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 Roman (interrompu) : De briques et d'acier

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MBS

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MessageSujet: Roman (interrompu) : De briques et d'acier   Jeu 20 Nov 2008 - 0:25

Parfois, quand la nuit est claire, je regarde la ville au loin. Le couvre-feu a étouffé les quelques lumières qui pourraient signaler sa présence mais je n’ai pas besoin de ce halo fait des vapeurs bleues du gaz pour la repérer. Je sais qu’elle est là, je sens son pouls affaibli qui bat en moi.
Ma ville.
Celle où je suis né.
Celle dans laquelle je ne pourrais revenir que les armes à la main.
Foutu destin !

Ce n’est plus qu’une question de jours, de semaines. Quelque chose de grand se prépare, quelque chose qui va changer le cours de cette guerre, quelque chose qui rejettera les Chleus de l’autre côté du Rhin où les Soviets viendront les pincer entre le marteau et l’enclume.
L’agitation qui règne dans le maquis ne trompe pas. Personne ne sait avec précision ce qui va arriver mais tout le monde se doute que c’est pour bientôt. On a eu deux livraisons d’armes rapprochées, les codes à la radio virevoltent, s’enchaînent dans une frénésie jusqu’alors inconnue. La nervosité est palpable chez ceux qui nous guident.
D’où viendra notre liberté ? De Méditerranée ? De la mer du Nord ?… Lucien, qui est des Charentes, prédit un débarquement du côté de Royan. Je le charrie un peu sur cette prédiction fantaisiste et puis je me replonge dans l’observation du paysage nocturne. Chaque bruit, chaque silhouette annonce peut-être un danger fatal.
Car sans aucun doute nous cherchent-ils encore.

Bientôt six mois que je vis sur cette bande de dix kilomètres de large et de 25 de long. On passe rarement plus de deux nuits dans la même ferme, dans le même hangar, sous le même arbre. Bouger et disparaître, voilà la vie du maquisard. De temps en temps, il faut aller affronter directement le danger, vider le pistolet, allumer la mèche qui fera péter la charge explosive.
C’est la guerre ! Et même si on se persuade qu’on n’a jamais été aussi proche de la fin, on a de ces sueurs qui vous arrêtent le cœur, vous broient les intestins, vous dérangent le cerveau.
Et même plus de cigarettes pour se donner l’illusion d’être toujours un homme.
Putain ! Peut-être que je n’en reviendrai pas de tout ce bordel ? Peut-être qu’une mitrailleuse allemande me fauchera au creux d’un chemin, peut-être que la mèche sera trop courte et que je me désintégrerai dans un feu d’artifice précoce… Va savoir ce que, là-haut, le Grand Aiguilleur a décidé.
- Tu fais quoi là, me demande Lucien ?
- Si je dois y laisser la peau, je veux laisser une trace…
- Oh, tu en laisseras une, sois-en certain, fait-il en se marrant doucement… Du sang ou tes boyaux… Mais sûr qu’on pourra te suivre à la trace…
- T’es con comme un Rochelais !… Ce que je veux c’est écrire l’histoire de ma famille…
- Et qui lira ça ? Qui veux-tu que ça intéresse la vie d’un cheminot ?…
- Toi peut-être…
- Il faudrait vraiment que je n’ai rien d’autre à foutre… Quand tout ce bordel sera fini, je vais rattraper le temps perdu mon gars, sûrement pas fourrer le nez dans ton passé…
- Tu sais pas où je pourrais me dégotter du papier et de l’encre ?…
- A l’école… C’est sans doute le meilleur endroit, tu crois pas ?…
Lucien a raison. Un petit cahier d’écolier suffira sans doute pour que je couche sur le papier ce passé qui bat en moi, ce passé qui s’évanouira à l’instant où mon cœur aura cessé de battre. Pas de fils, presque plus de famille. Et si peu d’avenir.
- Tu ne vas quand même pas y aller tout de suite ?
- Et pourquoi pas ?
- Parce qu’on est là pour protéger la nuit des copains…
Lucien écarte les bras comme pour me barrer le passage. Il n’est pas prêt à transiger la sécurité des autres gars. Même pour moi qui lui ai sauvé la peau du côté de Roques.
- Lulu, je ne t’ai jamais rien demandé, pas vrai ?…
- Sûr, mon gars… T’es le genre à toujours te démerder par toi-même…
- Eh bien, là, je te demande ça… En souvenir du boche que j’ai scié en deux… Laisse-moi aller jusqu’à l’école… Les Fridolins ne sortent pas avec une lune aussi belle… Je serai rentré avant le lever du soleil…
- Tu as deux bornes jusqu’au village le plus proche…
- Et alors ? A force, je connais le coin par cœur…
Lucien n’a plus d’arguments à m’opposer. Bien sûr, comme moi, il sait que tout cela n’est pas raisonnable, pas rationnel. J’abandonne mon poste pour courir pêcher dans une salle de classe du papier, une plume sergent-major et un flacon d’encre. Je mets en danger une dizaine de camarades juste pour le besoin égoïste de répandre sur le rail de lignes bleutées les soubresauts de la vie des miens. Ca s’appelle « abandon de poste » et, à la guerre, même au maquis, ça s’assimile à de la trahison.
- Fous le camp… mais t’as intérêt que ton histoire soit belle !…


