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 Interdit aux moins de 13 ans

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Vic Taurugaux

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Date d'inscription : 27/03/2007

MessageSujet: Interdit aux moins de 13 ans.   Dim 29 Avr 2007 - 18:11

Interdit aux moins de 13 ans


A la file indienne, sur le sentier de la guerre, notre tribu Apache montait silencieusement au grenier par un étroit escalier dont la raideur marquait explicitement le passage d’une frontière. Escaladé cet interdit, chacun de nous investissait alors à tâtons et en chuchotant un coin de la mystérieuse pénombre qui somnolait au sommet du manoir. Les parents nous croyaient à la plage. Le repas arrosé du midi et la chaleur du mois d’août engourdissaient leur reste de vigilance en une sieste qui se prolongerait fort tard dans l’après-midi. Dans l’obscurité, nous nous retrouvions livrés à nous-mêmes, l’électricité elle-même ayant omis de coloniser cette réserve oubliée du territoire de nos ancêtres.
Tous les étés, la coutume voulait que l’ensemble de la famille passât les grandes vacances dans le château de Grand-Père. C’était ainsi que nous avions surnommé cette grande bâtisse qui surplombait de sa masse granitique le petit port de Saint-Cast. Surnommé seulement, car de grands-parents, nous ne nous en connaissions pas. Régnait sur ce sujet, un non-dit que ni mes cousins, ni mes frères, ni ma sœur n’avions jamais songé interroger. Aussi, si nos parents, nos oncles et tantes nous réunissaient depuis toujours dans ce « domaine familial » de l’été c’était uniquement parce que, d’après l’oncle Jean, cette location était « une affaire en or ». Notre père, bien qu’étant le cadet, pour l’avoir dénichée en avait acquis pour ces périodes estivales un véritable statut de patriarche. Statut symbolisé par son immense Panama, son énorme cigare toujours éteint aux lèvres et une barbe qu’il ne raserait que « contraint et forcé par le patronat », la veille de notre rentrée, début septembre, à Paris. Notre sachem alors outrageusement destitué de tous ces attributs, chacun retrouverait pour un long hivernage, qui son modeste appartement, qui son bureau, son usine ou son collège. Quant à moi, le benjamin, chassé définitivement de l’age d’or au sortir de cet été 1966, je devrais désormais intégrer la « grande école ». Cette perspective ne m’enchantait guère. Je ressentais confusément aux exclamations forcées de mes parents devant ma brillante promotion scolaire que j’allais moi aussi devoir travailler. Du haut de mes six ans, je pressentais déjà la volonté hypocrite des adultes de me transmettre comme à mes aînés le caractère ennuyeux de leur triste existence. Je ne pouvais rester plus longtemps dans le monde rêvé de l’enfance. Tous avaient le devoir de me faire mûrir. De m’enseigner que n’existe que la dure réalité. Heureusement, cet été-là allait autrement m’initier.

La séance débutait à seize heures. Le soleil qui s’était figuré jusqu’alors régner durablement au zénith pour mieux rôtir les tribus peaux-rouges de la plage et espérait encore nous déloger de notre clandestinité en cherchant à transformer en étuve notre secret tepee blotti sous l’immense toit d’ardoise, déclinait imperceptiblement de sa superbe sur l’horizon. De plus, le vent qui venait de la mer trouvait à se couler dans notre illégalité et ses courants d’air complices nous assuraient ainsi une bande-son et une climatisation dont bien des salles multiplex ultra-modernes ne pourraient actuellement s’enorgueillir. La consigne officielle des aînés était que l’on venait là pour dormir. « Pour faire comme les parents ». Aux fous rires étouffés que cette explication fournie au plus petit déclenchait, je supposais qu’il y avait là une énigme qui allait peut-être enfin pouvoir s’élucider. Mais tout mystère réclame sa mise en scène et le bruit du vent dans la charpente tout en évoquant des histoires de pirates, brouillait de secrets conciliabules : pour sûr, les grands cousins savaient des choses que nous ignorions ! Ils étaient prêts à nous révéler un savoir que jamais les adultes nous enseigneraient. Or, paradoxalement, pour que cette initiation réussisse, il était tout à fait indispensable que nous fussions plongés dans les ténèbres. Notre sœur aînée, qui allait sur ses treize ans, regrettait que mes frères et moi soyons là. Mais nous, nous étions aussi curieux qu’elle de connaître ces choses que les grands cousins prétendaient pouvoir lui dévoiler.

