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 La septième femme d'Henry VIII

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MBS



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MessageSujet: Re: La septième femme d'Henry VIII   Sam 10 Jan 2009 - 0:41

Le Maître remplit un godet de vin de Guyenne puis, s’avisant que mon regard était marqué par l’envie, me le tendit.
- Tenez, maître Hawkins, cela vous fera peut-être oublier mon stupide emportement… Il est bien plus facile de juger d’une situation lorsqu’on n’est pas au cœur de l’action. Renseigné comme je le suis par plusieurs informateurs, j’en savais bien plus d’ici que vous qui étiez pourtant dans la chambre du roi.
Je pris le gobelet d’étain, marqué aux armes du seigneur des lieux, et le portai à mes lèvres. Le vin avait une odeur fruitée qui me ravit. Depuis trois jours, je n’avais eu droit qu’à une eau nauséabonde ; même s’il avait été une infâme piquette, ce vin m’aurait ravi. Par bonheur, je le devinais excellent et je savourais par avance son goût ensoleillé.
- Ce vin n’est-il pas trop bon pour un manant de mon espèce ? fis-je au dernier moment, mû par un soudain remords.
J’avais à peine effleuré le liquide alcoolisé de mes lèvres sèches. Comme si c’était une profanation. Et si cela n’en était pas une, si le Maître avait bien souhaité me laisser goûter une telle merveille, c’est qu’il avait en tête une idée bien précise.
- Et si ?… Et si vous aviez placé un quelconque poison dans ce récipient ?
- Vous voyez que vous parvenez à penser, maître Hawkins, répondit le Maître en éclatant de rire. C’est rare, souvent désespéré mais c’est un doute salutaire que vous venez d’avoir là. Avouez quand même que vous avez bien failli vous laisser tenter par ce vermillon… Imparable, n’est-ce pas ?
- Il était vraiment destiné à me tuer ?
- Vous tuer, Hawkins ?… Pourquoi cela donc ?…
- Je dois avouer que tout ceci me déconcerte… Vous m’avez vertement reproché d’avoir failli dans ma mission. Pour bien me préparer à ce reproche, vous m’avez serré trois journées durant dans votre prison. Vous m’avez également jugé incapable de la moindre réflexion… Et puis vous m’offrez du vin et vous vous moquez de moi. Que cherchez-vous ?… Je sais bien que je suis destiné, comme d’autres avant moi, à mourir parce que j’en sais trop. Pourquoi tardez-vous autant ?
- Mais maître Hawkins, parce que nous sommes en quelque sorte frères… Et cela me suffit pour ne point avoir envie de vous conduire au trépas.
- Qu’entendez-vous par « frères » ? Est-ce une nouvelle moquerie, messire ?… Je suis orphelin et fils unique. Je n’ai donc point de frère, n’en ai jamais eu et n’en aurais jamais.
- Suivez-moi et vous comprendrez.
Le Maître me prit le godet des mains, le porta à son tour à ses minces lèvres et en vida le contenu sans sourciller.
- Voilà comment on crée une réputation, me dit-il avec un sourire. Soit le vin était bel et bien empoisonné et vous en conclurez que je suis immortel. Soit ce vin était buvable et vous estimerez que je me suis bien payé votre tête. Dans tous les cas, je gagne.
Je n’eus pas besoin de répondre. Le Maître devait bien lire dans mon regard que je m’étais résigné à toujours perdre.

(à suivre)
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MessageSujet: Re: La septième femme d'Henry VIII   Sam 10 Jan 2009 - 0:48

J'attends la fin. Chhhhhhht...

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MessageSujet: Re: La septième femme d'Henry VIII   Sam 10 Jan 2009 - 0:50

Je croyais qu'on avait jusqu'à la fin janvier ?
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MessageSujet: Re: La septième femme d'Henry VIII   Sam 10 Jan 2009 - 0:52

oui oui, mais je veux dire que comme d'hab, je ne lis pas avant. (j'me fais la surprise)

*"*"*"*"*"*"*"*"*"*"*"*"*
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MessageSujet: Re: La septième femme d'Henry VIII   Sam 10 Jan 2009 - 0:59

ça va de soi (comme dit le ver)
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MessageSujet: Re: La septième femme d'Henry VIII   Sam 10 Jan 2009 - 1:07

Ah non ! Cessons de boire et mettons nous au vert !

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MessageSujet: Re: La septième femme d'Henry VIII   Sam 10 Jan 2009 - 12:32

Après cet échange intercalaire, reprise prochaine de la parution...

mdr
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MessageSujet: Re: La septième femme d'Henry VIII   Sam 10 Jan 2009 - 13:57

Le Maître dégageait toujours une supériorité naturelle sur les êtres. J’avais vu lord Bigod réduit à ses côtés au rang de simple comparse pour ne pas dire de véritable commis. J’avais constaté à quel point le page se montrait soumis. Et, à considérer la manière perfectionniste dont « ma » petite servante crasseuse avait conduit les opérations de mon bain, on pouvait supposer qu’elle aussi craignait par-dessus tout les réprimandes de son seigneur. J’emboîtai donc le pas du maître du château sans la moindre hésitation, envoûté comme les autres par ce personnage que les horribles tortures reçues avaient rendu pratiquement surhumain.
Après avoir quitté la grande salle d’apparat du donjon, le Maître s’engouffra dans un couloir sombre. Ses pas restaient pourtant vifs et rapides, preuve que cet itinéraire lui était plus que familier. Même lorsque mes yeux se firent à la pénombre, puis à la totale obscurité, je ne pus distinguer d’issue à ce long couloir circulaire. Il semblait ne mener nulle part. Pourtant le Maître continuer à avancer de son pas mécanique.
- Nous arrivons ! fit-il.
Je devinai plus que je ne vis son bras se tendre sur la gauche. Il saisit quelque chose à pleines mains, tira avec une force impensable pour un être si marqué par les souffrances. Un grand raclement sourd précéda l’ouverture d’une porte secrète dissimulée dans le mur. Un flot de lumière, tombé d’une dizaine de meurtrières élargies, me fit d’abord reculer. C’était une véritable agression, un système de défense fondé sur le soleil. Je mis ma main au-dessus de mes yeux afin de me protéger les yeux.
- Vous comprendrez enfin pourquoi je ne puis vous en vouloir… Regardez !
Toute la lumière convergeait vers le centre de la pièce circulaire. A l’endroit précis où se trouvait un cercueil de verre et d’or. Un cercueil dans lequel reposait Ann… Du moins c’est ce que je crus dans un premier temps.
- N’est-elle pas belle ? murmura le Maître.
- S’agit-il de feue la reine Jane Seymour ? demandai-je sans élever moi aussi la voix.
- C’est bien le corps embaumé de la reine. Remarquez comme l’artiste a bien travaillé. La peau apparaît fraîche comme si son trépas remontait seulement à hier.
- Ainsi, Hugh Carter avait raison. Sir Denny ne risquait pas de trouver le corps de la reine dans son tombeau. Elle dormait ici… Depuis longtemps ?
- Plusieurs années… J’ai fait aménager ce mausolée secret pour lui rendre un hommage éternel. Chaque jour, je passe ici des heures entières à lire et à méditer. Souvent, j’imagine ce qu’elle me dirait si elle me voyait tel que je suis aujourd’hui. Elle tournerait la tête, prendrait peur. J’essayerai de la calmer, de lui parler, de lui faire reconnaître ma voix… Mais elle… Elle, elle crierait, elle me repousserait, elle s’enfuirait… Et je l’aurais perdue à nouveau… Et à jamais… J’en viens alors à remercier Dieu de lui avoir donné cette mort précoce. Elle lui aura évité de me voir défiguré, elle lui aura évité de subir la violente justice du roi… Car elle m’aimait, Hawkins… Elle voulait rompre avec le roi… Elle voulait partir loin de Londres, là où les hommes d’Henri ne nous retrouveraient jamais. Elle voulait partir mais elle voulait aussi que son fils montât sur le trône d’Angleterre, qu’avec lui s’efface le funeste sang Tudor qui a si durement frappé les innocents… Finalement, c’est Edouard qui nous a perdus, pas le roi !
Il y avait dans les révélations du Maître quelque chose de désespéré qui ne pouvait que m‘émouvoir. Je pouvais comprendre pourquoi il disait que nous étions frères. Si je l’avais pu, j’eus adoré Ann de la même manière. J’étais fou d’elle, elle occupait dans mon cœur une place si importante qu’elle en avait chassé mon amour de la médecine, qu’elle m’avait fait négliger les soins à apporter au roi. Moi aussi, j’aurais voulu la garder toujours auprès de moi, trouver dans son sourire la force de continuer à avancer, de continuer à croire en mon destin.
La différence était cependant fondamentale entre le Maître et moi. Son aimée était morte à jamais ; il ne pouvait plus que l’adorer sans le moindre espoir. Ann n’était peut-être que prisonnière à la Tour ou dans toute autre prison londonienne. Je me surpris à croire à nouveau en l’avenir. Et, puisque le seigneur avait bien voulu nous dire frères, il pouvait comprendre ce que je ressentais en cet instant, ce manque abyssal, ce simple besoin d’elle.
- Maître, savez-vous ce qu’il est advenu de Ann de Mundford ?
- Je le sais… Et je vous l’ai déjà dit… Sans rien vous cacher. Elle a été arrêtée par la garde royale. Elle est enfermée dans une prison de Londres sans qu’il me soit possible de vous préciser laquelle.
- Qui peut le savoir ?
- Très peu de personnes… En fait, c’est la rumeur qui parle le plus, mais, elle, je refuse de l’entendre. Je ne veux connaître que des faits avérés.
- Et que dit la rumeur ?
- Que la dame de votre cœur, une traîtresse à notre cause je vous le rappelle, est désormais enchaînée la nuit au pied du lit du roi… lequel, dormant peu, prend plaisir à la regarder s’humilier devant lui.
- Et le jour ?
- On ne dit rien sur ces moments-là…
J’en savais assez pour tenter une folie. L’espoir se nourrit de si peu.
- Maître, je vous en conjure, libérez-moi ! Laissez-moi aller la sauver !
- Si vous la sauvez, vous aussi vous me trahissez, répondit-il d’un ton ferme. Si vous ne la sauvez pas, qu’on vous reconnaisse, qu’on vous arrête et qu’on vous mette à la torture, c’en est fini de mon mystère et de ce sanctuaire. Je ne peux vous accorder cela.
- Maître, songez que je n’aurais même pas comme vous la possibilité de la revoir chaque jour. On tirera d’elle les informations dont le pouvoir royal a besoin, on la jugera et on la pendra. Son corps sera donné aux corbeaux et aux chiens. Elle disparaîtra de ma vue à jamais.
- Elle n’en vaut pas la peine, maître Hawkins. Ce n’est qu’une intrigante. Moi j’aimais une reine.
- Je ne suis point un puissant seigneur pour viser aussi haut. C’est d’elle dont j’ai besoin et peu m’importe son rang. Laissez-moi tenter cette chance.
- Vous n’avez aucune chance de parvenir à la libérer… Et vous êtes trop naïf pour ne pas vous faire prendre…
Degré après degré, je sentais pourtant la force de l’argumentation du Maître faiblir. C’était toujours les mêmes idées mais il ne les assénait plus, il se contentait de les poser comme un frêle paravent face à mes demandes réitérées.
- Ne l’auriez-vous point demandé à ma place ?
- Certes… Mais je me serai battu pour me libérer… Vous, vous ne savez pas combattre.
C’était le deuxième jugement négatif consécutif sur mes capacités. Une bouffée d’héroïsme me poussa à lever la main pour frapper le seigneur. D’un mouvement rapide, il esquiva le coup, attrapa mon bras et le tordit violemment. Je me retrouvai à genoux à ses pieds, le buste déchiré par la puissante traction que le Maître exerçait sur mon membre.
- Que disais-je ?… Votre réaction est celle d’un homme du peuple qui ne sait point combattre. Vous vous feriez tuer par le premier chevalier venu. Même mon page y parviendrait sans la moindre difficulté.
- Laissez-moi retourner à Londres, implorai-je une nouvelle fois.
Il ne relâchait pas son effort et je m’affalai de plus en plus contre le dallage de la pièce. Je souffrais autant physiquement que moralement de cet échec. Des larmes énormes coulaient sur mon visage, mes muscles se contractaient sans cesse un peu plus. Et puis tout cessa soudain.
- Soit, fit le Maître en me libérant le bras, je vous autorise à tenter votre chance. Après tout, puisque vous serez tué, vous ne pourrez pas me mettre en péril. Les morts ont cet avantage sur les vivants : ils ne parlent pas.
Je n’eus pas assez de mots et de larmes pour remercier le Maître. J’aurais voulu baiser ses mains, me prosterner à ses pieds. Il ne m’en laissa pas le temps.
- Comme il est hors de question qu’on sache que j’ai pu une fois me laisser attendrir, vous quitterez le château sans que personne ne vous voit. Un souterrain connu de moi seul vous permettra de vous volatiliser. Je dirai que je vous ai jeté moi-même aux oubliettes… Une fois à l’air libre, volez une mule, un cheval et filez vous faire tuer à Londres. Je ne vous connais plus… Et d’ailleurs, je ne vous ai jamais connu, maître Hawkins.
Le Maître s’approcha du mur, appuya sur une pierre mobile qui se déroba sous sa poussée. Une nouvelle porte secrète s’ouvrit dans la paroi.
- Au bas de l’escalier, prenez à droite. La galerie vous conduira au-delà des douves, dans un bosquet. Le chemin de Londres est à l’ouest.
D’un appui ferme dans mon dos, il me poussa en avant. Je pénétrai dans un couloir étroit. Au-dessus de ma tête, une voûte fragile et basse me força à me courber vers l’avant..
- Merci, fis-je sans pouvoir me retourner.
Le Maître ne répondit qu’un « Allez ! » qui ne souffrait aucun commentaire supplémentaire. Je devais m’enfoncer dans le couloir, trouver l’escalier et m’enfuir avant qu’il ne revint sur sa décision. La paroi se referma rapidement derrière mes pas.
- N’oubliez pas, me cria le Maître par-delà le mur. Les morts ne parlent pas !

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MessageSujet: Re: La septième femme d'Henry VIII   Sam 10 Jan 2009 - 19:06

Au bas de l’escalier – une dizaine de marches que je descendis à pas prudents et mesurés – je ne trouvais pas sur ma droite le passage annoncé. Contrairement à l’escalier qu’éclairait vaguement de petites percées dans la paroi, le noir était ici absolu. C’est donc par le toucher que je me mis à sonder la paroi en espérant découvrir l’amorce d’un couloir, un boyau dans lequel ramper. Au bout d’un long temps de quête, je dus convenir qu’il n’y avait pas d’ouverture. Ni à droite, ni à gauche, ni devant. Dans la petite salle dans laquelle je me trouvais, il n’y avait d’issue que l’escalier qui ramenait à la porte secrète désormais fermée.
« Naïf » avait dit le Maître ? Je dus reconnaître que j’étais plus qu’un naïf ! Un véritablement niais ! Incapable de tenir compte des avertissements, des signes ! Croyant être malin mais me faisant régulièrement rouler dans la farine par des habitués du mensonge et de la dissimulation. Ann m’avait convaincu qu’elle jouait sincèrement le jeu contre Norfolk. Lord Bigod s’était servi de moi pour faire entrer Ann à la Cour. Le Maître avait feint de céder à mes exhortations pour mieux me conduire dans ce nouveau piège. Piège ultime à n’en pas douter. Je n’étais pas dans un passage souterrain mais bien dans une minuscule oubliette. Une oubliette dans laquelle je m’étais précipité de par ma propre volonté. Ce n’était même plus de la naïveté mais de la bêtise ! Nul doute que le Maître devait bien en rire. « Les morts ne parlent pas »… A plus forte raison si on ne peut plus les entendre alors qu’ils sont encore vivants !
J’étais tellement effondré que je m’assis sur la dernière marche pour pleurer. Je connaissais bien les symptômes qui m’attendaient. La sensation de faim rongeant au creux du ventre, le manque d’eau qui vous abat vous laissant la gorge sèche, la faiblesse qui gagne insidieusement. A ne plus pouvoir bouger, puis à ne plus pouvoir penser. La mort enfin ! Délivrance absolue mais obtenue après quelles souffrances ! J’allais demeurer en vie et conscient pendant trois ou quatre jours, ensuite ce serait la marche irréversible vers la fin.
Ces moments d’angoisse noire je ne les avais pas vécus au cours de mes trois jours de prison. Très vite on m’avait nourri et on n’alimente pas quelqu’un si on a d’ores et déjà décidé de sa mort. Mais là ! Dans cette tombe à peine plus large et longue que ma taille, que pouvais-je espérer ?

