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 Rue des martyrs du 18 juillet 1944

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MBS

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MessageSujet: Rue des martyrs du 18 juillet 1944   Mer 26 Mar 2008 - 14:33

Rue des martyrs du 18 juillet 1944


Le reflet du miroir est un feu qui la brûle.
D’une beauté enfuie, elle cherche encore les ultimes témoignages.
Les jours sans lumière, les nuits sans sommeil.
Toujours chercher une raison de vivre.

- Vous allez bien ce matin, madame Chandon ?
Elle fait un signe de la main. Elle ne va quand même pas s’épuiser la voix de bon matin pour répondre à cette voisine dont elle ne sait même plus depuis combien de temps elle vit dans l’immeuble.
Voyons ! Si elle prend le temps de réfléchir un peu… Cette étudiante a pris la place du couple qui avait deux enfants insupportables qui jouaient ans arrêt au basket dans l’escalier. Elle se souvient même que le dernier jour elle leur avait confisqué le gros ballon orange avant de le crever avec son couteau à lame pliante. Ca avait fait un de ces scandales… C’était il y a un an… ou deux ?
La rue est étrangement calme ce matin. Elle se penche par la fenêtre. On dirait que les voitures ne passent plus…
- Mademoiselle ! Mademoiselle !
L’étudiante se retourne vers la vieille madame Chandon, lui fait un signe de la main, pose un doigt sur sa montre pour indiquer qu’elle est à la bourre et repart.
- On ne peut vraiment pas compter sur la jeunesse actuelle, râle-t-elle en commençant à enfiler une paire de chaussures pour sortir sur le trottoir.
Toujours aucun bruit dans la rue…
C’est étrange !
Il n’y a pas à hésiter. S’il y a quelque chose à apprendre, elle doit être la première. Ca fera toujours un beau sujet de discussion cette après-midi au foyer du troisième âge.

Elle débarque sur le trottoir comme en terrain conquis. Cette rue, elle y vit depuis 47 ans. Elle y a travaillé pendant 32 ans. Elle l’a vue changer trois fois de sens de circulation, deux fois de nom, sept fois de forme. Le bar, en face, s’est appelé successivement « Chez Bébert », « Chez Paulette », « Aux amis de l’Auvergne », « Le rendez-vous des copains »… puis il a fermé. Aujourd’hui, c’est un magasin de vêtements bizarres qui occupe les lieux. Rien que de voir ces matières, ces couleurs, ces découpes qui ne doivent pas cacher grand chose, ça lui donne la nausée.
En remontant à pas comptés vers l’avenue Aristide Briand, elle croise un policier.
- Qu’est-ce qui se passe, jeune homme ? Pourquoi il n’y a plus de circulation dans la rue ?
- Vous n’êtes pas au courant, madame… On évacue le quartier… On l’a dit hier soir aux infos régionales…
- Je ne regarde pas la télé le soir… Ca me donne des migraines…
- On a découvert une bombe de la dernière guerre. Une bombe qui n’a pas explosé… Les artificiers ne devraient pas tarder à arriver. Il faut quitter votre maison, madame…
- Quitter ma maison… Il n’en est pas question.
Le policier veut prendre un air sévère mais n’y parvient pas.
Il comprend.
Il est habitué.
Comment admettre qu’on peut abandonner en un instant les témoignages de toute une vie sans être certain de les retrouver ?
- Prenez votre sac, madame… Fermez votre porte à clé et suivez-moi… Quand la sirène retentira, nous devrons nous trouver hors du périmètre interdit… Allez-y ! Je vous attends ici…
Il prend son talkie-walkie et contacte le centre d’opération.
- Oui, ici Legendre… J’ai une personne âgée qui n’était au courant de rien. Je l’évacue… Combien de temps encore ?... Huit minutes ! Très bien… Ca devrait aller…

Elle se souvient du bombardement qui avait écrasé la ville sous des tonnes de feu et de métal. C’était en juillet 1944. Quelques semaines après le débarquement en Normandie… A cette époque, elle habitait plus près du centre-ville… Mais elle n’avait oublié ni le bourdonnement lourd des avions américains rangés en cubes compacts, ni le sifflement strident des bombes dégringolant à plusieurs centaines de kilomètres par heure. Et comment aurait-elle pu faire le deuil de son ami, Mimie, tuée avec sa famille par une bombe qui avait manqué son objectif : la gare de triage ?
L’horreur renaissait soudain devant ses yeux. Le petit cercueil descendu dans la fosse. La fleur blanche qu’elle jette dans le trou. Les larmes qui ruissellent sur sa peau lisse.
Comme celles qui viennent maintenant creuser de nouvelles ridules sur la peau parcheminée de son visage.

- Madame ?!... Madame ?!
Le policier Legendre pénètre à pas lents dans l’appartement. Pourvu que la vieille dame ne se soit pas effondrée, terrassée par l’émotion.
- Madame ?!
Faute de réponse, il accélère, entre dans la cuisine et la petite salle à manger, ouvre la porte de la chambre, puis celle de la salle de bains.
Elle n’est nulle part !
- Ici, Legendre ! La petite vieille a disparu…
- Son nom, Legendre ?
- Attendez, je sors regarder…
Il quitte l’appartement, descend les rois marches qui conduisent aux boites aux lettres. Entresol gauche ?
- Madame Chandon… Lucette Chandon !
- Ok ! On t’envoie du renfort !

