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 Le chemin des bavardes

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MBS

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MessageSujet: Re: Le chemin des bavardes   Dim 16 Nov 2008 - 6:29

Le chemin des bavardes


Où est-il ce vieux chemin ?
Au milieu de la banlieue triomphante, je ne le retrouve pas.
Parfois, un arbre, un pylône, un détail du paysage me laissent espérer que c’est bien là, qu’enfin mes pas m’ont ramené sur le chemin des bavardes.

Il y a cinquante ans, je retrouvai Camille tous les matins sous le porche bétonné de l’arrêt de bus. Il était bien pratique ce petit abri les jours de pluie quand Camille était en retard (souvent) ou séchait l’école pour cause de maladie (parfois…). Mais lorsque, dans la nuit déclinante, j’apercevais sa petit pèlerine de grosse laine grise, mon visage s’éclairait d’un grand sourire. Camille, c’était le complément parfait de ma vie, l’autre moitié de mon petit cœur, le soleil doux qui réchauffait mon âme.
Il y avait plus de deux kilomètres à parcourir avant de parvenir à l’école Paul Bert, encore silencieuse à cette heure matinale à l’ombre de ses grands platanes. L’autocar n’était pas pour nous, il se contentait de ramasser les quelques élèves, les survivants de l’école comme on les appelait, qui avaient acquis de haute lutte le droit d’aller au lycée de la grande ville.
- C’est pas juste, râlait Camille… Ils sont plus grands, ils ont de plus grandes jambes et c’est nous qui devons marcher…
- T’en fais pas, Camille… Un jour, nous aussi on y montera dans l’autocar et on ira étudier à la ville.
Camille ne répondait pas. Peut-être avait-elle plus conscience que moi combien cette idée était absurde ? Une gamine, fille de paysans pauvres, n’avait pas une telle destinée. A dix ans, elle avait déjà accepté l’idée que sa vie serait remplie des marmites où mijote le ragoût et de sillons qu’il faudrait creuser face au vent et dans la pluie. Elle serait comme sa mère ou bien alors, c’est qu’elle ne serait rien. « Une perdue », disait son père lorsque parfois elle osait avouer son envie d’aller explorer les mystères de la ville.
Nous marchions quelques mètres en silence. Camille, les mains enfoncées dans ses poches, portait sur son visage toute la tristesse d’un futur sans espoir. Travailler à la ferme, se marier à un jeune du coin, ajouter au travail de la terre celui de la cuisinière, de la lavandière et de la ménagère ne lui faisait pas peur. Ce qui la plongeait dans une terrible mélancolie, c’était la sombre perspective de notre séparation. Car moi, de mon côté, j’avais les plus hautes ambitions. Et de bonnes raisons pour cela : des parents qui avaient disparu dans le tourbillon noir de la guerre, une famille d’adoption (celle de mon oncle), un goût développé dans mes premières années pour les livres et l’étude. J’avais une revanche à prendre sur la vie et, s’il n’y avait eu Camille, son sourire et ses tartines pain – beurre – chocolat, j’aurais sans doute sombré dans une tourbe de folie.
Enfin, j’ouvrais le grand bal des mots, triste dans mon égoïsme de conquérante à sentir ma petite camarade crouler sous le fardeau de la fatalité. Parler, c’était le meilleur moyen d’oublier la boue qui souillait nos chaussures, le froid qui martyrisait nos doigts, la lanière de la gibecière qui brûlait notre épaule. Parler, c’était à vrai dire ce que nous faisions le mieux toutes les deux. Dès les premiers mots, notre petit monde enflait aux dimensions de l’univers tout entier. Le petit point rouge dessiné par notre instituteur sur la carte de France prenait soudain une importance démesurée. L’humanité avait les couleurs de tous ces gens que nous croisions jour après jour sur notre chemin : le facteur sur son vélo qui descendait tranquillement vers la Poste pour trier son courrier, le curé appelé au chevet d’un malade qui voyageait sur le siège passager de la voiture du docteur, la fille du laitier qui effectuait la tournée dans le village.
Il y avait ce que nous savions, ce que nous devinions de la vie de ces personnages. Il y avait surtout ce que nous imaginions. Les intrigues amoureuses et forcément scandaleuses, les rancunes séculaires qui préparaient de terribles vengeances, les meurtres toujours possibles. Un mot en entraînait un autre, une idée folle en bousculait une plus sage et nous avancions ainsi.
Combien de fois avons-nous rêvé à la rencontre improbable sur le bord de notre chemin de la fille du laitier et du facteur ? Improbable car Lucie ne s’aventurait jamais au-delà de la dernière des maisons du village et Roland n’arrivait au bureau de poste qu’après le passage de l’autocar qui amenait la belle vers la ville. Et puis il y avait la mère Cunnac, avec ses grands yeux globuleux de chauve-souris. Une autre de nos cibles favorites. Nous l’appelions Carabosse et nous imaginions les ravages de ses pouvoirs maléfiques sur la population du village. Que se passerait-il si, un jour, sur un coup de folie, elle s’attaquait à nos physiques ?... Camille avait eu une idée de génie : Carabosse faisait voler les têtes d’un corps à l’autre. La tête du maire sur le corps de la bonne du curé, celle du garagiste qui devait bien faire son quintal sur celle de la mère Blanc, la pharmacienne. Nous avions tellement ri ce jour-là qu’un petit arrêt pipi avait été nécessaire. Dieu merci, il y avait encore des arbres et des fossés pour dissimuler ce rapide soulagement de vessies tordues par l’hilarité.

Deux kilomètres… Plus de trois quarts d’heure de marche sous la pluie, dans le vent, écrasées par les flocons glacés ou le soleil brûlant. Quel enfant aujourd’hui connaît encore dans nos contrées « civilisées » un tel prélude à sa journée de classe ?
Quand je regarde mes élèves actuels, turbulents, moqueurs, insensibles à mes cours comme à mes premiers cheveux blancs, je songe souvent à ce chemin vers l’école. A ces rires, à ces dialogues sans fin entre Camille et moi… Des « délires », dirait-on aujourd’hui… Sans doute ! Mais agréables et sans prétention aucune. Juste un passe-temps léger pour deux cœurs qui s’aimaient. Aujourd’hui, il suffit de cinq minutes, d’un trajet en voiture où il faut se taire car il y a l’autoradio qui fonctionne, pour arriver devant l’école. Où va se déverser l’imagination de l’enfant ? Comment va-t-il évacuer son besoin d’inventer, de s’affirmer par la voix ? Dans l’espace clos de la classe bien sûr, entre des murs qui l’emprisonnent…

Alors, voilà… J’ai décidé de conduire ma dernière classe en pèlerinage sur ce chemin qui m’a vu grandir pendant quatre ans. Et si mes élèves bavardent tout au long de cette marche vers mon passé, je n’y verrais, pour une fois, aucun inconvénient.
Au contraire…
Je reverrais peut-être le visage de Camille passer tel un nuage de tendresse flottant au-dessus du goudron noir du quotidien.
Que devient-elle au fait ?
La dernière fois que je l’ai croisée, c’était dans un aéroport. Elle s’envolait pour un séminaire de travail à New York. Camille ne marche plus sur les chemins, elle vole par-dessus les océans. La terre n’a pas été assez forte pour la retenir ; ma petite camarade a arraché ses racines pour aller les planter dans une terre féconde. Le lycée, l’université, une grande administration… « Une réussite exceptionnelle » diraient les pompeux qui nous gouvernent, prompts à célébrer le modèle républicain lorsqu’il consent à fonctionner.
S’ils savaient !...
S’ils savaient que cette fille de paysans, devenue haut fonctionnaire de l’Etat, n’est sans doute au fond d’elle, tout comme je le suis moi-même encore, qu’une écolière qui cherche à retrouver le chemin des bavardes.

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