Forums Liens Utiles


 
AccueilAccueil  FAQFAQ  S'enregistrerS'enregistrer  ConnexionConnexion  

Partagez | 
 

 La septième femme d'Henry VIII

Voir le sujet précédent Voir le sujet suivant Aller en bas 
Aller à la page : Précédent  1, 2, 3, 4, 5  Suivant
AuteurMessage
MBS



Nombre de messages : 8164
Date d'inscription : 31/10/2007

MessageSujet: Re: La septième femme d'Henry VIII   Mar 27 Jan 2009 - 11:42

La tête de Lord Surrey avait roulé dans la sciure. Jusqu’au dernier moment, en dépit des demandes, le roi avait refusé de pardonner. Henry Howard, comte de Surrey, payait au prix fort ses errements comme gouverneur de Boulogne. Pour dire le fond de ma pensée, c’était un homme sans autres talents que le méchanceté et la prétention. Trop souvent en ses vertes années, il avait échauffé le roi par des comportements d’enfant mal élevé. De là à lui ôter la vie, il y avait une limite mais cette limite, le souverain, parce qu’il sentait l’ombre de la mort planer au-dessus de sa tête, avait décidé de la franchir. Peut-être songeait-il déjà à son fils ceignant la couronne, à tous les ambitieux rêvant de s’élever dans cette période incertaine ? Comment lui en valoir d’avoir songé à tout le désordre que pouvait faire un Surrey pendant la minorité de son fils ?
Cinq jours avait donc passé depuis mon départ de Londres. Je me trouvais à nouveau dans les affres de l’ignorance quant au sort de Ann. En cas de découverte par le roi du mauvais tour qui lui était joué, il n’y aurait pour mon amante ni procès, ni exécution devant la populace londonienne. Un monarque pouvait accepter d’exercer en public sa vengeance contre ceux qui l’avaient outragé ; il n’avait aucun intérêt à avouer aux yeux de tous qu’il avait été roulé par une femme. Si quelque mauvais coup avait abattu la rusée Ann, mon honorable confrère de Stood ne pouvait en avoir été averti par la rumeur, toujours friande de nouvelles morbides.
Pour apaiser mes craintes, il n’y avait pas qu’à repartir pour Londres, me glisser à nouveau dans le petit cabinet en comptant sur les bonnes grâces de Frank, voir Ann et la rassurer tout en me rassurant moi-même. Je trouvai vite de puissants objections à ce projet formé à chaud. Londres était une destination passablement dangereuse. Même si on me croyait déjà pensionnaire en enfer, je ne tarderais pas à être reconnu par les multiples mouches de Carter. Et cette fois-ci, il n’y aurait peut-être pas un docteur Robson pour me tirer des griffes de la mort. J’admis à contrecœur que Londres ne pouvait être réinvesti qu’en toute dernière extrémité. C’était une ville dans laquelle rien ne pouvait se faire qui fut positif pour mes intérêts comme pour ceux de Ann. Alors où pêcher quelques informations ? Comment apaiser mes craintes ? A bien y réfléchir, une seule personne était suffisamment au courant des événements de Londres sans, comme je le souhaitais pour moi, y paraître jamais.
Le Maître.
Bien sûr, il se gausserait de moi, de ma naïveté, de mon manque de fermeté dans mes décisions. Il moquerait mon attachement à Ann sans songer le moins du monde qu’il était, lui, confit en dévotion devant un cadavre embaumé. J’étais pourtant prêt à prendre le pari qu’une fois de plus il n’aurait à mon endroit aucune animosité et qu’il serait bienveillant à mes intérêts. De toutes les personnes que j’avais croisées depuis le début de cette mésaventure, il était le seul qui n’avait jamais varié, le seul qui n’avait jamais menti.
Je pris congé du médecin de Strood en lui faisant mille mercis et en lui laissant en cadeau quelques belles pièces de monnaie. Il me fut difficile d’obtenir qu’il voulût bien en garder pour lui tant il estimait, en homme fort respectueux de son art, que tout le mérite de ma sauvegarde revenait à Crawford. Il tenait ses soins pour quantité négligeable et œuvre d’un bon chrétien.
Après une forte brassée que nous échangeâmes en ayant conscience que nous ne nous reverrions sans doute plus jamais, je montai en selle et partis dans un galop effréné. Je quittai bientôt la route de Londres pour gagner, par Basildon et Harlow, la petite cité de Puckeridge. C’est dans la campagne environnante que se trouvait le fantomatique château du Maître.
Ecrasé sous une brume tenace, le chemin commença à se peupler d’ombres lourdes de charrettes, de silhouettes floues qui convergeaient vers le château. C’était vraisemblablement jour de marché, perspective pour moi pleine de promesses. Au milieu de cette purée de pois et de ces convois hétéroclites, il me serait facile de me glisser jusqu’à l’intérieur du château sans être reconnu.
Laissant ma monture à un page – qui n’était pas l’habituel blondinet arrogant – je pénétrai dans le donjon par la grande porte largement ouverte. Une servante, toute aussi pimpante en ses atours que celle que je connaissais, m’indiqua que le duc n’était point apparu de la journée et, étant souffrant, gardait la chambre.
- Annoncez-lui donc ma présence prestement, dis-je. Je suis médecin.
- Médecin ! s’exclama la servante. C’est donc Dieu qui vous envoie !
- Le duc est-il donc plus atteint que tu ne me l’as dit de prime ?
- Non point, maître médecin… Du moins je le suppose, ajouta-t-elle en baissant la voix, car le Maître est un seigneur fort mystérieux.
- Alors, qui est malade ici ?
- Une autre servante… Elle est revenue de Londres dans la soirée et a dû s’aliter avec une forte fièvre.
- Je passerai donc la voir après avoir salué ton maître.
Le médecin aurait sans doute préféré s’intéresser à la malade. L’homme, de toute évidence, y aurait pris plus de plaisir. Le pauvre aventurier jeté sur les routes et au milieu des tourments ne pouvait agir autrement qu’en faisant passer le Maître avant la servante. C‘était une politesse que je devais de surcroît à l’homme qui m’avait permis de m’enfuir.

(à suivre)
Revenir en haut Aller en bas
http://fiona.toussaint.free.fr
MBS

avatar

Nombre de messages : 8164
Age : 53
Localisation : Toulouse
Date d'inscription : 31/10/2007

MessageSujet: Re: La septième femme d'Henry VIII   Mar 27 Jan 2009 - 12:36

Devant la chambre du duc, un page, lui aussi mis de manière impeccable dans son uniforme azur et vert, jetait machinalement deux dés sur une petite table. Cette scène respirait l’ennui profond, quasiment le désespoir ; le jeune homme avait sans doute plus à cœur de lutiner les servantes que de se morfondre sans la moindre compagnie dans ce couloir mal éclairé.
- Ton maître est-il visible ? demandai-je en abrégeant les politesses d’usage.
- Point, monsieur, répondit le page en me saluant d’une inclinaison de la tête. Il a pris médecine et dort d’un profond sommeil.
- Je suis maître Hawkins, médecin du roi. Ton maître a eu pour moi de forts belles gracieusetés et je lui dois prou. Je souhaiterais donc pouvoir lui apporter mes soins et mon conseil. Sais-tu de quoi il souffre ?
- Je ne puis vous répondre, maître Hawkins. Le duc ne m’en a rien dit. Jamais il ne se plaint. Il se contente de donner des ordres.
- Peut-être en a-t-il parlé à son autre page ? Celui que je connais pour l’avoir à plusieurs reprises rencontré ici.
- Le seigneur n’a d’autre page que moi et Harry que vous vîtes sans doute à votre arrivée au château.
Harry, qui avait pris soin de ma jument, était un grand gaillard brun. Le page qui lançait mécaniquement les deux dés d’ivoire tout en me parlant avait des cheveux tirant sur le roux. Celui dont je parlais avait, en plus d’une fierté paonnante, une blondeur lumineuse qui faisait penser aux anges.
- Tu dois te tromper, insistai-je, j’étais encore en ce château il y a quelques jours et ce page m’a tiré lui-même du cachot où j’avais été jeté par erreur.
Le visage du page se renferma. Il me salua sans montrer cette fois-ci le moindre respect et se renferma dans sa solitude. J’avais touché un point visiblement fort sensible mais sans parvenir à en saisir tous les ressorts. L’arrogant blondinet avait-il été jugé soudain insupportable et chassé ? Etait-il mort subitement plongeant son comparse dans la peine au point de ne plus vouloir penser au disparu ? Ne pouvant ni voir le Maître, ni démêler cette énigme, je décidai de me porter au chevet de la servante souffrante. A en juger par l’empressement de la demoiselle qui m’avait reçu, je devinais que j’y serais bien mieux accueilli.
- Maître savant médecin, vous voici déjà revenu ! s’exclama-t-elle. Vous pourrez donc vous occuper tantôt de notre pauvre Maureen
- Ton maître et seigneur dort et a demandé qu’on ne le dérange pas ! Dis-moi donc qui est cette Maureen…
- C’est la première d’entre nous, celle qui nous commande. Mais elle ne prend pas cette autorité avec suffisance l’exerçant depuis peu et n’ayant pas oublié les mille tourments subis sous celle qui l’avait précédée.
- Attends, dis-je. Je crois connaître Maureen. N’est-elle pas un peu forte de corpulence et ne porte-t-elle pas en toutes circonstances un visage grave ?
- Maureen aime bien rire, maître savant médecin. Elle imite à la perfection tous les petits travers des uns et des autres dans le château lorsque le soir nous sommes dans notre petit dortoir… Mais il est vrai qu’elle prend fort à cœur les missions que notre maître lui confie. Au château comme à Londres. C’est d’ailleurs au retour de Londres qu’elle s’est sentie mal allante et a été contrainte de s’aliter.
- N’est-elle pas également fort sale ? ajoutai-je ce qui suscita chez la servante une mine étonnée, la propreté étant fort peu goûtée évidemment chez ses semblables.
- Y trouvez-vous à redire ? répondit-elle.
- Fort… Et l faudrait afin que j’examinasse Maureen que sa peau fut nette et lisible pour mon regard. Je crains fort sur ce que tu m’as confié tout à l’heure une fièvre pourpre. Ce n’est que sur sa peau que je pourrais relever les marques de la maladie. Il faut que je les vois, comprends-tu.
- Si elle se lave, elle en mourra ! s’exclama la servante désormais moins encline à me laisser opérer auprès de sa supérieure. Le mal va encore plus pénétrer en elle.
- Balivernes que tout cela. Regarde mes mains ! Elles sont propres et j’espère bien vivre cinquante ans encore tout en prenant un bain tous les jours. C’est ce que je faisais les Romains et je…
Je m’interrompis. La servante ne devait rien savoir des Romains, ni de leurs thermes luxueux. Ce qui lui importait c’était la sauvegarde de Maureen.
- Allons, ne perdons pas de temps, dis-je. Fais chauffer de l’eau et remplie le grand baquet dans la cuisine… Puis fais venir Maureen et plonge-la dans l’eau. Je l’examinerai ensuite.

(à suivre)
Revenir en haut Aller en bas
http://fiona.toussaint.free.fr
MBS

avatar

Nombre de messages : 8164
Age : 53
Localisation : Toulouse
Date d'inscription : 31/10/2007

MessageSujet: Re: La septième femme d'Henry VIII   Mar 27 Jan 2009 - 15:37

En me voyant entrer dans la pièce où j’avais moi même été baigné quelques jours plus tôt, Maureen manqua défaillir. Elle s’accrocha au rebord en roulant des yeux effarés, tremblant encore plus que ne le laissait supposer son regard fiévreux.
- Pourquoi es-tu ainsi effrayée, Maureen ? fis-je. On dirait que tu as vu un spectre.
- C’est, bredouilla-t-elle… C’est que je vous pensais mort, maître Hawkins.
- Mort ?… Et qui a donc pu te mettre une telle idée en tête ?
La question n’était pas innocente. Maureen revenait de Londres et elle y avait appris la nouvelle de mon décès, sans doute de la bouche même de ceux qui l’avait décidé. Si, épuisée par la fièvre et les douleurs, elle n’y prenait garde, elle pouvait me livrer une information de la plus haute importance. J’avais tant d’ennemis potentiels qu’il me fallait pouvoir juger de ceux qui m’étaient hostiles au point de vouloir me faire disparaître à jamais.
- Vous n’avez pas reparu après avoir rencontré le Maître ! J‘ai cru qu’on vous avait jeté aux oubliettes. Vous n’auriez pas été le premier.
Je me maudis pour mon manque de mémoire. J’avais totalement oublié que, pour les serviteurs du Maître, j’étais entré au château la semaine précédente et que je ne l’avais officiellement jamais quitté. Maureen m’avait pensé mort ou enseveli à jamais dans les souterrains. Quoi de plus naturel !
- Allons, tu vois bien qu’il n’en est rien. Cesse de trembler ainsi.
- C’est le froid, révérend médecin qui me fait trembler.
Debout dans son baquet, Maureen livrait sans pudeur ses formes généreuses à mon regard. Pourquoi en aurait-elle eu vergogne d’ailleurs après la nuit que nous avions passée ensemble ?
- Alors, je vais me hâter d’examiner ta peau pour que tu puisses retrouver de la chaleur.
- Pourquoi voulez-vous voir ma peau ? J’ai surtout très mal à la gorge. Je ne peux plus rien avaler, ni nourriture, ni liquide… Et parler est un supplice.
- Alors ne dis rien. Laisse-moi observer.
Après avoir contourné le baquet, je pus examiner le dos de Maureen. Il commençait à être piqueté de petites surfaces rosacées tirant déjà par endroit sur le rouge. Je pris prudemment, du bout des doigts, le bras droit de Maureen, regardait au niveau de la pliure des articulations. A l’épaule comme au coude, je retrouvai la même pigmentation rougeâtre.
- As-tu envie de te gratter ? demandai-je.
- Oui… L’envie m’en prend de plus en plus. Un peu partout… Et puis j’ai des nausées et mon corps me brûle. Mon cœur s’emballe et le souffle me manque. J’ai soif mais je n’arrive pas à boire… Maître Hawkins, est-ce que je vais mourir ?
- Non, tu ne mourras pas, Maureen, répondis-je avec un ton qui contredisait quelque peu mon affirmation.
Je vis son visage tendu par l’angoisse céder un instant à une joie fugitive. Mais elle refusait de me croire au contraire de ses deux amies qui battirent des mains et s’embrassèrent.
- Aidez Maureen à s’habiller, installez la près de la cheminée et retirez-vous, commandai-je fermement.
Tout à leur joie, les deux servantes firent diligence. Elles aidèrent Maureen à quitter le baquet, enfilèrent avec précaution des vêtements nouveaux par-dessus sa peau rougie, nouèrent un nœud bleu et vert – les couleurs du Maître - dans ses cheveux. Leur labeur terminé, elles demandèrent du regard l’autorisation de quitter la pièce. Je répondis de la même manière et, après avoir conduit Maureen près de la cheminée, disparurent sans un bruit.
- Je vais mourir n’est-ce pas ? me demanda Maureen avec des larmes dans les yeux. Le Seigneur m’aura donc abandonné… Mes pêchés…
- Maureen, je ne sais répondre à ta question. Je vais te faire profiter de tout mon savoir car tu es une femme de bien. Je n’ai rien oublié des soins que tu m’as prodigués, ni de ceux dont tu as entouré lady Mundford. Tu es atteinte de la fièvre pourpre comme je le craignais et c’est une fièvre mortelle… Sauf dans certains cas.
- Quels sont ces cas ?
Elle avait eu du mal à articuler sa question entre les sanglots et la douleur. Et moi, comme toujours, j’avais du mal à accepter l’idée que j’étais impuissant. Il n’y avait pas de remède contre cette fièvre, même dans les grimoires de maître Lloyd.
- Parfois, au bout de quelques jours, la fièvre baisse et les douleurs s’estompent. Au bout d’un mois, la peau perd de sa couleur pourpre et commence à partir en lambeaux… Mais elle se reconstitue comme après une égratignure. On ne sait pourquoi certains survivent quand tant d’autres disparaissent.
- Faut-il prier, maître Hawkins ? Je sais mes prières et je vais à l’office régulièrement… Ce n’est pas parce que nous avons eu les moments que vous savez que je suis une mauvaise fille.
Sa voix se faisait de plus en plus fluette. J’arrêtai la contrition à venir d’un geste de la main.
- Je sais cela, Maureen. Prie si la prière t’aide à ne point désespérer. Il faudra également t’isoler de tes amies car cette maladie court de personnes en personnes. Je viendrai te visiter plusieurs fois par jour et je te dirai lorsqu’il n’y aura plus de raisons d’espérer. Alors, tu pourras te préparer à rejoindre le Seigneur. Mais, pour le moment tu vis. La fièvre t’affaiblit, ton corps se couvre de pourpre et ces irritations contribuent à te fatiguer davantage encore. Mais tu vis, Maureen ! Et le pire serait de croire que tu es déjà morte.
- Je n’aurais jamais dû aller à Londres, fit-elle en balançant la tête de droite à gauche…
- Il est probable, oui, que c’est à la ville que tu as été atteinte par la fièvre. Où donc es-tu allée ? Qui as-tu vu ?
- C’est le Maître qui m’a envoyée auprès de lord Bigod…
- Et, hormis le duc, qui as-tu rencontré ?
- Vous l’avez déjà deviné j’en suis sûre, maître Hawkins… L’âme damnée du duc… Ce diable d’Hugh Carter.
- Quel genre de commerce peux-tu avoir avec cet homme ?
- Hélas maître Hawkins, un commerce satanique.
Elle n’en dit pas plus mais cela m’était bien suffisant pour deviner la suite. Carter était bien du genre à forcer les jeunes demoiselles. A plus forte raison si elles n’étaient que de simples servantes.
- Tu as donc paillardé avec ce fou.
- Hélas, maître Hawkins ! Hélas !… A chaque fois, il m’attire à lui et…
- N’en dis pas plus, Maureen. Quand cela s’est-il passé ?
- Il y a trois jours de cela. A l’auberge de Lys blanc.
- Alors c’est que Carter porte lui aussi la fièvre pourpre, fis-je. Il est sans doute la seule personne que tu as serré de près assez longtemps pour que la maladie te gagne.
C’était un terrible sentiment pour moi. Pour la première fois de ma vie, je me réjouissais qu’un homme fut atteint d’une maladie incurable.