Dernière édition par MBS le Dim 8 Nov 2009 - 19:10, édité 1 fois
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MessageSujet: Re: Roman (interrompu) : De briques et d'acier   Jeu 20 Nov 2008 - 22:21

Chapitre 1
La route d’acier


Mon grand-père, Antonin Prévost, est né à Gigouzac, au nord de Cahors, dans le département du Lot. Une terre difficile, âpre, comme partout dans cette région de causses. Le sol est blanc comme la craie et l’eau disparaît sous terre si vite qu’il est bien difficile de la capturer. Aussi la forêt occupe-t-elle l’essentiel de l’espace et la bonne terre est rare.
Gigouzac n’était même pas un gros bourg. Juste un petit village où se croisaient cinq routes et où un petit ruisseau dont j’ai oublié le nom venait confluer avec le Vert. Peut-être y avait-il quelques centaines d’habitants… Et encore, je n’en suis pas sûr… Ce qui est certain c’est que pour Antonin cet horizon-là était complètement bouché. Comme bien d’autres avant lui, il avait compris que les efforts pour arracher à cette terre obtuse un peu de blé et de légumes n’avaient plus aucun sens. Son avenir, il le sentait loin de là.
Sans doute que, profitant de la proximité de la grande route menant à la capitale, beaucoup de Gigouzacois sont partis pour Paris. Pour mon grand-père, le destin en a décidé autrement. Et de cette rencontre du 17 février 1866, la date est restée dans la mémoire familiale, devait découler notre destinée.

C’était un matin neigeux. Le sol craquait en s’écrasant sous les sabots d’Antonin. Comme tous les jours, il partait relever les pièges tendus ici ou là dans les environs. S’il pouvait ramener un lièvre pour rompre avec l’ordinaire fait de bouillies de châtaignes et de soupes aux fèves. Mais soit les pièges étaient trop mal posés, soit les lièvres trop malins. Il n’avait rien attrapé depuis plusieurs mois.
- Mon garçon…
Antonin n’avait pas remarqué le type en train de pisser contre un arbre… Ou plutôt il avait préféré faire celui qui ne le voyait pas. A Gigouzac comme ailleurs, on se méfie des étrangers. Aussi fit-il le sourd au premier appel.
- Mon garçon… Oui, c’est bien à toi que je parle…
- Vous voulez quoi ?
- Tu ne sais pas où je pourrais boire quelque chose de chaud ? Il fait un temps pour ours polaire…
Antonin hésita à demander ce qu’était un ours polaire. Un ours il voyait de quoi il s’agissait, même s’il n’y en avait plus dans la région depuis longtemps… Mais un ours polaire ?…
- Il y a chez le père Bernard… mais si vous débarquez chez lui à cette heure-là, il va vous recevoir avec son fusil… Venez à la ferme, il doit rester un peu de soupe d’hier soir, ma mère vous la fera réchauffer.
- Merci mon garçon… Tiens, voilà déjà une petite pièce pour te remercier…
Antonin resta un peu interdit devant le sou aux armes impériales que lui tendait l’étranger.
- Prends… Ce n’est rien qu’un geste de remerciement.
- Merci m’sieur, fit-il en ôtant sa casquette… Venez, suivez-moi, c’est par là…
Si l’étranger se montrait aussi généreux pour la soupe aux fèves, on aurait peut-être de quoi acheter un morceau de salaison.