J’ai fini, au terme d’une longue méditation, par me convaincre que les pleurs, les récriminations ou la nostalgie ne me serviraient à rien. L’horreur n’existe que si on est incapable de l’accepter. Ce qui fait peur, c’est ce que l’esprit ne parvient pas à analyser. Or moi je savais et je n’avais nulle raison de craindre l’inconnu. J’allais mourir dans d’abominables souffrances. J’allais disparaître à jamais de la mémoire des hommes. De moi il ne resterait qu’un tas d’os blanchâtres semés pour l’éternité dans cet espace étriqué et clos.
Ce fut comme une révélation qui me foudroya ! Comment pouvait-on imaginer que les oubliettes fussent exemptes de restes humains ? Si ce château datait, comme je l’avais estimé lors de ma première venue, de l’époque des premiers rois Plantagenêt, cette prison permanente devait bien avoir servi. Il était impensable qu’un des ancêtres du Maître n’ait pas, en une occasion au moins, trouvé à faire disparaître ici un ennemi ou une maîtresse encombrante. Le lieu était fort commode, se trouvant à en juger par mes estimations, sous les cuisines. Or il n’y avait rien ! Pas le moindre ossement ! Au cours de mes longues recherches, je n’en avais pas trouvé un seul.
Bien décidé à me prouver que j’avais là un motif d’espérer, je repris mon exploration des lieux. Le sol dallé, comme dans le mausolée de la reine Jane Seymour, était bien vierge de tout reste humain. La petite salle était fermée de murs en bonnes pierres bâties à la chaux ; sur ces parois, point de crochets ou de chaînes qui eussent pu servir à immobiliser un condamné à l’oubli. Un dernier élément pouvait me rassurer. Il était impensable que le Maître soit venu lui-même ôter des lieux d’éventuels ossements. Pourquoi était-il sûr qu’il l’aurait fait en personne ? Parce qu’il était le seul à connaître, j’en étais intimement persuadé, l’existence de la salle au cercueil de verre ! Et si, malgré tout, il avait employé une personne pour déblayer et nettoyer la petite salle, ce sont ses restes que j’aurais trouvés ici !
Je me rassis sur la marche, bien décidé à éclairer aux lumières de la raison mes récentes déductions. Depuis le début de cette aventure, le Maître avait à mon égard une attitude équivoque. Alors qu’il était cassant et supérieur avec les autres, il me laissait le questionner, pouvait se départir de son air inflexible pour sourire. Même lorsqu’il voulait m’imposer son autorité, celle-ci finissait toujours par lui faire défaut. N’avait-il pas tout à l’heure raillé mon incompétence, ma trahison avant de finalement me conduire dans son saint des saints ? Un lieu que je devais être un des rares sujets du roi d’Angleterre à connaître. Ensuite, il m’avait opposé un refus brutal lorsque j’avais sollicité la permission de partir sauver Ann. Puis il m’y avait autorisé… même si c’est cette autorisation qui m’avait conduit dans le terrible embarras qui était désormais le mien. L’affaire du godet de vin aquitain se construisait selon une même structure : après m’avoir laissé croire à l’éventuel empoisonnement du vin, il m’avait détrompé en le buvant lui-même. A chaque fois, il me déstabilisait et me tranquillisait ensuite. A chaque fois, il se moquait de moi, m’humiliait avant, finalement, de montrer la supériorité de son pardon.
Pourquoi avait-il toujours agi ainsi ? Qu’étais-je pour lui ? Cela restait un mystère. Je ne croyais guère à l’argument qui voulait que nous soyons « frères » pour avoir aimé des femmes se ressemblant étrangement. Peut-être s’était-il pris pour moi d’un sentiment qui le dérangeait ? Une forme d’amitié – l’amour étant réservé à sa chère reine – qui ne se commande pas. On rencontre quelqu’un dont on sent bien qu’il vous correspond, qu’il est l’élément qui vous permettra d’exister pleinement. Plus le Maître cherchait à lutter contre ce sentiment, plus il s’imposait à lui et l’amenait à me laisser une chance.
Tout cela n’était que supposition bien sûr. Le genre de pensée qu’on peut avoir pour se rassurer au milieu des tourments. Il me manquait une preuve.
Elle ne vint que quelques heures plus tard.
Au moment où je commençais à douter de mes brillantes analyses.

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MessageSujet: Re: La septième femme d'Henry VIII   Sam 10 Jan 2009 - 22:14

Ca a commencé par un bruit léger qui est venu troubler l’oppressant silence de ma cage de nuit. Un bruit si ténu que je le pris d’abord pour une illusion sonore. Quelque chose de vague, d’indistinct. Le genre de son qu’on n’entend jamais en règle générale.
Mais d’instant en instant, il se renforça, gagna en fréquence jusqu’à devenir obsédant. Je me dirigeai à tâtons vers l’endroit d’où provenait cet entêtant « flic ! floc ! ». Mes premières tentatives avortèrent et puis ma main finit par trouver une tâche humide sur la paroi. C’était bien de l’eau qui suintait du mur. Un eau qui ne coulait pas lors de mes précédents passages. Peut-être s’était-il mis à pleuvoir dehors ? L’eau arrivait de plus en plus, s’infiltrait dans la salle. Je poursuivis mon inspection. En remontant la main, je finis par trouver l’embouchure d’un tuyau dont le diamètre était de la taille de ma main. Suffisamment large pour délivrer à l’évidence une eau abondante et remplir en très peu de temps la pièce où j’étais enfermé. Pas assez large pour que je l’eusse détecté lors de mes précédentes explorations… d’autant qu’il se situait très en hauteur et bien au-dessus de ma tête. Mais - et j’y vis un signe fort et positif - le tuyau était bien situé sur la droite de l’escalier. Il ne suffisait évidemment pas à m’échapper mais il y avait quelque chance qu’il fût la clé de ma cellule.
Comme le font les enfants lorsque la pluie se met à tomber au cœur d’un été trop sec, je me mis à la verticale du tuyau, ouvrit la bouche en tendant la langue pour capter quelques gouttes. La faim pouvait bien me tenailler si elle le voulait, j’allais pouvoir résister quelques temps encore à la soif… Et les médecins arabes que maître Lloyd avait étudiés étaient formels. On meurt d’abord du manque d’eau. J’avais au moins gagné cela.
L’eau tombée de la tuyauterie avait exactement le même goût que celle que j’avais bue dans la grande barrique de ma prison. Il était facile pour moi d’établir un parallèle : si le goût était semblable c’est que la provenance était la même ! En poussant plus loin l’analyse, je pouvais affirmer que c’était là une eau stagnante et non une eau vive ; le goût saumâtre l’attestait. Elle provenait peut-être d’un puit… ou bien alors des douves du château. Estimant que mon cachot – que j’espérais provisoire – était situé sous les cuisines, je songeai pendant un temps que c’était l’eau utilisée pour la préparation des repas qui était ainsi rejetée. L’augmentation croissante du débit éloigna cette dernière supposition de mon esprit. Mes pieds commencèrent à baigner dans l’eau, puis mes mollets. On n’utilisait pas autant d’eau dans une cuisine, surtout lorsque le seigneur y vivait seul et ne pouvait guère manger du fait de ses infirmités.
Je me réfugiai sur la deuxième marche de l’escalier, puis gagnai la troisième avant de grimper sur la quatrième. L’eau montait toujours. Bien que piètre nageur, je ne craignais pas cette crue soudaine tant j’étais certain qu’elle allait me conduire à la liberté. Comment ? Je n’aurais su l’affirmer avec certitude. La pression de l’eau ouvrait peut-être une porte dissimulée dans le mur ? Ou bien fallait-il se laisser flotter sur l’eau pour atteindre une galerie creusée en hauteur ?
Lorsque le niveau de l’eau eut atteint la dixième marche et m’eut rejeté pratiquement au sommet de l’escalier, je dus me décider à plonger pour explorer à nouveau la paroi. Lentement, mais tout en battant énergiquement des pieds car l’eau était glacée, je fis le tour la salle. Peine perdue ! Je ne trouvais rien ! Le niveau en revanche continuait à s’élever ; en levant le bras, je pus bientôt toucher le plafond. De ce côté-là non plus, il n’y avait pas d’issue. C’était à désespérer !
Tout à coup, un tourbillon commença à m’entraîner vers le fond, m’aspira, me fit tournoyer en tous sens. Battre des pieds, tendre les mains à la recherche d’une prise. Tous mes efforts étaient sans résultats ! Je continuai à tanguer, à être ballotté de droite et de gauche. L’eau s’écoulait brusquement sous moi, se creusait vers le bas. Et elle m’amenait avec elle.
J’avais perdu toute orientation. Où était l’escalier ? Où étais-je ?
A plusieurs reprises, ma tête disparut sous l’eau tandis que mes jambes se redressaient à la verticale. J’étais à l’envers. Je basculais d’avant en arrière. Je rebondissais dans les remous. Et puis, aussi soudainement que le phénomène avait commencé, il cessa. il n’y avait plus d’eau et mes genoux reposaient sur les dalles encore humides.
Que s’était-il passé ?
En beaucoup moins de temps qu’il n’avait fallu pour remplir la salle, celle-ci s’était vidée. C’était un phénomène qui me rappelait ces systèmes de siphon par lesquels les Romains conduisaient l’eau jusqu’au cœur de leurs villes. Ce château avait donc été construit par quelqu’un qui avait étudié en Italie et qui avait eu accès à ce genre de savoir. C’était étonnant que mon cerveau fonctionnât avec cette rigueur d’analyse alors que j’avais manqué me noyer.
Le souffle court, les vêtements collés à la peau, grelottant de froid, je me remis sur mes pieds. Ma tête était douloureuse, mes poumons prêts à exploser. J’avais surtout perdu mes repères. La seule petite lumière qui perçait la nuit, celle qui éclairait par un mince soupirail le haut de l’escalier me sembla beaucoup plus éloignée, beaucoup plus haute. Pour tout dire, inaccessible !
Je repris mes palpations inquisitrices. L’escalier avait disparu. Je ne trouvais plus ni la première, ni la deuxième marche. Pas de décrochement ! Le mur semblait s’être reconstitué de lui-même en une rude paroi verticale et détrempée. Mes mains cherchaient avec une frénésie accrue, persuadée qu’elle ne pouvait pas manquer de trouver ce qui était là, ce qui devait être là, ce qui aurait dû être là. A force d’échecs, mes mouvements se firent plus larges et en élevant le bras, je finis par reconnaître le décrochement familier d’une marche. Bien au-dessus de moi ! Le sol s’était donc abaissé sous le poids de l’eau. Abaissé d’environ la taille d’un homme. L’escalier était pratiquement un étage au-dessus !
Ce fut une réaction, un sursaut d’un corps qui ne voulait pas mourir, plus qu’une action concertée avec mon cerveau. Je me précipitai sur ma gauche – qui était la droite par rapport à l’escalier. Mes mains trouvèrent du vide ; il n’y avait plus de mur mais une galerie sombre dans laquelle je me mis à ramper.
Quelques instants plus tard, un claquement sec derrière moi me signifia que le sol de la salle avait repris sa place normale. J’avais échappé aux oubliettes et quelque chose me disait que j’avais surtout triomphé de l’épreuve que le Maître avait bien voulu m’infliger.
La galerie grimpait d’une manière régulière mais sensible. Je ne doutais plus de déboucher bientôt dans un petit bosquet non loin de la route menant à Londres.

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MessageSujet: Re: La septième femme d'Henry VIII   Dim 11 Jan 2009 - 1:20

Je suis arrivé à Londres au soir du 14 janvier, épuisé par des lieues de marche dans le froid. J’avais été incapable de voler la moindre monture. Mon esprit, qui avait accepté de tromper mon roi, s’était refusé à priver des humbles de leur animal de trait. Quant à ceux qui avaient belle allure sur des chevaux de parade, je n’avais osé les attaquer de crainte d’être tué par eux. Mieux valait arriver vivant à Londres que demeurer étendu à jamais dans la glaise grise sur le bord d’un chemin.
Je grelottais, mes vêtements humides n’ayant jamais réussi à se réchauffer. J’avais la fièvre, j’avais faim et sommeil. Comment une ombre aussi pitoyable aurait-elle pu prendre d’assaut le palais de Whitehall ? On m’aurait chassé sans même prendre la peine de me reconnaître. Et si on m’avait reconnu, on m’aurait jeté en prison sans m’entendre.
Je me traînais donc jusqu’à ma maison en espérant qu’elle me serait accueillante. Faute de maître à servir et à l’annonce de ma disparition, Jeffrey aurait peut-être décidé de quitter la place. J’eus donc un plaisir à le retrouver, fidèle au poste et la mine fort réjouie de mon retour.
- Maître ?! On vous disait en fuite, s’étonna-t-il.
- On dit beaucoup de choses dans cette ville sans aucun doute. Tant de bouches et tant d’oreilles, cela ne peut que faire un beau vacarme lorsque personne ne sait rien de ce qui se passe… De grâce, Jeffrey ! Charge la cheminée en bois et cours me chercher des vêtements secs.
Je me laissai tomber sur une escabelle non loin de ma porte d’entrée. Mes pieds gelés et crevassés refusaient de me porter plus loin. J’avais échappé à la prison et aux oubliettes. J’avais bravé le gel et la distance. J’étais si las désormais que je ne trouvais même pas la force de me sentir heureux d’être rentré chez moi. Il y avait plus d’une semaine que j’étais absent de ma maison. Elle me parut telle que je l’avais laissée et pourtant d’un vide effrayant. Il y manquait le sourire, les voltes gracieuses et la voix douce de lady Mundford. C’était tout ce je remarquais. Une absence.
- Voilà du bois pour la cheminée, fit Jeffrey en jetant deux grosses bûches dans l’âtre… Approchez du feu, maître ! Vous êtes trop loin !
- Aide-moi alors, grognai-je… Je ne peux plus avancer…
Avec des précautions de mère poule, Jeffrey me prit sous son aile et me fit accomplir les quelques pas qui me rapprochèrent du foyer. Il ôta mes chaussures, sécha mes pieds et les disposa face aux flammes.
- Que veux-tu donc me faire avouer ? fis-je avec un peu d’humeur.
- Pardon, maître… Je suis trop empressé…
Jeffrey me porta à nouveau assistance pour reculer le fauteuil sur lequel il m’avait installé. Le feu cessa de me brûler la plante des pieds pour apporter une chaleur douce qui, peu à peu, s’infiltra dans tout mon corps. Mes orteils et mes doigts retrouvèrent un peu de mobilité, un peu de vie. Au cours des derniers jours, hormis le passage dans le baquet, je n’avais guère eu l’occasion de goûter à ces petits plaisirs quotidiens qui vous rappellent que vous êtes vivant. C’était douloureux mais ça en valait la peine.
- Que dit-on à Londres, Jeffrey ?
- On dit que le roi se porte de mieux en mieux et qu’il va pouvoir recevoir prochainement les ambassadeurs des rois de France et d’Espagne.
- Ensemble ? m’étonnai-je.
- Cela, je ne le sais. Personne ne dit rien sur ce point. Ce n’est pas ce qui intéresse la rue.
- A-t-on parlé d’autre chose ?
- En ville, il y a bien des sujets qui font bavarder mais je crains d’être fatigant à tous les évoquer.
- Parle-t-on du procès de lord Surrey ?
- Oui… Et c’est pour dire que le roi a bien fait de l’ordonner… Que lord Surrey est un méchant homme et un piètre soldat… Et qu’il sera juste que la hache du bourreau le retranche du nombre des vivants.
- Et de son père, que dit-on ?
- On s’étonne, maître… On s’étonne que le père et le fils n’aient point été jugés ensemble. Il se murmure que le vieux Norfolk connaît trop de secrets. Ces secrets font que le roi souhaite sa mort mais ils offrent à lord Norfolk des sûretés et des garanties. S’il venait à livrer au monde tout ce qu’il sait… Il y a bien des ambassadeurs qui seraient prêts à l’entendre.
- Est-ce tout ce qui se raconte ?
- Je crains qu’on parle aussi de vous en ville, maître. Mais fort peu en bien, hélas !… Ce sont des choses que je ne puis croire étant à vous fort attaché depuis des années. Je sais votre bonté et votre fidélité au roi et ce que j’entends m’inquiète et me révolte.
- Parle sans hésiter car je peux t’assurer par avance que ce sont faussetés et billevesées.
- Il se dit que vous vous êtes enfui après avoir tenté d’empoisonner le roi.
C’était là la légende que les partisans de Norfolk, à en croire lord Bigod, avaient prévu de faire courir pour me discréditer auprès du roi. Le bruit devait avoir été lancé depuis plusieurs jours déjà.
- Et ?…
- On parle aussi d’une mystérieuse dame qui vous aurait suivi jusque chez le roi et dont celui-ci aurait fait sa maîtresse… Là, je crains de reconnaître la belle dame qui fut plusieurs jours auprès de vous en cette demeure et avec qui vous eûtes des relations fort affectueuses. Ne me punissez pas de grâce pour l’avoir ouï, c’était une chanson fort douce que celle de votre amour.
- Raison pour laquelle, tranchai-je, ladite dame ne saurait avoir eu ce genre de relations avec le roi.
Je n’étais évidemment pas certain de ce que j’avançais. Il restait pour moi inconcevable que Ann soit restée trois jours pleins auprès du roi après mon départ. Si elle avait voulu fuir pour ne pas être démasquée pourquoi ne l’avait-elle pas fait plus tôt ? Et par quel miracle le roi n’avait-il pas douté d’elle dès le lendemain de mon enlèvement ?
- Certaines méchantes langues affirment même que…
Jeffrey s’interrompit, mordilla ses lèvres ce qui était signe d’une profonde hésitation. C’était un comportement qui ne lui était pas habituel. A l’habitude il n’avait pas la langue dans sa poche. J’avais dû le punir à plusieurs reprises, notamment lorsqu’il était entré à mon service, pour des effronteries ou de méchantes paroles.
- Parle ! Tu ne fais que rapporter ce que d’autres ont dit… Cela ne t’engage pas et je ne te punirais pas même s’il s’agit d’une abomination.
- C’est que cela concerne sa majesté… Et que ce sont là paroles fort désobligeantes pour notre souverain.
- Ne suis-je pas, si on en croit ces mêmes racontars, celui qui a voulu tuer le roi ? Tu sais bien que cela est faux. Les propos que tu vas me confier seront eux aussi des faussetés…
- Pourquoi, maître, vous intéressez-vous alors à ces mensonges ? demanda Jeffrey.
Lorsqu’il le voulait, ce bougre de valet savait avoir de l’esprit. Il avait pointé la concordance entre la rumeur sur la mystérieuse femme introduite par mes soins près du roi et la présence de Ann de Mundford sous notre toit. Là, il imaginait sans doute que ce qu’il avait entendu n’était pas aussi faux que je voulais bien le lui assurer par avance.
- On dit… se lança-t-il après avoir péniblement avalé sa salive. On dit que c’est plutôt le roi qui est la maîtresse de la dame mystérieuse… Qu’elle enchaîne le roi à son lit et qu’elle pisse et chie sur lui…

