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 Orient Express

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béquille mutuelle

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MessageSujet: Orient Express   Mar 21 Oct 2008 - 12:23

Orient Express


Au moignon de troisième bras qui lui poussait à la base du cou, Ernan Jolovic sut que le type revenait du front. Deux bosses suspectes déformaient sa veste ample. Il traversa le bar en boitant, avant de s’affaler sur le zinc avec un soupir, s’aidant de la main pour accrocher son talon au cercle qui courait à la base du tabouret. Plusieurs piliers de comptoir saisirent leurs canettes et s’éloignèrent, avec un regard à la fois craintif et dégoûté.
Ernan fit signe au barman, un malingre, dont la lumière chétive faisait luire le crâne rasé.
– Une bière pour mon ami, demanda-t-il. Pour oublier le champ de bataille.
Le type se tourna vers lui et le remercia d’un hochement de tête. Son visage était barré d’une longue cicatrice. Le chirurgien qui avait fait ça devait être pressé. Ou saoul. Sans doute les deux, d’ailleurs. Il but d’un trait quasiment tout le verre et regarda son œuvre d’un air pensif.
– Permission ? demanda Ernan.
L’autre le dévisagea par-dessous ses paupières lourdes, sans répondre.
– Kiev ou Riga ?
– Kiev est déjà perdue, répondit enfin son interlocuteur dans un ricanement. Il a suffi de quelques heures pour que l’Ukraine tombe. Et Riga ne tardera pas, ils atteindront bientôt la Baltique.
Sa voix était grave et cassée, comme si les souvenirs accompagnant ces noms lui enserraient la gorge.
– Vous venez de là-bas ?
– Non. De Bucarest.
– Bucarest ?
– Et on ne tiendra pas longtemps, croyez-moi. Ils vont enfiler la vallée du Danube, et ils seront là en un rien de temps. Si vous êtes un peu sensé, allez faire vos valises.
Un silence pesant s’installa quelques instants entre les deux hommes. Le temps de commander une autre bière.
– Ça se passe comment sur le front ?
– Pourquoi ? Vous êtes sûr que vous voulez savoir ?
– C’est l’enfer ?
Un rire amer précéda la réponse.
– Qu’est-ce que tu connais à l’enfer, toi ?
– C’est vraiment aussi terrible qu’on le dit ?
– Tu veux que je te dise ? Ce que t’entends à ta putain de télé, c’est rien. On ne te dit rien, et fais moi confiance, ça vaut mieux. T’as pas la moindre idée de ce qui se passe. Allez, fous-moi la paix, maintenant. Je veux juste boire un coup. Merci pour la bière.
– Racontez-moi, insista Ernan.
– Merde, mais tu veux quoi ? T’es qui ? Un vicelard, c’est ça ? Un de ces tordus qui bande devant ces horreurs ? Pourquoi tu me gonfles ? Tout ce que tu peux imaginer, tout ce que tu peux voir dans tes cauchemars, c’est rien, tu m’entends ? Rien !
Il repoussa violemment son verre et invectiva le barman.
– Hé toi ! Sers-moi autre chose que cette pisse ! C’que t’as de plus fort ! Voilà, une double vodka. Putain, il faudra bien ça ! Et puis, tiens, sers-en une à mon ami, ajouta-t-il avec un regard vers Ernan. Puisqu’il a l’air de vouloir passer pour un dur…
– Je voulais juste… avoir une idée, s’excusa celui-ci.
– Ah oui, une idée ? Mais une idée de quoi, bordel ? De ça ?
D’un geste brusque, il tira sur le col de sa veste, dévoilant sa poitrine. Ernan sursauta.
– C’est ça que tu voulais voir, mec ? Regarde bien, alors, car c’est pour toi que j’y suis allé. Tu le sais, au moins ? C’est pour défendre ta chienne de vie de planqué que je suis allé choper ça ! Hé, tourne pas la tête ! Tu as voulu voir ? Alors regarde !
Ernan baissa les yeux. Le petit bout de chair flasque et cireuse flanqué de cinq ébauches de doigts qui poussait sur le cou de l’homme n’était rien, absolument rien, face à ça.
Sur tout son thorax saillait une chair rouge et boursouflée. Plusieurs tumeurs violacées bourgeonnaient, déchirant la peau, laissant sourdre un liquide visqueux. Ernan réprima une nausée lorsque, au sommet de l’une d’elles, s’ouvrit un œil jaunâtre qui le fixa d’un regard froid.
– Et ce n’est rien, mec ! lui cria l’homme avec un rire de dément tandis qu’Ernan reculait vers la sortie. Rien par rapport à ce qui se passe là-bas ! Tu croyais quoi ? Qu’un milliard de Chinois nous déboulaient dessus et qu’on allait les retenir avec nos chars et nos fusils ? Pas avec leur nouvelle arme, mec. L’anti-ADN, qu’ils appellent ça. Regarde-moi ! Efficace, tu trouves pas ?
Ernan ouvrit la porte et s’enfuit. Les derniers mots hurlaient à ses oreilles.
– Fais ta valise et fous le camp aussi loin que tu pourras ! Ils ne font pas de prisonniers !
Il courut plusieurs centaines de mètres. Le souffle court, il s’appuya enfin contre un mur décrépi et glissa la main dans la poche de son manteau. Inutile de sortir la feuille pliée en quatre à l’en-tête de l’Eurocorps.
« Ordre de mobilisation. Regroupement le 10 novembre à 18 heures, gare centrale. »
Il n’aurait pas besoin de chercher le quai. Tous les trains partaient pour Bucarest.


FIN
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