A seize heures donc, le soleil descendait de telle sorte, qu’un de ses rayons, se glissant sous l’avant-toit, se faufilait par une fente du volet cloué sur l’unique mansarde et venait éclairer en un maigre pinceau lumineux le mystérieux décor de notre caverne. Ce rai poussiéreux transperçait en un instant la pénombre où nos yeux s’étaient plu à imaginer des êtres fabuleux, et nous faisait découvrir peu à peu les fantômes silencieux avec lesquels, sans se douter un instant, nous cohabitions depuis plus d’une heure. Plus méticuleux qu’un documentaire scientifique, le faisceau découpait en gros plans des mannequins désarticulés qui nous fixaient de leurs orbites vides. D’un seul élan, nous poussions de délicieux cris de terreur que seuls les rires des grands cousins pouvaient, un tant soit peu, relativiser. Ma sœur prétendait hésiter entre l’évanouissement où la fuite, mais la stridence de ses cris informaient chacun de son plaisir éprouvé à la vue d’une nouvelle horreur. C’est que, derrière nous, notre grand cousin Thierry captait dans son miroir de poche ce précieux morceau de soleil et le renvoyant où il le souhaitait, opérait un lent travelling qui animait par un savant jeu d’ombres et de lumières tout ce passé statufié. Des hardes patibulaires surgissaient au gibet des poutres alors qu’au sol, de gigantesques malles baillaient aussi avidement que des sépultures de vampires. Puis tout cela redisparaissait tout à coup dans le noir et il nous fallait encore beaucoup d’efforts pour combattre ces terribles hallucinations. D’autant que les grands savaient prendre des voix d’outre-tombe pour distiller chaque après-midi de nouveaux commentaires, si bien que le spectacle s’en trouvait chaque fois renouvelé. Réellement, nous regardions les mêmes choses mais celles-ci, grâce à l’éclairage malicieux des cousins, s’ingéniaient à nous apparaître chaque fois tout à fait différemment. Tous ces spectres prenaient place dans de monstrueuses histoires et, transis dans la pénombre, nos cœurs battaient à l’invention de ces ensorcelants cauchemars. Tour à tour, les vieux vêtements drapaient d’étranges personnages et cette cinémathèque n’avait pour limites que la richesse de notre imaginaire. Tout cela se métamorphosait de séance en séance et un « film » de capes et d’épées remplaçait un western qui avait déjà pris le pas sur un policier. Souvent, l’obscurité ne s’illuminait pas en noir et blanc mais plutôt en cette lumière bleue qui se glissait imperceptiblement sous les ardoises et qui sert désormais classiquement à figurer les ambiances nocturnes. Mes frères et moi n’avions d’abord pas remarqué la perversité de ce clair-obscur, nous contentant de fantômes raisonnables et il avait fallu toute l’obligeance persuasive du cousin Thierry pour davantage nous en effrayer. Dans ce bleu, tout pouvait arriver ! Alors, l’épouvante était à son comble et je dois maintenant avouer que bien des fois, je cherchai désespérément dans ces nuits artificielles le contact d’une main fraternelle qui aurait pu me rassurer. Ce qui, dans la règle du jeu était formellement interdit : pour jouer à se faire peur, il faut accepter les conventions !