Il s’est installé sans façon à la table familiale sous les regards étonnés du père, de la mère et des quatre enfants. Lui, au contraire, ne semblait même pas prêter attention au cadre miséreux qui l’entourait. Cela devait pourtant le changer des bureaux et des hôtels particuliers parisiens.
- Je m’appelle Laurent Lourens et je suis ingénieur à la Compagnie des chemins de fer d’Orléans…
Aussi insensible qu’il fût au cadre qui l’entourait, Laurent Lourens perçut l’incompréhension que suscitait sa présentation.
- Que je suis sot ! Peut-être ne savez-vous pas ce qu’est le chemin de fer ?
Sans doute que personne dans la famille ne savait non plus ce qu’était un ingénieur, ni même où se trouvait Orléans…
L’ingénieur posa les mains sur son bol de soupe pour finir de se réchauffer les doigts, se racla la gorge et commença à expliquer dans un mélange étrange de langue française et occitane :
- Le chemin de fer est un nouveau moyen de transport… Il permet de traverser le pays en un peu plus d’une journée grâce à une machine à vapeur qui tire des wagons…
- Et il y a combien de chevaux pour tirer cet attelage, questionna le père Prévost ?
- Mais aucun, monsieur, c’est une machine qui les remplace… Elle fonctionne grâce au charbon et…
Laurent Lourens sentit à nouveau l’incrédulité de ses hôtes.
- Tenez, je vais vous donner un exemple… Pour venir de Paris jusqu’à Limoges, soit plus de 400 kilomètres, j’ai mis seulement 9 heures… Alors que de Limoges à chez vous, avec mon cheval, il m’a fallu sept jours pour une distance deux fois moindre… Et en plus cette maudite carne n’a rien trouvé de mieux que de glisser sur de la glace et de se briser deux pattes ce matin, me laissant à pied dans le froid…
- Mais monsieur, reprit le père, votre chemin de fer il ne passe pas par chez nous alors…
- Justement, monsieur, justement… C’est pour cela que je suis ici… Nous allons relier Cahors à la ligne qui court de Limoges à Agen…
L’ingénieur avala une gorgée de soupe, fit une grimace qu’il tenta de camoufler derrière quelques paroles bienveillantes pour la mère de famille, puis il se leva et fouilla dans son bagage. La famille le suivit du regard espérant quelque prodige de la part de cet étranger qui parlait de choses aussi étonnantes. A la déception de tous, il tira de son sac un rouleau de papier qu’il étendit sur la table.
- Regardez, voici la carte que j’ai tracé à Paris. Nous allons suivre le Lot sur sa rive droite depuis Cahors, nous desservirons Luzech et Puy-Lévêque avant de nous raccorder à Monsempron-Libos à la ligne d’Agen… Maintenant, il ne me reste plus qu’à vérifier sur place la faisabilité de ce tracé…
Un silence gêné accueillit l’explication de l’ingénieur. Comment pouvait-on mettre des bourgs comme Luzech ou Puy-Lévêque sur du papier ?
Laurent Lourens ne prêtait plus attention à l’incompréhension de son auditoire. Il s’enfiévrait à donner des explications, des arguments que seuls d’autres ingénieurs auraient pu discuter…
- Et tenez, regardez cette feuille !… C’est la raison pour laquelle j’ai rallongé mon parcours et que je suis passé par chez vous… C’est un projet de liaison directe entre Cahors et Limoges… Car il faudra bien y venir un jour… Pour le moment, on est satisfait de pouvoir atteindre Toulouse en passant par Périgueux et Agen, mais un jour viendra où on voudra aller en ligne droite, au plus rapide… Regardez… On quittera Cahors vers Gourdon, on passera par Uzech et Concores…
- Votre chemin de fer, il escalade la montagne, demanda alors Antonin ?
- Pourquoi pas, répondit l’ingénieur… Mais quand on le peut, on préfère percer des tunnels…
- C’est quoi un tunnel ?
- Un passage dans la montagne…
- Mais alors la montagne va s’écrouler !…
L’ingénieur Lourens eut du mal à dissimuler un regard navré… Visiblement ces pauvres gens ne pouvaient pas saisir ce qu’était le progrès. Lui, il avait déjà dans la tête, ou couché sur papier, les projets de demain. Eux n’avaient que le passé comme guide et référence pour comprendre le monde.
Il préféra se réfugier dans l’âcre chaleur de la soupe aux fèves.
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MessageSujet: Re: Roman (interrompu) : De briques et d'acier   Ven 21 Nov 2008 - 23:54