(à suivre)
Revenir en haut Aller en bas
http://fiona.toussaint.free.fr
MBS

avatar

Nombre de messages : 8164
Age : 53
Localisation : Toulouse
Date d'inscription : 31/10/2007

MessageSujet: Re: La septième femme d'Henry VIII   Mar 27 Jan 2009 - 21:06

Je n’avais aucune autorité en ce château mais lorsque je me mis à donner ordres et consignes, tout le monde m’obéit sur l’heure tant l’habitude de se courber devant le Maître était bien établie. Je fis donc isoler Maureen dans un espace à part, commandai pour elle une alimentation plus riche en viandes afin de soutenir sa faiblesse. J’ordonnai également qu’on brûlât tous les vêtements – et même les galants rubans vert et bleu - qu’elle avait portés au cours des derniers jours.
- Remettons-nous en à la volonté de Dieu, disais-je à tous ceux qui me demandait si la servante était d’ores et déjà condamnée à mourir.
Cela voulait tout dire. N’ayant pas grande fiance dans la divinité, j’essayai de me tourner vers mes anciennes lectures pour y quérir le souvenir d’un traitement qui eût guéri la fièvre pourpre. Hélas, sans mes grimoires et mes notes, je n’avais qu’une mémoire chancelante à opposer à l’avancée du mal. Maureen ne passerait peut-être pas la semaine. Si elle survivait au-delà, l’espoir de la voir guérir serait alors beaucoup plus fort. Il fallait donc attendre. Attendre tout en observant, impuissant, l’avancée du mal.
Lorsque tout fut mis en place et exécuté, je repris le chemin de la chambre du Maître espérant que cette fois-ci le jeune page m’autoriserait à pénétrer dans la place.
Soit qu’il fut lassé des dés, soit que son poignet se fut usé à ce geste répétitif, le page avait cessé d’essayer de dompter la chance. Il avait posé ses bottes sur la table et, renversé en arrière, somnolait.
- Ton maître est-il enfin éveillé ? dis-je avec toute l’autorité que les difficiles instants que je venais de vivre avaient renforcée.
- Point, maître médecin !
- Et bien, en ce cas, nous l’éveillerons !
Il se dessina sur le visage du page une grimace d’horreur. Troubler le sommeil du Maître était un crime. Et quand bien même il n’eut pas troublé ce sommeil lui-même, le fait d’avoir fait mauvaise garde valait la même punition.
- Cela ne se peut, messire !
Dans la panique qui le saisissait, le page m’élevait au rang de noble seigneur. Cela voulait tout dire.
- Vous parliez tout à l’heure de Ralph… Ralph était le préféré du Maître. C’était toujours à lui qu’il confiait les missions les plus sérieuses. Il y a cinq jours, Ralph a soudain cessé de plaire au Maître. Dans l’heure qui a suivi, il était jugé et pendu.
Ce n’était plus la panique mais bien l’instinct de survie qui faisait son œuvre. Le page se voyait déjà tenant compagnie à Ralph à la potence du village. Il était prêt à raconter ce qu’il avait obstinément refusé de me dire deux heures plus tôt. Sans même juger que ce faisant il trahissait tout autant ce Maître si redouté.
- Préférez-vous que la fièvre pourpre qui frappe Maureen s’étende à tout le château ? dis-je pour essayer de le faire fléchir.
- La pourpre ? En êtes-vous bien assuré ?
- Cela ne saurait se contester. Les manifestations de la maladie sont bien connues… et les conséquences, hélas, le sont aussi.
Une idée m’était venue tout en parlant.
Plus qu’une idée d’ailleurs. Une crainte.
- Qui te dit que l’intempérie qui frappe ton maître n’est pas cette même fièvre ?
Le page sursauta et s’éloigna de la porte qu’il gardait comme si elle avait été elle-même frappée de la terrible épidémie.
- Cela serait-il possible ? questionna le page.
Que Maureen coquelicât aussi avec le Maître ? Rien ne m’aurait plus étonné ! Même si la jeune servante était fort portée sur l’acte amoureux, pour lequel elle était de surcroît grandement experte, je n’imaginais pas le Maître, dans sa dévotion pour feue Jane Seymour, s’abaisser à commettre le pêché de chair avec une domestique.
- Tout se peut avec ces fièvres. Elles flottent dans l’air et ne choisisse pas au moment de frapper. Le riche ou le pauvre, le humble ou le puissant peuvent être leur victime.
Le page fit un nouveau bond sur le côté, cherchant dans l’air autour de lui les effluves de la maladie terrible. Sans le vouloir vraiment, il m’avait livré passage vers la porte. D’un geste décidé, je poussai l’huis de chêne et pénétrai dans la vaste pièce où dormait le Maître.

(à suivre)
Revenir en haut Aller en bas
http://fiona.toussaint.free.fr
MBS

avatar

Nombre de messages : 8164
Age : 53
Localisation : Toulouse
Date d'inscription : 31/10/2007

MessageSujet: Re: La septième femme d'Henry VIII   Mer 28 Jan 2009 - 0:15

Le Maître ne dormait pas. Il ne me parut pas davantage souffrant. Du moins pas d’autres maux que ceux qui faisaient son quotidien depuis des années.
Il regardait, les yeux fous et froids, par la fenêtre de sa chambre, seule concession architecturale au progrès dans le vieux château. Ici l’hiver était interdit, une épaisse vitre se chargeait d’en limiter l’entrée.
- Hawkins, que diantre venez-vous faire ici ? J’avais interdit qu’on me dérange.
- Bien le sais-je, Maître. Toutefois, il était de mon devoir de porter à votre connaissance certains faits qui ne souffraient pas le retard. J’ai dû molester quelque peu votre page pour forcer votre porte.
- Les pages ne sont plus ce qu’ils étaient, soupira-t-il.
- Je sais cela aussi. Mais mon propos est bien plus sérieux et urgent. Plaise à vous de l’écouter, ajoutai-je ce qui sonnait comme un ordre audacieux.
- Parlez ! Et ne me faites pas regretter de vous avoir rendu la liberté.
Quelque chose dans son ton cassant disait qu’il le regrettait déjà. La nostalgie n’était point un sentiment que le Maître tenait à montrer aux autres. Or je l’avais surpris dans une attitude qui démontrait tout le désespoir d’un homme. Un homme qui se faisait gloire de ne jamais faillir dans ses actes. J’avais, pour la seconde fois, accédé à des fêlures que nul autre que moi ne connaissait vraiment.
- Je commencerai par le plus urgent. Maureen est revenue de Londres porteuse de la fièvre pourpre. Sa vie est gravement menacée. Je l’ai fait isoler afin de réduire les risques de propagation de l’épidémie mais rien ne dit que le mal n’est pas déjà partout. Peut-être même ici, dans cette pièce.
- La chose est possible, répondit froidement le duc. J’ai reçu Maureen ici même à son retour de Londres. Même si vous vous laissez souvent manœuvrer par les intrigants, vous avez sans doute compris qu’elle n’était pas seulement servante au château mais une de mes mouches les plus efficaces.
- Je sais cela et l’ai vu voleter en divers endroits. Vous l’avez même envoyée me piquer en mon sommeil lors de ma première visite en ce château.
- Lors de votre première visite ? fit le Maître en souriant chaleureusement… Oui, c’est bien cela. Lors de votre première visite… Et le rapport que me fit Maureen sur vous fut éloquent… Et fort positif.
- Je ne la pleurerai que davantage si la fièvre l’emporte.
- Je le pleurerai aussi, concéda le duc, même si les larmes ne passent plus depuis longtemps la barrière de mes yeux.
- Il semble que ce soit auprès de Carter qu’elle ait contracté le mal. Etait-il dans ses missions de se donner à ce suppôt du diable ?
- Pas au cours de celle-ci en tous cas. Sans doute que l’habitude en ayant été prise, Maureen n’aura pas su comment dire non à Carter sans éveiller ses soupçons.
- Qu’allait-elle faire auprès de Carter et de lord Bigod ?
- Leur apporter un petit cadeau de ma part, répliqua le Maître dont le sourire, cette fois ironique, me glaça.
- Un cadeau ?! Mais ignorez-vous que lord Bigod est de toute évidence du côté du duc de Norfolk ?
- Je ne l’ignore plus… De là, le petit cadeau dont je vous parlais à l’instant… Une langue.
- Une langue ?
- Oui… La langue du traître… De celui qui, dans ce château, servait mes ennemis en prétendant me servir.
- Ralph, le page ! m’exclamai-je satisfait de voir quelques éléments épars dans ma tête se rejoindre pour former le commencement d’un tout.
- Je me suis assez gaussé de votre naïveté pour ne pas m’adresser mille reproches depuis ce jour. Je n’oublierai jamais les cris de ce vaurien tandis qu’on lui faisait avouer sa duplicité, ils seront pour toujours ma punition.
- Et quelle fut la réponse en retour de lord Bigod à ce supplice ?
- Aucune ! Une froide indifférence et un mépris insolent. Comme Cortez débarquant au Nouveau monde, il a brûlé ses vaisseaux. Désormais, il affiche ouvertement son soutien à lord Norfolk et il a renforcé la pression qu’il exerce sur la personne que vous savez.
- Ann ?
- Votre lady de pacotille, exactement.
Je n’aimais pas l’expression « lady de pacotille » car, outre qu’elle était insultante pour Ann, elle ne me disait pas vraiment si celle-ci était une fille perdue ou bien l’héritière désargentée d’une famille du nord-est du royaume. La première interprétation n’en apparaissait que plus probable.
- Mais le roi, fis-je…
- Le roi écoute, tremble, promet, se rétracte. Les yeux de lady Mundford le font douter, ses paroles l’apaisent et le calment… Mais, autour de sir Denny, d’autres tiennent des discours opposés.
- Ann se coupe donc du parti de la reine, le seul qui pourrait désormais la protéger.
- Peut-elle agir autrement ?… A-t-elle un secours proche, un bras sur lequel s’appuyer ?… Je croyais que vous m’aviez demandé de vous laisser fuir pour aller la sauver. Vous voici revenu et elle est toujours dans la même fâcheuse posture. Comment expliquez-vous cela, maître Hawkins ? Sinon par votre couardise naturelle ?
- Je l’explique surtout par le jeu complexe des uns et des autres. Tout le monde, sauf vous, trouve intérêt à la présence de lady Mundford auprès du roi. Les uns parce qu’ils espèrent qu’elle obtiendra du roi le pardon de Norfolk, les autres parce que sa nature douce écartera la mort du roi assez longtemps pour établir fermement la régence des Seymour.
- Ma vengeance n’a que faire de ces intérêts-là ! Pas plus que de vos stupides amours, Hawkins !
- Qu’ils touchent à un seul cheveu de Ann tout puissant qu’ils soient et…
- Et quoi ?… Allons, vous êtes seul. Vous ne représentez plus que vous. Et vous avez la bonté chevillée au cœur quand tous ceux qui vous entourent, moi le premier, ne sont que des oiseaux de proie.
- Vous seriez donc un oiseau de proie ? Alors vous devez être passablement déplumé. Vous-même quelle est votre réaction par rapport à la situation ? Que vous ont appris vos espions qui vous mette ainsi le cœur à l’envers ? A moi vous pouvez bien avouer les tourments qui vous ont conduit à vous enfermer en ce lieu. A quoi doit-on attribuer le regard désespéré que vous aviez lorsque je suis entré ?
- Mon cher Hawkins, je ne désespère jamais. Les hommes sont faillibles. Même lord Bigod commet des erreurs. D’ailleurs, n’en a-t-il pas fait une en échouant dans sa tentative pour vous assassiner ?

(à suivre)
Revenir en haut Aller en bas
http://fiona.toussaint.free.fr
MBS

avatar

Nombre de messages : 8164
Age : 53
Localisation : Toulouse
Date d'inscription : 31/10/2007

MessageSujet: Re: La septième femme d'Henry VIII   Mer 28 Jan 2009 - 1:07

Le duc refusa que je m’installasse dans le réduit où on avait confiné Maureen afin de veiller sur elle. Il m’autorisait cependant à aller la visiter mais m’interdisait de prendre le risque de contracter moi aussi la maladie. En revanche, à ma profonde surprise, il me reçut à sa table et me fit aménager la même chambrette que lors de ma première visite. Après avoir connu la prison et les oubliettes, je devenais un hôte respecté ; je ne pouvais qu’apprécier le changement.
Nous mangeâmes en silence, à peine distraits par les apparitions fugitives des pages qui portaient les plats. Nous avions chacun nos soucis propres et, à dire vrai, hormis le sort de Maureen et les menaces d’épidémie sur le château, nous n’en avions guère en commun. Cela ne facilitait pas les échanges.
Pourtant, lorsque nous en eûmes terminé avec le dernier plat, le Maître se laissa aller à aborder un sujet qu’il n’avait jamais évoqué. Ni avec moi, ni avec personne d’autre comme je m’en rendis rapidement compte.
- Savez-vous d’où je viens ? fit-il à brûle pourpoint.
- Mais d’ici… Ce château n’est-il pas le vôtre ?
- Il l’est mais non point par héritage. C’est un achat. Après avoir subi les tortures que vous savez, je ne pouvais continuer à demeurer sous mon identité première. Je me suis donc fait passer pour mort, mes biens, faute d’héritier, ont été dispersés, ont été rachetés par des ambitieux qui ont usurpé mes titres… et j’ai à mon tour profité de la mort du seigneur de cette terre pour acheter ce château. Je suis donc devenu duc de Puckeridgeshire, mais un duc que jamais personne n’a vu hormis les serviteurs que j’avais choisis pour m’être proche. Un duc qui n’a jamais paru à la Cour en dépit des invitations qui lui furent faites. Je suis une énigme, comprenez-vous.
- Alors, pourquoi me dire le secret de vos origines ?
- J’ai songé beaucoup à mon propre trépas depuis que j’ai fait mettre à mort ce traître de Ralph. Je me dis que je ne laisserai rien dans le futur. Aucune trace. Aucun fait d’armes. Mon nom véritable est déjà pratiquement éteint et mon nom de substitution disparaîtra avec moi. N’y a-t-il pas plus triste perspective que de n’avoir servi à rien au cours de cette vie terrestre ?
- Mais, fis-je en baissant la voix, n’avez-vous pas donné un héritier à la couronne d’Angleterre ?
- C’est la une fierté qui le dispute à la honte, maître Hawkins. On ne peut se paonner d’une telle écorne faite au roi.
- Assurément. Il n’empêche que votre fils sera roi. Combien peuvent avoir une telle fierté ?
- Fort peu, il est vrai… Même pas le roi…
Le trait d’ironie était fort méchant pour le souverain et le duc balaya d’un geste ses propos précédents comme pour les effacer avant de poursuivre.
- Ma famille n’est pas si haute qu’on a pu le croire. Croyez-vous que lord Bigod aurait daigné obéir à un pauvre seigneur issu d’un domaine crotté ? Ce duché, qui faisait de moi un lord beaucoup plus respectable, me donnait la possibilité, le poids, la puissance nécessaires pour parler d’égal à égal, voire mieux, avec les puissants du royaume. J’ai trouvé fort belle l’existence en ces murs, mais il me reste un terrible regret, celui d’avoir dispersé la terre de mes ancêtres quand bien même elle n’était pas aussi riche que celle-ci. J’ai l’impression de les avoir trahis. J’ai fait passer ma vengeance avant la gloire des miens et de mon nom. Au moment où des années de lutte vont cesser, je le regrette. Sincèrement et puissamment.
J’étais abasourdi par la confession qui m’était faite. Qu’étais-je donc pour entendre de tels propos ? Je protestai auprès du duc qu’il n’était pas convenable qu’il poursuivit. Tous ces secrets n’avaient rien à faire en ma remembrance. Ils ne pouvaient que m’encombrer l’esprit. Si je pouvais écouter les souffrances des êtres, je ne me sentais pas capable de supporter le poids de leur passé.
- Croyez-vous que le sort du corps n’est pas lié à celui de l’âme ? me rétorqua le duc. Ce serait de votre part un grave manquement à votre art. Comment croyez-vous que j’ai pu endurer durant tant d’années ce visage décharné, ce nez brûlé, ces lèvres qui ne sentent plus ni le froid ni le chaud ? C’est la tête qui m’a donné la force d’avancer. C’est le cœur qui m’a dicté le renoncement à la douleur.
- Sans doute, Maître. Je ne voulais pas…
- Et, lorsque nous sommes en tête à tête, cessez de m’appeler Maître. C’était là une carapace construite contre les Bigod et consorts, un amusement pour mieux les humilier et les plier. Appelez-moi plutôt de mon nom véritable. Oui, appelez-moi lord Mundford désormais… Je vous souhaite une bonne nuit, maître Hawkins.

(à suivre)
Revenir en haut Aller en bas
http://fiona.toussaint.free.fr
MBS

avatar

Nombre de messages : 8164
Age : 53
Localisation : Toulouse
Date d'inscription : 31/10/2007

MessageSujet: Re: La septième femme d'Henry VIII   Mer 28 Jan 2009 - 12:53

Le Maître – je me refusais pour le moment à lui donner un autre nom – ne faisait jamais rien sans raison. Tel un joueur d’échecs, il avait le plus souvent un ou deux coups d’avance dans sa tête. Cette révélation – à suppose qu’elle fût vraie – était pour moi une nouvelle invitation à me méfier de Ann. Je comprenais mieux évidemment toutes les préventions du duc contre une dame se prétendant lady Mundford. Je pouvais même imaginer le jeu machiavélique de lord Bigod choisissant de présenter le sosie de la reine Jane Seymour sous ce nom de lady Mundford. Juste pour dire au Maître « je connais votre secret ». Les anciens alliés ne l’avaient été que du bout des lèvres, chacun cherchant à s’imposer à l’autre.
Me méfier de Ann, mais encore ? Cette méfiance je l’avais intégrée. C’est elle qui m’avait dissuadé de faire évader la jeune femme alors qu’elle-même me pressait de le faire. Le Maître me traitait comme un enfant mais il avait bien compris que j’avais commencé à mettre plus de jugeote dans mes décisions. Toute la nuit, mon esprit balaya le champ immense des possibilités qui s’offraient à moi. Choisir un camp, si possible le bon, et renoncer à mes scrupules ? Ne songer qu’à moi, enlever Ann et partir en Italie ? Proposer au Maître de me placer à son service exclusif mais seulement en tant que médecin ? Tout était possible et rien ne me convenait.
Si seulement j’avais su…
Si seulement j’avais su jusqu’à quel point Ann pouvait mentir.
Si seulement j’avais su si le Maître avait bien été lord Mundford.
Si seulement j’avais su où et dans quelles conditions Carter avait « trouvé » Ann.
Il me fallait ces réponses pour être bien sûr du meilleur chemin à prendre. Il était temps de faire ressurgir du tréfonds de ma mémoire un projet que j’avais trop longtemps repoussé.

