans une gare, on n’avait pas le même type de rapports avec la clientèle. Ici, les habitués étaient vraiment rares… Et pouvait-on considérer qu’on était un habitué dès une deuxième visite ?
Lui n’y avait prêté aucunement attention… Il répondit simplement :
- Une menthe à l’eau…
Elle le sentit tressaillir lorsque la Voix se fit entendre. Elle devina ses doutes. Il venait de comprendre que celle qui peuplait ses rêves travaillait même le dimanche.
Allait-il comprendre qu’aucune femme ne l’attendait dans cette gare ?
Allait-il deviner qu’il était amoureux d’une voix numérique ?
Elle hésita à partir derrière le comptoir. S’il comprenait sa chimère, il risquait de s’effondrer là, sur cette table, sous le regard forcément ironique des autres clients.
Patricia comprit soudain qu’elle ne l’accepterait pas. Lentement, ses sentiments pour Norbert – elle avait trouvé son nom sur le chèque qu’il avait laissé l’avant-veille – avaient glissé de l’observation froide et quasi clinique de l’étudiante en psycho vers autre chose de plus doux, de plus personnel, de plus chaud. Pas de l’amour, non… Pas encore ? Juste une grande tendresse…
Alors, elle ne bougea pas, s’assit sur la chaise en face d Norbert et dit doucement :
- Je la connais, vous savez…
- Qui, demanda-t-il comme si elle l’avait extirpé en quelques mots d’un abîme vertigineux ?
- Elle, fit Patricia en pointant son doigt vers le haut…
- Ah !... Elle est jolie ?
- Bien sûr… Et je suis sûr qu’elle attend quelqu’un comme vous…
- Elle est libre, s’exclama Norbert au comble de la joie ?!
- Si vous voulez, je peux aller l’inviter de votre part une fois que j’aurai terminé mon service…
Tout d’un coup, Norbert avait oublié sa fatigue et le début d’angoisse qui l’avait saisi en constatant que sa chère Voix exerçait aussi le dimanche. Si on l’exploitait, il n’y avait aucune raison qu’elle ne le lui avouât pas sa détresse lors de leur future rencontre. Il saurait alors la protéger et il irait lui-même casser la gueule au chef de gare.
Il allait la voir !
Il allait la voir !
La voir… et peut-être la toucher, la respirer, la sentir vibrer sous ses doigts.
Lui donner un nom, un visage.
Découvrir la palette de ses sourires, la carnation fine de sa chair.
- Revenez ici à 15 heures…
- 15 heures… Ici… D’accord…
Il se redressa pour partir…
- Hé ! Attendez un peu… Vous avez une menthe à l’eau en commande… Si je ne vous fais pas consommer quelque chose, le patron va m’engueuler.

La serveuse avait retrouvé Norbert à l’heure dite.
Elle avait troqué sa tenue de travail pour un ensemble beaucoup plus confortable : jean, pull et vieilles tennis en toile. Lui sa menthe à l’eau contre un coca trop frais…
- Alors, questionna-t-il en la voyant revenir ?…
- Laissez-moi donc arriver, fit-elle souriant comme un ange !... Patron, un expresso…
Elle se pencha vers Norbert. Il se mit à trembler, attendant enfin la réponse dont il rêvait, le « oui » qui ferait de cette journée un moment inoubliable.
- C’est un petit plaisir que je me fais parfois. Jouer à la cliente…
Elle émit un petit rire en découvrant sur le visage stressé de Norbert toute l’incrédulité suscitée par cette révélation.
- Vous vous en moquez, pas vrai, de mes petits plaisirs… Vous, vous n’attendez qu’une chose de moi…
- Elle veut bien ?
- Bien sûr qu’elle veut… Elle m’a même dit que votre attention pour elle était quelque chose de charmant et que ça lui faisait palpiter le cœur…
- Elle a dit ça ?
- Oui…
Patricia se laissait insensiblement entraîner par sa propre imagination.
