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 Le voyage

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Romane
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MessageSujet: Le voyage   Dim 12 Mar 2006 - 2:00

LE VOYAGE



Je connais un homme qui revient d’un long, d’un très long voyage. Un homme comme on n’en fait plus. Un homme courageux. Il partit un jour, sans bagage, sans bâton, sans itinéraire.
Il portait juste sur lui des tennis qui ne craignaient rien, un jean, un pull et une veste pour se protéger du froid, et une barbe naissante pour se cacher de je ne sais quoi. Il est parti sans se retourner, presque voûté, ou plutôt recroquevillé à l’intérieur de lui-même, d’une démarche à la fois craintive et décisive. Il est parti seul. Seul.


Il a refermé derrière lui la porte du monde d’avant.

Le temps s’est arrêté brusquement. Silence. Vide. Longtemps. Longtemps dans l’étau de mon cœur douloureux. Longtemps. Puis contact. Je suis repartie pour ailleurs, mais un bout de moi est resté figé là, à quelques mètres de la porte fermée…

Il a marché des heures et des jours et des nuits, sans halte, sans repos, allant toujours plus loin, plus loin. Je crois qu’en marchant, il voulait reculer dans l’oubli la porte du monde d’avant.

Il a traversé des orages terrifiants, des ciels aux grondements dévoreurs déchirés par des éclairs aveuglants aux couteaux meurtriers. Ce n’était pas la pluie. C’était ses larmes. Elles n’avaient pas le goût du sel mais celui de l’amertume, de la désespérance, de l’écroulement dont les échos longtemps secouèrent le ciel hostile.

L’oiseau a lissé ses plumes.

Il a marché des heures et des jours et des nuits, sans halte, sans repos, allant toujours plus loin, plus loin.

Il a traversé des terres blessées saignant leurs longues plaintes semblables à l’agonie d’un homme qui ne comprend pas ce qui lui arrive. Des terres sèches, désertées, usées. Elles n’en finissaient pas de se vider encore, même si elles n’avaient plus rien à offrir. Elles ressemblaient à des lambeaux d’écorces disparates sans mémoire de sève. Elles ne se souvenaient que du brasier ravageur qui les avait aspirées, épuisées jusqu’à ce point ultime. Ce n’était pas chez lui. C’était en lui. Une épaisse couche de poussière trompeuse des formes d’en-dessous. Elle avait avalé jusqu’aux couleurs des choses, les privant de leur identité et de leur raison d’être.

De son bec, l’oiseau a saisi une échancrure bleue.

Il a marché des heures et des jours et des nuits, sans halte, sans repos, allant toujours plus loin, plus loin.

Il a lutté contre des marécages gluants, pervers, troubles. Ils le trompaient, semblables à des plages rares. Il s’y est enfoncé, enlisé, battant des bras en hurlant, pathétique. Ce n’était pas des sables mouvants. C’était un linceul jaunâtre, sans fond, ni début, ni fin. Un linceul sous ses paupières. Et puis d’autres encore, posés ça et là sur sa voix, sur sa peau, sur son temps, même le temps d’autrefois avant hier. Jusqu’au bout de ses doigts, un linceul aux détournements de gestes.

L’oiseau s’est abreuvé d’une perle de rosée.

Il a marché des heures et des jours et des nuits, sans halte, sans repos, allant toujours plus loin, plus loin.

Il a bravé des océans hostiles aux eaux vertes et grises, insondables, blêmes et glaciales. Il a reçu les gifles cinglantes des lames assassines, géantes mains sans concessions, sans autre sacrifice attendu que le sien. Il a chaviré. Il a senti l’eau envahir ses poumons réduits à si peu dans la suffocation de la tourmente. Il s’est battu contre elle, déchiré, disloqué. On aurait pu croire qu’il se transformait en pantin désarticulé, livré à la terreur d’une puissance contre laquelle on ne peut rien. Ce n’était pas le grand large. C’était son propre naufrage, sans eau, sans vagues, sans grondement d’un continent à l’autre. Ou alors c’était son grondement à lui, il émergeait de nulle part et se fracassait contre les falaises de son crâne.

L’oiseau s’est étourdi sur un rayon de lune.

Il a marché des heures et des jours et des nuits, sans halte, sans repos, allant toujours plus loin, plus loin.