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MessageSujet: Re: La septième femme d'Henry VIII   Dim 11 Jan 2009 - 19:40

Ma nuit fut un calvaire. Ma fatigue bien qu’extrême – j’avais à peine dormi au cours des trente heures précédentes – ne suffisait pas à imposer le repos à mon esprit tourmenté. Dans ces moments d’insomnie, le moindre bruit suffit à vous empêcher de replonger dans le sommeil : les mouvements de Jeffrey dans sa chambrette, les cris du veilleur de nuit, le boulanger qui chante en pétrissant sa pâte. A tous ces désagréments extérieurs, je devais ajouter ceux qui m’étaient propres. La fièvre continuait à me tremper de sueur, j’avais une toux grasse qui me faisait recracher d’énormes glaires. Par-dessus tout, tous les événements des derniers jours, joints aux racontars infâmes qui montaient des rues de Londres, se mélangeaient pour peupler mon sommeil de cauchemars.
Le matin me trouva toujours fébrile, hagard, la mine blême et le cerveau vide. J’avais prévu de jouer le tout pour le tout et de me rendre à Whitehall, bille en tête, pour solliciter du roi une entrevue. Jeffrey me le déconseilla avec la plus vive énergie.
- Je ne peux juger que de ce que je connais et de ce que je vois, maître, me dit-il en posant près de mon lit une boisson encore fumante.
- Et que connais-tu ? Et que juges-tu ? fis-je, fort mécontent que le bougre se permît de m’interdire d’agir comme bon me semblait.
- Je connais la personne du roi. Autant par ce que vous avez pu m’en dire au cours des dernières années que de ce que ses actes ont pu laisser dans nos mémoires à tous. Le roi ne pardonne que fort rarement et sûrement pas à ceux qui viennent d’eux-mêmes se loger au creux de son immense poigne.
- Je sais cela, concédai-je.
- Mon jugement porte sur votre santé. Vous êtes hors d’état de vous mouvoir. Qu’iriez-vous faire dans de telles dispositions à la Cour ? Claudiquer appuyé sur une canne ? Eternuer et tousser à la face des gens. Vous seriez pitoyable et dans une telle position de faiblesse que seules les personnages ayant une belle âme trouveraient à vous plaindre.
- C’est juste… Et là aussi, je dois reconnaître que tu as raison. Que ferais-tu à ma place ?
Ma demande était une preuve de confiance telle que Jeffrey parut hésiter, comportement qui ne lui était guère fréquent, le diable ayant la langue fort bien pendue. Ses yeux s’égarèrent dans le vide à la recherche d’un mot ou d’une idée qui lui semblât convenir..
- Je ne connais rien des fondements et des étapes de toute votre affaire, maître. Ce que je sais en revanche, c’est que quand on est traqué de toute part, il est plus efficace de diviser les chasseurs que de piquer droit sur eux en espérant les surprendre.
- C’est bien pensé… Dieu sait que c’est une idée que j’ai longtemps caressée hier tandis que je marchais dans le froid… Et comme pour une femme inaccessible, la caresse ne suffit pas à ouvrir forcément la voie qu’on espère.
- Trouvez donc qui aurait intérêt à vous écouter… Qui pourrait gagner à vous avoir avec lui plutôt que contre lui.
- Mon pauvre Jeffrey, personne n’a intérêt à m’avoir dans son camp… Je suis dans toute cette affaire devenu si insignifiant.
- Qui du roi, de la dame ou du seigneur qui vous retint captif a le plus de grâce a vos yeux ?
La question était insidieuse. Mon premier mouvement me poussa à prononcer le prénom de lady Mundford, celle que mon cœur ne pouvait oublier et que j’avais vu au cours de ma terrible nuit subir mille avatars tous plus horribles les uns que les autres. Mais parler de Ann, c’était renier mon roi, personnage certes ignoble mais qui, aux portes de l’agonie, avait regagné une partie de mon estime. Ann, même si je répugnais à la considérer ainsi, avait bel et bien trahi la cause que je défendais… et, du même coup, m’avait trahi. En revanche, le Maître avait su me témoigner des attentions qu’il n’avait point pour les autres, mon retour vivant à Londres en était la dernière preuve. Alors ? A qui donner ma foi ? Qui privilégier dans cet affrontement entre la monarchie, les tenants de Norfolk et les partisans du Maître et de sa vengeance ?
- La chose vous est donc si difficile, maître ? questionna Jeffrey
- Il n’est pas toujours facile de concilier l’amour, la reconnaissance et la déférence. Quel sentiment trahir ?
- N’en trahissez aucun alors… Cherchez plutôt ce qui les rapproche et placez-vous à ce point précis qui vous rendra incontournable.
- C’est là une drôle de géométrie… Aurais-tu donc étudié, Jeffrey ?
- Oui, maître… Mon précédent maître avait un fils à qui il faisait donner des leçons par un maître qui avait lui-même étudié auprès du savant Alberti. J’ai appris là quelques rudiments de la science mathématique. Elle m’aide parfois à réfléchir.
- Je vais sur tes conseils prendre le temps de dormir un peu…
Ayant la gorge nouée et la voix de plus en plus faible après ce dialogue, je voulus m’éclaircir le gargamel par une grande lampée de tisane. En portant le godet à mes lèvres, je fus saisi par une odeur épouvantable ; le liquide que me proposait Jeffrey était noir comme la suie.
- Quelle est cette mixture immonde ? demandai-je furieux d’une initiative que, pour le coup, je n’avais pas suscitée.
- Un remède contre l’intempérie qui vous frappe, maître. Il se transmet dans notre famille depuis des générations.
- C’est miracle alors que tu aies encore tes parents vifs et bien allants !
- Le jus de radis noir est souverain contre les dérangements du nez et de la gorge. Il fait s’enfuir la fièvre et rebiscoule rapidement.
- Aurais-tu oublié que je suis médecin ?
- Non point, maître… Tout comme je n’oublie pas que vous êtes fort attentif à recenser tous les moyens de guérir qui existent… Plaise à vous d’essayer celui-ci… Il n’a jamais fait défaut dans ses effets au sein de ma famille… Sauf pour un oncle du côté de ma mère mais qui était fort faible depuis longtemps.
- Cela ne me rassure donc qu’à moitié.
Je ne pouvais faire à Jeffrey l’affront de refuser le remède qu’il m’avait préparé et dans les vertus duquel il avait une évidente confiance. Le goût était atroce en dépit d’un ajout de miel destiné à adoucir la mixture. Ma gorge manqua renvoyer le tout mais un ultime effort de ma part fit descendre le liquide noirâtre. La chaleur fit le reste. Progressivement, Morphée voulut bien m’accueillir dans son royaume.

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MessageSujet: Re: La septième femme d'Henry VIII   Lun 12 Jan 2009 - 0:02

Toutes les cloches de Londres carillonnant midi me tirèrent d’une nuit qui avait surtout été matinale.
Immédiatement, je me sentis mieux, l’esprit clair et la gorge libérée de l’étranglement que la fièvre y avait mis. Le fameux jus de radis noir de Jeffrey n’avait certes eu aucun effet sur mes pieds crevassés ou sur mes muscles endoloris, mais il avait écarté de moi le refroidissement, les glaires et l’angine. C’était un véritable miracle !
Ce changement radical de santé s’accompagna d’une évolution parallèle dans mes pensées. Sans même m’en rendre compte – j’avais dormi comme une masse – mon cerveau avait disséqué les idées de Jeffrey et, sans avoir un plan encore bien établi, je tenais au moins dès le réveil une première piste d’action.
J’appelai mon valet, lui fis mille mercis pour son magnifique remède et promis de l’enseigner à mon tour ce qui ferait de la famille des Lynne des bienfaiteurs du royaume. Il accueillit en rougissant comme une pucelle ces douces promesses. Des compliments, je ne tardai pas cependant à revenir aux ordres. Le premier fut de demander mon écritoire afin de rédiger la missive par laquelle je comptais bien revenir dans le jeu complexe de mon « affaire ».
- A qui vous adresserez-vous finalement ? me demanda Jeffrey.
La curiosité reprenant chez lui ses habitudes, je résolus d’étouffer celle-ci sur l’heure. Un valet curieux est un valet utile tant que cette curiosité ne l’amène pas à raconter à d’autres ce que vous auriez souhaité cacher au monde.
- Tu le sauras assez tôt puisque c’est toi qui iras porter cette lettre.
- Sera-ce dangereux ?
- Je ne puis te certifier que la chose soit sans péril… Mais de toutes les possibilités qui s’offraient à moi, j’ai pris, selon tes précieux conseils, celle qui ne nous vaudra pas d’être pourchassés sur l’heure.
- J’obéirai donc à vos ordres, me répondit Jeffrey en baissant respectueusement la face.
- En ce cas, sers-moi quelque chose de copieux à manger. Mes forces doivent se refaire sans tarder ! Et il serait fort dommage que ma gorge s’étant dénouée, mon estomac continua encore à crier famine.
En expédiant Jeffrey en cuisine, je me donnais un temps suffisant pour trousser les quelques phrases que je voulais jeter sur le papier. Il m’en fallut plus que je ne l’eusse cru. Les mots étaient à soupeser avec une fine balance, les suppositions à doser, l’offre de service à calibrer sans tomber ni dans la suffisance, ni dans une trop grande modestie. Lorsque j’eus terminé, je pris encore du temps pour relire, m’interroger sur le bien-fondé de tel ou tel mot. Conscient que je ne serais jamais satisfait, je repliai mon message en quatre, le scellai à la cire mais sans déposer le moindre cachet. Je n’étais pas assez sot pour signifier à tous que j’étais de retour à Londres. Ils le sauraient bien assez tôt !
Jeffrey remplaça l’écritoire par une petite table sur laquelle il déposa plusieurs tranches de pain craquant, une assiette remplie de morceaux d’une volaille odorante et d’une purée de pois. Ce n’était pas un festin mais, après des jours de disette et la soupe maigre de la veille, mon estomac trouva là le plus prodigieux des délices.
- Plutôt que demeurer à m’observer me goinfrer, si tu allais prendre l’air, Jeffrey ?
- Sortir ? Désirez-vous que je porte sur l’heure cette lettre dont vous me parlâtes tantôt ?
- C’est cela même ! La voici ! Garde-la dans la manche de ton pourpoint de manière à ne point la montrer avant d’être parvenu à destination. Tu la remettras à la comtesse de Plymouth.
- Et où la trouverai-je ?
- Je te le dirai dans un instant. Je veux être certain que tu vas écouter mes dernières recommandations… Lorsque tu auras remis cette missive à la comtesse de Plymouth, tu repartiras comme tu es venu. Sans jamais dire qui t’envoie et qui tu sers. Est-ce compris ?
- Fort bien… A partir de dorénavant, je n’ai plus de maître… ou du moins j’ai oublié son nom.
- Cela est parfait. Avant de revenir, tu t’assureras que personne ne te suit… Ni homme, ni femme.
- Ni femme ? Où donc m’envoyez-vous ?
- Le lieu n’a guère d’importance pour ce point précis… Tu iras dans une résidence située non loin du palais de Westminster. Ce que tu dois saisir, c’est qu’il te faudra te méfier de tout le monde. Et les femmes ne sont pas moins dangereuses que les hommes. Leurs armes, quoique différentes des nôtres, n’en sont pas moins redoutables. Un sourire, une larme à l’oeil et te voilà pris, déroulant le chapelet de tes secrets.
- Je me méfierai donc des femmes aussi…
- Tu auras de bonnes raisons pour cela. La comtesse de Plymouth est une personne de qualité que j’ai soignée il y a quelques années…
- De quelle genre de soins s’agissait-il ? fit avec malice mon valet qui n’ignorait pas le commerce que je pouvais avoir avec certaines de mes patientes.
- Des soins exclusivement médicaux, je te l’assure. La dame doit aujourd’hui avoir 56 ou 57 ans.
- En quoi joue-t-elle un rôle dans vos tracas actuels ?
- Elle sera juste une intermédiaire pour la lettre. Sur la demande que tu lui feras, elle devra remettre ce message à sa maîtresse. Catherine Parr, notre reine.

