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 Dimanche

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MBS

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Localisation : Toulouse
Date d'inscription : 31/10/2007

MessageSujet: Dimanche   Mer 31 Oct 2007 - 1:50

Dimanche



Les dimanche chez nous sont comme ces émissions de télé des temps anciens. Ils se traînent dans des nuances grises qui assomment et endorment.
Rien ne se passe.
L’horloge a beau faire traîner les minutes, le temps s’écoule quand même. Goutte à goutte comme dans une clepsydre antique dictant à l’orateur le rythme de sa péroraison.
Rien ne se passe.
C’est comme ça depuis toujours. De génération en génération. Chez nous, on a le culte de cette lenteur, on l’apprivoise, on la dompte. On s’y est habitué et on a fini par en faire une seconde nature, une forme d’hibernation hebdomadaire. La vitesse, la précipitation, l’agitation c’est pour les autres jours. Le stress, la course après les heures s’arrêtent le samedi soir lorsqu’on rentre de l’hypermarché le coffre bien rempli et les poches plus vides. Après, comme un brouillard sournois, la nuit descend et le silence s’étend sur nos bouches. On se replie sur nos mémoires. On s’enferme dans son monde personnel. Un livre à reprendre, une toile à peindre, un jeu de cartes à étaler sur la table.
Rien ne se passe.
Eté comme hiver.

J’ai 15 ans et cette solitude ne me pèse pas. Elle est en moi, dans mes gênes, dans les codes qui me font vivre. Quand j’en parle – bien obligée puisqu’on m’invite parfois ce jour-là et que je dois décliner l’invitation - on me traite de folle.
- Comment tu peux supporter ça ? Pas de télé ? Pas de musique ?… T’as pas envie de te flinguer ?
Oui, je le supporte. Parce que ça me fait du bien. Ca, mes amies ne veulent pas le comprendre. Elles sont tellement à courir à droite, à gauche, à l’affût des dernières nouveautés, des derniers potins, des dernières sonneries de portable qu’elles ne savent même plus ce que c’est que l’immobilité. Elles n’ont jamais imaginé qu’on pouvait s’évader juste en regardant le mur blanc d’une chambre, que c’était le plus simple des écrans pour découvrir le monde, pour imaginer la vie. Qu’il y avait là autant de richesses que dans ces images, que dans ces sons qui se brouillent à force de s’enchaîner sans logique.
Ce qu’elles trouvent surtout inconcevable c’est mon absence de révolte, ma docilité coupable. Selon elles, j’aurais déjà dû depuis longtemps hurler mon besoin d’indépendance, réclamer une vraie liberté, exiger mon quota de guitares électriques et de rappeurs à la voix saccadée. Juste pour prouver que j’existe. Comme si le bruit était la vie. Comme si bouger c’était être.
Elles ne peuvent pas comprendre que dans ma solitude muette je vis plus qu’elles ne le feront jamais dans leur agitation compulsive. Je touche du doigt des vérités profondes, j’accumule des images et je me remplis de rêves. Je construis des mondes nouveaux avec des bribes de vie, des étincelles bleues avec des fragments d’illusion. J’avance immobile, je hurle dans le silence sans qu’on puisse m’entendre.
Eté comme hiver.
J’écris.

C’est une petit cahier à couverture bleue. C’est un monde de mots, de phrases, de paysages muets, d’odeurs paisibles. C’est un monde grouillant de cette vie que je m’invente le dimanche. Quand les frontières tombent, quand les rêves palpitent, quand l’imagination galope.
Il y a « Elle » cette fille sans nom qui sans doute me ressemble trop pour que d’autres yeux que les miens effleurent ces lignes. Il y a « Lui », être à la vie si compliqué qu’il ne remarque jamais « Elle ». Il n’a jamais le temps, il n’a jamais la force. Leurs trajectoires si proches en viennent parfois à se frôler mais jamais elles ne se touchent, jamais elles ne s’atteignent. Ils se croisent pourtant tous les jours. Dans le métro, au fast-food, à la bibliothèque, à la piscine. Mais voilà ils ne se voient pas, ils ne se connaissent pas, ils ne savent pas que s’ils venaient à ouvrir un peu les yeux tout serait possible. L’indicible bonheur, la félicité suprême. Celle qui consiste à avoir près de soi un double imparfait, un clone construit par l’ADN de l’amour.
J’écris l’histoire d’amour ultime. Celle qui n’existera jamais. Celle que les circonstances étoufferont toujours sous un édredon de péripéties improbables. Parfois j’aimerais en rire mais le silence de cathédrale qui règne à la maison me dissuade. Alors j’en pleure. Parce que c’est plus sobre, plus feutré, plus discret. J’en pleure à faire crever tous les nuages de brume qui accompagnent mon adolescence perdue.
Le petit cahier à couverture bleu se remplit de leur histoire. Ils ne sont pas seuls au monde, ils sont juste seuls dans le monde. Comme moi dans cette chambre tranquille seulement couvée par les regards glacés de Brad Pitt et de Robbie Williams. Attendant que tout s’emballe à nouveau. Mon cœur, mon sang, ma vie.
Personne ne sait. J’ai enfoui cette romance inaboutie au fond d’un tiroir. Elle y dort toute la semaine, prisonnière d’un fourbi d’ancienne petite fille, entre une poupée sans bras et une peluche défraîchie. Elle attend de renaître sous mes doigts dans un écrin de silence.
Dimanche, c’est le jour idéal pour vivre ce que les autres six jours de la semaine ne peuvent inventer.


Dernière édition par MBS le Sam 8 Nov 2008 - 14:26, édité 1 fois
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Anna Galore



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Date d'inscription : 24/06/2006

MessageSujet: Re: Dimanche   Mer 31 Oct 2007 - 9:49

J'aime beaucoup la façon dont tu écris.

Merci. chinois
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Dimanche
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