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 SPAGHETTIS ET COCA

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xian
Invité



MessageSujet: SPAGHETTIS ET COCA   Lun 24 Jan 2005 - 7:24

SPAGHETTIS ET COCA
(Nouvelle de Sabrina)
(révérence faite à Charles Exbrayat)



La maison des Tortolonni a souvent été le théâtre d’actions bruyantes, on y était habitué dans le quartier. Le boucan, ici, c’est la vie. Rien ne peut se passer qui ne crée un mouvement tumultueux et oserait-on dire tintamaresque.

La strada del Picolo Prosciutto n’est pas pire que les autres rues de Naples. Depuis des générations, on crie, on s’interpelle, on essaye sans cesse de couvrir le bruit du Vésuve qui pourrait se réveiller un jour. Pendant longtemps, il n’y a eu que les voix humaines, les bêlements et les braiements, les aboiements et les miaulements. Il faut y ajouter aujourd’hui les moteurs qui s’emballent, les moteurs qui ne démarrent pas, les vélomoteurs qui pétaradent, les motocyclettes qui roulent sur la chaussée mais aussi sur les trottoirs, les radios, les tourne-disques, les magnétophones, les cassette-drivers, les balladeurs à haut-parleurs,les télévisions, les mixers, les mixsoupes, les trancheuses, les couteaux électriques, les coupe-oignons, les saucières, les sorbetières, le sifflet des bouilloires et celui des casseroles à pression, sans compter celui des arbitres, des enfants et des policiers. Par-dessus tout ce bruit qui n’est rien que le bruit, bruissement de la vie dans la ville, les sirènes du port, les réacteurs des 747 qui s’élancent et les trains, trams, autobus et véhicules divers pour une à cent personnes et les bruits normaux de tout un peuple au travail.

Cela commence au lever du soleil et ne s’estompe vraiment que durant la sieste de mi-journée et les heures de repas du soir.

La strada des Picolo Prosciutto n’est pas plus odoriférante que les autres rues de Naples. Dès avant Pompéi, les poissons grillés, les mollusques séchés, les tranches de veau et de melon, le rosé frais et le rouge capiteux mêlent leur fumet aux langes qui sont suspendus sur les cordes à linge allant d’une maison à celles d’en face (à moins que ce ne soit à celle d’à côté, au cas où la famille ne serait pas de la même famille).
Strada del Picolo Prosciutto, le facteur avait apporté aux Tortolonni une lettre d’Amérique, du Sud.

C’est Sabrina, la jeune épouse de Giuseppe qui l’avait ouverte et lue. L’oncle d’Amérique était de retour bientôt.

C’est un cadeau du ciel pour la famille Tottolonni où l’on s’échinait chaque semaine à jouer au Totto, Lotto, Motto et autres pronostics et jeux de hasard (ceux autorisés par le gouvernement, via le distributeur local, les autres via le même distributeur mais sur une liste de cagnotte anonyme et numérotée).

Grégorio Saligo dûment annoncé arriva à l’aéroport de Naples un samedi midi.
Il fut convenu qu’on l’installerait provisoirement dans la chambre des jeunes mariés, ceux-ci dormiraient désormais avec Gina, Sophia, Maria, Francesca, Aldo, Antonio, Bernardina et quelques camarades qui quelquefois logeaient chez eux.
On examinerait, après, les problèmes d’un nouveau logement peut-être au sud de Sorrente, face à Capri.

Ce n’est pas simple d’habiter à Naples, encore moins lorsqu’on veut garder une pièce entière à la disposition d’un parent bien-aimé.
Sabrina habitait avec une sienne cousine et une arrière grand-tante et ses frères et sœurs depuis que la guerre avait fait disparaître de la circulation Amédéo, son père et Sérafina, sa mère. Personne ne sut ce qu’il leur advint. On déboucha de l’Asti quand le Saligo arriva, dans sa chaise. Depuis la lettre, il était devenu impotent et quasi muet.

Grégorio prit une place considérable dans la vie des Tortolonni, dès le premier jour. Tante Alina essayait de le convaincre d’une foule de souvenirs communs d’avant-guerre. Grégorio se contentait de hocher la tête et de regarder du côté de la cousine Paola qui préparait le lundi des spaghettis, le mardi un minestrone, le mercredi des ravioli, le jeudi de la tagliatelle, le vendredi ah ! le vendredi, de délicieux fruits de mer qu’elle allait acheter elle-même au mareyeur, le samedi polo al Véronèse, le dimanche, jour du seigneur scaloppino al marsala.