Nos cousins qui étaient adolescents avaient un avantage de taille sur nous : ils étaient déjà aller pour de vrai au cinéma ! Nous, chaque fois que nous tentions d’aborder ce projet à la maison, celui-ci se voyait immanquablement renvoyé aux calendes grecques par le despotisme de la censure parentale. « Les films dévoyaient alors la jeunesse » et nous n’étions que des enfants. Même ma sœur, qui avait réussi à mettre de son côté sa marraine, s’était vue opposé un veto aimable mais ferme quand elle avait estimé pouvoir se voir offrir un précieux billet de cinéma pour sa communion solennelle. Elle ne pourrait voir « Blanche–Neige » qu’après sa confirmation.
Les cousins, non seulement avaient vu des films, mais Thierry le plus vieux possédait également un exemplaire d’une revue cinématographique que lui enviaient désespérément ses frères mais qu’il ne pouvait décemment leur montrer, celle-ci étant formellement interdite aux mineurs. Le fait que Thierry n’ait pas encore 15 ans ne choquait personne, puisque cet écart d’âge avec la limite légale sus-mentionnée était définitivement tabou du fait de son droit d’aînesse. Il existait ainsi entre nous de nombreuses « règles administratives » dont les plus jeunes n’avaient pas à se préoccuper, soulagés de leur complexité par la générosité des plus grands. D’ailleurs, quand on a la chance d’avoir un grand cousin qui possède dans sa chambre des photos de Marilyne Monroe entièrement nue, on ne se pose pas d’inutiles questions : on est tout bonnement fier et admiratif d’avoir dans la famille quelqu’un de si intime auprès des stars !

Devenir une vedette de cinéma demandait de l’entregent. Tout Hollywood connaissait cela, Thierry aussi et par conséquent ma sœur. Je rêvais alors secrètement de posséder une caméra car il était évident que j’avais moi aussi plein d’histoires à filmer et cette façon de détourner les images telle que le faisait brillamment mon cousin m’épatait. Non seulement, pour nous retracer tous ces films qu’il prétendait avoir vus, il pouvait sans remords nous raconter toutes les idées qui lui passaient par la tête, mais de plus il les animait, là, dans le noir, devant nous. Et, par la magie d’un rayon de soleil prisonnier d’un miroir, tout cela devenait instantanément vrai en un instant : les Indiens, les pirates et même, contre mon gré, les morts-vivants !

J’avais déjà exercé mon talent le soir dans mon lit par la confection d’un court-métrage où ma sœur excellait dans le rôle de Blanche-Neige! Malheureusement, faute d’un casting plus étoffé, j’avais du recourir aux services de mes frères pour jouer les nains. Or, ceux-ci n’ont jamais eu le sérieux de ma sœur, aussi certaines scènes de cette histoire tragique ont été véritablement massacrées par leur esprit potache.
Tout comme moi, Thierry avait perçu chez sa cousine le désir de devenir une grande comédienne. Plusieurs fois au cours de nos séances de cinéma, elle était apparue subrepticement dans le rai de lumière et Thierry plutôt que de houspiller cette présence qui s’invitait dans son scénario comme il l’aurait fait pour n’importe lequel d’entre nous, inventait illico un troublant personnage féminin qui donnait encore plus de piquant à son histoire. Peu à peu, les jours passants, l’actrice imposa son jeu au réalisateur. Du coup, celui-ci oubliait de plus en plus de nous faire peur et un jour, tendit au milieu de la pièce un vieux drap qui allait désormais lui servir d’écran pour sa première véritable réalisation.

Un autre avantage de la lumière bleue est qu’elle atténue le mensonge de la couleur. Au cinéma, par une nuit sans lune, vous ne pouvez décemment reconnaître la fourberie d’un peau-rouge à son teint. Le spectateur attentif identifiera donc la traîtrise d’un guerrier Cherokee à d’autres indices : la silhouette efflanquée de son cheval Apaloosa, et surtout l’ombre caractéristique de ses deux plumes lui tombant sur la nuque. Ainsi, personne ne remarqua les joues empourprées de ma sœur quand Thierry lui demanda pour le tournage de sa première scène, d’accentuer suffisamment le décolleté de son chemisier pour restituer le charme de la jeune princesse. Il fallut toute l’autorité de notre metteur en scène pour faire taire les gloussements de ceux qui seraient bien obliger à un moment ou à un autre, de jouer sérieusement les nains.
Personne n’en parlait, mais tout le monde pensait très fort à Marylin Monroe. Aussi, malgré sa confiance en son chef opérateur pour qu’il restitue par le subterfuge d’un savant cadrage le volume nécessaire à sa poitrine naissante, ma sœur émit le caprice de ne jouer qu’en ombre chinoise. Il y eut des soupirs mais, tout le monde désirant fortement voir la même chose, ce plan passa très bien. Pendant le réglage de la scène où les nains reviennent du boulot, elle s’éclipsa un instant pour descendre enfiler au-dessus de son short, sa première mini-jupe qu’elle n’avait encore osé porter. Je crois me souvenir, et je dis cela sans me vanter, que mon grand cousin connut les mêmes difficultés que moi pour diriger ma fratrie. Aussi, coupant allègrement dans l’histoire, décida-t-il d’infléchir son œuvre cinématographique en lui apportant une fin des plus romantiques. Quand ma sœur remonta, il se produisit un grand silence : elle avait emprunté le maquillage et les chaussures à talons de Maman. Thierry reçut l’approbation de tous de la filmer autrement qu’en plan américain et l’on recula le drap d’une travée ce qui permit de l’éclairer entièrement avec le miroir. La blancheur éclatante de l’écran pouvait désormais accueillir une véritable star. Elle sortit langoureusement de la pénombre et les poses lascives qu’elle nous offrit, nous obligèrent à plusieurs déglutitions.
Mon grand frère, pris de panique, mais qui gardait le sens de la famille, insista pour qu’on me filma plutôt dans le rôle de Simplet. Thierry décréta alors que tout bon scénario devait mettre en valeur la rencontre du héros et de l’héroïne et que cela plaise où non à mon frère, les cousins unanimes optaient pour le tournage de cette scène « hérotique ». Artistiquement très impliqué, le grand cousin délaissa ainsi le miroir à son puîné afin d’aller tenir le rôle du prince charmant pour le plan final du baiser. Il se produisit alors un brouhaha. Sacrifiant la carrière de notre sœur sur l’autel des bonnes mœurs, mes frères voulurent jouer les censeurs. Les cousins ne pouvaient comprendre cet abus de pouvoir et notre pugilat connut l’ampleur d’un péplum !
C’est dans cette ambiance surchauffée et dans l’indifférence générale, qu’un coup de vent inattendu souleva la mini-jupe de notre superbe actrice qui, se penchant en avant, eut le geste gracieux de la plaquer avec ses coudes entre ses cuisses pour offrir enfin à tous le magnifique spectacle de son décolleté.
-Qu’est-ce que c’est que ce cinéma ? vitupéra la tête de notre père dans l’entrebâillement de la trappe.

La réalité de la concorde familiale se dissipa tout d’un coup. Il y eut les jours suivants des discussions parentales houleuses sur les nuances éducatives opposant la rigueur des nazis aux irresponsabilités des libertaires et des réquisitoires enflammés immolèrent la supposée vertu de la demoiselle Monroe pourtant certifiée par de nombreux reportages photographiques dans les magazines de l’oncle Jean. Mes aînés furent punis cependant que je composai à merveille mon rôle de grand traumatisé. Grâce à mon talent d’acteur né, je rassemblai alors mon public autour de la notion de pitié obligeant cet été-là toute la famille à se réconcilier en suçant les mêmes esquimaux pour la sortie nationale de La Grande Vadrouille.
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didier meral

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MessageSujet: Re: Interdit aux moins de 13 ans   Dim 29 Avr 2007 - 21:40

Que de fraicheur !

Cette évocation, tout en tendresse, livre un bouquet de souvenirs coloré, tantôt par des pastels, tantôt par de chaudes gouaches qui peignent avec délicatesse la dentelle des ombres du passé.

Quel plaisir que de te lire!

Merci d'avoir écrit cela.
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Romane
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MessageSujet: Re: Interdit aux moins de 13 ans   Dim 29 Avr 2007 - 22:12

Bon sang, Dan, quel talent pour nous dresser ces scènes-là, si vivantes qu'on y est !

Beaucoup de choses m'ont traversé l'esprit, pendant que je te lisais. Notamment je me suis souvenue... je devais avoir 8 ans je crois, quand j'ai monté me premières pièces de théâtre. Celle qui m'est revenue à l'esprit en lisant ton histoire, je l'avais mise en scène dans la salle à manger du tout petit appartement minuscule... et les voisins avaient été conviés pour la circonstance. J'avais déjà le sens de l'organisation spectacle...

Merci pour ces deux balades dans deux enfances. C'est précieux.

bisou

*"*"*"*"*"*"*"*"*"*"*"*"*
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