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 Créateur de nuages

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MBS

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Date d'inscription : 31/10/2007

MessageSujet: Créateur de nuages   Jeu 28 Fév 2008 - 0:29

Créateur de nuages



Ce soir encore, j’essaye d’écrire.
La page est blanche devant moi.
J’ai mille choses à lui dire.
Et ma main tremble au moment de griffer le papier.

J’ai tant besoin de ça pour vivre. Tant besoin de m’évader au-delà de ma vie dans des mondes imaginaires dont je serai le maître.
Est-ce la gloire que je cherche à travers cet enchaînement de mots, cette succession d’idées et d’images ?
Même pas…
Non pas qu’elle me serait désagréable, surtout si financièrement…
Non, c’est vraiment un besoin.
Mais tout cela est si vain.
Si tristement médiocre.

Il y a encore quelque part dans mon secrétaire chez mes parents ces cahiers aux couvertures déchirées que je couvrais de mots pendant les vacances.
Je m’enfermais dans ma chambre le matin, n’en sortais que pour le repas de midi.
Je n’ai jamais connu la quiétude des siestes estivales.
J’écrivais.
Oui, encore et toujours.
A m’en user les yeux.
A m’en bloquer la main et les doigts.

J’écrivais.

Des histoires trépidantes faites de coups d’éclat et de coups tordus, de retournements de situation spectaculaires, de galopades effrénées.
Je me sentais le continuateur d’Alexandre Dumas. Il n’y avait d’époque historique que je n’envisageais de plier aux caprices de mon imagination. Et, sans le savoir, j’imitais ce maître immense en produisant un petit journal rempli d’histoires à suivre… Je le vendais pour quelques centimes à mes parents et à mes grands parents. Le lisaient-ils seulement ?
La belle madame de La Rosée attendait le secours d’un chevalier servant.
Le petit Eric se découvrait une âme de chef de gare en construisant grâce à un étonnant héritage un réseau de chemin de fer miniature dans la maison de ses parents.
Les marchands de Lyon partaient pour un long voyage vers l’Est à la recherche du secret d’un tissu extraordinaire.
L’ours Chouinard fuyait devant les hommes qui voulaient le reprendre pour l’enfermer à nouveau dans un zoo.
Il n’y avait pratiquement jamais de suite. D’autres projets m’entraînaient ailleurs.
Madame de la Rosée doit encore attendre son chevalier servant, le petit Eric son héritage.
Les marchands sont toujours bloqués en attendant de pouvoir franchir le Rhône.
Et Chouinard doit s’être perdu dans la montagne…
Ces petits journaux ont disparu. Je ne sais plus ce qu’il advint de ces héros de quelques heures.

Ce soir, j’aimerais pouvoir retrouver cette insouciance de l’enfance. Les phrases s’enchaînaient cahin-caha, les descriptions étaient sommaires. Seule l’action comptait.
Et je me voyais comme le plus grand génie littéraire du monde.
Un jour que notre professeur de français était absent, nous avions été surveillés par le principal du collège en personne. Une espèce de grande liane, toujours bougon et qui parvenait sans peine à nous terroriser par la seule violence de sa voix.
Il nous avait collé une rédaction pour nous occuper pendant nos deux heures de « permanence ».
Au bout d’une heure, j’en avais terminé.
C’était si simple de raconter la visite d’un château médiéval. La découverte du bâtiment, le guichet, le guide et son costume d’opérette, les pièces vides et froides, le panorama sur la vallée qu’on découvrait depuis la plus haute tour, le vertige. Je voyais près de moi des camarades qui mordillaient nerveusement leur stylo-plume, qui cherchaient à capturer le bon mot, l’adjectif supplémentaire qui donnerait plus de poids à leur description.
Moi, fièrement, j’avais posé orgueilleusement mon stylo, fermé ma copie et sagement croisé les bras.
M’avait-il vu agir ainsi tout en remplissant la grille de mots croisés du journal local ?
Je ne l’ai jamais su… et cet homme, sans doute fort bravasse derrière le paravent de ses postures de cerbère intransigeant, est parti trop tôt emportant ce secret avec lui.
- Eh bien, ce n’est pas dans cette classe qu’on trouvera un nouveau Victor Hugo !
J’avais répliqué sotto voce qu’il se trompait, qu’il était devant lui.
Je n’eus que 12 à cette rédaction.
Quelle humiliation pour le nouveau Victor Hugo !