De temps en temps, lorsque Paola avait les yeux ailleurs, ceux de Grégorio se perdaient dans le vague, dans le vide, se posant sur l’épaule dénudée de Sabrina qui se lavait à la grande bassine, sur la jambe de Gina ou celle de Sophia, quelquefois sur l’arrière bien arrondi de Francesca, repartant vers des souvenirs qui semblaient si lointains. Il ne parlait pas beaucoup de l’Amérique, il laissait la famille en parler. Aldo, le plus âgé, expliquait qu’à son âge, en Amérique, il aurait déjà racheté le garage où il travaillait. En Amérique c’est plus facile de vivre et ceux qui ont des Cadillac laissent de gros pourboires, d’ailleurs, ce salopard d’Antonio volait les pourboires et volait les clients.

— Menteur criait Antonio.

— Voleur criait Aldo ! et les deux fils de Sérafina se disputaient, s’envoyaient des pizze à la figure, se bousculaient, Aldo finissait toujours par jeter Antonio par la fenêtre. Mamma mia, heureusement qu’on était au rez-de-chaussée ! Le travail n’était pas la seule source de discussion chez les Tortolloni, il y avait d’abord Giuseppe qui estimait que maintenant on n’était plus chez les Tortolonni, que c’était lui le chef de famille, que maintenant on était chez les Poggioli, c’est son nom à lui, Giuseppe. Giuseppe Poggioli mais toute la rue disait Giuseppe, le mari de Sabrina Tortolonni. Alors, il y avait des bagarres, des coups de poings et des coups de pieds. Il y avait encore autre chose pour faire l’ambiance, chez les Tortolonni (qui maintenant aurait dû s’appeler les Poggioli) il y avait que Bernardino et Gina étaient Tifosi de l’Inter de Milan et que tous les autres, ne voyaient que par les yeux du club romain.

Vraiment, l’inspecteur Sergio Tigrone allait avoir bien du travail quand viendrait le moment… car le moment viendrait où il ne serait plus possible à quelqu’un de cette famille d’entendre la mandoline de Bernardino, la guitare électrique d’Aldo, la voix de Gina, ou seulement le fait que le facteur n’apportait pas la lettre du notaire.

Grégorio, quand il parlait encore un peu, autrement que par onomatopées avait dit que le notaire là-bas en Amérique se chargeait de la liquidation de tout. Qu’il enverrait la lettre avec le chèque pour la banque. Tout le monde attendait le chèque. Quelques uns plus que les autres, c’est ainsi que lorsque Maria qui avait seize ans, qui venait de prendre un bain, derrière le paravent, dans la grande bassine, était venue toute nue, il faisait si chaud, donner le verre d’anisette réclamé à l’oncle Grégorio, il avait eu un geste amical, doux, caressant et des paroles gentilles, alors Maria était allée chercher son essuie s’était enroulée dedans et était venue s’asseoir sur les genoux avunculaires. Les axones de l’oncle firent un bond et il promit formellement à Maria une bonne part lorsque le chèque viendrait, ce qui ne saurait tarder.
Pieusement, toute la famille se réunissait le dimanche matin pour écouter la messe à la radio. Depuis que l’oncle était là, on écoutait le père par TSF parce que c’était trop compliqué d’aller à l’église avec le chariot.

Il était très bien l’oncle, il ne gênait pas. Le matin, Sabrina, tous les matins pendant vingt-cinq ans fit sa toilette, gentiment, avec beaucoup de sympathie et de simplicité. Il y avait quelquefois des moments gênants, il fait chaud à Naples et les femmes s’habillent légèrement, et l’oncle bien qu’immobilisé n’en était pas moins homme.

Il ne voulait jamais qu’on appelle le médecin, s’assurait qu’il ne dérangeait pas, était sans cesse en train de rappeler que dès que le notaire aurait finit son travail, ce serait la grande vie. Il fit venir un architecte et l’on parla d’une belle maison, là-bas au-dessus de la falaisz à Sorrente ou Amalfi, avec vue sur la mer. Il fit venir un délégué de la banque pour parler des placements, des actions, des obligations, des épargnes.

