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 Pauvre Pierrot

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Gérard FEYFANT

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Date d'inscription : 26/03/2007

MessageSujet: Pauvre Pierrot   Mer 28 Mar 2007 - 21:54

PAUVRE PIERROT


Mon cher Victor,

Tu es un être pitoyable et médiocre.
Je t’entends protester aussi sec : « Elle est bien bonne celle-là ! Il inverse les rôles, cet enfoiré de Pierre ! Après ce que j’ai fait pour lui, après quinze ans de sacrifices, d’incommensurable abnégation - tu aimes tant les épithètes ronflantes - après toutes ces années de galère, ses mille coups fourrés dont je l’ai dépatouillé ! » Tu ne diras pas dépatouillé – monsieur est trop classe ! - mais « dont je l’ai extirpé » et tu ajouteras « ce salaud ».
Vas-y, déverse ton fiel sur le seul pote que tu aies jamais su garder, qui a su te supporter. Vas-y, crache sur notre amitié, ne te retiens pas.
Moi je me lâche !

Tout le bien que tu m’as fait, j’en ai pas oublié une banderille, chacun de tes bienfaits est gravé dans ma mémoire comme une rancune indélébile.
Un médiocre pitoyable ! Oh ! Je ne parle pas de ta situation socioprofessionnelle, non ! C’est comme ça qu’on dit : situation socioprofessionnelle ? C’est joli, ça ronronne. C’est rassurant et ça présente bien ! N’est-ce pas, Maître Victor ! Ca t’énerves quand je t’appelle Maître Victor, comme on dirait Maître Renard, Maître fieffé filou. Maître Victor brillant avocat – on dit pas riche, on a sa pudeur, mais ça va avec – estimé de ses pairs et de toute la bonne société. Un monstre de travail, Maître Victor, qui se dépense sans compter, pourvu que ça rapporte. Pour la veuve et l’orphelin ? Nenni ! Que des gros dossiers, des médiatiques, des biens puants, prises illégales d’intérêts, magouilles politico-financières. Des qui rapportent un max.
Et quelques beaux meurtres bien sordides, par-ci par-là, pour la poésie. Pour l’Art ! Maître Victor qui ne lésine pas à parader devant les caméras, qui accorde des interviews. Tu t’es vu à la télé l’autre jour ? Bien sûr que tu t’es vu, tu dois garder tous les enregistrements :
« Au-delà du verdict rendu, qui rend sa dignité à mon client, la justice devra inévitablement s’interroger sur une succession de dérives qui perturbent trop souvent sa sérénité. Mon client, bien que blanchi sans la moindre ambiguïté, est profondément affecté par le torrent d’ignominies qui s’est déversé sur sa personne tout au long de la procédure, depuis sa mise en examen jusqu’à ce soir, où son innocence a été enfin pleinement reconnue en appel, après une caricature de procès en première instance. Nous ne ferons pas l’économie d’une réflexion en profondeur sur le triste rôle des médias dans ce genre d’affaires, qui n’hésitent pas pour vendre du papier, pour faire de l’audience, à bafouer l’honneur d’un homme sur de simples rumeurs qu’ils ont eux-mêmes, non seulement colportées, mais contribué à bâtir de toute pièce. Il est grand temps que notre société retrouve le sens véritable de l’expression : présumé innocent. »
Putain, c’était beau comme du Vergès !

N’empêche, ta « réussite » y change rien : t’es un être médiocre et pitoyable doublé d’un crétin sphérique. Je parle de ta vie quand tu enlèves ce « Maître » dont tu t’habilles comme d’une peau étanche, froide et visqueuse. De Victor, ce pauvre type seul au monde, qu’a grandi dans le ruisseau et qui veut pas s’en souvenir. Quel que soit l’angle sous lequel je t’observe, tu m’apparais comme un crétin. La sphère parfaite. Aucun cratère, aucune aspérité sur quoi s’arrimer pour gratter, essayer de retrouver quelques-unes des qualités que j’appréciais chez le Victor d’autrefois : simplicité, générosité, empathie. Cette mélancolie, même, qui flottait dans ton sillage comme un parfum de sous-bois et te donnait un charme fou.
Qu’es-tu devenu, arbrisseau prometteur de fruits doux et surets ? Dans ton aubier on aurait pu sculpter toute la tendresse du monde, quand tes lambeaux d’écorce ne parviennent plus à dissimuler un cœur sec et creux. Qu’es-tu devenu mon Victor ? Un crétin sphérique. Définitivement.