Elle s’était lancée dans cette histoire pour éviter qu’il souffre, pour l’amener progressivement à comprendre la banale réalité : la Voix enchanteresse qui lui avait tourné la tête appartenait à une femme proche de la cinquantaine, qui n’avait sans doute jamais mis les pieds dans cette gare et qui ne parlait de destinations rêvées que par la grâce numérique d’un ordinateur. Mais, en prenant garde à ne pas le contrarier, elle s’enferrait dans des mensonges dont elle aurait le plus grand mal à s’extirper…
- Elle souhaite vous rencontrer…
- Quand ? Où ?
- Elle vous attendra ce soir à « La Taverne bruxelloise »…
- Il faut que j’aille en Belgique ?!
Patricia dut se contenir pour ne pas éclater de rire…Qu’il était naïf ce pauvre Norbert ! Même avec le TGV le plus rapide, il était impensable d’être à Bruxelles pour le dîner… Et pourquoi se retrouver en un autre lieu quand lui-même et sa dulcinée supposée se trouvaient dans la même ville ?
- Non, vous n’y êtes pas… C’est un restaurant à quelques rues d’ici, en partant vers le centre-ville… Rue d’Orient… Spécialités de frites et de moules…
- Ah ! Je ne connais pas…
- C’est un endroit où on se retrouve souvent, nous qui travaillons à la gare…
- Ce n’est pas trop loin d’ici ?…
- A quelques rues, je vous ai dis…
- Oui, pardon… Je suis un peu…
- Excité ?
- Sur le cul… Hier encore, j’ai cru que c’était tout impossible de la rencontrer un jour… C’était ma dernière chance aujourd’hui…
- Il ne fallait pas désespérer, vous voyez…
- Mais je ne sais pas si je suis assez bien pour elle… J’ai pas fait beaucoup d’école… Tout le monde dit que je cause mal le français… Que je suis bon qu’à visser des vis… Que quand j’ai réfléchi cinq minutes, je peux plus le faire pendant un mois…
- Elle a dit qu’elle voulait vous connaître… Elle n’a pas dit autre chose…
Un voile passa devant le regard noir de Norbert. Une déception à peine contenue.
Patricia avait décidé d’arrêter cette fois-ci les promesses folles. Lui laisser trop d’espoir c’était risquer de le faire souffrir encore plus. Elle n’arrivait pas à se décider sur son attitude : était-elle en train de l’aider à découvrir une terrible vérité ou prenait-elle un malin plaisir à jouer avec lui ?
- A quelle heure le rendez-vous ?
- Elle m’a dit 19h30…
Nouveau voile, plus épais encore, devant les yeux de Norbert.
- Il y a un problème ?
- Je pourrai pas rentrer chez moi après… C’est trop loin…
- Il y a des taxis…
- Les taxis, ils vont pas jusque chez moi… Ils ont trop peur…
- Peut-être qu’elle vous raccompagnera alors…
- Ce serait bien… Mais je veux pas qu’elle voit comment je vis… Et si elle monte chez moi, peut-être qu’on lui volera sa caisse… je veux dire sa voiture… Non, non, tant pis… Je rentrerai à pied…
Un silence. Gros de doute chez lui. Lourd d’admiration chez elle. A en juger par son état, il avait dû effectuer l’aller à pied. Et il était prêt à subir la même torture pour rencontrer cette femme mystérieuse. Il était encore plus fou qu’elle l’avait cru. Plus fou… et d’autant plus craquant…
- Et comment est-ce que je la reconnaîtrai ?
Patricia feignit de se mettre en colère :
- Vous vous moquez de moi là ?! Vous la reconnaîtrez à ce qu’elle a d’unique… Sa voix…
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MessageSujet: Re: Nouvelle : La voix   Dim 16 Nov 2008 - 6:44

Près de quatre heures à regarder passer les trains.
Jamais Norbert n’en avait vu autant… Le concentré d’activité ferroviaire qu’il avait observé à l’heure de la pause de midi n’était rien par rapport à l’agitation d’un dimanche en fin d’après-midi.
Il pensait que la gare serait vide… C’était même cette perspective qui l’avait décidé à s’y rendre… Erreur ! Les quais grouillaient de monde, les rames se succédaient à un rythme insensé.
Partaient-ils ? Revenaient-ils ces voyageurs du dimanche ? Il était incapable de le dire. Il lui sembla cependant que beaucoup de jeunes, des gens de son âge mais mieux habillés et sans doute plus instruits, débarquaient… Au contraire, des adultes (des vrais !) partaient en sens inverse, quittant la ville à la fin du week-end.
Peut-être pourrait-il parler de ça avec Elle ?
Oui, à force d’assister à toutes ces migrations, elle devait bien savoir.
Pourquoi les uns partaient ? Pourquoi les autres revenaient ?
Norbert songea que sa vie était en fait pleine de questions comme ça. De ces questions que les autres jugeaient idiotes mais que lui considérait avec gourmandise. Pourquoi le ciel est-il bleu ? Pourquoi il n’y a pas de vent tous les jours ? Pourquoi la mer ne débordait jamais ? Il s’inventait de belles réponses, des réponses un peu poétiques dont il connaissait par avance le sort qui leur serait fait s’il venait à les dire à voix haute et devant un auditoire.
Elle devait bien savoir. Puisqu’elle connaissait toutes ces villes dont elle prononçait les noms avec un plaisir gourmand. Puisqu’elle était assez intelligente et adroite pour ne pas s’être trompée une seule fois de l’après-midi. Puisqu’elle possédait cette culture grave qu’ont les gens qui travaillent dans les bureaux…
A 19 heures, il quitta son poste d’observation privilégié, son siège au design moderne du quai n°4. Il craignait de ne pas trouver « la Taverne bruxelloise » et d’arriver en retard au rendez-vous. Cela ne semblait pas inquiéter outre mesure sa future partenaire de table. Elle poursuivait sans faillir sa tâche laborieuse…
Bah ! Elle connaissait sans doute bien le chemin… tandis que lui… avec son sens si particulier de l’orientation.

Norbert fut tout étonné de sa performance… Il était à l’heure…
Cela n’avait pas été sans mal… Il avait commencé à errer dans les rues chaudes qui séparaient la gare du centre-ville, faisant celui qui ne remarquait pas les créatures mollement appuyées contre les vieux murs de briques.
Sa vie avait pris une autre altitude… Il rêvait plus haut…
Par le plus grand des hasards, il s’était retrouvé dans la rue d’Orient, apercevant immédiatement la grande enseigne lumineuse aux couleurs rouge, jaune et noire.
En avance !
Il avait donc entrepris d’arpenter la rue de long en large,oubliant ses muscles encore tétanisés par les efforts de la matinée et par l’angoisse de ne pas être à la hauteur de la situation.
Etre en avance ! Lui ?!
Il eut la sensation que sa vie avait basculé… Plus rien n’avait le même sens, plus rien n’avait le même goût.
Pourquoi ?

En pénétrant dans le restaurant, Norbert fut saisi par l’odeur de friture. Ca lui rappelait les fêtes dans la cité quand on faisait griller les moutons en les aspergeant d’un mélange d’huile et de jus de cuisson. Il eut la sensation étrange d’être en terrain connu…
- Monsieur, vous êtes seul ?
Norbert se retourna. Peut-être y avait-il quelqu’un derrière lui ? Elle, peut-être ?
Mais non, il était seul… Alors, il répondit :
- Oui… Je suis tout seul…
Avant d’ajouter…
- Mais une jolie fille doit venir me rejoindre… Une jolie fille avec une jolie voix… Elle travaille à la gare…
A ces mots, la serveuse eut un léger sourire… Comme s’il venait de lui donner la solution d’une énigme…
- Dans ce cas, suivez-moi s’il vous plait, monsieur… La personne en question vous attend…
- Elle est déjà là, s’exclama Norbert !
Comment avait-elle fait ?