C’est Bernardino qui partit le premier, il se maria avec une fille de chez les Luppi. L’oncle préféra ne pas assister au mariage. Tout de suite après, ce fut la tante Alina qui partit, chez Saint Pierre ou chez un de ceux qu’elle avait l’habitude de prier. Elle s’éteignit sans rien dire, et l’oncle demanda qu’on le conduise au cimetière, en souvenir d’avant-guerre. Vint alors une lettre de la banque qui relança vraiment les conversations. Personne ne put la lire mais à des allusions, on comprit que la situation en Argentine se débloquait bien. Maria avait vingt-deux ans maintenant. Après la lettre, et avant de partir avec son galant dans le Nord, elle fut vraiment très très gentille avec l’oncle. Elle s’assura bien qu’il ne l’oublierait pas. La maison pourtant ne se calmait pas. On ne se calme jamais à Naples. Lorsqu’un habitant s’en allait, on voyait venir Gina enceinte du fils de Pietro, on voyait courir un nouveau petit, une nouvelle ragazza. Autour de l’oncle, il y en eu des générations de très belles filles de Francesca et des autres, sans oublier Sabrina toujours belle. Angelica chercha aussi à aider la famille après qu’elle eut épousé Aldo.

Dans l’attente du super-magot, tout le monde piaillait autour de la table de cuisine et les garçons continuaient le rite de se flanquer des bourrades et puis de se jeter par la fenêtre. Il y eut de grands moments de soulagements quand on sentait que la fortune était proche et d’autres de désespoir quand l’oncle se portait bien et qu’aucun courrier n’arrivait.
Un doute étrange commença à tenailler Giuseppe et à lui nouer par instant les entrailles. Au fur et à mesure que les années passaient, il fallait bien admettre que le notaire argentin se moquait de l’oncle, de la famille Tortolonni et par évidence de la famille Poggioli. Giuseppe blasphéma en se signant. On ne pouvait rien faire pensait-il, parce que tant que l’oncle vivait, c’est lui qui donnait les instructions à la banque… mais, s’il mourrait, c’est Sabrina qui héritait, un jour qu’il avait bu de la grappa, l’oncle l’avait bien dit. Et Sabrina se l’était fait confirmer le lendemain.Pour en être sûre -, elle lui avait donné une sambucca et un bon café freddo. Elle l’avait laissé faire quand il avait passé sa main sous sa jupe et le rite avait pris ce jour-là qui durait depuis quinze ans maintenant.

— Ca ne peut plus durer dit Giuseppe.
— Ca ne peut plus durer répondit Sabrina. Maintenant les enfants sont mariés et moi je suis fatiguée. Ce n'est plus comme dans le temps !

Giuseppe cracha son bout de cigarillo (il fumait depuis quelques années) et partit en réfléchissant. En pensant qu’elle lui ferait des tomates, des olives, des anchois avec les pâtes de ce soir, il ruminait quelques idées. De voir ainsi la Sabrina toute molle, ça lui en fichait un coup. Depuis toujours, Sabrina, c’était le moteur.

Quand ce soir-là, il la vit mêler du produit de la bouteille que l’on utilisait pour mettre sur les pièges, dans l’ancien coffre à farine, à la pâte aux épinards, il comprit que le moment était venu. L’oncle, il venait de pousser sa voiturette à l’ombre de l’autre côté, chez les Matteotti.

Mais il se demanda comment elle allait faire. La mort aux rats, tout le monde allait en manger, puis il se souvint que seul le vieil oncle aimait ces pâtes-là avec le parmesan. Les autres, ils mangeaient avec le fromage frais. L’oncle recevait donc une part à part.
Ce soir-là, le vieil oncle mangea comme de coutume une portion énorme avant de s’endormir. Ensuite, on attendit patiemment. Les douleurs commencèrent sans doute tard dans la nuit car ni Sabrina ni Giuseppe n’entendirent ce qui se passa.

Au petit matin, l’oncle était étendu sur le pavement de la cuisine.
Sa tête était ensanglantée. Nous sommes des assassins criait Giuseppe. La peur fut si grande devant cette chose extraordinaire qui avait pu déplacer l’oncle que Sabrina et Giuseppe n’eurent d’autres ressources que de s’enfuir. Sabrina s’embarqua pour la Corse, où elle arriva à temps pour un passage encore disponible pour Marseille. Aldo appelé par téléphone avait déjà prévenu Francesco (dit Frankie) et on lui trouva une chambre et du travail dans le restaurant du frère d’un cousin du beau-père de la sœur de la femme d’Aldo. Giuseppe, comme il avait réparé l’Alfa qui avait servi un jour à un ami de Palerme, pu trouver tout de suite un job sur le car ferry qui allait vers la Grèce. De là, il trouverait bien le moyen de rejoindre Sabrina qui maintenant logeait déjà entre Cassis et Aubagne.