Ma première visite du matin fut pour Maureen. L’état de la pauvrette s’était détérioré dans la nuit. Son visage était gagné par le pourpre. Sa respiration avait perdu de sa régularité. Maureen haletait et peinait à terminer ses phrases.
- Je dois m’absenter deux journées pour le service du Maître. Je te promets de revenir au plus vite pour prendre soin de toi.
- Hélas, quand vous reviendrez, je serai morte, soupira Maureen.
- Je ne crois pas, affirmai-je sans en être bien persuadé moi-même. Il faut d’abord passer la période terrible que tu vis avant de savoir qui pourra réchapper de la fièvre.
- Vous m’avez dis qu’il fallait penser à vivre…
Un long silence. Le temps de calmer un étouffement.
- Mais à quoi sert-il de vivre ainsi ? reprit-elle.
J’aurais pu reprendre cette question pour moi-même. A quoi servait-il de vivre ainsi ? Entre les complots des uns et les ambitions des autres. Au milieu des mystères et des doutes. Si Dieu traçait le destin des hommes par avance comme l’affirmait ce fol de Calvin, il avait choisi pour Maureen et moi un chemin semé de douleurs et de questions sans réponses.
- Cela sert à espérer en l’avenir.
- Quel avenir, maître Hawkins ? Je n’aurais plus jamais un homme à embrasser et à serrer contre moi. Quelle tristesse !
Un soudain élan m’amena contre elle. Je posai mes lèvres sur les siennes. Elles étaient brûlantes. Mais cette chaleur ne devait rien à la passion amoureuse et tout à la fièvre qui la terrassait. Elle me repoussa doucement.
- Etes-vous fou ? Voulez-vous mourir vous aussi ?
- Non, je veux que tu vives, dis-je.
Je sentais mes résolutions les plus fortes s’évanouir devant la détresse qui traversait le regard de Maureen. Je m’étais préparé depuis des années à pouvoir dire au roi Henry qu’il allait mourir, je n’avais jamais imaginé devoir l’annoncer à une femme que j’avais serré contre moi.
- Et lady Mundford ? L’oubliez-vous ? Elle aussi veut que vous viviez.
- En ce moment, tu es la seule à occuper mon esprit.
- Alors, partez et laissez-moi !
- Pourquoi ?
- Parce que j’aurais déjà dû vous dire… Vous dire…
Elle eût un hoquet terrible, se reprit, essaya de se redresser sur sa couche. Son front ruisselait sous l’effort.
- Elle vous aime. Alors si vous l’aimez vous aussi, partez… Vivant, vous rendrez cette femme heureuse et vous sauverez encore bien des vies. Si vous restez pour moi, vous mourrez et tout le monde aura perdu.
Maureen se laissa retomber sur le gros drap gris. Son visage portait un sourire qui disait ce que sa voix ne pouvait plus dire. Elle estimait avoir fait œuvre de bonté et d’amour envers son prochain. Ce dernier acte de sa vie lui ouvrirait peut-être les portes du Paradis.
- J’ai promis de revenir, Maureen… Et je reviendrai.
Je m’enfuis en pleurant doucement. Conscient que je ne la reverrai plus.
La révélation de Maureen, en dépit de son côté dramatique, n’avait pourtant pas modifié ma décision. Je n’irai pas à Londres. Pas tout de suite.
Après avoir récupéré ma jument, je partis au petit trot le temps d’assurer ma détermination une fois pour toute. Enfin, sans plus hésiter, je pris le galop. Quelque part vers le Nord-Est, il y avait la grande ville de Norwich, et pas très loin des hauts clochers de ses églises, le domaine de Mundford. Tous les mensonges devraient s’éclairer là-bas.

(à suivre)
Revenir en haut Aller en bas
http://fiona.toussaint.free.fr
MBS

avatar

Nombre de messages : 8164
Age : 53
Localisation : Toulouse
Date d'inscription : 31/10/2007

MessageSujet: Re: La septième femme d'Henry VIII   Mer 28 Jan 2009 - 21:42

Je dus reconnaître chemin faisant que ma maîtrise de la géographie du royaume était loin d’être parfaite. Mundford n’était pas dans les environs immédiats de Norwich comme je le croyais. Fort heureusement, un marchand de Cambridge m’évita un inutile détour en m’indiquant non la direction de Norwich mais celle de Ely puis de Brandon. Je gagnai du coup deux bonnes heures que je faillis reperdre à plusieurs reprises. A certains carrefours, il me fallait me fier à mon instinct pour décider de la bonne direction. Par bonheur, en dépit de la saison hivernale, il se trouvait toujours un paysan dans un champ pour me permettre de retrouver le chemin de Mundford.
J’arrivai au village de Mundford au milieu de l’après-midi. Ce n’était qu’un gros bourg posé sur les rives de la Wissey. La vallée concentrait les activités agricoles, les alentours étant abandonnés à la forêt. Le mépris d’un lord Bigod pour les Mundford se comprenait : ici, il n’y avait rien de grand, rien de fort et de puissant. Si Mundford envoyait un représentant au Parlement de Londres, c’était plus par un caprice de l’Histoire que par une vraie logique comptable. Il ne devait pas y avoir plus de 500 habitants sur ces terres.
Je fus un moment à m’interroger sur la nostalgie du Maître pour cette terre. N’était-ce pas là une nouvelle trouvaille pour m’égarer ? Pouvait-on jouer au puissant seigneur et se pâmer d’aise pour ces quelques arpents de terre. Cela me dépassait.
Une jeune paysanne qui trottait devant moi sur le chemin, avec un fagot de bois mort sur le dos, m’indiqua la direction du château. Il fallait remonter la Wissey, s’enfoncer dans la forêt par un étroit chemin vaguement empierré, accepter le risque de se perdre. Au bout de longs moments de doute, j’émergeai dans une clairière où trônait un imposant château. Quatre tours puissantes encadraient un haut donjon carré. L’édifice dégageait une force majestueuse que la symétrie parfaite de ses lignes tendait à alléger. Il m’était désormais plus aisé de comprendre la nostalgie du Maître. Le domaine formait comme un petit royaume secret, niché au sein de la forêt. Ici, le reste n’existait pas ; on pouvait s’imaginer dirigeant l’univers entier.
C’était toujours la même chose. J’hésitai au moment d’agir. La première impulsion qui me jetai dans l’action finissait toujours par se briser sur un flot de raisons valables prônant le renoncement. J’avais cette incroyable faculté à sécréter les questions les plus dérangeantes. Elles se fichaient dans mon esprit et refusaient alors d’en sortir. La plus évidente dans la situation qui était la mienne était : « Qu’est-ce que tu vas bien pouvoir dire au seigneur de cette terre ?… Suis-je bien en présence du père de la jeune lady qui ressemble à feue Jane Seymour ? ». C’était profondément ridicule, risible et impoli. Qu’Ann fût vraiment la fille des châtelains et mes chances de l’épouser un jour seraient réduites à néant.
Je tirai sur la bride de ma jument pour l’arrêter au milieu de sa course. Les aboiements d’une meute déchaînée en décidèrent autrement. Ma monture se cabra en hennissant de peur. D’une ruade violente, elle me désarçonna. Moi qui craignais d’être ridicule, je l’étais véritablement désormais. Couvert de boue de la tête aux pieds. Montré du doigt et moqué par deux serviteurs du château qui arrivaient à ma rescousse.

(à suivre)
Revenir en haut Aller en bas
http://fiona.toussaint.free.fr
MBS

avatar

Nombre de messages : 8164
Age : 53
Localisation : Toulouse
Date d'inscription : 31/10/2007

MessageSujet: Re: La septième femme d'Henry VIII   Jeu 29 Jan 2009 - 13:23

On n’a guère de dignité lorsqu’on se présente tout crotté, le pourpoint et les chausses déchirés devant ses hôtes. Sans doute lord et lady Mundford avaient-ils un sens des convenances suffisants pour ne point m’infliger une telle humiliation. Bien que prévenus de mon arrivée au château et informés de ma grotesque mésaventure, ils s’abstinrent de paraître. Je fus en quelques instants confié aux bons soins d’un page et d’une servante qui s’employèrent à me rendre une apparence soignée. J’observai que l’un comme l’autre étaient d’une propreté remarquable ce qui me rappela combien la bonne hygiène corporelle de Ann m’avait surpris. Elle n’était pas comme ces dames de la Cour fort sales et contraintes de s’environner de parfums entêtants pour masquer leurs odeurs corporelles.
Penser à Ann me fit mal. Les pièces que je traversais, les couloirs que je remontais étaient peut-être pour elle des lieux familiers, des lieux qui l’avaient vue grandir, qui l’avaient vue devenir femme. Sans que je susse pourquoi, tout ce que je voyais me faisait penser à elle et son absence était aussi douloureuse que la faim.
Le raffinement de la décoration disait assez ce qu’étaient les châtelains. Le goût italien avait réussi à pénétrer jusqu’en ce domaine isolé du Norfolk. Quand tant de demeures de nos grands seigneurs londoniens hésitaient à accepter les formes nouvelles, lord Mundford avait adopté un mobilier décoré d’arabesques et de cariatides, tendu des tapisseries splendides le long des murs. Des peintures lumineuses comme des icônes s’alignaient le long de l’escalier principal. La demeure reflétait tout un art de vivre original fondé sur le confort et la beauté, la quête perpétuelle de la légèreté et de l’équilibre. Une grâce qui, là aussi, le faisait penser à Ann.
Ce raffinement se retrouvait même dans le baquet pour le bain. Au lieu d’un simple assemblage de planches de bois, un imposant bloc de marbre gris creusé qui pouvait accueillir deux personnes faisait office de baignoire. L’eau qui m’y attendait était d’une température parfaite et délicatement parfumée par des plantes aromatiques inconnues sous notre climat. Une telle qualité supposait à la fois éducation et richesse, elle disait aussi que lord Mundford avait beaucoup voyage et ramené toutes ces nouveautés de ses périples. L’homme qui avait racheté Mundford et son titre de noblesse ne pouvait être qu’un marchand.
Je tentai de tirer des domestiques quelques confidences sur l’origine de tant de merveilles. Je me heurtai à un mutisme total. La consigne semblait stricte : on ne parlait pas aux étrangers. Au contraire, c’est moi qui fus mis à la question par un homme de belle prestance, splendidement vêtu et chaussé, qui se présenta comme régisseur du château. Je me fis la réflexion que si le régisseur était aussi élégamment mis, la vêture des maîtres devait être d’une affolante beauté.
- Monsieur, mon maître vous salue et vous prie d’accepter son hospitalité pour la nuit.
- Je prendrai un plaisir extrême à remercier mylord pour cette invitation, mais en attendant de pouvoir lui dire ces remerciements de vive voix, je vous saurais un gré infini de les lui transmettre.
Après ces premiers échanges protocolaires, le dialogue prit un tour beaucoup plus inquisitorial.
- Quels motifs vous ont conduit sur les terres de lord Mundford, monsieur ?
- Je me rends à Norwich pour affaires.
- Quel genre d’affaires ? Vous n’êtes pas marchand, votre bagage est bien trop léger.
- Je suis médecin à Stood et je suis appelé au chevet d’un mien parent dont je veux soulager les souffrances.
- Vous êtes fort éloigné de la route de Norwich, il me semble.
- J’ai, je le crains, dévié de mon chemin.
Le mensonge était en train de devenir une seconde nature. Je ne ressentais même plus d’angoisse particulière au fur et à mesure que je m’inventais un autre destin.
- Vous avez dit vous appeler Robson ?
- Exactement. Je suis Anthony Robson, médecin à Stood.
- Et vous vous rendez à Norwich ?
- Je vous l’ai déjà dit, il me semble.
Le régisseur, droit comme une colonne antique, me bombardait de questions. Cette méfiance ne me paraissait pas de bon aloi. Y avait-il donc ici aussi des secrets à cacher ou la méfiance était-elle un comportement naturel des seigneurs de Mundford ? Quelle que fût leur origine.
- Sans doute, sans doute, concéda le régisseur sans l’ombre d’une excuse, mais certaines choses méritent d’être répétées… Et que dit-on à Londres de la santé du roi ?
- Bien des choses sans doute mais je ne suis point passé par Londres, monsieur, tirant au plus court pour rejoindre Norwich.
Le piège était vraiment gros. Un médecin venu de Londres aurait sans doute trouvé plaisir à mettre en avant son savoir en parlant de la maladie du roi Henry. Mais le docteur Robson venait de Stood…
- Comment expliquez-vous alors qu’un autre voyageur vous ait vu arriver depuis Brandon ?… C’est-à-dire par la route de Londres.

(à suivre)
Revenir en haut Aller en bas
http://fiona.toussaint.free.fr
MBS

avatar

Nombre de messages : 8164
Age : 53
Localisation : Toulouse
Date d'inscription : 31/10/2007

MessageSujet: Re: La septième femme d'Henry VIII   Sam 31 Jan 2009 - 0:48

A quoi se joue un destin ? Parfois à rien. A une intuition. A un sentiment irraisonné. Mon regard a dû se brouiller, mes mains trembler. Mais ma voix a dit ce que ma tête n’avait même pas eu le temps d’imaginer.
- Ce voyageur a donc menti. Je ne viens pas de Londres.
Et, preuve que tout cela n’était que le piège ultime, le régisseur ne m’a plus posé de question. Il m’a salué sans rien dire et est sorti.
Je me suis laissé couler sous l’eau. L’eau avait gardé toute sa tiédeur, les parfums leur douce senteur. Le page finissait d’aiguiser la lame d’un rasoir. La servante réchauffait les vêtements qui allaient m’être donnés.
J’étais agréé.
Les procédures inquisitoriales du régisseur prouvaient une chose : on n’accédait pas aisément au quotidien de lord et lady Mundford.

(à suivre)
Revenir en haut Aller en bas
http://fiona.toussaint.free.fr
MBS

avatar

Nombre de messages : 8164
Age : 53
Localisation : Toulouse
Date d'inscription : 31/10/2007