Puis, un jour, j’ai eu une machine à écrire…
Quel changement !
Désormais, ce que j’écrivais prenait tout de suite un aspect professionnel… si on voulait bien sûr ne pas tenir compte du fait que je tapais mes histoires sur des feuilles de copies petit format et grands carreaux (avec le recul, je me rends compte que l’inverse eût été plus logique…).
Dans de telles conditions, je ne pouvais que m’envoler vers la gloire. J’avais sous les doigts l’instrument indispensable.
Enfin, je le croyais…
D’abord, il fallut dompter le clavier. L’ordre étrange des lettres bien sûr, mais surtout l’intervalle entre les touches. Porté par mon impétuosité, par les situations que je voulais camper le plus rapidement possible avant qu’elles ne s’évanouissent, je passais mon temps à glisser sur la touche visée pour venir encastrer mon doigt entre les tiges métalliques du clavier.
Puis, l’aspect machiavélique de la bête finit par m’apparaître.
Oui, la machine permettait de livrer des pages plus proches d’un livre véritable que mes gribouillis informes sur cahier. Mais pour y parvenir, que de temps perdu et de feuilles gâchées.
Aligner la première ligne de texte sur la première ligne bleue de la feuille de copie.
Un enfer !
Savoir quand couper un mot afin que ses dernières lettres ne se perdent pas hors de la page ou, au contraire, qu’un renvoi à la ligne trop prompt ne laisse subsister une plage blanche trop importante.
Un supplice de Tantale !
Eviter tout au long d’une page qu’une mauvaise synchronisation des deux mains n’expédie sur la feuille une lettre hybride formée du bas de la majuscule et du haut de la minuscule.
Irréalisable !
Sans compter qu’un peu d’encre du ruban rouge venait toujours, je ne sais toujours comment, se glisser au détour d’une lettre.
Et quand j’arrivais – enfin ! – au bout de la page, il y avait toujours la lettre oubliée, la faute d’accord impardonnable, la découverte d’un renvoi à la ligne qui s’imposait… et qu’on n’avait pas senti sur le moment.
Que faire ?
Rajouter au stylo bille la lettre manquante n’était qu’un pis-aller. On se promettait de retaper la page plus tard…
Et à chaque relecture, on se le promettait encore.
Et quand on se lançait dans cette nouvelle aventure, une sorte de remake, la tentation légitime de l’auteur de peaufiner son texte conduisait à un nouveau drame. Arrivé en bas de la page, le récit ne pouvait s’enchaîner correctement sur la page suivante. Tout était décalé !

Il faut dire que, la confiance aidant, j’avais complètement renoncé à toute forme de brouillon. Le premier jet se voulait définitif. Et c’est donc au clavier de la machine que je confiais le produit de mes inspirations.
Ce qui multipliait d’autant les « chances » d’erreur…
Et ma poubelle aurait fait frémir un adversaire de la déforestation…

Et puis j’ai eu un métier.
Un métier où parler compte plus que d’écrire.
Pas grave ! Je me vengeais à travers les trois lignes finement serrées des appréciations des bulletins scolaires. Des phrases bien senties, gentiment ironiques, pleine d’une fulgurance qui contrastaient avec les « peut mieux faire » et « manque de travail ». De manière étrange, alors que cette façon de faire avait toutes les chances de contrarier les habitudes peu littéraires de mes collègues, j’y gagnais une première réputation. C’était la première image qu’on pouvait trouver à accoler au jeune professeur si discret : il faisait de des appréciations souvent drôles.
Mais était-ce écrire que cela ?
Juste un semblant, un petit exercice trimestriel fait dans l’urgence…
Rien de plus !
Il me fallait écrire vraiment… A nouveau… Comme pour effacer l’horrible parenthèse de la fac où je ne revoyais jamais revenir ce que j’écrivais : devoirs, exposés et travaux de recherche.
Une première tentative pour faire écrire les élèves se révéla désastreuse. Je souhaitais leur faire rédiger des nouvelles historiques, en faire de petits Dumas. Las ! Ou leurs histoires sombraient dans le plus complet anachronisme par un simple transfert dans le passé de leurs problèmes et de leur cadre de vie. Ou bien alors ils se contentaient de recopier sans oser modifier un mot les détails de tel événement ou la biographie de tel souverain.
Puisqu’ils ne voulaient pas, ne savaient pas, ne pouvaient pas écrire, je me mis à le faire pour eux.
Pas des romans, pas des nouvelles !
Non !
Du théâtre !

Joie des premiers salaires, concordance heureuse des progrès de la technologie et de mon arrivée dans le monde des adultes, j’avais fait l’acquisition d’un ordinateur et d’une imprimante. Après tant d’années passées à noircir des cahiers d’une écriture illisible, après tant d’énervements sur le clavier de ma machine à écrire, j’avais enfin accès à la véritable perfection.
C’est là que sont sorties les pièces qu’année après année j’ai fait jouer par les élèves.
Où était le plaisir d’écrire désormais ?
Pas envolé, non… Mais, au contraire, sublimé par les relations qui se nouaient autour de mon texte, par la musique que les interprètes donnaient à mes mots, par les rires qui montaient de la salle comme autant de gratuites récompenses.
Un plaisir fort et fou. Un bien être fulgurant qui s’évanouissait lorsque se fermait le rideau.
D’Artagnan était bien mort, Arlequin tiré d’affaire, Molière et Corneille vengés de Racine… Je pouvais sombrer dans un post partum légitime.

