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 La cabane sur le chien

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gohelan

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Localisation : en l'air
Date d'inscription : 19/12/2007

MessageSujet: La cabane sur le chien   Dim 1 Juin 2008 - 1:19

La cabane sur le chien


Leurs rires démesurés le cognaient de vagues ahurissantes et rugissantes, chacun des visages connus s’approchait trouble, défiguré et furtif jusqu’à le toucher presque. Ses mains prisonnières dans le dos, il ne pouvait les repousser et grimaçait, geignait du désespoir de ne pouvoir s’opposer à leurs agressions.

Sanglé sur la planche lisse, puis basculé en avant il eut à peine le temps d’être ébloui par le fil d’argent de la lame mariée au soleil levant. Un bruit de glissement métallique fulgurant et le noir absolu.

Il se réveille mouillé de transpiration. Sa chaîne autour du cou le brûle et il l’arrache dans un geste de panique. Quel affreux cauchemar.

A deux doigts de son départ en vacances définitives, il vit les sourires des uns et des autres dans l’ambivalence. Ils ont des masques polis qui lui diraient « va-t-en vite » entre leurs dents serrées au bas d’une douceur de composition, hypocrite.

Dans son miroir pourtant, il voit encore le matin l’énergie et le dynamisme et sa voix lui semble toujours déterminée. Alors quoi ? La blancheur de ses cheveux, les stries profondes des rides feraient écran à la jeunesse qui l’habite ?

Le racisme aurait des visages multiples, mais peut-être aussi ne fait-il que mal interpréter.

Ils se sont moqués de lui quand même. Oui, ils se sont moqués de son pessimisme, de sa vision noire et cruelle de l’avenir du monde.
A cause de cette histoire de l’île de Pâques racontée hier au bureau.
S’il n’y avait pas sur cette île ces statues géantes de pierre figurant des bustes humains stylisés, qui se serait intéressé aux origines de la poignée de ses habitants incultes, barbares et cannibales ? Peut-être un anthropologue bien protégé et encore !

On a dit ces pierres amenées d’ailleurs par une civilisation aujourd’hui disparue dans les flots du Pacifique, puis qu’elles avaient été sculptées sur place par des visiteurs temporaires qui auraient gagné d’autres lieux.

Il semble que la réalité est plus sordide.

Les premiers habitants de cette île très éloignée de tout continent auraient été des polynésiens, dans leur dernière conquête au cinquième siècle d’un territoire océanique trois fois grand comme les Etats-Unis.

Ils sont arrivés une poignée qui dût s’adapter à un climat et à une terre volcanique riche mais ingrate. Elle ne leur permit pas les cultures habituelles de leur sol d’origine mais toléra seulement le poulet et la patate douce. Peu de biodiversité et aucun mammifère. Même la pêche est pauvre autour de ce territoire dont on peut faire le tour à pied en un jour.

La communauté grandit peu à peu et des villages claniques s’organisent autour des chefs. Les hommes ont peu à faire pour produire leur nourriture et fleurissent des cultes riches pour marquer leurs rituels. Ils en installent les lieux sur des dalles de pierre, les ahu, où se dressent encore les statues qu’ils y ont laissées.

Elles sont taillées à l’obsidienne dans des carrières de l’île et le bois abondant permet à des centaines d’ouvriers de créer les chemins roulants nécessaires à leur déplacement.
A la disposition des dalles et des statues en rapport avec l’équinoxe et les solstices, on sait que les pascuans avaient une connaissance avancée de l’astronomie. Et ils ont laissé les traces d’une civilisation élaborée, ne serait-ce que ces formes pures et stylisées.

Le bois est aussi utilisé pour les habitations, les canoës, le chauffage.

La population progresse pendant dix siècles jusqu’à environ 7 000 âmes et l’histoire bascule : ce qu’ils imaginaient sans limite, les arbres et la nourriture, ne suffit plus aux besoins de la population et commence la déchirure et la barbarie. Plutôt que de gérer ensemble la pénurie, les affrontements s’installent, jusqu’au cannibalisme, pendant que chaque clan continue d’épuiser le bois précieux à faire démonstration de sa supériorité par statues interposées.
Les maisons se font en roseaux , comme les embarcations qui ne permettent plus de quitter cette prison d’eau. Certains clans investissent des grottes.

Le dimanche de Pâques de l’année 1722, l’amiral hollandais Roggeveen met le premier pied européen sur l’île et découvre quelques trois mille habitants primitifs et guerriers qui n’hésitent pas à manger leurs pairs pour survivre. Jamais les visiteurs et les scientifiques venus après n’ont imaginé que cette population miséreuse et désormais inculte avait pu être capable de fabriquer les quelques six cents statues réparties sur l’île.

A la lumière de cette histoire lue dans « Le viol de la terre » de Clive PONTING, aux éditions du Nil, Il a regardé le monde d’aujourd’hui.

Celui qui consomme une fois et un quart ce que la terre peut régénérer en un an.
Celui qui voit naître chaque année 20 millions d’humains en plus : ce qui ne fera qu’augmenter une consommation à crédit des ressources de la terre.
Celui qui voit 850 millions d’hommes ne pas manger à leur faim : on leur mange déjà la laine sur le dos et les couteaux sont prêts pour attaquer la chair.
Celui qui n’a jamais été aussi « évolué » pendant ce vingtième siècle où les guerres incessantes, l’extrêmisme et la perversion des idéologies ont fait plus de morts que toutes les épidémies depuis le début de notre ère : siècle barbare.
Celui où les tours de plus en plus hautes et massives se dressent comme les statues de Pâques et comme des bras d’honneur aux autres à afficher leur puissance paranoïaque…

Il a regardé le monde, sa fuite en avant et le leur a dit.
Ils se sont moqués de lui.
Comme d’un empêcheur de tourner en rond : « on est bien assez intelligents pour trouver des solutions à tout ça ! Laisse-nous vivre, vieux con ! »
Sauf que quand même, « rien ne se perd, rien ne se crée », c’était avant les échappées dans le vide sidéral par le trou de la couche d’ozone : y a des choses irrémédiablement perdues.
Sauf que quand il y aura trop d’hommes et pas assez de nourriture sur cette planète qui n’est pas extensible et qui s’appauvrit, les hommes vont être tentés de manger des hommes, et ça, il ne peut l’envisager quand levant la tête il voit la photo de ses petits enfants.
Il ne peut l’envisager, c’est sûr.


Au bout de la rue, dans le virage qui amorce la descente vers la rivière, il manque quelque chose au paysage.

Le chien ! Le chien noir et ses cernes fauves, ses oreilles qui flanchent et ses yeux pareils, toujours attaché à son inséparable cabane et toujours sur le toit, debout, assis, couché.

Peut-être est-il descendu jusqu’à la rivière sa niche sur le dos, rêvant d’être un escargot. Peut-être a-t-il plongé pour suivre un autre destin au fil de l’eau, sa maison comme un bateau.

Peut-être il a raison le chien. Suivre sa pente et finir noyé mais rempli. Plutôt que garder la maison à tourner en rond et à voir ces sourires, mi- affectueux, mi- moqueurs.
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Farouche

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Nombre de messages : 3203
Localisation : Sud où il fait beau
Date d'inscription : 29/04/2008

MessageSujet: Re: La cabane sur le chien   Mer 13 Aoû 2008 - 22:02

J'aime vraiment ce texte !

Il m'évoque le passage d'un livre : "Vous les humains, vous êtes étonnants : vous voudriez que les nations s'entendent quand vous n'êtes pas capables de vous entendre avec votre frère, votre voisin."

Je cultiverai l'espoir jusqu'à mon dernier souffle.

Merci pour ces mots d'une grave et profonde sagesse.
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http://laurencebarreau.pythonanywhere.com/
 
La cabane sur le chien
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