MessageSujet: Re: La septième femme d'Henry VIII   Dim 1 Fév 2009 - 22:02

La salle à manger, vaste comme la cale d’un navire, était éclairée par un lustre immense sur lequel brillaient une quarantaine de bougies. C’était un enchantement de voir scintiller, d’entendre crépiter ces petits morceaux de lumière qui donnaient l’impression que le jour n’avait point cessé. Sur le côté, la cheminée, sculptée de motifs allégoriques représentant les arts, ajoutait une chaleur apaisante à ce cadre délicat. Le goût nouveau triomphait avec encore plus de magnificence dans cette pièce que dans les différents lieux que j’avais pu observer.
Lord et lady Mundford, déjà attablés, faisaient face à la grande porte d’entrée, de telle sorte qu’ils purent me dévisager tout à loisir durant ma longue avancée vers eux. Pour ma part, j’osais à peine lever les yeux. Tout le monde sait, à défaut de l’expliquer vraiment, combien certains traits du visage se transmettent de génération en génération. Je craignais de distinguer – ou plutôt de ne pas distinguer – sur les visages de mes hôtes quelques éléments qui me prouvassent leur parenté avec Ann. Non, je le redis encore, que je fusse obsédé par sa noblesse et sa richesse, mais savoir qu’elle était bien la fille du seigneur des lieux effacerait les révélations méchantes faites par la reine Catherine Parr. Je pouvais comprendre que Ann ait défendu lors Norfolk par fidélité et conviction, pas qu’elle eût prêté la main à un complot par vil intérêt pécuniaire.
Il me fallut bien redresser la tête en arrivant à cinq pas de la table, ne serait-ce que pour l’incliner ensuite en signe de salut.
Je le fis profond et respectueux. La simple gratitude pour l’accueil qui m’avait été accordé en justifiait déjà un. J’en fis donc un second pour honorer ceux que j’espérais être les parents de ma belle.
- Or donc, maître Hawkins, vous vous rendez à Norwich afin de soulager l’intempérie d’un parent ? fit lord Mundford.
La voix était claire, un peu aigue pour un homme. Ce qui m’étonna surtout, ce fut cette familiarité dans le ton. Lord Mundford s’adressait à moi comme s’il m’avait connu de toute éternité. Cela contrastait avec la méfiance du régisseur. A moins que ladite méfiance ne fût qu’un moyen d’informer le maître du domaine et de lui permettre de jauger du degré de familiarité à accorder à son invité.
Je relevai la tête avant de répondre. L’homme sur lequel je posais enfin les yeux était déjà grisonnant - ce qui me surprit car il devait avoir passé les cinquante ans - mais portait beau encore. Il était vêtu avec une certaine ostentation ayant une prédilection marquée pour les couleurs vives : le rouge et le vert, notamment, étaient suffisamment agressifs pour attirer l’œil de prime abord, puis pour vous contraindre à regarder ailleurs.
- Votre régisseur a donc parfaitement entendu mes propos, dis-je en m’inclinant une troisième fois. Je me rends bien à Norwich au chevet d’un frère de mon père qui y exerce la fonction de charpentier et qu’un refroidissement a considérablement affaibli. Même si je suis parti sur l’heure, je crains fort d’arriver trop tard. On me disait qu’il était déjà à l’agonie.
- Au moins aurez-vous fait votre devoir, jugea lord Mundford. Comme neveu d’abord et comme médecin ensuite.
- Et j’aurais eu ainsi le plaisir immense de vous rencontrer mylord…
Pouvais-je dire l’inverse ? Puisque j’étais justement venu pour cela.
- Et, ajoutai-je dans le même souffle, de découvrir les multiples merveilles que recèle votre demeure. Tout cela est d’une splendeur digne d’un palais vénitien.
- Vous connaissez Venise, maître Hawkins, s’extasia le vieux gentilhomme.
- Que de renommé, mylord… Hélas !
- Que ne prenez-vous place à table, monsieur ? intervint lady Mundford. Les invités n’ont point vocation ici à demeurer debout en regardant manger leurs hôtes.
La dame me fit plus penser à la comtesse de Plymouth qu’à Ann. Une mine faussement sévère, des petits yeux vifs et clairs, un visage pimpeloché pour masquer les premières rides, celles qui se révèlent toujours les plus cruelles. Sa voix contrastait de manière étonnante avec celle de son mari. Sous l’amabilité perçait une autorité naturelle, un sens du commandement qui disait que, plus que son époux sans doute, la dame était de haute naissance. Ces cheveux n’avaient rien de commun non plus avec ceux de sa fille supposée. D’un autre côté, Ann avait avoué les avoir décolorés pour « être » Jane Seymour…
- Je vous obéis donc, madame.
C’était, je crois, ce qu’elle voulait entendre. Une nouvelle courbette vers lady Mundford cette fois-ci et je me dirigeai vers la place que celle-ci me désignait à sa droite.
Je m’installai à table en prenant grand soin de modérer mes gestes. Bien qu’étant habitué aux us de la Cour du roi Henry à Londres, je n’avais guère eu jusqu’ici l’occasion de me retrouver à partager un repas avec d’authentiques seigneurs. Même lorsque j’avais mangé en compagnie du Maître – devais-je lui aussi l’appeler lord Mundford ? – je n’avais pas eu à faire face à autant de préciosité et de raffinement.
La table était dressée avec un goût qui tranchait avec les rudes habitudes de Whitehall et de beaucoup de demeures londoniennes. Il y avait d’abord une nappe d’un blanc immaculé d’où s’échappaient des effluves de lavande. De petits morceaux de tissus, d’une blancheur similaire, étaient pliés et disposés devant chacun des convives. Une plaque rectangulaire en argent, légèrement creusée, trônait à proximité, cernée par un couteau effilé et un genre de petite fourche à deux dents dont les intentions, a priori diaboliques, me firent quelque peu frémir.
D’un claquement de mains, lady Mundford appela les deux servantes qui, avec une grande diligence, placèrent bientôt devant nous des mets odorants et, je n’en doutais pas, succulents. Je pris le temps d’observer mes hôtes dont les gestes méticuleux et mesurés m’apprirent l’utilisation de la petite fourche et de la grande plaque d’argent. Les viandes déposées sur la plaque, et non comme à l’habitude sur une épaisse tranche de pain, étaient déchiquetées grâce au couteau tandis que la petite fourche les maintenait en place. Lord Mundford piquait ensuite le morceau de viande déchiquetée afin de le porter à la bouche ; plus délicate, son épouse utilisait la petite fourche pour conduire les aliments jusqu’à la porte de ses lèvres. Après quelques bouchées, ils utilisaient le petit morceau de tissu pour se tamponner doucement les lèvres et essuyer leurs doigts. C’était un spectacle nouveau et fort intrigant.
Mes premières tentatives pour les imiter engendrèrent un début de catastrophe, ma viande glissant hors de la plaque faute d’être assez énergiquement maintenue par la petite fourche. Je ne pus réprimer un cri de désespoir pour avoir ainsi révélé ma rusticité naturelle.
- Monsieur, je vous sens un peu gauche avec cette fourchette, fit lady Mundford à qui la douce moquerie allait bien mieux que la sévère supériorité.
- Fourchette, ma foi que voici un nom charmant… Mais son usage est quelque peu déroutant et je crains fort de devoir encore aller récupérer mon rôt et sa sauce hors de cette tablette d’argent…
- Une assiette, corrigea lady Mundford en posant doucement sa main droite sur ma main gauche.
- Ce repas m’aura appris bien plus de choses que…
Je me repris quasiment par miracle. Le médecin de Stood ne fréquentait pas la cour d’Henry VIII.
- … que bien des lectures.
- Vous aimez donc la lecture ? s’étonna le châtelain. Quel parfait miracle n’est-ce pas que cette imprimerie qui nous permet d’avoir chez nous les plus beaux textes de la création ?
Lord Bigod avait reposé couteau et fourchette. Ses mains dessinaient en s‘agitant des formes grotesques. Son enthousiasme me mit en joie, même si je devais bien vite le détromper.
- Je lis surtout de vieux textes consignés par mes maîtres sur des parchemins réunis en grimoires vétustes, avouai-je. Les livres sont trop chers pour ma bourse.
- Si ma fille était au château, elle m’aurait poussé à vous en offrir un. Pour elle, la lecture est un plaisir divin et elle souhaite en développer la pratique parmi tout ce que ce royaume compte de gens d’esprit et de qualité. C’est donc ce que je ferai demain à votre départ. Le De humani corporis fabrica du médecin flamand Vésale vous agréera sans doute fort.
- Votre fille est absente ? demandai-je en essayant de dissimuler ma curiosité et mon excitation derrière la plus banale des politesses.
- Elle aussi voyage, voyez-vous, fit lord Mundford. Mais si vous souhaitez la connaître, retournez-vous et regardez la muse Euterpe. L’artiste l’a sculptée à son image.
Il me fallut me contrôler assez pour ne pas me retourner trop brusquement. Mais lorsque je vis ce visage élégant jaillissant de la pierre blanche, je fus pris d’un intense frisson de fièvre. Ann de Mundford me regardait fixement, une main sur sa poitrine dénudée et l’autre tenant la lyre. Sous le coup de l’émotion, la fourchette me tomba des mains.

(à suivre)
Revenir en haut Aller en bas
http://fiona.toussaint.free.fr
MBS

avatar

Nombre de messages : 8164
Age : 53
Localisation : Toulouse
Date d'inscription : 31/10/2007

MessageSujet: Re: La septième femme d'Henry VIII   Mar 3 Fév 2009 - 0:25

L’émotion me broyait le cœur. J’aurais eu envie de hurler toute la passion que me procurait ce visage taillé dans la pierre. Dans la foulée, j’aurais demandé aux châtelains de m’accorder la main de leur fille. Fort de leur acceptation, que j’aurais forcément arrachée, j’aurais bravé la distance et la nuit pour enlever Ann à la couche royale.
Mais tout cela n’était que rêves et vaines chimères. Je ne pouvais ni découvrir mon identité, ni révéler mon amour pour Ann. Alors, je mis un boeuf sur ma langue et je me contentai d’un cri admiratif.
- C’est prodigieux ! Quel est l’artiste qui a aussi parfaitement rendu les traits de votre fille ?
- Un Romain qui fut élève de Michelangelo, répondit lord Mundford. Il lui a fallu près d’une année pour achever cette cheminée.
Je ne savais pas si cela était beaucoup ou pas. L’idée que ce vieil italien avait vu Ann pendant toute une année chaque jour, qu’elle avait posé pour lui durant des heures, qu’il avait touché, caressé peut-être, son corps… Tout cela me faisait mal. Et dire que je m’étais pensé assez fort pour me détacher de la jeune lady Mundford. La vérité était cruelle, j’étais pris d’amour, perdu pour tout autre sentiment. J’avais appris ce que je voulais apprendre en venant au château de Mundford. Ann était bien ce qu’elle avait dit être de prime abord. Bien sûr, cela ne la disculpait pas de certains mensonges et cela ne m’assurait pas que ses liens avec lord Bigod étaient aussi désintéressés qu’elle le prétendait. Mais je l’aimais et Maureen me l’avait affirmé – comme un ultime cadeau avant de mourir – Ann m’aimait aussi.
L’effort pour reprendre pied dans la conversation fut difficile. Pourtant, il y avait mille choses à apprendre de lord Mundford. Comme je l’avais supposé, il était à l’origine un riche marchand qui avait fait fortune dans le commerce avec l’Italie. Tout en faisant prospérer ses affaires, il était tombé amoureux de la beauté de Venise, Rome ou Florence.
- Vous comprenez, disait-il, il y a une lumière qui n’existe ici que certains soirs d’été. C’est quelque chose d’enivrant, de déroutant pour un esprit et un œil anglais. Et sous cette lumière, les sculptures, les peintures, les formes de l’architecture offrent toutes la gamme du beau.
J’aurais bien voulu comprendre, mais, visiblement, cela ne se comprenait que sur place. Je résolus de revenir par le biais de ces voyages à celle qui occupait mon esprit et mon cœur. Parler de Ann c’était déjà l’avoir avec moi.
- Votre fille connaît-elle l’Italie ? demandai-je. L’avez-vous amenée avec vous ?
- Jamais… C’est pourquoi nous l’avons autorisée à effectuer un voyage d’étude jusqu’à l’automne prochain. Ma fille se pique de manier le pinceau et le burin. Elle trouvera là-bas les meilleurs maîtres pour perfectionner son art.
J’ignorais les qualités de Ann dans ces domaines et faillis m’en étonner à haute voix. Je m’avisai au dernier moment que cette révélation n’était faite que pour accréditer le voyage de la jeune lady en Italie. Ann était à Londres, je ne le savais que trop… Et ce n’était pas pour faire de la peinture ou apprendre la sculpture.
A réfléchir plus avant, j’admirai le sens du mensonge du vieux châtelain. Nul doute que ses années de pratique du grand commerce l’avait aguerri en la matière. Visiblement, sa fille avait hérité de ses talents. Elle avait été capable de rouler lord Bigod, Carter, le roi Henry, la reine Catherine… Et moi.
Je me concentrai. Il y avait forcément quelque chose dans ce visage serein et franc qui disait le mensonge. Une plissure trop accusée sur le front. Une fuite du regard. Des lèvres qui se contractaient un peu trop. J’avais beau scruter, analyser, chercher à déceler la faille, je ne percevais aucun signal évident. Lord Mundford continuait à babiller gentiment, parant sa fille chérie de toutes les qualités. Et oi, j’aurais tant aimé être certain qu’il disait vrai.
- Monsieur, vous allez fatiguer notre invité. Votre fille est loin de l’Angleterre et, si je sais qu’elle vous manque, elle ne peut guère avoir de charme pour monsieur qui ne la connaît pas.
- Détrompez-vous, madame, fis-je avec un sourire que je n’eus aucun mal à former sur mon visage. Je connais votre fille. Voici une bonne heure qu’elle veille sur moi.
- Et bien, c’est une heure qui est sans doute de trop pour vous, monsieur, continua lady Mundford. J’imagine que vous comptez reprendre votre route à la pique du jour. Monsieur mon mari, permettez à maître Robson de quitter la table afin d’aller prendre repos.
- Vous avez raison, madame… Veuillez me pardonner, monsieur, mais les occasions de bavarder avec de brillants esprits comme vous sont assez rares sur ces terres reculées… Et j’en ai oublié votre fatigue et vos tourments. Je vous salue et vous souhaite la bonne nuit. Sachez que si, une fois, vos affaires achevées à Norwich, vous repassez par Mundford, nous prendrons grand plaisir, mon épouse et moi, à vous accueillir à nouveau. Ne serait-ce que pour parfaire votre éducation à table, ajouta-t-il avec un sourire qui mêlait chaleur et moquerie.
Le vieux marchand était un habile homme. Il m’avait conquis sans que j’y prenne garde par quelques phrases bien tournées, par de répétées allusions à mes qualités, par la promesse de l’exemplaire du traité de Vésale. Encore de vieilles ficelles de son ancien métier mises à profit pour se doter d’une cour d’obligés. Au commerce des marchandises, lord Mundford avait substitué le marchandage des âmes.
Je pris congé en faisant mille grâces et remerciements à mes hôtes pour la qualité de leur accueil et de leur conversation. Je promis – cela ne me coûtait guère tant j’y comptais – de revenir les visiter après avoir poli mes manières et débarrassé de mes gestes la rusticité barbare qui y demeurait enfouie. Puis, suivant la servante qui m’avait conduit au bain, je gagnai la chambre qu’on m’avait attribué pour la nuit. La domestique m’aida à me dévêtir, bassina mon lit puis se retira sans mot. Juste un geste respectueux de la tête. Ce moment me remit en mémoire le souvenir de la pauvre Maureen sur sa couche, perdue aux yeux des hommes et bientôt à ceux de Dieu. Je lui avais promis de ne pas l’abandonner… Et j’avais failli à ma parole.
Mon dos, mes fesses sentaient s’éveiller à nouveau les douleurs d’une longue chevauchée. La fatigue fut plus forte que la peine. Je m’endormis en un instant.
Une main caressante m’éveilla graduellement. Elle courait avec une certaine expertise sur mon corps, s’attardant dans ces zones qui transforment rapidement l’anatomie d’un homme. J’ouvris les yeux lorsque je jugeai que les tendresses de la servante avaient atteint le seuil où un homme se doit de tenir son rôle à ces jeux.
Mais l’experte caresseuse n’était pas la petite servante silencieuse.
C’était lady Mundford !

(à suivre)
Revenir en haut Aller en bas
http://fiona.toussaint.free.fr
MBS

avatar

Nombre de messages : 8164
Age : 53
Localisation : Toulouse
Date d'inscription : 31/10/2007

MessageSujet: Re: La septième femme d'Henry VIII   Mar 3 Fév 2009 - 12:58

- Madame ! m’écriai-je en retirant mes mains de sa peau soudain devenue brûlante. Madame, je ne peux croire que cela soit vous.
- Eh bien quoi, monsieur ! répondit-elle en se redressant. Vous n’étiez point bégueule avant que d’ouvrir vos charmants yeux verts ? Auriez-vous des préventions contre les personnes de mon âge ?…
- Madame, répondis-je encore plus troublé car je la découvrais dans sa nudité. Ce n’est point votre âge qui me pose problème. Vos formes sont telles qu’elle donnerait grand appétit encore à un homme rassasié. Cependant…
- Cependant ? reprit-elle avec une petite moue boudeuse dans laquelle je reconnus une expression coutumière de sa fille.
- Votre mari m’a fait bon accueil et il n’est pas dans mes habitudes de trahir la confiance des personnes qui ont eu pour moi des bontés.
- Mon mari ne compte pas !
- Voilà une affirmation bien peu chrétienne, madame. Les serments que vous avez prêtés sont-ils si peu sacrés pour que vous les jetiez ainsi dans le grand vent d’une aventure ?
- Ces serments ne sont que de l’apparence, monsieur. Car, pour vous dire le vrai, mon mari l’est devant Dieu mais ne l’est point en notre chambre. N’avez-vous point observé la manière dont il vous envisageait durant le repas ?
- Avec beaucoup d’attention et de bonté.
- Avec surtout un appétit de vous… Appétit qui, je dois le reconnaître et en demander pardon à Dieu, n’avait d’égal que le mien.
- Que voulez-vous me dire exactement madame ? Que je fus l’enjeu d’une compétition trouble entre vous et votre époux ?
- Je veux vous faire comprendre que mon mari n’a pas seulement goûté l’art italien mais a adopté près de la Méditerranée les mœurs particulières de ces contrées.
- Votre mari est sodomite ! m’exclamai-je avec autant de surprise que d’effroi.
- Je vois que vous m’avez parfaitement comprise.
Comme si cette révélation suffisait à justifier ses désirs, elle reprit ses caresses en massant avec délicatesse mes pieds. Je compris que je ne pouvais plus me défendre autrement qu’en offrant à lady Mundford la vérité vraie de ma présence sous son toit.
- Madame, il y a quelques mois, j‘aurais été auprès de vous le plus galant et le plus attentionné des amants. Vous êtes rayonnante par votre esprit, éclatante par votre beauté et, je dois le confesser, experte en caresses auxquelles ma chair ne sait guère résister. Cependant….
- Encore un « cependant » ?! Monsieur, vous trouvez à redire de tout !
- J’use encore plus souvent du « mais » savez-vous, tant les occasions de posséder des certitudes me sont devenues rares depuis un mois. La seule certitude qui me tienne lieu de colonne vertébrale est que j’aime profondément Ann, votre fille.
- Vous aimez ma fille ? La belle affaire !… Et c’est cela qui vous détournerait de moi ?… Sachez que vous ne seriez point le premier homme à profiter de nos deux corps… Un certain sculpteur il y a peu…
- Je ne veux point entendre cela, madame. Si je suis venu à Mundford c’était pour m’assurer que Ann était bien ce qu’elle prétendait être. Je n’ai pas trouvé dans vos traits les éléments qui pouvaient établir de manière certaine une filiation, mais dans votre culture, dans votre hospitalité, dans votre bonté… et puis dans certaines expressions de votre visage madame, j’ai fini par la retrouver. Imaginez alors dans quel trouble me plongea la découverte de son visage ciselé au-dessus de votre cheminée.
- Vous saviez donc qu’elle n’était point en Italie ?
- Madame, je ne sais quelles raisons l’ont poussée à se lancer dans l’aventure qui nous a mis face à face ? Je ne sais surtout si vous en connaissez tous les tenants, tous les aboutissements. Votre fille est à Londres, au palais de Whitehall.
- Je n’ignore rien de la vie de ma fille, monsieur.