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MessageSujet: Re: La septième femme d'Henry VIII   Ven 16 Jan 2009 - 0:36

Durant l’absence de Jeffrey, je me suis attelé à la confection d’un baume pour apaiser la douleur de mes pieds. Je ne comptais pas demeurer cloîtré dans ma chambre. J’espérais une réponse rapide de la reine et, à moins que mon valet eût commis quelque imprudence, je m’imaginais reçu le soir même dans les appartements de Catherine Parr.
Je trouvais beaucoup de finesse à ma stratégie. En introduisant la reine dans le jeu complexe de toute cette histoire, j’utilisais la seule arme qui pouvait avoir quelque force à opposer au roi Henry. Certes, la passion entre les souverains, si elle avait un jour existé ce dont je doutais, était un souvenir fort ancien ; Catherine Parr paraissait plus soucieuse de se faire oublier de son royal époux que de renouer avec lui des relations suivies. Seulement, elle était reine et entendait bien le demeurer ayant forcément en sa fine cervelle le souvenir du destin de deux de celles qui l’avaient précédée. Elle refuserait à la fois de risquer l’échafaud par une opposition frontale au roi mais userait de tous les stratagèmes qu’une femme peut inventer pour conserver ses prérogatives et son titre.
Un autre des avantages de se rallier à la reine – à moins que ce ne fut elle qui se rallierait à moi – était que cela faisait basculer lord Denny, le premier gentilhomme de la chambre, dans mon camp. Grâce à lui, je saurais ce qu’il en était exactement du sort de Ann. Et s’il faisait des cachotteries à la reine pour la ménager, il ne pourrait avoir le front de m’en faire sans risquer que j’aille dévoiler sa trahison au roi. C’était un marché qui pouvait convenir à toutes les parties.
Le visage de Ann, le souvenir de nos étreintes, de son regard, de sa peau m’avaient guidé durant toute ma folle journée à travers la campagne du Kent. Ce qui avait été brûlure ne pouvait s’éteindre aisément quelles qu’aient été les trahisons de la dame. Je n’avais pourtant plus assez de larmes pour la pleurer, plus assez de nerfs pour m’inquiéter pour elle. J’avais accepté la fatalité de l’avoir perdue mais sans renoncer à l’espoir fou de la tirer des griffes de ceux qui la retenaient. Ce sont des pensées que je ne m’explique pas. Il faudrait que des médecins, des savants, apprennent à l’égal de Dieu à scruter les âmes pour y déceler les fractures, les folies, les incohérences. Selon les instants je pouvais balancer entre l’abattement le plus complet ou l’énergie la plus folle. Mais cette terrible inconstance n’est-elle pas la véritable marque de l’amour. Tantôt il enivre et vous porte aux sommets du bonheur, tantôt il inquiète, il intrigue et vous jette dans des abîmes de perplexité.
Enfin, alors que la nuit commençait à se mélanger au jour, Jeffrey revint du palais de la comtesse de Plymouth.
- Eh bien, fis-je. L’as-tu vue ?
- Votre nom a agi comme un passe. Aussitôt, toutes les portes m’ont été ouvertes et j’ai pu approcher de la comtesse pour lui remettre votre missive.
- Fort bien. Comment a-t-elle réagi ?
- Elle a d’abord demandé de vos nouvelles, en me priant de vous dire qu’elle aimerait à vous revoir… Si je puis poser ici une note personnelle, la comtesse n’est point aussi chenue que vous me l’aviez décrite et a sans doute de multiples raisons d’avoir appétit à vous.
- La paix, Jeffrey ! Borne-toi au récit qui m’importe !
- Lorsqu’elle a lu votre lettre, la comtesse m’a fait une réponse fort rapide mais courtoise…
- Est-elle partie sur l’heure ? demandai-je, conscient que la célérité de cette vieille amie était un élément important de ma stratégie.
- Non, maître. Elle n’a point bougé.
- Elle n’a point bougé ?… Aurait-elle quelques griefs contre moi dont j’ignorerais la cause ?
- Je le crains quelque peu.
Dame ! La nouvelle était fort inquiétante… Et mon plan, mon beau plan, s’effondrait avant que d’avoir commencé à se construire vraiment. Sans accès à la reine, je n’avais pour revenir dans le jeu qu’à me jeter dans la gueule du loup, courir au roi, confesser mes fautes et attendre la juste manifestation de son courroux.
- Sais-tu pourquoi ?
- Il me semble qu’elle regrette fort de ne point vous voir la visiter assez souvent. Elle dit que sa santé est fort fragile, que son cœur lui donne des élancements qu’elle ne sait plus contrôler… Enfin, bien des choses qu’un médecin fort instruit saisira sans doute bien mieux que moi qui ne suis qu’un pauvre valet.
Le diable se gaussait de moi et de mon malheur. J’eus l’envie de le battre, de l’assommer, de le faire taire. Lui qui était la cause de cet échec lamentable qui se dessinait.
Une dernière question finit de me jeter dans les affres.
- Et comment as-tu eu ton congé ?
- Fort rapidement après cette rencontre. On m’a fait attendre dans l’antichambre.
- C’est donc qu’elle sera partie conférer de ma demande avec la reine, dis-je reprenant espoir…
- Certes non… Elle n’a pas bougé de son salon… Peut-être devrais-je préciser qu’elle a seulement attendu pour me reparler le retour de la reine qui avait pris un peu de distance pour soulager une vessie trop pleine.
- Coquin ! Que dis-tu là ?… La reine était donc chez la comtesse !
- C’est bien ce qu’il semble… Peut-être aurais-je dû vous en aviser dès le début de mon exposé ?
- Et comment ?!…
- Vous me ferez la grâce, maître, de reconnaître que vous fûtes le premier à ruser avec moi en me présentant la comtesse comme vieille et usée par les ans. Lorsque je fus admis auprès d’elle, je fus un moment à balancer à lui dire que mon message n’était point destiné à elle mais à son aimable mère.
- Je le reconnais, fis-je étant prêt à tout accepter pour connaître la réponse de Catherine Parr.
- La comtesse est donc fort belle, mais je crois que ses servantes ont encore plus de piquant. Une d’entre elle n’a cessé de me faire le bel œil durant mon attente…
- Allons bon, te voilà amoureux !…
- Amoureux, comme vous y allez… Pour quelques regards ?… Mais je confesse que si vous souhaitez me renvoyer pour affaire en ce logis précis, j’y filerai avec une vitesse qui ne pourra que vous agréer.
- Et là, dois-tu y retourner ?
- Hélas non, soupira Jeffrey. Toute l’affaire est déjà décidée. Sur les huit heures, un carrosse aux armes de la reine viendra vous quérir. Votre… vieille amie, la comtesse, vous accompagnera auprès de la souveraine.

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MessageSujet: Re: La septième femme d'Henry VIII   Sam 17 Jan 2009 - 22:53

La comtesse de Plymouth ne me fit pas mauvaise mine. Tout le rebours. Ce ne furent que grands sourires et œillades charmeuses. La dame avait dépassé les quarante ans mais gardait une grande puissance de séduction. Pour la décrire, il suffirait d’imaginer une lionne à la sévère crinière rousse, toujours prête à bondir pour dévorer les hommes mal remparés contre les griffures de son esprit. Ses grands yeux verts disaient un appétit de vivre et sa peau claire rappelait qu’elle préférait l’intimité des alcôves au grand air des campagnes.
Peu de temps après mon arrivée à la Cour, le béjaune que j’étais avait été une proie bien aisée, la comtesse ayant pour ses amours une ardeur qui se moquait du rang. Le roi lui-même avait été disait-on fort sensible – et bien plus – à la rougeoyante chevelure de la dame.
- Je suis fort aise de vous revoir, madame, fis-je en pénétrant dans le carrosse. Les années n’ont fait que fortifier votre beauté et je m’en réjouis.
- Monsieur, je ne puis que me réjouir pour ma part des multiples bontés que vous avez eues pour moi. Je vous en fais mille nouveaux mercis et vous prie, sans façons, de me baiser sur les joues ayant moi aussi grand plaisir à ces retrouvailles.
Il y eut une courte – et fort courtoise – embrassade. Le temps avait bien passé depuis notre dernier baiser et la comtesse abusait désormais des crèmes pour masquer ses rides naissantes. Les onguents pâteux me laissèrent un goût aigre sur les lèvres et à l’âme. Le temps filait décidément bien vite… Je n’avais pas pourtant la nostalgie de ces furtives amours mais je savais garder pour les dames qui s’étaient données à moi – à moins que ce ne fut le contraire – une douce tendresse. Elles le sentaient généralement et trouvaient à en abuser. La comtesse avait déjà commencé à pousser ses pions dans ce sens.
- Madame, demandai-je pour redonner à cette rencontre son véritable intérêt, quelle a été l’humeur de la reine à la réception de ma missive ?
- Fort mauvaise en un premier temps. Elle ne savait de toute cette aventure que ce qui pouvait se dire sous le manteau à la Cour. La promesse de révélations fort méchantes sur son époux lui causèrent quelque mésaise.
C’était un mensonge éhonté. La reine, employant sir Denny, ne pouvait qu’être au courant de la présence du fantôme de Jane Seymour dans les appartements de son mari. Il s’agissait avant tout pour sa dame de compagnie de protéger l’espion introduit au service du roi… A moins que la comtesse de Plymouth ignorât vraiment tout du rôle réel de sir Denny…
- Et puis, continua la comtesse, la reine m’a questionnée sur vous. Elle se souvenait m’avoir entendue vanter vos mérites lorsque le roi vous éleva comme premier médecin.
- Mes mérites ? fis-je avec une modestie toute feinte. C’est bien le diable si je devine à ceux auxquels vous faîtes allusion.
- Oubliez-vous, monsieur, que vos doux traitements m’ont guérie d’une fluxion de poitrine qui menaçait de me mener au tombeau.
A mon souvenir, il ne s’agissait que d’un pauvre rhume que j’avais endigué à l’aide de tisanes et d’un peu de chaleur corporelle. Je n’osai cependant reprendre sur ce point la comtesse de crainte qu’elle n’eût enjolivé ce souvenir que dans le dessein de s’y grandir.
- Si vous gardez grand souvenir de ces soins, sachez que ce souvenir est partagé.
Cette rasade de miel étant bien étalée par mes soins sur la douce mie du passé, j’en revins au sujet qui m’intéressait le plus.
- Et les mérites que vous m’attribuâtes furent pour la reine raisons suffisantes pour accepter de me recevoir ?
- Ils aidèrent prou cela est vrai, mais la curiosité de la reine est surtout fort piquée.
Je traduisis en langage plus direct cette dernière remarque. La reine n’était pas seulement curieuse, elle était inquiète de cette rivale dont elle ne savait rien. Rien ou presque rien. Elle ne pouvait qu’être intriguée par la ressemblance avec feue la reine. S’agissait-il de magie ou d’une mystification ? Devait-elle craindre pour sa vie si le roi s’entichait véritablement de l’intrigante ? Cette inquiétude me disait aussi que Ann devait toujours être auprès du roi, comme le disait la rumeur, et non en prison.
- Assisterez-vous à ma rencontre avec la souveraine ? demandai-je.
- La reine a souhaité vous entretenir seul à seul, répondit la comtesse avec un battement de cil qui disait assez clairement qu’elle regrettait d’être exclue de ce tête-à-tête.
Jalousie féminine ou crainte d’une perte de faveur ?

Quelques nouvelles badineries plus tard, le carrosse entrait dans la cour du château de Whitehall. Je connaissais fort bien les lieux, aussi fus-je à peine surpris lorsque l’attelage poursuivit son chemin sans gagner le prestigieux escalier où on débarquait les personnages importants. La discrétion commandait que le carrosse de la reine regagnât directement son lieu de garage comme s’il était inoccupé.
- Voici de quoi vous masquer, monsieur, fit la comtesse en me tendant un épais loup de velours vert.
- Eh quoi, madame ! Vous aussi, vous dissimulez votre charmant visage ? fis-je en voyant que la dame coiffait sa face d’un masque et remontait sur ses cheveux un capuchon.
- La reine est prudente, monsieur. Et si j’étais vous, je cesserais de parler désormais. Votre visage est connu en ces lieux mais votre voix ne l’est pas moins.
C’était dit cette fois-ci sans la moindre trace d’ironie. J’en déduisis que la comtesse devait jouer auprès de la souveraine un rôle qui dépassait la simple fonction de dame d’honneur. Elle avait des réflexes, des façons de parler qui traduisaient une certaine habitude du secret. Je n’étais peut-être pas le premier homme qu’elle introduisait ainsi auprès de Catherine Parr.

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MessageSujet: Re: La septième femme d'Henry VIII   Dim 18 Jan 2009 - 0:38

La reine Catherine Parr approchait chaque jour davantage de ses quarante ans ; Comme pour la comtesse de Plymouth, l’usage de poudres et de crèmes édifiait désormais un rempart sur son visage. Elle portait malgré tout sur ce masque blanchâtre toute la dignité de sa fonction et, dans son regard, une intelligence vive qui disait bien des choses. La dame était réputée pour sa culture, raison peut-être qui avait attiré vers elle le vieux souverain jadis lui-même fort épris de science.
Pouvait-on dire pour autant que Catherine Parr était belle ? Je ne sais car, en la comparant à Ann de Mundford, je lui trouvais forcément quelque chose de disgracieux. Etaient-ce ses yeux petits et trop écartés ? Son nez un peu épais ? Cette bouche petite qui, du fait d’une stricte éducation et d’une inclinaison pour la foi protestante, ne devait guère rire ? Ou bien l’ensemble dans lequel je peinais à retrouver tout ce qui m’avait subjugué en lady Mundford ?
Je balayai ces vaines interrogations. Une reine était belle, on ne pouvait ni dire, ni écrire l’inverse. Alors à quoi servait-il de le penser ?
Je m’inclinai fort respectueusement devant la souveraine. D’un double geste de la main, elle m’autorisa à me redresser et intima à la comtesse de Plymouth l’ordre de nous laisser. Je crus percevoir dans le froissement du satin de la robe de la comtesse toute la frustration d’une fidèle qui se sent flouée par sa maîtresse. Mon imagination semblant prendre le commandement de mon intelligence, je dus faire un gros effort sur moi-même pour ne point lui laisser apprécier la situation dans laquelle je me trouvais.
Elle était en effet fort angoissante à bien y réfléchir.
J’étais seul avec la reine.
Et, au regard des lois de la Cour et de sa morale, cela ne pouvait exister. Pas plus que le roi, la reine n’avait d’intimité véritable. Il y avait toujours quelqu’un, proche serviteur ou noble attaché à la personne royale, auprès des souverains. Y compris lorsque ceux-ci cherchaient à donner un avenir au trône !
Je me rendis compte que j’avais totalement perdu le sens commun. Si on me surprenait à cette heure dans la chambre de la reine, on me dirait son amant. Il n’y aurait aucune dénégation assez forte pour empêcher que l’accusation fut reprise partout. La rumeur, la cabale se mettraient à l’affaire. On inventerait que j’avais jeté une belle dans le lit du roi Henry pour mieux pénétrer dans celui de son épouse. Le roi trouverait là un aimable moyen de se débarrasser en un seul coup d’une femme encombrante et d’un médecin en sachant trop sur ses faiblesses.
Et, en ce cas, la trahison de sir Denny n’aurait été qu’apparente. Feignant de renseigner la reine, il oeuvrait en fait pour le roi pour le compte duquel il préparait l’embuscade dans laquelle je venais de me jeter.
La reine me tira de la folie qui commençait à gangrener mon esprit. Son ton sec agit comme le fouet sur un flagellant. Je redressai la tête, le dos, tout mon être afin de ne point lui donner le spectacle de mon profond doute intérieur.
- Vous disiez monsieur avoir à me conter des vérités sur ce qui se passe depuis plusieurs jours dans les appartements du roi.
- J’ai eu cette audace, majesté.
- Eh bien, contez-moi cela, ordonna la reine en affectant un détachement que ses gestes nerveux démentaient.
- C’est que, majesté, je ne sais ce qu’il vous plairait d’entendre.
- La vérité, monsieur… Voilà tout ce que je demande !… Ce palais suinte de mensonges et de rumeurs. Les premiers sont tout aussi insupportables que les secondes.
- Oserai-je vous demander alors quels sont ces mensonges et quelles sont ces rumeurs ?
- Non, car ce sont sans doute des méchancetés et des fables. Dites-moi plutôt toute la vérité et je saurais vous récompenser. Vous ne pouvez ignorer, monsieur le premier médecin, que le roi mourra bientôt…
- Dieu seul est le maître, fis-je.
La reine eut une moue qui pouvait bien signifier qu’elle faisait son affaire de Dieu. Je me pris à l’imaginer adressant chaque jour des prières muettes au Seigneur pour qu’il abrégeât la terrestre existence de son époux. Même si on pouvait comprendre une telle attente, le roi étant susceptible de tant de folies, mes doutes quant à la fidélité de la reine n’en furent que plus vifs.
- Lorsque le roi mourra, reprit-elle, je vous prendrai à mon service. Les qualités que m’a vantée mon amie la comtesse de Plymouth disent la valeur de votre service autant que de votre personne. Voilà pourquoi j’ai fiance entière en vous pour témoigner des mystères qui se trament autour du roi.
Deux profondes respirations me furent nécessaires pour calmer mon angoisse. Si la reine n’avait pas la puissance de son mari, elle avait assez de pouvoir pour me nuire et m’écarter du nombre des vivants. La promesse de récompenses futures pouvait aussi bien constituer un moyen de dire que l’inverse demeurait tout à fait possible. J’avais durant toute l’après-midi établi le mensonge que j’allais transmettre à la reine. Je l’avais répété et répété et répété encore jusqu’à me persuader que je lui donnais tous les accents de la vérité.
- Majesté, je ne puis évidemment vous dire que les faits qui sont parvenus à ma connaissance. Soit que les eusse vécus, soit que des personnes dignes de foi me les aient contés.
- Cela va de soi, fit la reine dont les gestes nerveux disaient l’impatience de me voir commencer.
- On raconte à la Cour qu’à la fin du mois dernier, quelques jours après la célébration de la naissance du fils de Dieu, j’ai introduit dans la chambre du roi une jeune femme masquée… Comment pourrais-je nier ceci quand des dizaines de regards nous ont suivis à notre entrée comme à notre départ ?
- Qui était cette femme ?
- Une jeune femme de noble naissance dont les qualités m’avaient semblées de nature à plaire à sa majesté.
- Une putain ! s’exclama la reine.
- Non pas, majesté… Je vous l’ai dit, c’est une dame de haute famille de ce royaume.
- Son nom ?
- Je ne puis vous le dire…
- Ne s’agirait-il pas de lady Mundford ?
Je n’aurais pas dû être étonné ; dans cette aventure, les secrets les mieux gardés transpiraient comme paysans en plein été. Pourtant, que la reine connût l’identité de Ann tenait du prodige. Seul un puissant mage – ou un bourreau habile – avait pu lui confier ce nom.
- Si votre majesté le pense, fis-je en m’inclinant, c’est qu’on l’aura fort bien renseignée.
- Evidemment que je suis renseignée, monsieur le médecin ! Me croyez-vous assez naïve pour ne pas craindre toute femme passant le seuil de la chambre de mon époux ? Je sais assez d’histoire pour craindre une rivale qui pourrait me supplanter. Quant au fait que je connaisse l’identité de la dame, il n’y a point de mystère là-dessus. Il y a deux jours elle était ici même pour me confesser toute son histoire. Voyons donc, monsieur, si vous aurez sur tout cela les mêmes vérités qu’elle.

