Forums Liens Utiles


 
AccueilAccueil  FAQFAQ  S'enregistrerS'enregistrer  ConnexionConnexion  

Partagez | 
 

 Avancer

Voir le sujet précédent Voir le sujet suivant Aller en bas 
AuteurMessage
MBS

avatar

Nombre de messages : 8164
Age : 53
Localisation : Toulouse
Date d'inscription : 31/10/2007

MessageSujet: Avancer   Lun 5 Nov 2007 - 19:07

Avancer



Sur la terre désolée, les vents de l’Est hurlent leurs frimas brûlants. Une larme étroite gèle au coin des yeux. Pourquoi revenir ? Pourquoi toujours faire le terrible voyage jusqu’aux portes d’acier ? Là où tout s’est arrêté, où son cœur d’enfant a roulé sous les coups de bottes. Là où la vague brune est passée sur sa vie.
Elle se souvient.
Oh, pour elle, c’est si facile de se souvenir ! Chaque parcelle de sa peau, chaque atome de son corps portent encore le témoignage brutal de ce monde immonde dans lequel s’est noyée son enfance. Sur son poignet, indélébile, la marque infamante, celle qui à tout jamais fait qu’elle se sent une tête de bétail, miraculeusement échappée à la sinistre besogne du bourreau de l’abattoir.
Dire qu’il y en a pour estimer qu’elle exagère lorsqu’elle consent à livrer, à mots timides mais tranchants comme le verre, la vérité des mois qu’elle a passés derrière les portes d’acier. C’est peut-être pour cela qu’elle ne parle plus, que sa voix s’est tue. Usée à force de veines controverses, d’attaques insidieuses, de suppositions déplacées. Martyre une deuxième fois, blessée à l’âme par la douloureuse rafale des mots que d’empressées chaînes de télé se sont hâtées de colporter tout en les condamnant.
Elle se souvient.
Parce que se souvenir, c’est vivre encore. Parce que la mémoire la ramène auprès des êtres qu’elle aimait avant ce néant, auprès de tous ceux qu’elle a appris à aimer ici, sous la neige, dans le froid, dans le gris tourbeux de ces terres de l’Est. Ils étaient des voix, ils étaient des visages. Ils étaient des milliers… Et elle est restée la seule. La seule, la dernière. Ridée par le sillon des jours, par la griffure des nuits sans sommeil.
Elle porte en elle ces milliers de vies, ces milliers d’histoires, ces destins aveuglés par la folie noire. Elle les porte avec vaillance, comme si de son silence, comme si de sa fierté, ils devaient tous renaître un jour pour reprendre le cours de leurs vies éteintes.
Avancer.
Encore une fois.
Passer la porte, sentir le canon du fusil qui frappe au creux des reins, là où la chair s’est faite si rare.
Passer la porte, respirer la cendre grise qui tombe des nuages lourds. Baisser la tête, faire le dos rond mais garder au creux de l’estomac vide la haine comme nourriture, comme énergie, comme force.
Avancer.
Parce qu’elle est la seule à ne pas violer cet espace sacré. Les classes écrasées par l’horreur, les tourismes submergés par l’émotion, que viennent-ils faire là tous ces saint Thomas ? Voir pour croire ?
Leurs larmes sincères lui paraissent pourtant dérisoires. Ils pleurent sur l’inconnu, sur une idée forgée à coups d’images fortes. Qu’est-ce que cela peut bien vouloir signifier pour eux tout ça ? La souffrance, la haine, l’inhumanité. Ils ont leurs propres références dans l’actualité, dans les films. Ils ne pourront jamais avoir les siennes. Parce qu’elle a touché, parce qu’elle a vu, parce qu’elle a senti.
Avancer.
Avancer pour rester seule. Dans le chaos noir des baraquements glacés, le pied posé sur les vieux rails rouillés où grinçait la mort.
Avancer à petits pas, silhouette perdue dans la brume. S’effacer lentement. S’endormir pour toujours dans l’ombre des siens…


Dernière édition par MBS le Sam 8 Nov 2008 - 14:37, édité 1 fois
Revenir en haut Aller en bas
http://fiona.toussaint.free.fr
 
Avancer
Voir le sujet précédent Voir le sujet suivant Revenir en haut 
Page 1 sur 1

Permission de ce forum:Vous ne pouvez pas répondre aux sujets dans ce forum
Forums Liens Utiles :: Littérature :: Vos écrits : Poésie, nouvelles, romans, théâtre... :: MBS-
Sauter vers: