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 La septième femme d'Henry VIII

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MBS

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MessageSujet: La septième femme d'Henry VIII   Lun 29 Déc 2008 - 1:40

PREMIERE PARTIE : RENAISSANCES


On ne doit pas parler au roi de sa propre mort. Mais comment faire lorsqu’on est un de ses médecins et que les signes évidents d’une fin prochaine se multiplient ?
En février de l’an de grâce 1546, sa majesté avait subi une violente attaque de fièvre. Il avait été saigné d’abondance par nos soins, avait déliré durant de longues heures, était resté prostré des jours entiers avant que sa nature profonde reprît enfin le dessus. Il fallait pourtant se rendre à l’évidence ; Henry le huitième, second roi de la dynastie des Tudor, accusait chaque jour davantage son âge. Il n’avait que 52 ans mais son corps obèse l’épuisait, son sang trop riche l’empourprait au moindre effort. La mort était là qui l’accompagnait à chacun de ses pas, à chacun de ses gestes. Une vie de luttes et de plaisirs en avait fait un vieillard avant l’heure.
Peut-être le sentait-il lui-même ? Son humeur était de plus en plus noire, ses propos ne s’abaissaient plus à la moindre douceur. On despotisme demeurait et s’accroissait même. N’avait-il pas décidé, quasiment sur un coup de tête, d’écarter du pourvoir Norfolk, un de ses plus fidèles et anciens serviteurs. Pour faire bon poids, il avait également enfermé le fils de celui-ci, le comte de Surrey, coupable de négligences lorsqu’il était gouverneur de Boulogne. Depuis le 12 décembre 1546, le père et le fils dormaient sur la paille de la Tour de Londres, attendant que la justice passe. Et cette justice ne pouvait que leur être néfaste, tant d’exemples avant eux ayant montré que le roi ne faisait jamais grâce..
Quelques jours plus tard, la fièvre reprit le roi. Nous nous entre-regardions autour de la couche royale. Qui aurait le courage - ou l’inconscience - de dire à notre souverain qu’il était temps de se préparer à passer sur l’autre rive ? Dieu merci, je n’étais que le troisième médecin de sa majesté et si, pareille révélation devait être faite, il me paraissait légitime qu’elle le fût par ceux qui étaient tout à la fois mes aînés et mes maîtres. C’était pour moi un moyen comme un autre de ne rien dire. Je pouvais toujours, si on me le reprochait, mettre mon silence sur le compte de mon inexpérience.
Au soir du 26 décembre, ayant commencé à recouvrer ses esprits après cette rechute, Henry VIII demanda à relire son testament. On s’émut d’une telle demande et un brouhaha monta de l’assistance tandis qu’on évacuait la chambre royale. Dans le flot des courtisans, une haute silhouette s’approcha de moi, me tira dans l’encoignure d’une porte à l’abri des regards..
- Illustre docteur Hawkins, accepteriez-vous de m’entretenir quelques instants de la santé de notre seigneur ?
- Sir Bigod, il ne m’appartient pas de…
- Votre faveur, monsieur, ne durera que le temps de la vie du roi. Qu’il meure et votre incapacité sera établie. Au mieux, on vous exilera, au pire on vous pendra pour incompétence.
Lord Bigod était de ces personnages qu’on prend toujours plaisir à éviter. Il n’avait pas besoin de sa haute taille pour écraser d’une morgue toute nobiliaire ceux qu’il jugeait inférieurs. Bien fait de sa personne – il avait le corps robuste, le poil brun et abondant, de profonds yeux clairs où tournaient de noirs orages - son âme était en revanche aussi sinistre que sa chevelure. Bien que n’ayant pas atteint encore la trentaine, il avait trahi tout le monde à la Cour au moins une fois. On le voyait tantôt proche du roi, tantôt aux côtés des catholiques. Il avait reçu force cliquaille du roi de France mais aussi de l’Empereur. On le disait richement possessionné en Ecosse et bien doté en Italie. Ayant fait tant d’infidélités à la fidélité, c’était miracle qu’il fût encore vivant et que personne, ni le roi, ni un mari humilié, n’ait songé à le daguer une fois pour toute. C’est peut-être ce sentiment d’être invulnérable qui le rendait si hautain. Au vrai, il émanait de lui quelque chose de magnétique. J’aurais pu me dégager et rejoindre le flux des seigneurs et des dames. Je ne le fis pas.
- Que voulez-vous savoir ?
La question ne m’engageait à rien. La réponse qui me serait faite pourrait bien me dicter l’attitude à tenir.
- Ce que je vous ai demandé et rien de plus…
- Le roi va mieux, répondis-je sans avoir le sentiment de mentir le moindre.
- Il ira mieux jusqu’à quand ? questionna le seigneur en marquant lourdement le « quand » qui finissait sa phrase.
- Sans doute jusqu’à la prochaine crise de fièvre, sir. Elle sera malheureusement fatale.
- Et cette crise, quand viendra-t-elle ?
- Sir, je suis médecin, je ne suis pas astrologue. Je mire le sang, l’urine et les excréments des hommes, je ne connais rien au mouvement des étoiles et des planètes.
- Répondez !
Ce n’était plus une simple question, c’était un ordre ! Et pour bien me le faire comprendre, sir Bigod se saisit de mon poignet et le serra jusqu’à me broyer l’os.
- Il.. Il ne verra pas… la fin de l’année qui vient…
J’eus conscience par-delà mon bégaiement d’avoir été plus clair que je ne l’étais avec moi-même. Le roi était perdu. Ce n’était plus qu’une question de mois.
- En es-tu sûr ?
La pression ne se relâchait pas. L’homme voulait décidément des certitudes et il était prêt à briser mon poignet pour les avoir.
- Nous en sommes tous assurés, sir…
- Il vivra donc encore des mois peut-être…
- Sans doute s’affaiblira-t-il progressivement mais il vivra encore…
- Que la peste soit de cette baleine !
Je m’offusquai sans rien en dire. Comment pouvait-on comparer le souverain à un animal ?! C’était là mauvaise parole et crime de lèse-majesté. C’était là un vocabulaire qui conduit généralement à la potence. C’était aussi la preuve que j’étais quantité négligeable pour le duc ; il ne craignait pas que ses propos soient rapportés au roi ou à un de ses proches. Entre lui et moi, il était certain qu’on écouterait le noble et qu’on pendrait le médecin.
Par degrés, la fureur s’était estompé sur le visage de lord Bigod. L’homme était habile à dompter sa colère et à discipliner ses idées même lorsque le courroux le saisissait.
- Le prince Edouard aura besoin d’un premier médecin lorsqu’il montera sur le trône, me dit-il. Voudriez-vous être celui-là ?
- Ce serait un honneur immense, sir. Cependant, je ne puis encore…
Qu’étais-je en train de dire ? Un honneur immense ? Cela voulait-il dire que ?… Le duc semblait suivre les étapes de mon raisonnement à travers mon cerveau.
- Alors, c’est que vous êtes bien comme tous les autres, on peut vous acheter… Suivez-moi et votre fortune est faite !
Qu’avais-je à gagner à rester fidèle à un moribond ? Lord Bigod, quels que fussent les sentiments nauséeux qu’il m’inspirât, avait raison sur un point : Henry VIII défunt, nous serions, nous ses médecins, chassés. Et bien heureux si nous pouvions conserver la vie sauve.
Je mis ma conscience en sommeil et emboîtai le pas du traître. En entrant dans son ombre, je pénétrais moi-même dans sa noirceur.

(à suivre)



Dernière édition par MBS le Mer 11 Fév 2009 - 11:23, édité 3 fois
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MessageSujet: Re: La septième femme d'Henry VIII   Lun 29 Déc 2008 - 22:12

Lord Bigod était décidément bien sûr de sa connaissance des hommes ; dans la cour du château, deux chevaux harnachés et sellés nous attendaient. Il n’avait pas imaginé échouer à me convertir à ses intérêts. C’était dire le mépris qu’il devait avoir de moi en cet instant.
- Où allons-nous, mylord ? demandai-je avant de mettre le pied à l’étrier.
- Il est trop tôt pour que vous le sachiez, répondit le duc en se hissant en selle. Le Maître doit d’abord vous voir et vous accepter. Si votre mine lui revient et si votre intelligence est à la hauteur de la tâche qu’il entend vous confier, alors vous saurez tout.
Le Maître ? J’avais du mal à imaginer lord Bigod obéissant à quelqu’un d’autre que lui. Et pourtant la manière, quasi mystique, dont il avait évoqué ce mystérieux Maître annonçait quelque chose qui ressemblait à une véritable dévotion. J’eus soudain peur d’avoir fait pis que trahir mon roi. M’être abandonné à des forces maléfiques qui me broieraient avec plus d’efficacité encore que la corde du bourreau.

Nous gagnâmes, en galopant deux bonnes heures, un puissant château au nord de Londres. Ici point d’influence italienne comme dans les demeures que le roi Henry avait transformé selon le nouveau goût. Le bâtiment, bâti sur une petite hauteur sans doute artificielle, pouvait bien avoir été construit à l’époque où régnaient Henry II ou un de ses fils. A la finesse de l’art italien répondaient en ce lieu hautes tours crénelées, lourd pont-levis, larges douves. Le maître des lieux, sans doute le fameux Maître dont mylord Bigod parlait en baissant la tête, se souciait plus de se défendre que de parader. A la ronde sur plusieurs lieux, il n’y avait rien. Ni village, ni cabane de paysans isolée. Juste des prairies et des forêts sur lesquelles pesait un brouillard filandreux d’où émergeaient des fantômes d’arbres.
- Je vous préviens, Hawkins… Le Maître n’admet ni la médiocrité, ni l’échec. S’il ne vous juge pas apte à assumer la mission qui vous sera confié, vous ne quitterez pas l’enceinte de ce château. Les oubliettes seront votre tombeau.
Le duc avait laissé tomber sa mise en garde d’un ton vaguement absent. Il m’informait parce qu’il le fallait mais, au fond de lui, il se moquait bien de mon pauvre destin.
- Surtout, ajouta-t-il… Surtout, ne faites aucune remarque sur le visage du Maître et évitez de le regarder en face.
- Pourquoi ? osai-je demander, bien conscient qu’une réponse du duc était peu probable après des lieux de mutisme.
- Vous le saurez bien assez tôt. Et vous regretterez alors d’avoir posé cette question…

Un page, portant une livrée dont les armes m’étaient inconnues, nous guida jusqu’à la salle d’apparat au premier étage du donjon. L’escalier sentait l’humidité, la moisissure et l’urine. Si le Maître recevait de la même manière les belles dames, celles-ci devaient défaillir avant l’avoir fini de gravir les degrés en colimaçon. Ou bien il leur offrait les parfums les plus capiteux et les plus coûteux du pays.
Le Maître, s’il s’agissait bien de la silhouette qui se découpait dans la pénombre, était seul. Il chauffait ses bottes devant une cheminée monumentale où flambait un brasier digne des enfers.
- Maître, voilà l’homme dont je vous ai parlé, lança lord Bigod dès que le page se fût éclipsé par l’incommode viret..
Le Maître se retourna. Je devinais ses traits plus que je ne les voyais car il demeurait encore dans l’ombre. Le duc s’étant agenouillé, je fis de même, trop heureux de trouver là l’occasion de plonger mon regard loin des yeux qui me scrutaient sans aménité particulière.
Je faillis défaillir en me redressant. Le Maître s’était approché de nous et son visage… Son visage… Ce n’était pas, ce n’était plus un visage mais bien plutôt un crâne sur lequel seraient demeurés quelques pauvres lambeaux de chair. La vision du malheureux homme était épouvantable. Dieu bon, dans mon art, j’avais connu toutes sortes d’abominations, de pestes et de prurits purulents. J’avais plongé mes mains dans des entrailles encore chaudes, vu des os brisés mis à nu. Jamais on ne m’avait appris que cela pût exister. Ce que j’avais devant moi ne pouvait exister. Cet homme n’avait plus ni nez, ni pommettes ; son menton saillait à peine et ses lèvres - mon Dieu ses lèvres ! - n’existaient plus. Et pourtant, par le plus fou des miracles, le Maître parlait quand même. Et d’une voix qui disait à la fois sa naissance illustre et affirmait sa place dans la hiérarchie des trois hommes présents dans la salle.
- Mon visage vous gêne donc tant, maître Hawkins, pour que vous le regardiez avec une telle insistance.
Le patricien en moi avait oublié les conseils de prudence du duc. Je baissai le regard vers mes bottes crottées qui suintaient leur crasse noirâtre sur l’épais tapis de Perse.
- Si je suis ce que je suis, c’est par la faute d’un homme…
- Je ne voulais pas, breoduillai-je…
- Taisez-vous, Hawkins… Et écoutez… Vous qui êtes homme de science, vous pouvez comprendre quelle est la douleur qui me ronge à chaque instant… Ce que je suis n’est que par la seule force d’une volonté… Une volonté de vengeance qui, seule, peut me permettre de vivre.
Je m’inclinai sans mot dire, offrant ainsi à mes yeux un répit. Le Maître était un spectre, une fantôme humain dont la vision me donnait envie de vomir, envie de fuir, envie de hurler. Je ne pouvais pourtant rien faire de tout cela sans me condamner aux oubliettes du château. Les conseils du duc étaient désormais devenus superflus et inutiles : je n’avais nulle envie de regarder à nouveau en face le Maître.
- Il y a 10 ans, j’étais un jeune seigneur un peu fol. Mon l’appétit de vivre était tel que je butinais à toutes les fleurs de la Cour. Les bourgeonnantes comme les épanouies. Et même, insensé que j’étais, j’allais porter mon suc aux fleurs les plus hautes. Entendez-vous bien le sens de ce que je viens de dire
Un rapide calcul m’amena à saisir à quelle genre de fleur le Maître faisait allusion. Une des épouses du roi. S’agissait-il d’Anne Boleyn ou de Jane Seymour ? La première avait payé de sa vie son inconduite. La seconde, mère du prince de Galles, était morte douze jours après sa naissance.
D’un hochement de tête, je montrais que le sens des propos du Maître avait porté en moi les réflexions qu’il attendait que je fisse.
- Le roi n’a jamais su et ne doit jamais savoir, fit le Maître en brandissant l’index vers le ciel. Dieu seul aurait dû connaître le secret de la naissance d’Edouard… Dieu seul et nous…
Je dus me contraindre à accepter la révélation incroyable que le Maître venait de me faire… Elle ébranlait tout. Le passé, le présent et l’avenir. La vie de chacun en ce royaume et peut-être même de l’autre côté du Channel, sur tout le continent. Cet homme au visage décharné se prétendait le véritable père de notre futur souverain. Cela voulait dire que Jane Seymour avait fauté, qu’elle n’était pas « la véritable épouse » dont le roi avait porté le deuil pendant trois mois. Comme Anne Boleyn avant elle, comme Catherine Howard après elle, elle n’avait pu se contenter de son royal maître.
- Mais il y avait ce damné de Norfolk, reprit le Maître qui balaya de rage la table où son repas l’attendait… Par je ne sais quel sortilège, ce diable d’homme apprit la vérité… Il aurait pu tout révéler au roi, il pouvait me perdre et perdre avec moi mon fils, l’héritier de la couronne… Son âme perverse lui a dicté une autre conduite. Le secret qu’il détenait était si lourd qu’il compatit l’utiliser pour abattre, à la mort du roi Henry, les chances d’Edouard de monter sur le trône. Le discrédit qu’il jetterait sur la descendance royale pouvait lui donner l’occasion de substituer sa lignée à celle des Tudor. Alors Norfolk m’a attiré dans un piège, m’a enfermé dans un château gallois. Et là, on m’a torturé jusqu’à ce que je signe une confession écrite. Voilà ce que je porte sur la face, l’humiliation d’avoir cédé, d’avoir avoué, d’avoir condamné mon fils à ne jamais porter la couronne. Norfolk a cependant échoué dans la dernière étape de son plan. Malgré mes souffrances, je ne suis pas mort. Je suis remonté des portes de l’Enfer en jurant de détruire à mon tour Norfolk… Et alors que je touche au but, alors que l’homme que je hais le plus est derrière les hauts murs de la Tour de Londres, un infime détail pourrait tout remettre en cause. Voyez-vous lequel, maître Hawkins ?
Il me sembla que cette question était un piège tendu. Avais-je le droit de donner mon opinion devant le Maître ? Etait-ce au contraire un moyen pour lui de juger de mes capacités ?
- Parlez puisque le Maître vous l’ordonne, intervint lord Bigod.
- Si le roi Henry venait à mourir, dis-je, son trépas pourrait permettre à lord Norfolk d’être libéré et d’échapper à la mort infamante dont vous rêviez.
- Vous avez la cervelle agile, maître Hawkins… Et vous avez donc du coup saisi en quoi vous pouvez nous être grandement utile.
- Le roi doit vivre assez longtemps pour que lord Norfolk et son fils soient exécutés.
- Peu importe les moyens que vous utiliserez, maître Hawkins… Faites appel à toutes les ressources de votre art. A la sorcellerie s’il le faut mais le roi doit vivre ! Deux mois, six mois, un an ! Le temps qu’il faudra ! Si vous parvenez à le maintenir en vie assez longtemps, votre fortune est faite.
- Et, ajouta lord Bigod, vous aurez aussi compris pourquoi il sera aisé pour nous de vous faire premier médecin de notre nouveau souverain.
Je le comprenais sans peine effectivement. Tout comme je décelais enfin le jeu sournois de lord Bigod en cette affaire. L’accession d’Edouard au trône ne changerait rien au destin du Maître : il demeurerait reclus dans son château lugubre ne pouvant ni revendiquer, ni prouver sa paternité. En revanche, il pourrait pousser en pleine lumière mylord Bigod pour en faire le premier conseiller du jeune souverain. Place qui donnerait à l’ambitieux plus de richesse et de pouvoir qu’il n’en avait sans doute jamais rêvé.
- Malheureusement, Maître, dit-il, un fait fâcheux a été porté à ma connaissance aujourd’hui et il pourrait largement transformer la mission que vous venez de confier à maître Hawkins.

(à suivre)
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MessageSujet: Re: La septième femme d'Henry VIII   Mar 30 Déc 2008 - 0:31

Abasourdi par les marques de torture sur le visage du Maître, décontenancé par le récit de ses souffrances, je n’avais pas prêté attention à une contradiction pourtant évidente. Quand le seigneur des lieux semblait craindre que le roi ne vécut pas, lord Bigod m’était apparu plus particulièrement soucieux que le roi quittât notre monde sans trop tarder. L’explication à ce mystère vint des propos que tint alors le duc, propos qui, comme il l’avait annoncé, modifiait ce qu’on attendrait de moi.
- Maître, les Norfolk n’ont pas renoncé à vivre, dit-il en préambule.
- Ce sont des animaux coriaces, la chose n’a rien d’étonnant, commenta le Maître. Toutefois, ils ne peuvent rien. Leur situation ne saurait plus évoluer que vers le pire. L’esprit du roi a été orienté dans un sens qui ne peut que leur être défavorable. Tout le monde sait que sa majesté ne pardonne jamais. Il préfère toujours le sang des coupables à la miséricorde. C’est par cette inflexibilité qu’il se sent pleinement roi.
- Voilà pourquoi, Maître, les Norfolk sont bien décidés à ne pas s’adresser à l’âme et aux sentiments chrétiens de sa majesté mais davantage à son cœur.
- Son cœur ! s’exclama notre hôte. Encore faudrait-il que le roi en eût un !
- Un homme qui a été marié six fois a forcément aimé… Même si ce fut bref et ses appétits le portaient plus au changement qu’à une fidélité biblique… Vous-même…
Le duc suspendit sa phrase, conscient soudain que l’évocation de tels sentiments pouvait replonger son maître dans les affres d’un passé encore à vif.
- Moi-même j’ai aimé… Est-ce bien ce que vous voulez dire, duc ?…
- C’est ce que je voulais dire, Maître… Et qui a aimé sait que certains élans peuvent être plus puissants que ceux de la raison.
Ce dialogue me passionnait plus que je ne l’eusse cru. Quelques heures auparavant je m’étais maudit d’avoir accepté de suivre lord Bigod. Quelques instants plus tôt, je tremblais encore devant le visage décomposé du Maître. Mais désormais, je me sentais parfaitement à l’aise dans toutes ces combinaisons, oubliant que ma terrestre défroque ne tenait qu’à un fil si, par malheur, je venais à déplaire au seigneur défiguré ou à être confondu par une des mouches du roi.
- Parle maintenant, ordonna le Maître. Tes précautions et tes silences me pèsent.
Lord Bigod inclina à nouveau respectueusement la tête. Il n’attendait qu’un ordre pour livrer le dernier secret qu’il eût appris à la Cour.
- Deux vassaux de lord Norfolk et de son fils Surrey ont été missionnés pour découvrir une jeune femme capable par sa beauté de charmer le vieux cœur du roi Henry. Et quand le roi est sous le charme…
- Vous errez complètement, duc ! Le roi ne consent pas à écouter ses épouses… Dans ses jeunes années, il a laissé Anne Boleyn prendre sur lui un empire qu’il n’a plus voulu accorder par la suite à ses autres femmes. La leçon a été durement apprise et il n’a plus jamais commis cette erreur.
Il m’apparut que lord Bigod, le seul que je regardasse - on devine pourquoi -, était pleinement conscient des vérités qu’énonçait le Maître. Il disposait à n’en pas douter d’un argument supplémentaire pour clore l’explication à son avantage.
- Maître, la mission qui a été confiée aux deux fidèles de Norfolk et Surrey comportait une description fort précise de la dame à conduire à la Cour. Cette description m’a été confiée par une personne fort proche de la famille de Norfolk… Une personne qui, hélas pour les siens, n’est plus désormais capable d’infirmer ses propos.
Un frisson glacé me laboura l’échine. Sans le dire vraiment, lord Bigod venait d’évoquer les méthodes expéditives qui étaient les siennes pour obtenir des informations et l’issue funeste qui succédait à ses pratiques. Le fauve rentrait ses griffes face à son maître mais, lâché dans les grands espaces de l’aventure, il était capable de toutes les manoeuvres et de toutes les ignominies pour parvenir à ses fins. Je me le tins pour dit ; plus encore que je ne le pensais, l’homme était à redouter. S’il parvenait au faîte de l’Etat, ce serait après avoir éliminé tous ceux qui l’auraient aidé à se hisser. Je faisais désormais partie de ceux-là.
- La demoiselle devra être jeune et d’un visage avenant, récita-t-il de mémoire. Peu importe qu’elle ait été instruite mais il serait bon qu’elle eût de l’habilité à parler et un charme discret. Sa peau sera pâle, sa chevelure blonde, elle aura une certaine austérité et…
Le Maître ne pouvait sans doute plus pâlir faute de visage mais, à la tension qui gagnait tout son être, je vis que c’était bien la stupéfaction et l’émotion qui l’étreignaient au fur et à mesure que lord Bigod déroulait les critères attendus.
- Ce portrait que vous faites là… Ce portrait, c’est celui de Jane n’est-ce pas ?
- Oui, Maître… Les Norfolk savent que le roi, se sentant mourir, ne trouvera de joie qu’auprès d’une femme qui lui rappellera la seule qui l’eût bien aimé. Ne dit-on pas que c’est près de son tombeau qu’il compte faire disposer son propre sarcophage ?
- Et qu’en est-il de ce fantôme femelle, de cette chimère ?
- Seigneur, elle est en route pour Londres.

(à suivre)
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Bobonne

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MessageSujet: Re: La septième femme d'Henry VIII   Mar 30 Déc 2008 - 0:53

De sombres pressentiments m'assaillent, je frémis pour ce pauvre Hawkins, qu'adviendra-t-il de lui quand déjà des griffes acérées enserrent son cou?
Je revois le pauvre cou de la poule que je tranchai net l'autre matin dans ma cuisine, nous nous régalâmes pourtant de l'autre partie de son corps, séparant les chairs des os,décortiquant, trifouillant sa carcasse, léchant nos doigts graisseux avec volupté. Seigneur que j'aime la poule au pot! Pauvre petit poulet que notre ami Hawkins qui risque de finir dans un bouillon moins ragoutant , celui du pot de chambre de son immonde roi.
La suite vite, je salive déjà!
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MessageSujet: Re: La septième femme d'Henry VIII   Mar 30 Déc 2008 - 12:52

Nous fûmes priés par le Maître d’accepter son hospitalité pour la nuit, prière qu’il fallait entendre comme un ordre. Et cette invitation était tellement gracieuse à mon endroit qu’elle fut assortie d’un coup de clé dans la serrure me cloîtrant dans une infimissime chambrette au-dessus des communs. Pour mon malheur, du moins c’est ainsi que je l’interprétais, on m’avait donné une compagne pour la nuit.
La servante était tout sauf accorte. N’ayant sans doute jamais trempé séant et tétins dans un baquet rempli d’eau ou même connu l’existence des étuves, elle empestait. Une crasse grise, qui roulait sous les doigts, couvrait ses bras et son cou. A dire le vrai, je connaissais bien des femmes semblables à la Cour mais elles masquaient - parfois fort mal - leurs odeurs intimes sous des flots de violents parfums à la violette. Et si, par bonheur, j’avais quelque appétit à leur commerce, elle devait d’abord pratiquer de solides ablutions. Cela les effrayait toujours étant sottement persuadées par leurs mères que la crasse les protégeait des maladies que véhiculait l’eau. Mon maître, le révérend médecin Lloyd qui avait étudié dans les livres païens du sud de l’Espagne m’avait enseigné tout le contraire et, depuis des années, je mettais en application ces principes sans m’en trouver plus mal. L’eau ne tuait pas et donnait, bien au rebours, lorsqu’on y paraissait de longues minutes, une agréable sensation de bien-être.
Il me fallut donc repousser les avances de la servante qui, après avoir bassiné ma couche pour en réchauffer les draps, avait entrepris de se dévêtir. Elle le prit avec un petit air supérieur qui pouvait bien signifier que j’ignorais de quels plaisirs inédits j’allais me priver. En la matière, elle devait s’imaginer supérieure à toutes celles de son sexe, preuve qu’elle n’était guère sortie de son château, nos dames de Cour ayant au lit un tempérament inversement proportionnel aux sages minois qu’elles affichent en public.
Tandis que la servante maudissait à mots à peine couverts mon impuissance supposée et mes goûts sodomites, je cherchais vainement le sommeil. Il me fallait déjà trouver une bonne excuse pour expliquer mon absence nocturne au château royal. Si le roi Henry réclamait la présence de ses médecins, si son état venait à empirer à nouveau, l’absence de maître Hawkins ne pourrait passer inaperçue. Je ne pouvais invoquer une soudaine intempérie frappant un membre de ma parentèle, j’étais orphelin et fils unique et tout le monde le savait. Il ne m’était pas davantage possible de prétendre avoir été appelé auprès d’un grand du royaume, ceux-ci ayant leur propre médecin ; sans compter qu’étant médecin du roi, je me devais à sa majesté et à nul autre. La seule possibilité était que je fus empêché en étant souffrant moi-même…
Lorsque je réussis à m’endormir, le sommeil ne me fut guère propice. J’allais de cauchemars en visions horribles. Tantôt le bourreau – dont le visage décharné était celui du Maître - me découpait morceau par morceau avec une évidente jouissance, tantôt le fantôme de Jane Seymour venait m’offrir son corps couverts des pustules rosacées de la vérole. Je m’éveillais à chaque fois en sursaut, le front couvert de sueur et ce en dépit du froid qui régnait dans la chambrette. Alors, autant pour conjurer mes peurs que pour occuper mes insomnies, j’appelais la servante à me rejoindre sur ma couche. Et de ce qu’il advint alors, je ne dirai rien de crainte d’offenser les plus prudes de mes belles lectrices.

Je revins à Londres en chevauchant au botte à botte avec lord Bigod. Il ne desserra pas les lèvres de tout le trajet et moi, la bouche gonflée de mille questions, je me bornai à tenir ma jument à la hauteur du noble seigneur, attendant avec impatience qu’il voulût bien préciser ma mission. J’entendais bien que l’arrivée dans le jeu trouble de la Cour du sosie de feue Jane Seymour changeait tout. Cela signifiait en premier lieu qu’il fallait éviter que la jeune femme servît les intérêts de Norfolk. Mais, pour y parvenir, il suffisait – la pensée me heurtait mais je ne doutais pas qu’elle fût banale pour mylord Bigod – de faire périr la belle et faire ainsi avorter le plan adverse. Quelle pouvait bien être ma place dans un tel projet ? On n’attendait quand même pas que j’usas du couteau ou du poison pour la faire disparaître du nombre des vivants ?
- Avez-vous connu la reine, Hawkins ?
C’était une question quand j’attendais un ordre. Cela me désarçonna quelque peu et il me fallut réfléchir un peu longuement avant de répondre. Des reines, il y en avait déjà eu six et le sens de l’histoire semblait annoncer qu’il y en aurait peut-être une septième. D’un autre côté, lord Bigod savait que je n’avais pas trente ans et que je fréquentais la Cour depuis quelques années seulement. Il ne pouvait qu’évoquer la reine Jane Seymour.
- Elle était déjà défunte lorsque je fus admis à la Cour comme médecin de messire John Dudley.
- Lequel vous vendit au roi après que vous eûtes fait preuve de beaucoup de talents pour le sauver d’une mauvaise fièvre.
J’ôtais mon bonnet pour remercier lors Bigod de la grâce qu’il venait de me faire par ce compliment.
- Auriez-vous pu sauver la reine si vous aviez été présent ?
La discussion prenait un tour déconcertant. Que me voulait exactement le duc ?
- Je ne saurais dire. La chose est plus que fréquente et, hélas, sans remède connu. Après avoir enfanté, la femme connaît un dérangement de ses humeurs qui conduit à l’infection des tissus, au déclenchement de fièvres malignes puis à une rapide agonie et à la mort.
- L’auriez-vous sauvée ?
- C’eût été alors œuvre de sorcellerie, mylord, répondis-je en me signant d’un geste rapide… Ou bien l’effet d’un miracle…
Ma réponse plongea lord Bigod dans un long silence que j’occupais pour ma part à remettre mes propres idées en ordre. Avait-il voulu jauger mes talents de médecin à l’aune de mes exploits passés ? Si j’avais pu sauver messire Dudley de la mort, il pouvait légitimement s’interroger sur mon incapacité supposée à préserver la vie de la reine.
- Voilà ce que vous allez faire…
Nouveau silence. Lord Bigod finissait d’agencer un plan qui, sorti d’une telle cervelle, ne pouvait qu’être machiavélique.
- Vous allez reprendre votre place auprès du roi. Si on vous demande les raisons de votre absence, prenez l’air mystérieux et dîtes que vous oeuvriez dans votre laboratoire.
- Je n’en ai pas, mylord.
- Qui le sait, Hawkins ?… Voyez, moi-même, j’étais persuadé que vous en possédiez un… Si quelque nouvelle fièvre venait à attaquer sa majesté, vous me ferez prévenir sur l’instant. Je veux le savoir avant même que la rumeur de la Cour parvienne à moi.
- Il sera fait ainsi que vous l’ordonnez, répondis-je.
La hache du bourreau revint hanter mon esprit. Délivrer une telle information, c’était déjà trahir.
- Après-demain, sur les coups de dix heures de la matinée, présentez-vous à l’auberge du Lys Blanc et demandez à voir maître Carter.
- Qui est-ce ?
- Peu vous importe, un homme à moi. Il vous mettra en rapport avec la reine.
- Laquelle ?
- Celle que vous aurez ressuscité, mon cher Hawkins !

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MessageSujet: Re: La septième femme d'Henry VIII   Mar 30 Déc 2008 - 21:21

A la Cour, l’absence du troisième médecin du roi n’avait donné lieu à aucun commentaire. Un fait bien plus étonnant était au cœur des conversations. Lorsque sa majesté avait réclamé son testament, on avait peiné à le retrouver. Le secrétaire chargé de l’apporter s’était d’abord trompé de document. On n’avait pas fini de se gausser de lui et de son étourderie qu’un événement plus stupéfiant encore avait fini d’assécher les gosiers des seigneurs et des dames. Trouvant étranges certaines dispositions prises quelques années plus tôt concernant la régence qui devrait s’établir après son trépas, le roi avait entrepris d’apporter des corrections importantes. La plus spectaculaire était l’éviction de l’évêque de Winchester, monseigneur Stephen Gardiner, l’homme qui avait justifié par les textes la prise de pouvoir du roi sur son Eglise. Après Norfolk, une nouvelle disgrâce s’annonçait donc. Certains, en se cachant à peine, prophétisaient que sa majesté n’en resterait pas là et qu’avant son propre trépas il aurait écarté tous ceux qui l’avaient si bien servi. Il détruirait ceux qu’il avait fait pour montrer qu’il avait été jusqu’au bout le seul maître dans son royaume. Cette affirmation, entendue à plusieurs reprises, finit par m’inquiéter. N’étais-je pas, même à une échelle moindre, de ceux qui servaient le roi ?
Mes craintes – et « crainte » était un mot un peu faible – ne venaient que conforter le choix a priori aventureux que j’avais fait en suivant lord Bigod. On ne pouvait pas parler au roi de sa propre mort mais tout le monde, et le souverain le premier, agissait comme si celle-ci était imminente. Or, ma mission était de faire en sorte qu’il n’en fût rien. Je me hâtai donc de gagner les appartements royaux, évitant juste de montrer une précipitation qui pourrait être mal interprétée.
En pénétrant dans la chambre du roi Henry, je me heurtai au premier médecin, maître Wesly, qui en sortait avec humeur.
- Vous voici enfin, Hawkins ! Où diantre étiez-vous passé ?
- Je travaillais pour le salut du roi, répondis-je en me forçant d’adopter le ton énigmatique que lord Bigod m’avait recommandé.
- Je ne vous savais pas si pieux, Hawkins… Vos prières, comme bien vous le savez, ne serviront à rien.
Il y eut un silence un peu lourd. Maître Wesly venait de reconnaître de manière à peine voilée que les actes du roi ne lui permettraient pas de gagner le paradis… sans compter qu’une telle affirmation sentait à plein nez l’hérésie du genevois Calvin.
- Je parlais uniquement de son salut terrestre, fis-je pour rassurer le premier médecin.
Maître Wesly m’adressa un sourire nerveux qui fut comme un accord entre nous. Il oubliait ma disparition et j’oublierai ses propos réformés..
- Vous pensez donc pouvoir aider le roi à vivre… Auriez-vous consulté quelque vieux grimoire que vous aurez laissé votre professeur, maître Lloyd ?
- C’est exactement ce que je fis…
- Vous n’ignorez pourtant pas que la médecine païenne est punie comme hérétique, fit maître Wesly en arquant ses sourcils précocement blanchis.
- Aussi n’est-ce pas là que me portèrent finalement mes recherches…
Insensiblement, je m’approchais du précipice. Maître Wesly voudrait savoir ce que j’avais cherché, ce que j’avais trouvé. Autant il me semblait possible de mentir avec une forte apparence de vraisemblance à des non-initiés, autant le premier médecin du roi trouverait à critiquer, à en remontrer à ce que je pourrais inventer. Je décidai de faire dériver la conversation.
- Comment est sa majesté ce matin ?
- Encore fort agitée et le front brûlant de fièvre… Elle a réclamé à boire à plusieurs reprises et évacué plus par la peau que par la voie normale.
- Que préconisez-vous ?
- Si la fièvre ne tombe pas, nous sommes convenus avec maître Blagge de procéder à une saignée.
Je marquai par une moue sans équivoque mon désappointement. Je n’aimais pas la saignée et mes confrères le savaient pertinemment. C’était là une pratique ancienne, revenue dans les habitudes courantes depuis que les œuvres d’Hippocrate et de Galien avaient été traduites et imprimées, mais à cette pratique j’opposais, à la suite de maître Lloyd, son inefficacité et sa dangerosité. Si le roi s’affaiblissait, il n’était pas pertinent de l’affaiblir encore en le privant de ce sang qui faisait couler la vie en lui. Maître Wesly, et plus encore maître Blagge qui était un enragé de la saignée, soutenaient que comme dans un puits la bonne eau chasse la mauvaise, le mauvais sang devait disparaître afin que le bon se reconstitue et que le malade guérisse.
- Maître Wesly ; nous sommes convenus avant-hier que nos connaissances ne nous permettront pas de sauver le roi et que seul Dieu peut désormais lui venir en aide….
- Baissez la voix, Hawkins ! Vous oubliez où nous nous trouvons !
- Si tel est le cas,fis-je sans réagir à l’apostrophe, pourquoi pratiquer cette saignée ? Elle ne peut guérir le roi… En revanche, elle ne peut que l’incommoder et alerter la Cour davantage encore sur l’issue fatale que tous redoutent. Où est le bénéfice ?
Je laissai le médecin réfléchir un peu sur ce que je venais d’affirmer avant de revenir à la charge avec une proposition.
- Différez, je vous prie, de deux jours cette saignée.
- Pourquoi demandez-vous deux jours ? Vous pourriez exiger une semaine, un mois, un an tant que vous y êtes ! Qui diantre êtes-vous, Hawkins, pour dicter ainsi vos conditions ?
Je ne pouvais pas expliquer au médecin que le lendemain je devais participer à la résurrection d’un fantôme. A lui encore moins qu’à d’autres. Maître Wesly n’avait que faire des superstitions des autres, il était bien trop occupé à croire aux siennes.
- Deux jours, maître Wesly, suppliai-je… Je travaille, croyez-moi, à redonner vie à notre roi… Ou si ce n’est pas la vie, du moins une mort plus douce.
- Admettons que vous puissiez renouveler le miracle qui arracha messire Dudley à la mort… Je n’y crois pas mais je me range à votre argument… Cela ne changera rien… Si la fièvre ne baisse pas, nous pratiquerons la saignée après-demain. En attendant, nous frictionnerons le souverain avec de l’eau fraîche afin d’abaisser sa température corporelle. Serez-vous le premier, Hawkins ?
Je ne pouvais refuser cette tâche ingrate. J’avais obtenu de mon supérieur un répit qui pouvait, sinon sauver la vie du roi, du moins garantir quelques temps encore la mienne.

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MessageSujet: Re: La septième femme d'Henry VIII   Mer 31 Déc 2008 - 1:21

La nuit qui suivit fut aussi mauvaise que la précédente et j’en vins à regretter de ne pas avoir la servante du Maître pour m’aider à compter les heures. Malheureusement j’étais consigné sur une vague paillasse dans un coin de la chambre royale. La respiration hésitante, soufflante, sifflante du souverain et ses agitations me conduisaient fréquemment à me lever pour observer et écouter ce géant lutter contre les ombres de la mort. A quoi pensait-il ? Quels étaient encore ses rêves ? Et d’ailleurs, rêvait-on lorsqu’on sentait peser sur ses épaules l’échéance ultime ?
Un cauchemar plus virulent qu’un autre mit définitivement fin à ma quête de sérénité. Encore une fois, le spectre était venu m’arracher à une cachette que j’avais pourtant jugée excellente ; la hache avait tournoyé lentement dans l’air avant de s’abattre sur mes poignets. D’un seul coup, mes deux mains s’étaient détachées de mon corps. Je me voyais, le regard hébété, considérer mes moignons en me demandant comment je pourrais vivre désormais, comment je pourrais soigner sans mes dix doigts. Je ne souffrais même pas, j’étais juste incrédule… Et puis, après avoir encore sifflé dans l’air sec de ma cachette, la hache me fendait la tête en deux.
J’en vins presque à envier le sommeil agité du roi. Il dormait et moi dont l’âme me paraissait bien plus pure, j’étais aux prises avec des démons qui me promettaient de ne plus jamais trouver un véritable repos. Fort heureusement, maître Blagge survint pour m’ôter de l’esprit ces pensées tourbeuses. Nous échangeâmes nos impressions sur la manière de respirer du roi et, petite satisfaction qui me combla d’aise, Jeremy Blagge considéra que la santé du roi semblait s’améliorer. Et cela sans le recours à la si providentielle saignée.
Je rentrai à mon logis pour me plonger dans un baquet d’eau bien chaude. Lorsque je passais la nuit au palais, Jeffrey Lynne, mon valet, avait pour ordre de laisser une marmite au-dessus du feu pour mes ablutions. Comme toujours, je trouvais délicieux la rencontre avec le liquide. Il m’apaisa et, en un clin d’œil, je m’endormis.

Je n’eus guère de peine à trouver l’auberge du Lys Blanc. La première marchande ambulante de petits pâtés à la viande que j’abordai sur le pont de la Tamise m’indiqua avec force gestes la succession des rues à emprunter pour atteindre mon objectif. L’auberge du Lys Blanc était une paisible hostellerie de deux étages dont l’enseigne, en grande partie rouillée, suffisait à dire l’âge désormais avancé. On n’y trouvait rien d’incommodant à l’exception peut-être d’une forte odeur d’urine qui indiquait qu’on vidait les pots de chambre dans la rue plutôt que dans la cour arrière.
Je poussai la porte. A cette heure matinale, deux poivrots noyaient déjà leurs mauvais instincts dans une bière d’une qualité aussi médiocre que leur esprit. L’aubergiste, homme élancé au visage de fouine, me dévisagea avant de m’interroger.
- Vous voulez à boire ?
- On m’a dit que je pourrais rencontrer chez vous maître Carter.
- Et que lui voulez-vous à maître Carter ?
Il reconnaissait implicitement que cet homme était sinon actuellement sous son toit, du moins connu de lui. Une méfiance sans doute légitime au vu de l’affaire qui m’amenait en ces lieux, lui interdisait d’en dire plus. Son visage se referma aussi vite qu’il s’était éclairé au nom de Carter. Malheureusement pour moi, lord Bigod ne m’avait donné aucun signe de reconnaissance. Je n’avais même pas un mot de passe à fournir pour vaincre l’air buté et méfiant du propriétaire des lieux.
- Je suis maître Hawkins, fis-je espérant que mon nom serait un sésame suffisant.
- Maître Hawkins, oui… Je crois bien que c’est ce nom-là qu’il m’a dit… Maître Carter vous attend en haut de l’escalier… C’est la chambre au...
Un cri strident empêcha l’aubergiste de terminer sa phrase. Une cavalcade se fit entendre ; elle était suffisamment impressionnante, ponctuée de bruits de chutes, pour que les deux mendiants saoulés de mauvais alcool se dressassent sur leurs jambes mal assurées. Puis une silhouette se dessina dans l’escalier. La silhouette devint un corps qui ne pouvait que correspondre à la voix qui avait inauguré tout le tumulte. Mon cœur s’arrêta devant cette apparition superbe, cette beauté pâle et pourtant rayonnante. Il me fallut quelques instants pour comprendre que la femme qui, hébétée, les cheveux fous, les yeux hagards, était celle-là même dont la destinée était de croiser la route du roi… Et que l’homme qui la ceinturait désormais en lui fourrant une bourre de tissu crasseux dans la bouche n’était autre que le fameux Carter que je venais rencontrer.

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MessageSujet: Re: La septième femme d'Henry VIII   Jeu 1 Jan 2009 - 15:37

Je restai béant devant le spectacle que m’offrait la lutte entre la demoiselle et son geôlier. Peu à peu, la force prit le pas sur le désespoir et, faute de pouvoir continuer à se débattre la jeune dame cessa de lutter et se laissa ramener à l’étage.
- C’est vous, Hawkins ? me lança Carter avant de disparaître dans l’escalier.
- Oui, fis-je…
- Montez.
Il adressa ensuite en direction de l’aubergiste un regard que je ne parvins pas à déchiffrer. Celui-ci, en réponse, se contenta d’incliner la tête avec un fin sourire. Visiblement, ces deux-là se connaissaient bien et avaient habitude et plaisir à oeuvrer ensemble à des agissements que morale et pouvoir royal réprouvaient de manière semblable.
Carter était un homme d’apparence insignifiante. On trouvait dans Londres des centaines de personnes ayant comme lui chevelure rousse, solide membrure et démarche déterminée. Ils étaient aussi bien hommes de peine que boulangers, tisseurs de laine qu’aubergistes. La majeure partie d’entre eux étaient d’honnêtes bougres qui vivaient dans l’amour de leur prochain. Ce qui différenciait Carter de ses semblables c’était une lueur vive qui brillait dans ses yeux sombres. On pouvait imaginer sans peine en l’observant que le diable avait entreposé dans l’âme de ce rouquin trapu une partie de ses instincts mauvais
- Lord Bigod et lui viennent de deux mondes différents, pensai-je. Ils n’en sont pas moins similaires dans leur goût pour le mal et la souffrance des autres.
Cette analyse se faisait dans ma tête tandis que Carter plaquait sans ménagement la demoiselle sur le lit. Dans le même mouvement, il l’entravait de chaînes noirâtres qui avaient dû servir jadis à lier des galériens à leur banc de rame. J’essayai de demeurer impassible devant ce spectacle qui m’effrayait et me remplissait de mésaise. J’aurais tellement voulu être ailleurs, hors de cette histoire.
La détresse de la demoiselle se traduisait surtout dans son regard apeuré. Il disait son incompréhension des événements qui venaient de transformer son existence en enfer. Qui êtes-vous ? Que me voulez-vous ? Voilà ce qu’elle pensait, ce qu’elle hurlait sans son silence forcé ? Ce serait à moi, je l’avais compris à demi-mot, d’apporter toutes ces réponses et de m’assurer que la demoiselle filait droit. Hugh Carter n’avait ni la patience, ni la finesse, ni surtout les connaissances pour préparer la jeune dame au monde de la Cour et à la comédie qu’elle devrait y jouer.
- Voilà qui est mieux, s’exclama joyeusement Carter lorsqu’il fût certain que désormais sa prisonnière ne lui échapperait plus.
Il se tourna vers moi, me considéra avec toute l’attention que met un mauvais garçon à deviner les forces et les faiblesses d’une future proie. Qu’étais-je pour lui sinon un comparse de circonstance qu’il se promettait déjà de dépouiller à la fin de l’aventure ?
- Messire Hawkins, voilà le fagot, dit-il en désignant d’un geste du menton la troublante créature jetée sur la couche. Mademoiselle Ann de Mundford… Notre… ami commun… souhaite la remettre à vos bons soins le temps de faire son éducation.
A ce mot d’éducation, Lady Ann de Mundford me jeta un regard désespéré se méprenant sur son sens exact. Elle s’imaginait déjà victime d’appétits orgiaques et rendue à l’état d’esclave de mon bon plaisir. Je détournai les yeux pour qu’elle n’y vit pas le sentiment fort et pathétique qu’elle m’inspirait. Qu’étais-je venu faire dans toute cette histoire ? J’étais complice d’un complot, d’une intrigue de Cour, mais, à mon corps défendant, j’étais aussi le geôlier d’une innocente jeune femme qui devait avoir à peine vingt ans. J’étais un fauteur de malheur. Peut-être moins pire que Carter mais valant tout autant que lui le morceau de corde qui me pendrait.
- Les protecteurs de la demoiselle, ceux qui la conduisaient à Londres, ayant soudain cessé de pouvoir exercer leur protection, je me suis proposé pour les remplacer le temps de la conduire jusqu’à vous.
La mort des accompagnateurs de lady de Mundford était pour Carter une simple péripétie, un avatar semblable aux saignées multiples que mes confrères Welsy et Blagge pratiquaient sans même y penser. Le sang coulait… et alors ? Pour Carter, le meurtre était la normalité, idée que le médecin que j’étais ne pouvait accepter. Une violente nausée me saisit à la pensée que j’étais aussi responsable des assassinats commis ; il fallut le solide appui du mur pour que je ne chancelle pas, une profonde goulée d’air pour que je ne vomisse pas.
- La demoiselle connaît-elle les raisons pour lesquelles on la conduisait à Londres ?
- Ma foi, répondit Carter en se grattant l’occiput, je ne sais pas vraiment… On pourrait lui demander mais elle va encore hurler et je n’aime pas les témoins.
J’étais un témoin tout autant un complice. Je ne sais si Carter s’adressait à moi à travers cette phrase ambiguë mais je décidai, avec une prudence que je jugeais opportune, d’éviter de lui tourner le dos à chaque fois que nous serions ensemble. C’était facile à dire mais, la pratique qui suivrait le démontrerait, beaucoup plus compliqué à faire.
- Le Maître a exigé que vous soyez prêt à paraître avec la demoiselle d’ici trois jours. Les procès des personnes que vous savez ne s’ouvrant pas dans l’immédiat, il est important que nous hâtions notre emprise sur… sur…
- Vous pouvez dire sur sa majesté, Carter… Milady de Mundford apprendra de toute manière de ma bouche ce que la destinée a décidé pour elle.
La destinée avait au vrai des dessous peu angéliques et un visage émacié et spectral. Elle aurait pu prendre d’autres atours si l’embuscade de Carter et de ses sbires n’avait pas eu lieu. Si c’était là la volonté de Dieu, il ne m’apparaissait guère plus engageant que Lucifer.
- Trois jours, répétai-je. C’est à la fois beaucoup et peu. Beaucoup si la demoiselle est coopérative et voit où est son intérêt…
Dans ces propos, j’avais l’impression de parler de mon propre sort. Mon intérêt c’était de devenir premier médecin du futur roi, d’en être proche et qui sait d’obtenir, outre des faveurs pécuniaires non négligeables, une petite importance dans l’Etat. Il fallait que j’y pense sans cesse, que j’en fasse ma première ligne de conduite, celle qui apaiserait mes doutes et mes tourments. Sinon je deviendrai ou imprudent ou totalement fou.
- En revanche, si elle se montre obstinée et ne veut pas apprendre…
- En ce cas, elle pourrait regretter cette mauvaise volonté durant toute sa vie éternelle, fit Carter qui de ma menace incomplète faisait un menace concrète.
Pour mieux souligner celle-ci, il passa la main sur la gaine du couteau qu’il portait à sa ceinture.
- Tu sais bien, n’est-ce pas, comment j’utilise ceci ?
Un sourire gourmand s’alluma sur son visage faisant apparaître dans sa bouche plusieurs mauvaises dents. C’était comme ouvrir les portes de l’enfer. Lady de Mundford le comprit et elle se mit à se débattre à nouveau, secouant avec épouvante ses chaînes.

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MessageSujet: Re: La septième femme d'Henry VIII   Jeu 1 Jan 2009 - 23:06

Dois-je dire que lorsque Carter consentit enfin à nous laisser seuls dans la chambre, mon cœur se mit à battre plus fort. J’avais les mains humides, le front brûlant, la gorge sèche. Aurais-je été conquis au premier regard par feue la reine Jane Seymour ? Ne pouvant me déplacer dans le temps comme certains charlatans prétendaient pouvoir le faire, je n’avais aucune idée précise de la réponse à cette question au demeurant très secondaire. L’instant seul avait de l’importance et cet instant, dramatique et magique tout à la fois, me voyait libre de converser avec la première femme qui m’eût dérobé mon cœur et ma raison en un seul coup d’œil. Malheureusement pour moi, j’étais celui qui la retenait prisonnière, celui qui allait devoir user avec elle de la contrainte, de l’intimidation, de la menace. Un court instant je me pris à imaginer de tout abandonner, de lui ôter ses chaînes et de l’emporter très loin. Elle ne résisterait sans doute pas à ma proposition d’évasion. L’obstacle essentiel – et non le moindre – était le rouquin malfaisant que je devinais l’oreille tendue de l’autre côté de la porte. Non seulement il s’opposerait avec toute la violence de son tempérament à notre tentative de fuite mais, même absent, il en interdisait déjà tout rêve : il avait conservé par-devers lui la clé du cadenas qui bloquait les chaînes de lady Mundford.
Comment devais-je parler à la prisonnière ? Avec déférence sans aucun doute. Je n’étais qu’un médecin sorti de la fange roturière par ses pauvres mérites, elle était de sang noble et le portait dans une certaine arrogance de mine. Il me fallait assurément faire preuve d’empathie car je ne concevais pas de faire plier la belle par la force. C’eût été creuser entre nous un gouffre impossible à combler par la suite… Car je voulais de toutes mes forces qu’il y ait une suite à cette rencontre, à cette aventure dans laquelle nous nous retrouvions plongés sans le vouloir vraiment. Elle par la force de sa beauté, moi par une ambition que je n’avais pas su réfréner. Parti de si bas, je ne savais quelles limites pourraient un jour interrompre mon ascension et je les cherchais furieusement. Les deux derniers jours m’avaient appris que je n’étais guère regardant sur les moyens de briser ces fameuses limites lorsqu’elles se présentaient à moi.
- Milady, je ne vais pas retirer le chiffon qui vous empêche de parler… Pas tout de suite… J’ai d’abord besoin que vous m’écoutiez… Vous avez bien compris que monsieur Carter n’est pas très tendre et que s’occuper de flétrir votre innocence serait pour lui une occupation fort agréable… Je ne suis pas comme lui.
C’était là une affirmation bien commode pour disculper mon âme. Pour lady Mundford, rien ne pouvait la confirmer ou l’infirmer. Son regard me dit qu’elle n’était pas le moins du monde rassurée par ce qu’elle venait d’entendre. Je ne l’aurais certes pas été si j’avais occupé sa place.
- Je vais vous poser une question. Vous répondrez en remuant la tête. De cette réponse, dépend l’orientation de la suite de notre entretien. M’avez-vous bien compris ?
Elle hocha la tête dans un mouvement que je trouvais fort gracieux. Sa pâleur allait, hélas pour moi, fort bien avec sa peur. Ses yeux brillaient de rage et de désespoir me dérobant peu à peu le courage dont j’étais déjà, en temps normal, si chichement pourvu.
- Etiez-vous au courant des raisons qui vous menaient vers Londres ?
Elle secoua la tête négativement avec une énergie qui me donna à penser qu’elle était persuadée, après avoir entendu la discussion précédente avec Carter, que c’était la réponse à donner pour nous complaire. Je tiquai un peu devant cette attitude et prit un plaisir un peu trouble à lui avouer que si sa réponse avait été autre je lui aurais immédiatement ôté son bâillon pour entendre son récit. Elle ne montra pas la volonté de revenir sur son mouvement de tête précédent et j’en déduisis qu’elle avait répondu honnêtement.
- Vous avez entendu que je m’appelais Hawkins… Je suis médecin de sa majesté le roi Henry.
Le regard outré de la demoiselle me montra qu’elle me suspectait de mentir et de masquer mes turpitudes derrière le nom sacré du roi.
- Vous pourrez le constater bientôt de vos propres yeux... Je n’ose pas vous demander de me faire confiance, dis-je après un court répit, mais au moins de croire que je ne vous veux aucun mal. Certaines personnes ont pensé abuser de votre ressemblance avec feue la reine Jane Seymour pour troubler sa majesté qui est en ce moment aux portes de la mort. Le calcul de ces adversaires du trône était fort simple : obtenir la grâce de prisonniers de renom actuellement à la Tour de Londres et que le roi veut voir condamnés pour leur incapacité et leur méchanceté. Nous avons mis fin à leur espoir en vous soustrayant à leur influence malfaisante.
D’un coup d’œil, elle me fit comprendre qu’elle avait saisi mes propos. Dans le même mouvement du regard, elle affirma ne rien en croire. Mon cœur et mon âme étaient au supplice.
- Milady, il faut me croire, suppliai-je…
Peut-être que je ne croyais pas assez moi-même à cette fable qui allait faire de nous les auxiliaires du roi contre ses ennemis. Elle détourna les yeux et je commençai à craindre les funestes conséquences d’une telle attitude lorsque Carter en aurait connaissance.
- Nous allons retourner contre les ennemis du roi Henry le projet qu’ils avaient formé. Vous irez à la Cour, votre visage et votre jeunesse plairont à sa majesté, vous saurez gagner ses faveurs et vous obtiendrez que justice soit faite. Voilà toute l’affaire dite.
A l’évocation de la Cour, le visage de lady Mundford s’éclaira. Quelque chose avertit mon esprit que c’était bien là le ressort à faire jouer. La demoiselle, issue d’une famille sans gloire ni renom, pouvait avoir elle aussi de l’ambition. Peut-être était-ce cela, si elle avait menti à ma première question, qui l’avait décidée à suivre ceux qui l’avaient entraînée sur les routes de Londres ?
- Oui, vous paraîtrez à la Cour. Dans trois jours, comme vous l’avez peut-être compris tout à l’heure... Je vous y introduirai moi-même sous une identité et un prétexte que je ne puis vous révéler pour le moment. Vous paraîtrez avec tout l’éclat de votre jeunesse et de votre beauté.
Il y avait là un moyen de la faire fléchir dont je me mis à user sans modération. Chaque évocation de la Cour, de la robe ou des fards dont serait parée milady Mundford la rapprochait d’une acceptation de sa nouvelle condition.
- Etes-vous prête à accompagner notre projet ? Promettez-vous de vous taire si je vous libère, de ne plus hurler et de ne plus chercher à vous enfuir ?
Elle hocha la tête trois fois. Avec une grâce et une lenteur calculée qui me mit les sens à l’envers. Je sentais s’éloigner la lourde menace du couteau de Carter.

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MessageSujet: Re: La septième femme d'Henry VIII   Ven 2 Jan 2009 - 0:55

Chaque heure passée auprès de lady Mundford m’en apprit davantage sur la jeune femme dont le principal tort était de trop ressembler à l’ancienne reine.
Elle était la seconde fille d’un comte obscur qui n’avait connu Londres que comme étape militaire lorsqu’il rejoignait l’armée royale. De ses récits sur la capitale, milady n’avait retenu qu’une magnificence interdite à cette noblesse de second rang faite de bourgeois usurpateurs de titres ou de sires appauvris. Cette noblesse à laquelle elle avait la tragique certitude d’appartenir à jamais.
Personne ne lui avait jamais parlé de sa ressemblance avec la reine qui eût pu lui donner quelque espoir de hausser dans la gentry. Les mystérieux visiteurs qui quelques jours plus tôt avaient demandé à la voir, la jaugeant, l’entourant de mille questions, lui avaient laissé une inquiétante impression. Elle n’avait consenti que du bout des lèvres à accepter, comme ses parents l’en avaient prié, de les suivre. « Ta fortune sera faite » lui avait simplement affirmé son père. « Fortune » était un mot qui lui parlait.
Elle comprenait désormais grâce à mes révélations ce que les intrigants tramaient exactement… Douleur amère pour son cœur aimant, elle ne savait pas jusqu’à quel point ses parents avaient été complices ou abusés dans cette histoire. Elle m’en parlait souvent, quêtant de ma part des apaisements que je ne rechignais pas à lui procurer.
Elle prenait son rôle fort à cœur et, lorsque je revenais de la Cour une fois mon service achevé auprès d’un roi dont l’état s’améliorait, je la retrouvai fort concentrée sur les documents rédigés à son intention. Elle devait apprendre à être Jane Seymour et elle l’apprenait avec toute sa conscience. Dans ses gestes, son allure, sa grâce, tout comme dans une parfaite connaissance de ce passé qui n’était pas le sien. Je l’interrogeai fréquemment en truffant mes propos de chausse-trappes raffinés. Elle y tombait parfois mais sans jamais refaire deux fois la même erreur. La jeune lady était brillante, avait l’esprit vif et la langue bien pendue. De temps en temps, elle quittait Jane Seymour, redevenait elle-même et, considérant sa situation – elle restait attachée la plupart du temps – lâchait une menace à mon endroit.
- Je suis fiancée, souvenez-vous en… Fiancée au comte John Cavendish, sixième comte de Lincoln… Il vous retrouvera et vous tuera pour tout cela.
L’orage retombait aussi vite qu’il était venu et j’en vins à me demander si le fameux comte de Lincoln existait réellement. Ce rival-là ne me faisait pas peur. Je m’inquiétai davantage de l’attitude de Carter. L’apparente bonne volonté de lady Mundford ne parvenait pas à le convaincre. Il la suspectait sans cesse de mentir, de jouer la comédie.
- Si elle vous donne tant de satisfaction en usurpant le rôle de la reine, elle peut tout aussi bien vous mener en bateau. Et vous, benêt que vous êtes, vous ne verrez bien parce que vous avez pour cette garcelette des yeux qui sont les yeux de l’amour.
Que pouvais-je répondre à cela ? Hugh Carter avait probablement raison et je me disais en mon for que, de toutes les manières, mon destin était déjà tracé. Le couteau du bandit avait pris rendez-vous avec ma carcasse. Si ce n’était pas demain, ce serait dans une semaine ou un mois. Avant ou après milady Mundford, telle était le seul fait que j’ignorais encore. J’étais toujours bien résolu à ne jamais lui tourner le dos. J’y étais parvenu jusque là mais, même en rentrant vers le château du roi, je prenais des précautions croissantes. Le diable aime la nuit et les ruelles sombres.

Le dernier matin à mon arrivée, je trouvai la jeune demoiselle dans la robe qu’elle devait porter le soir même. A ses côtés, je reconnus la servante qui m’avait réchauffé et détendu l’âme au château du Maître. Elle s’activait à réajuster la taille, lady Mundford étant plus fine que la couturière l’avait prévu.
- Savez-vous d’où vient cette robe ? me demanda Carter avec un sourire qui disait bien que la réponse valait à ses yeux son pesant de fierté.
- C’est une véritable robe de la reine, fis-je en me demandant par quel moyen diabolique Carter avait pu se la procurer.
- Non pas… La chose était impossible, le roi ayant fait brûler toutes les robes de la reine après sa mort… C’est en fait la robe que les partisans de Norfolk avaient fait réaliser pour la présentation de la pute au roi… Nous avons retrouvé la maison où ils avaient prévu de se retrancher, nous avons fait main basse sur la couturière, les bijoux et certains papiers très intéressants. Nous avons gardé les papiers et les bijoux…
- Vous…
Je faillis montrer par des paroles bien senties le dégoût que m’inspirait Carter. Mon manque de courage, à moins que ce ne fût une lucidité bienvenue, me fit renoncer à temps à une bravade bien inutile. La suite devait me montrer que je n’avais pas encore mesuré l’appétit démesuré de sang de l’infâme rouquin. Son plaisir, il le prenait dans la souffrance des autres ? Ce que sa petite naissance ne lui avait pas donné, il l’arrachait à la vie de ceux qui étaient plus faibles encore.
- J’ai aussi un cadeau pour vous, milady, fit-il.
Je m’étonnai en silence. Jamais Hugh Carter n’avait honoré sa prisonnière de son titre nobiliaire. Pour lui, elle était toujours la garce ou la putain, parfois juste la femme lorsqu’il avait décidé d’être aimable.
Il tendit vers lady Mundford un coffret de bois précieux. J’imaginais qu’il s’agissait des fameux bijoux trouvés au repaire des partisans de Norfolk. En une touche finale, ils devaient finir d’orner la poitrine décolletée de la belle dame aux grands yeux vifs.
Je vis milady Mundford pâlir, porter la main à sa bouche et s’effondrer en étouffant un cri. Le coffret lui glissa des mains, tomba au sol, cascada. Un objet que j’identifiai mal dans un premier temps roula sur le parquet. A mon tour, je poussai un cri tandis que la servante m’accompagnait d’un hurlement strident. C’était une tête humaine qui venait de traverser la chambre pour aller buter contre un coffre et s’y arrêter tournant vers nous un regard creux.
- John Cavendish, sixième comte de Lincoln, laissa tomber comme par inadvertance Hugh Carter… Maintenant Hawkins, réveillez cette salope et finissez de la préparer. Je crois qu’elle aura compris qu’elle n’a aucun intérêt à nous jouer des tours et qu’il faut qu’elle file droit… Nous sortirons par l’arrière de la taverne pour plus de discrétion. Rejoignez-moi dans la cour quand vous serez prêts.

Dans la cour, une masse informe attira mon attention après que, poussant devant moi une lady Mundford encore plus pâle qu’à l’habitude, j’eus quitté la chambre. Une curiosité stupide me poussa à m’approcher. Sous une fine couche de chaux blanchâtre, je reconnus les corps en décomposition des deux ivrognes qui avaient assisté à la tentative de fuite de milady. Un hoquet me déchira. Je vomis.
Jamais de témoins ! La servante crasseuse serait peut-être la prochaine victime.

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MessageSujet: Re: La septième femme d'Henry VIII   Ven 2 Jan 2009 - 14:10

De toute l’après-midi, je n’ai pu détacher mon esprit de l’image des deux corps enchevêtrés, des chairs attaquées par la chaux vive, des visages déjà méconnaissables. De son côté, lady Mundford sanglotait sur son amour assassiné, me lançant au milieu de ses larmes des regards hostiles. Si Carter avait voulu rompre la confiance qui s’était instaurée entre elle et moi, il y avait réussi au-delà de toutes ses ambitions. L’horreur de la situation avait brisé nos fragiles connivences. Je détournais donc au maximum mes yeux d’elle et de son courroux ce qui me conduisait à envisager plus souvent que voulu la servante pour laquelle je craignais un sort funeste. Je ne pouvais donc m’extirper de cette angoisse sourde qui me ravageait. La mort était présente partout dans cette pièce : mort passée, mort à venir. Une mort qui n’aurait pas la franchise d’une épidémie incurable ou d’un accident fortuit. Non, le trépas qui nous était promis avait d’emblée la couleur du sadisme, de la cruauté raffinée, de la jouissance malsaine. Je savais que quelque fussent ceux qui voudraient nous tuer - « amis », « ennemis » ou forces du roi - ils ne se contenteraient pas de nous envoyer dans l’autre monde sans le plaisir de la torture physique et morale.
N’y tenant plus, je voulus sortir prendre l’air dans le quartier. Hugh Carter me barra le passage avec une autorité nouvelle. Mon œuvre étant pratiquement achevée, je cessais pratiquement d’être complice pour embrasser le rôle moins glorieux de suspect.
- Je dois aller au palais prendre des nouvelles du roi, arguai-je afin qu’il me permît de quitter ma propre demeure.
- Le roi ne mourra pas aujourd’hui. Vous avez fort bien réussi à le tenir en vie jusqu’à ce jour et vous n’avez cessé de vous vanter de l’amélioration de son état. Votre présence n‘est donc pas indispensable auprès de lui.
- Je suis donc prisonnier chez moi…
- Jusqu’à ce soir, vous ne devez pas quitter votre maison. Ordre de mylord Bigod… S’il venait à vous arriver malheur, tout serait perdu.
Le mot de « malheur » dans la bouche de Carter pouvait bien avoir la valeur de menace. En l’occurrence, je sentis plutôt quelque chose comme une inquiétude. Le camp adverse avait peut-être lui aussi lancé des limiers sur les traces de lady Mundford, des limiers aussi efficaces, cruels et décidés que Carter. De là, la précaution à l’auberge. De là, l’interdiction pour moi de sortir. Lord Bigod devait avoir ses informateurs à la Cour. Il s’y disait peut-être que le troisième médecin du roi, Paul Hawkins, avait des comportements étranges depuis quelques temps. Cela servait bien sûr les intérêts de notre affaire mais cela attirait nécessairement l’attention sur moi.
Alors, j’attendis.
Milady Mundford était déjà parée de la robe écarlate sertie de diamants et de rubis. Elle s’entraînait désormais à marcher avec des chaussures aux semelles épaisses afin de combler la différence de taille entre elle et feue Jane Seymour. Elle allait et venait dans ma pièce d’honneur, cherchant le subtil point entre l’équilibre et la chute. Cela prit une bonne heure mais elle parvint finalement à adopter une démarche à la fois souple et élégante. Comme une récompense pour cet acharnement à bien faire, la servante approcha de sa gorge les bijoux qui devaient terminer la phase de préparation. Mon cœur se mit à s’accélérer encore, tant par l’approche du mouvement fatidique où tout se jouerait que par la troublante beauté de milady ainsi parée.
Pour ne point défaillir de tant d’émotions, je fis subir à ma complice un dernier interrogatoire. Elle me répondit sans aucune erreur. Elle maîtrisait aussi bien la manière dont le roi l’appelait en son privé que le nom des personnes qui l’avaient servie dans ce qu’elle devrait appeler « sa première vie ». Elle avait en revanche perdu la douceur suave de sa voix que nous avions tant travaillée afin que de mieux ensorceler le souverain. C’était là la faute de Carter, une faute que je jugeais impardonnable.
L’attente prit fin lorsqu’un complice de Carter annonça l’arrivée du carrosse qui devait nous mener au palais. Milady Mundford agença elle-même le masque de satin noir qui dissimulerait son visage jusqu’à son arrivée auprès du roi. Elle revêtit une cape par-dessus sa robe et coiffa ses cheveux d’un capuchon gris. Elle était devenue ombre et ne quitterait ce discret statut qu’en présence de sa majesté.
- J’ai peur, me confia-t-elle tandis que nous effectuions les quelques pas entre ma porte et le carrosse.
- Moi aussi, répondis-je dans un souffle. Quoi qu’il arrive, ne me quittez pas, milady. Nous sommes condamnés à nous entendre pour nous tirer de cette aventure.
Elle ne répondit rien.
Peut-être parce qu’il n’y avait rien d’autre à répondre. Désormais, il ne fallait plus penser qu’à vivre. Cela passait par le respect du plan tracé, par une intelligence d’adaptation et par un instinct sûr. Sur ces points, j’avais plus confiance en elle que je n’avais confiance en moi.

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MessageSujet: Re: La septième femme d'Henry VIII   Sam 3 Jan 2009 - 0:17

Le froid était mordant en cette fin de décembre, la neige menaçait et les Londoniens s’étaient claquemurés dès que la nuit s’était étendue sur la ville. Le carrosse traversa ainsi les rues de la cité sans rencontrer les habituels embarras. Cette vitesse était angoissante ; elle me rapprochait du moment fatidique beaucoup trop rapidement à mon goût.
Pour me calmer, je jetai de fréquents coups d’œil à Ann de Mundford. Elle était d’une sérénité étonnante et essayait surtout de percevoir à travers le rideau de la nuit cette grande ville inconnue. Quelques flambeaux, quelques lanternes éclairaient ici ou là une enseigne, une porte cochère, un passage particulier. Le plus souvent on ne distinguait rien d’autre que les fumées argentées qui s’élevaient en griffant le ciel bas et lourd.
Soudain, le carrosse tourna brusquement sur la gauche pour pénétrer dans l’enceinte du palais royal de White Hall.
- Maître Hawkins, vais-je marcher derrière vous ou vous précéder ?
La question me prit au dépourvu, mes pensées étant alors ailleurs. Je doutai fort que lady Mundford eût songé à ce problème au dernier moment. C’était là un habile coup fourré destiné à me mettre en difficulté à l’instant même où les événements s’accéléraient.
- A quoi faites-vous allusion ? répondis-je en me forçant à bannir le terme de milady désormais inadéquat pour la désigner.
- Si je suis la reine, n’est-ce pas à vous de me suivre, mon rang étant infiniment supérieur au vôtre ?
- Certes, certes… fis-je espérant gagner un peu de temps pour terminer d’agencer mes idées.
- Peut-être agirez-vous alors en qualité d’introducteur mais c’est là alors une tâche qui relève de la valetaille et non d’un maître en médecine… Dans tous les cas, vous devriez me suivre et non me précéder.
- Croyez bien que je ne souhaite en rien compromettre votre honneur, ni le scénario que nous jouons, mais accordez-moi que cette situation n’est pas commune. Jamais encore, on n’a entendu parler d’une reine ramenée à la vie par un médecin.
- Ou si la chose a existé, je crains que ce médecin n’ait pu la conter du haut du bûcher sur lequel on l’aura conduit.
Le carrosse stoppa au pied de l’escalier. La portière s’ouvrit d’un mouvement sec. Je vis alors Jane Seymour, masquée, un capuchon rabattu sur la tête, descendre avec grâce et entrer avec précipitation dans le palais. Je me propulsai à mon tour à l’extérieur du carrosse, la rejoignis en quelques fougueuses enjambées et lui soufflai d’accepter que je la précédasse afin d’assurer ses sécurités. Elle remua presque imperceptiblement la tête et se plaça cinq pas derrière moi.
Jamais le dédale des couloirs et des salles ne me parût aussi long. Au début, il fallut se faufiler la jeune femme masquée passant inaperçue au milieu des courtisans. Et puis quelqu’un – une femme sans doute, suspectant l’arrivée d’une rivale – remarqua le capuchon, le masque de satin, le port altier de l’inconnue et, chacun commença alors à supputer sur l’identité de la mystérieuse apparition. Un large chemin s’ouvrit devant nous. Je pus pour quelques instants me prendre pour Moïse écartant les flots de la mer Rouge.
- Laissez passer le médecin du roi !
Cette annonce, pourtant traditionnelle, modifia à nouveau la situation. Un cortège de rumeurs nous accompagna tout au long du dernier couloir. On se pressait derrière nous, sur nos flancs, et cette marée menaçait de nous engloutir. Les seigneurs et les dames étaient si proches que j’entendais les questions qu’ils se posaient entre eux… Quand ils ne me les posaient pas directement.
- Cette belle dame rend donc visite au roi ?…
- Est-ce une maîtresse ?…
- Pourquoi est-elle masquée ? Serait-ce une grande dame ?
- S’il en était ainsi, c’est que le roi Henry aurait retrouvé force et énergie !
- Non, cria une femme d’une voix brûlante, c’est une sorcière… Elle vient pour perdre le roi en prétendant le sauver.
- Cessez de dire n’importe quoi ! Une sorcière ne peut être aussi étincelante de grâce et de pureté. N’oubliez pas qu’une sorcière fait commerce de chair avec le diable…
L’homme qui avait éloigné les soupçons de sorcellerie en évoquant le diable n’était autre que lord Bigod. Ce fut sa seule manifestation à notre endroit. Il accompagna ensuite notre avancée du regard, se gardant bien du moindre geste d’encouragement ou de connivence. Il ne pouvait se permettre d’être remarqué et associé à nous d’une manière ou d’une autre. Nul doute que le duc avait déjà prévu une position de repli en cas d’échec. Il n’était pas homme à n’avoir qu’un fer au feu. On ne joue pas avec le pouvoir et la richesse sans s’être assuré de ne perdre ni l’un, ni l’autre, ou bien c’est qu’on est un sot. Je savais pertinemment que lord Bigod ne l’était pas. Si le complot était découvert, il me ferait taire avant que d’autres m’aient fait parler…
- Par tous les saints, quel est ce vacarme ?
Le porte de la chambre royale s’était ouverte vivement et le premier gentilhomme de la chambre, sir Anthony Denny, avait paru, le visage empourpré de colère. Il me considéra sans aménité particulière, nos rapports étant toujours assez distants. N’était-il pas noble et moi simple médecin ?
- Est-ce vous, maître Hawkins, qui avez drainé cette bruyante assistance derrière vous ?
- Sir Denny, répondis-je, je crains malheureusement d’être la cause de toute cette émotion et de ce désordre. Pourriez-vous demander audience à sa majesté pour une affaire de la plus haute importance touchant à l’éclat de son règne et à la gloire de la science en son royaume ?
- Qu’est-ce à dire ?
- Je ne puis vous en dire davantage. Au risque de vous paraître malséant et présomptueux, c’est une révélation qui ne peut concerner que le roi et la personne qui m’accompagne.
Bien que j’eusse parlé fort discrètement, une oreille fine s’empara de ma réponse et, la traduisant à sa façon, affirma à qui voulut bien l’écouter que la lady masquée était une fille cachée du roi. Les éclats de vois reprirent de plus belle.
- Hâtez-vous s’il vous plaît, Sir Denny… Vous pouvez constater que ces gens s’émeuvent de tout ce mystère et que la révélation de toute l’affaire à sa majesté se fait pressante.
Ni le cercle bruissant de questions et de suppositions des courtisans, ni ma propre insistance ne furent propres à pousser sir Denny à se précipiter. Il avait essuyé quatre jours plus tôt une sévère rebuffade pour avoir peiné à retrouver le testament du roi ; il craignait d’être renvoyé pour une nouvelle faute et hésitait de ce fait à troubler le roi qui devait s’être endormi.
- Sir Denny, de grâce ! Allez !…
Ann de Mundford subissait sans réagir les questions, les regards indiscrets qui tentaient de la dévisager, les mains qui se tendaient vers elle. Elle se tenait bien droite affichant une impassibilité totale face aux sollicitations curieuses des courtisans. Elle jouait son rôle à merveille et ne l’en admirait que plus encore.
- Je ne peux réveiller sa majesté, maître Hawkins… Vous savez bien quelles sont ses douleurs et ses faiblesses. Il dort enfin d’un sommeil serein. Il est sans agitation et sa respiration est redevenue régulière. Je ne peux évidemment que vous autoriser l’entrée puisque vos fonctions vous en donne le droit. En revanche, cette lady ne saurait vous accompagner dans la chambre du roi.
- Sir Denny, vous devez réveiller le roi. C’est un ordre !
- Il ne peut en être question… Si vous tenez à finir avec la tête sur le billot, allez y vous-même et faites vous-même ce que vous exigez de moi !
J’étais, dans tous les sens du terme, dans une impasse. Acculé avec ma protégée entre la porte close de la chambre royale et les remous incessants d’une Cour avide de savoir. Incapable de décider si je devais ou non m’introduire seul auprès du roi laissant milady Mundford aux prises avec la foule curieuse.
Me voyant dans cette terrible hésitation, Ann de Mundford prit une initiative qui me parut insensée. Rompant avec le plan qui prévoyait qu’elle fût comme endormie, inconsciente et insensible, elle se rapprocha en deux pas décidés du premier gentilhomme de la chambre et lui glissa quelques mots à l’oreille. Sir Denny, en tremblant quelque peu, porta la main vers le visage de Ann, souleva légèrement le masque satiné et, comme foudroyé, s’effondra à ses pieds. En plaçant ses mains de part et d’autre de son visage, Ann de Mundford avait préservé son anonymat et débloqué la situation. D’une main compatissante, elle releva sir Denny lequel nous livra passage et referma l’huis derrière nous.

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MessageSujet: Re: La septième femme d'Henry VIII   Sam 3 Jan 2009 - 15:13

Sir Denny ne se fit plus prier et, effrayé de sa propre audace comme de l’apparition du fantôme de la reine Jane Seymour, entreprit d’éveiller le roi Henry. Il y mit des façons fort évidemment, ne pouvant comme il l’eût fait d’un ami secouer sa majesté par l’épaule ou lui pincer les jambes. Ce fut donc par degrés que le roi reprit conscience du réel s’extirpant d’un sommeil dans lequel il devait encore en découdre avec ses vieux ennemis d’Espagne et de France.
- Majesté, votre troisième médecin, maître Hawkins, est là et souhaite vous entretenir d’un véritable prodige.
- S’il est question de ma santé, ronchonna le roi sans bouger, le véritable prodige est que je sois encore vivant tant l’incapacité de ces gens qui se disent médecins est effrayante. Ils n’ont que la saignée à la bouche… Renvoie-le !
- Majesté, je m’en veux d’insister auprès de vous. Maître Hawkins est accompagné d’une dame qui…
- Une dame, dis-tu ?
A cette nouvelle, le roi consentit à ouvrir vraiment les yeux. J’inclinai respectueusement la tête et j’entendis le froufrou léger de l’étoffe écarlate de lady Mundford qui effectuait sa révérence.
- Ma foi, médecin, fit le roi avec une jovialité qui lui était devenue rare, c’est le plus grand remède que tu aies pu trouver à mes mélancolies et à mes humeurs dérangées. La vue de cette gracieuse dame redonne à mon vieux cœur un je ne sais quoi de ses juvéniles années. Mais pourquoi diantre demeure-t-elle masquée ? Allons, madame, de grâce, montrez-nous votre beau visage !
Je fis un geste vers milady de Mundford pour lui ordonner de ne point s’exécuter. C’était prendre un trop grand risque que de dévoiler d’un seul coup l’identité de la dame. Il y fallait de la préparation et c’était là ma tâche du soir.
- Majesté, souffrez je vous prie que Madame n’obéisse point à votre ordre. Je dois d’abord vous entretenir de certains points essentiels avant que Madame ne se démasque devant vous.
Le roi cessa de se réjouir le regard des formes généreuses de Ann de Mundford pour m’envisager avec sur sa face tous les signes de l’agacement.
- Qu’est-ce donc, maître Hawkins ? Encore un chantage politique ? Le plaisir d’approcher Madame la mystérieuse est donc assujetti à je ne sais quelle contrepartie… Vous devriez savoir que durant tout mon règne j’ai été confronté à de telles propositions et que, si j’ai parfois cédé, j’ai toujours montré à la fin qui était le maître et que je barguignai avec personne.
- Je sais fort bien tout cela, votre majesté, fis-je en m’inclinant plus profondément encore qu’à mon entrée dans la chambre. Vous êtes un souverain que tout le monde, amis ou ennemis, craint et si des grâces devaient venir couronner mon œuvre, je ne les aurais sollicitées qu’à travers mon soin à vous servir. Ce n’est point de politique que j’entends vous entretenir mais bien de science…
- Que ton propos soit prompt alors, médecin… La fatigue et l’impatience sont deux bonnes raisons pour moi de te faire jeter hors si tu ne t’expliques pas avec célérité.
- Majesté, que craignent le plus les hommes en ce monde sinon la mort. Ce sont des ténèbres que même les plus croyants n’abordent pas sans trembler.
Le roi ne dit rien à cette entame mais je perçus à sa respiration accélérée que ce trépas, dont il ne fallait jamais lui parler, l’angoissait plus qu’il ne souhaitait le montrer devant la Cour. Sans doute trouvait-il dans sa vie suffisamment d’actes méchantissimes pouvant lui valoir d’aller passer l’éternité au milieu des flammes de l’Enfer. Peut-être aussi que, comme certains, il doutait qu’il y eût bien, après la mort, cette vie éternelle. Nos beaux évêques en parlaient avec la même énergie qu’ils mettaient à jouir de leur terrestre existence, cela suffisait me semblait-il à en douter.
- Depuis des mois, dans mon laboratoire, lorsque le service de votre majesté est terminé, je cherche à comprendre la vie et à comprendre la mort. Certains êtres s’éteignent plus vite que d’autres et laissent de telles tristesses derrière eux qu’on donnerait tout pour les retrouver à nouveau dans cette vie.
- Ce serait œuvre de sorcellerie, fit le roi.
- La sorcellerie, votre majesté, est ce qui se fait par l’invocation du Diable et de ses suppôts. La science, elle, s’effectue grâce à la connaissance et à l’expérience. J’ai effectué des recherches dans les nombreux grimoires que m’a légué mon maître en médecine. Les médecins arabes avaient découvert des choses que nous n’avons pas su trouver.
- Ce sont des païens, des hérétiques, objecta le roi reprenant ce rôle de Défenseur de la Foi qu’il avait tant aimé jouer au début de son règne.
- Certes… Mais, il y avait au douzième siècle dans les terres lointaines de l’Est de la Méditerranée une secte dont les exploits terrifiaient les Croisés, les Romains d’Orient, les Turcs et tous les fidèles du faux prophète Mahomet. Dans cette secte, les hommes ne craignaient point la mort étant assurés de revenir à la vie quand bien même ils seraient tués par leurs ennemis. Quant à leur chef, son seul surnom suffisait à dire que l’homme ne subissait point la marque des temps. Bien qu’il fût fort jeune d’apparence, on l’appelait Le Vieux de la Montagne.
- Quel est le rapport de tout cela avec cette dame ? questionna le roi Henry que mon retour dans le temps avait quelque peu ennuyé.
- Me basant sur ce qui était écrit dans ces grimoires, j’ai entrepris de saisir quel élément dans nos corporelles enveloppes, cessant son œuvre, provoque la mort.
- Et tu y as réussi ?
- Je ne me serais pas permis de troubler votre majesté dans son sommeil si je n’avais obtenu aujourd’hui même le résultat que j’espérais.
Je me rapprochai de Ann de Mundford qui durant ma péroraison avait observé comme convenu l’immobilité la plus complète.
- Votre majesté me pardonnera je l’espère d’avoir songé d’abord à elle lorsque j’ai voulu appliquer à la race humaine mes découvertes. C’était là poursuivre le travail quotidien que j’accomplis auprès d’elle… Mais, en tant que votre médecin, je voudrais cependant être sûr avant d’ôter ce masque que l’émotion ne sera pas trop forte et que….
- Oublies-tu, médecin, que j’ai fait couler le sang de femmes que j’avais serrées dans mes bras. Sans hésiter et sans un remords. L’émotion n’a rien à faire dans la vie d’un souverain.
- Comme il conviendra à votre majesté.
Je fis glisser le masque.

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MessageSujet: Re: La septième femme d'Henry VIII   Sam 3 Jan 2009 - 18:48

Ann devait demeurer impassible jusqu’à ce que je la réveille de son supposé sommeil. Elle ne m’aida donc pas le moins du monde à ôter le masque et resta immobile, imperturbable, attendant comme moi la réaction royale.
Dans un premier temps, le roi ne dit rien. Il plissait juste les yeux. Je pris alors conscience que sa vue ayant fort baissé au cours des dernières années il ne distinguait pas vraiment le visage qui venait de lui être révélé. Je saisis délicatement le bras de lady Mundford et la conduisait auprès du lit du souverain. A dix pas de la couche royale, avec l’éclairage des chandeliers rallumés par sur Denny, il devint possible à Henry VIII de reconnaître les traits familiers de son ancienne épouse.
- Hawkins, vous êtes le diable ! s’exclama-t-il.
- Non point, votre majesté… Juste votre humble serviteur…
- Vous avez ramené ma reine à la vie ! s’étrangla-t-il d’une voix incrédule et chargée d’émotion.
- Pas entièrement. Elle est pour l’instant dans un état de somnolence provoquée par des vapeurs hypnotiques. Elle ne ressent rien, elle n’entend rien. Je ne l’éveillerai complètement que sur votre ordre.
Le roi prit à témoin sir Denny jusque là muet et retiré dans l’ombre.
- Croyez-vous à ce prodige, Denny ?
- J’y crois… et puis je n’y crois pas… avant d’y croire à nouveau, répondit le premier gentilhomme de la chambre.
- Pourquoi ne croyez-vous pas à ce que vous voyez, Denny ? interrogea le roi Henry.
- Parce que mon esprit refuse d’y croire… Y croire ce serait admettre que maître Hawkins pourrait ainsi ressusciter votre propre père ou l’illustre Richard Cœur-de-Lion… Quelle confusion cela serait pour votre royaume !
- Cela est juste, concéda le roi. Vous avez, sir Denny, plus de cervelle que moi. Je n’avais point songé à la chose d’un point de vue politique.
- D’autre part, tout à l’heure, si ma mémoire m’est toujours fidèle, cette dame a bougé de sa propre initiative et sans suivre le moins du monde son mentor.
- En êtes-vous certain ? questionna le roi.
- L’émotion a été si forte que je ne sais plus si ce fut réalité ou bien rêve. Tout est fort confus en ma mémoire, majesté. Ne pouvant être sûr de ce que je vois, j’essaye de deviner le sens de toutes ces choses. On peut tout aussi bien essayer de vous manipuler en vous mettant en présence d’un sosie de la reine.
Les doutes de sir Denny se faisaient dangereux. Je décidai d’intervenir.
- Et comment aurais-je pu trouver une dame à la ressemblance de la reine Jane Seymour puisque je ne l’avais jamais rencontrée n’étant point encore à Londres au temps de son existence ?
- Il vous aura sans doute fallu quelques complices pour cela, répliqua sir Denny. Le souvenir de cette reine belle et bonne a été conservée par de pieux serviteurs d’elle et de sa famille. Son portrait est ainsi fort présent dans les appartements du prince Edouard.
- Majesté, je vous conjure de vous fier à vos yeux et à votre mémoire. Laissez-moi éveiller la reine et vous pourrez converser avec elle et vous faire ainsi votre propre opinion.
- Sir Denny, intervint le roi, vous doutez donc fort de ce miracle ?
- Je crains que l’on essaye d’abuser votre majesté… Mais je connais aussi maître Hawkins, sait la fidélité sans faille qu’il vous témoigne. On dit qu’il vous a évité ces derniers jours une nouvelle saignée ce qui a grandement aidé au soulagement de vos maux à mon sens. J’aurais du mal à comprendre qu’il fût à ce point insensé d’essayer de vous jouer ainsi.
J’adressai un petit salut reconnaissant à sir Denny dont les propos étaient à la fois courtois et flatteurs. Il ne mentait pas lorsqu’il affirmait n’être sûr de rien quant au fantôme de Jane Seymour. Cette incertitude pouvait nous être grandement profitable.
- Un homme d’Eglise pourrait peut-être, poursuivit-il…
- Un homme d’Eglise comme Stephen Gardiner ? Celui que vous me reprochâtes fort impoliment il y a deux jours d’avoir exclu du conseil de régence… Ne savez-vous pas, sir Denny, que les hommes d’Eglise jugent avec leur Bible et non avec leur âme. Ils ne verront jamais dans ce prodige autre chose qu’une flambée diabolique…
Ne l’ayant pas vu depuis la veille au soir, je constatais que le roi avait retrouvé une partie de son énergie. Il n’y avait plus de sifflements dans sa respiration, plus d’essoufflement lorsqu’il enchaînait plusieurs phrases. Son débit de parole avait gagné en vivacité. Et, ce n’était pas le moindre des signes favorables, il s’était redressé lui-même dans son lit pour voir approcher la jeune femme. Son esprit avait également fort progressé comme il le montra en trouvant le bon moyen d’avoir une certitude sur l’identité de la dame qui se tenait près de son lit.
- Si vous voulez en avoir le cœur net, prenez une escorte de soldats et galopez jusqu’au château de Windsor. Si le tombeau de la reine est vide, alors vous serez bien obligé de croire en ce doux miracle auquel pour ma part je ne demande qu’à croire.
A peine sir Denny avait-il quitté la chambre que le souverain, tendant une main vers l’étoffe cramoisie de la robe de Ann de Mundford et la frottant entre ses doigts énormes, se mit à verser des larmes grosses comme des pois..
- Maître Hawkins, fit-il en ravalant ses sanglots, même si Denny a raison et que tout cela n’est que mascarade, offrez-moi s’il vous plait le plaisir de parler encore ma reine. Eveillez-la sans attendre le retour de mon fidèle serviteur. Rendez-moi la tout de suite !

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MessageSujet: Re: La septième femme d'Henry VIII   Sam 3 Jan 2009 - 20:34

Des deux heures que le roi passa à parler tendrement avec Ann de Mundford, je ne retiens que deux sentiments. Le premier, honteux, est d’avoir joué le roi avec un cynisme effrayant, de m’être laissé emporter par mon imagination fertile. Pour « réveiller » le fantôme de la reine, j’ai usé d’un simple parfum musqué en le présentant comme un élixir composé de plantes venues des Indes lointaines et de la polaire Russie. Pour expliquer le miracle de la résurrection, j’ai inventé l’existence de petits organismes invisibles à l’œil dont la puissance est telle qu’ils peuvent ravager les tissus de la chair, les corrompre et conduire au trépas. Le roi gobait tous mes mensonges sans cesser de caresser du regard le pâle minois de Ann. Il prenait sa petite main dans la sienne, la portait à ses lèvres et la dévorait de baisers comme il devait prendre plaisir à le faire à Jane Seymour.
C’était là mon deuxième sentiment et celui-là ne me paraissait en rien mauvais. Le roi était heureux. Il trouvait dans ce bonheur simple un regain de force. A l’observer, je ne trouvais plus rien de l’ogre grogneur et mal embouché que j’avais eu trop souvent à souffrir. Qui eut dit que cette homme-là avait commis mille actes violents à l’encontre de ses sujets parmi les plus fidèles, qu’il avait châtié deux de ses épouses. Je le sentais apaisé, serein et acceptant par avance tout ce que sa douce aimée pourrait bien lui demander.
- Me l’allez-vous laisser ? me demanda-t-il soudain.
- Je ne comprends pas votre demande, majesté, fis-je.
- Jane pourra redevenir mon épouse ?
- Sans le moindre doute, majesté… Cependant…
- Cependant, répéta le roi tout en levant déjà les sourcils dans un air de mécontentement que je ne lui connaissais que trop bien.
- Je me dois de prendre certaines précautions. La vie rendue à la reine n’est peut-être pas éternelle. Les petits organismes qu’il a fallu combattre pour lui redonner vie ne sont peut-être que temporairement vaincus. Il me faut valider certains procédés et vérifier leur durabilité. Aussi, me dois-je de plonger la reine à nouveau dans un sommeil hypnotique avant de la ramener chez moi pour étude.
- Je ne veux pas qu’elle retourne chez vous !
Ce n’était pas tout à fait un ordre, mais une plainte boudeuse, lorsqu’elle émane d’un souverain si puissant, peut assurément en avoir la valeur. Je sentis un nœud coulant virtuel glisser autour de mon cou. Qu’est-ce qui empêchait le roi de me saisir, de me jeter en prison, de me faire exécuter sans le moindre jugement, juste pour être libre de jouir à sa guise d’une Jane Seymour retrouvée.
- Mon seigneur et maître, intervint Ann de Mundford avec cet a propos qui disait toute son intelligence et sa perspicacité, je me sens fort lasse. Chaque jour, maître Hawkins m’a permis de goûter à des périodes de réveil de plus en plus longues… et celle d’aujourd’hui m’a donné le bonheur de vous revoir… Demain, ma présence auprès de vous sera plus longue encore… Et celle qui suivra après-demain le sera davantage. Permettez donc à cet honnête homme de me soustraire encore un peu à votre amour.
De nouvelles larmes perlèrent au coin des cils royaux. Plus que la pseudo raison scientifique que j’avais avancée, la passion amoureuse l’emportait. Lady Mundford posa un baiser sur la joue royale flétrie de rides, puis, se redressant et réajustant sa robe, m’appela auprès d’elle.
- Maître Hawkins, s’il vous plait, ma lassitude ne cesse de croître. Aidez-moi je vous prie à sombrer dans le repos.
Je tirai de ma poche un flacon de couleur orangée, en fit respirer quelques vapeurs à lady Mundford laquelle en quelques instants reprit l’apparence de la raideur.
- Majesté, puis-je humblement attirer votre intention sur un point que sir Denny évoquait tout à l’heure.
- Je vous écoute, maître Hawkins.
- Il est essentiel que tout ceci demeure secret. Face à la Cour toute entière, et en premier lieu devant mes confrères. Que mon procédé soit découvert, qu’il passe entre des mains peu scrupuleuses et toutes les abominations seraient possibles.
- Je l’entends fort bien…Et je goûte fort la chose. Le privilège que vous m’avez réservé me doit rester propre. Maître Hawkins, vous m’avez ravi par les prouesses de votre art. Je vous ferai compter demain une fort belle somme que mon intendant personnel vous remettra.
- Je vous l’ai dit tout à l’heure, majesté… Je ne cherche nul profit.
- Sans doute, sans doute, mais que serait un roi sans le privilège de récompenser ceux qui l’ont bien servi.
Il était bien temps d’être scrupuleux, me dis-je. Je me courbai devant la volonté royale, replaçai le masque sur le visage de lady Ann et saluai à nouveau. Par mimétisme, lady Mundford accompagna mon mouvement d’une profonde révérence..
- Si par malheur, les doutes de sir Denny étaient fondés, fit le roi changeant soudain de ton, vous imaginez sans peine quelles récompenses vous seraient alors accordées.
- Je le sais fort bien, majesté. Aussi, ne crains-je pas de vous affirmer que vous pourrez me faire quérir en mon domicile quand bon vous semblera. Vous m’y trouverez assurément… Et si je n’y suis pas, c’est que je serai déjà à vos côtés.
Dernier salut au roi. Je quittai la chambre, toujours suivi par lady Mundford. Dehors, la foule des courtisans ne s’était pas dispersée. Bien que la curiosité demeurât palpable, il n’y eut pourtant aucune question, aucun murmure. Nous pûmes nous éloigner sans crainte et sans entrave.

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MessageSujet: Re: La septième femme d'Henry VIII   Dim 4 Jan 2009 - 15:19

Le retour à mon domicile fut aussi peu bavard que l’aller. J’aurais eu bien des choses à dire à Lady Ann mais je n’osais m’adresser à elle. En fait, j’aurais donné fort cher – et bien plus que l’imméritée récompense promise par le roi – pour connaître par le détail les pensées de ma troublante complice. Une question l’emportait cependant sur toutes les autres : que pensait-elle de moi ?
Hugh Carter n’était pas qu’une vile canaille, il était aussi un homme bien informé. Nous n’eûmes même pas à conter notre voyage à la Cour ; il en connaissait les principaux détails. Hormis évidemment ce qui s’était passé dans la chambre du roi. Lorsque j’eus terminé mon récit sur cette partie des faits, il me considéra avec un sentiment de triomphe. Tout avait fonctionné comme prévu et il attribuait sans doute cette réussite à ses seuls mérites. Peut-être n’avait-il pas tort d’ailleurs, étant celui qui avait découvert l’existence de Ann de Mundford, organisé sa capture et ensuite gardée prisonnière. Pourtant, à mon sens, c’est bien à la docilité et à l’implication de Lady Ann que nous devions d’avoir réussi à pénétrer auprès du roi. C’est à sa parfaite connaissance de la partition des sentiments à jouer qu’on pouvait attribuer le renoncement du roi aux conseils de prudence de sir Denny.
Une telle reconnaissance n’était pas à attendre de Carter. Dans la grande partie d’échecs que nous jouions, il ne la considérait que comme un vulgaire pion. Le « pion », qui avait gardé le silence jusqu’alors, se permit cependant d’intervenir pour amener sur le tapis la question que j’aurais dû poser depuis longtemps.
- Est-on bien assuré que le tombeau de la reine Jane Seymour soit vide ?
Carter haussa les épaules et ce fut tout. Il s’en suivit une petite joute entre la dame et le brigand, celle-ci revenant plusieurs fois à la charge pour se voir opposer le même mouvement d’épaules. Agacé, je finis par intervenir à mon tour.
- Lady Mundford a raison de s’inquiéter de ce point. Si le corps de la reine Jane est toujours dans son tombeau, alors tout est perdu. Et nous devrions songer à déguerpir.
- Il n’y a aucun danger sur ce point précis, finit par répondre Carter, l’air mauvais.
- Le tombeau est bien vide ? demandai-je à nouveau, peu convaincu par la réponse sèche du rouquin.
- Je n’ai pas dit cela. J’ai juste dit que vous n’aviez rien à craindre sur ce point précis. Quand on me confie une affaire, je fais ce qu’il y a à faire. Sans état d’âme mais en pensant à tout. Et ce n’est pas votre attelage dépareillé qui parviendra à tirer la charrue à ma place.
C’était donc cela ! La canaille n’avait pas perdu de vue depuis le matin ce qui était devenu son idée fixe : le risque d’une collusion entre Lady Ann et moi. Donc, moins nous en saurions mieux cela vaudrait pour lui. Ce qu’il ne voyait pas, étant si sûr de lui-même, c’est que sa façon de faire ne pouvait que nous rapprocher, Lady Ann et moi. C’est d’ailleurs ce qu’il advint lorsque, ayant obtenu les informations qu’il attendait de nous, Hugh Carter quitta ma maison pour aller faire son rapport à lord Bigod.

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MessageSujet: Re: La septième femme d'Henry VIII   Dim 4 Jan 2009 - 17:59

Si j’avais pu avoir quelques doutes sur la nature profondément énergique de Lady Ann, les instants qui suivirent le départ de Carter les auraient dissipés. Le premier soin de Ann fut d’aller s’assurer que la canaille nous avait effectivement laissés en paix. C’était le cas mais avec une donnée supplémentaire - qui n’était pas une simple nuance - nous étions enfermés.
- Maître Hawkins, je ne suis pas fière de ce que j’ai pu faire à ce malheureux roi, fit-elle pour entamer notre dialogue.
- Je reconnais que je ne suis pas moi-même ravi de tout cela.
La différence fondamentale entre elle et moi n’était cependant pas mince. J’avais œuvré consciemment à la réalisation du complot quand Lady Ann avait été contrainte de s’y adjoindre.
- Pourtant, poursuivit-elle, Dieu sait que ma famille est profondément attachée au pape et à la véritable Eglise… et que je devrais haïr ce roi qui nous a retranché d’elle. Mais…
- Vous avez été parfaite, dis-je heureux de pouvoir enfin vanter ses mérites.
- Pouvons-nous faire autrement que faire de notre mieux ? Si nous faillons en quoi que ce soit, les hommes du roi ou cette ignoble Carter nous le ferons payer…
En prononçant le nom de Carter, elle avait eu une sorte de haut-le-cœur. Même si elle n’en parlait pas, le souvenir de la tête de son fiancé roulant sur le parquet ne l’avait pas abandonnée.
- Que ferons-nous, maître Hawkins, si les choses tournent mal ?…
- Appelez-moi, Paul, milady… Ce serait pour moi un grand honneur…
- Tout comme j’aimerais que vous m’appeliez Ann.
- L’honneur que vous me faites est plus grand encore… Je crains, pour en revenir à votre question, fort que nous n’ayons rien d’autre à faire que prier… Vous prierez vers Rome sans aucun doute puisque c’est là que vous porte votre foi. Pour ma part, je crains de vous heurter en vous avouant que mes pensées n’iront pas si loin, ayant perdu toute foi à trop lire certains auteurs indignes. La vérité est que, croyant en Dieu ou non, nous sommes de trop faibles animaux pour sortir indemnes du combat de fauves dans lequel nous sommes pris.
- Alors, nous devrions fuir, dit-elle en prenant ma main en un élan qui disait toute sa détermination…
- Ce serait nous condamner avec certitude. Nous marchons sur une corniche étroite. D’un côté, le vide… De l’autre…
- Le vide aussi, compléta Lady Mundford avec un rire que je trouvai charmant.
- Exact… D’ailleurs, ce n’est pas une corniche qu’il nous faut affronter… mais un mince fil comme celui sur lequel dansent les saltimbanques. Nous n’avons en cette situation qu’une chose à faire. Continuer à avancer en suivant le chemin tracé. Si nous nous en écartons, tout sera perdu… En quelque sorte, nous sommes prisonniers de nos rôles et dépendant l’un de l’autre.
- Voilà qui a le grand mérite de la clarté, Paul. Pour ma part, je pense depuis ce matin qu’étant déjà condamnés par Dieu et la justice, il ne nous reste qu’à vivre au mieux les instants qui nous demeurent…
- Votre façon de voir les choses est toute pleine d’épicurisme, madame…
- Epicurisme ? demanda-t-elle. Qu’est-ce cela ?
- Une école de pensée antique qui prônait la recherche du plaisir avant tout face à la brièveté de l’existence.
- Ces gens-là avait là-dessus pleinement raison… Songez à mon destin. En quelques jours, j’ai perdu ma famille, pour qui je n’aurais été qu’une marchandise qu’on cède, et celui qui m’avait voulu pour épouse… Vers qui me tourner désormais, sinon vers Dieu… Car, dans quelques jours, je ne serai peut-être plus qu’un tas de chairs en train de pourrir dans un caveau. Paul, vous sentez comme moi que nous sommes engagés dans une aventure qui nous dépasse n’est-ce pas ? Que la mort prochaine du roi met en œuvre des enjeux qui nous échappent… Qu’avons-nous donc fait pour être ainsi punis ?
Elle me regarda droit dans les yeux. Comment pouvais-je avoir la réponse à une telle question la concernant ? Je détournai le regard pour qu’elle ne vit pas les accusations que je portais contre moi en mon for intérieur. J’étais indirectement la cause de son malheur. Cela me pesait sur l’âme. Ce que j’avais fait ? J’avais aspiré à monter plus haut encore. Je me pris à détester l’ambition et me promis d’être à l’avenir content de ce que la providence ou le hasard voudraient bien me donner.
- Pourrions-nous manger, Paul ? J’ai faim.
- Certes… Je vais appeler…
Appeler ? C’était là chose impossible. La servante s’était enfuie aux basques de Carter après avoir aidé lady Ann à quitter sa lourde robe écarlate. Quant à mon valet Jeffrey Lynne j’avais complètement oublié que Carter, n’ayant pas confiance en lui, l’avait enfermé dans sa chambrette. Le pauvre garçon, dont la langue bien pendue n’avait d’égal que la débrouillardise, devait perdre patience à tourner en rond depuis plusieurs heures.
- Je vais libérer mon malheureux valet et, pour me faire pardonner, je le convierai à partager avec nous quelques tranches d’un bon jambon cuit et fumé en notre cheminée.
Ainsi fut fait. Au-delà même de mes espérances. Quand le repas fut fini, les ventres remplis et les sens égayés par un petit vin de France, les petites mines de lady Ann me firent comprendre qu’elle n’entendait pas passer la nuit seule. Trop de peurs, d’images mauvaises, de tensions faisant palpiter à la fureur son petit cœur de biche.
Nous eûmes, dans le temps qui suivit, des attentions mutuelles fort douces et délicates qui nous tinrent éveillés une bonne partie de la nuit. Ann, étant encore vierge, n’avait certes pas l’expérience pratique de la petite servante. Elle compensa cependant cela par une docilité et une curiosité qui furent, en fin de compte, tout aussi épuisantes et me laissèrent en extase..

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MessageSujet: Re: La septième femme d'Henry VIII   Dim 4 Jan 2009 - 19:27

Un grand tumulte me fit dresser dans mon lit. La porte d’entrée de ma demeure s’était ouverte dans un fracas terrible et une voix, celle de Hugh Carter, hurlait à réveiller les morts.
- Hawkins ! Hawkins ! Un détachement royal vient chez vous ! Montrez-vous !
La voix se rapprochait en même temps que l’excitation gagnait l’exécuteur des basses œuvres de lors Bigod.
- Bordel ! Hawkins ! Levez-vous !…
C‘est bien ce que je tentais de faire mais, l’esprit encore plein de douces brumes nocturnes, je peinais à faire preuve de la moindre efficacité. Quand Carter poussa la porte de ma chambre, il me trouva à moitié déshabillé, le cheveu hirsute et le sexe dressé.
- Là, c’est vraiment complet ! fit-il en voyant les cheveux défaits de lady Ann cascadant sur l’oreiller.
Preuve qu’en dépit de son agacement Carter avait toujours le contrôle de ses esprits, il nous dicta la conduite à tenir sans la moindre hésitation.
- Hawkins, habillez-vous et tenez-vous prêt à passer un mauvais moment… S’ils viennent ainsi à l’aube, ce n’est pas pour vous chanter des berceuses… Toi, la salope, tu arranges ce lit et tu reprends ton rôle de reine endormie… Vic, ajouta-t-il à l’intention de la servante qui venait de le rejoindre, aide-la… Cette potiche ne sait pas comment on fait un lit…
- Me direz-vous enfin ce qu’il se passe ? demandai-je angoissé par la tournure prise par les événements.
- Mes guetteurs m’ont annoncé l’arrivée d’une troupe. Pas assez nombreuse pour partir démanteler une bande de brigands ou se saisir chez lui d’un grand ayant cessé de plaire au roi. Comme elle a quitté leu palais peu après le retour de sir Denny et qu’elle a gagné immédiatement l’autre rive de la Tamise..
- C’est donc que le tombeau n’était pas vide, fis-je conscient que j’avais été joué par Carter la veille.
- Je vous ai dit de ne pas vous inquiéter de cela, répondit-il.
- Alors ? Que se passe-t-il maintenant, monsieur l’assassin ? demanda Ann. Aviez-vous songé à cette possibilité ?
- Non et c’est quelque chose d’imprévu, voilà tout… Visiblement, l’imprévu vous aimez bien ça tous les deux de toute façon… Il n’était dit nulle part que vous deviez baiser ensemble que je sache…
La conversation aurait pu passer de l’aigre au violent. Je n’aimais pas, et évidemment encore moins aujourd’hui que la veille, la façon dont Carter parlait à Ann. Fort opportunément, des coups frappés violemment contre la porte d’entrée nous arrêtèrent dans cette escalade. Un cri rauque et puissant lancé par un officier s’éleva de la rue.
- Maître Paul Hawkins, médecin de sa majesté Henri le huitième, ouvrez !
Les coups reprirent. Chacun répondait à une palpitation de mon cœur. J’avais la nette impression d’être en train de perdre l’équilibre et de tomber de mon fil d’équilibriste. Le spectacle n’avait pas duré bien longtemps.
Je descendis l’escalier à la volée, commandai à Jeffrey de déverrouiller l’huis. Un officier, suivi de deux gens d’armes, entra. Sa taille était si grande qu’il faillit se cogner au linteau. Il n’était pas étonnant que ses coups frappés aient ainsi ébranlé toute la maisonnée.
- Maître Hawkins ?
J’opinai d’un geste de la tête, ma voix demeurant bloquée dans ma gorge par la peur.
- Sa majesté souhaite vous voir sur l’heure, dit l’officier tout en secouant ses bottes couvertes de neige.
- Sa majesté est-elle à nouveau souffrante ? demandai-je.
- Je ne sais rien à ce sujet, les ordres m’ont été transmis par lord Denny. Vous devez me suivre immédiatement.
- Je vous suis, dis-je en me saisissant de la trousse dans laquelle je rangeais mes instruments.
J’étais tellement persuadé que, le complot découvert, je partais pour la Tour de Londres puis pour l’échafaud, que je pris le temps d’un dernier regard sur cet univers familier qui ne me reverrait plus. Sur la table de chêne, les restes du repas de la veille, que ce fainéant de Jeffrey n’avait pas débarrassés, m’arrachèrent une plainte étouffée et quelques larmes. J’avais aimé Ann en espérant que cet amour durerait un peu plus qu’une nuit.

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MessageSujet: Re: La septième femme d'Henry VIII   Dim 4 Jan 2009 - 21:43

On ne m’avait pas lié les mains. C’était un mince espoir pour moi. Je pouvais toujours supposer que c’était pour une simple consultation que le roi me mandait auprès de lui. Peut-être maîtres Welsy et Bragge avaient-ils à nouveau proposé une saignée ? Le roi, qui avait compris à demi-mot mon opposition à cet acte discutable, comptait alors sur moi pour m’opposer à mes deux confrères et lui éviter de pénibles douleurs.
L’optimisme reprit encore plus le dessus lorsque l’escouade venue me chercher m’abandonna aux bons soins d’un des valets du roi que je connaissais fort bien.
- Maître Hawkins, sa majesté vous attend.
- Je te souhaite le bonjour, Frank… Comment va le roi ce matin ?
- Il est d’humeur fort joyeuse, je lui ai trouvé le teint fort frais et il avait un appétit qui augurait une reprise en main rapide des affaires.
- S’est-il levé ?
- Non point, maître Hawkins… Mais il est redressé dans son lit et parle sans effort.
- Fort bien… Voici pour ta peine.
Je tendis une pièce d’or que Frank refusa avec un sourire.
- Mille mercis, maître Hawkins, mais mes gages sont suffisants… Croyez bien cependant que je n’oublierai pas votre geste.
Il s’inclina respectueusement et entreprit de me précéder. En cette heure matinale, le palais paraissait bien vide, nos beaux lords et leurs ladies ayant la fâcheuse habitude de paresser au lit plus que de raisonnable. Sans que j’en fusse étonné, je reconnus cependant, en pleine discussion avec un évêque, lord Bigod. Il avait dû être prévenu par le même canal que Hugh Carter de l’expédition menée pour venir me pincer… A moins qu’il ne fût lui-même l’informateur…
Contrairement à la veille, la porte de la chambre du roi s’ouvrit en grand pour me livrer passage. C’était là un honneur fort rare pour un manant de mon espèce, un honneur qui aurait fort étonné, et pour tout dire scandalisé, les courtisans habituels s’ils n’avaient été encore blottis au fond de leurs lits.
Le privilège qui m’était octroyé finit de me rassurer. Je n’étais pas destiné à rejoindre la Tour de Londres. Pas dans l’immédiat du moins.
- Ah, messieurs les médecins, puisque vous voici tous réunis à mon chevet, je voudrais vous annoncer les nouvelles dispositions qu’il m’est apparu bon de prendre quant à ma santé.
Je saluai d’une inclinaison profonde le roi, puis de deux gestes bien moins marqués Welsy et Bragge. Ceux-ci m’envisagèrent sans véritable empathie. A n’en pas douter, j’avais vu juste. Toute cette agitation n’était due qu’à une affaire de saignée.
- Ma santé est le bien le plus précieux du royaume, messieurs. Mon fils est encore fort jeune et vous n’ignorez pas, ayant tous reçu une éducation choisie, que la dernière fois qu’un roi mineur monta sur le trône, le royaume d’Angleterre faillit en mourir. Voilà pourquoi il ne saurait être question que je meure… Je ne peux que me louer de votre assiduité à me servir et de vos efforts pour aider mon corps fatigué à supporter au mieux l’usure du temps…
Lorsque le roi parla d’assiduité à le servir, Welsy et Bragge me jetèrent un regard satisfait. Comme tout le monde, et plus que les autres sans doute, ils avaient noté mes retards et mes absences des derniers jours. Ils espéraient, et cela se voyait à leurs mines ravies, que ces manquements me seraient fatals et que le roi ne nous avait réunis que pour annoncer mon renvoi.
Malheureusement pour eux, le discours royal n’allait pas dans ce sens-là.
- J’ai décidé d’élever maître Hawkins à la fonction de premier médecin. Ses bons soins au cours des derniers jours m’ont convaincu de la sûreté de ses analyses et du bien fondé de sa pratique. Il aura désormais le pas sur vous autres, messieurs, et ses décisions seront sans appel.
Maître Blagge fut tenté de répondre au roi. Welsy l’arrêta d’un geste. La chute était sévère ; elle pouvait devenir catastrophique si on tentait de s’opposer à la volonté du monarque.
- Je vous remercie encore pour vos bons offices, messieurs. Vous pouvez vous retirer… Maître Hawkins, demeurez un instant, nous avons à décider de votre établissement permanent auprès de moi.
Je m’étais lancé dans toute cette aventure pour devenir premier médecin du roi. Je l’étais ! Et, suprême honneur, je l’étais du roi régnant et non, de manière fragile et hypothétique, de son successeur désigné. Je fus saisi d’un léger vertige qui manqua me précipiter au sol. J’échappai à la chute en me retenant au montant qui soutenait le baldaquin, ce qui n’échappa pas au roi.
- Vous êtes donc fort superstitieux, maître Hawkins, pour que vous touchiez ainsi du bois après avoir appris votre élévation.
- Majesté, c’est un honneur que je ne mérite pas…
Ce n’était pas une modestie feinte mais bien un élan du cœur. Je ne pouvais pas, malgré tout, confier au souverain les raisons pour lesquelles je me jugeais indigne de sa confiance. Je vantais donc le mérite et l’expérience de mes confrères, lesquels ne devaient point être rabaissés et flétris dans leur honneur..
- Lord Surrey était aussi un homme de mérite, me rétorqua le roi. Regardez où son incompétence réelle l’a mené. Il est de mon devoir de châtier les menteurs et ceux qui abusent de ma protection.
Henry VIII avait choisi les mots qui me firent redescendre de mon nuage. La Roche Tarpéienne était toujours aussi proche du Capitole. Je n’aurais garde de l’oublier.
- Ne voulez-vous pas connaître les mésaventures de ce malheureux Denny durant cette longue nuit ? me demanda le roi sur le ton de la confidence.
- S’il plait à votre majesté de ma narrer la chose…
- Pour cela oui, cela me plaît !
C’était une sorte de rugissement. Une façon de mordre dans la vie que je n’avais plus vue au roi depuis des mois sinon des années.
- La nuit fut fort neigeuse et froidureuse. Le malheureux Denny affronta les éléments sans hésiter tant il a de mon service une haute idée.
- Cela est vrai, fis-je trop heureux de dire du bien d’un personnage qui ne m’aimait guère et que ma nouvelle position dérangerait.
- Il fallut des heures pour parvenir au château de Windsor… Puis il se fit reconnaître, ce qui prit du temps encore… Enfin, il parvint dans la crypte auprès du tombeau que vous savez… Là, il fut pris d’une indicible horreur pour ce qu’il se préparait à faire.
- Il n’ouvrit donc pas le sarcophage ? dis-je sans prêter attention au fait que je venais d’interrompre le roi dans son récit.
- Si fait, mais après avoir réveillé l’évêque de la ville.
Le roi éclata de rire. Visiblement, la scène du réveil de l’évêque par son premier gentilhomme de la chambre le mettait en joie. Peut-être que, ne connaissant pas ledit prélat, je n’étais pas comme le souverain à même de saisir tout le sel de la situation. Ou alors, l’homme d’Eglise avait été surpris dans des ébats contraires à sa fonction.
- Et là, surprise ! reprit le roi. Le tombeau n’était pas vide !
Il me fallut me contrôler pour ne pas hurler. Maudit Carter !… Toutes les amabilités royales cachaient en fait un piège horrible destiné à me donner le change. Des gardes en armes allaient surgir dans la chambre, se saisir de moi, m’entraîner…
J’attendis…
Rien ne vint.
- Pourquoi ne pas avoir laissé le tombeau vide ? questionna la roi.
Je ne savais que répondre. Ma belle imagination de la veille m’avait abandonné. Je me mordis les lèvres et m’en tirai finalement par une considération générale dont l’habilité ne me sembla pas évidente.
- Au cas où quelqu’un viendrait ouvrir la sépulture…
- Comme le jour où on viendra me coucher auprès du corps de la reine…
- Votre majesté sait bien que nul ne doit aborder ceci devant vous…
- Nous n’en parlerons donc pas, fit le roi ce qui mit fin à son récit de la visite de sir Denny dans la crypte..
Ainsi donc, Carter et ses sbires avaient vidé le tombeau mais en substituant au corps de Jane Seymour un autre cadavre. Lequel ? Cela n’avait au vrai guère d’importance. Pourtant, une curiosité malsaine me poussait à le savoir. Hugh Carter ne me le dirait jamais, c’était une raison supplémentaire pour connaître l’identité du corps qui occupait le cercueil de la reine.
- Combien de temps vous faudra-t-il, maître Hawkins, pour me rendre complètement ma Jane ?
Le roi revenait au cœur même de ma promotion, mon miracle supposé sur le corps de la reine défunte.
- Je ne sais avec certitude, tout cela étant fort neuf et demandant moult précaution. Deux semaines devraient me permettre d’obtenir de sensibles progrès.
- Deux semaines, s’insurgea le roi. Voilà qui est bien trop !
- Vous avez pu juger que la reine avait le goût de vous revoir tous les jours durant quelques heures. Ces visites seront de plus en plus longues au fur et à mesure des progrès de mon traitement.
Je pouvais bien accorder au roi quelques heures avec Ann, l’essentiel étant à mes yeux qu’elle fût avec moi le reste du temps. Et pour quelles douces et furieuses activités !
- Deux semaines, c’était trop… Et quelques heures, c’est trop peu. Voilà ce que j’ai décidé… Tous ces mouvements d’allées et de venues dans le palais finiront par intriguer… Et ce qui intrigue est déjà en grande partie résolu. Sir Denny m’a conté la hardiesse des curieux hier soir. Je ne veux plus de cela !
J’étais entièrement d’accord sur ce dernier point. Il y aurait toujours un insensé pour venir retirer la masque du visage de lady Mundford. Tout serait sinon révélé du moins suffisamment exposé pour que mes supposés miracles soient contestés. Et là tout était perdu !
- J’ai donc décidé que vous vous installeriez dans le palais, au sein de mes appartements personnels. Je pourrais donc à tout moment jouir de la présence de ma reine… Qu’elle soit éveillée ou endormie.

FIN DE LA PREMIERE PARTIE
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MessageSujet: Re: La septième femme d'Henry VIII   Lun 5 Jan 2009 - 22:25

DEUXIEME PARTIE : REMISSIONS


Le vie à la Cour était un combat permanent. Les mots y avaient la force et le froid de la lame. S’ils ne vous tuaient pas, ils vous estropiaient. On ne se remettait pas aisément des vilenies qui pouvaient se dire dans votre dos. On pouvait ainsi passer de la gloire au néant en quelques instants. Une saillie, une boutade, une rumeur vous assassinaient aussi sûrement que le grand couteau de Hugh Carter.
Au bout de quelques jours de présence continue auprès du roi, je pus mieux saisir ce que quelques amis avaient bien voulu me prédire après que je sois parvenu au pinacle. Tous les jours, on chuchotait derrière mon dos. On se moquait du moindre de mes défauts, on ironisait sur les causes supposées de ma faveur du moment. Cela n’arrêtait pas. Du coup, mêmes mes anciens amis se tenaient désormais à distance. Si leur attitude me faisait peine, je la comprenais fort bien : ils n’avaient nulle envie de se mélanger à cette tourbe de solliciteurs et de mécréants voulant se hausser, par mon entremise, au niveau des plus grands.
Je ne tardai pas à découvrir ce qui se disait de moi à travers les propos d’un de ces maudits « moustiques » qui venaient sans cesse bourdonner à mon oreille.
- S’agit-il d’une vôtre cousine ou d’une sœur ?
- Pardon ? fis-je…
- Oui,… La douce personne qui charme le roi, est-elle de votre famille ?
- Je considère monsieur que vous posez là une question qui n’a lieu d’être, rétorquai-je avec fureur. Si le roi a désiré une présence féminine pour égayer ses derniers instants, ce n’est point à vous de porter un jugement car vous parlez du roi. Si cette dame a bien voulu être cette compagne et se donner de toute son âme à ce sentiment, vous ne pouvez la juger sous peine de déplaire au roi. Et, pour terminer, si sa majesté, me faisant confiance, m’a chargé de veiller sur cette dame, vous n’avez aucune possibilité de critiquer mon attitude car j’obéis au roi…
- Je ne…
- La chose ne souffre point commentaire, monsieur. vous vous mêlez des affaires du roi et ce sont là des affaires qui ne vous regardent pas.
Le « moustique » se le tint pour dit, s’éloigna sans même un salut. Je m’étais fait un ennemi dont je ne pouvais attendre que chicanes et mauvais coups à l’avenir. Tant que le roi Henry vivrait, je n’avais rien à craindre de tels gêneurs.
En revanche, j’entrevoyais désormais le futur de manière bien différente. La mort du roi signifierait la fin de mon rôle à la Cour : on ne me permettrait pas de devenir premier médecin du prince Edouard, la chose était entendue. Il était impensable de placer près du jeune roi l’homme qui avait échoué à maintenir son père en vie. Cela ne me gênait guère, je n’avais plus ce genre d’ambitions. Je rêvais désormais de quitter les brumes froides de Londres pour aller offrir mes services et ma science à un souverain du sud de l’Europe. Là-bas, je pourrais offrir à Ann un mariage selon le rite catholique.
C’était une pensée qui m’aidait au quotidien. Mes relations avec Ann étaient devenues si particulières. Dans le petit cabinet où le roi nous avait installés, nous passions de longs moments en tête à tête. Hélas, mille fois hélas, il nous était impossible de nous livrer aux rapprochements ardents auxquels nos corps aspiraient. A tout moment, le roi, sir Denny ou les valets commis à notre service pouvaient entrer et nous surprendre. Une erreur et nous étions morts ! Cette frustration n’avait qu’un seul bénéfice : elle faisait croître et prospérer nos sentiments. Et, malgré les risques encourus, nous avions parfois quelques étreintes rapides, furtives, le plus souvent à peine esquissées.
- Cela finira-t-il bientôt ? me demandait Ann en se dégageant.
- Il ne peut en être autrement… Rien n’est éternel… Mais il faudra pour que cela finisse que quelqu’un meure…
Mais, même en pensée, je n’osais préciser le nom de l’homme dont le trépas nous libèrerait.
Tous les soirs, lorsque le cortège des courtisans et des ministres était chassé de la chambre du roi Henry, venait le temps du fantôme de Jane Seymour. Au bout d’une semaine, j’autorisais le roi à partager cinq heures avec le sosie de son ancienne épouse. C’était toujours trop peu pour le souverain qui bougonnait, parlait de me renvoyer, menaçait la Terre entière. Ann parvenait à l’assagir en lui parlant de lendemains meilleurs et de petits secrets qu’elle lui confierait. Comme un enfant, le roi s’abandonnait alors à ses rêves, refusant d’assister au moment où je lui dérobais sa « meilleure épouse ».
Ce dix janvier, le roi se montra beaucoup plus offensif au moment de la « séparation ». Comme tous les jours, il avait fait le récit à sa reine des années qu’il avait vécu sans elle, récit dont je pointais pour moi-même de temps en temps les enjolivements ou les inconséquences. Ainsi, tout le monde savait que le roi était d’un tempérament brutal dans ses rapports amoureux ; il n’avait donc pu être un amant raffiné pour Catherine Howard, sa cinquième reine, la seconde qu’il eût fait décapiter pour adultère. Plus troublant encore, le roi Henry omettait régulièrement de parler de Catherine Parr, son épouse actuelle. Ce ne pouvait être là un oubli ; en dépit de ses faiblesses, le roi n’avait rien perdu de sa mémoire. Lorsqu’il en avait assez de cette chronique à sa propre gloire, le roi aimait à parler de son fils Edouard, le futur roi.
- Votre amour était le seul qui fût pur. Voilà pourquoi Dieu a enfin consenti à ce que j’ai un fils.
Ann ne se plaignait pas de ces heures passées auprès du roi. Du moins, dans une certaine limite. Un soir, alors que je l’aidais à se coucher dans le lit majestueux qui lui était dédié, elle me confia qu’elle plaignait toutes les femmes qui avaient dû faire l’amour avec le souverain.
- Il pue !… Est-il vrai que cela est dû à un ulcère qui suinte en permanence sur sa cuisse ?
Je confirmais,ayant eu à maints occasions à traiter la plaie purulente.
- Et son poids ? Son corps est difforme. Il ne pourrait plus trouver une monture pour le supporter.
A vrai dire, je doutais fort que le roi sortît de sa chambre sinon pour gagner son cercueil. Certains signes me faisaient craindre que cet enthousiasme pour Jane Seymour ne fut qu’une dernière flambée de vie. Le teint du roi peinait à garder ses couleurs, des frissons l’agitaient de plus en plus souvent, il réclamait de nouvelles couvertures pour se réchauffer.
Mes confrères médecins ne se concertaient plus avec moi, me laissaient assumer toutes les décisions, mais, à certains balancements de tête, je mesurais leur réprobation devant mes prescriptions.

(à suivre)


Dernière édition par MBS le Mer 21 Jan 2009 - 0:08, édité 1 fois
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MessageSujet: Re: La septième femme d'Henry VIII   Mar 6 Jan 2009 - 23:08

Nous avions fini par nous attacher malgré tout à ce souverain que sa cruauté légendaire aurait dû nous faire haïr. Nos sentiments allaient fort changer après qu’il eût commandé de voir sa reine dormir auprès de lui toute une nuit.
- Majesté, fis-je, cela ne se peut…
- Qu’est cela, monsieur ?… Vous résistez au roi !
- Le sommeil pétrifique ne se peut troubler sans qu’une issue fatale en découle.
- Et de quel trouble pourrait-il bien s’agir ? Mes instincts amoureux n’ont point changé mais mes forces m’abandonnent… Et je craindrais de passer sur l’heure en besognant ma reine.
A cette idée d’être forcée par le roi, Ann fit un pas en arrière. Ce qui n’échappa à personne, ni au roi, ni surtout à sir Denny dont je craignais toujours un retour de l’influence.
- Madame, vous sentez-vous bien ? demanda le premier gentilhomme de la chambre.
- Une fatigue…
- Maître Hawkins, désobéirez-vous au roi ? questionna perfidement sir Denny.
Désobéir au roi ? Surtout à ce roi-là ? Il fallait être fol ou avoir l’âme bien haute pour s’y risquer. Je le savais et Ann le savait tout autant. Que pouvions-nous faire sinon nous plier à cette puissance qui nous écraserait en cas de refus.
Il fallut batailler pour obtenir quelques aménagements au souhait – à l’ordre ! – du roi. Je dormirai moi aussi dans la chambre afin de surveiller l’évolution de la santé de la reine. Avant de venir s’allonger auprès du souverain, « Jane Seymour » pourrait bénéficier d’un temps d’isolement pour pratiquer certaines ablutions propres à son sexe. Sur ce dernier point, le roi grogna, ronchonna, maugréa étant bien décidé à ne rien céder. Il me fallut lui faire remarquer que la reine, étant ressuscitée mais inconsciente la reine, libérer de son corps urine et matières fécales au milieu de la nuit sans le ressentir.
Au cours de ce retrait préparatoire dans notre cabinet habituel, je dus calmer les angoisses de Ann qui estimaient que, pour le coup, on lui en demandait trop.
- Et si j’avais été enlevée, séquestrée, contrainte à obéir à ceux qui soutiennent lord Norfolk, auraient-ils eu de telles exigences ?
Elle évitait soigneusement de hausser la voix mais ces chuchotements eux-mêmes me faisaient l’impression de cris tant je redoutais qu’on l’entendit.
- C’est une évidence… Qui sait si leurs exigences n’eussent pas même été pires ?…
- Je suis quand même de sang noble… Je ne suis pas de ces roulures de bas étage qui font commerce de leur corps avec le premier venu.
- Le roi n’est pas le premier venu, objectai-je. Sa majesté Catherine Parr ne semble guère souffrir de ce type de commerce.
- C’est qu’elle ne partage jamais la couche du roi. J’imagine même qu’elle ne souhaite qu’une chose : que le roi trépasse afin de reprendre sa liberté… Tout comme je le rêve moi-même ce soir…
- Allons, fis-je en posant d’une manière fort câline mes mains sur ses blanches épaules, je serai là…
- Et si le roi me prend, que feras-tu ? Tu lui crieras après ? Tu l’appelleras « méchant » ou tout autre mot de ce genre ? Tu le tueras peut-être ?
Mes mains cessèrent de s’accrocher aux épaules de Ann pour venir se placer sous sa mâchoire. Je fis basculer son visage vers moi et, me perdant dans son regard, murmurait les mots qui m’auraient valu le gibet dans le moindre jugement.
- Je te le promets… S’il te touche, s’il est discourtois envers toi, je le tuerai.
Tuer le roi c’était certes commettre un crime ignoble, c’était aussi trahir lord Bigod et le Maître qui attendaient que le roi vécut assez pour voir Norfolk jugé et exécuté. C’était m’enfoncer encore plus dans les tracas, les périls et les folies. Je n’en avais cure. Seule Ann comptait. Elle était toute ma richesse, tout mon espoir et mon seul avenir.
- Je vais faire en sorte que tu dormes rapidement afin d’avoir cette immobilité cadavérique de mon fameux sommeil pétrifique…
- Tes fameuses fioles de parfum ont donc un pouvoir ?
- Elles sentent bon et c’est tout… Non, c’est juste un vieux remède que le médecin romain Celse donnait déjà à ses patients. Un composé mêlant mandragore et jusquiame. Ces deux plantes ont des vertus dormitives. Tu sombreras dans le sommeil en quelques instants.
- Et me réveillerai-je ? demanda-t-elle.
Un nouveau pli d’inquiétude se dessinait sur son front. C’était si charmant à voir que je m’imaginais dans notre vie future, loin de Londres, inventant de nouveaux soucis juste pour voir ce plissement frontal, ces tremblements de lèvres, cette petite buée au coin des yeux.
- Sans doute après le roi qui, étant vieil et mal allant, n’a chaque nuit que quelques heures de repos. Le reste du temps, il demeure immobile, le regard vers le ciel de son lit, confessant peut-être à Dieu ses crimes les plus ignobles.
- Que puis-je faire si ?…
- Je le saurai… Et il ne t’arrivera rien.
Je n’en étais pas sûr. En mots, tout m’apparaissait possible. Les actes c’était autre chose. On ne sait jamais comment on réagit face à l’imprévu.

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MessageSujet: Re: La septième femme d'Henry VIII   Jeu 8 Jan 2009 - 0:18

L’imprévu, ce fut Frank, le valet du roi. Tandis que Ann passait une somptueuse toilette de nuit incrustée de pierreries, il vint m’avertir que lord Bigod souhaitait m’entretenir.
- Affaire de la plus haute importance a-t-il dit.
Un premier médecin du roi, si son service n’a pas un caractère urgent, peut-il faire attendre un des plus hauts seigneurs du royaume ? Je décidai que cette question méritait un oui comme réponse, « endormir » Ann n’étant qu’une affaire de minutes. Dans les premiers instants de son sommeil, elle ne risquait ni d’être assaillie, ni d’être démasquée. Lord Bigod ne pouvant rien me reprocher – tout se passait comme prévu et Ann renforçait chaque jour davantage le roi dans son hostilité envers Norfolk – je ne doutais pas de revenir bien vite couver le sommeil de ma bien aimée.
- Allez informer lord Bigod que je dois encore apporter un dormitif au roi et que je viendrai converser avec lui dans quelques instants.
Comparer Ann à un dormitif me fit peine mais cette astuce de langage était une nécessité. Frank étant dévoué au service du roi Henry depuis plusieurs années, je ne pouvais lui laisser penser que lord Bigod connaissait l’existence de la reine ressuscitée. Prudence encore et prudence toujours.
J’administrai la pilule narcotique à Ann, la guidai vers la chambre du roi, renouvelai le simulacre de l’endormissement grâce aux vapeurs de mon flacon de couleur orangée. La conduisant par la main, je l’installai enfin sur la couche du souverain. Une fois étendue, il me sembla que sa respiration s’accélérait. Je fis mine de consulter son pouls pour lui tenir un instant la main et la rassurer. J’aurais voulu lui parler mais il n’y avait aucune justification logique à cela. Ma main devait suffire. Quelques instants après, le dormitif fit son effet, les muscles de Ann se libérèrent de leur tension ; elle dormait.
- Si votre majesté m’y autorise, je souhaiterai quitter quelques instants son service afin de répondre à une demande d’entretien sollicité par lors Bigod.
A ce nom, le roi, dont le regard était jusqu’alors comme aimanté par le visage pâle et serein de Ann, se tourna vers moi et m’envisagea avec méfiance.
- Je n’aime guère cet homme, fit-il. Il n’est point assez à moi… Le connaissez-vous bien ?
- Fort peu, majesté, mentis-je… Aussi suis-je étonné de la demande qu’il vient de me faire par l’intermédiaire de votre valet… Ce peu de connaissance que j’ai de lui m’incite à penser que je ne demeurerais trop longtemps éloigné de votre majesté.
- Prenez votre temps, maître Hawkins… J’ai pour patienter le plus doux des visages… Et si je meurs en votre absence, cela ne sera que d’un violent désir insatisfait.
Je multipliai les saluts, tant pour remercier le roi de son autorisation que pour prendre congé. Après avoir quitté la chambre, je pressai le pas pour retrouver lord Bigod. Les galeries s’étaient vidées mais il demeurait des grappes de seigneurs parlant encore et encore de l’avenir, de quand le roi serait mort. J’entendis même à mon passage quelqu’un affirmer que cela ne tarderait guère tant le premier médecin du roi avait des thérapeutiques bien fatigantes. Je ne répondis pas car je venais d’apercevoir enfin lord Bigod. Il m’attendait – seul - sur un banc sous une grande tapisserie aux couleurs sombres.
- Mylord, me voici, dis-je en le saluant d’un geste bien plus profond que je l’eus dû.
- Et vous faîtes bien, me répondit-il énigmatique. Suivez moi, écartons-nous de cet endroit où on pourrait bien nous voir.
Cela me parut fort prudent... ce qui était une vraie sottise : j’avais déjà oublié que Frank et le roi étaient au courant de mon entrevue avec lord Bigod. Elle n’avait plus dès lors de caractère secret.
Nous aboutîmes dans le même renfoncement où lord Bigod m’avait entraîné au premier jour de cette délicate aventure. J’y vis un signe : ce retour pouvait soit signifier que tout était à recommencer ou que, au contraire, tout allait s’arrêter. Quelque part en moi, cette dernière perspective palpitait et je m’imaginais réveiller Ann pour l’enlever vers la France ou l’Espagne.
- Tout est découvert, me dit lord Bigod dans un souffle.
- Tout ?
- Je ne sais d’où vient la trahison mais les partisans de Norfolk savent que leur protégée a été récupérée par nos bons soins et qu’elle œuvre désormais pour notre compte.
- Ils ignoraient que Ann vivait ? Comment cela est-il possible ?
- Vous connaissez bien Carter n’est-ce pas ? répondit le duc. Il aura sacrifié une pauvrette sans famille pour que les cadavres des envoyés de Norfolk ne restent pas sans compagnie féminine. Le visage mutilé, cette inconnue pouvait prendre aisément l’identité de lady Mundford. Cela vous a permis de jouir d’une dizaine de jours de tranquillité près du roi et d’entamer votre besogne.
- Pourtant, fis-je, Carter était déjà inquiet lorsque nous avons quitté l’auberge du Lys blanc.
- Carter est l’inquiétude et la prudence même… Une simple odeur suffit à le mettre en alerte… Mais, lorsqu’il débusque l’origine de l’odeur, il est capable de savoir si celle-ci est mauvaise pour ses affaires. Cette fois-ci, c’est le cas.
- Lady Mundford est-elle en danger ? demandai-je.
- Tant qu’elle est auprès du roi, elle ne risque rien.
J’aurais fort aimé avoir en ce domaine la même tranquille sérénité du duc. Savoir que le danger se rapprochait de nous m’inquiétait évidemment pour moi-même mais surtout pour celle qui occupait mes pensées de tous les instants. Elle pouvait subir les assauts du roi durant la nuit ou dans les jours qui viendraient, elle était de surcroît susceptible d’être enlevée ou tuée par les sbires à la solde de Norfolk. Cela faisait beaucoup de périls pour mon cœur anxieux.
Peut-être eut-il mieux valu ne point accepter de rencontrer lord Bigod ? L’ignorance eut été plus supportable que cette angoisse nouvelle.
- En ce qui vous concerne en revanche, ajouta lord Bigod…
- Suis-je plus menacé qu’elle ?
- Comment ne le seriez-vous pas étant un homme public et fort bien connu à la Cour ?… Les jaloux ne manquent pas dans votre entourage…
C’était clairement me mettre en garde contre les docteurs Welsy et Baage, une menace à laquelle j’avais du mal à croire. Les imaginer me saignant dans un coin sombre de la chambre du roi était une folie de l’esprit.
- Les doctes savants que sont…
- Je pense, m’arrêta le duc, que vous vous méprenez si vous pensez aux autres médecins du roi. Ce sont des hommes sans vraie étoffe et sans courage. Songez que c’est vous que nous avons choisi pour l’affaire que vous savez… Le jaloux en question est fort proche du roi… Il le voit une grande partie du jour et de la nuit… Et cette dernière semaine, il demeure à son poste quand bien même son temps de service auprès de sa majesté est terminé.
- Vous voulez parler de sir Denny.
- Exactement… Et que ce soit de par son initiative ou par celle de nos autres ennemis, les couteaux rodent déjà dans les antichambres… En conséquence, le Maître a donné l’ordre de vous protéger.
- Comment la chose est-elle possible ? Je ne sors quasiment pas de la chambre royale ou du cabinet qui m’a été attribué pour veiller sur lady Mundford.
- Vous en sortez parfois et cela suffit… Tenez, rien que ce soir, vous avez quitté la protection des courtines du roi pour me rencontrer.
- Vous me l’avez demandé…
- On aurait pu vous faire croire que c’était moi… ou toute autre personne que vous auriez jugée de confiance.
- Je ne quitterai donc plus la chambre royale.
La résolution était d’autant plus facile à prendre qu’elle m’agréait pour les raisons qu’on devine aisément.
- On ira donc vous y rejoindre pendant les audiences que donne sa majesté, audiences auxquelles vous assistez le plus souvent.
- Mais vous me protégerez puisque le Maître en a donné l’ordre…
- Le Maître ordonne de vous protéger. Cela signifie que vous devez le rejoindre au château. Votre sûreté lui importe beaucoup désormais… Dans trois jours, Surrey et Norfolk seront jugés et condamnés. Le seul moyen pour eux de tout renverser c’est de vous tuer puis d’empoisonner le roi. Ils trouveront bien un moyen de coller sur votre cadavre la responsabilité de la mort du roi : l’incapable médecin, élevé par la faveur d’une courtisane masquée, se trompe dans sa médication, tue le roi et, pris de peur et de remords, se donne la mort devant la dépouille royale.
- C’est un conte qui ne trompera personne, fis-je en tremblant que cette comédie fut déjà écrite par les amis de lord Norfolk…
- C’est ce que nous ferions, affirma lord Bigod… Et c’est ce qu’ils veulent faire, nous en avons la certitude… Vous devez donc quitter la Cour sur l’heure… Nous ferons courir une rumeur de disgrâce qui vous permettra de revenir sans crainte après la mort du roi Henry.
- Mais que devient lady Mundford dans votre projet ?
- Ce qu’elle aura été durant toute cette histoire… Une ombre…
- Vous allez la tuer ? Vous disiez tout à l’heure qu’elle ne risquait rien.
J’avais forcément élevé la voix. Je sentais mon visage s’empourprer de fureur. Mes artères, mes veines battaient la chamade. Ils n’avaient pas le droit ! Elle leur avait été parfaitement loyale et elle avait accepté bien des choses avec courage et abnégation. Il fallait qu’ils la sauvent elle aussi !
- Carter m’avait bien dit que vous feriez des difficultés…
J’entendis une porte s’ouvrir dans mon dos. Un violent coup porté sur la nuque me fit perdre connaissance.