Antonin regardait briller le sou de l’ingénieur dans sa main. Trois pièces du même type avaient atterri dans la large poigne du père de famille… et peut-être même une, rapidement camouflée, entre les doigts de la maîtresse de maison. C’était une soupe de pauvre payée au prix d’un repas de prince.
Pouvait-il laisser partir l’ingénieur sans lui poser la question qui lui brûlait les lèvres depuis qu’il l’avait vu étaler ses cartes sur la table ? Pouvait-il renoncer à la chance qui s’offrait à lui d’aller voir au-delà des lourds vallonnements du causse ? Il s’imaginait déjà distribuant lui aussi sans compter, comme l’ingénieur, de petites pièces.
- Vous allez embaucher pour construire votre chemin en fer ?
- Ca t’intéresse mon garçon ?
- Je crois, oui… Enfin j’aimerais bien savoir à quoi ça ressemble…
- Quel âge as-tu ?
- 15 ans monsieur…
- Tu es encore trop jeune pour trimballer des rails… mais peut-être que pour les traverses…
L’ingénieur Lourens se tourna vers les parents. Il ne s’attendait certes pas à les voir retenir leur fils. Ici, la vie était dure, pénible. On devait s’arracher la peau des mains pour tirer du sol de quoi survivre. Une bouche de moins à nourrir c’était toujours mieux que deux bras en moins. Sans compter que sur les quatre enfants de la famille, il n’y avait qu’une fille… Les deux autres garçons seraient encore là pour aider même après le départ d’Antonin.
- Qu’en pensez-vous ?
Le père passa nerveusement la main sur sa moustache. La mère balaya une larme au coin de l’œil. Tout était dit.
- Je t’attends, mon garçon…

La nuit surprit les deux voyageurs non loin du bourg de Catus. La journée avait été pénible. Plusieurs fois, Antonin et l’ingénieur avaient dû affronter des bourrasques glaciales qui les bousculaient, traversaient leurs lourds manteaux et les gelaient sur place. Il y avait eu quelques glissades. Antonin en riait, l’ingénieur maudissait le temps et le manque de soin apporté à la pente du chemin. Le reste du temps, ils avançaient côte à côte échangeant quelques mots pour se donner du courage.
L’adolescent semblait mieux résister que son compagnon aux conditions climatiques. Sans doute qu’à Paris on ne sortait pas dans les rues avec ce genre de temps.
L’ingénieur passa la nuit dans l’auberge du village, Antonin dormit dans la paille de l’écurie réchauffé par l’haleine des chevaux. Et au matin, ils reprirent la route…
- J’ai cherché à imaginer à quoi ressemblait un chemin de fer, fit Antonin après avoir salué l’ingénieur.
- Et ?…
- Je n’arrive pas à comprendre…
- C’est pourtant simple… On fait rouler un convoi sur deux rails en métal qui le guident…
- Mais c’est quoi un rail ?
- Ecoute, mon garçon, ta curiosité t’honore mais là il faut se hâter… Ce temps froidureux me mine le moral… Plus vite nous serons rendus à la prochaine étape, mieux ce sera. Je t’expliquerai là-bas…
Antonin se le tint pour dit. L’ingénieur ne le considérait plus comme son sauveur mais comme un subordonné qui devait apprendre à obéir et à se taire. Il enfonça sa casquette sur son front et allongea ses pas.
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MessageSujet: Re: Roman (interrompu) : De briques et d'acier   Sam 22 Nov 2008 - 21:19

A l’auberge de Labastide, l’ingénieur Lourens consentit enfin à expliquer à Antonin les mystères du chemin de fer. Il tira de son bagage une feuille de papier, une plume et un flacon d’encre noire et commença à griffonner un croquis rapide.
- Regarde mon garçon… Ces deux longs traits sont les rails… Ils sont fabriqués en fer… ou plus exactement aujourd’hui en acier ce qui leur permet de durer plus longtemps… Chaque rail sert de reposoir aux roues…
- Ce sont des roues comme sur un chariot ?…
- Oui et non… Elles sont bien rondes sans quoi elles ne pourraient rouler… mais elles ont un profil particulier afin de rester coincées entre les deux rails.
L’ingénieur reprit sa plume et traça deux ronds au-dessus des rails…
- Et ces… rails… Comment tiennent-ils au sol ? Avec la neige, avec la pluie, ils doivent bouger…
- Mais tu n’es pas sot, mon garçon… On ne peut effectivement pas poser les rails directement sur le sol… C’est pour cela qu’on les fixe sur des traverses en bois… Comme ça… Les traverses sont perpendiculaires aux rails…
- Et qu’est-ce qui tient les traverses à la terre ? On les enfonce dans le sol ?…
- On les bloque avec des petits cailloux… On appelle ça le ballast…
- C’est vous, m’sieur, qui avez inventé ça ?…
- Inventé quoi ? Le ballast ?
- Non, le chemin de fer…
- Ah, mon garçon, j’aurais bien aimé… Je serais un bienfaiteur de l’humanité si j’avais inventé le chemin de fer… Malheureusement pour moi, tout ce que je viens de t’expliquer nous vient d’Angleterre… Oh, on cherche bien à améliorer un peu le système, mais pour le moment on ne parvient pas à résoudre les problèmes qui se posent encore à nous… Tiens, je te laisse ce papier… Tu pourras le regarder avant de t’endormir… Passe une bonne nuit…
Antonin ramassa son reste de pain noir qu’il enfouit dans sa poche, se saisit du papier que lui tendait l’ingénieur Lourens puis sortit pour rejoindre la paille de l’écurie.