Je suppose même que tu estimes avoir réussi ta vie sentimentale. Mais c’est du pipeau mon cher Victor : faut pas confondre. Ce que t’as réussi, c’est ta vie conjugale, pas ta vie sentimentale. Sylvie, avec ses grands airs d’amoureuse, ce qui l’intéresse aujourd’hui, c’est le confort que tu lui offres, pardon tu n’offres rien : que tu lui payes. Après l’avoir achetée. Tu as acheté sa jeunesse, sa beauté et son talent. Excuse du peu ! Te souviens-tu seulement qu’elle avait entrepris des études d’ethnologie, qu’elle rêvait d’explorations à Bornéo et en Amazonie, quand tu lui offres des croisières transatlantiques ? Te souviens-tu qu’elle avait un talent réel pour la peinture, avant que tu ne la confisques à son art et qu’elle ne se contente plus que de courir les galeries à la recherche de toiles trop chères, pour désenlaidir ta chartreuse périgourdine, ta grange barégeoise, ta villa sur le Bassin ou tes bureaux bordelais ? Elle a fait son choix, cédé à la sécurité du confort petit-bourgeois, elle vaut pas mieux. Tant pis pour elle.
On possède ce qu’on s’achète dis-tu, pragmatique. Mais quelle pauvreté de ne pas savoir offrir !

Pourtant si, tu offres. Depuis plus de quinze ans, tu m’offres, à moi, ton amitié. Indéfectible, infaillible, insubmersible, à toute épreuve. Tu as toujours été là, c’est vrai, à mes côtés, dans les moments les plus durs. Et j’ai eu mon lot, tu le sais mieux que quiconque, sur cette Terre de Misère !

Alors il est où le problème, je t’entends te lamenter ? Et bien justement, c’est là qu’est l’os mon pote. C’est ça qui gaze pas ! Un copain qu’est à vos côtés que quand ça va mal, c’est pas un bon copain, c’est un mauvais génie. Tu m’as sorti de tous les pétrins, mais tu étais là seulement pour arranger mes coups foireux ! Je t’ai jamais demandé ça, bordel !

Moi, je voulais un copain pour quand ça va, pour m’éclater avec, pour rentrer à pas d’heure avec les dents du fond qui baignent et gerber sur la porte de la mère Pètsec. Un copain, un vrai, pour déconner à fond la caisse, pour aller aux putes, pour s’éclater sur le parking à coups de cric, pour faire les sacs des vieilles. Tiens, tes talents de diplomatie, t’aurais même pu les exercer, à mes côtés, je t’aurais laissé faire, des fois. Par exemple j’aurais pas séché le petit père Salem, qu’était tout seul dans sa boutique et qu’aura plus jamais besoin de sa recette, des bons gros biftons bien gras qui puaient la sueur et qu’il fourrait en vrac dans son tablier de regrattier. Au lieu de ça tu m’as couvert, un alibi béton ! Qu’est-ce que je t’ai fait, merde ? Moi je voulais un pote aussi barge que moi et plus encore, qui me transcende, qui me sublime. Un pote qui ait de l’inspiration pour foutre le feu, pas pour l’éteindre.
Pour ça, j’ai été tout seul ! Toujours tout seul !

Pourtant, on aurait pu être bien, tu sais, tous les quatre ! On aurait pu s’aimer ! On était bien partis, pas vrai ? Putain que la vie était belle ! Tu te souviens de cet été à Rognac, dans l’herbe, les doigts de pieds en éventail, à tâter le gardon ou à se faire des plongeons dans l’Isle depuis le barrage ? Victor et Pierrot. Sylvie et Rachel. Nom de dieu de bordel de merde qu’est-ce qui s’est passé pour que tout foire ?

Tu te rappelles, mon Victor, sa peau cannelle et ses seins pamplemousses ? Tu te rappelles sa voix de miel, épicée d’un léger accent poivré, comme elle coulait sur ma guitare ? Et sa chevelure de jais ?
« Des cheveux qui tomb’nt comme le soir »
Et ses éclats de rire, mon Victor ? Tu te souviens de ses éclats de rire, les tsunamis qu’ils provoquaient dans le Pacifique occidental ? L’effet papillon dans les rires de Rachel !
Et les samedis au Rialto ?
« Une robe de cuir comme un fuseau Qu’aurait du chien sans l’faire exprès ». Tu prétendais que Léo avait forcément rencontré Rachel pour sculpter un aussi putain de beau chef-d’œuvre. Tu me l’aurais bien piquée, mon salaud. Mais Sylvie veillait. Et la gonzesse au Pierrot c’était sacré, pas touche. A la vie à la mort, mon Victor !
Et toi, quel poète ! Tu chantais comme une casserole trouée mais, les textes que tu pondais ! Sylvie ne disait rien, comme toujours. Blondeur et sagesse. Aux antipodes de Rachel. Elle nous croquait aux fusains. Elle étudiait notre groupe et y retrouvait l’empreinte du bonheur aborigène, un vestige des sociétés primitives, cueilleurs-chasseurs, chanteurs-baiseurs. Nous étions partis pour mille ans de bonheur, c’était promis juré. Qu’est-ce qui s’est passé, mon Victor ? Qui a menti ? Qui a cassé tout ça ?