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MessageSujet: Re: La septième femme d'Henry VIII   Dim 18 Jan 2009 - 1:41

J’étais pris. Si Ann avait parlé et dit la vérité, j’étais convaincu de complot contre la personne royale. Si elle avait donné une version mensongère, mes propres mensonges ne seraient pas crus par la reine sans doute plus encline à croire une prisonnière n’ayant rien à perdre qu’un ambitieux réputé ayant demandé audience.
Une impulsion soudaine me jeta aux pieds de la souveraine.
- Majesté, comprenez-moi, je l’aime… Je ne sais ce que lady Mundford vous a conté et je ne suis plus très sûr du chemin qui mène à la vérité en cette affaire. La seule chose qui m’a mené auprès de vous c’est le sentiment que j’éprouve pour elle, la peur que j’ai du destin qui l’attend si je ne la sauve pas.
- Relevez-vous, monsieur… Ce n’est point une posture pour un homme de votre condition et de votre science. Qu’on vienne à entrer et on se méprendrait… Relevez-vous, vous dis-je !
Joignant le geste à l’ordre verbal la reine attrapa mon bras et me tira vers le haut. Je me redressai péniblement ayant encore les muscles fort endoloris de mes efforts de la veille.
- Vous aimez, monsieur ?… Mais qui aimez-vous ? La menteuse qui se fait passer pour la reine défunte ou la menteuse qui se dit de noble extraction ?… Oui, il n’y a de lady Mundford que dans vos rêves ! Celle que vous nommez ainsi est une vulgaire fille de joie, experte en plaisirs et en combinaisons louches. Elle m’a dit les circonstances qui l’ont fait découvrir sur une place de Bristol. On lui a trouvé une ressemblance certaine avec la reine Jane Seymour. Comme elle avait de l’ambition et qu’elle rêvait de voir Londres, elle a accepté ce que cet homme lui proposait. Tout ce qu’il lui proposait. Elle a décoloré sa chevelure, appris à adopter une démarche, à parler avec une certaine distinction. Et, au jour dit, ils sont partis vers vous.
J’étais abasourdi par les révélations de la reine. Ann n’était pas la reine défunte, je le savais, mais Ann n’était même pas Ann.
- Ce sont des mensonges, majesté. Cela ne se peut… J’ai vu cette femme maltraitée, enchaînée, humiliée… On a même, pour l’impressionner, eu record à un procédé abject. On lui a montré la tête tranchée de l’homme à qui elle était promise.
- Qui vous dit, monsieur, que c’était bien là son promis et non un quelconque quidam ayant eu le malheur de croiser la route de l’homme violent qui l’avait prise sous sa coupe ?
Le Maître disait que j’étais naïf. Si Catherine Parr disait vrai elle aussi, j’avais été manipulé de la plus ignoble des façons.
- Cet homme, dis-je, vous l’a-t-elle décrit comme étant un rouquin de forme massive, prompt à jouer du couteau et affublé d’un tic de la mâchoire ?
- La demoiselle, contrairement à vous, n’hésite point à trahir ses anciens amis. Elle m’a même donné son nom. Il s’appelle Hugh Carter.
Cela me suffisait. J’étais vraiment le sot le plus pitoyable de tout le royaume. On pouvait me mentir sans que je réagisse. Je me croyais malin mais, à chaque fois, je me faisais rouler par plus malin que moi.
J’aurais dû être en rage. J’aurais dû en vouloir à Ann – à supposer que tel fut vraiment son prénom – et appeler contre elle la vengeance divine. Je n’en avais ni la force, ni l’envie. J’étais brisé moralement mais sans la moindre envie de revanche.
- J’ai laissé cette putain finir de se cramer auprès du roi. Elle y joue au fantôme d’une autre et, si j’en crois mes sources, elle le fait fort bien, preuve que vous fûtes pour elle un bon professeur. Le roi y trouve un regain de vitalité, s’en sent mieux. Fort bien mais la demoiselle ne pourra pas, vu ce qu’elle est, être une rivale. Putain elle est et putain elle restera !
Je relevai la tête un court instant. La reine avait obtenu ce qu’elle voulait. Par mon silence, j’avais validé les affirmations de Ann. Voilà pourquoi elle avait accepté de me recevoir dans sa chambre au mépris de tout protocole et de toute logique.
Moi aussi, j’avais obtenu ce que je voulais. Ann était toujours dans les appartements du roi, voilà ce qui m’importait. Et n’ayant plus rien à craindre, c’est là que j’irais la chercher. Peu à peu, les mensonges s’alignaient dans ma mémoire et, chose étonnante, ils ne coïncidaient pas aux maigres vérités qui demeuraient encore. Ils n’avaient même pas de cohérence entre eux : si Ann avait servi Carter depuis le début, comment pouvait-elle avoir été une partisane de Norfolk ? si Carter était l’homme de main de lord Bigod depuis des années, comment ce dernier avait-il pu raconter au Maître qu’il avait fait tuer les hommes chargés par Norfolk de trouver un sosie de Jane Seymour ?
Rien ne collait. Maintenant encore moins qu’avant.
- Majesté, tant que le roi pense que Ann est Jane Seymour, il se sait bigame… Et au moment de paraître devant Dieu, il pourrait fort être tenté de régulariser sa situation.

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MessageSujet: Re: La septième femme d'Henry VIII   Dim 18 Jan 2009 - 23:56

Cette affirmation eut pour effet de retourner quelque peu la situation. Visiblement, la reine avait omis de prendre en compte la bigamie dans ses raisonnements. Elle comptait sur l’amusement du roi avec ce fantôme, elle n’imaginait pas qu’il pût demander un spectre doublé d’une putain en mariage. Je venais de lui démontrer qu’à son sens cette demande n’était point nécessaire.
- Que proposez-vous, monsieur ? demanda la reine dont la nervosité grandissait à nouveau.
Je n’étais pas venu proposer quelque chose, sinon mes services, mais informer la reine. Comme beaucoup d’autres, elle en savait plus que moi. Il me fallait du temps pour reconsidérer mes projets à la lueur des dernières révélations.
- Il faut détacher Ann, je veux dire la demoiselle, du roi… Rendre chimérique le rêve du roi… S’il comprend qu’il n’y a pas d’issue à toute cette passion, qu’elle peut lui fermer les portes du royaume de Dieu… Pour y parvenir, il me faut connaître la situation réelle dans les appartements de sa majesté. Depuis que j’ai quitté la Cour, tant de choses sont advenues dont je ne sais rien.
- Vous prétendiez pourtant me révéler…
- Votre majesté s’est bien rendue compte que j’avais été abusé.
J’avais osé interrompre la souveraine. Il aurait pu m’en cuire… Mais Catherine Parr, soit par magnanimité, soit par intérêt, ne releva pas mon audace. Elle se contenta d’un bref sourire qui me réconforta suffisamment pour remettre mes maigres idées en ordre de bataille.
- Où est Ann, majesté ?
- Toujours dans ce petit cabinet que le roi a ordonné qu’on aménage pour elle.
- Le roi la voit donc ?
- Tous les soirs et toutes les nuits, lorsque ses portes sont closes sur quelques proches. La belle, voyez-vous, a cessé d’être farouche… Cela était d’ailleurs si peu dans sa nature.
Etait-ce un reste de cet amour que les révélations de la reine avaient brisé ou une froide réflexion du médecin ? Je n’imaginais pas le roi copulant avec Ann. Il en serait déjà mort. En revanche, s’il s’agissait de caresses, de baisers, la chose demeurait envisageable. Sauf que le cœur du roi pourrait ne point résister à la longue à de tels élans.
Je me rendis compte que, loin de me dégoûter, l’idée qu’Ann fût une fille des rues n’avait pas diminué mes sentiments. Je lui en voulais de m’avoir trahi – et visiblement au moins à deux reprises – mais, en aucun cas, de ne pas être ce qu’elle avait prétendu être. Qui étais-je moi-même sinon un roturier élevé dans le ruisseau ?
- Le roi ne se doute de rien ? demandai-je.
- De rien, affirma la reine sans aucune hésitation.
- La tentative de fuite ne lui a point mis puce au poitrail ?
- Il s’est trouvé une âme bien intentionnée pour voir tout le profit que nous pourrions tirer de la présence de cette demoiselle auprès du roi.
Selon la logique de mes informations, l’âme bien intentionnée ne pouvait qu’être sir Denny. Je résolus de dévoiler l’étendue de mes connaissances. Cela amènerait peut-être la reine à jouer elle-même le jeu du vrai.
- Et que fit donc sir Denny ?
La reine manqua s’étrangler.
- Ainsi, vous savez ?…
- Un homme qui égare soi-disant le testament du roi… Qui pourrait croire à une telle négligence ? Il ne pouvait que l’avoir montré en chemin à la personne pour qui il œuvre en secret… Et qui, sinon vous, majesté ?
J’évitais par cette astuce, trouvée dans le chaud de l’action, à avoir livrer le nom de la personne qui m’avait révélé le rôle exact de lord Denny auprès du roi Henry. C’était une discrétion qui pouvait avoir dans les prochains jours un certain intérêt.
La reine se détourna avec humeur. Sa robe d’un rouge vif, qui faisait ressortir d’autant plus la pâleur de ses traits, accompagna d’une volte gracieuse ce moment de fureur à peine contenu.
- Vous avez bien trop d’audace, monsieur, pour qu’on se fie à vous, dit-elle lorsque ses lèvres pincées trouvèrent la force de se déclore.
- Majesté, vous pourrez constater que de toutes les personnes parties prenantes en cette affaire, je suis la seule qui soit venue me mettre à votre service en vous promettant de vous livrer tous les secrets dont je disposais. S’il se trouve parmi ces secrets certains faits que vous eussiez préféré que je ne connusse point, je vous supplie de croire qu’ils sont déjà parfaitement oubliés.
- Sir Denny a raisonné la demoiselle, expliqua la reine comme si le précédent échange et la tension qui avait suivi n’avaient point eu lieu. Il lui a affirmé que nous serions pour elle de meilleurs protecteurs que les précédents.
- Lui avez-vous promis quelque chose ?
- La vie sauve, monsieur, n’est-ce pas déjà une belle récompense pour une créature aussi diabolique ?
J’approuvai d’un hochement de tête. Si les choses en restaient au point où elles en étaient, je pouvais espérer devenir le médecin de la reine et Ann conserver la vie sauve. Ce n’était pas rien pour deux natifs de la rue pris au cœur de la querelle des Grands.
- Elle a donc renié ses précédents protecteurs ? dis-je.
- L’ignoriez-vous ?… Cela ne se crie-t-il pas dans les rues ? Les manœuvres entreprises pour sauver Norfolk n’auront point duré longtemps. Si le duc a pu échapper à son procès, celui-ci n’est point ajourné et se déroulera lorsque son fils aura été exécuté. Dans quelques jours…
La reine ne penchait donc pas pour Norfolk. Ses intérêts étaient donc potentiellement les mêmes que ceux du Maître et de lord Bigod. Cela me facilitait d’autant la tâche. Rien dans ce que j’allais désormais dire ne pouvait aller contre les vœux de ceux qui m’employaient de prime. Je pouvais garder leur confiance en dépit de la présence auprès de la souveraine.
- Si le sort de Norfolk est désormais joué, il n’y a véritablement plus d’intérêt à ce que la demoiselle demeure auprès du roi. Sa présence, en dépit de la surveillance exercée sur elle, pourrait fort intriguer à la longue. Je sais par mon valet qu’il se dit mille vilenies dans Londres sur le roi et cette dame. De tels bruits pourraient jouer contre vos plans.
- En quoi s’il vous plait ?
- La justice d’un roi satrape est beaucoup moins bien considérée que la justice d’un roi vertueux et pieux.
- La populace n’a que faire de tout cela ! s’exclama Catherine Parr. Elle se contente de survivre et de fainéantiser.
- Je me permets de détromper votre majesté. Une émotion populaire serait un bon moyen pour les partisans de Norfolk de troubler le jeu. Que ferait le roi ? Il réprimerait le soulèvement avec son habituelle énergie. Sa popularité finirait de s’effondrer. Par réaction, on plaindrait Norfolk. On en ferait un héros, on lui ferait des chansons, on lui ferait des poèmes. Que pourrait dès lors les juges face à cette gloire ? Ils hésiteraient, songeraient à juste raison que le souverain ne sera pas éternel, délaieraient en attendant une issue fatale. Le roi mort, Norfolk deviendrait plus encombrant à la Tour de Londres qu’à la Cour. Il serait vite libre.
- A vous ouïr, j’en reviens donc à ma première question. Que proposez-vous, monsieur ?
- Demain, j’irai tirer Ann du petit cabinet où elle est recluse. Je trouverai bien un conte pour convaincre le roi qu’elle constitue un danger pour lui. Peu de temps après notre départ, vous paraîtrez à votre tour auprès du roi pour effacer la détestable impression laissée par ce mystère. Vous ferez crier la bonne nouvelle de par les rues.
La reine allait parler, m’approuver peut-être, lorsque la porte à double battant de sa chambre s’ouvrit avec fracas. Je me retournai, inquiet qu’on vint m’arrêter, et tombai béant face au nouvel entrant.
Thomas Seymour.
Amiral de la flotte royale.
Frère de feue Jane Seymour et d’Edouard Seymour à qui était promise la régence.
Oncle du futur roi.
Et, j’en fus persuadé sur l’heure, amant de la reine.

