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 Quotas

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Vic Taurugaux

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MessageSujet: Vic Taurugaux   Sam 6 Sep 2008 - 15:03

Quotas

La tambouille de nos gargotes se mitonnait dans des casseroles au fond douteux. Culotté ! Précisait le chef dont la toque exigeait qu’il fut surtout fort en gueule. Les soupçons de beurre que noircissaient outre-mesure nos feux trop vifs, incriminaient des poissons que nous étions plutôt chargés de blanchir. Dans la cambuse, une odeur rance couvrait alors celle de la marée et, l’honorabilité défraîchie des maquereaux, la prestance passée des civelles, se trouvaient in extremis repêchés par l’emploi revigorant d’un bordeaux. Généralement un entre-deux-mers, blanc, sec qui, allongeant un bouillon toujours trop court, sous-marinait davantage ce qui faisait office sur la carte de « poisson du jour ».
Tout cela se vendait bien. Avril étant le dernier mois en R, notre clientèle souhaitait profiter de tout cet iode commercialisé sur le port. Ces touristes gastronomes venaient goûter notre cuisine comme d’autres désirent s’encanailler.

La fringance de nos fragrances, l’entremise de nos entremets (des gâteaux aux algues) la consistance de nos galettes et de nos kouign amann dépaysaient ces plaisanciers frileux des pontons qui trouvaient refuge chez nous, à l’abri des nausées suscitées par la simple évocation du grand large. La coopérative maritime les habillait de pied en cap en parfaits matelots. Car, naviguer sur notre bord nécessitait d’être également parés pour ceux qui ne craignaient plus désormais d’aborder une cuisine d’hommes. Certains avaient déjà soupé de la cotriade lorientaise, d’autres avaient bourlingué dans des banquets d’après-criée et la sardine douarneniste était leur amie !

Le noroît qui préparait le printemps en finissant de balayer ses nuages nous les poussait dans le bar vers les dix neuf heures trente. On servait l’apéro. Des kirs et pour les plus naïfs des tournées de chouchen. Quand le juke-box n’était pas en panne, pour faire typique, on leur jouait aussi un morceau de bagadou. Les langues se déliaient, nous les informions des horaires des marées que, à la différence de nos collègues de la Grande-Motte, nous ne gardions jamais par devers nous. Une fois, cette générosité des gens de l’Ouest reconnue, nous les mettions à l’aise en leur annonçant qu’il n’y avait qu’un seul plat. Ils nous félicitaient pour la simplicité de notre formule. Cela les changeait des simagrées des restaurateurs de Megève, ou de La Coupole.

Partager notre table, c’était, pour ces gens qui avaient de l’argent, s’offrir le luxe de l’exotisme. Notre pauvreté avait donc la cote, nous ne nous l’expliquions pas, mais de cette aubaine, il nous fallait en profiter. Sûr que le vent tournerait, et tant que nous étions dans la risée, nous souquions ferme, conscients de la fragilité de cet engouement. Les bourgeois qui s’ennuient se cherchent, errent à la manière d’un banc de colins. Nous en avions enfin un dans le chalut et tout l’équipage était requis pour la manœuvre ! Nos femmes servaient en salle car elles avaient la parole facile et la faculté de rester sourdes aux salacités de nos hôtes. Nous autres, remisions notre fierté dans la chambre froide entre les tranches de thon et les clayettes de sardines. Sans mareyeur, un bateau ne vaut pas grand-chose. Sortir en mer pour nourrir les usines à farine de poissons, cela vous mange les équipages plus facilement que les filets.
Le muscadet embuait les consciences.

Plus tard, avec le lambig, Yannick servait des chansons de marins qu’il jouait sur son accordéon diatonique. Les tables reprenaient en chœur. Nous passions le sabot pour soutirer les cartes bleues. Yannick disait encore des histoires de bateaux-fantômes. Dehors, le port s’était encalminé dans la nuit. Le silence s’était pris dans les mâtures et la brume insidieuse glissait au ras de l’eau entre les coques endormies. Hors-saison, la capitainerie ferme sur les coups de dix-sept heures. Les gendarmes oublient leur ronde de ce côté de la cale, trop occupés à surveiller la Nationale. Les lumières de la jetée éclairaient le Santez Anna de leurs halos livides. Nous les faisions monter à bord comme ultime attraction. Ils riaient comme sans doute on rit à la Foire du Trône. La machinerie secouait le silence poussant un peu plus loin, dans l’obscurité, une bande de sternes offensées durant son sommeil. Le calme de la nuit comme la mer étale invitait alors au voyage ceux qui somnolaient déjà. Le sémaphore nous regardait partir, et bien vite la brume et la noirceur de nos consciences nous engloutissaient, nous et notre chalut. Passé la barre et son vacarme, nous les délestions de leurs dernières valeurs. La lune se voilait …
… Il nous fallait bien vivre et seule, lugubre, la corne de brume vomissait à la mer toute cette culpabilité.


Dernière édition par Vic Taurugaux le Sam 6 Sep 2008 - 15:59, édité 2 fois
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Romane
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MessageSujet: Re: Quotas   Sam 6 Sep 2008 - 15:27

Atmosphère garantie, on s'y croirait ! D'ailleurs lire ce texte en grignotant un sandwitch au fromage, ça fait tache ; on s'attend à des saveurs océanes, on se retrouve avec le pis de la chèvre.

Je me suis fait la réflexion suivante, tout en lisant : tu as fait un sacré parcours, depuis les premiers textes que j'ai pu lire de ta plume. Les phrases sont plus courtes et plus abordables que jadis. Tu nous emmènes là où tu veux, et la lectrice que je suis... suit bien volontiers la promenade ! Les images sont assez précises pour nous situer, et pas trop pour ne pas nous lasser, les détails sont donc bien choisis. Bravo l'artiste !

J'ai relevé trois petites fautes :

naviguer sur notre bord nécessitait d’être également paré

Notre pauvreté avait donc la cote

Nous les faisions monter

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gohelan

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MessageSujet: Re: Quotas   Sam 6 Sep 2008 - 17:28

Comme habitant breton, je ne pouvais pas rater ça. Des odeurs de fumet me sont montées au nez et l'ambiance intimiste des plafonds bas barrés de poutres solides m'a piqué aux yeux: elle était aussi enfumée du feu des bouffardes...C'est bien l'ambiance que j'ai ressentie comme touriste ici il y a quelques années: se faire du beurre sur le dos du naïf à la recherche d'ambiance locale. Tout cela a bien changé, non? Mais cela m'a fait plaisir de replonger dans ce bain de mer.
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