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MessageSujet: Re: La septième femme d'Henry VIII   Jeu 8 Jan 2009 - 23:39

On ne mesure le temps qui passe qu’à quelques détails lorsqu’on est privé de liberté. Le creux à l’estomac, la barbe qui pousse, la vermine qui rampe. Je devais donc être enfermé depuis trois journées lorsque, enfin, on se décida à m’extraire de ma prison.
Le Maître avait de singulières façons de vous protéger. Certes, dans cet espace clos, humide et mal aéré, je ne risquais pas de croiser de poignards assassins. En revanche, je pouvais développer une de ces maladies dont on ne réchappe que par miracle ou par de bons soins que je n’étais pas en position de recevoir. C’était dire le soin très particulier qu’on prenait de ma santé.
J’aurais pu devenir fou dans cet ergastule puant. Je n’étais nourri que de tranches de pain rassis qu’une main anonyme me jetait sans vraiment tenir compte du jour ou de la nuit. Une énorme barrique remplie d’une eau légèrement saumâtre me permettait d’étancher ma soif. C’était avec un pot pour recueillir mes excréments le seul confort d’une prison dans laquelle il n’y avait même pas de paille pour dormir.
J’aurais pu devenir fou en songeant à la situation qui allait être faite à Ann. J’aurais dû… Son visage enchantait encore mes courtes nuits, faisait chanter mon cœur désespéré. J’avais dans les mains la mémoire de sa peau. J’avais dans les yeux son sourire. J’avais dans l’âme la perfection de son intelligence…
Quelque chose pourtant m’aida à ne pas sombrer : le sens de la fatalité qui dirige le destin des êtres. Lorsque je repris connaissance le 11 janvier, je devinais, filtrant sous la lourde porte de ma cellule, un soleil radieux. Il était déjà bien trop tard ! A supposer que l’après-midi fût déjà entamée, comme la vive lumière le laissait supposer, la supercherie ne pouvait qu’avoir été éventée depuis des heures. Il était impossible à Ann de demeurer immobile aussi longtemps. Il y avait bien sûr les besoins naturels qui sont ceux de tout être humain. Vessie et estomac avaient des exigences que lady Mundford ne pouvait masquer au-delà de la fin de la matinée ; je connaissais fort bien – et pour cause – ses différents cycles et n’avait pas d’illusion sur sa résistance. A cela, il fallait ajouter le mouvement qui se faisait dans la chambre royale durant toute la journée. Courtisans et ministres approchaient le roi, prenant des nouvelles de sa santé, quêtant de lui un soutien ou une faveur, venant recevoir ordres et commandements. Ce corps féminin ne pouvait demeurer ainsi exposé sans susciter de nouvelles curiosités, ni répandre sur le roi des contes sordides. Certains n’hésiteraient pas à affirmer que le roi avait fait exhumer son ancienne épouse pour pratiquer avec ses restes embaumés une activité doublement coupable.
Tout était donc perdu pour Ann et je n‘y pouvais rien. Sinon la venger.
Il eut fallu pour cela que je fus libre, que les responsables de mon malheur osassent m’affronter, que j’eus les forces nécessaires pour agir… Et je n’avais ni la liberté, ni de pardon à attendre et encore moins l’énergie de me battre.
La rage, sentiment intérieur et brûlant, me sauva de la folie mais elle ne m’empêcha pas de m’étioler rapidement. Lorsque la porte s’ouvrit, je n’avais plus la force de me soutenir. Mes jambes se dérobaient, mon cœur s’emballait face à un effort que l’exiguïté de ma geôle ne m’avait pas permis de pratiquer depuis trois jours.
- Le Maître veut te voir, me dit le page qui portait les armes vert et azur du seigneur des lieux.
- Il me verra ainsi que je le suis ? Puant, suant et le corps criblé par la vermine ?
- Certes, non !… Même les condamnés doivent faire toilette lorsqu’il se présente devant le Maître.
Le propos n’était guère rassurant. Je me doutais bien que mon avenir parmi l’humanité terrestre était limité désormais. Cependant je me voyais plus comme un témoin à supprimer que comme un homme condamné pour ses actes. J’avais obéi avec loyauté, fermant les yeux sur des crimes qui m’avaient pourtant répugné.
- Je suis donc condamné à mourir ? demandai-je en essayant de ne pas donner au page le plaisir de me voir trembler.
- Qu’en sais-je ? répliqua-t-il en haussant les épaules. Le Maître est le maître. Il est le seul à connaître le destin des hommes et des choses.
C’était prêter au Maître plus de pouvoirs qu’il ne pouvait en avoir et l’élever au niveau de Dieu. La réplique sentait le blasphème. Nul doute que l’éducation reçue par le page depuis des années avait visé à en faire un être soumis, obéissant et docie. De toutes les manières, on ne se faisait pas appeler le Maître sans prétendre d’une manière ou d’une autre à une suprématie sur tous les humains. Y compris sur le roi ! Notre futur roi !

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MessageSujet: Re: La septième femme d'Henry VIII   Ven 9 Jan 2009 - 1:37

La servante crasseuse était toujours en vie. Elle présida, avec une autorité qui disait qu’elle n’était pas la dernière des dernières en ce château, au bain qui me fût donné. L’eau du baquet ne fit guère de miracles, j’en ressortis certes un peu plus gaillard mais toujours fort gêné dans mes mouvements par l’immobilité des journées précédentes. On me donna des vêtements que je reconnus pour être les miens. J’imaginais que Carter les avait fait chercher à mon domicile et, je ne sais pourquoi, cette perspective me donna le sentiment que tout espoir de survie n’était pas perdu.
Rasé et aspergé d’un parfum entêtant, je fus jugé bon pour me présenter devant le Maître. C’était une rencontre que je ne pouvais aborder sans trembler. Le fait de me sentir un peu mieux me donna un regain de moral. Je m’étais toujours trompé sur les signes du destin depuis le début de cette aventure. Je souhaitais si fort qu’il en fût de même une fois encore.
L’homme sans visage attendait comme au premier soir devant la vaste cheminée de la grande salle du château. C’était la même atmosphère, la même chaleur un peu suffocante, les mêmes relents d’enfer. Et même si j’avais pu me préparer à la douleur de revoir cette face décharnée où l’os affleurait, je ne pus éviter un nouveau haut-le-cœur en le découvrant à quelques pas de moi.
Il ne sembla pas prêter attention à ma répulsion, sentiment que lord Bigod m’avait pourtant conseillé de ne point éprouver en sa présence, et m’accueillit avec une amabilité que ses premiers propos démentirent..
- Maître Hawkins, j’aurais tellement aimé pouvoir vous récompenser, fit-il en tapotant nerveusement le linteau de la cheminée.
Mes espoirs n’avaient duré que le temps de monter un étage par un escalier sombre et humide. Ils s’envolaient comme la fumée de la cheminée. Quelqu’un qu’on ne récompensait pas, c’était quelqu’un qui avait failli. A vrai dire, au point où j’en étais, je me moquais d’être récompensé ou qu’on me jugeât coupable d‘un échec. Ce qui me choquait, c’était l’injustice de ce jugement.
Je ne me retins pas d’exprimer mon opinion à haute voix.
- Aurais-je donc échoué ? répliquai-je. Je n’ai point, je crois, failli dans ce que vous m’avez ordonné.
- Tu n’as point failli ?! s’étonna le Maître.
Sa voix n’avait pas explosé en un rugissement de colère. Elle était restée froide et mesurée. Cette façon de réagir était fort impressionnante. Elle montrait la maîtrise que l’homme avait sur ses sentiments. Elle pouvait signifier également qu’il souhaitait entendre mes explications.
Je me risquai à répondre à cette interrogation qui n’était en rien une question.
- Vous désiriez que j’introduise auprès de sa majesté une personne ressemblant à feue la reine Jane Seymour. J’ai apporté en deux jours à ce sosie une connaissance suffisante de son personnage, du roi et de la Cour pour qu’elle trompât le roi lui-même et ses proches. Elle est devenue Jane Seymour et, aujourd’hui, elle est sans doute emprisonnée à la Tour de Londres ou peut-être déjà exécutée. Tout ceci parce que vous l’avez abandonnée.
Progressivement, j’avais commencé à élever la voix et ma dernière phrase avait été jetée avec une violence verbale dont je ne me pensais pas capable au vu de ma fatigue. J’attendis une réaction du Maître. Il n’y en eut aucune. Je poursuivis ma plaidoirie.
- Vous m’aviez ordonné de tenir le roi en vie afin que son trépas ne donnât aucune chance à lord Norfolk d’être gracié ou pardonné. J’ai convaincu les autres médecins de cesser de saigner le souverain et, peu à peu, le roi est revenu à une santé meilleure. Certes, je le confesse, il ne vivra pas éternellement mais bien assez pour que vos desseins se trouvent exaucés.
Toujours aucune réaction du Maître. Il avait cessé de me regarder pour contempler les bûches rougeoyantes dans l’âtre. M’écoutait-il encore ?
- N’ai-je pas rempli fidèlement les tâches pour lesquelles vous m’avez recruté ?
- Votre plaidoyer est peut-être sincère, répondit le Maître toujours sans élever la voix, il n’en est pas pour le moins vain. Dans l’affaire qui nous occupe, vous comprenez que je ne puis seulement juger les efforts, je me dois de porter surtout un regard sur le résultat. Et en ce domaine, la faillite est totale.
La dernière phrase, le dernier mot surtout, avait concentré toute la violence jusqu’alors contenue du Maître. Il se mit alors à me renseigner, tout en m’accablant, sur les événements des derniers jours, et même des dernières heures.
- Votre protégée a tenté de fuir. Elle a été arrêtée par des gardes du roi mais trop tard pour que l’irréparable n’ait pas déjà eu lieu. On l’a vue, on l’a reconnue ! La nouvelle a fait le tour de la Cour et tout le monde sait désormais que vous avez tenté de corrompre la volonté du roi en utilisant sa faiblesse pour l’ancienne reine… Vous avez été évidemment déclaré criminel et si vous n’aviez pas été protégé par les hauts murs de ce château, vous seriez sans doute à l’heure actuelle en prison. Vous êtes donc déconsidéré en ce royaume et inutile pour nos affaires futures… Enfin, aujourd’hui, et c’est la preuve la plus éclatante de votre échec, s’est ouvert le procès de lord Surrey… Et de lui seulement !… Ce traître de Norfolk échappe à la justice. Il demeure en prison mais n’est pas jugé… Et lorsque le roi mourra, car privé de vos bons soins le roi mourra forcément et rapidement, il trouvera à se faire libérer.
- S’il en était ainsi que vous le dîtes, Norfolk aurait également réussi à empêcher qu’on jugeât son fils, objectai-je.
- Auriez-vous la mémoire courte, Hawkins ?… Qu’a fait Norfolk lorsque sa nièce, Catherine Howard, a été emprisonné, jugée, condamnée, exécutée ? Rien !… Il s’est mis en retrait et a même commencé à hurler avec les loups. Pourquoi ferait-il pour son fils ce qu’il n’a pas fait pour sa nièce ?
Je pris un peu de temps pour remettre mes idées en place. Toute l’accusation du Maître reposait sur cette simple supposition que Ann et moi – plus elle que moi - avions été incapables d’inciter le roi à mettre fin rapidement à la vie de Norfolk. Cela ne tenait pas debout ! L’échec venait d’ailleurs !
- Si lord Bigod n’était pas venu me soustraire à l’entourage royal…
- Vous seriez en prison !… Ou peut-être en train de nourrir les corbeaux de Londres !
- Nous tenions le roi sous notre contrôle, dis-je. En échange de l’exaucement de ses caprices, nous pouvions obtenir ce que nous voulions.
C’était faux. Du moins fort exagéré… Mais, à bien y réfléchir, c’est bien ce qui serait arrivé si nous avions eu du temps pour agir encore. Une heure de plus, une nuit de plus. Tout pouvait se monnayer.
- Vous êtes dans l’erreur, Hawkins… Vous vous pensiez en position de manipulateur… Vous étiez manipulé… Manipulé comme un pauvre niais peut l’être quand il joue avec des joueurs plus fins et rusés que lui… Lady Mundford n’a jamais agi que pour un seul parti. Celui de Norfolk !… Comment croyez-vous que ce maudit ait pu obtenir l’ajournement de son procès ?
- Lady Mundford ?… Impossible !…
C’était proprement inconcevable ! Je me serais rendu compte de quelque chose… Je ne pouvais avoir été aveuglé à ce point par l’amour ?
- N’est-elle pas favorable aux papistes ? dit le Maître en sachant sans doute pertinemment que je connaissais fort bien la réponse… Et Norfolk, ajouta-t-il dans le même souffle, ne tient-il pas également quoique avec sa prudence naturelle, pour l’Eglise du pape ?
- N’avez-vous pas dit qu’elle avait voulu fuir ? N’est-ce pas la preuve qu’elle est innocente de ce dont vous l’accusez ?
- Si elle avait tenté de s’échapper le premier matin après votre disparition, j’aurais pu vous faire acte de cela… Mais c’est ce matin que Lady Mundford a cherché à se soustraire au roi… Après que le roi eut voulu prouver une dernière fois sa virilité.
Un nouveau silence ne me suffit plus à ordonner mes pensées. Tous mes efforts se heurtaient à cette vision de l’obèse souverain se jetant sur la frêle et pale Ann. J’entendais ses cris, j’entendais ses pleurs. Je devinais sa course désespérée dans ce palais qu’elle ne connaissait pas. Peut-être m’appelait-elle ?… Non !… Impossible !… Si le Maître avait dit vrai et si j’avais été le jouet de ses charmes, elle n’avait dès lors nulle raison de me chercher, une fois son stratagème en grande partie abouti.
- Vous êtes fort bien informé, fis-je. Quelqu’un est évidemment à votre service dans le proche entourage du roi. Quelqu’un qui a vu pendant des jours le manège de lady Mundford. Quelqu’un qui a assisté à sa tentative de fuite… Peut-être même celui qui l’a dénoncée au roi ou qui l’a empêchée de s’enfuir… Cela ne peut être sir Denny puisqu’il est du parti de Norfolk.
- Sir Denny ? A Norfolk ? Qui vous a dit cela ?
- Lord Bigod ne l’a pas dit… Mais je l’ai compris dans le blanc de ses phrases.
- Alors c’est que le duc s’est mal exprimé. Sir Denny ne peut être des soutiens de Norfolk, il espionne le roi pour le compte de la reine.
- La reine ? Mais laquelle ?…
- Diable ! Vous ne réfléchissez donc jamais ! s’exclama le Maître en me considérant avec des yeux exorbités par la consternation. Mais la seule qui vive encore ! Dame Catherine Parr ! Ne pensez-vous pas qu’à la place d’une sixième épouse, vous vous inquiéteriez du risque de ne pas être la dernière ?

(à suivre)
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MessageSujet: Re: La septième femme d'Henry VIII   Sam 10 Jan 2009 - 0:41

Le Maître remplit un godet de vin de Guyenne puis, s’avisant que mon regard était marqué par l’envie, me le tendit.
- Tenez, maître Hawkins, cela vous fera peut-être oublier mon stupide emportement… Il est bien plus facile de juger d’une situation lorsqu’on n’est pas au cœur de l’action. Renseigné comme je le suis par plusieurs informateurs, j’en savais bien plus d’ici que vous qui étiez pourtant dans la chambre du roi.
Je pris le gobelet d’étain, marqué aux armes du seigneur des lieux, et le portai à mes lèvres. Le vin avait une odeur fruitée qui me ravit. Depuis trois jours, je n’avais eu droit qu’à une eau nauséabonde ; même s’il avait été une infâme piquette, ce vin m’aurait ravi. Par bonheur, je le devinais excellent et je savourais par avance son goût ensoleillé.
- Ce vin n’est-il pas trop bon pour un manant de mon espèce ? fis-je au dernier moment, mû par un soudain remords.
J’avais à peine effleuré le liquide alcoolisé de mes lèvres sèches. Comme si c’était une profanation. Et si cela n’en était pas une, si le Maître avait bien souhaité me laisser goûter une telle merveille, c’est qu’il avait en tête une idée bien précise.
- Et si ?… Et si vous aviez placé un quelconque poison dans ce récipient ?
- Vous voyez que vous parvenez à penser, maître Hawkins, répondit le Maître en éclatant de rire. C’est rare, souvent désespéré mais c’est un doute salutaire que vous venez d’avoir là. Avouez quand même que vous avez bien failli vous laisser tenter par ce vermillon… Imparable, n’est-ce pas ?
- Il était vraiment destiné à me tuer ?
- Vous tuer, Hawkins ?… Pourquoi cela donc ?…
- Je dois avouer que tout ceci me déconcerte… Vous m’avez vertement reproché d’avoir failli dans ma mission. Pour bien me préparer à ce reproche, vous m’avez serré trois journées durant dans votre prison. Vous m’avez également jugé incapable de la moindre réflexion… Et puis vous m’offrez du vin et vous vous moquez de moi. Que cherchez-vous ?… Je sais bien que je suis destiné, comme d’autres avant moi, à mourir parce que j’en sais trop. Pourquoi tardez-vous autant ?
- Mais maître Hawkins, parce que nous sommes en quelque sorte frères… Et cela me suffit pour ne point avoir envie de vous conduire au trépas.
- Qu’entendez-vous par « frères » ? Est-ce une nouvelle moquerie, messire ?… Je suis orphelin et fils unique. Je n’ai donc point de frère, n’en ai jamais eu et n’en aurais jamais.
- Suivez-moi et vous comprendrez.
Le Maître me prit le godet des mains, le porta à son tour à ses minces lèvres et en vida le contenu sans sourciller.
- Voilà comment on crée une réputation, me dit-il avec un sourire. Soit le vin était bel et bien empoisonné et vous en conclurez que je suis immortel. Soit ce vin était buvable et vous estimerez que je me suis bien payé votre tête. Dans tous les cas, je gagne.
Je n’eus pas besoin de répondre. Le Maître devait bien lire dans mon regard que je m’étais résigné à toujours perdre.

(à suivre)
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