Quand elle y réfléchit, elle se dit que la rue n’a pas pu changer à ce point. Il y a toujours eu 18 maisons du côté pair et 21 du côté impair.
Rue des martyrs du 18 juillet 1944. Comment pourrait-elle l’oublier ? Elle vit là depuis 47 ans. Pendant 32 ans, elle a parcouru les trottoirs de cette rue, de jour comme de nuit.
Elle sait bien ce qu’elle cherche.
Et elle sait qu’elle va le trouver…

- C’est pas elle, ta petite vieille, Legendre ?
Le policier Legendre regarde dans la direction que lui indique son collègue.
Oui, à n’en pas douter, c’est elle.
Grande, plutôt svelte, vêtue avec un certain goût.
- Où va-t-elle ?
- Ca c’est qu’on ne va pas tarder à savoir.
Ils partent au pas de course.
Madame Chandon vient d’entrer au numéro 7.

Bien sûr, elle est souvent revenue ici.
Pendant quelques temps, elle a conservé quelques amies dans l’immeuble. Puis elles sont parties ou elles sont mortes, et ses visites se sont espacées.
Mais l’appartement du 2è étage gauche, lui, est toujours au même endroit. C’est ce qui compte.
Lucette Chandon avait bien espéré que la clef pourrait encore fonctionner. Hélas, la serrure a été changée depuis son dernier passage dans ce couloir toujours aussi sinistre.
Les odeurs sont restées les mêmes. Le beurre rance, le moisi, l’amour.
Elle glisse la lame du petit tournevis dans la serrure, appuie d’un coup sec.
La serrure cède.
A ce moment précis, elle entend les pas précipités des flics qui se lancent dans l’escalier.
Vite ! Elle entre dans l’appartement, repousse la porte qu’elle maintient fermée en s’y appuyant de toutes ses forces.
Un hurlement la fait sursauter.
- Merde ! La sirène !
C’est la voix du policier. Là, juste devant la porte !
- Qu’est-ce qu’on fait ?
- On se tire ! Si ça pète, j’ai pas trop envie de me transformer en martyr.
Soulagée, elle les entend qui dégringolent les marches quatre à quatre.

Elle veut allumer la lumière, mais le courant a été coupé dans le quartier. Discrètement, elle s’approche de la fenêtre, relève légèrement le rideau. De là, elle peut voir le chantier du déminage.
Elle repense à Mimie. Si elle avait vécue, elles auraient eu une vie extraordinaire toutes les deux. Mimie et son intelligence, sa gentillesse, son adresse. Elle et ses sourires qui faisaient fondre les hommes. Complices comme elles étaient, elles auraient mis la ville entière à leurs pieds.
Mais la bombe américaine avait raté sa cible. Mimie était partie dans son cercueil clair.
Et elle ? Elle était devenue une des pensionnaires de l’immeuble n°7 d’une rue qu’on appelait encore « avenue de la gare ».
32 années de nuits saumâtres, coincée entre les envies des hommes, leur sueur répugnante, leur haleine avinée et la force brutale de Bébert.
Ce passé de violence lui saute à la gorge.
Qu’était-elle alors ?
Juste une ombre en bas noirs.
Qu’est-elle aujourd’hui ?
Toujours une ombre… Mais une ombre bien décidée à tirer profit des circonstances pour retrouver la pleine lumière.

Le reflet du miroir est un feu qui la brûle.
D’une beauté enfuie, elle cherche encore les ultimes témoignages.
Les jours sans lumière, les nuits sans sommeil.
Elle va retrouver une raison de vivre.

C’est le quatrième carreau en partant de l’angle à gauche de la fenêtre. Elle s’agenouille péniblement, retire le coin du tapis crasseux.
Combien de temps avant qu’ils ne la retrouvent ?
Combien de temps avant que l’occupante de cette piaule sordide vienne y reprendre son activité mercantile ?
Elle gratte le ciment autour du carreau de terre cuite. Ca n’est pas très difficile ; le joint grisâtre se détache par lambeaux entiers, comme une vieille lèpre remontant des égoûts.
Elle tremble, transpire, divague.
Le cercueil de Mimie.
Il est là, tout proche. Elle le voit, elle le sent.
Elle soulève le carreau de carrelage, plonge sa main dans le trou.
C’est un autre cercueil qu’elle ramène. Celui de la femme qu’elle a été.
Dans une boite en fer de gâteaux secs, toute sa richesse de femme vénale. Des pièces d’or à la patine intacte. Une fortune, elle le sait… Ca fait trente ans qu’elle suit chaque jour les cours du napoléon.
Trente ans à attendre l’occasion de s’introduire dans l’appartement du n°7 de la rue des martyrs du 18 juillet 1944.
Trente ans à rêver au jour où elle pourrait à nouveau regarder le miroir de sa vie pour y voir surgir le sourire d’une autre femme.

FIN

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Dernière édition par MBS le Sam 8 Nov 2008 - 14:41, édité 1 fois
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