J’avais bien pensé qu’il arriverait un jour un malheur dit l’inspecteur Tigrone à son jeune adjoint.
— Regarde, comme la marche est placée dans l’axe de la porte et pouvant toujours être humide à cause de l’évier et des bassines. Je me demande pourtant ce qui est arrivé et surtout, pourquoi ils sont tous partis maintenant.

Pendant l’enquête, bien obligatoire, parce qu’il n’y avait plus personne pour payer les frais funéraires, on s’aperçut que Gina et Maria habitaient encore la circonscription napolitaine.


Alors, Madame Maria Delmonte, vous êtes bien la fille de Sérafina épouse Tortolonni.
— Certainement, Monsieur le Commissaire.
Maria commença à trembler. Bien sûr Aldo lui avait téléphoné à elle aussi pour lui annoncer la nouvelle. Maria priait à toute vitesse pour que Dieu le Père le favorise et que nul ne retrouve pas la trace officielle de Sabrina.
— Voici, Madame Delmonte, comme vous êtes la seule personne que nous pouvons toucher, nous vous prions de signer la note que je vous présente qui est le résumé des débours de l’administration pour les frais funéraires de Monsieur Grégorio Saligo.

— Les frais ?

— Dame, oui, vous comprenez, il y a d’abord eu les experts qui se sont dérangés et l’ambulance. Comme vous le savez peut-être, Madame Matteotti voyant la porte ouverte a constaté qu’il n’y avait personne dans la pièce de devant, elle s’est avancée et a découvert Monsieur Saligo étendu par terre. D’après l’enquête, et aux dires du Professeur Del Lucca qui a fait l’autopsie, Monsieur Saligo a dû se lever, la nuit suite à des colites intestines importantes et aura glissé. Il sera tombé la tête sur l’évier et est décédé suite à une commotion cérébrale.
— Vous dites qu’il s’est levé ?
— Oui, pourquoi ?

— Je pensais qu’il était impotent ?
— Impotent ? Non, l’examen post-mortem n’a pas décelé de troubles de motricité.
— Mais, mais, et la chaise roulante ?
— Ah oui, la chaise qui était là ? Il l’utilisait chez vous ?
— Je ne sais pas, je ne sais plus. Vous dites que je dois payer quelque chose. Mais, et que dit le notaire ?

— Le notaire ?
— Mais oui, pour l’héritage d’Amérique ?
— D’Amérique ?
— Enfin, il y a bien un notaire ?
— Nous n’avons rien à ce sujet dans nos documents, tout ce que nous lisons c’est que Monsieur Grégorio Saligo est originaire de Turin, qu’après la guerre, comme il n’avait plus de parents, il a déménagé en disant à ses voisins qu’il descendait dans le Sud, là où les gens sont plus aimables et plus accueillants et c’est bien vrai, n’est-ce pas Madame Delmonte, puisque ce malheureux qui n’avait même pas de pension vu qu’il n’a jamais travaillé et qu’il a été réformé durant les hostilités a trouvé des braves gens comme les Tortolonni pour le recueillir. C’était vraiment une très bonne action, mais vous comprenez, il faut l’assumer jusqu’au bout, la municipalité vous demande seulement de payer les frais de mise en bière et d’inhumation.
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Romane
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MessageSujet: Re: SPAGHETTIS ET COCA   Lun 24 Jan 2005 - 13:12

J'ai bien connu Gregorio...
Il en a bouffé, du temps !
Il en a escroqué, des naïfs !
Les rescapés s'en souviennent.
Mais c'est une autre histoire...

Celle-ci, avec son tourbillon pétaradant sous le ciel napolitain, me fait dire qu'on ne s'ennuie jamais dans la famille Groselio...
Zut ! Voilà pas que ça me donne des envies de ruelles, de places, d'arcades, de pavés aux accents d'Italie !

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"Bonjour, je suis Romane, alors je m'appelle Romane, c'est pour ça que mon pseudo c'est Romane."
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