Nom de dieu comme elle était belle quand on l’a retrouvée toi et moi, dans la vieille palombière, où on allait à l’automne griller quelques châtaignes, où on allait dormir au plus chaud de l’été, sous les étoiles, tous les quatre. Ses cheveux défaits faisaient à son visage comme un écrin d’ébène. J’ai cru qu’elle souriait, mais quelle souffrance dans ses yeux ! Jamais je n’ai retrouvé, dans le regard d’une femme, une si belle souffrance. Qui c’est le salopard qui lui a fait ça ?

C’est la première fois que tu m’as porté secours. J’étais parti seul à la truite au-dessus de Liorac, vers quatre heures du mat’. Et revenu le lendemain seulement ; j’avais dormi à la cabane de Jeantout. Sans témoin. Disparu pendant deux jours. Je m’étais disputé avec Rachel la veille, violemment, en public. Des loubards lui tournaient autour et elle, elle y voyait aucune malice, elle rigolait. Elle avait confiance en elle, pas moi. J’avais vu rouge. Après vingt heures de garde à vue, où je n’avais pas décroché un mot, tu as témoigné que nous avions passé la journée ensemble, Sylvie, toi, moi. Qu’est-ce qui m’a pris d’accepter ton témoignage ? Je m’en foutais, tu comprends ? Je m’en foutais de tout ce qui pouvait m’arriver. J’étais même persuadé que c’est moi qui l’avais tuée, d’une manière ou d’une autre. Quand on perd ce qu’on ne sait pas protéger, quelque part on est coupable. Je suis coupable, tu m’entends Victor, je n’ai jamais cessé d’être coupable.

Et toi, après m’avoir disculpé une première fois, tu n’as plus arrêté de me blanchir, de te porter garant, de me fournir des alibis bidons, d’arranger le coup avec les flics, de calmer les nanas que je secouais trop fort, pour qu’elles portent pas plainte. Comme si tu m’avais pris pour cible. Tu as fait carton plein. Y compris l’autre jour aux Assises.

Tu dors bien, mon cher Victor ? Ca te gêne pas un petit peu aux entournures, d’avoir décroché l’acquittement d’un assassin ? Si tu savais le pied que j’ai pris à les estourbir, ces chères salopes ! Pour trois sous, la plupart du temps, mais c’est secondaire : j’ai si peu de besoins ! Non, ce qui est beau, vois-tu, c’est ce regard de chien qu’elles te jettent au moment précis où elles savent que rien ni personne ne peut plus les sauver, qu’elles vont y passer. Que leur destin est scellé. C’est même plus un regard qui implore grâce. Elles sont résignées. Presque consentantes. Leurs yeux fous me supplient seulement de ne pas les faire souffrir trop longtemps. J’accède à leur désir et parfois, j’ai l’impression qu’elles me sourient. Comme pour me remercier. Et quand, autour de leur visage livide, j’étale leur chevelure d’ébène comme un écrin, en les appelant Rachel, à ce moment précis, tu vois mon cher Victor, je pense à toi et je te dis : « Sors-moi de là Ducon ! » Le pied que c’est !

Mais c’est le dernier acte, mon cher Victor. Fin du sans faute. Malgré ton infinie sollicitude et ton immense talent, l’impunité a fini de sévir sur ma pauvre carcasse.
Mon cher Victor, j’ai décidé de te punir.
Pour tout le bien que tu as essayé de me faire quand j’allais mal. Pour tout le mal que tu m’as fait quand j’avais choisi d’expier. De te punir pour n’avoir servi qu’à ça : faire passer la pilule, arrondir les angles. Me sauver malgré moi. Tu as perdu mon cher Victor.