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MessageSujet: Re: La septième femme d'Henry VIII   Lun 19 Jan 2009 - 1:15

En un instant, je perçus tout le comique – bien involontaire – de la situation. L’amiral allait voir en moi un rival, la reine craindre que l’amiral ne me vît ainsi. Et aucun des deux ne pourrait faire allusion à une situation qui ne pouvait exister au risque d’ébranler tout le royaume.
Catherine Parr fut la première – supériorité de l’esprit féminin sur celui plus belliqueux des hommes – à retrouver assez de calme pour s’exprimer.
- Monsieur l’amiral, que voilà des manières qui sentent l’homme de guerre ! Ne vous a-t-on point appris qu’on n’entrait pas chez la reine comme dans un moulin ?
- Majesté, lorsque votre dame de compagnie m’a dit que vous étiez seule avec un homme, j’ai cru…
- Et qu’avez-vous cru, monsieur l’amiral, intervint la reine qui voyait bien que son amant ne savait comment terminer sa phrase. Avez-vous cru que j’étais en danger ?… Allons, si vous aviez écouté au lieu de commander et de charger, on vous aurait dit que j’avais fait venir pour consultation maître Hawkins, médecin de mon époux le roi.
- Seriez-vous souffrante, majesté ? s’enquit l’amiral d’une voix dans laquelle je perçus une inquiétude qui conforta encore mes soupçons.
- C’est de la santé du roi dont je voulais prendre des nouvelles, monsieur.
Le propos était définitif. C’était un véritable ordre de se taire délivré à l’amiral.
La reine était véritablement une maîtresse femme. Elle savait ce qu’elle voulait et je ne doutais pas que, dès que le roi serait défunt, elle marierait son bel amiral. Tant par amour que par calcul. Le frère du régent et oncle du nouveau roi était un parti propre à lui assurer une retraite tranquille tout en la tenant à l’écart des troubles successoraux qui ne manqueraient pas d’advenir. Peut-être même espérait-elle qu’il lui donnerait cet enfant que ni le roi, ni son premier époux n’avaient pu lui faire ?
Je me sentis invité par la reine à prendre congé. Ce ne fut qu’un bref regard mais il était d’une telle intensité que cet ordre-là eût jeté des armées au combat.
- Le service du roi m’appelle, majesté, fis-je en inclinant le buste avec un respect qui n’était pas feint.
- Eh bien, allez, monsieur, me répondit Catherine Parr. Et n’oubliez pas de porter demain grand soin à notre affaire.
- Il en sera fait ainsi que vous l’ordonnez.
Je me retirai à reculons, ne pouvant selon les règles de la Cour tourner le dos à la reine. Je fus donc témoin de l’embarras du couple formé par la souveraine et l’amiral. Ils trouvaient sans doute que je mettais à sortir un temps qui retardait de manière insupportable leurs premières effusions. Ensuite, après les baisers et les caresses, je n’en doutais pas une minute, ils parleraient de « notre » affaire. Etait-il concevable que le clan des Seymour ne fût pas fort satisfait de savoir Norfolk en prison et hors de la possibilité de lui contester la tête de l’Etat ?

La comtesse de Plymouth fut la première à m’accueillir une fois les portes de la chambre de la reine refermée sur des secrets que, conformément à ma promesse, j’avais déjà oubliés. Elle portait sur sa face cérusée toute la frustration du monde. Si elle avait pu troquer ses appâts féminins contre la taille et le gris velours d’une souris, elle l’eut fait assurément afin de voir et d’ouïr ce qui avait bien pu se dire durant cet entretien… Surtout après l’irruption orageuse de l’amiral.
Les dames de la Cour étant de redoutables curieuses, la comtesse entreprit de me soutirer quelque révélation sur les scènes auxquelles j’avais participé. Elle le fit avec charme et grâce, ce qui me valut œillades assassines et propositions déguisées. J’y répondis avec suffisamment de courtoisie pour ne point froisser la dame, mais avec assez de force pour la dissuader de poursuivre trop longtemps un tel assaut.
- Ma chère comtesse, votre maîtresse j’en suis certain vous dira tout ce que vous devez savoir. Je ne crains pas pour vous l’exil ou la mise en quarantaine. Bien au rebours. La reine a ses secrets et elle ne doit qu’à vos bonnes œuvres de pouvoir s’en ouvrir avec confiance à autrui. Elle vous dira le tout bien mieux que je ne le pourrais… Je me trouve de plus fort travaillé par une inflammation de la gorge et souhaiterais donc regagner au plus tôt mon logis.
- Vous pourriez fort bien prendre asile en ma demeure pour la nuit. Je connais de vous assez pour vous assurer qu’un peu de chaleur bien placée peut accomplir des miracles.
- Sans doute ces miracles nous porteraient-ils à une nuit fort longue. Or, je me dois de rejoindre le service du roi à la pique du jour… Je verrais en revanche votre compagnie comme fort agréable pendant mon trajet de retour.
La comtesse comprit qu’elle n’obtiendrait rien de moi. Peut-être cette résistance, rapportée à la reine, serait-elle interprétée par celle-ci comme un bel acte de loyauté ? Ce ne fut assurément pas l’opinion de la comtesse qui, faisant appeler sèchement le carrosse de la reine, me salua froidement et se retira.

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MessageSujet: Re: La septième femme d'Henry VIII   Lun 19 Jan 2009 - 20:26

Les ambassadeurs du roi de France et de l’Empereur se livraient une compétition que je jugeais vaine. On eut dit deux paons faisant la roue pour plaire à une femelle. Sauf que la femelle portait une barbe tirant désormais plus sur le sel que sur le poivre et faisait preuve d’une plutôt belle énergie pour un souverain qu’on disait aux portes de la mort.
Je m’étais faufilé à l’intérieur du palais en essayant de me rendre invisible. Ce n’était malheureusement pas là une prouesse dont j’avais pu trouver la clé dans les grimoires de maître Lloyd. On me reconnut évidemment et, m’ayant reconnu, on prit grand soin à m’éviter. Il ne se trouva pas une bonne âme, même parmi mes anciens amis, pour me faire reproche de braver ainsi le roi et me conseiller de déguerpir avant que les choses ne tournassent à l’aigre pour moi.
Le roi avait fait l’effort de quitter le lit pour paraître dans une vêture et une posture qui ne fut point humiliante pour lui et son royaume. Il avait suffisamment affronté, combattu, rusé avec ses vieux ennemis François de France et Charles d’Espagne pour savoir qu’ils prendraient toute faiblesse de sa part pour une victoire personnelle. Ses propres ambassadeurs trouvaient le roi français mal allant et atteint déjà par l’âge quoi qu’ayant trois bonnes années de moins que lui. On lui avait rapporté que Charles, le plus jeune du trio, s’il ne baissait point au physique, avait des crises de doute qui l’amenaient à souhaiter se retirer du monde pour finir sa vie sous le regard protecteur de Dieu.
Je profitai de l’attraction que constituait la première sortie du roi Henry hors de sa chambre pour m’échapper de la foule courtisane. Quelques pas rapides me permirent d’atteindre la chambre du souverain. Elle n’était pas gardée. Je poussai la porte avec soulagement. J’étais dans la place.
Les lieux me ramenèrent des bouffées de nostalgie. Ici, quelques jours auparavant, j’avais pu me croire le maître du monde. Je commandais à mes collègues, j’apportais le repos au roi grâce au doux souvenir de Jane Seymour incarné par celle que je tenais pour Ann de Mundford. Tout s’était effondré en quelques heures. J’étais devenu un proscrit. Ce nouveau statut, si peu glorieux qu’il fût, je l’avais accepté mais sans en prendre prétexte pour fuir. J’étais revenu pour Ann, la seule qui à mon sens fut victime comme moi des rivalités des Grands du royaume. Si j’avais été logique ou simplement conscient, je ne serais pas revenu, j’aurais fui au plus loin en demandant, pourquoi pas, l’asile à un des puissants souverains dont les ambassadeurs venaient visiter Henry VIII.
- Maître Hawkins, que faites-vous ici ?… Une rumeur a couru vous disant de retour à Londres. Je n’ai point voulu le croire.
- Le bonjour à toi, Frank !… Certaines rumeurs sont bonnes à croire. Je suis revenu plaider ma cause auprès du roi.
- Le roi ne vous écoutera pas. D’autres voix que la vôtre ont su capter son oreille désormais.
- Je crois deviner de quelles voix tu veux me parler… Crois-moi, je saurais bien les faire taire. Ce n’est d’ailleurs plus un dialogue qui se tient ici mais une véritable cacophonie. Il y a ceux qui veulent sauver Norfolk, ceux qui souhaitent sa mort, ceux que la chose ébranle peu mais qui souhaitent ménager leurs chances de briller après la mort du roi… Et toi, Frank ? Qui sers-tu au milieu de toutes ces combinaisons ?
- Maître Hawkins, je me rallierais bien à votre jugement si j’étais autre chose qu’un simple valet.
- Ne suis-je pas un simple médecin ?… Et quelqu’un en outre que toutes ces opérations occultes finissent par agacer… C’est pour cela que je ne puis croire que tu ne sois pas ici pour le compte de tel ou tel groupe.
- Je vous conjure de vous croire, je ne sers que le roi, fit Frank dont la mine n’exprimait rien.
- C’est donc que tu es un saint… ou bien un sot !
- Disons, maître Hawkins, que je suis alors un sot à l’âme sainte… Car, en souvenir de certain service que vous me rendîtes, je vais me transformer en saint Pierre et vous ouvrir les portes du paradis.
Le valet tira d’une poche une clé qu’il introduisit dans la porte secrète qui menait de la chambre royale au petit cabinet que l’on connaît.
- Je suis au roi, me fit-il, mais je ne suis pas sot. Je sais qu’il me faudra bientôt des amis sûrs.

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MessageSujet: Re: La septième femme d'Henry VIII   Mar 20 Jan 2009 - 0:39

Quand nous eûmes repris haleine après avoir échangé force baisers et caresses, je pris enfin conscience de la folie qui avait été la nôtre. Avec Ann, je me noyais dans une passion sans logique.
J’avais plongé mes lèvres dans son cou puis, m’enhardissant, le sang battant mes tempes, j’avais dégrafé le haut de sa robe pour respirer l’odeur musquée de son corps. Tout m’étourdissait en elle. Ses gestes empressés, la manière dont ses lèvres semblaient aspirer les miennes, le halètement fougueux qui montait de sa poitrine. Je la trouvais belle, et plus que belle encore, délicieuse, désirable, ensorcelante… Vénéneuse…
Combien de temps avions-nous ainsi perdu conscience du lieu, du moment, des périls ? Mais non, ce temps n’était pas perdu, il n’était que la juste récompense de tous ces moments où nous nous étions trouvés séparés.
- Je pensais ne plus jamais te revoir, me dit-elle enfin avec dans la voix les larmes que ses yeux secs refusaient d’expulser.
- Et moi, je te croyais à la Tour de Londres. On disait tant de choses dans les rues… Raconte-moi tous ces derniers jours… Il faut que je sache, il faut que je comprenne.
- Toi, parle le premier… Où étais-tu ? Pourquoi t’es-tu enfui ? Pourquoi m’as-tu abandonnée ?
La gradation des questions s’était accompagnée d’une progression dans les reproches. Elle retournait la situation à son avantage. Elle avait l’affront de me rendre coupable de son sort. Elle qui, à en juger par la belle robe qu’elle portait et par le livre précieux qu’elle lisait, n’avait rien perdu au cours des jours passés sans moi.
Ma faiblesse d’esprit était si grande que je me pliais à ses questions comme un arbrisseau ploie dans la tempête.
- J’ai été enlevé et mis au secret par ceux-là mêmes qui m’avait entraîné dans le complot, expliquai-je… Et cela s’est fait par ta faute !
- Par ma faute ? se récria-t-elle. Mais qu’ai-je fait sinon demeurer ici et t’attendre au cours de cette interminable nuit ? Je ne pouvais ni crier, ni pleurer, ni implorer aucun secours. C’est toi qui n’étais plus là !
- On m’avait conduit dans une prison aux murs si épais que, même si tes cris avaient pu porter à des lieues, je n’aurais pu les entendre…
- Je suis restée des heures sur le lit du roi, continua-t-elle. En adoptant la rigidité d’un cadavre comme tu me l’avais appris. Les yeux fermés… Le souffle aussi léger que possible. Comme si toutes mes fonctions corporelles s’étaient éteintes. Mais la nature commande et on finit par ne plus pouvoir lui résister. J’ai commencé à me soulager comme le matin arrivait. J’étais épuisée, le ventre dur comme la pierre. J’ai tout lâché tout d’un coup et mon urine a souillé le lit du roi. Il dormait profondément, il ne s’est rendu compte de rien. C’est sir Denny qui m’a découverte trempée, grelottante de froid et de peur. J’étais comme une enfant. Perdue, apeurée et seule. Si seule.
- C’est là que tu as tenté de t’enfuir ?
- Non… La fuite est venue plus tard… Sir Denny m’a ramenée dans le cabinet avant le réveil du roi. Il m’a procuré une autre robe par je ne sais quel miracle.
Le miracle devait être né dans l’entourage de la reine à n’en point douter. Sans doute s’agissait-il d’une robe de la comtesse, les deux femmes ayant même corpulence. Je me retins d’intervenir sur ce point. Mes secrets n’avaient de valeur que tant que mon cerveau était le seul à les connaître.
- Quand le roi Henry a trouvé son lit vide et souillé, il a hurlé comme je ne l’avais jamais entendu le faire. Lord Denny m’a alors proposé un marché. Il inventait toute une histoire pour calmer le roi et me maintenir auprès de lui jusqu’à ton retour.
- Retour qui n’était alors qu’une vague possibilité.
- Qu’en savais-je ?… Le roi a fait durant un bon moment une sorte de caprice. Il me voulait toutes les nuits auprès de lui. Jamais disait-il, il n’avait mieux dormi depuis le début de ses fièvres. Je lui redonnais vie. Il voulait absolument te voir !… Sir Denny lui a alors expliqué que tu avais dû partir de manière précipitée pour raison de famille.
- Je n’en ai pas… Et le roi le sait bien…
- Soit il l’avait oublié, soit il se moquait bien de ton départ… Du moment que j’étais toujours auprès de lui... Nous avons donc continué à jouer avec sir Denny le jeu que tu avais mis au point. Je m’endormais près du roi et j’avais disparu lorsqu’il s’éveillait.
- Pourtant tu as essayé de fuir…
- Tu ne revenais pas, Paul ! Et la seconde nuit, le roi…
- Quoi, le roi ?!…
- Il a commencé à poser ses mains sur moi… Et je n’ai pas osé réagir… Je ne pouvais rien dire, je ne pouvais rien faire.
- Il t’a ?…
- Non, il ne peut plus… Mais il m’a caressée. Je l’entendais s’étonner dans un murmure un peu rauque que mon corps ne soit pas froid comme celui des morts. Puis il a dit des mots… des mots qu’on ne dit qu’aux putains… et il s’est endormi contre ma poitrine. Et moi, pour la seconde nuit, incapable de dormir et dans l’incapacité de bouger, j’ai trempé le lit royal. Quand sir Denny est venu me libérer, j’étais épuisée et effrayée. Je l’ai bousculé, je me suis jetée dans le couloir bien décidée à quitter ce monde de fous.
- Ce monde de fous, fis-je, c’est la Cour. N’est-ce pas le rêve de toute jeune lady que d’y paraître et d’y rayonner ?
- Ce n’est plus le mien désormais… Même si je ne connais finalement de ce palais que deux pièces et quelques galeries, c’est un monde que je ne veux plus connaître… Je t’en prie, emmène-moi avec toi ! Partons tant qu’il en est temps !
- On t’a vue pendant ta fuite ?
- Il était tôt mais oui, évidemment, il s‘est bien trouvé des gens pour me voir courir comme une folle, les cheveux emmêlés, la poitrine en partie découverte… Où étais-tu, Paul ? J’aurais donné toute ma richesse pour que tu aies été là.
- Ta richesse, Ann ? Où est-elle ?…
- Mais je suis lady Mundford, fille unique et donc héritière des possessions de mes parents. Nos coffres sont pleins de livres sterling… Tout cela, je l’aurais donné pour toi, pour te récupérer, pour te sortir de ta prison.
Je balançais encore entre le désir de croire encore aux mensonges de Ann et celui de lui montrer que je n’ignorais plus rien de ses traîtrises. La passion physique était une chose, la raison en était une autre. Autant j’avais envie et besoin de sa présence, autant j’avais du mal à supporter qu’elle me jouât encore le rôle de la jeune lady, portant un regard outré sur les putains et se vantant de sa fortune.
- Lord Denny t’a rattrapé ?
- Non, c’est Frank, le valet…
- Et ensuite ?
- Il m’a menacée.
- Menacer une dame ? Lui qui n’est que valet ! Il est donc devenu fou !
- Non car ce fut une menace fort douce. Si je persistais à m’enfuir, me dit-il, le roi mourrait rapidement… Et tu ne pourrais jamais me retrouver.
- C’était plutôt bien pensé. Tu t’es donc pliée à son conseil.
- Oui… J’ai toléré les mains du roi sur moi, son souffle, l’odeur pestilentielle venant de sa cuisse. J’ai tout toléré en me disant que tu finirais par revenir… Que même des portes de l’enfer, tu reviendrais pour me chercher.
- Et je suis revenu !… Mais celle que je retrouve n’est plus celle que j’avais quitté.

