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 Histoire de pierres

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Vic Taurugaux

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MessageSujet: Histoire de pierres   Mer 26 Sep 2007 - 14:25

L’invention du néolithique
Ou
Le passage à la pierre taillée.






Arrivé à hauteur du carrefour, le diable stoppa net. Non qu’il respecta une quelconque priorité : ce n’était pas son genre ! Ni qu’il souhaita goûter au charme de l’endroit : généralement, il évitait tout ce qui lui rappelait un tant soit peu le signe de la croix. Non, s’il s’était arrêté, et s’était assis là, à même les colchiques du talus, c’est qu’un minuscule galet s’étant délicatement glissé à l’intérieur de son sabot, chatouillait malicieusement son pied fourchu.


Le chemin qu’il avait déjà parcouru étant impeccablement pavé de mauvaises intentions, il se demanda in petto, d’où pouvait bien provenir ce grain de sable qui lui procurait cette divine sensation. A transporter depuis tant d’années dans sa besace, des âmes damnées qui n’avaient nullement sollicité telle indulgence, c’était bien la première fois qu’il se retrouvait avec un passager clandestin. La rondeur et la douceur de ce caillou de granit subrepticement embarqué, lui fit craindre un moment que quelqu’un ou quelque chose devenait capable de l’aimer. De ses doigts crochus, il extirpa l’intrus pour l’examiner méticuleusement, puis, ni découvrant pas l’once d’un espoir de péché, d’une pichenette, l’envoya rouler dans le fossé. De l’autre côté de l’intersection, le crucifix de pierre étendit dangereusement la bienveillance de son ombre dans sa direction.
« -Quel calvaire ! » soupira-t-il, ainsi contraint de reprendre son chemin de croix.

Il faut vous dire que depuis la nuit des temps, le métier de diable n’est pas de tout repos. Il faut encore ajouter pour sa décharge que si quelques démons ont plutôt réussi, se disputant le haut du pavé, la plupart de ces infâmes créatures ne possèdent pour tout passage sur terre, que le bas-côté des routes et la boue des chemins creux. La voie de gauche est toujours prioritaire pour ceux qui y roulent carrosse, éclaboussant de leurs prestigieuses turpitudes, la foule des misérables trimardeurs. Aussi, ces derniers, préfèrent-ils leur abandonner la voie-express qui relie désormais, mieux que le canal, les prisons de Nantes aux tonnerres de Brest. Sur cet itinéraire, ces prétentieux rouleurs de mécanique s’enorgueillissent en signalant comme autant de bornes publicitaires pour la maison Lucifer, l’emplacement de leurs exploits par des silhouettes noires plantées sur le bord de la chaussée. La gendarmerie elle-même, tient consciencieusement à jour les statistiques de ces « points noirs » comme on admire le palmarès des grands champions. Loin de cette élite du malheur, le commun des démons préfère mener modestement son petit bonhomme de chemin à courir la campagne et ses petites misères tout en restant, bien entendu, fidèle à l’esprit malveillant de sa mission. Ils errent ainsi de village en village ou (malencontreusement dans cette région), de clochers en clochers dont, par charité chrétienne, on les chasse souvent à Dieu vauvert. Mais eux, fidèles au pays, reviennent sans cesse y hanter les paroissiens.

Notre héros était l’un de ces obscurs vagabonds mandatés sur terre par le royaume des Ténèbres, une sorte de diable à la petite semaine.
Or, gémir sur son misérable sort dans ce bas-monde n’a jamais permis à quiconque de gagner son enfer! C’est pour cela qu’il reprit hardiment tout à la fois, sa faux de pèlerin et sa diabolique pérégrination. Trouver hebdomadairement, pour faire son chiffre, son lot d’âmes à négocier n’était pas de tout repos et bien malin était celui qui pouvait se targuer de décrocher désormais plus d’un pacte par jour. Les gens cherchaient maintenant à vivre de plus en plus saintement et le goût du péché semblait passé de mode. Vous pouviez colporté sur votre dos, tout un bric à brac de frondes ou de lance-pierre chargés de transformer le premier chérubin venu en la pire des racailles, moult pierreries destinées à verser dans le fourvoiement de la tentation les jeunes filles et leurs mères, quantités de pierres à lancer dans le champ du voisin, il devenait de plus en plus difficile d’entraîner avec vous un quelconque breton sur le chemin de sa perdition. Si bien que, si la fin du mois vous voyait vous en sortir péniblement, c’était encore au prix de rogner allègrement sur votre marge!

De même que le denier du culte ne valait guère plus qu’un bouton de braguette, le malheur ne faisait plus recette!

Ces pénibles constations de boutiquier furent ses seules compagnes de route jusqu’à son entrée dans le bourg de Réguiny. Ici aussi, tout était désert, mais comme on était déjà en bout de semaine, et sans employer de vilains mots à prétendre qu’on avait fait carême, il fallait bien avouer, que jusque là, les jours précédents avaient plutôt été maigres ! Depuis le lundi, il n’avait pas encore croiser le moindre indigène de qui soulager le fardeau de son honnêteté. Or pas plus que les autres jours, en ce vendredi, jour maudit, ne se présentait à lui âme qui vive. Enfin, qui vive un tant soit peu normalement ! En effet, et ce, malgré l’invention des R.T.T. qui aurait du permettre une plus grande oisiveté, et donc encourager le commerce des vices, à trois heures de l’après-midi, ce jour-là, tout le monde travaillait encore consciencieusement, qui à l’usine, qui à la mairie, qui à l’école du Sacré-Coeur, qui dans les collèges et les lycées de Vannes ou de Pontivy. Par acquis de conscience professionnelle, notre V.R.P. de la faute charnelle fit le tour des débits de boissons, mais il n’y trouva que deux bigotes venues s’y réchauffer devant une camomille après avoir religieusement curé leur lot de pierres tombales. A croire que, la bière et le vin rouge avaient mystérieusement disparu, ou pire, qu’ils n’évangélisaient plus personne de leur absolution ! Le pays avait donc bien changé et cette semaine se terminait aussi mal qu’elle avait commencée !

Aussi, pour tuer le temps, car c’était pour l’heure la seule vilenie qu’il était capable d’imaginer, il déambula dans les ruelles. Il y constata tout aussi amèrement que, de même que la plupart des villages qu’il avait précédemment visités, cette commune s’était acoquinée avec le clergé pour en exhiber le patrimoine sacré : les vieilles pierres de la chapelle Saint-Malo, l’église Saint-Clair aux détestables vitraux, ces maudits cailloux en forme de croix qui le crucifiaient chaque jour un peu plus, et tout un chapelet de lavoirs et de fontaines bénites. Ma Doué ! Se prit-il à jurer. Tout cela, pour ensorceler le touriste exhalait une puanteur de sainteté, de bonheur tranquille et de joies simples dans un endroit où l’on avait poussé la vertu jusqu’à prospérer économiquement.
De rage, sur la place de l’église, et pour répondre à tant d’ignoble félicité, notre valeureux démon pissa dans la fontaine du saint patron en fixant effrontément l’effigie de ce dernier droit dans les yeux, sans suspecter un instant que ce grand évangélisateur en avait vu bien d’autres. Il faut toujours se méfier des saints thaumaturges, c’est un principe de base du métier, mais notre pauvre diable qui voulait placer là une de ses dernières malices, ne se rendit nullement compte qu’il venait, à son corps défendant, de vendre son âme à Dieu !
L’idée n’était pas mauvaise en soi, de polluer ainsi, à la source même, la pureté de ce petit paradis, mais faire ainsi étalage de son précieux goupillon à celui qui était capable de rendre le regard à Sainte Nitouche en personne, montrait à quelle extrémité de déchéance, notre brave Malin était parvenu.

A force de tirer le Bon Dieu par la queue, voilà qu’il risquait de perdre la sienne !

Saint Clair, puisque c’était l’ennemi du lieu, avait toujours été réputé pour ne pas avoir froid aux yeux. On venait de loin bénéficier de son intercession pour recouvrer la vue et pour enlever le mauvais œil. Aussi, malgré la qualité de l’enseignement reçu dans les meilleures écoles du crime, il fallut assurément que notre pauvre diable soit myope ce jour-là, pour oser ainsi aller s’attaquer à plus fort que lui, sans entrevoir un instant qu’il se ferait berner comme le premier enfant de chœur venu.

-Quelle chance avez-vous d’être pareillement monté ! le flatta la statue du saint patron depuis sa niche de granit taillée au fronton de la fontaine.

-Ah, tu reluques le passant, vieux vicieux ! Sais-tu que sous ta robe, tu pourrais voir pousser la même, bien plus alerte que ce ridicule tire-bouchon qu’on t’as fourgué comme crosse épiscopale ? répliqua, très professionnel, notre détrousseur d’âme.
- Je suis surtout admiratif de ta dextérité à transformer en un instant, ma fontaine en urinoir. Je ne me souviens pas avoir croisé démon aussi créatif. Malgré cela, je vois que tu crèves la dalle, alors que moi, de nouveau à la mode, je suis, on ne peut plus statufié. On m’expose partout et la côte de mes œuvres ne cesse de grimper. Tout cela, à dire vrai, manque de justice, car je pense que ton art infernal mérite autant d’honneur que mon art sacré.

Notre pauvre ange déchu n’avait jamais entendu tel sermon ! Lui qui avait plutôt l’habitude d’être toujours injustement exorcisé, voilà que ce saint ne cherchait non pas la chicane mais lui proposait la notoriété.

-Tu veux que je tague ta paroisse avec des obscénités, reprit, plein d’enthousiasme, celui qui se considérait déjà comme le nouveau Christo.
-Laisse cela aux jeunes. Fuis le happening : ton art n’a rien d’éphémère ! Tout comme les miennes, tes œuvres sont faites pour traverser les siècles. Prends plutôt mes outils de tailleur de pierre, il y a suffisamment de granit par ici pour que tu puisses à ton tour pleinement t’exprimer.

Ainsi, enfin, son heure de gloire avait sonnée. Il fallut extraire des carrières d’Elven un immense bloc de roche à la mesure de son talent, afin qu’il le traînât sur son dos jusqu’au milieu du village. Mieux que sur le Golgotha, il allait, ici même, imprimer sa marque pour des générations !
On installa pour lui, derrière le centre culturel, une « résidence d’artiste » pour plus de trois mois. Le bourg résonna de l’incessant martèlement du maillet et du ciseau et c’était plaisir à entendre les efforts de celui qui travaillait à présent plus dur qu’un bagnard, notre diable ayant pour l’heure, miraculeusement perdu tout penchant pour la fainéantise.

La queue de Satan, c’est le peu de lui que l’on pressent quand, pour se moquer des humains, il vient subrepticement capturer ses proies avant de les enfouir dans son territoire de la Mort. Se couler dans le douillet de nos nids, tel un serpent, pour nous voler nos existences en cachette, c’est son amusement ! Aussi, voit-on depuis toujours, un peu partout, tout ses menhirs, bornant son domaine et pesant de tout leur poids sur ceux qui ne sont plus. Dessous sommeille son butin qu’il prétend avoir lui-même pondu alors que ce ne sont que les âmes de nos anciens. Pour signer ses exploits devant les touristes en mal de stèles, il exhibe toutes ses pierres ithyphalliques, alignant ses forfaits comme autant de mausolées.
Or, (et c’est ce qui se passa dans cette curieuse histoire), dès lors qu’on reconnaît leur dur labeur, la plupart de ses démons se donnent la peine de se comporter en honnêtes celtes. Ainsi, si vous passez à Réguiny, vous remarquerez ici, la modernité et la générosité de son oeuvre: au sommet de son lec’h , et ce, malgré ses convictions, comme petit échappatoire vers le ciel pour nos âmes, il a sculpté une croix.


Dernière édition par le Ven 23 Nov 2007 - 10:21, édité 3 fois
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Vic Taurugaux

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MessageSujet: Re: Histoire de pierres   Mer 26 Sep 2007 - 14:27

Lec’h : (mot breton).
A la différence du menhir, cette pierre dressée a été taillée. On en trouve que peu d’exemplaires en Bretagne. Ceux de Plonéour-Lanvern, de Pen ar Pont, de Lannourec et de Goulien sont cannelés et de forme très phallique. On peut voir un Alignement de clec’hs sur l’île de Sein.

Seul, à notre connaissance, celui de Réguiny est surmonté d’une croix celtique.
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Miss You

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MessageSujet: Re: Histoire de pierres   Ven 23 Nov 2007 - 11:15

Vic, cette nouvelle est géniale. Décalée, drôle, douce, .... j'ai adoré !
Encore ! plein !
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Anna Galore



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MessageSujet: Re: Histoire de pierres   Ven 23 Nov 2007 - 11:38

J'aime beaucoup ton style. L'histoire est délicieuse, à la façon de certains contes anciens.
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reGinelle

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MessageSujet: Re: Histoire de pierres   Ven 23 Nov 2007 - 13:11

Miss You a écrit:
Vic, cette nouvelle est géniale. Décalée, drôle, douce, .... j'ai adoré !
Encore ! plein !

ça, c'est tout Vic... bisou
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Romane
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Localisation : Kilomètre zéro
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MessageSujet: Re: Histoire de pierres   Ven 23 Nov 2007 - 14:26

Vic, je t'ai lu en sirotant mon café du matin, tout à l'heure et faut que je te fasse un aveu : c'est aussi agréablement nourrissant qu'une tartine délicieuse !

*"*"*"*"*"*"*"*"*"*"*"*"*
"Bonjour, je suis Romane, alors je m'appelle Romane, c'est pour ça que mon pseudo c'est Romane."
http://romane.blog4ever.com/blog/index-86614.html
http://lessouffleursdereve.jimdo.com/
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Vic Taurugaux

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MessageSujet: Re: Histoire de pierres   Ven 23 Nov 2007 - 14:38

Encore! Encore!
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MessageSujet: Re: Histoire de pierres   

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