Allez, rentre vite à Arcachon. Où tu as envoyé Sylvie et David en vacances pendant que tu boucles quelques dossiers nauséabonds. Vas retrouver ta jolie petite femme qu’a jamais pu me blairer. Et pourtant !
Vas vite mon cher Victor, mais tu peux courir comme un dératé, t’iras jamais assez vite.
Parce que je t’envoie ce fax de l’hôtel du Casino, à deux cents mètres de ta chic petite villa au bord du Bassin.
Et que « ta » Sylvie à l’heure qu’il est, elle a plus le regret de sa carrière de peintre avortée. Je l’ai gentiment surinée : une belle boutonnière juste sous le sternum. Avant, je l’ai proprement violée. Je sais pas si elle a aimé et je m’en fous. Mais sûr, ça lui a rappelé des souvenirs.

David lui, je l’ai pas touché. Je l’ai réveillé doucement. Je lui ai dit viens mon coco on va chez mamie faire la teuf. Je l’ai pris dans mes bras, il m’a à la bonne David et il est de bonne composition, il a pas moufté. Je voulais le laisser à la porte des Flots Bleus chez Madame ta belle-mère, mais il s’est rendormi dans la voiture. J’ai pas eu le courage de le réveiller. Il dort dans le lit, à côté de moi.
Ah ! Je t’ai pas dit, mon cher Victor : David c’est mon gosse à moi. Cette fois-là non plus je sais pas si elle avait aimé ta Sylvie. Elle disait jamais rien. Une tombe.
Allez tchao et arrange-moi ce coup-là, si t’es un vrai pote,
Mon cher Victor !
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Gérard FEYFANT

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MessageSujet: Re: Pauvre Pierrot   Mer 28 Mar 2007 - 21:55

Mon pauvre Pierrot,

Il fallait bien qu’on solde nos comptes tous les deux. Pourquoi as-tu choisi cette nuit, toi l’anticonformiste, qui a toujours refusé de célébrer les anniversaires ? Dix-huit ans que nous sommes frères de sang, tu t’en es souvenu ? Souvent, je passe mon pouce sur cette cicatrice par laquelle ton sang s’est mêlé au mien. A la vie à la mort mon Pierrot ! Ce simple geste du pouce, c’est comme un album de souvenirs qui s’ouvre. Je tourne les pages d’une caresse, une à une, de nos années d’avant, de cette époque où nous étions beaux et immortels, d’avant que tout casse. Dix-huit ans cette nuit que nous sommes frères de sang ! L’âge de la majorité. Tu parles d’une célébration ! Quel feu d’artifice !
Tu n’as jamais fait dans la dentelle et c’est pour cela que je t’aimais. Tu étais tout ce que je n’étais pas, tu avais tout ce qui me manquait. Tu travaillais mal à l’école, tu traînais dans les rues, tu plaisais aux filles, tu piquais sur le marché. Et tu chantais comme un dieu. Bon sang comme tu semblais heureux ! J’ai toujours chanté comme une casserole, mais les chansons que tu interprétais, c’est moi qui les écrivais. Le succès, c’était pour toi.
Ce n’est pas moi qui te servais d’alibi, c’est tout le contraire et tu ne l’as jamais compris. Quel gâchis que nos vies !
Je t’aimais mon Pierrot et j’en rêvais, moi l’enfant sage, d’avoir ta stature, de tenir l’allumette avec laquelle on aurait mis le feu à la ville. Le père Salem, si j’avais été avec toi, es-tu sûr que je t’aurais convaincu de ne lui tirer que son pognon, et pas le portrait ? Pas sûr mon Pierrot ! J’aurais peut-être bien tenu le flingue moi-même. Pour une fois. Pour me hisser à ta hauteur. C’était peut-être la solution, finalement : ne pas te sauver, mais me perdre moi-même. Je n’ai jamais eu cette lâcheté.
Tu n’as jamais compris grand chose, mon pauvre Pierrot. Depuis toutes ces années, tu te demandes ce qu’il s’est passé pour que tout casse. Dans ton suicide permanent, tu n’as jamais compris pourquoi ton bon samaritain s’est tenu à tes côtés, comme un chien d’aveugle, à effacer les obstacles sur ton passage.
Pourquoi tu m’as parlé de Rachel ? Pourquoi cette nuit, quand j’ai attendu si longtemps qu’on se retrouve, pour chialer sur ta poitrine toute la douleur de mon corps ? Mais non ! Jamais une allusion, comme si elle n’avait jamais traversé nos vies, comme si elle n’avait jamais existé. Alors je l’ai gardée pour moi seul, ta « gonzesse » pour mes longues nuits d’insomnie. Pourquoi tu m’as parlé de Rachel, salaud ?