Il a gravi des montagnes brumeuses, abruptes, cassantes, pierreuses et noires. Il a glissé sur leurs mousses traîtresses, s’est s’écorché les cuisses et les mains. Il s’est relevé mille fois, mille fois il a tendu ses muscles pour monter plus haut. Le sommet ne l’a pas rassasié. Il a brisé son regard à force de scruter l’horizon du néant, sans jamais apercevoir ne serait-ce qu’un parfum. Ce n’était pas un mont noble. C’était un vague plateau sans prétention, sans avenir, sans panorama sacré. Pire. Le plateau de toc, ordinaire, fade et plat de ses mirages. Sa désillusion.

L’oiseau l’a regardé. Mais il le connaissait par cœur. Depuis le premier jour. Il a chanté, l’oiseau.

Il a marché des heures et des jours et des nuits, sans halte, sans repos, allant toujours plus loin, plus loin.

Il a dormi en marchant. Pour ne pas penser. Ou pour penser sans souffrir. Plus exactement pour penser en souffrant autrement. Il parlait en marchant. Il parlait et il lui semblait que sa voix tranchait l’air. Alors il se mit à dire tout. Tous les mots. Tout ce qu’il avait déjà dit et tout ce qu’il n’avait jamais dit. Il disait, et ses mots s’échappaient de sa bouche. Alors il se sentit moins seul, lui, lui avec lui-même, eux deux traversant les orages et les terres, et les marécages, les océans et les montagnes, l’un qui parlait, l’autre qui se délivrait, les deux qui s’éloignaient du monde d’avant.

L’oiseau a embrassé du regard l’homme et ses mots. Mais pas seulement du regard. De ses ailes gris-bleu, aussi. Il a souri patiemment, avec cette bonté que seuls les oiseaux savent donner aux hommes meurtris. Ses petits yeux aux couleurs changeantes indéfinissables ne s’étaient plus refermés depuis le premier jour. Il veillait, l’oiseau. Il veillait sur l’homme qui battait dans son cœur naïf.

Parfois, les aurores ressemblaient aux aurores d’ici et les crépuscules paraissaient semblables aux crépuscules de toujours. Mais l’homme savait que rien n’était pareil. Il les regardait naître et mourir. Leurs différences glissaient dans ses iris et ce n’était pourtant pas de leur lumière, qu’il s’agissait, mais de leur consistance.

L’homme découvrit que les aurores et les crépuscules peuvent agacer par leur rugosité, picoter par leur insolence, ou soupirer leurs ondulations. Il s’aperçut qu’il pouvait choisir la sensation que procurent les aurores et les crépuscules. Lorsqu’il comprit cela, l’homme sentit le goût lui revenir. Le goût de tout ; de l’air, des parfums, des couleurs, des sons, des formes, de l’herbe, de l’eau, de la terre, le goût des mots et même le goût de rire.

En secret, de ses ailes fragiles et câlines l’oiseau a enlacé l’homme qui renaissait. Dans ce geste, il savait, l’oiseau, qu’il prenait aussi contre lui tous les temps de cet homme. Le temps d’avant, le temps de maintenant et le temps qui viendra, plus tard. Cela ne le dérangeait pas. Il a chanté encore. Il a chanté le chant du monde, l’oiseau. Gris-bleu, de son infinie douceur d’oiseau vulnérable.

L’homme a écouté le chant du monde. Il n’avait jamais entendu mélodie aussi suave, légère, impertinente et cajoleuse. C’était un chant limpide.
Il a levé son regard vers le ciel et pour la première fois, il vit l’oiseau.

Alors, l’homme a tendu la main.

Il a suffi d’un regard pour que la mélodie, apprivoisée, se laisse dégringoler tout entière au creux de la main tendue.

Un regard aux vibrations des quatre saisons. Un regard de premier regard.

L’oiseau le savait, lui, qu’il suffisait de si peu.

Il a ouvert la porte. Il tenait un sac, dans sa main. Il a fait un pas. Un seul. Il était déjà de l’autre côté de la porte. Du côté d’ici. "Je rentre" il a dit, simplement.

Je ne sais pas où mène le temps. Le temps de ce voyage, je veux dire. Le temps de tout cela. Le temps d’ailleurs, au fond. Tout au fond. Je sais qu’il peut choisir, maintenant.
Je connais un homme qui revient d’un long, d’un très long voyage. Un homme comme on n’en fait plus.




Romane - 14 Mai 2004
A mon Ami Gérard.

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