Tout en suivant la jeune serveuse, ses longues jambes gainées de noir et sa mini jupe, Norbert eut le temps de trouver une explication. Elle connaissait bien le chemin, voilà tout…
Dans la pénombre d’une table dressée à l’écart de la salle principale, Norbert put deviner une silhouette. Des cheveux redressés en un vertigineux chignon, le reflet argenté d’une monture de lunettes, voilà tout ce qu’il pouvait distinguer de l’inconnue.
- Mademoiselle a souhaité de la discrétion, expliqua la serveuse avant de se retirer.
Il y eut un long silence… Qui devait parler le premier ?
Norbert finit par forcer sa timidité et demanda :
- Vous êtes bien celle que je viens voir ? On m’avait dit que j’entendrais votre voix…
- Le train 7… mille… 8… cent… trente… sept… sera reçu sur la voie 4… Ecartez-vous de la bordure du quai s’il vous plait…

Le repas avait déjà été commandé par la mystérieuse convive. Sans avoir rien eu à demander, Norbert vit arriver devant lui une platée de moules environnée d’un nuage de frites.
Pas de chance ! Il n’aimait pas les moules… Peut-être aurait-il dû le dire à la serveuse de la gare lorsqu’elle lui avait proposé ce lieu pour le rendez-vous ?
Maintenant, il était trop tard pour se plaindre. Il commença par se garnir l’estomac avec une bonne poignée de frites avant d’ingurgiter deux moules.
Il mangeait le regard baissé n’osant affronter le mystère de la jeune femme enfouie dans l’obscurité.
Pourquoi ne parlait-elle pas ?
Avait-il dit ou fait quelque chose d’inconvenant qui l’avait heurtée ?
Il l’entendait mâcher doucement et c’était tout.
Peut-être avait-elle reçu une bonne éducation et refusait-elle de parler à table ?
Oui, c’était sans doute cela…
Il entendit un frôlement sur la nappe en papier. Il se rejeta brusquement en arrière avant de comprendre que l’inconnue avait seulement cherché à prendre sa main.
Elle ne parlait pas…
Elle agissait…
Et de quelle manière !
Il reposa sa main sur la table, sentit les doigts de la jeune femme courir dans sa paume rêche. C’était en lui une décharge violente qui l’ébranlait, le brûlait comme l’explosion de mille soleils. Elle l’allumait ! Elle réveillait en lui des désirs qu’il avait cru enfouis, perdus à jamais.
En cette Voix, il avait seulement vue une amie, quelqu’un qui lui ouvrirait d’autres horizons, d’autres fenêtres sur le monde… A lui qui passait son temps à poser des volets pour isoler les gens de la lumière…
Et là, subitement, cela menaçait d’aller plus loin… Une relation amoureuse vraie… Pour un soir sans doute car il n’imaginait pas qu’on puisse lui trouver assez d’intérêt pour aller au-delà. Il n’avait connu jusque là que quelques professionnelles tarifées. Personne ne l’avait jamais aimé pour ce qu’il était…
Puisqu’il n’y avait rien en lui à aimer…
La Voix s’était tue. Elle s’était faite main… Elle se faisait chair, elle se faisait corps. Elle malaxait tendrement ses articulations, griffait légèrement de ses ongles aigus sa ligne de cœur, sa ligne de vie.
C’était agréable…
Agréable à en mourir… Agréable à en fuir…
Il se jeta à nouveau en arrière, arrachant sa main aux caresses sensuelles de sa partenaire…
- Désolé, mademoiselle… Je peux pas !
Un silence encore plus profond lui répondit.
Mépris ?
Il le méritait sans doute… Alors, il tenta, maladroitement comme toujours, de s’expliquer.