Les années ont passé sans que l’écriture ne me quitte vraiment.
J’avais mon projet, mon idée de roman.
Pendant treize ans, je l’ai sculpté, poli, modifié, déchiré, repris. Il grandissait moins vite que mes enfants. Il se heurtait sans cesse à mes doutes, historiques et littéraires. Feuilleter un roman dans une librairie, c’était soit me détruire (« Putain ! Je suis incapable d’écrire comme ça ! »), soit me donner des espérances folles mais que je jugeais légitime (« Il écrit mal mais on publie son bouquin… Ca aide d’avoir un nom déjà connu »). Et de m’interroger sans cesse sur la réalité des faits que je rapportais, sur les sentiments que je prêtais à mes héros… Pour ne pas risquer d’être pris en défaut.
Avancer, reculer !
Egarer les disquettes, transférer les fichiers d’un disque dur à l’autre au gré des changements d’ordinateurs.
Y croire ! En pleurer !
Jusqu’au jour où j’ai osé solliciter la publication de mon roman.

La Poste !
Le carton beaucoup trop grand mais indispensable pour les 600 pages de la « bête »…
Ce sentiment de ridicule en inscrivant le nom de l’éditeur… et une justification bidon auprès de la préposée au guichet. Un rapport qu’on envoie…
Histoire de ne pas commencer à prendre la honte.

L’attente !
Sans confiance excessive…
Les tests de lecture sur les proches et les amis ont été nuancés. Certains ont adorés, d’autres ont oublié ou préféré ne pas se prononcer…
C’est quand même treize ans de ma vie qui sont là-bas dans un bureau, au milieu de centaines d’autres moments d’existence tout aussi respectables…
Alors, pourquoi le mien plutôt qu’un autre ?

Le verdict !
Sous forme d’un message sur internet…
Froid, presque impersonnel.
Et négatif…
Sans justification, sans pouvoir savoir pourquoi on le refuse…

Et pourtant, paradoxalement, après la première frustration, le sentiment que ce n’est pas grave.
Que le principal c’est d’écrire… Livrer ses émotions en utilisant une palette de mots. Ses mots ! Peindre des vies sur une toile numérique sans autre spectateur que l’écran et une mouche qui passe et se colle attirée par la luminescence. Mais quelles vies ! Des vies de braise et de folie, de douleur et de jouissance. Des vies d’un autre monde…
Ecrire, c’est tellement d’évasion, de voyages… de fuites ! On invente des mondes et des êtres parfaits pour oublier l’imperfection du quotidien. On foudroie ce quotidien sous des gerbes d’adjectifs pour mieux en faire éclater l’horreur imbécile. On pleure, on rie sans verser de larmes… A d’autres, si on a su glisser son cœur derrière les phrases, de pleurer… de rire.
Voilà, les mots sont venus… Ils se sont alignés sagement, parfois rectifiés dans leur ordonnemencement par la magie de la touche « efface » ou d’un copier-coller. Ils sont là, en ordre de bataille, prêts à défier le monde.
Car, miracle, ces phrases qu’on écrit finissent toujours par en rencontrer d’autres, par croiser des regards qui ne demandaient qu’à se poser sur elles. Alors, on en parle. Et de dialogues en confidences, on fait des rencontres.
Ecrire, ce n’est pas seulement créer des nuages… C’est mettre en branle le grand mouvement de l’univers qui rapproche les êtres, fait éclater les orages et tomber la pluie, surgir les soleils apaisants.
Ecrire juste pour pouvoir ensuite parler.

FIN


Dernière édition par MBS le Sam 8 Nov 2008 - 14:39, édité 2 fois
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MessageSujet: Re: Créateur de nuages   Jeu 28 Fév 2008 - 0:32

PS : ce texte a près de quatre ans... mais bon, avec toutes ses maladresses, c'est mon premier pour un site internet et je n'ai pas voulu le retoucher pour cela... Il était logique qu'il soit de ma collection sur LU.
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Lilylalibelle

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MessageSujet: Re: Créateur de nuages   Jeu 28 Fév 2008 - 1:10

C'est un texte magnifique, MBS (et qui m'cause au niveau du vécu, comme dirait l'autre).

J'étais pareille, enfant, j'ai commencé à réécrire les films que j'avais bien aimé mais en changeant l'histoire à la manière qui me plaisait. J'ai connu la machine à écrire (déjà electronique, pour ma part) et les affres de la page-à-retaper-parce-qu'on-a-fait-une-faute.

Enfin, ce sont des situations tellement anodines et tellement intimes en mêle temps et tu les racontes avec un je ne sais quoi de nostalgie, à la sauce "souvenir d'enfance", un cliché couleur sépia qui est irrésistiblement touchant.

Lilycharmée

PS : le comble, c'est que Dumas c'était mon préféré aussi ! par contre moi je suis nulle pour écrire l'action mais très bien en descriptions... comme quoi...
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MBS

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MessageSujet: Re: Créateur de nuages   Jeu 28 Fév 2008 - 15:40

M'ci m'zelle !
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MessageSujet: Re: Créateur de nuages   

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