(à suivre)
Revenir en haut Aller en bas
http://fiona.toussaint.free.fr
MBS

avatar

Nombre de messages : 8164
Age : 53
Localisation : Toulouse
Date d'inscription : 31/10/2007

MessageSujet: Re: La septième femme d'Henry VIII   Mar 3 Fév 2009 - 13:27

Ayant admis que je connaissais Ann, j’imaginai qu’elle allait couvrir ses formes dénudées. Elle n’en fit rien… Cela témoignait d’une absence de pudeur qui disait assez bien l’amour que la dame devait avoir de son apparence et de son corps.
- Mon mari est riche certes, mais beaucoup moins qu’il l’imagine. Il a entrepris de grands travaux pour embellir ce château qu’il acheta il y a quelques années après la mort précoce de son jeune seigneur. Acheter aura été la principale passion de sa vie. Moi même il m’eut pour une poignée de livres sterling jetées à mes parents. Je me suis laissée aveugler moi aussi par tout ce qu’il me promettait. J’apportais un nom prestigieux et une respectabilité. J’apportais aussi un ventre déjà plein d’une naissance. Pour l’enfant à venir et pour la femme déconsidérée que j’étais, cette proposition était inespérée. J’ai donc vécu moi aussi dans l’utopie d’une richesse éternelle et d’un confort sans cesse meilleur. Seulement aujourd’hui, cette richesse s’épuise. Mon mari a cessé de faire le marchand pour jouer au noble seigneur, tâche qui l’occupe aujourd’hui à plein temps. Et nous avons des dettes, monsieur… Des dettes qui ne cessent de prospérer, elles… Et, en ce terrible tracas, il nous a fallu trouver de nouveaux financements pour continuer à vivre. A mon grand désarroi, parce que je ne voulais pas pour ma fille l’humiliation que j’avais due supporter à son âge, j’ai accepté l’idée d’un mariage de Ann avec un riche seigneur.
- John Cavendish, sixième comte de Lincoln ?
- Exactement ! Comment le savez-vous ?
- J’ai vu sa tête rouler sur le plancher d’une chambre…
- Cela m’étonnerait fort. J’ai reçu hier encore un message écrit de sa main dans lequel il me demande avec empressement de hâter le retour de Ann pour l’épouser enfin.
Cette révélation m’atterra. Si le sixième comte de Lincoln était toujours vivant, quelle chance pouvais-je avoir de marier la jeune lady de Mundford ? Moi qui n’était qu’un médecin en fuite, sans grande fortune et sans véritable avenir en ce royaume.
- Pourtant, malgré cette perspective de mariage, vous avez laissé Ann partir avec cet homme…
- De quel homme parlez-vous ?
- De celui qui est venu vous faire miroiter un destin inespéré pour votre fille à Londres.
- Vous parlez de ce rouquin au sourire mauvais ?… Ce qu’il nous a proposé de la part de son maître était effectivement bien plus intéressant que la perspective d’épouser le seigneur de Lincoln… Mais il y avait tant de risques dans cette aventure que j’ai refusé d’y engager le destin de notre héritière. Devenir la septième épouse du roi Henry, c’était une folie !
- Vous avez refusé ? m’exclamai-je. Je croyais pourtant que vous et votre mari aviez donné votre accord pour que Ann…
- Nous avons refusé, je vous le jure. Mon mari comme moi nous avons refusé de voir Ann partir avec cet homme. C’était de la folie vous dis-je. Même s’il n’est pas son géniteur, George aime Ann comme il aurait aimé sa véritable fille… S’il avait pu engendrer bien sûr..
- Ann est pourtant partie, madame. Pour quelles raisons ?
- Mais enfin, monsieur, je croyais que vous n’ignoriez rien de la vie de ma fille ? dit mi-sérieuse, mi se gaussant de moi lady Mundford.
- Je n’en connais que ce que cette cachottière a bien voulu m’en dire… Et parfois ses propos ne sont pas aussi francs que ce qu’un homme amoureux pourrait espérer.
- Sachez donc que ma fille a été appelée à Londres pour entrer au service d’un puissant seigneur dont on dit que le rôle à la Cour sera bientôt immense.
- Edouard Seymour, l’oncle du futur roi ?
- Non point. Cette homme-là est déjà fort haut et n’aurait que faire de ma fille à ses côtés.
- Alors c’est que c’est pour servir lord Norfolk… Mais vous n’ignorez pas qu’il est en prison et que son sort ne tient plus qu’à un dernier geste fatal de la part du roi.
- Nous ne sommes point du bord de ce seigneur-là. Il nous a fait à plusieurs reprises grand tort et a montré une arrogance insupportable envers les origines de notre fortune.
- Madame, me dire-vous enfin, quel est ce puissant que votre fille a choisi d’aller servir ?
- Servir avant de l’épouser, monsieur, car tel est, hélas pour vous, le destin de Ann… Il s’agit de Lord Puckeridge.

(à suivre)
Revenir en haut Aller en bas
http://fiona.toussaint.free.fr
MBS

avatar

Nombre de messages : 8164
Age : 53
Localisation : Toulouse
Date d'inscription : 31/10/2007

MessageSujet: Re: La septième femme d'Henry VIII   Mar 3 Fév 2009 - 22:29

De la suite de cette nuit, je ne dirai rien ici. Ann était perdue pour moi, sa mère venait de me le faire comprendre sans ambages. Si elle n’épousait pas lord Puckeridge, mon Maître, elle irait marier le comte de Lincoln. Que pouvais-je faire sinon me consoler de cette nouvelle trahison ?
Au matin, je partis sans me retourner et sans l’ouvrage de Vésale. Il me fallait mettre le plus vite possible une grande distance entre Mundford et moi. Je n’avais plus que faire de ces lieux qui m’avaient fait rêver la veille. Je n’avais plus que faire de ce châtelain aux mœurs italiennes, de son épouse avide d’amour physique. Ni même de leur fille. Surtout de ce visage froid, gravé dans la pierre pour l’éternité, et que rien ne pourrait jamais me faire oublier.
J’étais à nouveau sans but. Revenir à Londres et venir faire allégeance définitive à la reine ? Retourner au château du Maître et déverser contre lui ma juste colère ? Forcer la porte de la chambre royale et commettre une folie que mon esprit refusait d’imaginer vraiment ? Rien ne s’imposait vraiment à moi. J’avais dans la bouche cette sensation aigre du néant, de l’absence et du mensonge. Je devais en prendre mon parti ; ils me trahiraient tous. D’une manière ou d’une autre. Consciemment, scientifiquement ou même par la plus totale inadvertance. J’étais le tapis qu’ils foulaient au pied sans même prendre conscience de son existence. J’étais le néant, l’obstacle qui n’existait pas. Il suffisait d’un mot, d’une phrase bien choisie pour me détourner et me jeter ailleurs. Je n’étais pas l’acteur de leur jeu, juste un spectateur inoffensif.
Toutes ces pensées lugubres firent revenir en moi d’autres peines. Des souvenirs plus ou moins enfuis. Le visage marqué par le pourpre de Maureen. Maureen qui avait, elle aussi, été assez naïve pour croire les propos de Ann. Mes parents que j’avais à peine connus et dont le souvenir disparaissait chaque jour davantage dans la brume des temps. Maître Lloyd, mon second père, l’homme qui m’avait appris la médecine et l’amour des hommes. A lui, je devais cette crédulité funeste ; il avait toujours cru que l’homme était foncièrement bon. Il en avait perdu la vie, transpercé par les brigands qui avaient voulu lui dérober ses quelques richesses. J’étais assez sot pour l’imiter en tout.
Tous étaient morts, ou proches de l’être comme Maureen, et moi j’étais toujours vivant, traînant mes doutes et ma sinistre existence sur le chemin du tombeau.
Je suis arrivé comme le soir tombait au château du duc de Puckeridge. J’y venais pour Maureen surtout, pour le maître des lieux un peu. Sans le moindre esprit de pardon. Juste pour tenter une dernière fois le diable. Si j’accompagnais les derniers moments de Maureen dans cette vie, j’aurais peut-être la chance de contracter à mon tour la terrible maladie. Un médecin qui meurt de maladie, ce n’est guère glorieux.
Mais qu’avais-je à faire de la gloire ? La gloire n’est rien pour ceux qui ne s’aiment plus.

(à suivre)
Revenir en haut Aller en bas
http://fiona.toussaint.free.fr
MBS

avatar

Nombre de messages : 8164
Age : 53
Localisation : Toulouse
Date d'inscription : 31/10/2007

MessageSujet: Re: La septième femme d'Henry VIII   Mar 3 Fév 2009 - 23:24

- Elle est encore vivante, maître Hawkins, mais elle s’affaiblit d’heure en heure. Peut-être ne sera-t-elle plus là demain matin.
La conclusion de la jeune servante sur l’état de Maureen me rendit furieux de ma nonchalance sur le chemin. J’aurais pu, j’aurais dû, pousser ma monture pour être au château plus vite. Pour lui tenir la main, changer son linge, éponger son front brûlant, lui donner à boire. Je me traitai d’incompétent et d’égoïste mais quand je la vis, je compris que je n’aurais pu supporter bien longtemps le spectacle de son agonie. Elle était perdue, immobile, livide sous son masque pourpre.
Une autre servante avait été portée depuis la veille dans la chambrette. Elle présentait des marques bien moins profondes que Maureen. J’en déduisis qu’elle avait davantage de chances d’en réchapper. Si les tâches pourpres sur sa peau ne prospéraient pas davantage au cours des deux prochains jours, on pourrait croire à la guérison.
Je pris un plaisir un peu macabre à palper les boursouflures, à tâter les chairs. J’intimai au mal l’ordre de me rejoindre, de s’infiltrer en moi, de me jeter à bas de ma corporelle enveloppe et de détruire enfin mon âme pécheresse. Après, il n’y avait rien j’en étais bien convaincu. Un Dieu bon, même si ses volontés pouvaient être impénétrables, n’aurait jamais fait périr Maureen et donné à Ann la chance de vivre. Quant aux autres vils intrigants, il aurait dû les envoyer griller en enfer depuis l’instant d eleur naissance. Dieu était trop bon avec les méchants et trop dur avec les innocents.
La mort appela Maureen au plus froid de la nuit. Je la vis venir, prendre possession de son corps qui se cabra en violentes secousses, puis il n’y eut plus rien que le vide terrifiant de son regard, le silence de sa poitrine inerte, la chaleur de cette peau qui s’en allait. Je lui baisai à nouveau les lèvres, dernier hommage à la petite servante crasseuse de l’homme qui avait été incapable de la sauver. Puis, lentement, sans bruit, je me mis à pleurer.
Je sanglotais toujours lorsque la porte de la chambrette s’ouvrit et qu’une silhouette que je connaissais bien s’invita dans la maigre lumière qui encadrait la couche de Maureen.
- Elle est morte, n’est-ce pas ?
- Dieu l’a rappelé à lui, dis-je avec une rage d’autant plus forte que je savais fort bien que cette phrase était creuse et purement rituelle.
- Ne me parlez plus de Dieu, Hawkins ! Plus jamais !
- Ainsi vous aussi, vous ne croyez plus en Dieu ?
- Dieu m’a pris la femme que j’aimais et Dieu s’acharne à sauver l’homme que je hais le plus. Comment croire dans ces conditions ? Comment croire ? Dites le moi !
- Ne sommes-nous pas des mécréants pour blasphémer ainsi ? fis-je conscient que les propos du Maître, au lieu de me conforter, me faisait douter de mes propres doutes.
- Le roi s’est proclamé chef de l’Eglise du royaume. Voyez-vous en lui, vous qui l’avez observé de près, un homme digne de porter la gloire de Dieu ? Moi qui ai voyagé jusqu’à la Rome des papes, j’ai vu s’élever des églises plus arrogantes que lord Bigod et j’ai vu des prélats avoir plus de vice que Hugh Carter. Si les hommes de Dieu, si les demeures de Dieu ont tant de défauts, comment Dieu lui-même pourrait-il être meilleur que ceux qui le servent ?
D’avoir déversé ainsi toute notre rancœur contre la destinée nous rasséréna quelque peu. Un long silence s’instaura. Le Maître évitait de regarder le corps sans vie de Maureen, je priai – mais qui au juste ? – pour la survie de l’autre servante.
- Vous veniez toutes les nuits ? demandai-je.
- Oui. Je suis venu chaque nuit. Elle méritait cette considération là de ma part.
- Elle l’a su ?
- Oui. J’ai parlé avec elle la nuit dernière… Enfin, parler est une exagération manifeste de ma part. J’ai parlé et elle a écouté, hochant parfois la tête pour m’approuver… ou la secouant avec le restant de son énergie lorsqu’elle trouvait que j’errais.
- Je pensais que personne n’avait le droit de s’opposer à vous.
- Les moribonds ont ce droit-là… Et nous avons le devoir de les écouter… Venez, ne restons pas ici. Il faut que je vous parle.

(à suivre)
Revenir en haut Aller en bas
http://fiona.toussaint.free.fr
MBS

avatar

Nombre de messages : 8164
Age : 53
Localisation : Toulouse
Date d'inscription : 31/10/2007

MessageSujet: Re: La septième femme d'Henry VIII   Mer 4 Fév 2009 - 0:06

Portant lui-même le flambeau, le Maître me conduisit dans sa chambre. Le lit n’avait pas été ouvert, preuve que le seigneur des lieux n’avait pu trouver le sommeil. Avait-il encore usé ses yeux à essayer de regarder par sa fenêtre au-delà des collines et au-delà du temps ?
- Puisque vous autorisez vos fidèles à se plaindre à vous, m’autoriserez-vous à m’opposer à vos projets ? demandai-je avec une certaine hardiesse.
- Vous serez autorisé à dire ce que bon vous semble lorsque j’aurais dit ce qui brûle mes lèvres depuis trop longtemps… Et vous savez que mes lèvres…
Il posa doucement la main sur son visage comme pour vérifier que le cauchemar qu’il vivait depuis des années n’avait pas cessé. Le sourire qui se peignit sur son visage, pour fugitif qu’il fût, m’aida à comprendre bien des choses. On ne gagne rien à se plaindre de ses douleurs, il vaut mieux en rire pour les dompter.
- Dans les événements troublés dont vous êtes le témoin, il est des faits que vous ignorez. Certains parce que d’aucuns ont cherché à vous les cacher. D’autres parce que personne n’a songé à vous en avertir.
- Je crains d’en savoir déjà trop. Il n’est plus une seule certitude en moi concernant la marche de ce royaume. Le fils du roi est un bâtard. Son oncle est l’amant de la reine. Le roi est amoureux d’une morte. La reine a des espions dans la chambre du roi. Des complots se font et se défont en permanence, les conjurés passant d’un camp à l’autre tels des feuilles que le vent pousse dans des sens sans cesse contraires.
- N’êtes-vous point allé à Mundford hier ?
- Comment le savez-vous ? interrogeai-je effaré car j’étais bien certain de ne pas avoir été suivi.
- Le dernier renseignement que m’aura offert Maureen.
- Je ne lui avais rien dit. Je ne savais pas moi même que j’allais me rendre à Mundford lorsque je l’ai visitée hier matin.
- Ne vous a-t-elle pas parlé de l’amour de Ann pour vous ?
- Si. Et c’est ce qui m’a décidé à partir pour Mundford.
- Tout comme mes révélations sur mon passé.
- Je ne peux le nier. Cela me faisait deux bonnes raisons d’aller voir sur place ce que je pouvais apprendre sur vous et sur mes amours.
- Et qu’en avez-vous ramené ?
- Désespoir et sentiment de trahison, mylord.
- Je ne parle pas de vos sentiments. Ils sont, je le vois bien, fluctuants comme la marée. Vous êtes sans cesse dans l’hésitation, jamais dans la volonté durable. Vous ne pourriez comme moi mûrir une vengeance durant des années, construire chacune de ses étapes avec précision. A chaque instant, vous seriez tenté de revenir sur vos pas, d’effacer vos traces pour en dessiner de nouvelles. Pourtant un jour, Hawkins, il vous faudra trancher entre vos rêves et vos scrupules, prendre un parti et y demeurer fidèle jusqu’à ce que votre destin s’accomplisse.
- Et quel est ce destin ?
- Celui que vous reconnaîtrez et que vous accepterez.
Le duc m’avait annoncé des révélations et me faisait languir en peignant encore de moi un portrait que je trouvais aussi désobligeant qu’exact. Je résolus de le rappeler à ses premières promesses.
- Quels sont donc ces mystères que personne n’a songé à porter à ma connaissance ?
- J’y viens… Ou plus exactement j’y viendrai lorsque je jugerai que vous êtes en mesure de saisir tout l’intérêt de ce que je vous apprendrai. Comprenez-vous ?
- Sans vouloir vous offenser, j’ai décidé de renoncer à la compréhension du monde en voyant la vie s’éteindre dans le cœur de Maureen.
- Bon sang ! Elle est morte pour vous, Hawkins !
- Comment cela ? m’écriai-je. Quelle est cette nouvelle fantaisie ?
- Vous comprendrez cela aussi en son temps. Prenez place sur ce siège et écoutez maintenant.. Vous répondrez aux questions que je vous poserai sans ajouter de commentaires. Est-ce clair ?… Je vous promets que, lorsque j’en aurais terminé, vous ne verrez plus les événements avec le même regard.
- Je pourrais alors vous parler à bâtons rompus.
- Si le cœur vous en dit encore, vous le pourrez.
Je me posai d’une fesse sur le tabouret que m’avait désigné le duc. Mon séant me rappela avec vigueur les deux longues journées de chevauchée qu’il venait d’endurer. J’écartai la douleur de mon esprit. Le Maître avait ranimé en moi l’envie de comprendre tout ce qui se tramait à la Cour. Après le reflux, la marée était à nouveau haute.

(à suivre)
Revenir en haut Aller en bas
http://fiona.toussaint.free.fr
MBS

avatar

Nombre de messages : 8164
Age : 53
Localisation : Toulouse
Date d'inscription : 31/10/2007

MessageSujet: Re: La septième femme d'Henry VIII   Mer 4 Fév 2009 - 1:05

Le duc regagna son poste d’observation préféré, plongeant sur le château et ses environs un regard d’aigle. Le petit matin commençait à poindre. Un premier rayon de lumière se glissait dans la chambre. Après les ténèbres, tout pouvait donc recommencer. C’était inespéré…
- Qu’avez-vous pensé de lord et lady Mundford ?
- J’ai d’abord été charmé par leur sens de l’hospitalité et par la magnificence du château. Et puis…
- Et puis ?
- Et puis la nuit est venue… Et avec elle des révélations qui ont terni à jamais l’opinion que je pouvais avoir des parents de la femme que j’aimais.
- De la femme que vous continuez à aimer, Hawkins ! Cessez de croire que l’amour est mortel. Seuls les êtres meurent. L’amour, lui, est éternel et vous savez que je sais de quoi je parle… Ces révélations sont-elles celles que je suppose ?
- A vous d’en juger… Lord Mundford n’a aucun goût pour le gentil sesso et n’est même pas le père de sa fille. Son épouse ne songe qu’à se consoler auprès de tous les hommes qui viennent à franchir les portes de sa demeure. A croire qu’elle tisse comme les araignées une toile pour mieux capturer et dévorer ses proies.
- La comparaison ne manque pas de pertinence, approuva le duc. Fûtes-vous de ses proies ?
- Au moins partiellement, répondis-je en rougissant.
- En temps ordinaire, c’est du régisseur de ses domaines qu’elle fait son miel.
- Je l’ignorai.
- Mais moi je n’avais pas le droit de l’ignorer.
- Vous avez donc quelqu’un à vous à Mundford ? m’exclamai-je.
- N’oubliez pas que ce domaine était le mien. J’y ai donc laissé quelqu’un qui puisse m’informer de ce qui s’y ferait.
- Qui est-ce ? demandai-je.
- La personne qui est, en l’occurrence, la mieux informée de toutes.
- Une servante ?… Sans doute que non. Elles sont toutes fort jeunes et étaient encore près du berceau lorsque vous vous défîtes du château.
- Hawkins, réfléchissez un peu !
- Le régisseur alors ?
- Lui est un complice de Carter. Il a veillé sur l’épanouissement de la beauté de lady Ann et a vanté à son chef la ressemblance de la jeune femme avec feue la reine. C’était bien ce que j’espérais d’ailleurs.
- Qui alors est votre complice ?
- N’avez-vous pas appris que lord et lady Mundford ne portaient guère le duc de Norfolk dans leur cœur ?
- Je l’ai appris des lèvres même de lady Mundford au cours de cette terrible nuit.
- Eh bien, vous devriez dès lors pouvoir me donner le nom de ma complice.
Je restai béant. Le Maître était un être déconcertant. Il n’avait pas son pareil pour vous forcer à suivre les méandres complexes de son esprit. Lorsque, enfin, vous parveniez au bout de ce douloureux chemin, il vous écrasait de toute sa superbe en vous démontrant que vous n’aviez, en dépit de ses indications, rien compris par vous-même.
- Si je vous accompagne dans cette réflexion, j’en arrive à la conclusion que votre complice est lady Mundford. Mais pourquoi a-t-elle besoin de vous tenir au courant de l’identité des hommes qui fréquentent son lit ? C’est une comptabilité peu ragoûtante.
Le duc de Puckeridge secoua avec tristesse la tête.
- Hawkins, votre diagnostic en cette affaire est aussi navrant que ceux de vos confrères quant à la santé du roi. Vous avez épuisé toutes les possibilités sans même aborder celle qui était la plus évidente.
- Mais, à Mundford, il ne reste personne qui puisse être votre complice. A l’exception de Ann…
- Enfin, vous voyez clair !
J’aurais aimé en être aussi sûr que le duc. Dans ma tête c’était plutôt le vide et le néant. A force de s’entrecroiser, les révélations ne parvenaient plus à s’ordonner. Je croyais Ann partisane assurée de Norfolk et le Maître m’apprenait qu’en fait elle jouait contre lui. Il avait toujours dit ignorer qui était cette « jumelle » de son ancienne maîtresse alors que, visiblement, il avait contribué lui-même à en susciter l’apparition.
- Je suis désolé, dis-je. Vous pouvez me rabaisser autant que vous le voudrez, m’humilier sous vos sarcasmes, rien n’est clair pour moi.
- C’est que vous ignorez encore certains faits. Vous savez déjà que lady Ann n’est pas la fille de lord Mundford, n’est-ce pas ?
- Et j’ignore en revanche qui est son père véritable. Le secret est gardé avec vigilance par lady Mundford. Et j’ai cru saisir que son mari lui-même l’ignorait.
- C’est qu’il est alors plus sot que je ne le croyais car moi je le sais. Et depuis des années…
- Est-ce vous ?
Le Maître m’écrasa sous son regard lourd et courroucé mais sans mot dire. Il reporta ses yeux vers le jour naissant, y trouva une force nouvelle et reprit.
- Lady Mundford est sans doute une femme fort délicieuse mais je n’ai eu qu’une maîtresse et vous savez qui elle était. Cependant, il y avait entre ma maîtresse et celle qui n’était pas encore lady Mundford une grande amitié… Et plus encore, il y avait entre elles un homme… Et cet homme n’était pas moi.
- Qui était-il alors ?
- Le frère de l’une était l’amant de l’autre.
- Sir Edouard Seymour ! m’écriai-je. Ann serait la fille de…
- Et voilà une partie du secret levé, Hawkins. Si Ann ressemble autant à feue Jane Seymour, c’est qu’elle porte en elle le même sang. Le sang des Seymour.

(à suivre)
Revenir en haut Aller en bas
http://fiona.toussaint.free.fr
MBS

avatar

Nombre de messages : 8164
Age : 53
Localisation : Toulouse
Date d'inscription : 31/10/2007

MessageSujet: Re: La septième femme d'Henry VIII   Mer 4 Fév 2009 - 11:38

Pour qu’un cavalier chevauchât de nuit, la nouvelle apportée au duc ne pouvait être que d’importance.
Aussitôt mon imagination prit le relais de ma raison. Je vis Ann perdue, arrêtée, déjà pendue peut-être. Trahie par lord Bigod, par la reine ou par un quelconque protagoniste de toute cette histoire. Ou bien le roi était-il mort soudainement. Lord Puckeridge devait dès lors se préparer à faire son entrée dans l’Histoire à l’ombre des Seymour. Il suffisait d’attendre pour savoir, mais chaque seconde était un véritable calvaire.
Fort heureusement, l’absence du Maître ne dura guère. Il revint rapidement vers moi, le visage encore plus marqué par la douleur et l’émotion. L’homme était pathétique par son acharnement à vivre, à triompher de tous les éléments contraires pour assouvir sa vengeance. Plus je le connaissais et plus je le plaignais. Sans toujours pourtant parvenir à bien le comprendre.
- Hawkins, vous devez partir sur l’heure pour le palais de Whitehall ! ordonna-t-il de cette voix sonore qui n’autorisait nulle réplique. Quelque chose de malsain se trame autour de lady Ann depuis hier. Certains propos ont été entendus à la Cour contre elle. Des propos qui ne sont plus les simples rumeurs que vous avez pu entendre de vous-même. On sait qu’elle existe et on veut qu’elle s’en aille. Je ne sais si c’est l’entourage de la reine ou si les partisans de Norfolk ont compris qu’ils n’obtiendraient rien grâce à elle. Je lui ai ordonné de quitter son rôle auprès du roi pour venir se mettre à l’abri des remparts de Puckeridge. Elle a refusé obstinément, c’est ce que mon émissaire vient de me rapporter après l’avoir rencontrée hier soir. Elle tient à s’assurer jusqu’au bout que le roi signera bien l’ordre d’exécution de Norfolk. Cette enfant-là est plus têtue qu’un régiment de bourriques, savez-vous. Je vous souhaite bien du plaisir avec elle.
- Elle ne me facilite guère la tâche, cela est vrai, concédai-je avec une certaine euphorie.
Le duc de Puckeridge ne venait-il pas de me promettre Ann ? C’était inespéré il y a une journée encore quand je croyais que la jeune lady Mundford lui était promise.
- Vous comptez donc, repris-je, que…
- Que vous soyez assez persuasif pour lui faire abandonner son stupide entêtement, oui. Et pour vous prouver que votre position est désormais clairement établie auprès de moi, j’ai ordonné de faire atteler pour vous le carrosse portant mes armes. Vous pourrez vous y reposer de votre veille nocturne auprès de Maureen.
- Maureen utilisait-elle ce carrosse ?
- Souvent… Même si elle finissait souvent le parcours à pied afin que nul ne trouvât étrange de voir une femme du peuple descendre d’un tel attelage.
- Est-ce à dire que je la remplace dans ses mission ?
- Disons que vous lui succédez. Vous ne pourrez jamais la remplacer.
- Pourquoi avez-vous dit tantôt que j’ignorais tout ce que je lui devais ?
- Lady Ann vous le dira aussi bien que moi. Lorsque le temps en sera venu.
- Je souhaiterai le savoir avant que de partir du château et ne plus jamais la revoir.
- Maureen était la fille d’une servante de Mundford, une personne d’une grande fidélité à ma famille car disait-elle – et c’était vrai – elle était le fruit des amours interdites de mon grand-père. Lorsque cette servante, qui était mes yeux et mes oreilles à Mundford, est morte, c’est Maureen qui a veillé sur lady Ann, sa cadette de deux années. C’est elle qui l’a fortifiée dans sa haine de Norfolk. C’est elle encore qui l’a aidée à entrer dans le rôle de Jane Seymour… Et puis, et pour cela vous devrez l’aimer toujours, c’est elle qui a révélé à lady Ann la passion de vous qu’elle avait dans le cœur et qu’elle refusait de voir… Allez à Londres, sauvez lady Ann et faites-moi confiance pour le reste. Maureen n’était pas une reine mais elle sera enterrée tout comme. Si j’ai eu un frère que j’ai peu connu, je peux dire qu’avec elle j’ai eu une sœur.
- Une sœur à qui vous ne disiez pas tout, cependant. Vous lui avez laissé croire que j’étais mort dans vos oubliettes.
- Les secrets se révèlent au moment où leur force est la plus à même de faire bouger les montagnes, Hawkins.

(à suivre)
Revenir en haut Aller en bas
http://fiona.toussaint.free.fr
MBS

avatar

Nombre de messages : 8164
Age : 53
Localisation : Toulouse
Date d'inscription : 31/10/2007

MessageSujet: Re: La septième femme d'Henry VIII   Mer 4 Fév 2009 - 12:29

Le corps de Maureen avait déjà été retiré de la chambre infime où elle avait été reléguée. Je ne pus donc m’incliner avant de partir sur la dépouille de celle que lord Puckeridge avait élue comme sœur d’adoption. Cette contrariété me tourmenta l’esprit un bon moment tandis que le carrosse ducal entamait sa cahoteuse marche vers Londres. Puis, progressivement, sans vraiment en prendre conscience, la fatigue m’emporta dans un sommeil étonnamment paisible.

Le réveil le fut beaucoup moins. Je me redressai en sursaut après que des coups violents eussent été frappés contre la porte du carrosse. Je tirai d’un coup sec le rideau qui assurait la discrétion pour les occupants du véhicule.
Je poussai un cri.
Collé à la vitre, le visage rubicond de Hugh Carter scrutait l’intérieur.
La porte s’ouvrit d’un mouvement vif. Je me précipitai vers la porte opposée. Bloquée ! Par un complice de Carter sans doute. Le diabolique brigand s’était déjà introduit à l’intérieur, se jetait sur moi, m’attrapai par le bras et m’attirai vers lui pour finir par me coller sous la gorge son fameux grand couteau. J’étais pris sans avoir même pu essayer de me défendre.
- Hawkins ! Je suis bien aise de te revoir… Et pour le coup, je ne regrette plus que tu aies survécu à ma précédente tentative contre toi.
- J’en suis bien aise également, répondis-je en essayant de donner à ma voix une fermeté que la proximité de cette lame, que je ne connaissais que trop bien, rendait peu sûre.
J’avais remarqué que Carter se repaissait de la peur de ses victimes. Cette peur lui donnait une sorte de fièvre qui le poussait à aller toujours plus loin dans l’horreur. Il aimait voir les gens le supplier de les épargner, s’abaisser à lui promettre tout, même ce qu’ils n’avaient pas, pour avoir la vie sauve. Cet instinct qu’on aurait pu juger animal, et qui n’était rien d’autre que terriblement humain, assimilait Carter aux plus redoutables prédateurs, à des sauvages du Nouveau Monde qui mutilaient leurs victimes avant même de les tuer.
- Toi qui as de la science, dis-moi quelle est cette vermine rougeâtre sur mon corps ?
- La fièvre pourpre sans nul doute.
- Et on en meurt ?
- Maureen en est morte cette nuit.
- De quelle Maureen parles-tu ? Celle qui était la messagère habituelle de lord Puckeridge ?
- Celle avec qui vous coqueliquiez d’abondance. Et ce sont ces étreintes qui ont fait passer le mal de vous jusqu’en elle.
- Et pourquoi non l’inverse, dis-moi ?… Pourquoi ne serait-ce pas cette chienne de putain qui m’a refilé cette maudite saloperie ? N’est-elle pas morte alors que je vis encore ?
- Vous êtes plus solide qu’elle ne l’était… Et si j’en juge par la température de votre corps que je devine à travers l’étreinte malséante que vous exercez sur moi, vous n’êtes point autant atteint qu’elle le fût. Peut-être même en réchapperez-vous ?
- Peut-être ?… Tu n’en es même pas sûr, toi qu’on appelle maître Hawkins à tout bout de champ ?
- Notre science est encore fort peu savante dans ce domaine.
- Quel serait ton conseil pour que je survive à cette fièvre ?
La question fut accompagnée d’une pression plus forte de la lame au niveau de ma pomme d’Adam. Je me mis à suer beaucoup plus abondamment que Carter. La peur était une terrible maladie aux effets instantanés.
- Il faudrait nettoyer votre peau.
- Prendre un bain veux-tu dire ? Comme ces grands fols qui trempent leurs corps dans l’eau alors qu’ils se font abriter pour éviter la pluie ?
- Je vous conseillerais plutôt de prendre un bain de lait.
- Un bain dans du lait ?! s’étrangla Carter. Me veux-tu faire retourner en enfance ?
- Le lait a un effet apaisant pour les peaux soumises à démangeaisons. Ce bain ne vous guérira pas mais il vous permettra d’éviter le besoin de vous gratter et diminuera la sensation de brûlure.
Hugh Carter ne réfléchit guère plus de quelques secondes. De son bras inoccupé, il frappa avec violence contre le toit du carrosse et hurla, à déboucher les oreilles d’un sourd, un ordre pour le cocher.
- Trouve-moi une ferme assez riche pour qu’on y élève plusieurs vaches !
Il me repoussa d’un geste brusque sur la banquette opposé. Je me cognai la mâchoire contre la paroi, lâchai un cri de douleur que je regrettai aussitôt. Il ne fallait montrer ni peur, ni souffrance à Carter. Et encore moins lui tourner le dos !
Je me réinstallai à ma place en résistant au besoin de masser ma mâchoire endolorie. Mes yeux se plantèrent dans ceux de Carter. Cet homme-là me tuerait sans doute un jour mais tant qu’il ne m’aurait pas vu le supplier de m’épargner, il retarderait son geste. Il fallait qu’il sente ma volonté de ne pas céder à la panique. Les propos qui suivirent confirmèrent mes pensées… tout en clarifiant l’issue qui m’était promise.
- C’est toi qui me baigneras ! Je te tuerai ensuite.

(à suivre)
Revenir en haut Aller en bas
http://fiona.toussaint.free.fr
MBS

avatar

Nombre de messages : 8164
Age : 53
Localisation : Toulouse
Date d'inscription : 31/10/2007