- C’était sympa de vouloir manger avec moi… Mais je suis un mec trop bête pour vous qui savez si plein de choses… Je sais pas parler aux filles, je dis que des bêtises… Et en plus, j’aime pas les moules… J’arrive pas à les digérer et, après, je gerbe toute la nuit… Pardon, je crois que je peux pas rester avec vous… Faut que je me rentre chez moi…
Il tira de sa poche un billet de 20 euros qu’il posa d’un geste vif sur la table… Des fois que la main caressante l’aurait happé au passage…
- Pardon, j’ai que ça sur moi… Mais je viendrai demain à la gare et s’il en manque je le donnerai à la serveuse du buffet…
Les derniers mots se perdirent dans une sorte de gémissement. Partir était pour lui une souffrance, un terrible renoncement… Pour une fois qu’une fille, belle sans doute, intelligente à coup sûr, avait décidé de lui trouver quelque chose de beau, il n’assurait pas. Trop de peurs, trop d’angoisses, trop de refus de grandir vraiment.
Il fit demi-tour, partit en zigzagant au milieu des tables et des clients, manquant renverser quelques pintes de bière blonde.
Fuir…
Vite !
Mettre entre ce fantasme sucré et sa triste réalité la plus grande distance possible…
Aussi vite que le lui permettraient ses jambes fatiguées, son corps épuisé, son cœur en miettes.
Pour ne pas être tenté de revenir en arrière…

Lorsque Norbert ne fut plus capable de courir, il se laissa tomber à genou sur le trottoir.
Il était parti comme un fou sans se soucier de la couleur des feux, des automobiles qui le frôlaient en klaxonnant. Parti sans même se demander où il allait…
Il avait remonté une grande avenue et débouché en face de la gare.
- Un signe, songea-t-il… Un putain de signe !
Tout le ramenait vers cette grande bâtisse du XIXè siècle, son fronton armorié, sa grande pendule, ses deux ailes protectrices.
Le seul endroit où elle ne serait pas ce soir !
Il se releva…
Après tout, en restant à la gare, il était sûr d’être tranquille jusqu’au lendemain… Au cours de ses précédentes visites, il avait repéré quelques wagons toujours installés au même endroit. Il lui sembla qu’il y avait là un endroit assez confortable pour passer la nuit… Demain, il n’aurait que quelques centaines de mètres à parcourir pour se retrouver au boulot…
La double porte vitrée s’effaça devant lui. Le hall des départs était noir de monde.
Un court instant, une image étrange traversa son esprit, s’imposa à lui sans qu’il sut pourquoi. Il eut soudain l’impression d’être dans une église… Là, devant lui, une armée de fidèles immobiles regroupés autour d’une icône accrochée en hauteur. Tous tendus vers le même objectif, vers la même quête, vers la même attente. La révélation venue du tableau lumineux où s’alignaient sagement les destinations et les horaires, les quais et les voies.
Lorsqu’Elle parla, la foule fit silence.
Et il comprit.

Fin n°1 (continuer pour la fin n°2)
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MessageSujet: Re: Nouvelle : La voix   Dim 16 Nov 2008 - 6:45

- Est-ce que je vous dois quelque chose ?
Patricia sursauta. La voix qui l’avait apostrophée tombait de derrière un distributeur de friandises.
Elle se retourna.
Norbert était là, appuyé contre l’encombrante machine, la mine encore plus défaite que la veille, les yeux hagards et bouffis de sommeil. Presque une loque.
- Vous ne travaillez pas, ce matin ?…
C’est tout ce qu’elle avait trouvé à lui dire. Répondre à sa question, ça n’avait aucun sens. Bien sûr que non, il ne lui devait rien et, à le voir ainsi, elle se disait que c’est bien elle qui lui devait quelque chose…
- M’a viré ce salaud !... Parce que j’étais pas au rendez-vous ce matin… Il a attendu dix minutes en klaxonnant puis comme je venais pas, il est monté à mon appart… Quand il est revenu à la camionnette, on la lui avait cramée… Parce qu’il avait réveillé un bébé… Du coup, moi, je paye le pot cassé et je gicle…
- Norbert, je ne sais pas comment… Enfin, je ne voulais pas vous faire de mal…
- C’est raté, la gazelle !… J’ai pas dormi… Impossible de rentrer dans les wagons… Complètement barrés à clé... Alors, j’ai réfléchi… Eh ouais, un débilos comme moi, ça peut penser parfois… Bon sang, faut quand même être plein de merde dans les oreilles pour pas entendre que c’est une voix enregistrée… et en avoir une couche de plus dans le cerveau pour pas y penser une seule fois… Mais, profiter de ça, c’était pas bien…
- Pourquoi avez-vous fui ?
