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 L'accordéon

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MBS

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MessageSujet: Re: L'accordéon   Dim 16 Nov 2008 - 6:27

L'accordéon


En est-il encore capable ?
La question le hante, le brûle depuis des jours et des jours.
Avant, il y avait la confiance. Une sorte de monolithe pur qui occupait l’intégralité de son âme. Aucune faille, aucune aspérité sur laquelle le doute aurait pu entamer son œuvre destructrice. Il savait faire et il faisait. A la moindre occasion. Par plaisir égoïste ou pour la satisfaction de ceux qui le lui demandait.
Puis le temps a fait son œuvre, binant consciencieusement les plates-bandes de son jardin secret, éraflant puis écorchant nettement ses certitudes. Il avait trop de choses à penser, trop de choses à faire. Les jours encore et encore. Semblables ou différents. Mais tous corrupteurs d’un peu de lui-même. Sans s’en rendre compte, il abandonnait en route des pans entiers de ce qu’il était. Sans vouloir le voir, il changeait. Seul le cœur gardait ses élans de jeunesse, continuait à s’enflammer pour mille passions. Tout le reste coulait inexorablement, fracassé sur l’iceberg glacé des temps nouveaux, écrabouillé sous le poids des chagrins et l’avalanche des angoisses.

En est-il encore capable ?
Lucie n’avait vraiment pas eu beaucoup à insister pour qu’il accepte.
Chère petite tête brune trop vite grandie.
Il ressortira donc le vieil accordéon pour jouer à son mariage. Il l’a promis !
La dernière fois, quand était-ce ?
Il tente de fracturer sa mémoire rebelle pour qu’elle cède à sa recherche. Voyons… Il se souvient d’avoir réaménagé cette chambre il y a 12 ans. Dès le début, le vieux piano à bretelles a élu domicile sur la deuxième étagère du placard. Mais ne l’en a-t-il pas tiré depuis ?
Il s’assoit sur le lit, passe nerveusement sa main droite sur son visage. Voyons, voyons… Chaque effort lui est pénible. Non que la réflexion soit douloureuse, c’est l’abîme qu’il rencontre qui l’effraie. Il s’est bien trouvé quelques voisins pour lui faire remarquer gentiment qu’il perdait un peu la boule, qu’il rapapaillait(*) à sans arrêt raconter les mêmes histoires. Il ne s’en rend même pas compte en fait ; pourtant, s’ils le disent, c’est qu’il doit y avoir du vrai là-dedans…
Un court instant, une lumière se fait en lui. Une association d’idées élémentaire.
Voisin…
Oui, il a tiré l’accordéon de son repos une fois depuis qu’il l’a installé ici. Pour l’enterrement d’un voisin justement. Un ancien de l’usine comme lui, un vieux de la vieille parti trop tôt brouter l’herbe du Bon Dieu. Un type qui se souvenait l’avoir entendu jouer alors qu’il était encore tout gaphet(**) pendant les grèves de l’été 36. C’est vrai qu’à cette époque l’accordéon était presque aussi lourd que lui mais, une fois assis, la caisse bien calée sur les cuisses, il pouvait animer un bal des premières étoiles jusqu’au chant du coq. Les doigts volaient sur les boutons nacrés…
Ses doigts ?
Crochus, déformés, décharnés. Attaqués par l’arthrose.
Comment imaginer qu’ils puissent lui obéir assez vite ?
Comment espérer retrouver l’allégresse de ces bals de la Libération quand, au sortir de longues années noires, il avait ajouté à son répertoire traditionnel ces airs américains qui faisaient tournoyer les jupes des jolies filles ?
Quelques larmes perlent au coin des yeux. Ce souvenir-là, aucune maladie, aucune usure de son cerveau ne pourra le lui enlever. Cette sensation de bonheur absolu, ces moments de grâce où la joie irradie le moindre visage, transforme en beauté les plus détestables rombières.
Et puis, c’est là qu’il avait rencontré Suzanne. Sa Suzanne. Ce petit bout de femme dont la voix exhalait encore les sonorités de son Espagne natale.
Au milieu de toute cette joie, de ce délire fou, lui il avait croisé la souffrance. Rivé comme un galérien sur son tabouret, seul matelot d’un orchestre qui se limitait à son accordéon et à ses chaussures ferrées qui marquaient le tempo, il l’avait vue danser toute la nuit dans les bras d’autres hommes que lui. Pourtant, au petit matin, c’est lui qu’elle avait attendu… Et il ne s’était plus quitté…
Plus quitté jusqu’à cette chambre d’hôpital où elle était partie sans lui.
Avec le recul, il se dit qu’elle aurait sans doute aimé qu’il arrose sa tombe de ces perles de cristal qu’elle aimait tant, de ces notes limpides qui avaient accompagné leur vie commune. Quarante ans.
Il s’est levé pour chasser le remords, a ouvert la porte du placard.
Ce qu’il n’a pu donner à sa chère épouse en un jour gris de larmes, il l’accordera à son arrière-petite-fille dans le grand vent d’un bonheur neuf.
Il jouera.
La question ne se pose même plus.
Délicatement, il effleure le vieil instrument.
- T’es comme moi, hein ?! Une pièce de musée… Tu ne vas quand même pas tomber en poussière maintenant, hein vieux compagnon ?
Il l’inspecte de ses yeux fatigués. La courroie est défraîchie, le bois piqué ici ou là, le soufflet un peu déchiré.
Mais lorsqu’il soulève la caisse, une plainte mélodieuse comme un miaulement s’échappe de l’instrument.
- Brave vieux… T’es encore bon pour le service…
Le rebord du lit offre un point d’accueil bienvenu pour le duo reconstitué.
C’est maintenant qu’il va savoir…
Comme s’il manipulait un objet de porcelaine, il tire et pousse alternativement le soufflet. Plusieurs fois. Juste pour s’imprégner du son, le retrouver, le rendre à nouveau habituel à son oreille. Aujourd’hui, ce qu’il entend sur les cd que lui achètent chaque année pour Noël ses petits-enfants est d’une telle pureté que le côté imparfait de la sonorité du vieil instrument l’étonne presque.
Les doigts sont venus se poser tout naturellement sur les touches. Un premier accord. Le soufflet se détend et le son enfle.
Il a l’impression de remonter l’Histoire à contre-courant. Il y a soixante-quinze ans, il effectuait le même geste sur l’accordéon de son oncle Alfred. Même s’il a joué plus d’une centaine de morceaux dans les bals de quartiers, cet accord a le goût d’une première fois.
Ses yeux se ferment pour apprécier mieux encore la rondeur rustique du son. Presque mécaniquement, sa main gauche forme un nouvel accord. Il sait que le croisement de l’accompagnement et de la mélodie sera une autre paire de manche… Mais ça, ce sera pour demain…
Il prolonge sa cécité volontaire quelques instants encore. Des images tambourinent à ses paupières. L’oncle Alfred, Suzanne et ses voilettes bleues, Lucie dans sa robe de mariée…
Sa main se crispe pour tenir encore l’accord quelques secondes supplémentaires, pour empêcher le son de mourir.
C’est dans cette position que des voisins le découvriront le lendemain matin…





(*) terme local signifiant « se répéter »
(**) terme local : enfant
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