MessageSujet: Re: La septième femme d'Henry VIII   Jeu 5 Fév 2009 - 1:06

Carter n’était accompagné que d’un seul homme. A eux deux, ils avaient terrassé le cocher et les trois soldats de l’escorte que m’avait attribué lord Puckeridge. Les paysans qui tentèrent de s’opposer à leur intrusion dans la ferme furent tout aussi impitoyablement occis. Avec une facilité dérisoire. Hommes, femmes, enfants - et même le chien dont les aboiements n’avaient guère duré - gisaient au bord du chemin baignant dans un sang écarlate lorsque Carter vint me tirer du carrosse.
- Tu prépareras le baquet pour le bain pendant que Jack traira les vaches. A la moindre tentative de fuite, je te fais un grand sourire entre les deux épaules. As-tu bien compris, maître Hawkins ?
- Parfaitement, monsieur Carter. Je peux même aider à porter les premiers seaux de lait.
En fait, on ne tira de la dizaine de vaches regroupées dans un vague enclos derrière la maisonnée que quatre seaux. C’était peu pour un bain et Carter s’en prit immédiatement à Jack Pawner qu’il accusa d’avoir mal choisi la ferme.
- Qu’y puis-je, se défendit celui-ci, si les vaches avaient déjà été traites ? Je ne pouvais pas le prévoir.
- Quand je donne un ordre, on prévoit tout, Jack ! Surtout ma colère s’il n’est pas exécuté au mieux de mes intérêts. Va me chercher davantage de lait ! Il doit bien y avoir d’autres vaches dans ce comté !
J’aurais pu continuer à sourire intérieurement de cette scène. La situation offrait pour moi le très net avantage de fragiliser l’entente entre Carter et son complice. Elle faisait monter une tension palpable dont j’espérais bien tirer profit à un moment ou à un autre. D’un autre côté, j’avais sur le cœur le spectacle des corps gluants de boue et de sang des victimes du massacre ; j’avais aussi le sentiment qu’il suffirait d’un rien pour que Carter déverse son irritation sur moi. Avec les conséquences définitives qu’on peut imaginer sans peine.
J’intervins donc pour proposer une solution pratique.
- Il n’est pas indispensable que le baquet soit rempli entièrement de lait. C’est là un prodige que seuls les puissants peuvent réaliser. On dit que la reine Cléopâtre, en Egypte, se baignait chaque matin dans une baignoire rempli du lait de deux cents vaches. Vous perdriez votre temps à essayer d’en trouver autant.
- Es-tu encore plus fou que je le croyais ? s’étonna Carter. Tu hâtes le moment de ta mort en agissant ainsi.
- Elle viendra assurément. Vous n’êtes pas le genre d’homme qui rate plusieurs fois son coup.
Sous le compliment, c’était bien une égratignure. Par deux fois déjà, Carter avait échoué à me faire mourir. Il avait cru que le Maître se chargerait pour lui de cette besogne, mais le Maître m’avait relâché. Il avait également failli sur la route de Londres à Douvres avec son aiguille empoisonnée. J’escomptais bien qu’il poursuive dans cette voie-là.
- Faites plutôt chauffer de l’eau, Jack. Monsieur Carter commencera par se frotter vigoureusement dans le baquet avec le lait… Et puis, nous ajouterons l’eau afin que tout son corps soit immergé.
Le fait de donner du « monsieur » à Carter avait sur lui un effet qui pouvait m’être profitable. Durant les journées que nous avions passées non loin l’un de l’autre, il avait enragé d’être quasiment à mon service, d’être obligé de m’appeler « maître Hawkins ». Cela l’avait humilié et vexé. S’il acceptait l’autorité de lord Bigod, il ne souffrait pas qu’on lui rappelât ses origines modestes, qu’on le tint pour quantité négligeable. La fièvre et ce fond de suffisance que j’entreprenais de creuser davantage lui retiraient peu à peu une de ses forces, la méfiance. S’il avait réagi lors de ma première intervention, trouvant suspect mon empressement, la seconde l’avait laissé content de moi. Il ferait ainsi que je l’avais préconisé, applaudissant même mon ingéniosité.
Pendant que Jack mettait à chauffer dans la cheminée deux marmites pleines d’eau qu’il était sorti tirer au puit, je débusquai un vieux baquet aux planches mal jointes qui ne devait servir que pour quelques grandes occasions. J’entrepris consciencieusement de colmater les espaces qui pouvaient laisser fuiter le lait et l’eau. Ayant réussi à me convaincre que montrer ma peur était le plus sûr moyen d’être tué rapidement, j’en vins à ne plus la ressentir. Elle s’était échappée de moi. J’avais même, aussi stupéfiant que cela puisse paraître, une certaine confiance en l’avenir.
Il suffisait d’attendre l’erreur de Carter.
Cette erreur, j’en étais convaincu, viendrait. Carter, en attendant que tout soit prêt, avait déjà lampé deux grandes rasades de vinasse trouvée dans la ferme. Il se grattait avec de plus en plus de force, relevait ses manches et son pantalon en grosse laine pour mieux se griffer la peau. Je savais à quel point de telles démangeaisons pouvaient être irritantes. J’avais bien observé Maureen durant les premiers moments de son agonie. Alors que son esprit était déjà en partance pour l’autre monde, son corps continuait la lutte. Nerveusement, les mains venaient se porter ici, puis là, s’agitaient en raclant l’épiderme, zébraient la surface de la peau et repartaient ailleurs. Au bout d’un moment, une forme d’épuisement venait, Maureen ouvrait en grand les yeux et ses mains retombaient le long de son ventre. Vaincue. Au bout de quelques instants, n’en pouvant plus, la danse des ongles reprenait. Et chaque nouvelle période était plus brève et plus douloureuse que la précédente.
Ma réparation terminée, je versai les quatre seaux de lait dans le baquet.
- Monsieur Carter, votre bain est prêt.
- Viens donc me déshabiller !
J’étais ravalé au rang de simple valet. Cela disait assez bien à quel point d’inconsistance était parvenu l’esprit de Carter. La fièvre lui faisait perdre le sens des réalités. La volonté de m’humilier était manifeste ; elle se serait produite sans doute même si le voyou n’avait pas été atteint par la fièvre pourpre. Me demander de le déshabiller, c’était cependant me donner l’occasion d’être proche de lui, de lui porter un coup qu’il ne pourrait parer étant depuis un moment les deux mains posées sur ses cuisses urticantes. Au lieu de me tenir à distance pour mieux me surveiller, il me faisait entrer dans sa périphérie immédiate et me donnait tout loisir de l’agresser avec quelque chance de succès.
La situation n’était cependant pas encore favorable à une initiative de ma part. Si je tentais de fuir, Carter, entravé par les vêtements que je lui ôtais, ne pourrait certes pas me poursuivre. En revanche, Jack aurait vite lâché le foyer de la cheminée… Et je ne faisais pas le poids en cas de confrontation musclée avec lui. Je commençai donc à prélever du lait dans le baquet grâce à une vieille cruche ébréchée et à le verser sur les articulations enflammées de Carter.
- Tu as dit vrai, lâcha-t-il après quelques-unes de ces libations lactées, cela apaise vraiment mes démangeaisons.
- Je n’étais guère en position de vous tromper. Et puis un médecin pense d’abord à soulager les personnes. Il ne cherche en aucune façon à les faire souffrir ou à les tuer.
- Ce en quoi il a grand tort, trancha Carter… Verse une cruche sur ma nuque…
Je profitai de ces versements pour scruter sur la peau de Carter les atteintes du mal. Comme pour la fièvre, demeurée modérée, les plaques rougeâtres n’avaient pas la virulence que j’avais observée chez Maureen. Ce maudit salaud allait s’en sortir ! C’était là une nouvelle bonne raison de désespérer de l’existence de Dieu. La maladie était un fléau que nous n’expliquions pas, que nous ne comprenions pas. Etait-ce suffisant pour en imputer l’origine à une force supérieure ? Ne pouvait-elle cette épidémie avoir sa propre origine ? Une origine que, par la force de l’expérience, par l’observation – comme je le pratiquais en cet instant – nous réussirions un jour enfin à circonscrire. Les Arabes d’Al-Andalous avaient sur de nombreux points des connaissances largement supérieures aux nôtres. C’était la preuve que bien des choses pouvaient se comprendre si on le voulait. Si on s’en donnait la peine et la volonté. Rien n’était inéluctable. Rien n’était fatal tant qu’on avait la force de penser, de réfléchir… et d’agir.
Jack apporta la première marmite dont il déversa le contenu sans aucun ménagement pour Carter lequel fut aspergé par l’eau brûlante. Il poussa un cri, déversa un tombereau d’injures sur Jack qui, feignant de ne rien avoir entendu, retourna vers la cheminée.
- L’eau et le lait se mélangent mal, fis-je remarquer.
- Et bien, mélange toi même, rugit Carter que l’ébouillantage subi avait mis de fort méchante humeur.
- En mettant mes mains dans le lait mouillé, j’en gâcherai l’effet. Je crois avoir une idée de ce qu’il faut faire.
Je rejoignis Jack Pawner près de la cheminée, saisit une sorte de grand poêlon en cuivre et m’en servit pour remuer le mélange d’eau et de lait.
- Voilà qui va mieux, dis-je en considérant d’un œil satisfait l’aspect du liquide.
Voyant revenir Jack, porteur de la seconde marmite, je retirai le poêlon du baquet pour lui laisser place. J’attendis qu’une nouvelle gerbe d’eau brûlante éclabousse Carter et je me mis à frapper alternativement les deux hommes avec l’ustensile de cuisine. Ils n’eurent pas le temps de réagir l’un ayant le corps collé par le lait, l’autre étant embarrassé par la lourde marmite qu’il soulevait à bout de bras. Lorsque je les sentis bien estourbis, je pris mes jambes à mon cou.
Ne plus avoir peur était la clé de ma liberté. J’avais trop longtemps douté, soupesé le pour et le contre sans jamais agir vraiment. Je m’étais caché plus que je ne m’étais exposé dans la lumière. J’avais cherché à éviter les mauvais coups. Je découvrais avec quel troublant plaisir on pouvait les distribuer.

(à suivre)
Revenir en haut Aller en bas
http://fiona.toussaint.free.fr
MBS

avatar

Nombre de messages : 8164
Age : 53
Localisation : Toulouse
Date d'inscription : 31/10/2007

MessageSujet: Re: La septième femme d'Henry VIII   Ven 6 Fév 2009 - 22:49

S’enfuir était une chose, rester libre en était une autre. Je ne comptais pas sur mes coups de poêlon pour me débarrasser définitivement de Carter et de Jack. Ils étaient dans leur domaine de véritables spécialistes, des sortes d’artistes capables de tuer de mille manières avec efficacité ou avec un luxe de cruauté. Mis en rage par le tour que je venais de leur jouer, ils allaient surgir de la ferme, me courir sus et alors je ne ferais pas le poids. Le seul moyen de m’échapper c’était de monter à la place du cocher et de lancer le carrosse sur la grand route.
Je n’avais jamais conduit d’attelage. Pour corser davantage mes débuts, je devais faire exécuter aux deux chevaux un demi-tour afin de pouvoir prendre en sens opposé le chemin boueux qui venait de la route de Londres. Il n’y avait pas assez de place pour effectuer cette manœuvre sans rouler sur quelques-uns des corps disséminés devant l’habitation. Bien que je susse que Jack Pawner et Hugh Carter n’avaient pas fait de quartier, je répugnai à faire piétiner ces corps par les sabots ferrés des chevaux puis les roues du carrosse. En voyant Pawner sortir tel un diable de la ferme, je mis un terme à mes tergiversations. Un coup de fouet claqua et les chevaux se mirent en branle. Chaque sursaut du carrosse passant sur une jambe, une tête, un abdomen m’arracha une plainte. Pour survivre, il fallait savoir éteindre ses scrupules ; j’étais visiblement toujours aussi mal préparé à l’accepter.
Projetant de grandes gerbes de boue, le carrosse s’engagea dans le chemin. Je faillis verser sur le côté en prenant de manière trop brusque le virage pour rejoindre la route. Je fus agité, secoué, bousculé pendant quelques instants et puis l’attelage se rééquilibra progressivement. J’avais réussi à m’échapper…
Qu’allais-je faire de cette liberté aussi chère qu’inespérée ? Courir à Londres bien sûr et convaincre Ann de renoncer à son entêtement perfectionniste. Puisqu’elle était ce qu’elle avait toujours prétendu être, puisque le Maître bénissait par avance notre union, je n’avais aucune raison d’hésiter quant à la conduite à tenir. Quelques coups de fouet firent comprendre aux deux montures qu’il n’était pas question de traîner. On devinait déjà au loin les clochers de Londres. Dans moins d’une heure, je serais au palais de Whitehall.
Ce genre de supputation est toujours un quitte ou double joué avec le destin. Quelques instants plus tard, sans doute distrait et pensant déjà à mes retrouvailles avec Ann, je tins suffisamment mal les rênes pour que l’attelage s’engageât de manière trop rapide dans un virage. Je sentis sous mes fesses la caisse du carrosse se raidir, se tordre violemment. Un choc soudain m’expulsa de mon siège. Je partis, tête en avant, rencontrer la boue et la caillasse du chemin.
En plein milieu du jour, ce fut tout d’un coup la nuit.

(à suivre)
Revenir en haut Aller en bas
http://fiona.toussaint.free.fr
MBS

avatar

Nombre de messages : 8164
Age : 53
Localisation : Toulouse
Date d'inscription : 31/10/2007

MessageSujet: Re: La septième femme d'Henry VIII   Sam 7 Fév 2009 - 0:00

Fort heureusement, il y avait ce jour-là un assez grand nombre de voyageurs sur la route allant à Londres pour qu’on me portât rapidement secours. De grandes rasades d’eau froide, quelques tapes sur les joues, les cris un peu inquiets d’une marchande de fleurs suffirent à me ramener à l’état de conscience.
J’avais visiblement le visage écorché en de nombreux endroits, un gros bleu au niveau de l’omoplate et un genou très douloureux. En me remettant sur pied, je pus constater que la carcasse n’avait malgré tout pas trop souffert du choc. En revanche, j’avais perdu carrosse et chevaux, ceux-ci ayant continué à entraîner celui-là à grande vitesse sans souci de m’attendre. Il ne me restait plus qu’à finir le trajet à pied. Ce n’était pas, pensai-je avec un profond soupir, la première fois.
C’était le genre de contretemps qui pouvait, je le savais bien, avoir de graves conséquences pour Ann et pour moi. Je me doutais que Carter et Pawner n’auraient aucun scrupule au moment de se procurer des montures pour me prendre en chasse. La rage allait décupler leur violence et éteindre les dernières lueurs de pitié dans leurs esprits destructeurs. Bientôt ils seraient lancés à ma poursuite tandis que je claudiquerais péniblement au milieu de ce groupe de petits marchands en route pour Londres. Fallait-il à mon tour menacer un cavalier de passage, lui brandir mon poing – ma seule arme - sous le nez pour obtenir sa monture ? Outre que tout en moi me portait à répugner d’en arriver à de telles extrémités, je n’avais à guère de chance d’y parvenir. Tous ceux qui m’accompagnaient étaient de simples piétons, chargés de sacs, de paniers ou de lourdes hottes.
Que pouvais-je espérer ? Chaque instant me rapprochait à coup sûr de l’irruption du duo maléfique sur mes arrières. Ils allaient fondre sur notre groupe, me chercher rapidement de l’œil, me reconnaître dans mon pourpoint gris perle et… Je n’osais imaginer la suite qui serait sans doute fort désagréable pour moi comme pour mes nouveaux compagnons de voyage, gens de peu et donc, à ce titre, désarmés.
- L’ami, fis-je à un bûcheron qui portait sur son dos plusieurs énormes fagots, me céderais-tu ton lourd manteau ?
- Messire, me dit-il en baissant respectueusement le menton, je vous céderai volontiers ce manteau contre quelque monnaie s’il n’était le seul que je possède. Il me ferait grandement défaut pour les longues journées que je passe par les chemins.
- Aussi ne veux-je point, l’ami, t’en priver de manière durable mais te l’emprunter le temps de me réchauffer. Après l’accident dont tu fus le témoin, je ne sens plus mes membres et un grand froid se fait en moi.
- Allez-vous passer, messire ? demanda avec inquiétude la petite fleuriste que ma chute avait tant impressionné.
- Non point, rassure-toi mignonne ! Mais le froid me saisit d’une manière telle que je crains de contracter une forte fièvre si mon corps ne trouve pas rapidement quelque chaleur.
- Tenez, messire, voici mon bonnet !
Je pris le bonnet de laine écrue que me tendait un maçon qui partait se louer à la capitale faute de travail dans son village. Ce premier geste en appela d’autres. Avec cette générosité qu’auraient dû leur envier nos gens de Cour, ces braves me confièrent qui une veste, qui une couverture pour me couvrir le corps. J’en vins assez rapidement à suffoquer sous les épaisseurs qui me recouvraient mais, dans mon esprit, cela valait mieux que de rester aisément identifiable par mes vêtements nobles. Pour finir de me fondre dans le populaire, je me barbouillai le visage de boue.
- Cela cicatrisera plus rapidement mes plaies, fis-je devant l’étonnement de mes compagnons. N’ayez aucune crainte, je sais ce que je fais. Je suis médecin.
Il y eut un silence respectueux. Je n’étais donc pas seulement un homme à la riche vêture et au langage délicat, j’étais également un homme de grand savoir. Les seigneurs de Whitehall me méprisaient de toute leur superbe, ces braves avaient pour moi des bontés que je ne savais comment leur rendre, mes poches étant vides et mes quelques effets personnels cavalcadant derrière un attelage de chevaux emballés.
- M’amie, glissais-je à la jeune fleuriste, si tu ne sais où vendre tes fleurs, présente-toi au palais de la comtesse de Plymouth à Londres. Dis que tu es envoyé par maître Hawkins. On achètera sans barguigner tes bouquets… Et on t’en donnera bon prix… Quant à toi, maître maçon, je sais de bonne source puisqu’il m’en parla il y a quelques semaines que maître Wesly, premier médecin de sa majesté, a entrepris de doter sa demeure d’une aile supplémentaire. Tu trouveras à t’y engager, je te l’assure, si tu affirmes que c’est maître Hawkins qui t’a recommandé… As-tu bien compris ?
- J’ai compris et je vous fais mille mercis pour votre bonté, messire médecin.
- J’aurais voulu faire bien mieux encore pour toi, mon ami… Mais…
Je me tus en entendant derrière nous le claquement sonore de sabots frappant le pavé du chemin.
- S’ils ralentissent, me dis-je, ce sera eux.
J’avais calculé d’une manière que j’estimais assez précise combien de temps il faudrait pour qu’ils me rattrapent. Cela dépendait évidemment de la longueur de l’attente avant de trouver deux montures. A bien y réfléchir, une seule suffirait d’ailleurs. Carter, ou plus sûrement Pawner, pouvait bien prendre en charge seul la poursuite. Dans tous les cas, s’ils avaient trouvé à se remonter rapidement, ils pouvaient être ces cavaliers en train de fondre sur le groupe d’artisans et de marchands en route vers Londres.
J’avais l’envie suicidaire de lever la tête. J’avais besoin de savoir et, après tout, mon masque de boue pouvait fort bien me dissimuler aux yeux des deux malandrins. Sauf que je n’avais confiance en rien. Ni dans ces épaisseurs de vêtements qui me donnaient l’embonpoint d’un marchand aisé ou d’un moine. Ni dans cette boue noire et collante qui me dégoulinait dans le cou. Ni même en mes compagnons qui pouvaient, à cause de mes maladroites confidences, m’appeler « monsieur le médecin » à tout moment. Et, même si toutes ces protections se révélaient efficaces, il suffirait que Carter lise dans mes yeux la haine impuissante que je lui portais pour me reconnaître.
Les cavaliers ralentirent à peine. Ils nous dépassèrent sans un regard. Je relevai la tête. Monté sur un cheval gris, Carter filait en tête. Ayant hérité d’une monture plus lourde, et donc moins véloce, Pawner tentait de le suivre.

(à suivre)
Revenir en haut Aller en bas
http://fiona.toussaint.free.fr
MBS

avatar

Nombre de messages : 8164
Age : 53
Localisation : Toulouse
Date d'inscription : 31/10/2007

MessageSujet: Re: La septième femme d'Henry VIII   Sam 7 Fév 2009 - 1:10

- Ne serait-ce point votre carrosse, monsieur, que j’aperçois renversé là-bas sur notre droite ?
- Si fait, mon ami. Outre le fait que tu dois être un bon maçon, tu as également bon œil, dis-je en posant la main sur l’épaule de Wyatt. Voudrais-tu m’accompagner pour aller voir dans quel état il se trouve ?
Craignant une embûche, j’escomptais sur les larges épaules du maçon pour faire reculer, ne serait-ce qu’un court instant, Pawner et Carter. Wyatt, le maçon, ne me refusa pas son compagnonnage et, quittant la route, nous avançâmes à bons pas vers le carrosse. Il m’apparût assez vite que nous n’étions point les premiers à venir le reconnaître. Les deux chevaux avaient été dételés et avaient disparu. Mes maigres affaires avaient également été subtilisées. Même si je ne pouvais écarter l’idée que des brigands de passage aient trouvé le carrosse les premiers, ces vols sentaient le passage des hommes de main de lord Bigod. J’en fus encore plus assuré lorsque Wyatt attira mon attention sur quelque chose que je n’avais pas remarqué.
- Monsieur, votre carrosse n’a point versé tout seul, dit-il.
- A quoi le vois-tu ?
- Aux traces des roues sur le sol. Si la caisse était arrivée à grande vitesse et s’était retournée d’elle-même, il y aurait de profondes crevasses dans la terre, des griffures comme des balafres. Regardez les marques ! Elles sont droites et assez peu marquées.
- Tu veux dire que ce carrosse a été renversé volontairement par ceux qui l’ont trouvé arrêté ici.
- C’est bien ce que je veux dire, monsieur.
- Alors, tenons-nous sur nos gardes… Ceux qui ont molesté ce carrosse sont peut-être bien à nous observer et à préparer un mauvais coup.
- Dois-je prévenir les autres, monsieur ?
- Non, Wyatt. Ne dis rien. Il ne sert à rien de les affoler. Nous aviserons s’il survient une embûche.
Aviser au dernier moment était bien la dernière folie à commettre. D’un autre côté, je ne voulais pas mêler davantage me compagnons de route à mes affaires tourmentées. Les dernières lieues jusqu’aux portes de Londres, je les parcourus donc en me retournant fréquemment. Plus encore qu’auparavant, il ne me fallait pas tourner le dos à Carter.