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MessageSujet: Re: La septième femme d'Henry VIII   Mar 20 Jan 2009 - 19:58

Ann avait donné des jours précédents une version que j’étais bien obligé de croire, faute d’un autre regard sur les événements qui s’étaient déroulés. Cependant, j’avais entendu trop de mensonges pour en supporter de nouveaux. Là, même si c’était par omission, elle m’avait caché une grande partie de la vérité.
- Ces journées loin de toi m’ont d’abord plongé dans un désespoir que je n’ai combattu qu’en pensant que je n’étais pas digne de toi. Et puis, tout s’est inversé. Peu à peu, je me suis mis à ne plus te regarder comme une icône. Peu à peu, tu es tombée du piédestal sur lequel je t’avais élevée. Ai-je besoin de te dire pourquoi ?
Elle ne baissa pas les yeux. Son regard n’avait jamais été aussi froid, aussi peu incarné par l’esprit du rôle qu’elle jouait depuis la première minute de notre première rencontre. Il y avait en elle quelque chose de vaguement inhumain comme si un instinct de survie animal venait suppléer l’intelligence de l’être humain. Je sentis qu’elle avait déjà sorti les griffes.
- Tu peux toujours parler… On verra où cela nous mène.
Où cela allait nous mener ? Sans doute à la mise en œuvre du terrible processus qui allait nous éloigner l’un de l’autre. J’aurais pu feindre d’avoir tout oublié, me retrancher derrière nos étreintes passionnées dont les dernières n’avaient pas fini de me brûler le sang. J’aurais pu accepter un fois de plus de m’abaisser. Une fois de trop. Mon orgueil ne le supporterait plus. Si elle demandait pardon, je pourrais bien pardonner. Mais si elle niait en bloc, si les évidences n’éveillaient en elle nul remord, alors tout futur serait mort entre nous
- Tu n’as jamais voulu faire en sorte que Norfolk soit jugé et condamné. Au contraire… Depuis le début, tu joues pour lui et tu joues contre moi.
- C’est ridicule, riposta-t-elle… Que Norfolk soit exécuté ou pas, qu’en avais-je à faire dans le fond ? On m’a choisie pour mon visage, mes cheveux, pour ma ressemblance avec la reine. Je n’avais aucun intérêt dans ces luttes-là sinon sauver ma vie. Comme toi… Sauf que toi tu avais une place à gagner et moi une existence à perdre.
- Parlons de tes cheveux justement… Comment expliquer qu’ils ne soient plus exactement de la même couleur depuis que je t’ai laissée ?… Sinon par un de tes nombreux mensonges… Tes cheveux ont été décolorés, sans doute par une de ces lotions à l’eau de chaux qui éclaircissent les cheveux.
- Je devais bien ressembler à la reine, se défendit-elle.
- Mais je t’ai toujours connue telle que tu es. Donc, cette transformation était intervenue bien avant que je te vois pour la première fois. Je ne pense pas que ce soit Carter qui ait réalisé cette décoloration… Et tes précédents geôliers, tu sais ceux que Carter a occis pour s’emparer de toi, n’en étaient sûrement pas capables eux-mêmes. Je pense que c’est toi qui as opéré cette métamorphose… Ce qui est une preuve supplémentaire que tu n’es pas ce que tu prétends être.
Ann haussa les épaules sans cesser de me fixer. Elle était prête à tout entendre et à tout nier. J’avais malheureusement d’autres arguments à produire contre elle.
- Tu étais donc dès le début engagé dans la défense de Norfolk. Voilà qui explique pourquoi le duc n’a pas été jugé en même temps que son fils. Dès que tu as eu l’oreille du roi, tu lui as parlé dans le sens qui te convenait le mieux. Moi j’étais là, je t’admirais et je ne voyais rien. Heureusement que d’autres ont su…
- Ces autres, qui étaient-ils ? Ils ne pouvaient entendre ce que le roi me disait et ce que je lui disais. Sa majesté me parlait d’Edouard et, comme je voyais qu’il aimait ce fils bien plus que ses deux filles aînées, je ne cessais de lui faire compliment sur la bonne éducation qui lui était donnée par mon frère Edouard. Voilà de quoi nous parlions…
- Les faits sont là. Si le duc de Norfolk est toujours en prison, il n’attend point comme son fils d’affronter le bourreau dans un combat perdu d’avance. A quoi attribuer cette différence sinon à tes bons offices ?
- Tes arguments ne valent rien. Je n’étais pas la seule personne à approcher le roi. Toi-même tu aurais pu jouer un double jeu…
- Tu nies donc toujours.
- Jusqu’à la mort…
- Il faudra peut-être en arriver là… Parfois la nuit…
Je laissais ma phrase suspendue en l’air. Non, je ne pouvais lui conter le cauchemar horrible qui venait hanter mes nuits. Le Maître, sa figure décharnée à peine illuminée par une bougie, m’ordonnait en signe de loyauté de tuer Ann pour la punir de ses multiples trahisons. Il me mettait entre les mains une hache et j’entreprenais cette sinistre besogne avec tantôt une parfaite allégresse, tantôt une répugnance qui me faisait vomir mes entrailles sur le corps dénudé et prêt au sacrifice.
- Tu m’as également caché que tu avais vu la reine Catherine Parr, dis-je pour abattre une carte supplémentaire dans notre duel.
- Tu ne m’as pas laissé le temps d’en parler… Mais, là aussi, tu n’avais rien dit toi-même de cette rencontre. Si je mens, je ne mens pas plus que toi.
- Alors, dis-moi ce que tu as conté à la reine sur la manière dont tu t’es trouvée mêlée à ce complot contre la volonté du roi. Dis qui tu es vraiment ! Et que tout finisse enfin !
- Ce que j’ai dit à la reine ne concerne que la reine… Et, comme je n’avais pas le choix, je lui ai menti.
- Tu avoues donc que tu peux mentir…
- Quand cela peut m’aider à sauver ma peau… Quand cela peut me donner encore l’espoir de te revoir un jour… Alors oui, je mens.
- Qu’as-tu dis alors à cette malheureuse reine ? Quelle mensonge as-tu formé dans ta cervelle ?
- Je lui ai dis que j’étais une fille de mauvaise vie… Aurait-elle accepté qu’une demoiselle de condition partageât la couche du roi ?… Elle aurait formé des soupçons tels qu’elle se serait débarrassée de moi sur l’heure.
- Et que lui as-tu dit sur Carter ?
- Que c’est lui qui m’avait trouvé.
- C’est un mensonge ?
- Presque…
- Pourquoi presque ? Ou on ment ou on dit la vérité.
- Carter était bien là lorsque l’envoyé de lord Norfolk sont venus m’arracher à mes parents contre une belle somme d’argent.
- Qui était cet envoyé ?
- Je n’ai jamais su son nom… Carter l’appelait simplement mylord… Il était de haute taille, la barbe broussailleuse et non bien coupée comme celle du roi, avec de grands yeux clairs.
Je m’effondrai à nouveau. Quand ce tourbillon de mensonges prendrait-il donc fin ? Ann venait de me décrire lord Bigod. Soit elle disait vrai et le Maître était finalement bien mal servi, soit elle mentait et il me faudrait bientôt la faire taire à jamais.

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MessageSujet: Re: La septième femme d'Henry VIII   Mer 21 Jan 2009 - 0:05

On ne mesure jamais assez les conséquences de ses actes. J’avais suivi un homme dans lequel je n’avais nulle confiance. J’avais accepté de me damner pour des promesses qu’il n’avait jamais eu l’intention de tenir. Il m’avait manipulé avec le concours d’une femme que j’avais fini par aimer. Et, aujourd’hui, dans ce petit cabinet glacé par le manque de feu, je me trouvais une nouvelle fois perdu.
- Quelle preuve peux-tu me donner de la véracité de tes dires ? demandai-je à Ann.
- Je suppose que ma parole ne te suffit pas.
- Tu pourrais bien jurer sur la Vierge comme la papiste que tu es, je ne te croirais même plus… Peut-être que tu n’es d’ailleurs pas plus catholique que tu n’es…
Je faillis dire « une lady ». Je n’avais aucune preuve qu’elle en fût une… ou qu’elle fût autre chose. C’était à nouveau le tunnel noir, l’escalier aveugle vers les oubliettes, l’issue à trouver, le mystère à déchirer pour entrevoir la lumière. Elle perçut mon trouble, le flux montant de mes doutes.
- Il n’y a qu’un moyen pour que tu me croies, commença-t-elle…
Je posai ma main sur ses lèvres dans un geste que j’avais voulu énergique et qui ne fut que douceur.
- Je trouverai un moyen de savoir, affirmai-je avec un sérénité qui n’était que de façade… Mais je t’en supplie, ne dis rien. Plus une parole que je ne puisse croire. Si tu me donnes une piste pour démêler le vrai du faux et qu’elle se vérifie, je croirai dorénavant que tout était préparé à l’avance. J’apprendrai la vérité par moi-même.
- Tu pourrais aller…
- Tais-toi !
- Qu’est-ce que tu vas faire alors ?…
- Partir.
- Partir sans moi ?
- Tu m’en excuseras auprès de sir Denny ; il transmettra mes regrets à la reine. Je lui avais promis de te faire quitter le palais définitivement. J’ai mis un doute affreux dans la tête de la reine : le roi pourrait craindre de mourir bigame et décider de la faire exécuter.
- Il pourrait tout aussi bien décider de me faire tuer.
- Et perdre la seule femme qu’il ait aimé. Qui serait assez fou pour cela ?
Moi.
J’en étais convaincu. Je pouvais être assassin par amour d’elle. Je refusais à la fois l’idée de la perdre et tout compromis avec ses mensonges. La garder près de moi sans pouvoir lui faire confiance ou la laisser s’enfuir loin de moi étaient deux solutions qui ne pouvaient me satisfaire. Il ne restait plus qu’une option : celle de la faire disparaître du monde des vivants et, comme le Maître le faisait avec le corps de Jane Seymour, de l’adorer jusqu’à ma propre mort.
- Le roi ne te veut pas de mal… Et la reine sera rassurée si tu promets de convaincre le roi que tu ne pourras jamais redevenir pleinement vivante.
- Je vais devoir rester ici ?… Et pour quoi faire ?
- Ce que tu veux… Crois-moi. Désormais, que Norfolk soit pendu ou pas cela ne me cause plus aucun souci. Ce qu’il me faut réussir à faire, c’est croire à nouveau en toi… ou peut-être en moi.
- Moi je croirai en nous… Et je prierai pour toi.
- Tu auras du temps pour cela.
Je déposai un baiser sur son front.
- Tu vois bien que je ne te suis pas hostile, fis-je.
J’étais pleinement conscient que ce manque de chaleur allait susciter l’inquiétude de Ann. Elle ne croirait pas à mon retour. Mais m’enivrer en buvant la douce liqueur de son corps, c’était risquer de ne plus oser, c’était la tentation de l’immobile, l’acceptation des ombres à jamais.
- Quand tu es entré dans cette pièce, tu m’as embrassée en des endroits beaucoup plus riches en amour, fit-elle remarquer dépitée.
- C’est que j’embrassais un fantôme, Ann et je repars en embrassant une énigme…
- Où que tu ailles, méfie-toi de Carter !… Il ne t’aime pas.
- Je m’en méfie…
- Il te retrouvera.
- Si je ne reviens pas, c’est qu’il aura fait plus que me retrouver. J’ai une dernière question à te poser et quelque chose à te demander. Par quel moyen restes-tu en contact avec lord Bigod ?
- Une servante du palais. C’est elle qui me donne mes bains et s’occupe de ma vêture. Elle vient tous les matins et tous les soirs.
- Et sir Denny ne s’en méfie pas.
- Elle est normalement au service de la reine.
- Et tu lui diras que je suis venu à Whitehall ?
- Je n’aurais pas à le faire… D’ici peu, tout le monde le saura. On t’a vu entrer et on te verra sortir. Surtout elle ! Cette peste est plus collante que sangsue. Ses oreilles ramassent tous les bruits et ses yeux furètent partout.
- Raison de plus pour qu’elle sache de ta bouche même que je pars loin de Londres.
- Tu pars loin de Londres ?
- Peut-être.
Un besoin irrépressible d’elle me porta à nouveau vers son visage. Je lui baisai le front à nouveau puis les lèvres.
- Tu lui diras n’est-ce pas ?
- S’il le faut…
Je gagnai la porte secrète.
- En sortant, est-ce que tu peux demander à Frank de me porter du bois ?… Je ne peux même plus tenir mon livre.

FIN DE LA DEUXIEME PARTIE
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MessageSujet: Re: La septième femme d'Henry VIII   Sam 24 Jan 2009 - 22:01

TROISIEME PARTIE : CREPUSCULES


Où va-t-on lorsqu’on ne sait plus où aller ? Je ne m’étais pas posé longtemps la question. A peine rentré chez moi, j’avais enfourné dans un sac deux miches de pain, un demi-jambon, ma trousse médicale, puis j’avais sauté en selle et piqué vers le sud. Même Jeffrey ne saurait pas où je partais ; on pouvait bien le soumettre à la question, il n’aurait rien à révéler. Où allais-je ? A vrai dire, je n’en savais rien moi-même. Il y avait trop de trouble dans mon esprit, trop d’idées mal ficelées entre elles, trop de vérités qui ressemblaient à des mensonges et trop de mensonges séduisants comme des vérités. Tout cela me faisait penser à ces miroirs cassés qui, cassés en une dizaine de morceaux, continuent à renvoyer une partie de l’image du monde mais sans livrer au regard la vérité de celui-ci.
Régulièrement, je me retournais craignant de découvrir qu’un autre cavalier taillait comme moi la route au milieu de la brume humide qui pénétrait jusqu’aux os.
Il n’y avait personne.
Personne.
Et toujours personne…
Je finis donc, au bout d’une heure de cavalcade, par ralentir. Il était temps de commencer à mettre un peu d’ordre dans ma tête. L’ordre c’était tout d’abord identifier parmi toutes les interrogations qui m’agitaient, laquelle avait vraiment de l’importance à mes yeux ?
Le camp auquel appartenait réellement lord Bigod ? C’était le cadet de mes soucis, le duc étant comme à son ordinaire de tous les bords avec une si parfaite apparence de sincérité. Au vrai, le seul bord dont il n’était pas c’était le mien. Il pourrait toujours louvoyer entre les intérêts des uns et des autres ; il ne pourrait jamais accepter que je le menaçasse par la connaissance que j’avais de ses troubles desseins. Je trouvais fort incroyable qu’il n’eut pas mis un de ses limiers sur mes traces. Je devenais peut-être quantité négligeable à ses yeux… à condition de m’enfuir.
Combien de temps vivrait le roi ? C’était une question à laquelle je ne pouvais répondre avec précision ayant perdu depuis plusieurs jours tout contact avec mon ancien patient. J’avais entendu murmurer au palais qu’on l’avait trouvé fort bien allant lors de la réception des ambassadeurs. Mais ces murmures, justement parce qu’ils avaient été chuchotés et non proclamés, m’apparaissaient comme des témoignages peu sûrs. Ce qui était certain, c’était qu’il me fallait absolument tirer Ann des griffes royales avant le décès du souverain. Après celui-ci, elle ne serait plus d’aucune utilité à personne. Et donc…
Qui devais-je servir désormais ? Cette idée-là était fort dérangeante. Je répondais bien sûr « moi », parce que je tenais à la vie ayant conscience d’avoir encore fort peu goûté aux plaisirs de la vie, mais cet égoïsme ne durait pas. Médecin j’étais et, à ce titre, je ne pouvais concevoir de me soucier exclusivement de moi-même. J’avais à choisir entre un maître, une amante et un protecteur. Le premier était moribond, la seconde une invétérée menteuse et le dernier une véritable énigme. Ma loyauté me poussait vers le roi, mes sentiments vers Ann et une troublante curiosité vers le Maître. L’homme qui m’avait laissé fuir après m’avoir montré le corps embaumé de son ancienne maîtresse dans son tombeau de verre. Cette magnanimité, cette confiance valaient peut-être une action de ma part en retour ? Au bilan, j’avais pour chacun autant de bonnes raisons de les servir que de véritables craintes de les retrouver sur mon chemin.
Et Ann ? Qu’était-elle pour moi ? C’était la question sans réponse ! Ou plutôt une question dont les réponses variaient sans cesse. Amante aimée ou simple protégée ? Ennemie implacable ou complice méfiante ? Chacun de ces possibles ouvrait à son tour de nouvelles options. Si je l’aimais, je devais repartir à Londres sur l’heure et l’aider à fuir le cabinet dans lequel elle était retenue. Si elle était une simple complice, je n’avais à avoir à son égard qu’un soutien limité : à chacun ses ennuis et rendez-vous en enfer ! Quant à la dernière possibilité, que j’affrontais bravement sans l’accepter vraiment, elle me commandait de l’oublier totalement ; elle avait trop menti à tout le monde pour n’être autre chose qu’une parfaite émule de lord Bigod.
Tout cela n’en finissait pas de rouler dans ma tête et plus j’avançais sur cette route de Douvres, sous ce ciel blanchâtre qui m’étouffait, plus mes sens s’engourdissaient. Je ne sentais plus mon corps paralysé par le froid. Ma vue se brouillait doucement derrière un rideau de larmes glacées. Je n’entendais plus rien d’autre que le claquement régulier des fers de ma jument sur le sol durci par l’hiver.
Peu à peu, je me sentis glisser dans un sommeil étrange, comme si une issue confortable s’ouvrait à tous mes problèmes. Se laisser aller. Attendre que la mort vienne.
Comme une libération.