- J’ai pas fui…
- Je me suis quand même retrouvée toute seule dans le resto…
- J’ai pas fui… J’ai eu peur…
Patricia ne chercha même pas à lui faire comprendre combien ses propos étaient incohérents.
- Peur de moi ?
- Peur de ce qu’Elle penserait de moi… Je ne voulais pas la décevoir…
- Norbert, pourquoi vous vous dénigrez comme ça ?…
Elle se rendit compte que le verbe « dénigrer » n’appartenait pas au vocabulaire de Norbert.
- Pourquoi vous ne vous aimez pas ?
- Je suis un gros nul, je sais rien faire, je parle pas bien et…
- Et ?...
- A chaque fois que j’ai voulu avec une fille… enfin, vous comprenez de quoi je parle… j’y suis pas arrivé…
Patricia se rendit compte que ses deux années d’étude de psycho avaient un bien faible poids face au désespoir de son « client ». Une énorme boule s’était formée dans sa gorge. Elle avait voulu l’aider… Elle n’avait fait qu’accroître ses douleurs…
- Je voulais la connaître pour qu’elle m’explique le monde puisqu’elle le connaît… Je voulais rien d’autre… Et vous…
Il s’arrêta au milieu de sa phrase. La serveuse pleurait.
- Pourquoi tu pleures ?
Le tutoiement était venu sans y penser.
- Je pleure… je pleure parce que si tu es nul, moi je suis la reine des connes… Pourquoi je suis venue me glisser dans ton rêve ? Qu’est-ce que tu as fait pour que je me prenne pour une sainte, pour celle qui allait te sauver ?... Moi je savais… J’aurais pu te le dire, t’expliquer… Ou j’aurais pu te laisser croire encore… Mais non, j’ai voulu être la plus maligne… Et j’ai juste réussi à te faire du mal et à me faire du mal… Si c’est pas être une vraie connasse, ça…
- Je voulais pas…
- Me faire pleurer… Bien sûr, je le sais que tu ne voulais pas… C’est d’abord sur moi que je pleure, c’est dire mon égoïsme de petite bourge bien arrogante… Je pleure d’avoir aimé caresser ta main sans avoir su te donner envie d’aller voir à qui elle appartenait vraiment.
- Je voulais pas…
- Le train 2 mille… 8 cent… Cinquante… six… à destination de… Hendaye… partira à… 10 heures… 12… Ce train dessert les gares de Tarbes… Lourdes… Pau… Bayonne…
- Ce train, si on le prenait…
Norbert ouvrit de grands yeux incrédules… Il ne pouvait pas… Elle ne pouvait pas…
- Bien sûr que si que je peux !... Je ne travaille pas aujourd’hui… J’étais juste venue au cas où tu viendrais…
Elle le prit par la main… Cette fois-ci, il ne se rebella pas et la suivit jusqu’à la borne automatique… Il ne pouvait pas supporter de la voir pleurer…
- On y va et si on ne trouve rien à se dire d’ici le Pays basque, on n’aura qu’à descendre du train… Et Simone nous dira quel train prendre pour rentrer…
- Qui est Simone ?
- La Voix !...
- Alors, tu la connais vraiment ?!…
- Mais tout le monde la connaît… Elle est là dans toutes les gares…
- Dans toutes les gares…
- Ca vaut le coup d’aller vérifier, non ?!
- Et si… Si on n’a pas envie de descendre du train ?…
- Cela voudra dire que tu as trouvé ta voie, que tu as trouvé ta voix…

Fin n°2
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