Au matin, le froid s’était éclipsé, la neige commençait à fondre et l’humeur de l’ingénieur Lourens s’était faite meilleure.
- Si nous marchons bien, mon garçon, tu verras briller les rails d’ici ce soir…
En fait, le voyage fut plus rapide qu’escompté. A Castelfranc, les deux marcheurs trouvèrent à s’embarquer sur une gabarre qui descendait le Lot vers Aiguillon. Le bateau large et plat ramenait des barriques vides jusqu’à Bordeaux. Quelques heures de navigation le long des sinuosités du Lot menèrent les deux voyageurs jusqu’à un petit débarcadère en amont de Fumel.
- Je ne peux m’empêcher de plaindre ces pauvres gens, fit l’ingénieur après avoir débarqué.
- Des pauvres gens ? Je crois qu’ils n’auront pas à se plaindre si tous leurs passagers leur laissent quelques pièces comme celles que vous leur avez donnés.
- Ces marins d’eau douce qui vont et viennent sur le Lot sont condamnés, mon garçon… D’ici deux ou trois ans, lorsque la ligne du chemin de fer sera construite, ils ne serviront plus à rien…
Antonin hocha la tête sans comprendre vraiment ce que voulait dire l’ingénieur. Depuis toujours, il y avait eu des marchands sur le Lot, il ne voyait aucune raison que cela change.
Les deux voyageurs firent quelques pas sur la berge.
- Tu vois cette usine ? Sans le chemin de fer, elle n’existerait pas… C’est parce qu’un embranchement la raccorde à la ligne d’Agen à Limoges qu’elle a pu se construire ici. Ici, il y a du minerai de fer mais pas de charbon… C’est le train qui amène la houille et c’est le train qui remporte les tôles et les tuyaux qu’on fabrique ici.
Antonin n’était jamais venu à Fumel. Il avait certes entendu parler de cette cité dont le développement récent faisait de l’ombre à Cahors, mais chez les Prévost on n’avait pas vraiment le temps pour ce genre de voyages.
- Aller voir ailleurs, c’est bon pour les curieux et les paresseux, disait le père avant, invariablement, de se cracher dans les mêmes et de reprendre sa besogne.
La ville semblait prise d’une fièvre intense. L’ouverture, vingt ans auparavant, d’une usine métallurgique avait chamboulé ce coin du département. Les trois puissantes cheminées dominaient le paysage avec d’autant plus d’arrogance que la nouvelle église en construction attendait encore son clocher. Tout autant que l’usine dont les hurlements sourds lui broyaient les oreilles, Antonin fut surpris par le pont étrange qui avait été jeté au-dessus du Lot.
- Comment ce pont tient-il en l’air ? Il n’y a pas de pierres pour le soutenir…
L’ingénieur éclata de rire.
- Mon garçon, tu n’es pas au bout de tes surprises, je crois… Tu sais, nous sommes en 1866, plus au Moyen âge… Ce pont est suspendu… Le tablier est en métal et il est soutenu en l’air par ces câbles que tu vois partir de ces tours en maçonnerie… Nous aurons sans doute à l’emprunter, tu pourras comprendre le principe beaucoup mieux quand nous serons dessus…
Antonin secoua la tête. Il n’avait pas du tout envie d’aller se promener sur cet insecte noir étrange qui avait jeté ses pattes et ses antennes par-dessus la rivière.
- Voilà, fit soudain l’ingénieur… C’est ici que sera la gare.
Il montra nerveusement un espace à Antonin, dessinant dans l’air des rectangles imaginaires.
- Pour l’instant, les rails s’arrêtent à l’usine… mais bientôt la voie épousera la rive et partira vers Cahors… Allez, plus que quelques instants et tu les verras tes premiers rails…
Antonin avait la désagréable impression d’avoir été projeté dans le vide, de tomber sans fin. Il traversait le temps à grande vitesse. Trois jours plus tôt, le monde se limitait pour lui à un espace de quelques lieues. Et maintenant, il avançait vers un pont suspendu en l’air, vers des cheminées démesurées, vers ce fameux chemin de fer.
Enfin, il les vit. Froids, rectilignes et parallèles, fragiles. Une route d’acier posée sur des morceaux de bois.
Un sifflement strident s’élança de l’usine. Un chuintement essoufflé enfla dans la vallée. Un panache de fumée supplémentaire s’éleva au-dessus des bâtiments gris. Un énorme scarabée à roues se mit à avancer vers Antonin tirant derrière lui une enfilade de chariots bâchés.
- C’est un train, demanda l’adolescent…
- Oui, mon garçon… Ton premier train… Et je suis sûr que tu en verras beaucoup d’autres, n’est-ce pas ?
Antonin ne répondit pas. Il était sûr désormais d’être prêt désormais à dévouer sa vie entière à ces monstres de métal et à leurs voies ferrées.
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MessageSujet: Re: Roman (interrompu) : De briques et d'acier   Dim 23 Nov 2008 - 23:41


* * * * *


- Dis, tu vas lever le nez de ton maudit cahier !
- Quelle heure est-il ?
- L’heure de bouger, Victor !… On a reçu un message de Londres… Il faut qu’on aille faire du grabuge sur la voie du Toulouse-Tarbes… Les trains, ça te connaît, non ?
Il y a des fois où Lucien n’est pas drôle. Faire sauter une voie ferrée, c’est pour moi comme attenter à la vie d’un enfant… Cela m’est insupportable… Mais c’est la guerre… Et il faut le faire…
Je connais suffisamment bien les voies pour savoir où il faut placer l’explosif pour occasionner le maximum de dégâts. C’est un crève-cœur à chaque fois. J’ai l’impression de saboter le souvenir de tous ceux qui, comme Antonin Prévost mon grand-père, ont laissé leurs forces et leur jeunesse en construisant ces lignes grises qui fendent nos campagnes.
Mais je n’oublie pas non plus les cris des enfants, les hurlements des femmes. Je n’oublie pas ce train que je n’aurais jamais dû conduire. Ce train qui m’a jeté dans la résistance en même temps qu’il a conduit des innocents vers des ailleurs inconnus.
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MessageSujet: Re: Roman (interrompu) : De briques et d'acier   Dim 23 Nov 2008 - 23:42

Chapitre II
Les clés de Valentré


Le 30 décembre 1869, dans une ambiance crépusculaire, on inaugurait la gare de Cahors. L’Empire était malade, tout le monde en était conscient et les discours des officiels peinaient à fendre le pessimisme et l’inquiétude des participants. Henri Bourgeois de Jessaint, installé à la préfecture quelques jours auparavant, avait eu beau vanter le courage des ouvriers, saluer le travail d’encadrement de son prédécesseur, il n’avait récolté que quelques maigres applaudissements. On avait au contraire apprécié les quelques mots de l’ingénieur Lourens, père de la ligne, qui avait prophétisé la future accession de la gare de Cahors au rang de carrefour ferroviaire.
- Il faudra bien, avait-il dit, poursuivre ce tracé vers l’est. Notre objectif futur, c’est Capdenac et de là les mines de Decazeville… Le charbon de l’Aveyron et le minerai de fer du Lot-et-Garonne trouveront un heureux mariage grâce à la gare de Cahors… Et puis ensuite, il faudra bien ouvrir de nouvelles voies vers Paris et Toulouse… Cahors ne pourra vivre et respirer que grâce au train, que par le train…
Après le discours du maire, les officiels et leurs invités avaient pris place dans le convoi inaugural à destination de Fumel. Quelques coups de sifflets avaient retenti et le train s’était éloigné péniblement en crachotant.
- Voilà, c’est fini pour nous, avait conclu Roger Loubiès en regardant disparaître le panache gris de la locomotive.
- Fini ? Allons, Roger, il y aura encore des voies à construire par ici… Tu as entendu l’ingénieur…
- Il parle bien ton ami Lourens, mais il est toujours dans ses rêves… Il faudra des années avant qu’on vienne jeter quelques sous dans cette région… D’ici là, on n’aura aucun travail à se mettre sous la main, je te le dis gamin…
Antonin dut reconnaître qu’il ne savait pas davantage de quoi seraient faits ses lendemains. La veille encore, il inspectait en compagnie de l’ingénieur Lourens la voie à la recherche d’éventuels défauts. Maintenant, il restait à quai comme la plupart de ses camarades lotois. L’aventure ne pourrait se poursuivre qu’en acceptant de prendre le baluchon pour aller voir ailleurs…
- En attendant de savoir ce que je vais faire, je vais aller embrasser ma mère… Je l’ai à peine vue au cours de ces trois années.
- Tu as raison, gamin… Une mère ça a besoin d’une certaine quantité de baisers… Si tu as du retard sur cet impôt-là, tu dois te dépêcher d’y aller…
Roger Loubiès fit tinter deux pièces de monnaie dans sa main.
- On a quand même le temps d’aller s’en jeter un avant de se dire au revoir ?
- C’est moi qui régale, Roger…

Antonin Prévost avait attrapé le virus du chemin de fer. Il avait voulu tout connaître, tout comprendre. Sa vie était là, il en était sûr.
Pourtant rien n’avait été simple. Au début du chantier, il n’était même pas été capable de soulever la moindre traverse. Sans la protection de l’ingénieur Lourens, on l’aurait renvoyé chez lui sur l’heure. En attendant qu’il s’aguerrisse, on l’avait versé dans l’équipe qui noyait les abords de la voie sous le ballast. Pelletés par pelletés, il avait développé sa musculature, accru sa résistance, durci son corps. Il était passé de l’adolescence à l’âge adulte sur le chantier. En mesurant chaque jour ses progrès.
A bien y réfléchir, le travail sur la voie était largement aussi pénible que celui que le père faisait là-bas à Gigouzac. Le chantier terminé, il aurait pu retourner travailler la terre sans craindre de s’y épuiser.
Oui mais être paysan c’était être immobile. Construire une voie ferrée, c’était avancer et changer le monde, c’était découvrir sans cesse de nouveaux paysages.
Comment pouvait-on encore rester confiné sur une terre ingrate et limitée quand d’un éclair de vapeur on pouvait abattre autant de lieues ?
Un dimanche, Antonin s’était offert un vertigineux voyage jusqu’à Agen. Il avait découvert l’incroyable sensation que donne la vitesse, le staccato entêtant des roues sur les rails, l’impression grisante de pouvoir dominer le temps. Il en était revenu conforté dans son désir de vouer sa vie à la voie ferrée. S’il revenait à Gigouzac, s’il faisait le chemin en marche arrière, c’était bien pour annoncer qu’il allait partir encore plus loin, qu’il allait suivre les rails jusqu’à ce qu’on trouve à avoir besoin de lui.
- Ne pleure pas, Louise…
- Emmène-moi avec toi, Antonin… Je travaillerai… Je ne suis pas de ces filles qui se croisent les bras en attendant…
- Je sais, petite sœur, je sais.
Antonin remonta la mèche brune qui barrait le front têtu de Louise. En trois ans, la petite fille était devenue une jeune femme. Son corps s’était formé, sa voix s’était adoucie, son regard avait pris des airs gourmands. Elle aussi avait des envies de liberté, des besoins d’ailleurs.
- Je ne peux pas t’amener avec moi… Je ne sais pas où j’irai… L’ingénieur Lourens pourra peut-être me dire où il y aura du travail à l’avenir… S’il y a une ville, je te promets que je te ferais venir… Tu sais, j’ai bien vu comment vivent les gens riches à Agen, à Fumel ou à Cahors. Il leur faut une ribambelle de servantes… Je trouverai bien à te placer quelque part…
Louise sauta au cou de son frère. Une promesse d’Antonin valait mieux que toutes les belles sornettes du curé. C’était une promesse de paradis quelque part sur terre.
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MessageSujet: Re: Roman (interrompu) : De briques et d'acier   Lun 24 Nov 2008 - 20:17

Lorsque Antonin retourna à Cahors, l’ingénieur Lourens était déjà parti. Il lui avait adressé quelques mots que le jeune homme fit déchiffrer par un employé du chemin de fer.
« Mon garçon, l’ouvrage est terminé. Je repars à Paris. Prends soin de toi et garde intacte ta passion. Je laisse des instructions pour qu’on t’emploie à la gare de Cahors. »
C’était à la fois peu et beaucoup.
Peu car s’il n’y avait jamais eu d’amitié entre eux – comment un tel sentiment eut-il pu exister d’ailleurs entre un ingénieur savant et rêveur et un adolescent analphabète ? – il y avait eu au moins une forme de confiance partagée. Par Antonin, Lourens savait l’humeur du chantier, pouvait anticiper les problèmes à venir. Inversement, le jeune lotois trouvait auprès de l’ingénieur les réponses aux multiples questions que lui posaient l’ouvrage en cours. Pourquoi les virages étaient-il si larges ? Pourquoi la voie coupait-elle certains méandres du Lot et pas d’autres ? Pourquoi certaines gares étaient-elles construites en pierres et d’autres n’étaient-elles que de branlantes remises en bois ?
Et pourtant ces quelques phrases, visiblement griffonnées à la va-vite et dans ce même élan qui lui avait expliqué un soir d’hiver ce qu’était une voie ferrée, témoignaient d’une certaine forme de reconnaissance. La plupart des ouvriers du chantier se trouvaient abandonnés à leur triste sort ; ils allaient devoir partir pour trouver un autre travail ou regagner, avec quelques menues économies en poche, leur village. Deux années de travail s’évanouissaient soudain sans perspective proche de réemploi. Antonin, lui, aurait cette chance double d’avoir un salaire assuré, même modique, et de pouvoir continuer à vivre dans cet univers ferroviaire qui le passionnait.
Le chef de gare était un quadragénaire blond du nom de Paul Garcin. C’était un brave type d’un abord toujours aimable qui déambulait fréquemment sur le quai son drapeau roulé sous le bras. Il semblait en perpétuelle représentation comme s’il avait voulu imposer à des Cadurciens néophytes en matière ferroviaire l’image et le sens de sa fonction. Il arrivait d’Agen, gare dans laquelle il exerçait auparavant la fonction de sous-chef de gare. Cahors était pour lui une promotion, le couronnement sans doute d’une carrière qu’il avait entamé en manoeuvrant des aiguillages. Il y avait d’ailleurs laissé deux doigts de la main gauche ce qui lui valait le surnom pas forcément sympathique de « trident ».
- C’est toi Antonin Prévost ?
Visiblement, le chef de gare avait reçu une recommandation expresse de la part de l’ingénieur Lourens. Il connaissait le nom de famille d’Antonin et s’attendait à sa visite.
- Et qu’est-ce qu’il sait faire le dénommé Antonin Prévost ?
- Un peu tout, m’sieur Garcin… Je répare les voies, je sais mesurer l’usure des rails, je connais le fonctionnement des engins et la signification des signaux…
- Fort bien, fort bien… Mais nous ne manquons pas de gens calés dans ces différents domaines… Il faudra que tu fasses tes preuves…
- Je les ferai, m’sieur Garcin… pas de problème…
- Suis-moi, je vais te conduire à ton poste.
Paul Garcin ouvrit la porte qui donnait de son bureau sur le quai. Dehors, ça sentait le brûlé, l’huile chaude. L’air était rempli d’humidité et de poussières de charbon. Sur la voie 3, deux compagnons vérifiaient les attelages et les signaux du train du matin pour Périgueux. Antonin eut une vision d’extase. Après 15 jours de pause, il retrouvait l’univers de la voie, il retrouvait son monde.
- Tu vois cette pauvre fille là sur sa chaise ?
Tournant le dos à la voie, le chef de gare désignait une jeune femme d’une vingtaine d’années qui, emmitouflée dans une grosse pelisse, semblait garder l’accès au quai.
- Demain, tu prendras sa place…
- Mais que fait-elle, questionna Antonin ?
Le jeune homme connaissait déjà la réponse à la question mais il voulait entendre Garcin la lui donner. Il ne parvenait pas à croire que ce soit cela le poste qu’on lui avait attribué.
- Elle poinçonne les billets… La Compagnie veut faire des économies, alors elle embauche des femmes pour les activités qui ne demandent pas de force physique… On a choisi cette fille pour sa bonne mine et ses références ; elle était chaudement recommandée par le diacre. Elle a simplement oublié de nous signaler qu’elle attendait un enfant… Alors, elle finit sa journée et on lui verse son compte… Demain, tu prendras sa place… et pour le même salaire bien sûr… C’est à prendre ou à laisser.
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Roman (interrompu) : De briques et d'acier
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