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MessageSujet: Re: La septième femme d'Henry VIII   Sam 24 Jan 2009 - 23:55

C’était toujours le même cauchemar. La hache, le sang, les membres rompus, les chairs déchirés, les organes éclatés et piétinés. Ann qui hurlait et moi qui frappais. Encore. Toujours. Avec la rage des désespérés. Avec le remord de l’amant. La tête de lady Mundford se détachait et roulait jusque dans mes mains. Et son regard d’une langueur affolante, d’une incrédulité indicible me tuait d’un seul éclair. Je tombais à genoux, je glissais sur le côté et je mêlais mon corps déjà décomposé aux restes démembrés de Ann.
Je me réveillai en sursaut dans un lieu que je ne connaissais pas. Ce n’était pas une chambre. Ca sentait la vinasse et l’huile. Une cave ? Mais qu’est-ce que j’étais venu faire dans une cave ? Je ne me rappelais plus de rien. Comment étais-je arrivé ici ? Mon dernier souvenir conscient c’était le chemin noyé par le brouillard, le cheval qui galopait à grand train, le froid. Après ? Plus rien qu’un grand noir et les cris épouvantés de Ann dans cette nuit sanglante.
Mon corps était nu. Cette découverte me fit doublement frissonner. Tout d’abord par la sensation cruelle du froid qui me mordit lorsque je repoussais les deux épaisses couvertures de laine dans lesquelles j’avais dormi. Des couvertures qui n’étaient pas à moi. La nudité me frappait également pour une raison très personnelle. J’avais envers elle une véritable répugnance qui tenait au nombre de ces corps nus que j’avais disséqués en compagnie de maître Lloyd. Même dans mes étreintes avec de belles dames, j’exigeais d’elle qu’elles demeurassent vêtues d’une partie de leurs atours. Elles trouvaient cela un peu étrange et me faisaient des mines fort peu aimables n’aimant rien de mieux que se paonner de leurs belles formes. Mais qui pouvais-je ? Pour moi, être nu c’était être mort.
Je m’enveloppai à nouveau dans les couvertures. Fallait-il appeler ? Etais-je un voyageur réfugié pour fuir le froid dans la cave d’un amphitryon bienveillant ? Un prisonnier cloîtré dans la première cellule venue ? Rien ne me permettait d’abonder dans un sens plutôt que dans l’autre. Je retrouvai ce goût du mystère qui ne quittait plus ni ma bouche, ni mon âme.
Quelques pas sur un sol de terre battue humide finirent de me congeler sur place. Tout mon corps se hérissa de petites boules de chairs bleues. Il me fallut dépasser cette terrible sensation d’engourdissement pour effectuer les pas supplémentaires qui me conduisirent à une courte échelle. Quelques efforts supplémentaires encore pour repousser un battant de bois qui se replia sur le côté en grinçant.
Dans une semi pénombre, un homme surgit en face de moi. Il avait la trogne épanouie du gars qui ne sait pas résister à l’appel de l’alcool. D’importantes stries violettes rampaient sur ses joues rosacées, prenaient d’assaut son front et son cou. Le manque de modération envers la boisson expliquait peut-être aussi ce dandinement de canard, cette difficulté à tenir l’équilibre. L’homme me parut en perpétuelle recherche d’une attitude, d’une posture. Ce n’était, je m’en rendis compte, que le résultat d’une vilaine blessure qui le faisait boiter.
- V’z’êtes réveillé, fit-il sans lâcher le cruchon qu’il tenait fermement dans sa main droite.
- Oui…
- Je vais le dire à maître Robson.
Une nouvelle lampée d’alcool aida l’ivrogne à se remettre en marche. Il n’avait pas effectué une dizaine de pas hésitants qu’une silhouette élancée surgit à grandes enjambées et se planta face à moi.
- Est-ce moi que tu cherchais, Crawford ?
- Oui maître Robson, bredouilla l’ivrogne qui, en faisant demi-tour, manqua de s’étaler de tout son long. Le monsieur est réveillé.
- Et toi tu devrais dormir et cuver ta bière… File !
Sans demander son reste, et lesté d’une piécette glissée par le nouvel arrivant, le saoulard fit à nouveau volte-face et détala aussi vite que ses jambes pouvaient le lui permettre.
- Je suis maître Robson, médecin…
- Vous êtes médecin ?! m’étonnai-je. C’est donc à un confrère que j’ai l’honneur de serrer la main.
- Figurez-vous que j’avais de forts soupçons. Certains instruments dans les fontes de votre monture ne laissaient guère de doutes sur votre profession.
- Mais, dis-je, vous excuserez cette question peut-être saugrenue. Suis-je venu chez vous en pleine conscience ? Je ne me souviens de rien.
- Maître ?… euh…
- Maître Hawkins, dis-je en tendant enfin la main à l’homme qui avait visiblement pris soin de moi. Je suis… enfin j’étais, le premier médecin de sa majesté le roi Henry.
J’aurais sans doute pu éviter de mettre en avant mon insolente réussite à la Cour, cette immodestie ne me ressemblant pas. D’un autre côté, je ne savais rien de ce maître Robson, de la confiance que je pouvais avoir envers lui, pas plus que des raisons qui m’avaient conduites près de lui. Si je l’impressionnais, j’avais sans doute plus de chances d’obtenir de lui aide et secours.
- Fort bien, me répondit-il. Fort bien.
Il hocha la tête quelques instants sans rien dire. L’avais-je blessé ? Se sentait-il soudain mal à l’aise au moment d’expliquer son diagnostic à une personnage aussi haut dans l’Etat ?
- Pardonnez mon outrageant manque de tact, maître Robson, repris-je. Je ne voulais pas vous mettre en tracas en vous révélant mon identité et ma position à la Cour.
- Vous fîtes bien, maître Hawkins, car je tiens peut-être la clé qui vient confirmer mes soupçons et conclure une période de quelques jours de doute.
- Quelques jours dites-vous ?
- Vous m’êtes arrivé il y a cinq jours de cela, grelottant sur votre monture, le regard vide, l’esprit éteint. Je ne sais quel sentiment a été assez fort pour que vous demeuriez ainsi raidi sur votre selle sans choir. Si vous étiez tombé au sol, le froid vous aurait occis et les loups se seraient occupés de faire disparaître votre terrestre dépouille.
- Ainsi donc, nous sommes ?…
- Le 21 janvier, c’est cela.
- Donc, lord Surrey est ?…
- La nouvelle de son exécution est effectivement arrivée jusqu’à nous hier.
J’eus du mal à avaler ma salive. Cinq journées à nouveau perdues. Quand je n’étais pas enfermé dans un château, je venais échouer dans une cave qui empestait le mauvais vin et l’huile piquée. Je n’étais décidément pas bon à grand chose. Ann attendait peut-être mon retour et moi j’étais à peine parti.
- Je suis donc arrivé chez vous en état de pamoison. C’est un beau cadeau de Dieu que de m’avoir conduit directement chez vous.
- Oh mais vous n’êtes pas arrivé directement chez moi. C’est ce vieil ivrogne de Crawford qui vous a trouvé figé sur votre monture alors que celle-ci, sans doute consciente de vos absences, s’était arrêtée pour brouter. Il a essayé de vous parler, vous n’avez rien dit. Vous sembliez dormir avec les yeux grand ouverts. Il a eu l’excellente idée de vous conduire ici.
- Que ne me l’avez-vous expliqué avant que de le chasser ? J’aurais récompensé ce brave homme.
- Il aurait bu votre récompense à la taverne. Croyez bien qu’avec ce que je lui ai offert, il a déjà de quoi cuver plusieurs jours.
- Je vous dédommagerai donc doublement. Pour le gîte et vos bons soins, et pour l’avance que vous avez consenti à faire à ce malheureux.
- Je suis donc doublement votre serviteur, maître Hawkins.
Le docteur Robson était une sorte de grande perche blonde dont les cheveux commençaient à tirer vers le gris cendré. Il ne portait pas la barbe comme il était de mode à la courte mais juste une fine moustache qui épousait sa lèvre supérieure. Ses grands yeux sombres disaient sur lui bien des choses. Je voyais en lui comme dans un livre. C’était un esthète et un jouisseur, un amoureux de la science et de tout ce que l’intelligence peut avoir de meilleur. Il devait être aimé des femmes et leur rendre cet amour au centuple. Mais cette passion pour les plaisirs de la chair n’avaient sans doute qu’une vertu dérivative pour lui éviter de s’épuiser dans l’étude.
- Avez-vous des ennemis à la Cour, maître Hawkins ? me demanda-t-il après m’avoir laissé assez de temps pour déchiffrer le cœur de son âme.
- Qui n’en a pas dans ce monde-là, maître Robson. Pourquoi me demandez-vous cela ?
- Parce que votre état était à ce point si peu naturel que je me suis posé des questions sur les causes qui l’avait provoqué.
- Et vous en avez conclu à l’instant, en m’entendant dire d’où je venais, que j’avais été empoisonné, n’est-ce pas ?
- C’est exactement ma déduction. Ce poison a raidi vos muscles, vous plongeant progressivement dans une somnolence qui vous aurait été fatale si vous étiez tombé de votre jument.
- Connaissez-vous un tel poison ?
- Pas précisément. Mais un de mes cousins qui a navigué un peu partout sur l’Atlantique m’a conté ce qu’il appris de marins espagnols : ils lui ont parlé de poisons puissants qu’utilisent les sauvages pour la chasse. L’animal frappé par de petites aiguilles ne tombe pas tout de suite, il ne s’effondre que quelques instants plus tard, ce qui permet de frapper plusieurs proies avant que le troupeau ne se disperse.
- Selon vous, on m’aurait donc empoisonné avec ce genre de substance ?
- C’est plus qu’une possibilité.
- Et vous dites que j’en serais mort ?
- Je l’affirme… On pouvait à peine plier vos articulations lorsque nous vous avons descendu de votre monture… Vos ennemis sont des gens dangereux, ajouta-t-il avec dans la voix et le regard quelque chose qui ressemblait à une forme de respect.
- Dangereux mais persuadés désormais que je ne viendrai plus contrecarrer leurs plans.

(à suivre)
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MessageSujet: Re: La septième femme d'Henry VIII   Mar 27 Jan 2009 - 11:42

La tête de Lord Surrey avait roulé dans la sciure. Jusqu’au dernier moment, en dépit des demandes, le roi avait refusé de pardonner. Henry Howard, comte de Surrey, payait au prix fort ses errements comme gouverneur de Boulogne. Pour dire le fond de ma pensée, c’était un homme sans autres talents que le méchanceté et la prétention. Trop souvent en ses vertes années, il avait échauffé le roi par des comportements d’enfant mal élevé. De là à lui ôter la vie, il y avait une limite mais cette limite, le souverain, parce qu’il sentait l’ombre de la mort planer au-dessus de sa tête, avait décidé de la franchir. Peut-être songeait-il déjà à son fils ceignant la couronne, à tous les ambitieux rêvant de s’élever dans cette période incertaine ? Comment lui en valoir d’avoir songé à tout le désordre que pouvait faire un Surrey pendant la minorité de son fils ?
Cinq jours avait donc passé depuis mon départ de Londres. Je me trouvais à nouveau dans les affres de l’ignorance quant au sort de Ann. En cas de découverte par le roi du mauvais tour qui lui était joué, il n’y aurait pour mon amante ni procès, ni exécution devant la populace londonienne. Un monarque pouvait accepter d’exercer en public sa vengeance contre ceux qui l’avaient outragé ; il n’avait aucun intérêt à avouer aux yeux de tous qu’il avait été roulé par une femme. Si quelque mauvais coup avait abattu la rusée Ann, mon honorable confrère de Stood ne pouvait en avoir été averti par la rumeur, toujours friande de nouvelles morbides.
Pour apaiser mes craintes, il n’y avait pas qu’à repartir pour Londres, me glisser à nouveau dans le petit cabinet en comptant sur les bonnes grâces de Frank, voir Ann et la rassurer tout en me rassurant moi-même. Je trouvai vite de puissants objections à ce projet formé à chaud. Londres était une destination passablement dangereuse. Même si on me croyait déjà pensionnaire en enfer, je ne tarderais pas à être reconnu par les multiples mouches de Carter. Et cette fois-ci, il n’y aurait peut-être pas un docteur Robson pour me tirer des griffes de la mort. J’admis à contrecœur que Londres ne pouvait être réinvesti qu’en toute dernière extrémité. C’était une ville dans laquelle rien ne pouvait se faire qui fut positif pour mes intérêts comme pour ceux de Ann. Alors où pêcher quelques informations ? Comment apaiser mes craintes ? A bien y réfléchir, une seule personne était suffisamment au courant des événements de Londres sans, comme je le souhaitais pour moi, y paraître jamais.
Le Maître.
Bien sûr, il se gausserait de moi, de ma naïveté, de mon manque de fermeté dans mes décisions. Il moquerait mon attachement à Ann sans songer le moins du monde qu’il était, lui, confit en dévotion devant un cadavre embaumé. J’étais pourtant prêt à prendre le pari qu’une fois de plus il n’aurait à mon endroit aucune animosité et qu’il serait bienveillant à mes intérêts. De toutes les personnes que j’avais croisées depuis le début de cette mésaventure, il était le seul qui n’avait jamais varié, le seul qui n’avait jamais menti.
Je pris congé du médecin de Strood en lui faisant mille mercis et en lui laissant en cadeau quelques belles pièces de monnaie. Il me fut difficile d’obtenir qu’il voulût bien en garder pour lui tant il estimait, en homme fort respectueux de son art, que tout le mérite de ma sauvegarde revenait à Crawford. Il tenait ses soins pour quantité négligeable et œuvre d’un bon chrétien.
Après une forte brassée que nous échangeâmes en ayant conscience que nous ne nous reverrions sans doute plus jamais, je montai en selle et partis dans un galop effréné. Je quittai bientôt la route de Londres pour gagner, par Basildon et Harlow, la petite cité de Puckeridge. C’est dans la campagne environnante que se trouvait le fantomatique château du Maître.
Ecrasé sous une brume tenace, le chemin commença à se peupler d’ombres lourdes de charrettes, de silhouettes floues qui convergeaient vers le château. C’était vraisemblablement jour de marché, perspective pour moi pleine de promesses. Au milieu de cette purée de pois et de ces convois hétéroclites, il me serait facile de me glisser jusqu’à l’intérieur du château sans être reconnu.
Laissant ma monture à un page – qui n’était pas l’habituel blondinet arrogant – je pénétrai dans le donjon par la grande porte largement ouverte. Une servante, toute aussi pimpante en ses atours que celle que je connaissais, m’indiqua que le duc n’était point apparu de la journée et, étant souffrant, gardait la chambre.
- Annoncez-lui donc ma présence prestement, dis-je. Je suis médecin.
- Médecin ! s’exclama la servante. C’est donc Dieu qui vous envoie !
- Le duc est-il donc plus atteint que tu ne me l’as dit de prime ?
- Non point, maître médecin… Du moins je le suppose, ajouta-t-elle en baissant la voix, car le Maître est un seigneur fort mystérieux.
- Alors, qui est malade ici ?
- Une autre servante… Elle est revenue de Londres dans la soirée et a dû s’aliter avec une forte fièvre.
- Je passerai donc la voir après avoir salué ton maître.
Le médecin aurait sans doute préféré s’intéresser à la malade. L’homme, de toute évidence, y aurait pris plus de plaisir. Le pauvre aventurier jeté sur les routes et au milieu des tourments ne pouvait agir autrement qu’en faisant passer le Maître avant la servante. C‘était une politesse que je devais de surcroît à l’homme qui m’avait permis de m’enfuir.

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