La vie a continué. Et tu t’es mis à déconner. Et moi, oui, j’ai passé mon temps à te sortir des ennuis dans lesquels tu te fourrais. C’est probablement à cause de toi que je suis devenu avocat et que je suis devenu brillant, tant il m’en a fallu du talent pour t’en dépatouiller, de tes embrouilles. Tu vois, je n’ai pas écrit pour t’en extirper, mais j’ai placé « salaud ».

Tu n’avais rien à payer, mon Pierrot, pas toi ! Tu n’as jamais été coupable de rien. Je t’ai protégé parce que je ne pouvais pas te laisser expier une faute que tu n’avais pas commise et pour laquelle je savais que tu te mortifiais. Tu as cru avoir perdu Rachel parce que tu as cru la posséder. Mais qui es-tu pour avoir imaginé posséder une fille comme elle ? Elle ne t’appartenait pas. Elle n’appartenait à personne, elle était libre comme une palombe, insaisissable comme une truite. Tu l’avais cueillie dans tes filets, mais elle s’était laissé prendre comme on se pose sur un piège tentateur. Elle avait la clé pour s’échapper quand elle voulait. Elle ne t’aimait pas, elle aimait ta jeunesse, ton enthousiasme, ta force, ta folie, elle aimait ta belle gueule et ta voix de Dylan quand tu chantais mes chansons. Elle ne t’aimait pas, elle aimait la vie. Rachel, c’était trop pour toi, tu n’aurais pas tenu la distance. Pas seulement trop belle, pas seulement trop femme : trop sauvage, trop inaccessible.
Bien sûr que je te l’aurais « piquée » si elle avait voulu. Malgré toi, malgré Sylvie. Rien ni personne n’aurait pu m’en empêcher. Mais c’est Rachel qui tenait les rênes, c’est elle qui décidait. J’ai tenté ma chance mais elle n’a pas voulu de moi.

Mon pauvre Pierrot, tu crois avoir souffert, mais la souffrance vraie t’est inconnue. La souffrance insondable qui obsède, qui te ronge chaque nuit, te fait crever à petit feu, tu ne la connais pas, pas encore. Mais prends patience. C’est mon cadeau d’anniversaire, mon Pierrot.

J’étais allé relever les collets aux Andreaux et je suis monté à la palombière. Elle y était, elle avait dormi là. Tellement belle de colère et de tristesse que tu aies déclenché sur elle ta violence stupide d’amoureux jaloux. Sa joue était enflée et un hématome bleuissait sa lèvre. Elle m’a confié combien elle était déçue de ce manque de confiance en elle dont tu avais fait preuve. Elle était en plein doute, en plein désarroi.
J’ai cru dans un sourire discerner comme un encouragement.
« Et cette chair que vient troubler L’archet qui coule ma chanson. » Je me suis enhardi mais elle m’a remis à ma place. Elle m’a ri au nez et ce n’était pas ce rire qui déclenche des raz-de-marée à l’autre bout de la planète ; un rire ironique qui me disait mais pour qui tu te prends. Je ne sais plus ce qu’il s’est passé. J’ai du essayé de la renverser sur le lit de mousse, elle s’est débattue, je l’ai bousculée. Sa nuque s’est empalée sur le clou qui nous servait à fixer la cible de nos parties de fléchettes.
Je n’ai pas voulu, mon Dieu, je n’ai pas voulu !
Elle m’a regardé sans comprendre, un léger sourire s’est dessiné sur ses lèvres, un sourire pour me dire qu’elle était libre. Je l’ai allongée sur le lit de mousse et j’ai disposé ses longs cheveux de jais autour de son visage.
« Et dans la musiqu’ du silence, une fille qui tangue et vient mourir. »Je vous aimais tant tous les deux. Surtout ne me pardonne jamais, mon Pierrot.

Je suis à Arcachon. J’ai essayé de faire à Sylvie le même écrin de chevelure, mais le tableau n’a pas la même force, dans son cadre doré.

Le réceptionniste qui t’a remis ce fax ne l’aura pas lu, ce n’est pas dans les habitudes de l’Hôtel du Casino. Laisse David dormir encore un peu. Dépose-le à huit heures aux Flots Bleus sans te faire remarquer et regagne Périgueux. Suzie lui demandera comment il est arrivé jusqu’à elle, mais les propos d’un enfant de deux ans seront mis sur le compte du délire traumatique. Il n’y a plus tes empreintes sur le couteau, mais les miennes. A la même heure, j’irai au commissariat m’accuser du meurtre de Sylvie. Il faut bien payer un jour. Ce sera trop dur à porter maintenant, si je ne peux plus te sauver.
Pauvre de moi, mon pauvre Pierrot. Pauvres de nous ! Et bon anniversaire, mon frère !
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