Rien ne se passa durant la fin du voyage et le groupe s’émietta peu à peu après l’entrée dans Londres. La fleuriste courut proposer ses fleurs dans quelques demeures où elle avait ses habitudes. Le maçon s’arrêta dans une auberge. Le bûcheron entreposa ses fagots près d’une fontaine et commença d’une voix puissante à haranguer le client. Quant à moi, je me rendis compte qu’il était impossible de me présenter avec une vêture aussi sale et négligée au palais. Même le garde le plus nonchalant n’hésiterait pas à me passer son épée au travers du corps pour m’empêcher d’entrer. Dans mon costume de boue, j’inspirais toutes sortes de sentiments, mais certes pas l’empathie et la compassion.
Je faillis retourner chez moi, rêvant déjà au succulent repas que Jeffrey me préparerait, à ma cheminée et à mes quelques livres. Au bout d’une dizaine de pas, je changeai de projet et de chemin. Carter devait avoir anticipé mes projets… quand bien même il imaginait sans doute que je l’avais devancé dans la ville et faisait surveiller les lieux que j’étais susceptible d’avoir ralliés. Ma maison ou le palais étaient des endroits qu’il m’était dès lors fort périlleux de fréquenter. Du moins sans certitude d’y recevoir bon accueil. Les demeures de mes quelques amis et confrères pouvaient également été mises sous surveillance. Je me souvenais avoir été effaré par la capacité de Carter à savoir tout ce qui se passait de par la ville. Il semblait toujours avoir mille paires d’yeux et encore plus d’oreilles à traîner dans les rues comme dans les palais. J’étais vraisemblablement trop prudent en imaginant qu’il pouvait à la fois faire surveiller toutes les entrées de Whitehall, les auberges où j’avais quelque habitude les soirs de fête, les demeures des autres médecins du roi. Cette prudence m’apparaissait cependant hautement préférable à un coup de couteau porté dans le dos ou à de petites fléchettes empoisonnées. Survivre c’était d’abord s’inquiéter !
Je rejoignis le bûcheron dont le tas de fagots n’avait toujours pas suscité la moindre convoitise de la part des passants.
- Serais-tu prêt à vendre en une seule fois ta marchandise ? demandai-je.
- Une somme vite gagnée est une double bonne chose. Elle permet de sentir une monnaie de bon poids garnir la bourse. Elle assure un rapide retour à la maison et fait briller les yeux des enfants.
- Si tu es mon homme, tu pourras rentrer chez toi beaucoup plus rapidement que tu ne l’avais imaginé.
- Que faut-il faire, monsieur ?
- Tu vas porter tes fagots à l’adresse que je vais t’indiquer. Là, mon valet te donnera le prix que tu demandes… plus, sur mon ordre, quelques pièces supplémentaires.
- Grand merci à vous, monsieur. Votre générosité est rare…
- Au retour, tu me rapporteras des vêtements propres que mon valet te confiera et que tu cacheras sous ton grand manteau noir.
- Vous cachez-vous donc, monsieur, pour ne point paraître chez vous ?
- Histoire compliquée avec une galante, fis-je en clignant doucement de l’oeil.
Le bûcheron me répondit de la même manière, preuve que les hommes, quels que fussent leur niveau dans le monde, se comprennent fort bien lorsqu’il est question de paillarder avec les dames et puis de leur échapper.
- Voilà un signe que tu présenteras à mon valet Jeffrey pour attester que tu es bien mon envoyé.
Je fis – difficilement - glisser de mon doigt l’anneau d’argent que je portais depuis plusieurs années. Cadeau d’une dame dont j’avais apaisé les souffrances et dont le lecteur ne connaîtra jamais l’identité. Il y avait là beaucoup plus de valeur que dans un tas de quelques fagots mais, même s’il avait refusé de me prêter son manteau, le bûcheron paraissait d’une grande honnêteté. Je lui faisais confiance.
- Je me mets en route sur l’heure, fit-il en serrant dans sa main rude le mince anneau gris.
- Je t’attendrai près de cette fontaine à la tombée du jour. Si tu n’y es pas, je me retirerai du centre de la place et je t’attendrai dans l’ombre.
- Et si vous n’y êtes pas, monsieur ?
- Alors, tu pourras quitter la ville. Et il vaudra mieux pour toi que tu le fasses rapidement.

(à suivre)
Revenir en haut Aller en bas
http://fiona.toussaint.free.fr
MBS

avatar

Nombre de messages : 8164
Age : 53
Localisation : Toulouse
Date d'inscription : 31/10/2007

MessageSujet: Re: La septième femme d'Henry VIII   Sam 7 Fév 2009 - 15:05

L’attente fut longue et donc pénible. Je trouvai refuge dans une taverne mal famée, vidai deux pintes de bière à la santé d’un marchand qui, venant de faire une belle affaire, payait à boire à tout le monde. Je me reprochai bien vite ma participation à ce vulgaire rite collectif. Non seulement mes blessures me faisaient toujours souffrir mais mon esprit s’embrumait peu à peu. La fatigue, la tension et l’alcool se conjuguaient pour affaiblir mes capacités de jugement. Je faillis ainsi en venir aux mains avec un artisan teinturier dont la puanteur m’exaspérait, lui-même me reprochant de reluquer avec envie la fille des rues dont il avait acheté la compagnie. L’alerte passée, je jugeai plus raisonnable de quitter les lieux.
Il s’était remis à neiger. On eut dit qu’un long tricot aux grosses mailles blanches descendait du ciel rangée par rangée. Au sol, la poudre blanche finissait par ne plus vouloir se mélanger à la boue puante, l’emportait sur elle et commençait à former un tapis.
Si le bûcheron se fiait à la faible lumière qui tombait du ciel bas et lourd, il devait déjà m’attendre à notre point de rendez-vous. Je pressai le pas, craignant qu’il disparaisse et, avec lui, cet anneau d’argent auquel j’attachais une si grande importance. Grisé par la bière, aveuglé par le rideau de neige, je réussis à m’égarer un instant, prenant trop tôt sur ma droite. Je revins en maugréant sur mes pas, retrouvai le bon chemin et parvins sur la place juste comme le bûcheron y parvenait.
J’eus d’abord un peu de mal à le reconnaître. Délesté de ses lourds fagots, il n’avait plus cette silhouette courbée si caractéristique des porteurs de bois. En revanche, il boitait d’une manière évidente et s’appuyait sur une longue branche.
- Eh bien, mon ami, qu’as-tu ? dis-je.
- Hélas, monsieur ! Je crois avoir tout à plein failli en la mission que vous m’avez donné.
- Pourquoi dis-tu cela ?
- La maison que vous m’avez indiquée n’était point occupée par votre valet mais par deux méchants hommes auxquels il me fallut rabattre le caquet par quelques coups de poing et de couteau.
- Ah ! fis-je. Est-ce en ces circonstances que tu te fis cette foulure qui t’handicape pour avancer ?
- Non point, monsieur. Permettez que je poursuive avant que de répondre à votre question.
- Va ! Continue ton récit ! Je t’écoute.
- Je n’ai point osé fouiller votre demeure pour y découvrir les vêtements que vous souhaitiez y récupérer. Alors, je me suis mis en quête de votre valet, espérant qu’il aurait été enfermé par les deux bandits quelque part dans la maison. J’ai fini, hélas, par le découvrir. Etendu raide mort dans votre petit jardin, le corps percé de grandes entailles. Meurtri et saigné comme un porc.
Ma gorge se serra et il s’en fallut de peu que les larmes vinrent couler sur ma face noircie. Ainsi, ils avaient tué Jeffrey ! Je le plaignais en même temps que j’avais envie de le gronder. Que ne s’était-il enfui comme d’autres l’auraient fait en voyant que leur maître ne revenait pas ? Pourquoi avait-il eu pour moi cette insensée fidélité que personne d’autre ne m’avait jamais manifestée ?
Des questions qui faisaient mal, je glissai bien vite à un tout autre sentiment. Un tel acte était évidemment signé de Hugh Carter. S’il n’avait agi lui-même, il avait de toute évidence donné l’ordre. Cet homme avait assurément bien mérité la haine qu’il m’inspirait. Je me sentis en cet instant révolté qu’il fût encore en vie et effrayé par l’envie irrépressible d’être celui qui en débarrasserait la terre des vivants.
- Est-ce tout ? demandai-je convaincu que le bûcheron ne m’avait pas encore tout conté.
- Non, maître médecin. Lorsque j’ai regagné l’intérieur, les deux bandits s’étaient enfuis, l’un sans doute soutenant l’autre car ils étaient fort amochés après être passés entre mes pognes. Je n’ai donc pu leur faire avouer qui…
- Cela n’eut pas été nécessaire. Je le sais déjà.
- J’ai laissé mes fagots chez vous et je me suis mis en quête d’un sergent de ville pour lui faire constater la meurtrerie commise en votre habitation. L’homme a été fort soupçonneux à mon égard, me faisant mille questions sur les raisons de ma présence chez l’honorable maître médecin Hawkins et sur les circonstances de la découverte du corps de son valet. Il m’a fait fouiller par son aide lequel a trouvé dans ma poche l’anneau d’argent que vous m’aviez confié.
- Eh bien, tu lui auras expliqué la raison pour laquelle tu portais cet anneau.
- Il ne m’a point cru. Surtout après avoir lu le nom inscrit à l’intérieur de l’anneau.
- Ce nom, l’avais-tu lu toi-même auparavant ?
- Non, monsieur. Je ne sais point lire.
- Et désormais tu connais le nom de cette dame.
- Oui monsieur, et il fut fort haut en ce royaume.
- Je ne te laisserai donc pas dans l’ignorance. La reine Catherine Howard était emprisonnée à Syon House dans le Middlesex lorsqu’on vint me quérir afin d’apporter quelque secours de ma science à cette dame qui se désespérait en son exil. A ce moment, la reine n’était point condamnée. Je fus pour elle une sorte de médecin de l’âme et lui redonnai espoir et foi en l’avenir. Hélas, peu après, le parlement souhaitant complaire au roi décréta la mort civile de la reine. Comprenant qu’elle serait bientôt exécutée, la reine me fit parvenir cet anneau me demandant de le porter toujours en souvenir d’elle.
- Je suis donc encore plus affligé, monsieur, de ne pouvoir vous rendre cet anneau ayant été contraint de le laisser aux mains du sergent de ville.
- Lequel te laissa pourtant repartir ?
- Ah, monsieur ! Il me fallut m’échapper pour ne point connaître la prison car on m’accusait tout à la fois d’avoir dérobé cet anneau et d’avoir assassiné votre pauvre valet. C’est au cours de cette fuite que je glissai et me fis la torsion de cheville qui explique ma démarche présente.
- Mon ami, je suis fort triste et de la perte de cet anneau et de l’assassinat de mon pauvre Jeffrey, mais en cet instant je suis surtout désespéré de ce qu’il adviendra de toi si les sergents de ville te retrouvent. Et tout ceci n’est dû qu’à la mission que je t’ai confiée tantôt. Aussi, je te propose de m’accompagner dans mon errance. Je connais des portes qui heureusement ne se fermeront pas devant nous. Tu me tiendras lieu de valet, auras bonne chère et bonne couche pour la nuit. Demain, nous verrons ce qu’il convient de faire te concernant. Cela t’agrée-t-il ?
- Je ne suis pas assez bien né et éduqué pour être votre valet, monsieur.
- Je ne le suis guère plus pour être ton maître. Comment te nommes-tu ?
- Wilbur Wood, monsieur.
- Accompagne-moi alors, Wilbur Wood. Nous allons nous inviter à la table d’une vieille amie.

(à suivre)
Revenir en haut Aller en bas
http://fiona.toussaint.free.fr
MBS

avatar

Nombre de messages : 8164
Age : 53
Localisation : Toulouse
Date d'inscription : 31/10/2007

MessageSujet: Re: La septième femme d'Henry VIII   Sam 7 Fév 2009 - 17:05

Plongé dans un baquet à l’eau fumante, qui n’avait pas loin s’en faut les raffinements rencontrés au château de Mundford, je pris enfin le temps d’observer mes plaies et mes contusions. Mon genou avait doublé de volume et mon épaule avait perdu en en mobilité. Il n’y avait rien de dangereux mais toutes ces blessures limitaient encore mes chances de surpasser mes ennemis. En force comme en vitesse.
La fameuse Ketty, jolie chatte au minois de petite souris, vint me trouver tandis que je m’évertuais à débarrasser ma chevelure et ma barbe des traces de boue séchée qui s’y accrochaient encore. De fréquentes plongées sous l’eau et un grattage frénétique ne suffisaient pas à chasser la terre incrustée. C’est en remontant en surface, les cheveux dégoulinants et les yeux piquants, que je la découvris portant à bout de bras deux anciennes tenues du comte de Plymouth. Elle esquissa une demi révérence, pliant timidement les genoux avant de se redresser instantanément en une posture bien cambrée. Le sourire était charmant et même carrément canaille, les lèvres bien rouges et le cheveu aimablement peigné. L’avertissement de maître George était en vérité fondé. La demoiselle était une Circé déguisée en ange.
- Monsieur, veut-il me dire laquelle de ces vêtures est la plus à son goût ?
- La rouge est beaucoup trop voyante pour que j’ose me présenter ainsi auprès du roi. La brune conviendra donc parfaitement.
- Mais monsieur, intervint la petite souris avec une mine de reproche, elle n’est plus à la mode qui trotte.
- Que voilà une gentille et aimable remarque, mademoiselle Ketty. Vous suggérez donc que je retienne plutôt la rouge ?
Ketty fit la moue, ce qui fit passer sur sa face un éclair de pâleur qui allait bien avec sa blondeur.
- Ma foi, monsieur, la rouge a elle aussi fait son temps. Et largement.
- Nous y voilà donc. Tu suggères donc, petite effrontée, que je me présente au roi dans ma nudité la plus complète.
De la moue, elle passa au rire, ce qui lui allait tout aussi bien.
- Non point, monsieur. Je me disais que je pourrais peut-être bâtir pour vous durant la nuit une vêture beaucoup plus adaptée à votre corpulence. Vous êtes, pardonnez-moi pour ma franchise, plutôt petit et fort peu en chair. Le comte était bien bâti et, sur ses vieux jours m’a-t-on dit, bedonnant comme moine à Westminster.
- Un travail toute la nuit pour moi ? Ignores-tu que je ne suis pas riche au point de te récompenser pour un tel exploit ?
- Madame la comtesse loue fort votre personne et je me disais…
- Tu te disais ?… Nous y voilà…
- Que je serais fort aise d’entrer au service d’un seigneur tel que vous.
- Moi ?! Un seigneur ?! Allons, tu dois avoir rêvé, Ketty. Je ne suis qu’un médiocre médecin, chassé du service du roi, traqué par des ennemis toujours plus nombreux et impécunieux au point d’avoir dû embaucher un pauvre bûcheron comme valet. Madame la comtesse n’est-elle donc pas bonne maîtresse que tu veuilles la quitter ?
- Si fait, monsieur. Cependant, elle souffre de plus en plus mal que je fasse l’œil de velours aux gens de votre sexe quand elle reçoit.
- Elle est donc jalouse de toi ?
- Elle me gronde souvent et me relègue fort loin de tout ce qui porte titres et grâces
Je pris le temps de réfléchir à l’étonnante proposition qui m’était faite. Je n’avais jamais eu de servante, juste un valet. Le premier avait été un incapable dont je m’étais rapidement défait, le second Jeffrey m’avait quitté de la plus horrible des façons pour m’avoir été trop longtemps fidèle. Je n’avais jamais eu ni cuisinière, ni couturière, ni servante car je n’avais pas les moyens d’une telle dépense. Et puis je craignais les complications, les liaisons qu’on entretient et qui gâtent votre quotidien, la servante devenant maîtresse dans le secret de l’alcôve. Ketty était bien de cette race d’intrigante qui n’aspire qu’à inverser les rôles. Pour avoir mon bel habit de Cour, il me fallait lui promettre sans promettre tout à fait.
- Je songe à me marier, fis-je… Et si tel est le cas, mon épouse aura besoin d’une personne telle que toi.
J’avais pris attention à ne pas la qualifier de servante, ce fut donc la perspective de mon futur mariage qui la fit tiquer.
- Ainsi vous ne serez pas de moi enamouré ?
- Pourquoi cela ? Est-ce quelque chose qui te manque également céans ?
- Certes, monsieur. On ne m’aime guère car on me trouve trop pleureuse et ambitieuse.
- Pleurerais-tu si je te disais non d’une manière ferme ?
- Sans doute.
- Alors je te dis que je ne t’oublierai pas. Oui, si tu me fabriques en cette seule nuit, une vêture à la mode, assez sobre pour qu’elle ne donne pas de moi une idée fausse, mais élégante assez pour qu’on me respectât, alors je ne t’oublierai pas. Et, près de mon épouse, tu seras première chambrière.
C’était une promesse qui, à bien y réfléchir, ne m’engageait guère. La perspective de marier lady Ann était encore fort réduite quand celles de tomber sous le couteau de Carter étaient immenses.
Ketty battit des mains, déposa sans ménagement les vieilles vêtures du comte de Plymouth et, fouillant dans sa poche, en tira une cordelette.
- Monsieur, il faudrait que vous vous leviez pour que je prenne les mesures…

(à suivre)
Revenir en haut Aller en bas
http://fiona.toussaint.free.fr
Contenu sponsorisé




MessageSujet: Re: La septième femme d'Henry VIII   

Revenir en haut Aller en bas
 
La septième femme d'Henry VIII
Voir le sujet précédent Voir le sujet suivant Revenir en haut 
Page 3 sur 5Aller à la page : Précédent  1, 2, 3, 4, 5  Suivant
 Sujets similaires
-
» The Autobiography of Henry VIII: with Notes from his Fool, Will Somers: a Novel
» La septième femme d'Henry VIII
» Henry VIII - Andrea - 54mm
» Henry VIII
» The wives of Henry VIII

Permission de ce forum:Vous ne pouvez pas répondre aux sujets dans ce forum
Forums Liens Utiles :: Littérature :: Vos écrits : Poésie, nouvelles, romans, théâtre... :: MBS-
Sauter vers: